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jueves, 6 de abril de 2017

Sexe Et Érotisme (Français) (Maurice Leblanc)

Sexe Et Érotisme
Maurice Leblanc

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Éditions de l’Opportun

Éditeur : Stéphane Chabenat
Suivi éditorial : Clotilde Alaguillaume
Conception couverture : Philippe Marchand
EAN : 978-2-36075-190-7
Ce document numérique a été réalisé par Nord Compo
http://opportun-editions.fr/
« Cette œuvre est protégée par le droit d’auteur et strictement réservée à l’usage privé du client. Toute reproduction ou diffusion au profit de tiers, à titre gratuit ou onéreux, de tout ou partie de cette œuvre, est strictement interdite et constitue une contrefaçon prévue par les articles L 335-2 et suivants du Code de la Propriété Intellectuelle. L’éditeur se réserve le droit de poursuivre toute atteinte à ses droits de propriété intellectuelle devant les juridictions civiles ou pénales. »

Collection
MAURICE LEBLANC 100 % INÉDIT
Exclusivité ebook


Dans la collection ebook « Maurice Leblanc 100% inédit », retrouvez également :

— Histoires de couples
5 nouvelles

— Crimes en série
5 nouvelles

— Mystère et fantastique
5 nouvelles

INTRODUCTION
Père du mythique Arsène Lupin, Maurice Leblanc est un écrivain connu et reconnu pour son sens du suspense et sa plume alerte.
Les Éditions de l’Opportun sont donc particulièrement fières de vous proposer de redécouvrir son style inimitable grâce à la publication de ses nouvelles inédites. Ces nouvelles contiennent tous les ingrédients qui firent le talent inimitable de Maurice Leblanc : style, passion, suspense et modernité.

Nous retrouvons donc avec plaisir la plume d’un auteur majeur aux multiples facettes, qui ne s’est pas cantonné au seul roman policier. Cette collection « Maurice Leblanc 100 % inédit » propose 4 premiers volumes : Histoires de couples ; Sexe et érotisme ; Mystère et fantastique et bien sûr Crimes en série.

L’Argument
Tournant la tête vers l’épouse coupable, il montra sa figure blême où des larmes suivaient le triste chemin des rides et descendaient jusqu’à la moustache grise. Et il murmura :
— Pourquoi… pourquoi m’as-tu trompé ?
Elle se taisait, le regard insolent, presque fière de l’aveu cynique dont elle venait de le cingler en pleine face.
Cette obstination dédaigneuse à ne point se défendre le mit hors de lui : — Mais parle donc, explique-toi…
Debout devant elle, il la menaçait du poing :
— Oui, pourquoi, pourquoi sacrifier ton bonheur, le mien, l’avenir de l’enfant ? Il n’est pas mieux que moi, cet individu ! Plus jeune, certes, mais pas de distinction, une sorte d’ouvrier, une brute… En outre, tu n’as rien à me reprocher. De l’argent, tu en as, et des chevaux, des voitures, du luxe. Alors quoi ? Ta chair, peut-être, les besoins de ta chair ? C’est cela ? Oh, la gueuse !...Il l’empoigna comme pour l’écraser contre lui. Mais, sous le peignoir, il sentit le corps souple de la jeune femme, ses seins libres et lourds. Et il tressaillit de désir.
— Ainsi, c’est pour des caresses que tu t’es livrée. Que ne m’en demandais-tu ? Nous restions des semaines… Est-ce que je savais, moi ! Si tu me l’avais dit, je t’aurais contentée, aussi bien que lui, mieux que lui… Au fond, ce qu’il fait, je le fais… La joie qu’il te cause, je te la cause, il n’y a pas deux manières…
D’un coup sec, il lui enleva son corsage :
— Ta poitrine, je l’aime, je l’admire comme lui… ce baiser de mes lèvres vaut bien son baiser. Il est fort, puissant ! Et moi ? Crois-tu que mon désir n’est pas égal au sien, et que je ne puisse te posséder malgré toi, te violer ?...
Il la renversa d’une main, de l’autre, lui arracha ses vêtements. Et il bredouillait :
— S’y prend-il autrement ? Non, hein ? Pas mieux, en tout cas… la preuve… la preuve, c’est que… ah ! la gueuse… tu n’y goûtes pas plus de plaisir… avoue-le…
L’étreinte finie, il lui planta ses yeux dans ses yeux, et dit avec un accent de triomphe :
— Et puis après ?... Que fait-il de plus que moi, ce monsieur ? Que fait-il qui puisse excuser ta faute ?
Elle répondit simplement :
— Il recommence.
Il baissa la tête, vaincu.

La Belle Angélis
Tous les jours, à midi, M. et Mme Bréaume quittaient leur modeste maison démontable, sise entre Vaucresson et Versailles, et prenaient le train pour Paris où les appelaient leurs occupations. Gustave Bréaume était chef machiniste dans un grand théâtre. Sa femme, Ernestine, attachée comme dactylographe et secrétaire au directeur d’un autre théâtre.
Un bon ménage de petits bourgeois, lui déjà bedonnant, la figure poupine et rose, elle gentille, distinguée, et sans éclat, tous deux placides, peu expansifs, dénués d’ambition et de rêves, de goûts très simples, et ne demandant à la vie que ce qu’elle donne à ceux qui ne lui demandent rien.
Chacun dînait dans le quartier de son théâtre. Ils se retrouvaient le soir, au dernier train, sommeillaient dans leur compartiment de troisième classe et recommençaient le lendemain leur besogne régulière. Jamais d’imprévu. Jamais de joie excessive. Mais jamais non plus de peine. Ils n’étaient faits d’ailleurs ni pour les joies ni pour les peines.
Or, un jour, au moment même de la représentation, par suite d’indisposition subite des principaux interprètes, le théâtre où travaillait Gustave Bréaume dut faire relâche. Gustave résolut d’aller rejoindre sa femme. Mais, en route, il passa devant un nouveau music-hall, le Palace Impérial, tout ruisselant de cascades électriques, et où d’immenses affiches multicolores dressaient la merveilleuse silhouette de la belle Angélis.
Gustave n’avait jamais eu l’occasion de voir une de ces magnifiques créatures qui s’habillent avec quelques colliers de diamants et de perles. Il fut tenté. Ernestine pourrait-elle lui reprocher cette innocente distraction ? Malgré la dépense, il prit un fauteuil de galerie et entra.
Placé au premier rang, entre un soldat tout pâle et un vieux monsieur respectable, il écouta sans plaisir quelques chansons libertines et vit défiler des bataillons de filles qui lui semblèrent très laides. Son voisin, le soldat, devina sans doute son ennui et murmura :
— Patientez. C’est son tour.
— À qui ?
— À la belle Angélis. Vous allez voir comme elle est découpée !
Le tumulte de l’orchestre s’arrêta. La multitude des figurants demeura figée sur place. Un grand silence annonça l’événement solennel. Et, d’un buisson d’éventails en plumes qui palpitaient mystérieusement, surgit la belle Angélis.
Il y eut comme un bruit de clameurs étouffées, de gestes qui s’immobilisaient. Gustave exhala quelques balbutiements de stupeur. Tout de suite, il avait reconnu, dans cette apparition miraculeuse, sa femme, Ernestine, toute nue.
Ce qui bouleversait Gustave, c’était à la fois de reconnaître Ernestine et, pour ainsi dire, de ne pas la reconnaître. Que cette femme nue fût la sienne, il n’en doutait pas une seconde. Mais comment se pouvait-il que sa femme fût ainsi, et qu’il n’en eût rien su jusqu’alors, et qu’elle-même ne se fût pas plus vantée d’être ainsi que si elle eût ignoré la perfection de ses formes ? L’épouse, qui était à lui, depuis cinq ans, avait donc ce corps admirable que tout Paris venait contempler chaque soir, cette gorge ample et magnifique, cette peau blanche que les projections illuminaient, cette majesté d’attitude ?
Il n’éprouva point de jalousie, mais subit un accès de rage en voyant d’un coup d’œil tout ce public silencieux, tous ces hommes haletants, dont le regard caressait éperdument le beau corps qui s’offrait sans un voile. Mais cette crise dura peu. Il sentait confusément qu’il n’y avait point que du désir dans le silence et l’immobilité de la foule, mais une admiration sans bornes et le respect de la beauté.
Lui-même, il la comprenait, cette beauté inconnue qu’à son insu il avait dédaignée. Elle influait sur lui, le désarmait et l’apaisait. Et tout cela faisait descendre dans son âme une singulière douceur qui le gonflait d’une fierté croissante, d’un orgueil de mari dont la femme n’a point et ne peut avoir de rivale en ce monde.
Le buisson d’éventails cependant s’était entrouvert, et la belle Angélis en sortait. Elle évolua avec une grâce incomparable, reine par la noblesse et la dignité, chaste par la pureté des lignes. L’orchestre chantait ses louanges. Les figurants s’inclinaient devant elle. Le vieux monsieur déclara, en confidence :
— D’après l’ouvreuse, c’est une dactylographe. Il y a deux semaines, une de ses amies, qui est employée ici, lui téléphona de venir. La vedette manquait. On déshabilla la dactylo, et on en fit la belle Angélis… Cinq cents francs par soir, dit-on.
Gustave frissonna. Il n’avait pas encore réfléchi aux raisons pour lesquelles sa femme s’exhibait ainsi. Plaisir de montrer ses formes ? Perversité ? Non. Ernestine ne pouvait obéir à de tels motifs. Mais comme tout s’expliquait soudain ! Cinq cents francs par soir ! A-t-on le droit de repousser semblable aubaine ?
Deux fois encore, elle apparut, en Vérité qui émerge d’un puits, puis en Vénus Astarté, « fille de l’onde amère ». Des ovations la saluaient. Gustave applaudit aussi, discrètement d’abord, puis avec frénésie. Le fait que sa femme avait été choisie entre tant d’incomparables créatures pour représenter Vénus lui semblait un hommage personnel.
Il quitta le music-hall, comme un homme qui a bu un peu trop. Dehors, il reprit son calme et résolut d’attendre à la sortie des artistes.
Ernestine ne manifesta pas le moindre embarras en le voyant, et ne chercha ni excuse ni prétexte. Ce qui se passait faisait partie des événements ordinaires de la vie, et, sans même se demander si Gustave approuvait ou s’offusquait, elle lui dit, tout naturellement :
— Tiens, c’est toi ?
— Oui, dit-il… un hasard. Il y avait relâche là-bas… Alors, en me promenant, je suis entré ici… Veux-tu un taxi ? Sans doute, as-tu l’habitude d’en prendre…
— Ma foi non. Je reviens à pied.
Ils s’en allèrent tranquillement ainsi que deux époux qui n’ont rien de particulier à se dire. Elle semblait si pareille à ce qu’elle avait toujours été, si simple dans son complet tailleur acheté tout fait, que Gustave ne pensa point qu’aucune explication fût nécessaire. Du reste, il eût éprouvé quelque difficulté à commenter la situation, et jugeant le silence plus convenable et plus commode, il se tut.
Dans le train, il la regarda qui dormait et ne retrouva pas le visage gracieux de la belle Angélis. Mais, une fois près d’elle, dans la chambre conjugale, un élan imprévu le souleva. Il la saisit entre ses bras et avec des mots qu’il n’avait jamais prononcés, il l’étreignit d’une façon qui la surprit.
Les jours suivants, ils ne parlèrent pas davantage. Gustave pensait beaucoup au cachet de cinq cents francs et à l’emploi qu’en ferait Ernestine. Le premier du mois qui vint, elle lui dit :
— Nos affaires ne vont pas mal. Si l’on achetait les Clématites, qui sont à vendre ?
La propriété des Clématites englobait presque le pauvre terrain qu’ils occupaient, et parfois, ils avaient formulé le vœu de l’acquérir. Elle donna tous ses billets de banque à Gustave qui, le jour même acheta les Clématites et ils s’y installèrent le dimanche.
La vie prit pour eux une douceur particulière. Désormais, Gustave assista chaque samedi aux représentations. Il louait un fauteuil, braquait sa lorgnette, et ne quittait pas des yeux le corps splendide de sa femme, ce qu’il n’eût pas eu l’idée de faire aux heures d’intimité. Durant les entractes, il s’insinuait parmi les groupes et tressaillait d’aise quand un admirateur de la belle Angélis vantait sa gorge merveilleuse et ses hanches irréprochables. Toujours pas la moindre jalousie d’ailleurs ni la moindre défiance à l’égard d’Ernestine. Pour se rendre compte plutôt que pour la surveiller, il passa toute une représentation dans les coulisses, et constata qu’au sortir de la scène, Ernestine s’enveloppait pudiquement d’un manteau, comme si les regards l’eussent soudain effarouchée.
Un soir, il rencontra deux personnes de Vaucresson qui lui serrèrent énergiquement la main, en manière de félicitation. L’événement du reste commençait à être connu dans la région, et l’on venait au music-hall pour voir la femme, toute nue, de ce brave monsieur Bréaume. Peut-être les hommes lançaient-ils en arrière quelques plaisanteries égrillardes. Mais, vis-à-vis de Gustave, on se tenait très bien. Les formes d’Ernestine et le cachet de cinq cents francs imposaient de la déférence, et tout le monde approuvait la conduite et enviait le sort des deux époux, que leur réussite ne grisait pas et qui demeuraient sans morgue ni prétentions.
Ils auraient acquis certainement une jolie fortune, et eussent pu, le moment venu, acheter une ravissante roseraie contiguë aux Clématites, si Gustave, jadis si réservé, n’avait cédé trop souvent à ses légitimes transports. Ernestine tomba enceinte.
Elle ne lui fit aucun reproche et abandonna, quand il le fallut, l’emploi de la belle Angélis. Mais ils tenaient tellement à la roseraie mitoyenne qu’au jour où les ravages de la maternité se furent atténués, Ernestine parut dans une nouvelle revue. Rôle plus modeste, rôle de figurante qui convenait mieux à son corps alourdi, mais dont les bénéfices permirent au ménage de se payer leur fantaisie.
Ce fut la dernière. Les coupables, et si excusables, faiblesses de Gustave contraignirent sa femme à une nouvelle retraite. Elle mit au monde une seconde fille. Après quoi, elle dut s’avouer que toute exhibition devenait impossible. Elle y renonça. S’il y avait au fond d’eux d’autres rêves et d’autres ambitions, ils les abandonnèrent sans regret ni effort.
Et ainsi se termina la vie éphémère de la belle Angélis. Il n’en fut jamais question entre eux, bien qu’ils n’eussent pu dire la raison de leur silence. L’aventure avait commencé tout naturellement ; elle finit sans qu’il leur parût que le dénouement fût un désastre. C’étaient de ces gens très simples qui accueillent avec tranquillité la faveur du destin et qui ne se croient pas disgraciés quand il cesse de leur sourire. Deux photographies de femme nue ornent les murs de leur salon. Le jour où les enfants deviendront des fillettes, on reléguera la belle Angélis au fond d’un tiroir, et personne n’y songera plus.

Volupté
Un peu avant la fin du dîner, Natalie Helmans, qui passait la soirée au théâtre, se leva de table et partit sans dire adieu à son mari.
Ce n’était point là le signe d’un malentendu passager, mais l’affirmation toute naturelle d’un état de choses qui remontait aux premiers jours du mariage… on pourrait dire à la première nuit. La rupture avait eu lieu dès l’instant même de l’union nuptiale par la faute de Georges Helmans, qui, trop amoureux de sa femme, s’était montré brutal et maladroit. Blessée moralement et physiquement, Natalie gardait de ces quelques heures une telle impression d’effarement qu’elle n’avait jamais pu pardonner. Les deux époux n’eurent aucune explication. Chacun d’eux vécut désormais l’existence qui lui plut, sans qu’aucun d’eux demandât à l’autre le moindre compte.
Georges Helmans partagea son temps entre des maîtresses, qu’il afficha sans vergogne, et des travaux historiques qui lui valaient quelque estime parmi les érudits. Natalie eut des flirts, mais demeura strictement honnête. Elle éprouvait tant d’aversion pour l’amour que, au dernier moment, prise de peur, toute frémissante, et bien que l’effort fût douloureux pour cette femme jeune, belle et privée de caresses, elle brisait net.
Ce soir-là, son chauffeur ayant congé, elle trouva devant la porte l’automobile de location qu’elle avait commandée et se fit conduire au Théâtre-Français, où l’attendaient deux jeunes femmes de ses amies et leurs maris, qui tous deux la courtisaient. Elle passa une soirée agréable. La pièce était émouvante et voluptueuse. Elle sentait sur ses épaules nues les regards de convoitise de ses deux flirts. Elle s’en alla troublée et, en même temps, par une réaction de son instinct, presque maussade et mécontente.
Vers minuit l’auto la ramena à l’Étoile, où elle habitait. Mais elle fut très surprise de voir, au milieu de la place de la Concorde, que le chauffeur tournait brusquement à gauche et traversait la Seine. Elle voulut l’interpeller : il n’y avait de cornet acoustique. Elle essaya d’ouvrir une glace ; mais d’un coup, avec un seul bruit, quatre volets à lames de bois serrées s’abattirent devant elle et à ses côtés, l’enfermant dans une prison obscure. Natalie, très impressionnable, tomba évanouie.
Quand elle se réveilla, deux hommes la portaient. On monta un étage. Une porte fut ouverte. Dans une chambre, à peine éclairée, se trouvait un grand lit où elle fut couchée et liée par les jambes et par les épaules. La pièce resta vide un moment. Quelqu’un entra, qui éteignit la lampe électrique et s’approcha.
Elle se mit à trembler des pieds à la tête. Doucement, l’homme lui saisit les poignets qu’il couvrit de petits baisers à peine appuyés, qui, peu à peu, lui enveloppèrent les bras d’une caresse tendre et chaude.
Elle ne pouvait bouger. Elle n’en avait ni la possibilité, ni la force, et quelle que fût son épouvante, malgré la révolte de tout son être éperdu, elle n’eut pas un instant l’idée de résister à ce qu’il lui sembla dès l’abord inéluctable.
Une heure après, elle fut ramenée. Elle ne rapportait aucun indice qui la pût renseigner sur la personnalité ou la figure de cet inconnu, sur l’ameublement de la chambre, l’emplacement de la maison, les rues qu’elle suivit au retour.
Elle rentra en courant, aperçut la lumière habituelle dans le bureau de son mari, défit sa robe froissée et déchirée, et passa la nuit sur un fauteuil, stupéfaite, bouleversée, honteuse de l’aventure, mais plus honteuse encore de s’avouer à elle-même que tout n’avait pas été horreur et ignominie durant cette heure abominable. Elle se souvenait de certaines minutes... Mais elle ne voulait pas se souvenir. Elle serrait ses poings contre ses joues brûlantes et se faisait mal pour oublier l’étrange et nouvelle sensation que sa chair apaisée lui rappelait sans relâche. Était-ce croyable ?
Deux semaines de suite, Natalie Helmans ne quitta pas sa chambre. Elle demeurait là, refusant toute visite, perdue dans un rêve qu’elle ne comprenait pas bien et que, d’ailleurs, elle ne cherchait pas à comprendre, un rêve doux, calme et bienfaisant. Elle s’efforçait à peine de découvrir, parmi tous les hommes qui lui faisaient la cour, celui qui avait eu l’audace de l’enlever et l’infamie de l’attacher comme une proie dont on abuse à son gré. Les images de trois ou quatre d’entre eux, plus hardis et qui lui plaisaient davantage, passaient devant ses yeux. Mais elle ne tenait pas à savoir.
Un jour, elle fut invitée à nouveau par ses deux amies. Pourquoi eut-elle refusé, puisque son chauffeur la conduirait et la ramènerait ? Mais, au sortir du théâtre, quand la voiture traversa la place de la Concorde, il se produisit le même événement : on tourna vers la Seine, et les volets tombèrent. Elle alluma. Ce n’était pas son auto, mais une auto exactement pareille à la sienne.
Dix minutes plus tard, elle descendit dans une cour obscure, au bas d’un perron, et on l’entraîna vers la même chambre. Son compagnon n’eut pas besoin de l’attacher. Tout alanguie, et vaincue d’avance, elle s’abandonna.
Il en fut ainsi chaque semaine, durant un mois, sans que Natalie tachât de dissiper les ténèbres où se dissimulait l’aventure et de questionner son chauffeur dont la trahison ne faisait pas de doute. Rien ne lui importait que les joies de sa chair et les sensations voluptueuses éprouvées durant ces heures impatiemment attendues. Elle ne vivait que pour cet amant inconnu aux bras de qui elle se laissait aller avec une ardeur passionnée. Entrevues silencieuses, où elle ne songeait qu’à se donner et à se donner encore. Lui non plus, elle ne l’interrogeait point. Qui était-ce ? Il se démasquerait au moment choisi par lui, et de manière que l’aventure fût aussi belle que possible. Il était le maître et l’amant. Elle le paraît de magnificence, et lui appartenait comme elle n’imaginait pas qu’on pût appartenir à un homme.
Une nuit – car leurs rendez-vous se prolongeaient de plus en plus – il lui prit son anneau de mariage. Natalie le laissa faire, mais elle vit là comme une indication, un ordre de divorce, et elle en conclut que, la semaine suivante, il ne la laisserait pas rentrer chez elle et la garderait auprès de lui.
Elle accepta cette éventualité et s’y prépara. Le soir venu, elle résolut loyalement d’avertir son mari et le pria de la rejoindre dans son boudoir.
Petit de taille, gauche de gestes et d’attitude, il avait un visage dur et peu sympathique.
Natalie éprouva un vif plaisir à communiquer ses projets de divorce à cet homme qu’elle avait toujours détesté. Il parut indifférent et dit :
— Vous aimez quelqu’un ?
— Oui.
— Quelqu’un qui est votre amant ?
— Oui, affirma-t-elle, d’un air de provocation, et en montrant sa main où manquait l’anneau d’or.
Il haussa les épaules.
— Soit, fit-il. Je vous rendrai libre le plus tôt que cela se pourra.
Tout était dit entre eux, et Natalie se dirigea vers la porte. Cependant, il l’arrêta d’un mot, et, comme elle s’était retournée, il demeura hésitant. À la fin, il prononça :
— Vous ne partirez pas avant de savoir combien je me sens responsable du passé. Pardonnez-moi d’avoir abîmé les plus belles années de votre vie.
À son tour, elle haussa les épaules.
— Tout cela n’a aucune importance. Mon passé est plein de mon bonheur actuel.
— Êtes-vous sûre de l’avenir ? demanda-t-il. Vous connaissez bien cet homme ?
Elle sourit.
— Je le connais plus que si je le connaissais depuis des années.
— C’est-à-dire que vous le connaissez surtout comme amant.
— Cela suffit, dit-elle, avec véhémence. Entre un homme jeune et une femme jeune, la condition essentielle du bonheur est dans l’accord…
— Dans l’accord physique.
— Oui, déclara-t-elle fortement. Tout découle de là, et tout s’arrange ensuite. Je suis sûre de l’avenir.
Il réfléchit, puis prononça :
— Depuis longtemps j’avais prévu cette heure. Tenez, voici l’écrin dans lequel je vous ai donné autrefois votre anneau de mariage. Vous l’y remettrez, et tout sera fini.
Il prit cet écrin au fond d’un tiroir et le lui tendit. Elle le saisit, le tourna pensivement entre ses doigts, puis d’un geste machinal, l’ouvrit.
— Vous vous trompez, dit-elle, étonnée, il y a dedans un autre anneau.
Il ne répondit pas. Elle examina le cercle d’or. Son nom était gravé à l’intérieur, ainsi que la date de son mariage avec Georges Helmans.
Elle regarda son mari, longtemps, avec une angoisse sourde, puis mit le cercle d’or à son doigt, l’examina, retrouva certains détails, certaines hachures produites par l’usage.
Elle chancelait sous le poids d’une pensée affreuse, et elle balbutia :
— C’est le mien, n’est-ce pas ?
— Oui.
— Où l’avez-vous eu ?
— À votre doigt, l’autre nuit.
— Ah, fit-elle, toute tremblante et sans même essayer de se soustraire à une vérité qui s’imposait à elle par tant de preuves.
Elle se mit à pleurer, assise, et les mains plaquées contre sa figure. Georges Helmans, après avoir attendu quelques secondes, chuchota, à phrases lentes et affectueuses :
— Vous êtes déçue, n’est-ce pas ? Oui, vous aviez fait un rêve que la réalité détruit… Excusez-moi… et comprenez… Je n’ai jamais cessé de vous aimer, et, depuis dix ans, mon seul but est de réparer ma première faute. Je suis arrivé à dominer mes sens, à ne plus être la brute que j’étais… et je pensais à vous continuellement, vous aimant de plus en plus… Alors j’ai arrangé ces choses… qui vous paraissent aujourd’hui intolérables, mais qui cependant… nous ont rapprochés…
Elle se dressa toute rouge et s’écria :
— Taisez-vous… je vous défends…
— Vous avez raison, dit-il, en reculant. Tout en moi vous exaspère. Je vous laisse, Natalie… Vous prendrez votre décision dans le calme.
— Je ne vous reverrai pas, je ne veux pas vous revoir.
— Que votre volonté soit faite. Quoiqu’il arrive, j’ai eu ma part de bonheur.
Il sortit. Jamais elle ne l’avait haï à ce point. Fiévreuse, saccadée, elle prit son chapeau et sa mante. Elle avait hâte de fuir. Mais, au moment d’ouvrir la porte, elle tomba assise. Tout son élan de révolte et de résistance se dissipait. Elle sentait qu’elle ne pourrait plus jamais s’échapper. Il la tenait par ses douces caresses, si habiles et si pénétrantes. Et déjà elle écoutait éperdument s’il n’allait pas revenir et lui donner de nouveau cette fête de volupté dont elle n’admettait plus que sa vie fût privée.

L’Infidèle
Tanger, 1893



Ils sortaient du café arabe où, tous les soirs, parmi la fumée du chanvre et les hurlements des nègres, les interprètes de Tanger empilent les voyageurs. Dehors les deux messieurs dont Jacques et sa femme avaient fait connaissance à l’hôtel, les saluèrent et disparurent.
Germaine demanda au guide :
— Où vont-ils, à cette heure ?
Hadji répondit mystérieusement :
— Dans une maison… monsieur et madame, si ça vous plaît, moi, je vous conduirai voir une fille qui danse très bien, très bien.
Germaine supplia :
— Oh ! Jacques, ça m’amuserait tant, veux-tu ?
Il résista. Jadis, en Algérie, il avait assisté à ce spectacle peu ragoûtant, et cela le choquait d’y mener sa femme, après deux mois de mariage.
Elle se suspendit à son bras :
— Je t’en prie, je t’en prie, personne ne le saura… je serais si heureuse !
Il dut céder. Hadji alluma sa lanterne. Et interminablement ils enfilèrent des rues étroites et noires où des formes blanches, à leur rencontre, s’aplatissaient contre les murs. À la fin le guide s’arrêta devant une porte basse et la frappa de sa canne. Des pas s’approchèrent. Il y eut des pourparlers. La porte s’ouvrit. Et une vieille femme s’effaça, démasquant un escalier que montèrent les deux jeunes gens.
On les introduisit dans une chambre à coucher meublée à la bourgeoise, d’un lit, d’une armoire et de tables en acajou. Il y avait des tapis à grosse laine, des rideaux de cretonne et, sous un globe de verre, une pendule et le portrait d’un jeune homme. Hadji, le montrant, dit :
— C’est le frère, il est en Amérique.
— Et la vieille femme ? demanda Germaine.
— C’est la mère de Slidja, une juive qui reçoit comme ça des amis…
Au bout de quelques minutes Slidja entrait. C’était une grande brune, à type accentué, plutôt belle. Elle portait une veste et un pantalon de soie bleue, une chemise de gaze et des quantités de bijoux. Un bandeau de cheveux noirs lui couvrait le front. La peau semblait fraîche, la poitrine lourde et bien placée.
Germaine murmura :
— Comment la trouves-tu ?
Jacques répondit d’un air ennuyé :
— Tout à fait ordinaire…
— Vrai ? fit-elle, pas moi, je la trouve même très bien.
Et elle la regardait en souriant. Slidja sourit aussi. Germaine, enchantée, pria le guide de lui transmettre son admiration. Et la juive à son tour riposta par des compliments flatteurs. Une atmosphère de sympathie régnait.
La mère cependant, accroupie dans un coin, chantait d’une voix indifférente et rauque, en tapotant sur une sorte de tambour. Slidja saisit un foulard et se mit à danser la danse traditionnelle. Elle l’exécutait gracieusement. Les bras s’arrondissaient en gestes précis. La tête, penchée en arrière, s’imprégnait d’une volupté tendre. D’un mouvement saccadé des jambes, elle avançait ou reculait, les genoux un peu ployés. Et les hanches se balançaient harmonieuses et souples.
Germaine battit des mains. Elle était enthousiasmée. Cela pourtant ne lui suffisait pas. Et elle supplia son mari de faire danser la juive sans vêtements. Il y consentit. Mais Slidja, elle, ne voulait pas. La présence d’une femme la gênait. Elle riait, d’un rire bête de fille intimidée, ne s’expliquant pas la fantaisie de ces gens. Germaine se leva et lui dit, la voix persuasive :
— Allons donc… pourquoi pas ?

Une curiosité malsaine la stimulait. Ardemment, elle souhaitait de contempler ce corps de prostituée, comme si elle se fût attendue à quelque bizarrerie, à une conformation spéciale, différente de la sienne. Elle-même lui tira la manche de sa veste. L’autre obéit et défit son pantalon. Et elle resta hésitante, toujours remuée de son rire stupide. Les épaules surgissaient hors de la chemise. Le voile léger se plaquait sur la gorge.
Germaine s’énerva :
— Eh bien, voyons, dépêchez-vous…
La chemise descendit. Tout de suite, consciente de sa beauté, sans pudeur, la juive se redressa, du dédain aux lèvres, la figure impassible. Et son corps apparut.
Germaine poussa un cri d’admiration. Elle était stupéfaite. La splendeur de cette chair l’éblouissait comme une chose surnaturelle qu’elle n’avait jamais imaginée. Elle se sentait en face d’un spectacle rare, unique peut-être. Et, loin d’en jouir, elle en éprouvait plutôt une sorte de malaise.
La danse commença, voluptueuse d’abord, puis lascive, poème des caresses et de l’extase qui s’achève en secousses bestiales. Les mains croisées derrière le cou, Slidja fermait à moitié ses yeux humides. Le buste ne bougeait pas. Les seins épanouis et gonflés de sève tressaillaient à peine. Les jambes fléchissaient doucement en courbes pleines et grasses. Et dans cette immobilité presque absolue, le ventre seul vivait, ondoyant, pervers, prometteur, lubrique, avide, inassouvi…
Germaine s’était rassise, pensive. D’involontaires comparaisons s’imposaient à elle et l’humiliaient. Son corps indécis s’évoquait à côté de ce corps impeccable, et sa poitrine d’enfant, et ses épaules pointues, et ses bras trop minces et ses jambes trop fines. Et aussi la science raffinée des gestes lui rappelait son ignorance dans la lutte d’amour, sa maladresse, sa passivité.
Elle souffrait. Elle souffrait surtout de ce que son mari pût, comme elle, constater son désavantage. Ne l’aimerait-il pas moins ? Elle eut l’idée de l’examiner. Ce fut un coup terrible. Jacques, penché en avant, regardait, les paupières fixes, les joues rouges. Et elle vit, sur ses tempes, les veines grossies.
Elle frissonna. Elle la reconnaissait si bien cette preuve irrécusable de désir, chez lui ! Chaque fois que se manifestait ce symptôme, elle se faisait toute petite, dans l’attente peureuse de l’imminente agression. Et maintenant ce désir s’éveillait pour une autre ! Auprès d’elle, Jacques désirait ! Certitude abominable, il désirait une autre femme, il désirait le baiser d’autres lèvres, le contact d’une autre chair, la tiédeur d’autres seins, le frémissement d’autres hanches ! Et c’étaient les lèvres et la chair et les seins et les hanches de cette créature magnifique qui se pâmait en face d’eux, qui s’offrait, toute nue, toute prête.
Sa raison s’égarait. Elle courut sur la juive, la bouscula, la chassa vers la sortie, en criant :
— Allez-vous en, allez-vous en, je ne veux pas qu’il vous voie…
Et elle la mit dehors. Et le guide et la vieille femme se retirèrent aussi. Et elle ferma la porte violemment.
Jacques, effrayé, ne comprenait pas. Elle le saisit au cou, l’attira contre elle, et bégaya d’une voix haletante :
— Prends-moi, Jacques, il faut que tu me prennes…
Il tenta de se dégager. Mais elle suffoquait, en sanglots :
— Oh ! mon Jacques, je sais tout… tu la désirais cette femme… Dès le début, elle t’a séduit… ne dis pas non… lui aurais-tu permis de se dévêtir, sans cela ? Et puis j’ai vu tes veines, là, gonflées… et ton air quand tu as envie de moi… Il faut que tu me prennes, Jacques, je suis si malheureuse… ton désir m’appartient… je le veux…
Il protesta :
— Ici, dans cette chambre, c’est impossible.
— Tu l’y as bien désirée, cette fille, gémit-elle, tu peux bien m’y désirer… à moins que tu ne m’aimes plus… Ah ! Jacques, dis-moi que tu m’aimes, que tu me trouves plus belle… prouve-le moi, je t’en prie.
Elle entrouvrit son corsage. Elle enleva ses jupes. Et peu à peu se dénudait son corps jeune, son corps à peine éclos, son corps frais et gracieux d’adolescente.
Il la prit. Elle se donna avec un emportement farouche, avec des râles et des crispations, comme pour le convaincre qu’elle disposait, elle aussi, des ivresses les plus compliquées.
Silencieusement elle se rhabilla. Lui, de mauvaise humeur, allait et venait. Germaine n’osait parler, honteuse de sa jalousie, triste sans en savoir la cause.
Ils descendirent. Au bas de l’escalier, les femmes attendaient. Jacques versa la somme convenue. Mais la vieille réclama. Et le guide dut expliquer en balbutiant :
— La mère dit que c’est plus cher quand… quand on s’enferme… après…
Exaspéré Jacques leur jeta une pièce d’or. Puis il sortit. En passant devant la juive, Germaine la dévisagea d’un regard insolent, le regard d’une femme qui l’emporte sur sa rivale.
On rentra. Hadji précédait, muni de sa lanterne. Jacques suivait, et Germaine.
Elle marchait sans un mot. C’était fini de son bonheur. Jacques l’avait trahie, trahie par son désir, trahie dans ses baisers. Il avait eu, durant leur étreinte, des ardeurs étranges, comme un égarement d’homme qui ne sait plus ce qu’il fait. Et elle sentait nettement que cette surexcitation nerveuse ne s’adressait pas à elle, mais à la juive.
D’obscures idées l’envahirent. La vie lui enseignait un de ses plus douloureux mystères. Elle comprenait que la pensée de ceux qui nous aiment le mieux succombe indéfiniment. Le désir est chose de hasard. Il peut sommeiller près de l’être cher, et se ruer vers un indifférent, vers un inconnu.
Ainsi en était-il de Jacques, et souvent encore, il en serait de même, et sans qu’il cessât de l’aimer. Ses yeux se mouillèrent de larmes. Elle prévit l’inéluctable avenir où se rangent ceux qui n’ont pas confiance. Elle entrait, dès ce jour, dans l’innombrable foule des âmes inquiètes, soupçonneuses, maladives, les âmes déséquilibrées.

Le Secret des caresses
Elle arrêtait la caresse de mes mains et de mes lèvres et me disait doucement :
— Non, mon enfant, je ne vous aimerai pas, j’ai trop aimé, je n’ai plus de cœur… et puis, il me semble que je suis si vieille !
Je ne bougeais plus alors, et nous restions l’un près de l’autre en silence ; moi, épuisé de désirs, honteux de mes maladresses et de mon inexpérience d’adolescent, elle, rêveuse, grave, et si triste ! Oh ! si triste !
Cela durait un instant et, peu à peu, je me glissai de nouveau sur ses genoux et elle paraissait ne s’en point apercevoir. L’effleurement distrait de sa main à travers mes cheveux me tenait quelques minutes immobile et frémissant, mais sa chair était là sous mes yeux, sous ma bouche, et j’y retournais invinciblement comme à une joie dont on ne peut se rassasier. J’ouvrais son peignoir, j’en faisais glisser l’étoffe le long des bras, et la chair surgissait, les blanches épaules, la tiède et lourde poitrine. Oh ! le double mystère des seins ! Pour moi, presque enfant, cela représentait un idéal inaccessible, un de ces trésors que l’on ne possède jamais, alors même qu’on en est le maître. Et pour me convaincre de la réalité, je ne me lassais pas de baiser la douce gorge et d’y poser la tête en une torpeur délicieuse.
Et Mathilde s’éveillait de son rêve. Oui, je l’en voyais sortir lentement, comme on voit surgir de l’ombre une silhouette indécise. Il me semblait qu’à l’appel de mes baisers, son esprit revenait de régions lointaines, et se mêlait à son corps au point précis où ma bouche se posait. Un frisson me révélait le mariage secret de son désir et du mien. Ses bras se refermaient sur moi et je tressaillais d’angoisse et d’espoir en sentant son corps s’abandonner. Mais soudain, d’un geste, elle me repoussait, et calme, froide déjà :
— Non, mon ami, disait-elle, je ne veux pas, je ne peux pas… Pourquoi essayez-vous de me surprendre ?
Je l’aurais frappée, dans mon exaspération. Et je lui criais, comme un reproche :
— Vous l’aimez donc toujours, cet homme qui vous a quittée, qui vous a trahie ? Oh ! c’est lui, c’est lui que je vois au fond de vos regards, c’est son souvenir qui vous garde contre moi !
Elle ne cherchait pas à le nier.
— Peut-être avez-vous raison. Pourquoi je ne l’aime plus, non, je ne l’aime plus, j’en suis sûre, mais je l’ai tant aimé… Ne m’en veuillez pas…
Comment lui en aurais-je voulu, à la chère et mélancolique créature qui m’apprenait le charme et l’amertume de l’amour, la puissance souveraine de la beauté ? Mais je souffrais infiniment. Serait-elle jamais à moi ? M’aimerait-elle un jour ?
Chaque soir l’épreuve recommençait, affolante et torturante. Si elle ne m’aimait pas, pourquoi m’accueillait-elle avec tant de grâce et se livrait-elle avec tant de volupté ? Au fond – et de cela je m’aperçus à la longue, quand la douleur m’eut rendu plus clairvoyant – au fond sa conduite ne révélait pas tant une lutte morale entre un amour ancien et un amour nouveau que des accès de révolte physique. Passive d’abord, puis troublée, presque consentante, elle me repoussait tout à coup, comme si telle caresse l’eût choquée, ou plutôt déconcertée. Tel baiser qui aurait dû engourdir sa volonté l’emplissait, au contraire, d’une énergie subite. Oui, c’était cela, je m’en suis rendu compte peu à peu, d’une façon indiscutable, c’était quelque maladresse de ma part. Trop novice, je ne savais pas, trop amoureux, je ne devinais pas comment il fallait agir avec cette femme un peu maladive, encore toute meurtrie. Je me heurtais à une sensibilité délicate, à des instincts déséquilibrés, à des habitudes surtout. Oh ! quel supplice pour moi ! Celle que j’aimais avait l’habitude de certaines caresses, elle les attendait, elle les souhaitait, et toute autre lui était insupportable !
Un jour, je lui dis ma conviction. Elle parut surprise, réfléchit, puis avoua franchement :
— C’est vrai, peut-être mon corps n’a-t-il pas oublié…
Que s’est-il passé à la suite de cet aveu ? Il y a là deux mois atroces, une époque d’action opiniâtre et de volonté farouche dont rien n’effacera jamais le souvenir. Vraiment, l’amour rend-il fou pour que j’aie pu concevoir un tel projet, et vous donne-t-il une force surhumaine pour que j’aie pu l’exécuter, moi qui aimais Mathilde ! Eh ! justement, je l’aimais…
Voici. J’ai recherché son amant, celui qui l’avait abandonnée ; je suis entré dans sa vie, je l’ai connu, je l’ai fréquenté, j’ai subi la torture de son amitié, j’ai provoqué ses confidences les plus intimes sur les femmes qu’il avait eues, sur Mathilde même, sur toutes. Et il m’a dit ses façons d’agir, la marche et le secret de ses caresses. Ceci n’est rien : j’ai fait davantage. À cet homme j’ai pris sa maîtresse, une courtisane. Par un prodige d’hypocrisie, et soutenu par une puissance d’amour irrésistible, je me suis fait aimer d’elle. Et, interrogée habilement, à son insu, elle m’a révélé bien des choses sur son amant. Quelles choses ? Je ne pourrais les préciser. Ce sont des riens, des détails en apparence insignifiants et pourtant décisifs, de petites niaiseries, des mignardises, des mots bêtes, enfin tout ce qui comporte l’attitude spéciale d’un homme plutôt que d’un autre.
Quelle honte que cette comédie ! J’ai dit à cette femme des phrases d’amour, j’ai dénudé son corps, je l’ai possédée, elle a eu toute la fraîcheur de mes premières sensations, et j’aimais Mathilde, et j’ai fait cela parce que j’aimais Mathilde !
Et un soir, après ces deux mois durant lesquels, sans cesser de la voir, j’avais, du moins, interrompu mes tentatives, un soir de chaleur énervante, j’ai agi. Mathilde se laissait faire. Il m’était facile de deviner qu’elle se confiait à ce qui, jusqu’ici, l’avait protégée contre moi, mon ignorance de ses instincts et de ses habitudes. Tout se passa d’abord comme autrefois, ma caresse conquit ses épaules, et ses bras, et sa gorge, et elle ne disait rien, et les mêmes petits frissons de vie surexcitée répondaient à l’appel de mes lèvres. Mais il arriva que la marche de mes baisers suivit bien le chemin qu’il fallait prendre, et qu’ils furent donnés, et que les paroles nécessaires furent prononcées, et que les gestes attendus furent accomplis, car Mathilde ne me repoussa point. Elle fut à moi.
Dans le doux silence qui suivit, tandis qu’elle me tenait contre sa poitrine, elle murmura :
— Oh ! mon chéri, mon chéri, je suis heureuse.
Mais, soudain, elle m’éloigna d’elle et me regarda. Elle avait senti mes larmes rouler sur sa peau.
— Tu pleures ? Comment, c’est toi qui pleures ? dit-elle en souriant.
Oui, je pleurais, et de tout mon cœur désespéré, et ni sa tendresse, ni ses câlineries n’auraient pu tarir la source de mes larmes. J’étais si malheureux ! et non pas d’un chagrin d’enfant, mais d’une vraie, d’une grande douleur d’homme.
— Oh ! Mathilde, Mathilde, ce n’est pas à moi que tu t’es donnée, c’est à lui, c’est à lui, je le sens bien.
De part et d’autre nous avions menti… J’avais souillé mon premier amour par des ruses indignes et notre étreinte n’avait été qu’une vilaine comédie. Nous n’aurions pu nous regarder, les yeux dans les yeux, gravement et purement. Hélas ! j’avais appris tout ce qu’il peut y avoir d’équivoque, de factice, d’obscur et de criminel dans la caresse qu’échangent deux êtres. J’entrais dans la vie par la route du mensonge. Et toute notre vie ne garde-t-elle pas la direction de notre premier amour ?

Rendez-vous le 4 octobre 2012 pour la parution du livre
Maurice Leblanc
50 nouvelles inédites
(Éditions de l’Opportun)
Table of Contents
INTRODUCTION
L’Argument
La Belle Angélis
Volupté
L’Infidèle
Le Secret des caresses

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