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miércoles, 5 de abril de 2017

L'Île Aux Trente Cercueils (Français) (Maurice Leblanc)

L'Île Aux Trente Cercueils
Maurice Leblanc

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(1920)

Première partie – VÉRONIQUE

Prologue

La guerre a provoqué de tels bouleversements que bien peu de personnes se souviennent aujourd’hui de ce qui fut, il y a quelques années, le scandale d’Hergemont.
Rappelons les faits en quelques lignes :
Au mois de juin 1902, M. Antoine d’Hergemont, dont on apprécie les études sur les monuments mégalithiques de la Bretagne, se promenait au Bois avec sa fille Véronique, lorsqu’il fut assailli par quatre individus et frappé au visage d’un coup de canne qui l’abattit.
Après une courte lutte, et malgré ses efforts désespérés, Véronique, la belle Véronique comme on l’appelait parmi ses amies, était entraînée et jetée dans une automobile que les spectateurs de cette scène très rapide virent s’éloigner du côté de Saint-Cloud.
Simple enlèvement. Le lendemain, on savait la vérité. Le comte Alexis Vorski, jeune gentilhomme polonais, d’assez mauvaise réputation mais de grande allure, et qui se disait de sang royal, aimait Véronique d’Hergemont et Véronique l’aimait. Repoussé par le père, insulté même par lui à diverses reprises, il avait combiné l’aventure sans que Véronique, d’ailleurs, en fût le moins du monde complice.
Ouvertement, Antoine d’Hergemont, qui était – certaines lettres rendues publiques l’attestèrent violent, taciturne, et qui, par son humeur fantasque, son égoïsme farouche et son avarice sordide, avait rendu sa fille fort malheureuse, jura qu’il se vengerait de la manière la plus implacable.
Il donna son consentement au mariage, qui eut lieu, deux mois après, à Nice. Mais, l’année suivante, on apprenait une série de nouvelles sensationnelles. Tenant sa parole de haine, M. d’Hergemont enlevait, à son tour, l’enfant né du mariage de sa fille avec Vorski, et, à Villefranche, prenait passage sur un petit yacht de plaisance nouvellement acheté par lui.
La mer était forte. Le yacht coula en vue des côtes italiennes. Les quatre matelots qui le montèrent furent recueillis par une barque. D’après leur témoignage, M. d’Hergemont et l’enfant avaient disparu au milieu des vagues.
Lorsque Véronique eut recueilli la preuve de leur mort, elle entra dam un couvent de Carmélites.
Tels sont les faits. Ils devaient entraîner, à quatorze ans de distance, l’aventure la plus effroyable et la plus extraordinaire. Aventure authentique, cependant, bien que certains détails prennent, au premier abord, une apparence en quelque sorte fabuleuse. Mais la guerre a compliqué l’existence au point que des événements qui se passent en dehors d’elle, comme ceux dont le récit va suivre, empruntent au grand drame quelque chose d’anormal, d’illogique et, parfois, de miraculeux. Il faut toute l’éclatante lumière de la vérité pour rendre à ces événements la marque d’une réalité, somme toute assez simple…
Chapitre 1 – La cabane abandonnée

Le pittoresque village du Faouët, situé au cœur même de la Bretagne, vit arriver en voiture, un matin du mois de mai, une dame dont l’ample vêtement gris et le voile épais qui lui enveloppait le visage, n’empêchaient pas de discerner la grande beauté et la grâce parfaite.
Cette dame déjeuna rapidement à l’auberge principale. Puis, vers midi, elle pria le patron de lui garder sa valise, demanda quelques renseignements sur le pays, et, traversant le village, s’engagea dans la campagne.
Presque aussitôt deux routes s’offrirent à elle, l’une qui conduisait à Quimperlé, l’autre à Quimper. Elle choisit celle-ci, descendit au creux d’un vallon, remonta et aperçut, vers sa droite, à l’entrée d’un chemin vicinal, un poteau indicateur portant la mention : Locriff, 3 kilomètres.
« Voici l’endroit », se dit-elle.
Pourtant, ayant jeté un regard circulaire, elle fut surprise de ne pas trouver ce qu’elle cherchait. Avait-elle mal compris les instructions qu’on lui avait données ?
Autour d’elle personne, et personne aussi loin qu’on pouvait voir à l’horizon de la campagne bretonne, par-dessus les prés bordés d’arbres et les ondulations des collines. Un petit château, surgi de la verdure naissante du printemps, érigeait non loin du village une façade grise où toutes les fenêtres étaient closes de leurs volets. À midi les cloches de l’angélus se balancèrent dans l’espace. Puis ce fut le grand silence et la grande paix.
Alors elle s’assit sur l’herbe rase d’un talus, et tira de sa poche une lettre dont elle déplia les nombreux feuillets.
La première page portait, en haut, cette raison sociale :
Agence Dutreillis.
Cabinet de consultation.
Renseignements confidentiels.
Discrétion.
Puis, au-dessous, cette adresse :
« À madame Véronique, Modes, Besançon. »
Elle lut :
« Madame,
« Vous ne sauriez croire avec quel plaisir je me suis acquitté de la double mission dont vous avez bien voulu me charger par votre honorée de ce mois de mai 1917. Je n’ai jamais oublié les conditions dans lesquelles il me fut possible, il y a quatorze ans, de vous prêter mon concours efficace, lors des pénibles événements qui assombrirent votre existence. C’est moi, en effet, qui ai pu obtenir toutes les certitudes relatives à la mort de votre cher et respectable père, M. Antoine d’Hergemont, et de votre bien-aimé fils François – première victime d’une carrière qui devait en fournir tant d’autres éclatantes.
« C’est moi aussi, ne l’oubliez pas, qui, sur votre demande, et voyant combien il était utile de vous soustraire à la haine, et, disons le mot, à l’amour de votre mari, ai fait les démarches nécessaires à votre entrée au couvent des Carmélites. C’est moi enfin qui, votre retraite dans ce couvent vous ayant montré que la vie religieuse était contraire à votre nature, vous ai procuré cette humble place de modiste à Besançon, loin des villes où s’étaient écoulées les années de votre enfance et les semaines de votre mariage. Vous aviez du goût, le besoin de travailler pour vivre et pour ne pas penser. Vous deviez réussir. Vous avez réussi.
« Et maintenant arrivons au fait, au double fait qui nous occupe.
« Tout d’abord, la première question. Qu’est devenu dans la tourmente votre mari, le sieur Alexis Vorski, polonais de naissance, selon ses papiers, et fils de roi selon ses dires ? Je serai bref. Suspect, enfermé, dès le début de la guerre, dans un camp de concentration, près de Carpentras, le sieur Vorski s’est échappé, est passé en Suisse, est rentré en France, a été arrêté, accusé d’espionnage et convaincu d’être allemand. Une seconde fois, alors qu’inévitablement l’attendait une condamnation à mort, il s’échappa, disparut dans la forêt de Fontainebleau, et, en fin de compte, fut poignardé on ne sait par qui.
« Je vous raconte cela tout crûment, madame, sachant quel mépris vous aviez pour cet être qui vous avait abominablement trahie, et sachant aussi que vous connaissiez par les journaux la plupart de ces faits, sans avoir pu cependant en vérifier l’absolue authenticité.
« Or, les preuves existent. Je les ai vues. Il n’y a plus de doute. Alexis Vorski est enterré à Fontainebleau.
« Et je me permets, en passant, madame, de vous faire remarquer l’étrangeté de cette mort. Vous vous rappelez en effet la curieuse prophétie dont vous m’avez parlé et qui concernait le sieur Vorski. Le sieur Vorski, dont la réelle intelligence et l’énergie peu commune étaient gâtées par un esprit faux et superstitieux, en proie aux hallucinations et aux terreurs, avait été fort impressionné par cette prédiction qui pesait sur sa vie et qui lui avait été faite par plusieurs personnes versées dans les sciences occultes : « Vorski, fils de roi, tu mourras de la main d’un ami et ton épouse sera mise en croix. » Je ris, madame, en écrivant ces derniers mots. Mise en croix ! crucifiée ! c’est là un supplice quelque peu démodé, et je suis tranquille à votre égard ! Mais, que pensez-vous du coup de poignard reçu par le sieur Vorski conformément aux ordres mystérieux du destin ?
« Mais assez de réflexions. Il s’agit maintenant… »
Véronique laissa tomber un instant la lettre sur ses genoux. Les phrases prétentieuses, les plaisanteries familières de M. Dutreillis blessaient sa délicatesse, et puis l’image tragique d’Alexis Vorski l’obsédait. Un frisson d’angoisse effleura sa chair au souvenir affreux de cet homme. Elle se domina et reprit :
« Il s’agit maintenant, madame, de mon autre mission, la plus importante à vos yeux, puisque tout le reste n’est que passé.
« Précisons les faits. Il y a trois semaines, durant une de ces rares occasions où vous consentez à rompre la monotonie si digne de votre existence, un jeudi soir où vous aviez conduit vos employées au cinéma, un détail vraiment inexplicable vous a frappée. Le principal film, intitulé : « Légende Bretonne », représentait, au cours d’un pèlerinage, une scène qui se passait sur le bord d’une route, devant une petite cahute abandonnée, laquelle d’ailleurs ne servait à rien dans l’action. Elle se trouvait là, évidemment, par hasard. Mais quelque chose de vraiment anormal attira votre attention. Sur les planches goudronnées de la vieille porte, il y avait, tracées à la main, ces trois lettres V. d’H. et, ces trois lettres, c’était purement et simplement votre signature de jeune fille telle que vous l’employiez jadis dans vos lettres familières, et telle que vous ne l’avez plus employée une seule fois depuis quatorze ans ! Véronique d’Hergemont ! Aucune erreur possible. Deux majuscules séparées par le d minuscule et par l’apostrophe. Et, qui plus est, la barre de la lettre H, ramenée sous les trois lettres, servant de paraphe, exactement selon votre procédé d’alors !
« Madame, c’est la stupeur que provoqua en vous cette surprenante coïncidence qui vous détermina à solliciter mon concours. Il vous était acquis d’avance. Et, d’avance, vous saviez que ce concours serait efficace.
« Selon vos prévisions, madame, j’ai réussi.
« Et là, encore, je serai bref suivant mon habitude.
« Madame, prenez à Paris l’express du soir qui vous débarquera le lendemain matin à Quimperlé. Là, voiture jusqu’au Faouët. Si vous avez le temps, avant ou après votre déjeuner, visite à la très curieuse chapelle Sainte-Barbe, perchée dans le site le plus extravagant et qui fut l’occasion du film, « Légende Bretonne ». Puis allez à pied sur la route de Quimper. Au bout de la première montée, un peu avant le chemin vicinal qui conduit à Locriff, se trouve, dans un demi-cirque entouré d’arbres, la cahute abandonnée qui porte l’inscription. Rien de remarquable ne la caractérise. À l’intérieur, c’est le vide. Pas même de plancher. Une planche pourrie servait de banc. Comme toit un châssis vermoulu, à travers lequel il pleut. Encore une fois, il est hors de doute que c’est le hasard qui l’a placée dans le champ de visibilité du cinématographe. J’ajouterai, pour finir, que le film « Légende Bretonne » a été pris au mois de septembre dernier, ce qui fait que l’inscription remonte au moins à huit mois.
« Voilà, madame. Ma double mission est achevée. Je suis trop discret pour vous dire après quels efforts et par quels moyens ingénieux j’ai pu l’accomplir en si peu de temps, sans quoi vous trouveriez vraiment un peu ridicule la somme de cinq cents francs à laquelle je borne le prix de mon intervention.
« Veuillez agréer, je vous prie… »
Véronique replia la lettre et s’attarda quelques minutes aux impressions que cette lecture lui imposait, impressions douloureuses comme toutes celles qui ressuscitaient les jours atroces de son mariage. Une, surtout, avait persisté, aussi forte qu’aux heures où elle se jetait, pour y échapper, dans l’ombre d’un couvent. C’était l’impression, la certitude même que tous ses malheurs, que la mort de son père, que la mort de son fils, provenaient de la faute qu’elle avait commise en aimant Vorski. Certes elle avait résisté à l’amour de cet homme et ne s’était décidée au mariage que contrainte, désespérée, et pour soustraire M. d’Hergemont à la vengeance de Vorski. Mais tout de même elle l’avait aimé, cet homme. Tout de même, au début, elle avait pâli sous son regard, et de cela, de ce qui lui semblait maintenant une lâcheté impardonnable, elle gardait un remords que le temps n’avait pas affaibli.
« Allons, murmura-t-elle, assez de rêveries. Je ne suis pas venue ici pour pleurer. »
Le besoin de savoir qui l’avait sortie de sa retraite de Besançon la ranima, et elle se leva, résolue à l’action.
« Un peu avant le chemin vicinal qui conduit à Locriff… un demi-cirque entouré d’arbres… », disait la lettre du sieur Dutreillis. Elle avait donc dépassé l’endroit. Rapidement elle revint sur ses pas et aussitôt aperçut, à droite, le bouquet d’arbres qui lui avait masqué la cabane. S’étant approchée, elle la vit.
C’était une sorte de refuge pour berger ou pour cantonnier, qui s’effritait et se décomposait sous l’action des intempéries. Véronique s’approcha et constata que l’inscription, usée par la pluie et par le soleil, était beaucoup moins nette que sur le film. Mais les trois lettres étaient visibles, ainsi que le paraphe, et elle distingua même, en dessous, une chose que M. Dutreillis n’avait point notée, le dessin d’une flèche, et un numéro, le numéro 9.
L’émotion croissait en elle. Bien que l’on n’eût en aucune façon cherché à imiter la forme même de sa signature, c’était bien sa signature de jeune fille. Or, qui avait pu l’apposer ainsi sur une cabane abandonnée, en cette Bretagne où elle pénétrait pour la première fois ?
Véronique ne connaissait plus personne au monde. Par une suite de circonstances, tout son passé de jeune fille s’était, pour ainsi dire, effondré avec la mort de tous ceux qu’elle avait aimés et connus. Alors comment était-il possible que le souvenir de sa signature eût persisté en dehors d’elle et de ceux qui n’existaient plus ? Et puis surtout pourquoi cette inscription, là, à cet endroit ? Que signifiait-elle ?
Véronique fit le tour de la cabane. Aucune autre marque n’y était visible, pas plus que sur les arbres environnants. Elle se rappela que M. Dutreillis avait ouvert et n’avait rien vu à l’intérieur. Pourtant elle voulut s’assurer elle-même qu’il ne s’était pas trompé.
La porte était fermée par un simple loquet de bois qui tournait autour d’une vis. Elle le souleva, et, chose singulière, qu’elle n’aurait su expliquer, il lui fallut faire un effort, non pas physique, mais moral, un effort de volonté, pour tirer cette porte vers elle. Il lui semblait qu’elle allait, par ce petit geste, pénétrer dans un monde de faits et d’événements qu’elle redoutait à son insu.
« Eh bien quoi ? dit-elle, qu’est-ce qui m’arrête ? »
Elle tira brusquement.
Un cri d’horreur lui échappa. Il y avait dans la cabane le cadavre d’un homme. Et, en même temps, à la seconde précise où elle apercevait ce cadavre, elle se rendait compte de l’anomalie qui en était la marque particulière : une des mains de l’homme mort manquait.
C’était un vieillard, dont la barbe grise s’étalait en éventail, et dont les longs cheveux blancs descendaient autour du cou. Les lèvres noircies, une certaine couleur de la peau tuméfiée donnèrent à Véronique l’idée qu’il avait été peut-être empoisonné, car aucune trace de blessure n’apparaissait sur lui, sauf la plaie de son bras, coupé nettement au-dessus du poignet, et qui devait remonter déjà à quelques jours. Ses vêtements étaient ceux d’un paysan breton, propres, mais très usés. Le cadavre était assis sur le sol, la tête appuyée sur le banc, et les jambes recroquevillées.
Autant de constatations que Véronique fit dans une sorte d’inconscience et qui devaient plutôt reparaître dans sa mémoire, car, sur le moment, elle resta là, toute tremblante et les yeux fixes, en balbutiant :
– Un cadavre… un cadavre…
Elle pensa soudain qu’elle se trompait peut-être et que l’homme n’était pas mort. Mais, ayant touché son front, elle frissonna au contact de la peau glacée.
Pourtant ce geste la sortit de sa torpeur. Elle résolut d’agir et, puisqu’il n’y avait personne dans la campagne environnante, de retourner au Faouët et d’avertir les autorités. Préalablement elle examina le cadavre afin de voir si quelque indice pouvait la renseigner sur son identité.
Les poches étaient vides. Les vêtements et le linge ne portaient aucune marque. Mais, comme elle avait un peu dérangé le cadavre pour effectuer ses recherches, il arriva que la tête pencha vers l’avant et entraîna le buste, qui s’abattit sur ses jambes, découvrant ainsi le dessous du banc.
Sous ce banc elle aperçut un rouleau de papier, composé d’une feuille de papier à dessin très mince, et qui était froissée, cassée, presque tordue.
Elle ramassa le rouleau et le déplia. Mais elle n’avait pas achevé ce mouvement que ses mains se mirent à trembler et qu’elle balbutia :
– Ah ! mon Dieu !… ah ! mon Dieu !…
De toute son énergie, elle voulut s’imposer le calme nécessaire et regarder avec des yeux qui pussent voir et un cerveau qui pût comprendre.
Tout au plus lui fut-il possible de rester ainsi durant quelques secondes. Et, durant ces quelques secondes, à travers un brouillard de plus en plus dense qui lui semblait envelopper ses yeux, elle put discerner un dessin rouge qui représentait quatre femmes crucifiées sur quatre troncs d’arbres.
Et, en avant de ce dessin, la première femme, image centrale, corps raidi sous ses voiles, figure bouleversée par la plus épouvantable des souffrances, mais figure reconnaissable, cette femme crucifiée, c’était elle ! à n’en pas douter, c’était elle, elle-même, Véronique d’Hergemont !
D’ailleurs, au-dessus de la tête, l’extrémité du poteau de torture portait, selon la coutume antique, un cartouche avec une inscription fortement appuyée.
Et c’étaient le paraphe et les trois lettres de Véronique jeune fille, V. d’H. : Véronique d’Hergemont !
Une convulsion la souleva des pieds à la tête. Elle se dressa, pivota et, tournoyant en dehors de la cabane, tomba sur l’herbe, évanouie.
Véronique était une femme bien portante, grande, vigoureuse, d’un équilibre admirable, et dont les épreuves n’avaient jamais pu atteindre la belle santé morale et la splendide harmonie physique. Il fallait des circonstances exceptionnelles et imprévues comme celles-ci, jointes à la fatigue de deux nuits en chemin de fer, pour provoquer un tel désarroi de ses nerfs et de sa volonté.
Cela ne dura pas plus de deux ou trois minutes, d’ailleurs, au bout desquelles son esprit redevint lucide et vaillant.
Elle se releva, retourna vers la cabane, saisit la feuille de papier cartonné et, certes avec une angoisse indicible, mais cette fois avec des yeux qui voyaient et un cerveau qui comprenait, elle regarda.
Les détails, d’abord, ceux qui semblaient insignifiants, ou du moins dont la signification ne lui apparaissaient pas. À gauche, il y avait une colonne étroite d’une quinzaine de lignes, non pas écrites, mais composées de lettres non formées, de jambages toujours les mêmes, et qui n’avaient évidemment qu’un but de remplissage.
Cependant, à divers endroits, quelques mots étaient visibles.
Et Véronique put lire : « Quatre femmes en croix » ; plus loin : « Trente cercueils… » et, pour finir, toute la dernière ligne ainsi rédigée : « La Pierre-Dieu qui donne mort ou vie ».
Toute cette colonne était entourée d’un cadre tracé à l’aide de deux lignes fort régulières, l’une à l’encre noire, l’autre à l’encre rouge, et il y avait, toujours en rouge, au-dessus, la représentation de deux faucilles enlacées par une branche de gui, au-dessous la silhouette d’un cercueil.
La partie droite, de beaucoup la plus importante, était remplie par le dessin, dessin à la sanguine, qui donnait à toute la page, avec sa colonne d’explications adjacente, l’apparence d’une feuille, ou plutôt d’une copie de feuille de livre – quelque grand livre d’images anciennes, où les sujets seraient traités un peu à la manière primitive avec une entière ignorance des règles.
Et c’étaient quatre femmes en croix.
Trois d’entre elles s’enfonçaient à l’horizon, de plus en plus petites, vêtues de costumes bretons, leurs têtes surmontées de coiffures également bretonnes, mais d’une mode spéciale qui indiquait un usage local, et qui consistait surtout dans un large nœud noir dont les deux ailes se dépliaient comme les nœuds des Alsaciennes. Et, au milieu de la page, il y avait la chose effrayante dont Véronique ne pouvait détacher son regard terrifié. Il y avait la croix principale, le tronc d’arbre dont les branches inférieures étaient coupées et le long duquel, à droite et à gauche, descendaient les deux bras de la femme.
Les mains et les pieds n’étaient pas cloués, mais fixés par des cordes qui s’enroulaient jusqu’aux épaules et jusqu’en haut des deux jambes réunies. Au lieu du costume breton, la victime portait une sorte de suaire qui tombait presque à terre, allongeant la silhouette mince d’un corps amaigri par le supplice.
L’expression du visage était déchirante, expression de douleur résignée et de grâce mélancolique. Et c’était bien le visage de Véronique, surtout tel qu’il était à l’époque de ses vingt ans, et tel que Véronique se souvenait de l’avoir vu aux heures sombres où l’on contemple dans un miroir ses yeux sans espoir et ses larmes qui coulent.
Et c’était, autour de la tête, l’onde même de ses cheveux épais roulant jusqu’à la ceinture en courbes semblables.
Et, au-dessus, l’inscription : V. d’H.
Véronique demeura longtemps à réfléchir, interrogeant le passé, et cherchant à relier dans l’ombre les faits actuels aux souvenirs de sa jeunesse. Mais aucune lueur ne se levait en son esprit. Les mots qu’elle lisait, le dessin qu’elle voyait, rien de tout cela ne prenait le moindre sens pour elle et ne pouvait se prêter à la moindre explication.
Plusieurs fois encore elle examina la feuille de papier. Puis, lentement, sans cesser d’y songer, elle la déchira en menus morceaux que le vent emportait. Lorsque le dernier des morceaux se fut envolé, sa décision était prise. Elle repoussa le cadavre de l’homme, ferma la porte, et, rapidement, s’éloigna vers le village, afin de donner à cette aventure la conclusion judiciaire qui convenait pour l’instant.
Mais quand elle revint, une heure plus tard, avec le maire du Faouët, le garde champêtre et tout un groupe de curieux, attirés par ses déclarations, la cabane était vide.
Le cadavre avait disparu.
Et tout cela était si étrange, Véronique savait si bien que, dans le désordre de ses idées, il lui était impossible de répondre aux interrogations qu’on lui posait, et de dissiper les soupçons et le doute que l’on pouvait avoir et que l’on avait sur la véracité de son témoignage, sur le motif de sa présence, sur sa raison elle-même, qu’elle renonça du coup à tout effort et à toute lutte. L’aubergiste était là. Elle lui demanda quel était le village le plus proche qu’elle pût atteindre en suivant la route, et si elle arriverait ainsi à une station de chemin de fer qui lui permît de retourner à Paris.
Elle retint les deux noms de Scaër et de Rosporden, commanda une voiture, qui devait la rattraper en cours de route avec sa valise, et partit, protégée d’ailleurs contre toute malveillance par son grand air d’élégance et par sa beauté brave.
Elle partit, au hasard, pour ainsi dire. La route était longue, des lieues et des lieues. Mais elle avait une telle hâte d’en finir avec ces événements incompréhensibles et de retourner vers le calme et vers l’oubli, qu’elle marchait à grands pas, sans même songer que cette fatigue était inutile puisqu’une voiture la suivait.
Elle s’éleva sur des collines, descendit dans des vallons, et elle ne pensait guère, se refusant à chercher la solution de tant d’énigmes qui se posaient à elle. C’était le passé qui remontait à la surface de sa vie, et elle en avait une peur affreuse, de ce passé, qui s’étendait de son enlèvement par Vorski jusqu’à la mort de son père et de son enfant…
Elle ne voulait songer qu’à la toute petite existence qu’elle s’était confectionnée à Besançon. Pas de chagrins là-bas, pas de rêves, pas de souvenirs, et elle ne doutait pas que, au milieu des menues habitudes quotidiennes qui l’enveloppaient dans l’humble maison choisie, elle n’oubliât la cabane abandonnée, le cadavre mutilé de l’homme, et l’épouvantable dessin qui marquait l’inscription mystérieuse.
Mais, un peu avant le gros bourg de Scaër, comme elle entendait, derrière elle le grelot d’un cheval, elle vit, à l’embranchement de la route qui conduisait à Rosporden, un pan de mur qui restait d’une maison à demi écroulée.
Et sur ce pan de mur, il y avait à la craie blanche, au-dessus d’une flèche et du numéro 10, l’inscription fatidique : V. d’H.
Chapitre 2 – Au bord de l’Océan

L’état d’esprit de Véronique changea subitement. Autant elle fuyait avec décision devant la menace du péril qui lui semblait surgir pour elle du mauvais passé, autant elle était résolue à marcher jusqu’au bout sur le chemin redoutable qui s’ouvrait.
Ce revirement provenait de ce qu’une petite lueur flottait brusquement dans les ténèbres. Elle comprenait tout à coup cette chose, assez simple d’ailleurs, que la flèche indiquait une direction, et que le numéro 10 devait être le dixième d’une série de numéros qui jalonnaient un trajet partant d’un point fixe pour aboutir à un autre point fixe.
Était-ce un signal établi par quelqu’un et destiné à conduire les pas d’une autre personne ? Peu importait. L’essentiel était qu’il y avait là un fil capable de mener Véronique à la découverte du problème qui l’intéressait : par quel prodige sa signature de jeune fille reparaissait-elle au milieu d’un entrelacement de circonstances tragiques ?
La voiture, envoyée du Faouët, la rejoignait. Elle monta et dit au cocher de se diriger, à une allure très lente, vers Rosporden.
Elle y arriva pour dîner, et ses prévisions ne l’avaient pas induite en erreur. Deux fois elle revit, avant des embranchements, sa signature, accompagnée des numéros 11 et 12.
Véronique coucha à Rosporden, et, dès le lendemain, reprit ses recherches.
Le numéro 12, qu’elle trouva sur le mur d’un cimetière, la lança sur la route de Concarneau, qu’elle atteignit presque, sans avoir aperçu d’autres inscriptions.
Elle pensa donc qu’elle s’était trompée, revint sur ses pas, et perdit toute une journée en investigations inutiles.
Ce n’est que le jour suivant que le numéro 13, fort effacé, lui indiqua la direction de Fouesnant. Puis elle abandonna cette direction, pour suivre toujours selon les signaux, des chemins de campagne où une fois encore elle s’égara.
Enfin elle aboutit, quatre jours après avoir quitté le Faouët, face à l’Océan, sur la grande plage de Beg-Meil.
Elle passa deux nuits au village sans recueillir la moindre réponse aux questions, d’ailleurs discrètes, qu’elle posait. Enfin, un matin, ayant erré parmi les groupes de roches à demi submergées qui entrecoupent la plage, et sur la falaise basse recouverte d’arbres et de taillis qui l’encadrent, elle découvrit, entre deux chênes dénudés, un abri de terre et de branches qui avait dû servir à des douaniers. Un petit menhir se dressait à l’entrée. Sur ce menhir, il y avait l’inscription, suivie du numéro 17.
Aucune flèche. En dessous, un simple point. Voilà tout.
Dans l’abri, trois bouteilles cassées, des boîtes de conserves vides.
« C’était là le but, se dit Véronique. On y a mangé. Des vivres placés d’avance, peut-être. »
À ce moment, elle s’avisa que, non loin d’elle, au bord d’une petite baie qui s’arrondissait comme une conque au milieu des roches voisines, un canot se balançait, un canot à pétrole dont on apercevait le moteur.
Et elle entendit des voix qui venaient du village, une voix d’homme et une voix de femme.
De l’endroit où elle se trouvait, il ne lui fut d’abord possible de voir qu’un homme assez âgé qui portait dans ses bras une demi-douzaine de sacs de provisions, pâtes, légumes secs, et qui les déposa à terre en disant :
– Alors, vous avez fait un bon voyage, m’ame Honorine ?
– Excellent.
– Et où ça que vous étiez ?
– À Paris, dame… huit jours d’absence… des courses pour mon maître…
– Contente de revenir ?
– Ma foi, oui.
– Et vous voyez, m’ame Honorine, que vous retrouvez votre bateau à la même place. Tous les jours, je venais lui faire une visite. Enfin, ce matin, je lui ai enlevé sa toile. Il file toujours bien ?
– À merveille.
– Et puis, vous êtes une fière pilote. Hein, m’ame Honorine, qui aurait dit que vous feriez ce métier-là ?
– C’est la guerre. Tous les jeunes sont partis dans notre île, les autres sont à la pêche. Et puis, plus de service de bateaux chaque quinzaine, comme autrefois. Alors je fais les commissions.
– Mais le pétrole ?…
– On en a en réserve. Rien à craindre de ce côté.
– Eh bien, pour lors, on se quitte, m’ame Honorine. Faut-il vous aider à charger ?
– Pas la peine, vous êtes pressé.
– Eh bien, pour lors, on se quitte, répéta le bonhomme. À la prochaine fois, m’ame Honorine. Je préparerai les paquets d’avance.
Et il s’éloigna, en criant d’un peu plus loin :
– Tout de même, faites attention aux pointes de récifs qui l’entourent, votre sacré îlot. Vrai, c’est qu’il en a une mauvaise réputation ! C’est pas pour rien qu’on l’appelle l’île aux Trente Cercueils. Bonne chance, m’ame Honorine.
Il disparut au tournant d’une roche.
Véronique avait tressailli. Les trente cercueils ! Les mots mêmes qu’elle avait lus en marge de l’horrible dessin !
Elle se pencha. La femme, d’ailleurs, avançait de quelques pas vers le canot et, après avoir déposé d’autres provisions apportées par elle, se retournait.
Véronique la vit alors de face. Elle portait un costume breton et sa coiffe était surmontée de deux ailes de velours noir.
« Ah ! balbutia Véronique… la coiffure du dessin… la coiffure des trois femmes en croix !… »
La Bretonne devait avoir environ quarante ans. Sa figure énergique, brûlée par le soleil et par le froid, était osseuse, taillée durement, mais animée de deux grands yeux noirs intelligents et doux. Une lourde chaîne d’or pendait sur sa poitrine. Son corsage de velours la serrait étroitement.
Elle chantonnait à voix basse, tout en portant ses paquets et en chargeant le canot, ce qui l’obligeait à s’agenouiller sur une grosse pierre contre laquelle il était amarré. Quand elle eut fini elle regarda l’horizon, où il y avait des nuages noirs. Elle parut cependant ne pas s’en inquiéter, et, défaisant l’amarre, elle continua sa chanson, mais d’une voix plus haute qui permit à Véronique d’entendre les paroles. C’était une mélopée lente, une berceuse pour enfants, qu’elle chantait avec un sourire qui découvrait de belles dents blanches.
Et disait la maman
En berçant son enfant :
Pleure pas. Quand on pleure,
La bonn’ Vierge aussi pleure.
Faut qu’l’enfant chante et rie
Pour qu’la Vierge sourie.
Croise les mains, et prie
La bonn’ Vierge Marie.
Elle n’acheva pas. Véronique était devant elle, le visage contracté et toute pâle.
Interdite, elle murmura :
– Qu’y a-t-il donc ?
Véronique prononça d’une voix frémissante :
– Cette chanson, qui vous l’a apprise ?… D’où la tenez-vous ?… C’est une chanson. que ma mère chantait… une chanson de son pays, de la Savoie… Et jamais je ne l’ai entendue depuis… depuis sa mort… Alors… je veux…, je voudrais…
Elle se tut. La Bretonne la contemplait en silence, d’un air stupéfait, et comme si elle eût été sur le point, elle aussi, de poser des questions.
Véronique répéta :
– Qui vous l’a apprise ? …
– Quelqu’un de là-bas, répondit enfin celle qu’on appelait Mme Honorine.
– De là-bas ?
– Oui, quelqu’un de mon île.
Véronique dit, avec une sorte d’appréhension :
– L’île aux Trente Cercueils ?
– C’est un nom qu’on lui donne. Elle s’appelle l’île de Sarek.
Elles demeurèrent encore à se regarder l’une l’autre, d’un regard où il y avait de la défiance, mêlée à un grand besoin de parler et de savoir. Et, en même temps, elles sentirent toutes les deux qu’elles n’étaient pas ennemies.
Ce fut Véronique qui reprit :
– Excusez-moi, mais, voyez-vous, il y a des choses si déconcertantes…
La Bretonne hocha la tête d’un air qui approuvait, et Véronique continua :
– Si déconcertantes, si troublantes… Ainsi, savez-vous pourquoi je suis sur cette plage ? Il faut que je vous le dise. Vous seule peut-être pouvez m’expliquer… Voici… Le hasard – c’est un tout petit hasard, et au fond tout découle de lui – m’a fait venir en Bretagne pour la première fois et m’a montré sur la porte d’une vieille cabane abandonnée, au bord de la route, les initiales de ma signature de jeune fille, signature dont je ne me suis pas servie depuis quatorze à quinze ans. En continuant la route, j’ai découvert encore plusieurs fois cette inscription, avec un numéro d’ordre chaque fois différent, et c’est ainsi que je suis arrivée ici, sur cette plage de Beg-Meil, et en cette partie de la plage qui était en conséquence le terme d’un trajet prévu et effectué… par qui ? je l’ignore.
– Votre signature, elle est là ? dit Honorine vivement. En quel endroit ?
– Sur cette pierre, au-dessous de nous, à l’entrée de l’abri.
– Je ne vois pas d’ici. Quelles sont les lettres ?
– V. d’H.
La Bretonne réprima un mouvement. Sa figure osseuse trahit une profonde émotion, et elle dit entre ses dents :
– Véronique… Véronique d’Hergemont.
– Ah ! fit la jeune femme, vous savez mon nom !… vous savez ! …
Honorine lui saisit les deux mains et les garda dans les siennes. Son rude visage s’éclairait d’un sourire. Des larmes mouillèrent ses yeux, tandis qu’elle répétait :
– Mademoiselle Véronique… Madame Véronique, c’est donc vous, Véronique ?… Ah ! mon Dieu ! est-ce possible ! Bonne Vierge Marie, soyez bénie !
Véronique était confondue et ne cessait de dire :
– Vous savez mon nom… vous savez qui je suis… Alors vous pouvez m’expliquer toute cette énigme ?
Après un long silence, Honorine répondit :
– Je ne peux rien vous expliquer… Moi non plus je ne comprends pas… Mais nous pouvons chercher ensemble… Voyons, quel était ce village de Bretagne ?
– Le Faouët.
– Le Faouët… je connais. Et cette cabane abandonnée se trouvait ?…
– À deux kilomètres de là.
– Vous l'avez ouverte ?
– Oui. Et c’est cela le plus terrible. Il y avait dans cette cabane…
– Parlez… qu’y avait-il ?
– D’abord le cadavre d’un homme, d’un vieillard en costume du pays, avec de longs cheveux blancs et une barbe grise… Ah ! ce mort, je ne l’oublierai jamais… Il avait dû être assassiné… empoisonné… je ne sais pas…
Honorine écoutait avidement, mais ce crime ne semblait lui apporter aucune indication, et elle dit simplement :
– Qui était-ce ? On a fait une enquête ?
– Quand je suis revenue avec des gens du Faouët, le cadavre avait disparu.
– Disparu ? Mais qui l’avait enlevé ?
– Je l’ignore.
– De sorte que vous ne savez rien ?
– Rien. Cependant, la première fois, j’avais trouvé dans la cabane un dessin… un dessin que j’avais déchiré, mais dont le souvenir reste en moi comme un cauchemar qui se renouvelle constamment… Je ne puis le chasser… Écoutez… c’était un rouleau de papier sur lequelle, évidemment, on avait reporté la copie d’une vieille image, et cela représentait, oh ! une chose terrible… terrifiante… quatre femmes en croix ! Et l’une de ces femmes c’était moi, avec mon nom… Et les autres avaient une coiffure pareille à la vôtre…
Honorine lui avait serré les mains avec une violence inouïe :
– Que dites-vous ? s'écria la bretonne. Que dites-vous ? Quatre femmes en croix ?
– Oui, et il était question de trente cercueils, de votre île par conséquent.
La Bretonne lui mit les mains sur la bouche.
– Taisez-vous ! taisez-vous ! oh ! il ne faut pas parler de tout cela. Non, non, il ne faut pas… Voyez-vous il y a des choses de l’enfer… C’est un sacrilège d’en parler… Taisons-nous là-dessus… Plus tard on verra… une autre année peut-être… Plus tard… Plus tard…
Elle semblait secouée par la terreur, comme par un vent d’orage qui fouette les arbres et bouleverse la nature entière. Et, subitement, elle tomba à genoux sur le roc, et pria longtemps, courbée en deux, la tête entre ses mains, dans un tel recueillement que Véronique ne lui posa aucune autre question.
Enfin elle se releva et, au bout d’un instant, elle répéta :
– Oui, tout cela est effrayant, mais je ne vois pas que notre devoir en soit changé, et qu’une seule hésitation soit possible.
Et elle dit gravement à la jeune femme :
– Il faut venir avec moi là-bas.
– Là-bas, dans votre île ? répliqua Véronique sans cacher sa répugnance.
Honorine lui reprit les mains et continua, toujours de ce même ton un peu solennel qui semblait à Véronique plein de pensées secrètes et inexprimées.
– Vous vous appelez bien Véronique d’Hergemont ?
– Oui.
– Votre père s’appelait ?…
– Antoine d’Hergemont.
– Vous avez épousé un soi-disant Polonais nommé Vorski ?
– Oui, Alexis Vorski.
– Vous l’avez épousé après le scandale d’un enlèvement et après une rupture avec votre père ?
– Oui.
– Vous avez eu de lui un enfant ?
– Oui, un fils, François.
– Que vous n’avez pour ainsi dire pas connu, car il vous fut enlevé par votre père ?
– Oui.
– Et tous deux, votre père et votre fils, ont disparu dans un naufrage ?
– Oui, ils sont morts.
– Qu’en savez-vous ?
Véronique ne songea pas à s’étonner de cette question et répondit :
– L’enquête que j’ai fait faire et l’enquête de la justice sont fondées toutes deux sur le même témoignage irrécusable, celui des quatre matelots.
– Qui vous affirme qu’ils n’ont pas menti ?
– Pourquoi auraient-ils menti ? prononça Véronique avec surprise.
– Leur témoignage a pu être acheté… Il a pu leur être dicté d’avance.
– Par qui ?
– Par votre père.
– Quelle idée ! Et puis quoi ! mon père était mort.
– Je vous répéterai : Qu’en savez-vous ?
Cette fois Véronique parut stupéfaite.
– Où voulez-vous en venir ? murmura-t-elle.
– Un instant. Connaissez-vous les noms de ces quatre matelots ?
– Je les ai connus. Je ne me les rappelle pas.
– Vous ne vous rappelez pas que c’étaient des noms de Bretagne ?
– En effet. Mais je ne vois pas…
– Si vous n’êtes jamais venue en Bretagne, votre père y est venu fort souvent, à cause des livres qu’il écrivait. Il y a même séjourné du vivant de votre mère. Dans ces conditions il a dû entrer en relation avec des hommes du pays. Admettons qu’il ait connu depuis longtemps les quatre matelots, et que ces hommes, dévoués à lui, ou achetés par lui, il les ait engagés spécialement pour cette aventure… Admettons qu’ils aient commencé par déposer votre père et votre fils dans quelque petit port d’Italie, puis que, bons nageurs tous les quatre, ils aient fait couler leur yacht en vue des côtes. Admettons…
– Mais ces hommes existent ! s’écria Véronique avec une agitation croissante. On pourrait les interroger !
– Deux sont morts de leur belle mort il y a quelques années. Le troisième, c’est un nommé Maguennoc, un vieux que vous trouverez à Sarek. Quant au quatrième, vous l’avez peut-être vu tout à l’heure. Avec l’argent que lui a rapporté cette affaire, il a acheté un fonds d’épicerie à Beg-Meil.
– Ah ! celui-là, on peut lui parler tout de suite, dit Véronique frémissante. Allons le chercher.
– Pour quoi faire ? J’en sais plus que lui.
– Vous savez… vous savez…
– Je sais tout ce que vous ignorez. Je puis répondre à toutes vos questions. Interrogez-moi.
Mais Véronique n’osait pas lui poser la question suprême, celle qui commençait à palpiter dans les ténèbres de sa conscience. Elle avait peur d’une vérité qui n’était peut-être point inadmissible, vérité qu’elle entrevoyait obscurément, et c’est d’un ton douloureux qu’elle bégaya :
– Je ne comprends pas… je ne comprends pas. Pourquoi mon père aurait-il agi ainsi ? Pourquoi aurait-il voulu que l’on crût à sa mort et à la mort de mon pauvre enfant ?
– Votre père avait juré de se venger…
– Contre Vorski, mais contre moi ?… contre sa fille ?… et une pareille vengeance !…
– Vous aimiez votre mari. Une fois en son pouvoir, au lieu de le fuir, vous avez consenti à l’épouser. Et puis l’injure avait été publique… Et vous connaissiez votre père, son caractère violent, rancunier… sa nature un peu… un peu déséquilibrée, selon son expression.
– Mais depuis ?…
– Depuis !… depuis !… les remords sont venus avec les années, avec la tendresse qu’il portait à l’enfant… et il vous a cherchée partout… J’en ai fait des voyages ! à commencer par mon voyage aux Carmélites de Chartres. Mais vous étiez partie longtemps avant… et où ? où vous trouver ?
– Une annonce dans les journaux…
– Il en a fait une, très discrète forcément à cause du scandale. Quelqu’un a répondu. On a pris rendez-vous. Savez-vous qui est venu au rendez-vous ? Vorski. Vorski, lequel vous cherchait aussi, lequel vous aimait toujours et vous haïssait. Votre père a eu peur et n’a pas osé agir ouvertement.
Véronique se taisait. Toute défaillante, elle s’était assise sur la pierre et gardait la tête penchée.
Elle murmura :
– Vous parlez de mon père comme s’il vivait encore aujourd’hui…
– Il vit.
– Et comme si vous le voyiez souvent…
– Chaque jour.
– Et d’autre part – Véronique baissa la voix –, et d’autre part vous ne dites pas un mot de mon fils… Alors j’ai des idées affreuses… il n’a peut-être pas survécu ?… Peut-être est-il mort depuis ? Est-ce pour cela que vous ne parlez pas de lui ?
Avec un effort, elle releva la tête. Honorine souriait.
– Ah ! je vous en supplie, implora Véronique, dites-moi la vérité… c’est horrible d’espérer plus qu’on ne doit… je vous en supplie…
Honorine lui entoura le cou de son bras.
– Mais, ma pauvre dame, est-ce que je vous aurais raconté tout cela s’il était mort, mon joli François ?
– Il vit ? il vit ? s’exclama la jeune femme éperdue.
– Mais parbleu ! et ce qu’il est bien portant ! Ah ! c’est un petit gars solide, allez, et d’aplomb sur ses jambes ! et j’ai bien le droit d’en être fière puisque c’est moi qui l’ai élevé, votre François.
Elle sentit que Véronique s’abandonnait contre elle, sous le poids de sentiments trop lourds, où il y avait certes autant de souffrance que de joie, et elle lui dit :
– Pleurez, ma bonne dame, ça vous fera du bien. Ce sont de meilleures larmes que celles d’autrefois, qu’en dites-vous ? Pleurez, pour que toute votre misère passée s’en aille. Moi, je retourne au village. Vous avez bien quelque valise à l’auberge ? On m’y connaît. Je la rapporte et nous partons.
Quand la Bretonne revint, une demi-heure après, elle aperçut Véronique debout, qui lui faisait signe de se hâter, et elle l’entendait qui criait :
– Vite !… Mon Dieu, que vous êtes longue ! Il n’y a pas une minute à perdre.
Honorine cependant ne se pressa pas davantage et ne répondit point. Aucun sourire n’éclairait son âpre visage.
– Eh bien, nous partons ? fit Véronique en l’abordant. Il n’y a pas de retard ? Pas d’obstacles ? Quoi ? on dirait que vous n’êtes plus la même…
– Mais si… mais si…
– Alors, hâtons-nous.
Avec son aide, Honorine embarqua les valises et les sacs de provisions. Puis, se plantant tout à coup devant Véronique, elle lui dit :
– Ainsi vous êtes bien sûre que la femme en croix représentée par le dessin, c’était vous ?
– Absolument… D’ailleurs, mes initiales au-dessus de la tête…
– C’est étrange, murmura la Bretonne, et bien inquiétant.
– Pourquoi ?… Quelqu’un qui m’aura connue… et qui s’est amusé… Il n’y a là qu’une coïncidence, une fantaisie du hasard qui ressuscite des choses du passé.
– Oh ! ce n’est pas le passé qui me tracasse. C’est l’avenir.
– L’avenir ?
– Souvenez-vous de la prédiction…
– Je ne comprends pas.
– Oui, oui, cette prédiction faite à Vorski à votre propos…
– Ah ! vous savez ?
– Je sais. Et c’est tellement atroce de songer à ce dessin et à d’autres choses que vous ignorez, et qui sont beaucoup plus épouvantables.
Véronique éclata de rire.
– Comment ! et c’est pourquoi vous hésitez à m’emmener ?… car enfin, c’est de cela qu’il s’agit ?
– Ne riez pas. On ne rit pas quand on voit les flammes mêmes de l’enfer.
La Bretonne prononça ces paroles en fermant les yeux et en se signant. Puis elle reprit :
– Évidemment… Vous vous moquez de moi… Vous pensez que je suis une femme de ce pays, superstitieuse, qui croit aux revenants et aux feux follets. Je ne dis pas tout à fait non. Mais là… là… il y a des vérités qui vous aveuglent !… Vous en parlerez avec Maguennoc, si vous gagnez sa confiance.
– Maguennoc ?
– L’un des quatre matelots. C’est un vieil ami de votre fils. Lui aussi l’a élevé. Maguennoc en sait plus que tous les savants, plus que votre père. Et cependant…
– Et cependant…
– Cependant Maguennoc a voulu tenter le destin et pénétrer au-delà de ce qu’on a le droit de connaître.
– Qu’a-t-il fait ?
– Il a voulu toucher, de la main, vous entendez, de sa propre main (c’est lui-même qui me l’a avoué), au fond même des ténèbres.
– Eh bien, fit Véronique impressionnée malgré elle.
– Eh bien, sa main a été brûlée par les flammes. Une plaie affreuse, qu’il m’a montrée, que j’ai vue, de mes yeux vue, quelque chose comme la plaie d’un cancer… et il souffrait à tel point…
– À tel point ?
– Qu’il a dû prendre dans sa main gauche une hache et qu’il s’est coupé la main droite lui-même…
Véronique fut interdite. Elle se rappelait le cadavre du Faouët et elle balbutia :
– Sa main droite ? Vous affirmez que Maguennoc s’est coupé la main droite ?
– D’un coup de hache, il y a dix jours, l’avant-veille de mon départ… c’est moi qui l’ai soigné… Pourquoi me demandez-vous cela ?
– Parce que, dit Véronique d’une voix altérée, parce que l’homme mort, le vieillard que j’ai trouvé dans la cabane abandonnée et qui a disparu, avait eu la main droite récemment coupée.
Honorine sursauta. Elle eut encore cette sorte d’expression effarée et cet émoi désordonné qui contrastaient avec son attitude ordinaire de calme. Elle scanda :
– Vous êtes sûre ? Oui, oui, c’est bien cela… c’est lui… Maguennoc… Un vieux à longs cheveux blancs ? n’est-ce pas ? et une barbe qui va en s’élargissant ? Ah ! quelle abomination !
Elle se contint et regarda autour d’elle, inquiète d’avoir parlé si fort. De nouveau elle fit le signe de la croix, et prononça lentement en elle-même presque :
– C’est le premier de ceux qui doivent mourir… il me l’avait annoncé… et le vieux Maguennoc avait des yeux qui lisaient dans le livre de l’avenir aussi bien que dans le livre du passé. Il voyait clair, là où on n’y voit pas. « La première victime ce sera moi, m’ame Honorine. Et quand le serviteur aura disparu, quelques jours après ce sera le tour de son maître… »
– Et son maître, c’était ?… fit tout bas Véronique.
Honorine se redressa et serra les poings d’un air brutal.
– Je le défendrai, celui-là, déclara-t-elle, je le sauverai, votre père ne sera pas la deuxième victime. Non, non, j’arriverai à temps. Laissez-moi partir.
– Nous partons ensemble, dit fermement Véronique.
– Je vous en prie, supplia Honorine, ne vous obstinez pas. Laissez-moi faire. Ce soir même, avant le dîner, je vous ramène votre père et votre fils…
– Mais pourquoi ?
– Il y a trop de danger, là-bas… pour votre père… pour vous surtout. Rappelez-vous les quatre croix ! C’est là-bas qu’elles seront dressées… Oh ! il ne faut pas que vous y alliez !… L’île est maudite.
– Et mon fils ?
– Vous le verrez aujourd’hui, dans quelques heures.
Véronique eut un rire brusque :
Dans quelques heures ! Mais c’est de la folie ! Comment ! Voilà quatorze ans que je n’ai plus de fils. J’apprends tout à coup qu’il est vivant, et vous me demandez d’attendre avant de l’embrasser ! Mais pas une heure ! J’aimerais mieux risquer mille fois la mort plutôt que de retarder ce moment-là.
Honorine la regarda, et elle dut comprendre que la résolution de Véronique était de celles qu’il est inutile de combattre, car elle n’insista pas. Pour la troisième fois elle se signa et elle dit simplement :
– Que la volonté de Dieu soit faite.
Toutes deux prirent place au milieu des colis qui encombraient l’étroite passerelle. Honorine alluma le moteur, saisit le volant, et, avec beaucoup d’adresse, fit évoluer la barque parmi les roches et les écueils qui pointaient à fleur d’eau.
Chapitre 3 – Le fils de Vorski

Assise à tribord sur une caisse, et tournée vers Honorine, Véronique souriait. Sourire encore inquiet, indécis, plein de réticence, hésitant comme un rayon de soleil qui cherche à percer les derniers nuages de la tempête, mais sourire heureux tout de même.
Et le bonheur semblait la juste expression de ce visage admirable, empreint de noblesse et de cette pudeur spéciale que donnent à certaines femmes, touchées par des malheurs excessifs, ou préservées par l’amour, l’habitude de la gravité et la suspension de toute coquetterie féminine.
Ses cheveux noirs, un peu gris aux tempes, étaient noués très bas sur la nuque. Elle avait le teint mat d’une méridionale, et de grands yeux d’un bleu très clair et dont tout le globe semblait de la même couleur, pâle comme un ciel d’hiver. Elle était grande, avec des épaules larges et un buste harmonieux.
Sa voix musicale et un peu masculine se faisait légère et joyeuse pour parler du fils retrouvé. Et Véronique ne voulait parler que de cela. En vain la Bretonne essayait d’en venir aux problèmes qui la tourmentaient, et reprenait parfois :
– Voyons, il y a deux choses que je ne m’explique pas. Par qui fut établie cette piste dont les indications vous ont menée du Faouët jusqu’à l’endroit précis où j’atterris toujours, ce qui donnerait à penser que quelqu’un a été du Faouët à l’île de Sarek ? Et puis, d’autre part, comment le père Maguennoc a t-il quitté l’île ? Est-ce volontairement ? Ou bien est-ce son cadavre que l’on a porté ? Et alors par quel moyen ?
– Est-ce bien la peine ?… objectait Véronique.
– Mais oui. Pensez donc ! En dehors de moi qui, avec mon canot, m’en vais tous les quinze jours aux provisions, soit à Beg-Meil, soit à Pont-l’Abbé, il n’y a que deux barques de pêcheurs, qui s’en vont toujours plus haut sur la côte, jusqu’à Audierne, où ils vendent leur pêche. Alors comment Maguennoc a-t-il pu traverser ? En outre, est-ce lui-même qui s’est tué ? Mais alors pourquoi son cadavre aurait-il disparu ?
Mais Véronique protestait.
– Je vous en supplie… cela n’a pas d’importance pour le moment. Tout s’éclaircira. Parlons de François. Alors vous disiez qu’il était arrivé à Sarek ?…
Et Honorine cédait aux prières de la jeune femme.
– Il est arrivé dans les bras du pauvre Maguennoc, quelques jours après qu’on vous l’avait pris. Maguennoc, à qui M. d’Hergemont avait fait la leçon, raconta qu’une dame étrangère lui avait confié l’enfant, et il le fit nourrir par sa fille, qui est morte depuis. Moi, j’étais en voyage, placée depuis dix ans chez des Parisiens. Quand je revins, c’était déjà un beau petit gars qui courait les landes et les falaises. C’est alors que je pris du service chez votre père, qui s’était installé à Sarek. Quand la fille de Maguennoc mourut, on recueillit l’enfant chez nous.
– Mais sous quel nom ?
– Sous son nom de François… François tout court. M. d’Hergemont se faisait appeler M. Antoine. L’enfant l’appelait grand-père. Personne n’y trouva jamais rien à dire.
– Et comme caractère ? demanda Véronique avec une certaine anxiété.
– Oh ! de ce côté, c’est une bénédiction ! répondit Honorine. Rien du père… et rien non plus du grand-père, comme M. d’Hergemont l’avoue lui-même. Un enfant doux, aimable, obligeant. Jamais de colère… toujours de bonne humeur. C’est par là qu’il a fait la conquête de son grand-père, et c’est ainsi que M. d’Hergemont est revenu vers vous, tellement le petit-fils lui rappelait la fille qu’il avait reniée « Tout le portrait de sa mère, disait-il. Véronique était comme lui douce et tendre, aimante et caressante. » Et alors il a commencé à vous rechercher, d’accord avec moi, à qui, peu à peu, il s’était confié.
Véronique rayonnait de joie. Son fils lui ressemblait ! Son fils était bon et souriant !
– Mais, dit-elle, est-ce qu’il me connaît ? Sait-il que sa mère est vivante ?
– S’il le sait ! M. d’Hergemont voulait garder le secret, d’abord. Mais je n’ai pas tardé à tout dire.
– Tout ?
– Non. Il croit que son père est mort et qu’à la suite du naufrage où M. d’Hergemont et lui, François, ont disparu, vous êtes entrée en religion sans qu’on puisse vous retrouver. Et ce qu’il est avide de nouvelles, quand je reviens de voyage ! Ce qu’il espère, lui aussi ! Ah ! sa maman, il l’aime bien, allez ! C’est toujours lui qui chante cette chanson que vous avez entendue et que son grand-père lui a apprise.
– Mon François… mon petit François ! …
– Ah ! oui, il vous aime, continua la Bretonne. Il y a maman Honorine. Mais vous, vous êtes maman tout court. Et c’est pour vous chercher qu’il a hâte de devenir grand et de terminer ses études.
– Ses études ? Il travaille ?…
– Avec son grand-père, et, depuis deux ans, avec un brave garçon que j’ai ramené de Paris, Stéphane Maroux, un mutilé de la guerre, décoré sur toutes les coutures et réformé à la suite d’opérations internes. François s’est attaché à lui de tout son cœur.
Le canot filait rapidement sur la mer paisible où il creusait un angle d’écume argentée. Les nuages s’étaient dissipés à l’horizon. La fin de la journée s’annonçait calme et sereine.
– Encore ! encore ! répétait Véronique, qui ne se lassait pas d’écouter ; voyons, comment s’habille-t-il, mon fils ?
– Des culottes courtes, qui laissent ses mollets nus, une grosse chemise en molleton avec des boutons d’or, et un béret, comme son grand ami, M. Stéphane, mais un béret rouge, le sien, et qui lui va à ravir.
– Il a d’autres amis que M. Maroux ?
– Tous les gars de l’île autrefois. Mais, sauf trois ou quatre mousses, les autres, depuis que les pères sont à la guerre, ont quitté l’île avec les mères et travaillent sur la côte, à Concarneau, à Lorient, laissant les vieux seuls à Sarek. Nous ne sommes plus qu’une trentaine dans l’île.
– Alors, avec qui joue-t-il ? Avec qui se promène-t-il ?
– Oh ! pour cela, il a le meilleur des compagnons.
– Ah ! et qui ?
– Un petit chien que Maguennoc lui avait donné.
– Un chien ?
– Et le plus drôle qui soit, mal fichu, ridicule, demi-barbet et demi-fox, mais si amusant, si cocasse ! Ah ! c’est un type que M. Tout-Va-Bien.
– Tout-Va-Bien ?
– François l’appelle ainsi, et aucun nom ne lui conviendrait mieux. Il a toujours l’air heureux, content de vivre… indépendant, d’ailleurs, disparaissant des heures, même des jours entiers, mais toujours là quand on a besoin de lui, quand on est triste et que les choses ne marchent pas comme on voudrait. Tout-Va-Bien déteste les larmes, les gronderies, les querelles. Sitôt qu’on pleure ou qu’on fait mine de pleurer, il s’assoit sur son derrière, en face de vous, fait le beau, ferme un œil, ouvre l’autre à moitié, et semble si bien rire que l’on éclate de rire. « Allons, mon vieux, dit François, tu as raison, tout va bien. Faut pas s’en faire, n’est-ce pas ? » Et lorsqu’on l'on est consolé, Tout-Va-Bien s’éloigne en trottinant. Son devoir est accompli.
Véronique riait et pleurait à la fois. Longtemps elle garda le silence, s’assombrissant peu à peu et envahie par un désespoir qui submergeait toute sa joie. Elle pensait à tout ce qu’elle avait perdu de bonheur durant ces quatorze années où elle était restée mère sans enfant portant le deuil d’un fils qui vivait. Tous les soins que l’on donne à l’être qui naît, toute la tendresse dont on l’entoure et qu’on reçoit de lui, toute la fierté que l’on éprouve à le voir grandir et à l’entendre parler, tout ce qui réjouit une mère et l’exalte, et fait déborder son cœur d’une affection chaque jour renouvelée, tout cela elle ne l’aurait pas connu.
– Nous sommes à mi-chemin, dit Honorine.
Elles filaient en vue des îles de Glenans. À leur droite la pointe de Penmarch, dont elles suivaient parallèlement les côtes à quinze milles de distance, dessinait une ligne plus sombre qui ne se distinguait pas toujours de l’horizon.
Et Véronique songeait à son triste passé, à sa mère dont elle se souvenait à peine, à sa longue enfance auprès d’un père égoïste et maussade, à son mariage, ah ! à son mariage surtout ! Elle évoquait ses premières rencontres avec Vorski, alors qu’elle n’avait que dix-sept ans. Comme elle avait eu peur tout de suite de cet homme bizarre, le redoutant à la fois et subissant son influence, comme on subit à cet âge l’influence de ce qui est mystérieux et incompréhensible !
Puis c’était la journée détestable de l’enlèvement, et les autres qui suivirent, plus détestables encore, les semaines où il l’avait tenue enfermée, la menaçant et la dominant de toute sa puissance mauvaise. Et c’était la promesse d’union qu’il lui avait arrachée, pacte contre lequel s’insurgeaient tous les instincts et toute la volonté de la jeune fille, mais à quoi il lui semblait qu’elle devait souscrire après un tel scandale et puisque son père y consentait.
Sa pensée se cabra devant les souvenirs de son année de mariage. Cela, non, jamais, même aux pires heures où les cauchemars du passé vous obsèdent comme des fantômes, jamais elle ne consentait à ressusciter, dans le secret de son esprit, cette époque avilissante, les déboires, les meurtrissures, la trahison, la vie honteuse de son mari qui, sans vergogne, avec une fierté cynique, se montrait peu à peu tel qu’il était, s’enivrant, trichant au jeu, volant ses camarades de fête, escroc et maître chanteur, en donnant à sa femme l’impression, qu’elle conservait encore, et qui la faisait frissonner, d’une sorte de génie du mal, cruel et déséquilibré.
– Assez rêvé, madame Véronique, dit Honorine.
– C’est autre chose que des rêves et des souvenirs, répondit-elle, c’est le remords.
– Des remords, vous, madame Véronique, vous dont la vie n’a été qu’un martyre.
– Un martyre qui fut une punition.
– Mais tout cela est fini, madame Véronique, puisque vous allez retrouver votre fils et votre père. Allons, voyons, ne pensez qu’à être heureuse.
– Heureuse, puis-je l’être encore !
– Si vous pouvez l’être ! Vous allez voir ça et avant longtemps ! Tenez, voici Sarek.
Honorine prit sous son banc, dans un coffre, un gros coquillage dont elle se servait comme d’une conque, à la manière des matelots d’autrefois, et, appliquant ses lèvres à l’ouverture, gonflant les joues, elle en tira quelques notes puissantes, pareilles à des mugissements, qui emplirent l’espace.
Véronique l’interrogea du regard.
– C’est lui que j’appelle, dit Honorine.
– François ! Vous appelez François !
– À chacun de mes retours, il en est ainsi. Il dégringole du haut des falaises où nous habitons, et il vient jusqu’au môle.
– Alors je vais le voir ? fit Véronique toute pâle.
– Vous allez le voir. Doublez votre voilette pour qu’il ne vous reconnaisse pas d’après vos portraits. Je vous parlerai comme à une étrangère qui vient visiter Sarek.
On apercevait l’île distinctement, mais le pied des falaises était caché par une multitude d’écueils.
– Ah ! oui, des écueils, ce n’est pas ça qui manque ! Ça grouille comme un banc de harengs, s’écria Honorine, qui avait dû éteindre le moteur et se servait de deux petites rames très courtes. Tenez, la mer était calme tout à l’heure. Ici, jamais.
C’étaient, en effet, des milliers et des milliers de menues vagues qui s’entrechoquaient, se brisaient entre elles, et livraient aux roches d’incessantes et d’implacables batailles. Le canot semblait naviguer sur le remous d’un torrent. À aucun endroit il n’était possible de discerner un lambeau de mer bleue ou verte parmi le bouillonnement de l’écume. Rien que de la mousse blanche, comme battue par l’inlassable tourbillon des forces qui s’acharnaient contre les dents pointues des écueils.
– Et, tout autour, c’est comme cela, reprit Honorine, à tel point que Sarek n’est pour ainsi dire abordable qu’en barque. Ah ! ce n’est pas chez nous que les Boches auraient pu établir une base de sous-marins. Par précaution, des officiers de Lorient sont bien venus, il y a deux ans, pour en avoir le cœur net, rapport à quelques cavernes qui sont du côté de l’ouest et où on ne peut pénétrer qu’à marée basse. C’était du temps perdu. Rien à faire chez nous. Pensez donc, c’est comme une poussière de rochers tout alentour, et de rochers pointus et qui mordent par en dessous comme des traîtres. Et, bien que ce soient les plus dangereux, c’est peut-être encore les autres qu’il faut le plus craindre, les grands que l’on voit, et qui ont leur nom et leur histoire de crimes et de naufrages. Ah ! ceux-là ! …
Sa voix se faisait sourde. D’une main hésitante qui semblait avoir peur du geste ébauché, elle désigna quelques récifs qui se dressaient en masses puissantes de formes diverses, animaux accroupis, donjons crénelés, aiguilles colossales, têtes de sphinx, pyramides grossières, tout cela d’un granit noir teinté de rouge, et comme trempé dans du sang.
Et elle chuchota :
– Ah ! ceux-là, ils gardent l’île depuis des siècles et des siècles, mais comme des bêtes féroces qui n’aiment qu’à faire le mal et donner la mort. Ceux-là… ceux-là… Non, il vaut mieux n’en parler jamais, ni même y penser. Ce sont les trente bêtes féroces… Oui, trente, madame Véronique… il y en a trente…
Elle fit le signe de la croix, et, plus calme, reprit :
– Il y en a trente. Votre père dit qu’on appelle Sarek l’île aux Trente Cercueils, parce que l’instinct populaire a fini par confondre, dans cette occasion, les deux mots écueils et cercueils. Peut-être… évidemment… Mais tout de même ce sont de vrais cercueils, madame Véronique, et si on pouvait les ouvrir on y trouverait, bien sûr, des ossements et des ossements… M. d’Hergemont le dit lui-même, Sarek vient du mot sarcophage, qui est, selon son expression, la forme savante du mot cercueil. Et puis, il y a mieux…
Honorine s’interrompit, comme si elle eût voulu penser à autre chose et, désignant un récif :
– Tenez, madame Véronique, après ce gros-là, qui nous barre la route, vous verrez, par une éclaircie, notre petit port, et, sur le quai, le béret rouge de François.
Véronique avait écouté d’une oreille distraite toutes les explications d’Honorine. Elle se pencha davantage hors du canot pour aviser plus tôt la silhouette de son fils, tandis que, malgré elle, reprise par l’idée obsédante, la Bretonne continuait :
– Il y a mieux. L’île de Sarek, et c’est pour cela que votre père l’a choisie comme résidence, contient une série de dolmens qui n’ont rien de remarquable, mais qui ont cette particularité d’être tous à peu près semblables. Or, savez-vous combien il y en a de ces dolmens ? Trente ! trente, comme les principaux écueils. Et ces trente-là sont distribués autour de l’île, sur les falaises, juste en face des trente écueils, et chacun d’eux porte le même nom que l’écueil qui lui correspond ! Dol-er-H’rœck, Dol-Kerlitu, etc. Qu’en dites-vous ?
Elle avait prononcé ces noms de cette même voix craintive avec laquelle elle parlait de toutes ces choses, et comme si elle eût redouté d’être entendue de ces choses mêmes, animées par elle d’une vie redoutable et sacrée.
– Qu’en dites-vous, madame Véronique ? Oh ! dans tout cela il y a bien du mystère, et il vaut mieux, encore une fois, garder le silence. Je vous raconterai cela quand nous serons parties, loin de l’île, et que votre petit François sera dans vos bras, entre votre père et vous…
Véronique se taisait, surveillant l’espace à l’endroit que la Bretonne avait indiqué. Tournant le dos à sa compagne, les deux mains agrippées au rebord du canot, elle regardait éperdument. C’était par là, par cet intervalle étroit qu’elle allait apercevoir son enfant retrouvé, et elle ne voulait pas qu’une seconde fût perdue à partir de la seconde même où François pouvait lui apparaître.
Elles atteignirent la roche. Un des avirons d’Honorine frôla la paroi. Elles la longèrent, arrivèrent à l’extrémité.
– Ah ! fit Véronique douloureusement, il n’est pas là.
– François n’est pas là ! Impossible ! s’écria Honorine.
Mais à son tour, elle vit, trois ou quatre cents mètres en avant, les quelques grosses pierres qui servaient de jetée au-dessus de la grève. Trois femmes, une fillette, et de vieux marins attendaient le canot. Aucun garçon. Pas de béret rouge.
– C’est étrange, fit Honorine à voix basse. Pour la première fois, il manque à mon appel.
– Peut-être est-il malade ? insinua Véronique.
– Non, François n’est jamais malade.
– Alors ?
– Alors, je ne sais pas.
– Mais vous ne craignez rien ? demanda Véronique, qui s’affolait déjà.
– Pour lui, non… mais pour votre père. Maguennoc m’avait bien dit de ne pas le quitter. C’est lui qui est menacé.
– Mais François est là pour le défendre, ainsi que M. Maroux, son professeur. Voyons, répondez… que supposez-vous ?
Après un silence, Honorine haussa les épaules.
– Un tas de bêtises ! Je me fais des idées absurdes, oui, absurdes. Ne m’en veuillez pas. Malgré tout, c’est la Bretonne qui reparaît en moi. Sauf quelques années, j’ai vécu toute ma vie dans cette atmosphère de légendes et d’histoires… N’en parlons plus.
L’île de Sarek se présente sous la forme d’un long plateau assez mouvementé, couvert de vieux arbres, et supporté par des falaises de hauteur moyenne et qui sont les plus déchiquetées que l’on puisse voir. C’est autour de l’île comme une couronne de dentelle inégale et diverse, à laquelle ne cessent de travailler la pluie, le vent, le soleil, la neige, le gel, la brume, toute l’eau qui tombe du ciel, et toute l’eau qui suinte de la terre.
Le seul point accessible se trouve sur la côte orientale, au bas d’une dépression de terrain où quelques maisons de pêcheurs, la plupart abandonnées depuis la guerre, constituent le village. Une anfractuosité s’ouvre là, protégée par la petite jetée. La mer y est infiniment calme. Deux barques y étaient amarrées.
Au moment d’aborder, Honorine tenta un dernier effort.
– Vous voyez, madame Véronique, nous y sommes. Alors… est-ce bien la peine que vous descendiez ? Restez… dans deux heures d’ici, je vous amène votre père et votre fils, et nous dînons à Beg-Meil ou à Pont-l’abbé. Entendu ?
Véronique s’était levée. Sans répondre elle sauta sur le môle.
– Eh bien ! les enfants, demanda Honorine, qui la rejoignit et n’insista pas davantage, le gars François n’est pas venu ?
– Il était là sur le coup de midi, déclara une des femmes. Seulement il ne vous espérait que demain.
– C’est vrai… mais pourtant il a dû entendre que j’arrivais… Enfin, on verra.
Et, comme les hommes l’aidaient à décharger, elle leur dit :
– Faudra pas monter ça au Prieuré. Les valises, non plus… À moins que… Tenez, si je ne suis pas redescendue à cinq heures, alors envoyez-moi un gamin avec les valises.
– Non, je viendrai moi-même, fit un des matelots.
– Comme tu veux, Corréjou. Ah ! dis donc, tu ne me dis rien de Maguennoc ?
– Maguennoc est parti. C’est moi qui l’ai traversé jusqu’à Pont-l’abbé.
– Quand ça, Corréjou ?
– Ma foi, le lendemain de votre départ, madame Honorine.
– Qu’allait-il faire là-bas ?
– Il nous a dit qu’il allait… je ne sais où… rapport à sa main coupée… un pèlerinage…
– Un pèlerinage ? au Faouët, peut-être ? à la chapelle Sainte-Barbe ?
– C’est ça… c’est ça même… la chapelle Sainte-Barbe… c’est le nom qu’il a dit.
Honorine n’en demanda pas davantage. Comment douter maintenant de la mort de Maguennoc ? Elle s’éloigna, accompagnée de Véronique, qui avait rabattu son voile, et toutes deux prirent un sentier pierreux, coupé de marches, lequel s’élevait au milieu d’un bois de chênes et se dirigeait vers la pointe septentrionale de l’île.
– Après tout, dit Honorine, je ne suis pas sûre, autant l’avouer, que M. d’Hergemont voudra partir. Toutes mes histoires, il les traite de billevesées, quoiqu’il s’étonne lui-même d’un tas de choses.
– Est-ce loin, son habitation ? fit Véronique.
– Quarante minutes de marche. C’est presque une autre île, comme vous verrez, qui est accrochée à la première, et où les Bénédictins avaient construit une abbaye.
– Mais il n’y est pas seul avec François et M. Maroux ?
Avant la guerre il y avait deux hommes en plus. Depuis, Maguennoc et moi on faisait à peu près tout l’ouvrage, avec la cuisinière, Marie Le Goff.
– Laquelle est restée là pendant votre absence ?
– Certes, oui.
Elles arrivaient sur le plateau. Le sentier, qui suivait la côte, montait et descendait en pentes abruptes. Partout de vieux chênes avec leurs boules de gui que l’on apercevait parmi les feuilles encore clairsemées, L’Océan, d’un gris vert au loin, entourait l’île d’une ceinture blanche.
Véronique reprit :
– Quel est votre plan, Honorine ?
– J’entrerai seule, et je parlerai à votre père. Puis je reviendrai vous chercher à la porte du jardin, et, aux yeux de François, vous passerez pour une amie de sa mère. Il devinera peu à peu.
– Et vous croyez que mon père me fera bon accueil ?
– Il vous recevra à bras ouverts, madame Véronique, s’écria la Bretonne et nous serons tous heureux, pourvu… pourvu qu’il ne soit rien advenu… C’est si drôle que François n’accoure pas ! De partout, dans l’île, il pouvait voir notre canot… depuis les îles de Glenans presque.
Elle retombait à ce que M. d’Hergemont appelait ses billevesées, et elles continuèrent la route en silence, Véronique impatiente et anxieuse.
Soudain Honorine se signa.
– Faites ainsi que moi, madame Véronique, dit-elle. Les moines ont sanctifié le lieu, mais il reste de l’ancien temps bien des choses mauvaises et qui portent malheur. Surtout dans ce bois-là, le bois du Grand-Chêne.
L’ancien temps, cela signifiait sans doute l’époque des Druides et des sacrifices humains. Et, de fait, elles pénétraient dans un bois où les chênes, isolés les uns des autres, dressés sur des monticules de pierres moussues, avaient une allure de dieux antiques, chacun avec son autel, son culte mystérieux et sa puissance redoutable.
Véronique se signa comme la Bretonne, et ne put s’empêcher de dire en frissonnant :
– Comme c’est triste ! Il n’y a pas une fleur sur ce plateau désolé.
– Il en vient d’admirables quand on s’en donne la peine. Vous verrez celles de Maguennoc, au bout de l’île, à droite du Dolmen-aux-Fées… un endroit qu’on appelle le Calvaire-Fleuri.
– Elles sont belles ?
– Admirables, je vous dis. Seulement il va chercher lui-même la terre à certaines places. Il la prépare. Il la travaille. Il la mêle à certaines feuilles spéciales, dont il connaît le pouvoir…
Et elle reprit entre ses dents :
– Vous verrez les fleurs de Maguennoc… des fleurs comme il n’y en a pas au monde… des fleurs de miracle…
Au détour d’une colline, la route s’abaissa en une dépression brusque. Une coupure énorme séparait l’île en deux parties, dont la seconde se voyait à l’opposé, un peu moins haute, et de dimensions bien plus restreintes.
– C’est le Prieuré, cette partie-là, prononça la Bretonne.
Les mêmes falaises déchiquetées entouraient l’îlot d’un rempart plus escarpé encore, et qui même se creusait en dessous comme le cercle d’une couronne. Et ce rempart se reliait à l’île principale par un pan de falaise long de cinquante mètres, guère plus épais qu’un mur de donjon, et dont la crête mince, effilée, semblait aussi coupante que le tranchant d’une hache.
Sur cette crête, aucun chemin possible, d’autant qu’une large fissure la fendait par le milieu. Aussi avait-on amorcé aux deux extrémités les culées d’un pont de bois, qui d’abord s’appuyait directement au roc et franchissait ensuite d’un élan la fissure médiane.
Elles s’y engagèrent l’une après l’autre, car il était fort étroit, et en outre peu solide, vacillant sous les pas et au souffle du vent.
– Tenez, regardez là-bas, à la pointe même de l’îlot, dit Honorine, on aperçoit un coin du Prieuré.
Le sentier qui s’y dirigeait traversait des prairies plantées de petits sapins disposés en quinconces. Un autre sentier filait à droite et se perdait dans des taillis épais.
Véronique ne quittait pas des yeux le Prieuré, dont la façade basse s’allongeait peu à peu, lorsque la Bretonne, au bout de quelques minutes, s’arrêta net, tournée vers les taillis de droite, et cria :
– Monsieur Stéphane !
– Qui appelez-vous ? demanda Véronique, M. Maroux ?
– Oui, le professeur de François. Il courait du côté du pont… Je l’ai vu par une éclaircie… Monsieur Stéphane !… Mais pourquoi ne répond-il pas ? Vous avez vu une silhouette ?
– Non.
– J’affirme que c’est bien lui, avec son béret blanc… Du reste, on aperçoit le pont derrière nous. Attendons qu’il passe.
– Pourquoi attendre ? S’il y a quelque chose, un danger quelconque, c’est au Prieuré…
– C’est juste… Dépêchons-nous.
Elles hâtèrent le pas, envahies de pressentiments, puis, sans motif, se mirent à courir, tellement leurs appréhensions s’exaspéraient aux approches de la réalité.
L’îlot se resserrait de nouveau, barré par un mur bas qui limitait le domaine du Prieuré. À ce moment, des cris se firent entendre qui venaient de l’habitation.
Honorine s’exclama :
– On appelle ! Vous avez entendu ? Des cris de femme !… C’est la cuisinière !… C’est Marie Le Goff…
Elle se précipita sur la grille, empoigna la clef, mais d’une main si maladroite qu’elle mêla la serrure et ne put ouvrir.
– Par la brèche ! ordonna-t-elle… Tenez, à droite !…
Elles s’élancèrent, franchirent le mur et traversèrent une large pelouse hérissée de ruines, et où le sentier tortueux et mal tracé se perdait à tout instant sous des traînées de lierre et de mousse.
– Nous voilà ! nous voilà ! proférait Honorine. Nous arrivons !
Et elle mâchonnait :
– On ne crie plus ! c’est effrayant… Ah ! cette pauvre Marie Le Goff…
Elle saisit le bras de Véronique.
– Faisons le tour. La façade est de l’autre côté… Par ici, les portes sont toujours fermées et les volets mis aux fenêtres.
Mais Véronique s’empêtra dans des racines, trébucha et tomba à genoux. Quand elle se releva, la Bretonne l’avait quittée et contournait l’aile gauche. Inconsciemment, Véronique, au lieu de la suivre, fila droit vers la maison, escalada le perron et se heurta contre la porte close, qu’elle frappa à coups redoublés.
L’idée de faire le tour comme Honorine lui semblait une perte de temps que rien ne pourrait jamais réparer. Cependant, devant la vanité de ses efforts, elle allait s’y résoudre, quand, de nouveau, des cris retentirent à l’intérieur et au-dessus d’elle.
C’était une voix d’homme où Véronique crut reconnaître la voix de son père. Elle recula de quelques pas. Brusquement, au premier étage, une des fenêtres s’ouvrit, et elle aperçut M. d’Hergemont, la figure bouleversée par une épouvante inexprimable, et qui haletait :
– Au secours ! Au secours ! Ah ! le monstre… Au secours !
– Père ! père ! appela Véronique avec désespoir, c’est moi !
Il baissa la tête un instant, ne parut pas voir sa fille, et, rapidement, essaya d’enjamber le balcon. Mais, derrière lui, il y eut une détonation et un des carreaux de la croisée vola en éclats.
– Assassin ! Assassin ! cria-t-il en rentrant dans la pièce.
Véronique, affolée, impuissante, regarda autour d’elle. Comment secourir son père ? Le mur était trop élevé, sans rien qui permît de s’y accrocher. Tout à coup elle avisa, vingt mètres plus loin, au pied même de la maison, une échelle. Par un prodige de volonté et d’énergie, elle réussit, quoique cette échelle fût très lourde, à la porter et à la dresser au-dessous de la fenêtre ouverte.
Aux minutes les plus tragiques de la vie, lorsque l’esprit n’est plus que désordre et qu’effervescence, lorsque tout le corps est secoué par le tremblement de l’angoisse, une certaine logique continue d’associer nos idées les unes aux autres, et Véronique se demandait pourquoi la voix d’Honorine ne se faisait pas entendre et par quoi son intervention était retardée.
Elle pensait aussi à François. Où donc était François ? Avait-il suivi Stéphane Maroux dans sa fuite inexplicable ? Était-il parti à la recherche de secours ? Et puis, qui était celui que M. d’Hergemont traitait de monstre et d’assassin ?
L’échelle n’atteignait pas la fenêtre, et Véronique se rendit compte aussitôt de l’effort qu’il lui faudrait faire pour enjamber le balcon. Cependant, elle n’hésita pas. Là-haut, on se battait, lutte mêlée de clameurs étouffées que poussait son père. Véronique monta. Tout au plus put-elle saisir le barreau inférieur du balcon. Mais une étroite corniche lui permit de se hisser sur un genou, de passer la tête et de voir le drame qui se déroulait dans la pièce.
À ce moment, M. d’Hergemont avait de nouveau reculé jusqu’à la fenêtre, un peu en arrière même, de sorte qu’elle le voyait presque de face. Il ne bougeait pas, les yeux hagards, les bras tendus en un geste indécis, comme dans l’attente d’une chose effrayante qui allait se produire.
Il bégaya :
– Assassin… assassin… Est-ce bien toi ? Ah ! sois maudit ! François ! François !
Sans doute appelait-il son petit-fils à son secours, et sans doute François était-il en butte, lui aussi, à quelque attaque, peut-être blessé, peut-être mort !
Véronique retrouva un surcroît de force et réussit à mettre le pied sur la corniche.
– Me voilà !… me voilà !…, voulait-elle crier.
Mais sa voix expira dans sa gorge. Elle avait vu !… Elle voyait !… En face de son père, à cinq pas de lui, contre le mur opposé de la pièce, il y avait un être qui braquait un revolver sur M. d’Hergemont et le visait lentement. Et cet être… Oh ! l’horreur !… Véronique reconnaissait le béret rouge dont Honorine avait parlé, la chemise de flanelle à boutons d’or… Et surtout elle retrouvait, dans ce jeune visage convulsé par des sentiments atroces, l’expression même de Vorski aux heures où le soulevaient ses instincts de haine et de férocité.
L’enfant ne la vit point. Ses yeux ne se détachaient pas du but qu’il voulait atteindre, et il semblait éprouver comme une joie sauvage à différer ainsi le geste fatal.
Véronique se taisait aussi. Les mots, les cris ne servaient à rien pour conjurer le péril. Ce qu’il lui fallait faire, c’était se jeter entre son père et son fils. Elle grimpa, s’accrocha, escalada la fenêtre.
Trop tard. Le coup partit. M. d’Hergemont tomba avec un gémissement de douleur.
Et en même temps, dans la même seconde où l’enfant tenait encore le bras tendu et où le vieillard s’effondrait, une porte s’ouvrait au fond. Honorine apparut, et l’abominable vision la frappa pour ainsi dire en pleine figure.
– François ! hurla-t-elle… toi ! toi !
L’enfant bondit sur elle. La Bretonne tenta de lui barrer le passage. Il n’y eut même pas de lutte. L’enfant recula d’un pas, leva brusquement l’arme qu’il tenait à la main, et tira.
Honorine plia les genoux et s’affaissa en travers de la porte. Et, tandis qu’il sautait par-dessus le corps et qu’il s’enfuyait, elle continuait à dire :
– François !… François !… non, ce n’est pas vrai… Ah ! est-ce possible ? François…
Un éclat de rire dehors. Oui, l’enfant avait ri. Véronique l’entendit, ce rire affreux, infernal, pareil au rire de Vorski, et tout cela la brûlait d’une telle souffrance qu’elle reconnut sa souffrance d’autrefois, celle qui la brûlait en face de Vorski !
Elle ne poursuivit pas le meurtrier. Elle ne l’appela point.
Près d’elle une voix faible murmurait son nom.
– Véronique… Véronique…
M. d’Hergemont gisait à terre et la regardait de ses yeux vitreux, tout remplis de mort déjà.
Elle s’agenouilla près de lui, et comme elle essayait d’ouvrir son gilet et sa chemise ensanglantés, afin de panser la blessure dont il mourait, il l’écarta doucement de la main. Elle comprit que les soins étaient inutiles et qu’il voulait lui parler. Elle se pencha davantage.
– Véronique… pardon… Véronique…
Cela, c’était l’expression première de sa pensée défaillante. Elle le baisa au front en pleurant :
– Tais-toi, père… ne te fatigue pas…
Mais il avait autre chose à dire, et sa bouche articulait vainement des syllabes qui ne formaient pas de sens et qu’elle écoutait désespérément. La vie s’en allait. L’esprit s’évanouissait dans les ténèbres. Véronique colla l’oreille aux lèvres mêmes qui s’épuisèrent en un dernier effort, et elle perçut ces mots :
– Prends garde… prends garde… la Pierre-Dieu.
Soudain il se dressa à demi. Ses yeux prirent de l’éclat, comme allumés par la lueur suprême d’une flamme qui s’éteignait. Véronique eut l’impression que son père, en la regardant, comprenait seulement toute la signification de sa présence et entrevoyait tous les dangers qui la menaçaient. Il prononça, d’une voix rauque et terrifiée, mais bien distincte :
– Ne reste pas, c’est ta mort si tu restes… Sauve-toi de cette île… Va-t’en… Va-t’en…
Sa tête retomba. Il balbutia encore quelques mots que Véronique surprit :
– Ah ! la croix… les quatre croix de Sarek… ma fille … ma fille, le supplice de la croix…
Et ce fut tout.
Il y eut un grand silence, un silence énorme que la jeune femme sentit peser sur elle comme un fardeau dont le poids s’aggravait à chaque seconde.
– Sauve-toi de cette île !… répéta une voix… « Va-t’en. » C’est votre père qui vous l’ordonne, madame Véronique.
Honorine était auprès d’elle, livide, les deux mains collées à une serviette en tampon, rougie de sang, qu’elle tenait contre sa poitrine.
– Mais il faut vous soigner ! s’écria Véronique… Attendez… faites-moi voir.
– Plus tard… On s’occupera de moi plus tard…, bredouilla la Bretonne. Ah ! le monstre ! si j’avais pu arriver à temps ! mais la porte d’en bas était barricadée…
Véronique la supplia :
– Laissez-vous soigner… Entendez-vous…
– Tout à l’heure… D’abord… Marie Le Goff, la cuisinière au bout de l’escalier… elle est blessée aussi… à mort peut-être… allez voir…
Véronique sortit par la porte du fond, celle que son fils avait franchie en s’enfuyant. Il y avait un vaste palier. Sur les premières marches, repliée sur elle-même, Marie Le Goff râlait.
Elle mourut presque aussitôt, sans avoir repris connaissance, troisième victime du drame incompréhensible.
Selon la prédiction du vieux Maguennoc, M. d’Hergemont avait bien été la seconde victime.
Chapitre 4 – Les pauvres gens de Sarek

Lorsque Véronique eut pansé la plaie d’Honorine, – plaie peu profonde et qui ne paraissait pas mettre en danger les jours de la Bretonne, – lorsqu’elle eut transporté le corps de Marie Le Goff dans la grande pièce encombrée de livres et meublée comme un cabinet de travail où reposait son père, elle ferma les yeux de M. d’Hergemont, le recouvrit d’un drap et se mit à prier. Mais les mots de prière ne venaient pas à ses lèvres, et son esprit ne s’arrêtait sur aucune pensée. Elle était comme assommée par les coups répétés du malheur. Assise, la tête entre ses mains, elle resta là près d’une heure, tandis qu’Honorine dormait d’un sommeil de fièvre.
De toutes ses forces elle repoussait l’image de son fils, comme elle avait toujours repoussé celle de Vorski. Mais les deux images se confondaient, tournaient autour d’elle, dansaient devant ses yeux clos, ainsi que ces clartés qui, dans l’ombre de nos paupières obstinément fermées, passent, repassent, se multiplient et s’unissent. Et ce n’était qu’une même face, cruelle, sardonique, grimaçante et hideuse.
Elle ne souffrait pas comme souffre une mère qui pleure un fils. Son fils était mort depuis quatorze ans, et celui qui venait de ressusciter, celui pour lequel toutes les ressources de sa tendresse maternelle étaient prêtes à jaillir, celui-là devenait subitement un étranger, pis que cela, le fils de Vorski ! Comment eût-elle souffert ?
Mais quelle blessure au plus profond de son être ! Quel bouleversement, pareil à ces cataclysmes qui secouent toute une paisible région jusqu’en ses entrailles ! Quel spectacle de l’enfer ! Quelle vision de folie et d’horreur ! Quel jeu ironique du plus épouvantable destin ! Son fils tuant son père, au moment où, après tant d’années de séparation et de deuil, elle allait embrasser l’un et l’autre, et vivre dans la douceur et dans l’intimité ! Son fils assassin ! Son fils semant la mort ! Son fils braquant l’arme implacable, et tuant de toute son âme et de toute sa joie perverse !
Les motifs qui pouvaient expliquer de tels actes, elle ne s’en souciait point. Pourquoi son fils avait-il fait cela ? Pourquoi son professeur, Stéphane Maroux, complice sans doute, instigateur peut-être, s’était-il enfui avant le drame ? Autant de questions qu’elle ne cherchait pas à résoudre. Elle ne pensait qu’à la scène effrayante, au carnage, à la mort. Et elle se demandait si la mort n’était point pour elle l’unique refuge et l’unique dénouement.
– Madame Véronique, murmura la Bretonne.
– Qu’y a-t-il ? fit la jeune femme, éveillée de sa stupeur.
– Vous n’entendez pas ?
– Quoi ?
– On sonne au rez-de-chaussée. Ce doit être vos valises qu’on apporte.
Vivement elle se leva.
– Mais que dois-je dire ? Comment expliquer ?… Si j’accuse cet enfant…
– Pas un mot, je vous en prie. Laissez-moi parler.
– Vous êtes bien faible, ma pauvre Honorine.
– Non, non, ça va mieux.
Véronique descendit et, au bas de l’escalier, dans un large vestibule dallé de noir et de blanc, tira les verrous d’une grande porte.
C’était, en effet, un des matelots.
– J’ai frappé à la cuisine, dit l’homme. Marie Le Goff n’est donc pas là ? Et Mme Honorine ?…
– Honorine est en haut et désire vous parler.
Le matelot la regarda, parut impressionné par cette jeune femme si pâle et si grave, et la suivit sans mot dire.
Honorine attendait au premier étage, debout devant la porte ouverte.
– Ah ! c’est toi, Corréjou ?… Écoute-moi bien… et pas d’histoires, n’est-ce pas ?
– Qu’y a-t-il, m’ame Honorine ? mais vous êtes blessée ? Qu’y a-t-il ?
Elle découvrit l’embrasure de la porte et prononça simplement, montrant sous leurs suaires les deux cadavres :
– M. Antoine et Marie Le Goff… assassinés tous deux…
La figure de l’homme se décomposa. Il balbutia :
– Assassinés… est-ce possible ?… Par qui ?
– Je ne sais pas, nous sommes arrivées après.
– Mais… le petit François ?… M. Stéphane ?…
– Disparus… on a dû les tuer aussi.
– Mais… mais… Maguennoc ?
– Maguennoc ?… pourquoi parles-tu de lui, Corréjou ?
– J’en parle… j’en parle… parce que si Maguennoc est vivant… tout ça… c’est une autre affaire. Maguennoc a toujours dit que ce serait lui le premier. Et Maguennoc ne dit que des choses dont il est certain. Maguennoc connaît le fond même des choses.
Honorine réfléchit, puis déclara :
– Maguennoc a été tué.
Cette fois Corréjou perdit tout sang-froid, et son visage exprima cette sorte de terreur folle que Véronique avait, à diverses reprises, notée chez Honorine. Il se signa et dit à voix très basse :
– Alors… alors… voilà que ça arrive, m’ame Honorine ?… Maguennoc l’avait bien annoncé… Encore l’autre jour, dans ma barque, il nous l’a dit : « Ça ne va pas tarder… Tout le monde devrait partir. »
Et, brusquement, le matelot fit demi-tour et se sauva vers l’escalier.
– Reste là, Corréjou, commanda Honorine.
– Il faut partir, Maguennoc l’a dit. Tout le monde doit partir.
– Reste là, répéta Honorine.
Et comme le matelot s’arrêtait, indécis, elle continua :
– Nous sommes d’accord. Il faut partir. On partira demain à la fin de la journée. Mais, auparavant, on doit s’occuper de M. Antoine et de Marie Le Goff. Voici, tu vas nous envoyer les sœurs Archignat pour la veillée des morts. Ce sont d’assez méchantes femmes, mais elles ont l’habitude. Sur les trois, il faut que deux viennent. Ce sera, pour chacune, le double de leur prix ordinaire.
– Et après, m’ame Honorine ?
– Tu t’occuperas des cercueils avec tous les vieux, et dès le petit matin on mettra les corps en terre bénite, dans le cimetière de la chapelle.
– Et après, m’ame Honorine ?
– Après, tu seras libre, les autres aussi. Vous pourrez faire vos paquets et filer.
– Mais vous, m’ame Honorine ?
– Moi, j’ai le canot. Assez bavardé. Nous sommes d’accord ?
– Nous sommes d’accord. C’est une nuit simplement à passer. Mais je suppose bien que d’ici demain il n’y aura pas de nouveau ?…
– Mais non… mais non… Va, Corréjou… Dépêche-toi. Et surtout ne dis pas aux autres que Maguennoc est mort. Sans quoi on ne pourrait plus les tenir.
– Promis, m’ame Honorine.
Le matelot partit en hâte.
Une heure plus tard survenaient deux des sœurs Archignat, vieilles créatures osseuses et desséchées, qui avaient l’air de sorcières, et dont la coiffe aux ailes de velours noir était sale et crasseuse. Honorine fut transportée dans la chambre qu’elle occupait à l’extrémité de l’aile gauche et sur le même étage.
La veillée des morts commença.
Cette nuit, Véronique la passa d’abord auprès de son père, puis au chevet d’Honorine, dont l’état semblait moins bon. Elle finit par s’assoupir, et fut réveillée par la Bretonne, qui lui dit dans un de ces accès de fièvre où la conscience ne perd pas toute lucidité :
– François doit se cacher… ainsi que M. Stéphane… Il y a des cachettes sûres dans l’île, que Maguennoc leur avait montrées. Donc, on ne les verra pas, et on ne saura rien de ce côté.
– Vous êtes certaine ?
– Certaine… Alors, voilà… Demain, quand tout le monde aura quitté Sarek, et que nous serons seules toutes deux, je ferai le signal avec ma conque, et il viendra ici.
Véronique se révolta :
– Mais je ne veux pas le voir !… J’ai horreur de lui !… Comme mon père je le maudis… Mais pensez donc, il a tué mon père, sous mes yeux ! il a tué Marie Le Goff… il a voulu vous tuer ! Non, non, c’est de la haine, c’est du dégoût que j’ai pour ce monstre ! …
La Bretonne lui serra la main, d’un geste qui lui était habituel, et murmura :
– Ne le condamnez pas encore… il n’a pas su ce qu’il faisait.
– Que dites-vous ! Il n’a pas su ? Mais j’ai vu ses yeux ! les yeux de Vorski…
– Il n’a pas su… il était fou.
– Fou ? Allons donc ?
– Oui, madame Véronique. Je connais l’enfant. Il n’a pas son pareil comme bonté. S’il a fait tout cela, c’est un coup de folie qu’il a eu… comme M. Stéphane. Ils doivent pleurer de désespoir maintenant.
– Il est inadmissible… je ne puis croire…
– Vous ne pouvez croire parce que vous ne savez rien de ce qui se passe… et de ce qui va se passer… Mais si vous saviez… Ah ! il y a des choses… des choses…
Sa voix n’était plus perceptible. Elle se tut, mais ses yeux restaient grands ouverts et ses lèvres remuaient sans bruit.
Il n’y eut pas d’incidents jusqu’au matin. Vers cinq heures, Véronique entendit qu’on clouait les cercueils et presque aussitôt la porte de la chambre où elle se trouvait fut ouverte, et les sœurs Archignat entrèrent en coup de vent, très agitées, toutes deux.
Elles avaient appris la vérité par Corréjou qui, pour se donner du cœur, avait bu un peu trop et parlait à tort et à travers.
– Maguennoc est mort ! crièrent-elles, Maguennoc est mort, et vous ne disiez rien ! Nous partons ! Vite, notre argent !
Une fois réglées, elles s’enfuirent à toutes jambes, et, une heure après, d’autres femmes, averties par elles, accoururent et voulurent entraîner ceux de leurs hommes qui travaillaient. Toutes proféraient les mêmes paroles.
– Il faut s’en aller ! Il faut tout préparer… Après, il sera trop tard… Les deux barques peuvent emmener tout le monde.
Honorine dut s’entremettre avec toute son autorité et Véronique distribuer de l’argent. Et l’enterrement se fit en hâte. Il y avait, non loin de là, une vieille chapelle, consolidée par les soins de M. d’Hergemont, et où tous les mois un prêtre de Pont-l’Abbé venait dire la messe. À côté, l’ancien cimetière des abbés de Sarek. Les deux corps y furent ensevelis, et un vieillard, qui en temps ordinaire faisait fonction de sacristain, bredouilla les paroles de bénédiction.
Tous ces gens semblaient atteints de démence. Leurs voix, leurs gestes étaient saccadés. L’idée fixe du départ les obsédait, et ils ne s’occupèrent point de Véronique, qui priait et pleurait à l’écart.
Avant huit heures, tout était fini. Hommes et femmes dévalaient à travers l’île. Véronique, qui avait l’impression de vivre dans un monde de cauchemars où les événements se succédaient en dehors de toute logique et sans aucun lien les uns avec les autres, Véronique retourna auprès d’Honorine, que son état de faiblesse avait empêchée d’assister à l’enterrement de son maître.
– Je me sens mieux, dit la Bretonne. Nous partirons aujourd’hui ou demain, et nous partirons avec François.
Et, comme Véronique s’indignait, elle répéta :
– Avec François, je vous le dis, et avec M. Stéphane. Et le plus tôt possible. Moi aussi je veux partir… et vous emmener, ainsi que François… Il y a la mort dans l’île… la mort est maîtresse ici… il faut lui laisser Sarek… Nous partirons tous.
Véronique ne voulut pas la contrarier. Mais vers neuf heures, des pas précipités se firent entendre de nouveau. C’était Corréjou, qui venait du village, et qui, dès l’entrée, cria :
– On a volé votre canot, m’ame Honorine ! Le canot a disparu !
– Impossible ! protesta la Bretonne.
Tout essoufflé, le matelot affirma :
– Il a disparu. Ce matin, j’avais deviné quelque chose… Mais sans doute j’avais bu un coup de trop… J’y ai pas pensé. Depuis, les autres ont vu comme moi. L’amarre a été coupée… Ça s’est passé dans la nuit. Et on a filé. Ni vu ni connu.
Les deux femmes se regardèrent, et la même pensée les étreignit. François et Stéphane Maroux avaient pris la fuite.
Entre ses dents, Honorine marmotta :
– Oui… oui… c’est çà… il connaît le maniement.
Peut-être Véronique éprouva-t-elle un soulagement à savoir que l’enfant était parti et qu’elle ne le reverrait plus. Mais Honorine, reprise de peur, s’exclamait :
– Alors… alors… comment va-t-on faire ?…
– Faut partir tout de suite, m’ame Honorine. Les barques sont prêtes… chacun fait son paquet… À onze heures, plus personne au village.
Véronique s’interposa.
– Honorine n’est pas en état de partir…
– Mais si… je vais mieux…, déclara la Bretonne.
– Non. Ce serait absurde. Attendons un jour ou deux… Revenez après-demain, Corréjou.
Elle poussa vers la porte le matelot, qui d’ailleurs ne songeait qu’à s’éloigner.
– Eh bien, c’est ça, après-demain, je reviendrai… Du reste, on ne peut pas tout emporter… Il faudra bien revenir de temps à autre chercher des affaires… Soignez-vous bien, m’ame Honorine.
Il se précipita dehors.
– Corréjou ! Corréjou !
Honorine s’était soulevée sur son lit et appelait désespérément.
– Non, non, ne t’en va pas, Corréjou… Attends-moi, tu vas me porter dans ta barque.
Elle écouta, et comme le matelot ne revenait pas, elle voulut se lever.
– J’ai peur… Je ne veux pas rester seule…
Véronique la retint.
– Mais vous ne restez pas seule, Honorine. Je ne vous quitte pas.
Il y eut entre les deux femmes une véritable lutte, et Honorine, rejetée de force sur son lit, impuissante, gémissait :
– J’ai peur… j’ai peur… L’île est maudite… C’est tenter le bon Dieu que d’y rester… La mort de Maguennoc, c’est l’avertissement… J’ai peur ! …
Elle délirait, mais gardait toujours cette demi-lucidité qui lui permettait de mêler certaines paroles claires et raisonnables aux paroles incohérentes où se montrait son âme superstitieuse de Bretonne.
Elle agrippa Véronique par les deux épaules et articula :
– Je vous le dis… L’île est maudite… Un jour Maguennoc me l’a avoué : « Sarek, c’est une des portes de l’enfer : la porte est close maintenant. Mais le jour où elle s’ouvrira, tous les malheurs passeront comme une tempête. »
Sur les instances de Véronique, elle se calma un peu, et c’est d’une voix plus douce, qui allait en s’éteignant, qu’elle continua :
– Il aimait bien l’île, cependant… comme nous tous. Il en parlait alors d’une façon que je ne comprenais pas : « La porte est double, Honorine, et elle ouvre également sur le Paradis. » Oui, oui, l’île était bonne à habiter… Nous l’aimions… Maguennoc y faisait pousser des fleurs… Oh ! ces fleurs… elles sont énormes… trois fois plus hautes… et plus belles.
Des minutes lourdes s’écoulèrent. La chambre occupait à l’extrémité de la maison une aile qui formait saillie et dont les fenêtres avaient vue à droite et à gauche de l’île, par-dessus les rochers qui dominaient la mer.
Véronique s’assit, les yeux fixés sur les vagues blanches que la brise, plus forte, agitait davantage. Le soleil s’élevait dans la brume épaisse où les côtes de la Bretagne demeuraient invisibles. Mais, à l’occident, le regard, par-delà la ceinture d’écume que trouaient les pointes noires des écueils, pouvait s’étendre vers les plaines désertes de l’Océan.
Assoupie, la Bretonne murmurait :
– On dit que la porte, c’est une pierre… et qu’elle vient de très loin, d’un pays étranger… c’est la Pierre-Dieu. On dit aussi que c’est une pierre précieuse… qui est d’or et d’argent mélangés. La Pierre-Dieu… la pierre qui donne mort ou vie… Maguennoc l’a vue… Il a ouvert la porte et il a passé le bras… Et sa main… sa main est tombée en cendres.
Véronique se sentait oppressée. Elle aussi, la peur peu à peu la gagnait, ainsi qu’une eau mauvaise qui suinte et qui pénètre. Les événements horribles auxquels, depuis quelques jours, elle assistait avec effroi, semblaient en provoquer d’autres plus terribles encore, qu’elle attendait comme un ouragan que tout annonce et qui va tout emporter dans sa course vertigineuse.
Elle les attendait. Elle ne doutait pas qu’ils ne vinssent, déchaînés par la puissance fatale qui multipliait contre elle ses attaques redoutables.
– Vous ne voyez pas les barques ? demanda Honorine.
Véronique objecta :
– On ne peut les voir d’ici.
– Si, si, c’est le chemin qu’elles prendront sûrement, elles sont lourdes, et il y a une passe plus large à la pointe.
De fait, après un instant, Véronique vit saillir au tournant du promontoire l’avant d’une barque.
Elle enfonçait profondément dans l’eau, très chargée, encombrée de caisses et de paquets sur lesquels des femmes et des enfants avaient pris place. Quatre hommes ramaient vigoureusement.
– C’est celle de Corréjou, dit Honorine, qui avait sauté de son lit, à moitié vêtue… Et voici l’autre, tenez.
La seconde barque débouchait, aussi pesante. Trois hommes seulement ramaient et une femme.
Elles étaient toutes deux trop loin – peut-être sept à huit cents mètres – pour qu’on pût discerner les visages. Mais aucun bruit de voix ne montait de ces lourdes coques chargées de misère, qui fuyaient devant la mort.
– Mon Dieu ! mon Dieu ! gémit Honorine, pourvu qu’ils sortent de l’enfer !
– Que pouvez-vous craindre, Honorine ? Rien ne les menace.
– Si, tant qu’ils n’auront pas quitté l’île.
– Mais ils l’ont quittée.
– Tout autour de l’île, c’est encore l’île. C’est là que guettent les cercueils.
– Mais la mer n’est pas mauvaise.
– Il y a autre chose que la mer… ce n’est pas la mer qui est l’ennemie.
– Alors, quoi ?
– Je ne sais pas, je ne sais pas.
Les deux barques montaient vers la pointe du nord. Deux passes s’ouvraient à elles, que la Bretonne désigna d’après le nom de deux écueils, le Roc au Diable et la Dent de Sarek.
Presque aussitôt, il fut visible que Corréjou avait choisi la passe du Diable.
– Ils l’atteignent, notait la Bretonne. Ils y sont… Cent mètres encore, et c’est le salut…
Elle eut presque un ricanement.
– Ah ! toutes les machinations du diable vont être déjouées, madame Véronique, je crois bien que nous serons sauvées, vous et moi, et tous ceux de Sarek.
Véronique demeura silencieuse. Son oppression continuait, d’autant plus accablante qu’elle ne pouvait l’attribuer qu’à ces vagues pressentiments qu’il est impossible de combattre. Elle avait fixé une ligne en deçà de laquelle le danger persistait, et cette ligne, Corréjou ne l’avait pas encore atteinte.
Honorine grelottait de fièvre. Elle marmotta :
– J’ai peur… j’ai peur…
– Mais non, déclara Véronique, en se raidissant. C’est absurde. D’où peut venir le danger ?
– Ah ! cria la Bretonne. Qu’est-ce que c’est ? Qu’est-ce que cela veut dire ?
– Quoi ? Qu’y a-t-il ?
Toutes deux avaient collé leur front contre les vitres et regardaient éperdument. Là-bas quelque chose avait pour ainsi dire jailli de la Dent de Sarek. Et, tout de suite, elles reconnurent le canot à moteur dont elles s’étaient servies la veille et dont Corréjou avait annoncé la disparition.
– François ! … François ! … articula Honorine avec stupeur. François et M. Stéphane ! …
Véronique reconnaissait l’enfant. Il se tenait debout à l’avant du canot et faisait des signes aux gens des deux barques. Les hommes répondirent en agitant leurs avirons, tandis que les femmes gesticulaient. Malgré l’opposition de Véronique, Honorine ouvrit les deux battants de la fenêtre, et elles entendirent des bruits de voix parmi les crépitements du moteur, mais ne purent saisir une seule parole.
– Qu’est-ce que ça veut dire ? répéta la Bretonne… François et M. Stéphane… Pourquoi n’ont-ils pas gagné la côte ?
– Peut-être, expliqua Véronique, ont-ils craint d’être remarqués et interrogés à leur atterrissage…
– Mais non, on les connaît, surtout François, qui m’accompagnait souvent. En outre, les papiers d’identité sont dans le canot. Non, non, ils attendaient là, cachés derrière la roche.
– Mais, Honorine, s’ils se cachaient, pourquoi se montrent-ils, maintenant ?
– Ah voilà… voilà… je ne comprends pas… et ça me semble drôle… Que doivent penser Corréjou et les autres ?
Les deux barques, dont la seconde glissait alors dans le sillage de la première, s’étaient presque arrêtées. Tous les passagers semblaient retournés vers le canot qui avançait rapidement dans leur direction et qui ralentit lorsqu’il arriva à hauteur de la seconde. De la sorte, il continua de filer suivant une ligne qui se trouvait parallèle à la ligne des deux barques et distante de quinze ou vingt mètres.
– Je ne comprends pas… je ne comprends pas… murmura la Bretonne.
Le moteur était éteint, et le canot gagna ainsi, à allure très douce, l’intervalle qui séparait les deux barques.
Et soudain les deux femmes virent que François se baissait, puis se dressait, et ramenait le bras droit en arrière comme s’il allait lancer quelque chose.
En même temps, Stéphane Maroux agissait de la même façon.
L’événement se produisit, brusque et terrifiant.
– Ah ! cria Véronique.
Elle se cacha les yeux une seconde, mais releva la tête aussitôt, et vit, dans toute son horreur, l’affreux spectacle.
Deux choses avaient été jetées à travers le petit espace, une chose partie de l’avant, lancée par François, une autre de l’arrière, lancée par Stéphane Maroux.
Et tout de suite deux gerbes de feu jaillirent des deux barques, suivies de deux tourbillons de fumée.
Les détonations retentirent. Un instant, on ne distingua rien de ce qui se passait au milieu de ce nuage noir. Puis le rideau s’écarta, rabattu de côté par le vent, et Véronique et la Bretonne virent les deux barques qui s’enfonçaient rapidement, tandis que des êtres sautaient dans la mer.
La vision – et quelle vision infernale ! – ne fut pas longue. Elles aperçurent, debout sur une des bouées, une femme qui tenait un enfant dans ses bras et qui ne bougeait pas, puis des corps immobiles, atteints sans doute par l’explosion, puis deux hommes qui se battaient, fous peut-être. Et tout cela disparut avec les barques.
Quelques remous, des points noirs qui surnagent. Ce fut tout.
Honorine et Véronique n’avaient pas dit un seul mot, muettes d’épouvante. L’événement dépassait tout ce que leur angoisse avait pu imaginer.
À la fin, Honorine porta la main à sa tête et dit d’une voix sourde, dont Véronique devait se rappeler l’intonation :
– Ma tête éclate… Ah ! les pauvres gens de Sarek ! … C’étaient mes amis… mes amis d’enfance… et on ne les reverra pas… Jamais la mer ne rend ses morts à Sarek. Elle les garde… Elle a des cercueils tout prêts… mille et mille cercueils cachés… Ah ! ma tête éclate… Je deviens folle… folle comme François… mon pauvre François !
Véronique ne répondit pas. Elle était livide. De ses doigts crispés, elle s’accrochait au balcon et regardait comme on regarde au fond d’un abîme où l’on va se jeter. Qu’allait faire son fils ? Sauver ces gens, dont on entendait maintenant les hurlements de détresse, les sauver sans retard ? On peut avoir des accès de folie, mais les crises s’apaisent devant certains spectacles.
Le canot avait reculé dès l’abord pour n’être pas entraîné par les remous. François et Stéphane, dont on voyait toujours le béret rouge et le béret blanc, étaient debout, aux mêmes postes d’avant et d’arrière, et ils tenaient dans leurs mains… Les deux femmes discernaient mal, à cause de la distance, ce qu’ils tenaient dans leurs mains. Cela avait l’air de bâtons un peu longs…
– Des perches pour secourir… murmura Véronique.
– Ou des fusils… répondit Honorine.
Les points noirs flottaient. Il y en avait neuf, les neuf têtes des survivants dont on devinait aussi, parfois, les bras qui gesticulaient, et dont on percevait les appels.
Quelques-uns s’éloignèrent en hâte du canot, mais quatre d’entre eux s’en approchèrent, et, de ces quatre-là, il y en eut deux qui ne pouvaient tarder à l’atteindre.
Soudain, François et Stéphane firent le même mouvement, mouvement de tireurs qui épaulent.
Deux lueurs scintillèrent, tandis que parvenait le bruit d’une détonation.
Les têtes des deux nageurs disparurent.
– Ah ! les monstres, bégaya Véronique, qui tomba à genoux, toute défaillante.
Près d’elle, Honorine se mit à vociférer :
– François !… François !…
La voix ne portait pas, trop faible et contrariée par le vent. Mais la Bretonne continuait :
– François !… Stéphane !…
Et ensuite elle courut à travers sa chambre, puis dans les couloirs, à la recherche de quelque chose, et elle revint vers la fenêtre, toujours en proférant :
– François ! François !… Écoute…
Elle avait fini par trouver le coquillage qui lui servait de signal. Mais, l’ayant porté à sa bouche, elle ne put en tirer que des sons indistincts et sourds.
– Ah ! malédiction balbutia-t-elle en rejetant la conque. Je n’ai plus de force… François !… François !…
Elle était effrayante à voir, les cheveux en désordre, la sueur de la fièvre sur son visage. Véronique la supplia :
– Honorine, je vous en prie !
– Mais regardez-les ! regardez-les !
Là-bas, le canot allait de l’avant, les deux tireurs à leur poste, et l’arme prête pour le crime.
Les survivants s’enfuyaient, deux d’entre eux restaient en arrière.
Ces deux-là furent visés. Leurs têtes disparurent.
– Mais regardez-les, scandait la Bretonne d’un ton rauque… C’est la chasse ! … On abat le gibier ! … Ah ! les pauvres gens de Sarek !
Un coup de fusil encore. Un point noir sombra.
Véronique se tordait de désespoir. Elle secouait les barreaux du balcon, comme les barreaux d’une cage qui l’eût emprisonnée.
– Vorski !… Vorski !… gémissait-elle, assaillie par le souvenir de son mari… C’est le fils de Vorski.
Brusquement elle fut prise à la gorge, et elle aperçut, contre son visage, le visage méconnaissable de la Bretonne.
– C’est ton fils à toi, bredouillait Honorine… soit maudite… tu es la mère du monstre, et tu seras punie…
Et elle éclata de rire, en trépignant des pieds, dans un accès d’hilarité qui la convulsait.
– La croix ! oui, la croix… tu monteras sur la croix… Des clous aux mains !… Quel châtiment !… Des clous aux mains !
Elle était folle.
Véronique se dégagea et voulut la contraindre à l’immobilité, mais Honorine, avec une rage méchante, la repoussa, lui fit perdre l’équilibre, et, vivement, escalada le balcon.
Elle demeura debout sur la fenêtre en levant les bras et en vociférant de nouveau :
« François !… François ! »
De ce côté de la maison, par suite d’un niveau différent, l’étage était moins haut. La Bretonne sauta dans l’allée, la traversa, franchit des massifs qui la bordaient, et courut vers la crête des rochers qui formaient la falaise et surplombaient la mer.
Un instant elle s’arrêta, cria trois fois le nom de l’enfant qu’elle avait élevé, et, la tête en avant, se jeta dans l’abîme.
Au loin, la chasse à l’homme s’achevait. Une à une les têtes s’enfoncèrent. Le massacre était fini.
Alors, le canot que montaient François et Stéphane s’enfuit vers la côte de Bretagne, vers les plages de Beg-Meil et de Concarneau.
Véronique restait seule dans l’Ile aux Trente Cercueils.
Chapitre 5 – Quatre femmes en croix

Véronique restait seule dans l’Ile aux Trente Cercueils. Jusqu’à l’instant où le soleil descendit parmi les nuages qui semblaient reposer sur la mer, à l’horizon, elle ne bougea pas, écroulée contre la fenêtre, la tête enfouie dans ses deux bras qu’elle appuyait au rebord.
La réalité passait dans les ténèbres de son esprit comme des tableaux qu’elle s’efforçait de ne pas voir, mais qui, par moments, devenaient précis au point qu’elle s’imaginait revivre les scènes atroces.
Elle continuait à ne point chercher d’explications à tout cela, et à ne point faire d’hypothèse sur toutes les raisons qui eussent éclairé le drame. Elle admettait la folie de François et de Stéphane Maroux, ne pouvant supposer d’autres motifs à de tels actes. Et, croyant fous les deux assassins, elle n’essayait pas de leur attribuer des projets quelconques et des volontés définies.
La folie d’Honorine, d’ailleurs, qu’elle avait vue pour ainsi dire éclater, l’incitait à juger tous les événements comme provoqués par une sorte de déséquilibre mental dont les habitants de Sarek avaient tous été victimes. Elle-même, à certaines minutes, sentait son cerveau vaciller, ses idées s’évanouir dans la brume, et d’invisibles fantômes rôder autour d’elle.
Elle s’assoupit, et d’un sommeil que hantaient de telles images, et où elle se trouvait si malheureuse, qu’elle se mit à sangloter. Du reste, il lui semblait entendre un bruit léger qui, dans son esprit engourdi, prenait une signification hostile. Des ennemis approchaient. Elle ouvrit les yeux.
Il y avait devant elle, à trois pas, assis sur ses pattes de derrière, un animal bizarre, vêtu de longs poils café au lait, et dont les pattes de devant étaient croisées comme des bras.
C’était un chien, et tout de suite elle se rappela le chien de François, dont Honorine lui avait parlé comme d’une brave bête, dévouée et comique. Elle se rappela même son nom : Tout-Va-Bien.
En le prononçant, ce nom, à demi-voix, elle eut un mouvement de colère et fut sur le point de chasser l’animal affublé de ce sobriquet ironique. Tout-Va-Bien ! Et elle pensait à toutes les victimes de l’affreuse tourmente, tous les morts de Sarek, son père assassiné, Honorine se tuant, François devenu fou. Tout-Va-Bien !
Cependant le chien ne remuait pas. Il faisait le beau de la façon qu’Honorine avait décrite, la tête un peu penchée, un œil clos, les coins de la bouche tirés en arrière jusqu’aux oreilles, les bras noués, et, vraiment quelque chose comme un sourire émanait de sa face.
Maintenant Véronique se souvenait : c’était sa manière, à Tout-Va-Bien, de manifester sa sympathie pour ceux qui avaient de la peine. Tout-Va-Bien ne supportait pas la vue des larmes. Quand on pleurait, il faisait le beau jusqu’à ce qu’on sourît à son tour et qu’on le caressât.
Véronique ne sourit point, mais elle l’attira contre elle et lui dit :
– Non, ma pauvre bête, tout ne va pas bien. Tout va mal, au contraire. N’importe, il faut vivre, n’est-ce pas ? et ne pas devenir fou soi-même comme les autres…
Les nécessités de l’existence lui imposaient le besoin d’agir. Elle descendit à la cuisine, trouva quelques provisions dont elle donna une bonne part au chien. Puis elle remonta.
La nuit était venue. Elle ouvrit, au premier étage, la porte d’une chambre qui devait être inoccupée en temps ordinaire. Une immense lassitude l’accablait, causée par tant d’efforts et par des émotions si violentes. Elle s’endormit presque aussitôt. Tout-Va-Bien veillait au pied de son lit.
Le lendemain elle s’éveilla tard, avec une impression singulière d’apaisement et de sécurité. Il lui semblait que sa vie actuelle se reliait à sa vie douce et calme de Besançon. Les quelques jours d’horreur qu’elle avait passés prenaient le recul d’événements lointains et dont le retour ne pouvait pas l’inquiéter. Les êtres qui avaient disparu dans la grande tempête demeuraient pour elle un peu comme des étrangers, qu’on a rencontrés et qu’on ne verra plus. Son cœur ne saignait pas. Le deuil n’atteignait point le fond de son âme.
C’était le repos imprévu et sans limites, la solitude réconfortante. Et cela lui parut si bon que, un vapeur étant venu mouiller sur le lieu du sinistre, elle ne fit aucun signal. Sans doute, la veille, avait-on aperçu de la côte la lueur des explosions et entendu le fracas des détonations. Véronique ne bougea point.
Elle vit un canot se détacher du vapeur, et elle pensa bien qu’on allait aborder et explorer le village. Mais outre qu’elle redoutait une enquête où son fils pouvait être mêlé, elle ne voulait point qu’on la trouvât, elle, qu’on l’interrogeât, qu’on découvrît son nom, sa personnalité, son histoire, et qu’on la fît rentrer dans le cercle infernal d’où elle était sortie. Elle préférait attendre une semaine ou deux, attendre qu’un hasard fît passer à portée de l’île quelque barque de pêcheur qui la recueillerait.
Mais personne ne monta jusqu’au Prieuré. Le vapeur s’éloigna et rien ne troubla l’isolement de la jeune femme.
Elle resta ainsi trois jours. Le destin semblait avoir renoncé à lui livrer de nouveaux assauts. Elle était seule et maîtresse d’elle-même. Tout-Va-Bien, dont la présence lui avait apporté un grand réconfort, disparut.
Le domaine du Prieuré occupe toute l’extrémité de l’îlot, sur l’emplacement d’une abbaye de Bénédictins, abandonnée au XVe siècle, et peu à peu tombée en ruine et détruite.
La maison, bâtie au XVIIIe siècle par un riche armateur breton avec les matériaux de l’ancienne demeure abbatiale et avec les pierres de la chapelle, n’offrait rien de curieux, ni comme architecture, ni comme ameublement. Véronique, d’ailleurs, n’osa pénétrer dans aucune des chambres. Le souvenir de son père et de son fils l’arrêtait devant les portes closes.
Mais le deuxième jour, sous un clair soleil de printemps, elle explora le parc. Il s’étend jusqu’à la pointe de l’île et, comme la pelouse qui précède la maison, il est bossué de ruines et vêtu de lierre. Elle remarqua que toutes les allées se dirigeaient vers un promontoire escarpé que couronne un groupe de chênes énormes. Quand elle déboucha, elle vit que ces chênes entouraient une clairière en forme de demi-lune qui s’ouvre sur la mer.
Au centre de cette clairière s’allonge un dolmen dont la table ovale et assez courte s’appuie sur deux pieds de roc presque carrés. L’endroit est grandiose et d’une majesté impressionnante. La vue qu’on découvre est infinie.
« Le Dolmen-aux-Fées dont parlait Honorine, pensa-t-elle. Je ne dois pas être loin du Calvaire-Fleuri et des fleurs de Maguennoc. »
Elle fit le tour du mégalithe. La face interne des deux pieds portait quelques signes gravés indéchiffrables. Mais, sur les deux faces extérieures qui regardaient la mer et formaient comme deux plaques unies et préparées pour l’inscription, il y avait des choses qui lui redonnèrent un frémissement d’angoisse.
À droite, c’était, profondément incrusté, le dessin inhabile et primitif de quatre croix sur lesquelles se tordaient quatre silhouettes de femmes. À gauche, c’était une série de lignes écrites, mais dont les caractères, insuffisamment creusés dans le roc, avaient été presque effacés par les intempéries, ou peut-être même grattés volontairement par la main de l’homme. Cependant, quelques mots demeuraient, les mêmes mots que Véronique avait lus sur le dessin trouvé près du cadavre de Maguennoc : « Quatre femmes en croix… trente cercueils… La Pierre-Dieu qui donne mort ou vie. »
Véronique s’éloigna en vacillant. Le mystère était devant elle encore, comme partout dans l’île, et elle était résolue à le fuir jusqu’au moment où elle pourrait s’en aller de Sarek.
Un sentier partait de la clairière et passait près du dernier chêne à droite, chêne sans doute anéanti par la foudre et dont il ne restait que le tronc et quelques branches mortes.
Plus loin elle descendit quelques marches de pierre, traversa une petite prairie où quatre rangs de menhirs étaient alignés, et s’arrêta brusquement avec un cri étouffé, cri d’admiration et de stupeur devant un spectacle qui s’offrait à elle.
– Les fleurs de Maguennoc, murmura-t-elle.
Les deux derniers menhirs de l’allée centrale qu’elle suivait se dressaient comme les poteaux d’une porte ouverte sur la plus magnifique des visions, une esplanade rectangulaire, longue de cinquante mètres tout au plus, à laquelle on descendait par quelques marches, et que bordaient, ainsi que les colonnes d’un temple, deux rangs de menhirs d’une même hauteur, plantés à intervalles strictement égaux. La nef et les bas-côtés de ce temple étaient pavés de larges dalles de granit, irrégulières, cassées, et que l’herbe, qui poussait dans les fentes, dessinait comme le plomb qui encadre les fragments d’un vitrail.
Au milieu, un carré de dimensions restreintes, et, dans ce carré, se pressaient, autour d’un vieux Christ en pierre qui émergeait du centre, des fleurs. Mais quelles fleurs ! Des fleurs inimaginables, fantastiques, des fleurs de rêve, des fleurs de miracle, des fleurs hors de proportion avec les fleurs habituelles.
Véronique les reconnaissait toutes, et cependant elle demeurait interdite en face de leur grandeur et de leur splendeur. Il y en avait de beaucoup de sortes, mais peu de chaque sorte. On eût dit un bouquet, composé de façon à réunir toutes les couleurs, tous les parfums et toutes les beautés.
Et, ce qu’il y avait de plus étrange, c’est que ces fleurs qui, à l’ordinaire, ne fleurissent pas simultanément et dont les éclosions se succèdent de mois en mois, poussaient et fleurissaient à la fois ! C’est au même jour que ces fleurs, toutes fleurs vivaces dont l’effervescence ne se prolonge guère au-delà de deux ou trois semaines, s’épanouissaient et se multipliaient, lourdes, éclatantes, somptueuses, fièrement portées par leurs tiges puissantes.
C’étaient des éphémères de Virginie, c’étaient des renoncules, des hémérocalles, des ancolies, des potentilles rouges comme du sang, des iris d’un violet plus lumineux qu’une robe d’évêque ! On y voyait le pied-d’alouette, le phlox, le fuchsia, l’aconit, le montbretia.
Et, par-dessus tout cela – oh ! de quel trouble fut envahie la jeune femme ! – par-dessus la corbeille étincelante, plus élevées sur une étroite plate-bande qui entourait le piédestal du Christ, toutes leurs grappes bleues, blanches, violettes, semblant se hausser pour atteindre le corps même du Sauveur, des véroniques…
Elle défaillit d’émotion. En s’approchant, elle avait lu sur une petite pancarte accrochée au piédestal ces simples mots : « La fleur de maman ».
Véronique ne croyait pas aux miracles. Que les fleurs fussent prodigieuses, sans aucun rapport avec les fleurs de nos pays, cela,  elle devait bien l’admettre. Mais elle se refusait à croire que cette anomalie ne pût s’expliquer que par des raisons surnaturelles ou par les formules des recettes magiques dont Maguennoc avait le secret. Non, il y avait là quelque cause, fort simple peut-être, sur laquelle les évènements apporteraient toute clarté.
Cependant, au milieu du beau décor païen, au cœur même du miracle qu’il semblait avoir suscité par sa présence, le Christ surgissait de la touffe de fleurs, qui lui faisaient l’offrande de leurs couleurs et de leurs parfums. Véronique s’agenouilla…
Le lendemain et le surlendemain, elle revint au Calvaire-Fleuri. Cette fois, le mystère qui l’environnait de toutes parts se manifestait de la façon la plus charmante, et son fils y jouait un rôle qui permettait de rêver à lui, devant les fleurs de véronique, sans haine et sans désespoir.
Mais le cinquième jour, elle s’aperçut que ses provisions touchaient à leur fin, et, vers le milieu de l’après-midi, elle descendit au village.
En bas elle constata que la plupart des maisons étaient restées ouvertes, tellement leurs possesseurs avaient, en s’en allant, la certitude de revenir et d’emporter, dans un second voyage, les choses nécessaires.
Le cœur serré, elle n’osa pas en franchir le seuil. Il y avait des géraniums sur le rebord des fenêtres. Les grandes horloges à balancier de cuivre continuaient à régler le temps dans les chambres vides. Elle s’éloigna.
Mais sous un hangar, non loin du quai, elle aperçut les sacs et les caisses qu’Honorine avait apportés sur le canot.
« Allons, se dit-elle, je ne mourrai pas de faim. Il y en a pour des semaines, et, d’ici là… »
Elle réunit dans un panier du chocolat, des biscottes, quelques boîtes de conserves, du riz, des allumettes, et elle était sur le point de retourner au Prieuré, quand elle eut l’idée de poursuivre sa promenade jusqu’à l’autre bout de l’île. En repassant, elle reprendrait le panier.
Un chemin ombragé montait vers le plateau. Le paysage ne lui parut pas différent. Mêmes plaines, mêmes landes sans cultures et sans pâturages, mêmes bosquets de vieux chênes. L’île, également, se rétrécissait, sans obstacle qui empêchât de voir la mer des deux côtés et de distinguer au loin la côte bretonne.
Et il y eut aussi une haie qui allait d’une falaise à l’autre et qui servait de clôture à un domaine, domaine de chétive apparence, avec longue masure délabrée et communs aux toits rapiécés, avec une cour sale, mal entretenue, encombrée de ferraille et de fagots.
Véronique retournait déjà sur ses pas, lorsqu’elle s’arrêta, confondue. Il lui avait semblé entendre un gémissement. Elle prêta l’oreille, épiant le grand silence et, de nouveau, le même bruit, niais plus distinct, lui parvint ; il y en eut d’autres, des cris de souffrance et d’appel, des cris de femmes. Tous les habitants n’avaient donc pas pu prendre la fuite ? Elle éprouva de la joie, mêlée d’un peu de peine, à savoir qu’elle n’était pas seule dans Sarek, et de la crainte aussi à l’idée que les événements allaient peut-être l’entraîner encore dans le cycle de mort et d’horreur.
Autant que Véronique pouvait en juger, le bruit ne provenait pas de la maison, mais des communs, situés à droite de la cour. Cette cour, une simple barrière la fermait, qu’elle n’eut qu’à pousser et qui s’ouvrit avec un crissement de bois qui frotte.
Aussitôt, à l’intérieur des communs, les cris redoublèrent. On avait entendu, sans doute. Véronique hâta le pas.
Si le toit des communs était arraché par places, les murs étaient épais et solides, avec de vieilles portes bien cintrées renforcées de barres de fer. Contre l’une de ces portes, des coups furent frappés à l’intérieur, tandis que les appels se faisaient plus pressants.
– Au secours ! … au secours ! …
Mais une bataille eut lieu, et une autre voix, moins stridente, grinçait :
– Tais-toi donc, Clémence, c’est eux peut-être…
– Non, non, Gertrude, c’est pas eux ! on ne les entend pas !… Ouvrez donc, la clef doit y être…
Véronique, en effet, qui cherchait le moyen de s’introduire, vit une grosse clef sur la serrure. Il lui suffit de tourner. La porte s’ouvrit.
Tout de suite elle reconnut les sœurs Archignat, à moitié vêtues, décharnées, avec leur air de sorcières méchantes. Elles se trouvaient dans une buanderie encombrée d’ustensiles, et Véronique aperçut au fond, couchée sur de la paille, une troisième femme qui se lamentait d’une voix presque éteinte et qui devait être la troisième sœur.
À ce moment, une des deux premières s’écroula, épuisée, et l’autre, dont les yeux brillaient de fièvre, saisit le bras de Véronique et se mit à parler avec une sorte de halètement :
– Vous les avez vus, hein ?… Ils sont là ?… Comment ne vous ont-ils pas tuée ?… Depuis que les autres ont pris la fuite, ils sont les maîtres de Sarek… Et c’est à notre tour… Voilà six jours que nous sommes là, enfermées… tenez, c’était le matin du départ… On faisait ses paquets pour s’en aller sur les barques… Toutes trois nous sommes venues ici, dans cette buanderie, prendre notre linge qui séchait. Et ils sont venus… on ne les a pas entendus… on ne les entend jamais… Et puis, tout à coup, la porte a été fermée… un seul claquement, un tour de clef, et ça y était… On avait des pommes, du pain, de l’eau-de-vie surtout… On n’a pas trop souffert… Seulement, allaient-ils revenir et nous tuer ? Était-ce notre tour ? Ah ! ma bonne dame, ce qu’on a tendu l’oreille ! et ce qu’on tremblait de peur ! L’aînée est devenue folle… Écoutez-la… elle divague… L’autre, Clémence, n’en peut plus… Et moi… moi… Gertrude…
Elle avait encore de la force, car elle tordit le bras de Véronique.
Et Corréjou ? Il est revenu, n’est-ce pas ? et reparti ? Pourquoi ne nous a-t-on pas cherchées ?… C’était pas difficile… On savait bien où nous étions, et, au moindre bruit, nous appelions… Alors ?… Alors ?…
Véronique hésitait à répondre. Cependant, pour quelle raison eût-elle caché la vérité ?
Elle déclara :
– Les deux barques ont coulé.
– Quoi ?
– Les deux barques ont coulé en vue de Sarek. Tous ceux qui les montaient sont morts… C’était en face du Prieuré… au sortir de la passe du Diable.
Véronique n’en dit pas davantage, évitant de prononcer les noms et d’expliquer le rôle de François et de son professeur. Mais Clémence s’était dressée, le visage décomposé. Elle aussi, appuyée contre la porte, se relevait sur les genoux.
Gertrude murmura :
– Et Honorine ?
– Honorine est morte.
– Morte !
Les deux sœurs crièrent cela à la fois. Puis elles se turent et se regardèrent. La même pensée les frappait. Elles semblaient réfléchir. Gertrude eut un mouvement de doigts comme une personne qui calcule. Et, sur les deux figures, l’épouvante croissait.
Tout bas, comme étranglée par la peur, Gertrude articula, les yeux fixés aux yeux de Véronique :
– Voilà… Voilà… le compte y est… Savez-vous combien ils étaient sur les barques, sans mes sœurs et moi ? Savez-vous ? Vingt… Alors, calculez… Vingt, et puis Maguennoc qui est mort le premier… et puis M. Antoine qui est mort après… et puis le petit François et M. Stéphane qui ont disparu, mais qui sont morts aussi, et puis Honorine et Marie Le Goff qui sont mortes… Alors, calculez… ça fait vingt-six… vingt-six… le compte y est bien, n’est-ce pas ? vingt-six ôtés de trente… Vous comprenez, n’est-ce pas ? les trente cercueils, il faut bien les remplir… alors vingt-six ôtés de trente… reste quatre… n’est-ce pas ?
Elle ne pouvait plus parler, sa langue s’embarrassait. Pourtant les syllabes terribles sortirent de sa bouche, et Véronique l’entendit qui balbutiait :
– Hein ? Vous comprenez ?… reste quatre… nous quatre, les trois sœurs Archignat qu’on a retenues et enfermées… et puis vous… Alors, n’est-ce pas ? les quatre croix… vous savez bien ? quatre femmes en croix… le compte y est… c’est nous quatre… il n’y a plus que nous dans l’île… quatre femmes…
Véronique écoutait en silence… Une petite sueur mouillait sa peau.
Elle haussa les épaules.
– Eh bien, et après ? s’il n’y a plus que nous dans l’île, que craignez-vous ?
– Eux donc ! eux !
Elle s’impatienta.
– Mais puisque tout le monde est parti !
Gertrude s’effara :
– Parlez bas. S’ils vous entendaient !
– Mais qui ?
– Eux… ceux d’autrefois…
– Ceux d’autrefois ?
– Oui, ceux qui faisaient des sacrifices… ceux qui tuaient les hommes et les femmes… pour plaire à leurs dieux…
– Mais tout cela est fini ! Les druides, vous voulez dire ? Voyons, quoi, il n’y a plus de druides.
– Parlez bas ! parlez bas ! il y en a encore… il y a des mauvais génies.
– Des esprits, alors ? dit Véronique, horripilée par ces superstitions.
– Des esprits, oui, mais des esprits en chair et en os… avec des mains qui ferment les portes et vous emprisonnent… des êtres qui coulent les barques, les mêmes, quoi ! qui ont tué M. Antoine, Marie Le Goff et les autres… Ceux qui en ont tué vingt-six…
Véronique ne répondit pas… Il n’y avait pas à répondre. Elle savait, elle, qui avait tué M. d’Hergemont, Marie Le Goff et les autres, et coulé les deux barques.
Elle demanda :
– À quelle heure vous a-t-on enfermées toutes les trois ?
– À dix heures et demie… alors qu’on avait rendez-vous à onze heures au village, avec Corréjou.
Véronique réfléchit. Il n’était guère possible que François et Stéphane eussent eu le temps d’être à dix heures et demie à cet endroit, et, une heure plus tard, derrière la roche d’où ils s’étaient élancés sur les deux barques. Devait-on supposer qu’il restait dans l’île un ou plusieurs de leurs complices ?
Elle prononça :
– En tout cas, il faut prendre une décision. Vous ne pouvez demeurer dans cet état. Il faut vous reposer, vous restaurer…
La seconde sœur s’était mise debout. Elle dit, avec la même intonation sourde et véhémente que sa sœur – Il faut, avant tout, se cacher et pouvoir se défendre contre eux.
– Comment ? dit Véronique, qui, malgré elle, éprouvait aussi ce besoin d’un asile contre un ennemi possible.
– Comment ? Voilà, Ce sont des choses dont on parlait beaucoup dans l’île, surtout cette année, et Maguennoc avait décidé qu’aux premières attaques tout le monde se réfugierait au Prieuré.
– Au Prieuré ? et pourquoi ?
– Parce que là on peut se défendre. Les falaises sont à pic. On est protégé de toutes parts.
– Le pont ?
– Maguennoc et Honorine avaient tout prévu. Il y a une petite cahute à vingt pas à gauche du pont. C’est l’endroit qu’ils avaient choisi pour enfermer les provisions d’essence. Avec trois ou quatre bidons répandus sur le pont et une allumette, l’affaire est faite. On est chez soi. Pas de communication possible. Pas d’attaque.
– Alors, pourquoi n’est-on pas venu au Prieuré au lieu de s’enfuir sur les barques ?
– Les barques, la fuite, c’était plus prudent… Mais nous n’avons plus le choix, maintenant.
– Et nous partirions ?
– Tout de suite, il fait jour encore et ça vaut mieux que la nuit.
– Mais votre sœur, celle qui est couchée ?
– Nous avons une brouette. Nous la porterons. Il y a un chemin direct jusqu’au Prieuré, sans passer par le village.
Bien que Véronique n’admît qu’avec répugnance la perspective de vivre dans l’intimité des sœurs Archignat, elle céda, dominée par une peur qu’elle ne pouvait maîtriser.
– Soit, dit-elle. Allons-y. Je vous conduis au Prieuré, et je retourne au village chercher des provisions.
– Oh ! pas pour longtemps, objecta l’une des sœurs. Dès que le pont sera coupé, nous allumerons des feux sur la butte du Dolmen-aux-Fées, et on enverra un vapeur de la côte. Aujourd’hui, voilà la brume qui tombe, mais demain…
Véronique, ne protesta pas. Elle acceptait maintenant l’idée de quitter Sarek, fût-ce au prix d’une enquête qui révélerait son nom.
Elles partirent après que les deux sœurs eurent avalé un verre d’eau-de-vie. Accroupie dans la brouette, la folle riait doucement et prononçait de petites phrases qu’elle adressait à Véronique comme si elle eût voulu la faire rire aussi.
– On ne les rencontre pas encore… ils s’apprêtent…
– Tais-toi donc, vieille folle, ordonna Gertrude, tu nous porterais malheur.
– Oui, oui, on va s’amuser… ça sera drôle… Moi, je porte une croix d’or autour du cou… et puis une autre à la main, taillée dans la peau avec des ciseaux… Regardez… Partout des croix… On doit être bien sur une croix… On doit bien dormir.
– Vas-tu te taire, vieille folle, répéta Gertrude, qui lui allongea une gifle.
– Entendu… entendu… mais c’est eux qui vont te frapper, je les vois qui se cachent…
Le sentier, assez rude d’abord, gagna le plateau que formaient les falaises occidentales, plus hautes, mais moins déchiquetées et moins ravinées. Les bois étaient plus rares, les chênes étaient tous courbés par le vent du large.
– Nous approchons des landes, qu’on appelle les Landes-Noires, déclara Clémence Archignat. Ils habitent là-dessous.
De nouveau Véronique haussa les épaules.
– Comment le savez-vous ?
– Nous savons plus de choses que les autres, dit Gertrude… On nous appelle les sorcières, et il y a du vrai… Maguennoc lui-même, qui s’y connaissait, nous demandait conseil sur tout ce qui est remède, sur les pierres qui portent bonheur, sur les herbes de la Saint-Jean…
– L’armoise, la verveine, ricana la folle… on la cueille au coucher du soleil…
– Sur la tradition aussi, reprit Gertrude. Nous savons ce qu’on dit dans l’île depuis des centaines d’années, et on a toujours dit qu’il y avait là-dessous toute une ville avec des rues où ils demeuraient au temps jadis. Et il y en a encore… J’en ai vu, moi qui vous parle.
Véronique ne répondit pas.
– Mes sœurs et moi, oui, on en a vu un… Deux fois, au sixième jour qui suit la lune de juin. Il était habillé en blanc… et il montait au Grand-Chêne cueillir le gui sacré… avec une serpe d’or… l’or luisait au clair de lune… Je l’ai vu, que je vous dis… et d’autres aussi l’ont vu… Et il n’est pas le seul. Ils sont plusieurs qui sont restés d’autrefois pour garder le trésor… Oui ! oui, j’ai bien dit, le trésor… On dit que c’est une pierre qui fait des miracles, qui peut faire mourir si on y touche, et qui fait vivre quand on s’étend dessus… Tout ça, c’est des vérités, Maguennoc nous l’a dit, des vérités… Ceux d’autrefois gardent la pierre… la Pierre-Dieu… et il faut qu’ils nous sacrifient tous cette année… oui, tous… trente morts pour les trente cercueils…
– Quatre femmes en croix, chantonna la folle.
– Et ça ne peut pas tarder… Le sixième jour après la lune approche. Il faut que nous soyons parties avant qu’on ne monte au Grand-Chêne, pour la cueillette du gui. Tenez, le Grand-Chêne, on le voit d’ici. C’est dans le bois avant le pont… Il domine les autres.
– Ils sont cachés derrière, dit la folle, qui s’était retournée sur sa brouette. Ils nous attendent.
– Assez, toi, et ne bouge pas… Alors, n’est-ce pas ? vous le voyez le Grand-Chêne ?… là-bas… par-dessus la dernière lande ? Il est plus… il est plus…
Elle laissa tomber la brouette, sans achever sa phrase.
Clémence lui dit :
– Eh bien, quoi ? Qu’est-ce que tu as ?
– J’ai vu quelque chose… bégaya Gertrude… J’ai vu du blanc qui remuait…
– Quelque chose ? Et comment veux-tu ? Est-ce qu’ils se montrent en plein jour ? Tu as la berlue.
Elles regardèrent toutes deux un moment, puis repartirent. Le Grand-Chêne bientôt ne fut plus visible.
La lande qu’elles traversaient était morne et rugueuse, hérissée de pierres couchées comme des tombes et qui, toutes, s’alignaient dans le même sens.
– C’est leur cimetière, chuchota Gertrude.
Elles ne dirent plus rien. Plusieurs fois, Gertrude dut se reposer. Clémence n’eut pas la force de pousser la brouette. Toutes deux vacillaient sur leurs jambes et elles interrogeaient l’espace avec des yeux inquiets.
Il y eut une dépression. On remonta. Le sentier s’amorça sur celui que Véronique avait pris le premier jour avec Honorine, et elles entrèrent dans le bois qui précède le pont.
Au bout d’un instant, l’émotion croissante des sœurs Archignat fit comprendre à Véronique que l’on approchait du Grand-Chêne, et elle l’aperçut en effet, plus gros que les autres, élevé sur un piédestal de terre et de racines, et séparé d’eux par des intervalles plus grands. Il lui fut impossible de ne pas penser que plusieurs hommes pouvaient se dissimuler derrière ce tronc massif, et qu’il s’en dissimulait peut-être.
Malgré leur effroi, les sœurs avaient accéléré l’allure, et elles ne regardèrent pas l’arbre fatal.
On s’en éloigna. Véronique respira plus librement. Tout danger était passé, et elle allait railler les sœurs Archignat, lorsque l’une d’elles, Clémence, tournoya sur elle-même et s’abattit avec un gémissement.
En même temps quelque chose tomba à terre, quelque chose qui l’avait frappée dans le dos. C’était une hache, une hache de pierre.
– Ah ! la pierre de foudre ! la pierre de foudre ! cria Gertrude.
Une seconde, elle leva la tête, comme si, selon des croyances populaires encore vivaces, elle avait pensé que la hache venait du ciel et fût une émanation du tonnerre.
Mais, à ce moment, la folle, qui était sortie de sa brouette, bondit sur place et retomba la tête en avant. Une autre chose avait sifflé dans l’espace. La folle se tordait de douleur. Gertrude et Véronique virent une flèche qui était fichée dans son épaule et qui vibrait encore.
Alors Gertrude s’enfuit en hurlant.
Véronique hésita. Clémence et la folle se roulaient à terre. La folle ricanait :
– Derrière le chêne ! Ils se cachent… je les vois.
Clémence bégayait :
– Au secours ! aidez-moi… emportez-moi… j’ai peur.
Mais une flèche encore siffla et se perdit au loin.
Véronique prit aussi la fuite, atteignit les derniers arbres, et se précipita sur la pente qui dévalait vers le pont.
Elle courait éperdument, poussée non point tant par une terreur, d’ailleurs légitime, que par la volonté ardente de trouver une arme et de se défendre. Elle se rappelait que, dans le bureau de son père, il y avait une vitrine remplie de fusils et de revolvers qui tous portaient la mention « chargés », inscrite sans doute à cause de François, et c’était une de ces armes dont elle voulait se saisir pour faire front à l’ennemi. Elle ne se retournait même pas. Elle n’éprouvait pas le besoin de savoir si elle était poursuivie. Elle courait au but, au seul but qui fût utile.
Plus légère, plus vive, elle rattrapa Gertrude.
Celle-ci haleta :
– Le pont… il faut le brûler… le pétrole est là…
Véronique ne répondit pas. La rupture du pont c’était secondaire, c’eût été même un obstacle à son dessein de prendre un fusil et d’attaquer l’ennemi.
Mais comme elle arrivait au pont, Gertrude fit une pirouette qui la jeta presque dans l’abîme. Une flèche l’avait atteinte aux reins.
– À moi ! à moi ! proféra-t-elle… ne m’abandonnez pas…
– Je reviens, répliqua Véronique qui, n’ayant pas vu la flèche, croyait que Gertrude avait fait un faux pas… je reviens, j’apporte deux fusils… vous me rejoindrez…
Dans son esprit, elle imaginait qu’une fois armées toutes deux elles retourneraient jusqu’au bois et délivreraient les autres sœurs. Aussi, redoublant d’efforts, elle franchit le pont, gagna le mur du domaine, traversa la pelouse et monta dans le bureau de son père. Là, elle dut s’arrêter, hors d’haleine, et, quand elle eut empoigné les deux fusils, il lui fallut, tellement son cœur battait, revenir à une allure plus lente.
Elle fut étonnée de ne pas rencontrer et de ne pas apercevoir Gertrude. Elle l’appela. Aucune réponse. Et seulement alors elle eut l’idée que peut-être la Bretonne avait été blessée, comme ses sœurs.
Elle reprit sa course. Mais lorsqu’elle parvint en vue du pont, elle perçut à travers le bourdonnement de ses oreilles, des plaintes stridentes, et ayant débouché en face de la pente abrupte qui montait jusqu’au bois du Grand-Chêne, elle vit…
Ce qu’elle vit la cloua net à l’entrée du pont. De l’autre côté, Gertrude, vautrée sur le sol, se débattait, s’accrochant aux racines, enfonçant ses doigts crispés dans la terre ou dans l’herbe, et s’élevant le long de la pente lentement, d’un mouvement insensible et ininterrompu.
Et Véronique se rendit compte que la malheureuse était attachée sous les bras et à la taille par une corde, qui la hissait ainsi qu’une proie ficelée et impuissante, et que tiraient, là-haut, des mains invisibles.
Véronique épaula. Mais quel ennemi viser ? Quel ennemi combattre ? Qui se cachait derrière les troncs d’arbres et les pierres dont la colline était couronnée comme d’un rempart ?
Entre ces pierres, entre ces troncs d’arbres, Gertrude glissa. Elle ne criait plus, exténuée sans doute, évanouie. Elle disparut.
Véronique n’avait pas bougé. Elle comprenait la vanité de tout effort et de toute entreprise. En se jetant dans une lutte où elle était vaincue d’avance, elle ne pouvait délivrer les sœurs Archignat, et elle s’offrait elle-même au vainqueur, nouvelle et dernière victime.
Et puis elle avait peur. Tout se passait selon la logique implacable de faits dont elle ne saisissait pas la signification, mais qui, en vérité, semblaient liés les uns aux autres comme les mailles d’une chaîne. Elle avait peur, peur de ces êtres, peur de ces fantômes, peur instinctivement et inconsciemment, peur comme les sœurs Archignat, comme Honorine, comme toutes les victimes de l’épouvantable fléau.
Elle se baissa pour qu’on ne pût l’apercevoir du Grand-Chêne, et, à moitié courbée, profitant de l’abri que lui offraient des buissons de ronces, elle atteignit, à gauche, la petite cahute dont lui avaient parlé les sœurs Archignat, sorte de kiosque à toit pointu et à carreaux de couleur. La moitié de ce kiosque était occupée par des bidons d’essence.
De là, elle commandait le pont sur lequel personne ne pouvait s’engager sans être vu par elle. Mais personne ne descendit du bois.
La nuit vint, une nuit de brouillard épais que la lune argentait, et qui permettait tout juste à Véronique de distinguer le côté opposé.
Au bout d’une heure, un peu rassurée, elle fit un premier voyage, avec deux bidons qu’elle versa sur les poutres extérieures du pont.
Dix fois, l’oreille aux aguets, son fusil en bandoulière, et toute prête à se défendre, elle recommença le trajet. Elle répandait l’essence un peu au hasard, tâtonnant, choisissant néanmoins autant que possible les places où il lui semblait, au toucher, que le bois était le plus pourri.
Elle avait une boîte d’allumettes, la seule qu’elle eût trouvée dans la maison. Elle sortit l’une de ces allumettes, hésita un moment, craintive à l’idée de la grande clarté qui allait se produire.
– Si encore, pensait-elle, cela pouvait être vu des côtes, mais avec ce brouillard…
Brusquement elle frotta, et, aussitôt, alluma une torche de papier qu’elle avait préparée et enduite d’essence.
Une grande flamme jaillit qui lui brûla les doigts. Alors elle jeta le papier sur une flaque d’essence qui s’était formée dans un creux et s’enfuit vers le kiosque.
L’incendie fut immédiat, et se propagea d’un coup sur toute la partie qu’elle avait arrosée. Les falaises des deux îles, le lien de granit qui les réunissait, les grands arbres environnants, la colline, le bois du Grand-Chêne, la mer au fond du gouffre, tout cela fut illuminé.
« Ils savent où je suis… Ils regardent le kiosque où je me cache… songeait Véronique dont les yeux ne quittaient pas le Grand-Chêne.
Mais aucune ombre ne passa dans le bois. Aucun murmure de voix ne lui parvint. Ceux qui se dissimulaient là-haut ne sortirent point de leurs retraites impénétrables.
Au bout de quelques minutes, la moitié du pont s’écroula, avec un grand fracas et un jaillissement d’étincelles. Mais l’autre moitié continua de se consumer et, à tout instant, il tombait dans le précipice un morceau de poutre qui éclairait la profondeur des ténèbres.
À chaque fois, Véronique éprouvait un soulagement. Ses nerfs exaspérés se détendaient. Un sentiment de sécurité l’envahissait, de plus en plus justifié à mesure que l’abîme devenait plus large entre elle et ses ennemis. Cependant elle resta dans le kiosque et résolut d’y attendre l’aube, afin de se rendre compte qu’aucune communication n’était possible désormais.
La brume s’accrut. L’obscurité enveloppa toutes choses. Vers le milieu de la nuit, elle entendit du bruit de l’autre côté, vers le haut de la colline autant qu’elle put en juger. C’était le bruit que font les bûcherons en abattant des arbres. La hache frappait régulièrement dans des branches que l’on achevait ensuite de casser.
Véronique eut l’idée, absurde d’ailleurs, elle le savait, qu’ils construisaient peut-être une passerelle, et elle serra fortement son fusil.
Au bout d’une heure, elle crut percevoir des gémissements et même un cri étouffé, puis, assez longtemps, des froissements de feuilles, des allées et venues. Cela cessa. De nouveau ce fut le grand silence où se confond tout ce qui remue, tout ce qui s’inquiète, tout ce qui frissonne, tout ce qui vit dans l’espace.
L’engourdissement de la fatigue et de la faim, qui commençait à la faire souffrir, laissait peu de pensées à Véronique. Elle se souvenait surtout que, n’ayant rapporté du village aucune provision, elle n’aurait pas de quoi manger. Elle ne se tourmentait pas, car elle était décidée, dès que la brume se déchirerait – et cela ne pouvait tarder – à allumer de grands feux avec des bidons d’essence. Elle songea même que la meilleure place serait l’extrémité de l’île, à l’endroit où s’élevait le dolmen.
Mais, soudain, une idée redoutable l’assaillit : n’avait-elle pas oublié sa boîte d’allumettes sur le pont ? Elle fouilla dans ses poches et ne la trouva point. Toutes les recherches furent inutiles.
De cela non plus elle ne fut pas très vivement troublée. Pour l’instant, l’impression qu’elle avait échappé aux attaques de l’ennemi la comblait d’une telle joie qu’il lui semblait que toutes les difficultés s’aplaniraient d’elles-mêmes.
Ainsi passèrent les heures, heures infiniment longues, que la brume pénétrante et que le froid rendaient plus pénibles à l’approche du matin.
Puis une vague lueur se répandit dans le ciel. Les choses sortirent de l’ombre et prirent leurs formes réelles. Véronique vit alors que, sur toute sa longueur, le pont s’était effondré. Un intervalle de cinquante mètres séparait les deux îles que reliait seulement en dessous la crête aiguë, coupante, et inabordable, de la falaise.
Elle était sauvée.
Mais, ayant levé les yeux sur la colline opposée, elle aperçut, tout en haut de la pente, un spectacle qui lui fit pousser un cri d’horreur. Trois des arbres les plus avancés de ceux qui couronnaient la colline, et qui appartenaient au bois du Grand-Chêne, avaient été dépouillés de leurs branches inférieures. Et, sur les trois troncs dénudés, leurs bras écartelés et ramenés en arrière, leurs jambes ficelées sous les haillons de leurs jupes, des cordes passées sous leurs têtes livides que cachaient à moitié les ailes noires de leurs coiffes, se dressaient les trois sœurs Archignat. Elles étaient crucifiées.
Chapitre 6 – Tout-Va-Bien

Toute droite, sans se retourner vers l’ignoble vision, sans se soucier de ce qui pourrait advenir si elle était vue, marchant d’un pas automatique et raide, Véronique rentra au Prieuré.
Un seul but, un seul espoir la soutenait : quitter l’île de Sarek. Elle était comme saturée d’horreur. Elle eût avisé trois cadavres, trois femmes égorgées ou fusillées, ou même pendues, qu’elle n’eût pas eu cette même sensation de tout son être qui se révoltait. Cela, ce supplice, c’était trop. Il y avait là-dedans un excès d’ignominie, une œuvre sacrilège, une œuvre de damnation qui dépassait les bornes du mal.
Et puis elle songeait à elle, quatrième et dernière victime. Le destin semblait la diriger vers ce dénouement ainsi qu’un condamné à mort que l’on pousse vers l’échafaud. Comment ne pas tressaillir de peur ? Comment ne pas voir un avertissement dans le choix de la colline du Grand-Chêne pour le supplice des trois sœurs Archignat ?
Elle essayait de se réconforter par des phrases :
« Tout s’expliquera… Il y a, au fond de ces mystères atroces, des causes toutes simples, des actes en apparence fantastiques, mais en réalité accomplis par des êtres de la même nature que moi, et qui agissent pour des raisons criminelles et selon un plan déterminé. Certes, cela n’est possible que par suite de la guerre, et c’est la guerre qui crée un état de choses spécial où des événements de cette sorte peuvent se dérouler. Mais tout de même, il n’y a rien là de miraculeux et qui échappe aux règles de la vie ordinaire. »
Paroles inutiles ! Tentatives de raisonnement que son cerveau avait peine à suivre ! Au fond, ébranlée par des secousses nerveuses trop violentes, elle en arrivait à penser et à sentir comme tous ceux de Sarek qu’elle avait vus mourir, défaillante comme eux, secouée par les mêmes terreurs, assiégée par les mêmes cauchemars, déséquilibrée par tout ce qui restait en elle des instincts d’autrefois, des survivances, des superstitions toujours prêtes à remonter à la surface.
Quels étaient ces êtres invisibles qui la persécutaient ? Qui donc avait mission de peupler les trente cercueils de Sarek ? Qui donc anéantissait tous les habitants de l’île malheureuse ? Qui demeurait dans les cavernes, cueillait, aux heures fatidiques, le gui sacré et les herbes de la Saint-Jean, se servait de haches et de flèches, et crucifiait les femmes ? Et pour quelle besogne affreuse ? En vue de quelle œuvre monstrueuse ? Selon quels desseins inimaginables ? Esprits des ténèbres, génies malfaisants, prêtres d’une religion morte, offrant en sacrifice, à des dieux sanguinaires, hommes, femmes, enfants…
– Assez ! assez ! je deviens folle ! fit-elle à haute voix. M’en aller !… Que je n’aie plus d’autre pensée que de m’en aller de cet enfer ! …
Mais on eût dit que le destin s’ingéniait à la martyriser. Ayant commencé ses recherches pour découvrir quelque aliment, elle avisa soudain dans le bureau de son père, au fond d’un placard, une feuille de papier épinglée sur le mur, et qui représentait la même scène que le rouleau de papier trouvé dans la cabane abandonnée, près du cadavre de Maguennoc.
Il y avait, sur une des planches du placard, un carton à dessins. Elle l’ouvrit. Il contenait plusieurs ébauches de la scène, tracées également à la sanguine. Chacune portait, au-dessus de la première tête de femme, l’inscription V. d’H. L’une d’elles était signée Antoine d’Hergemont.
Ainsi c’était son père qui avait fait le dessin sur le papier de Maguennoc ! C’était son père qui avait tenté, sur toutes ses ébauches, de donner à la femme torturée une ressemblance de plus en plus exacte avec sa fille !
– Assez ! assez ! répéta Véronique. Je ne veux pas penser… Je ne veux pas réfléchir.
Très affaiblie, elle poursuivit ses investigations, mais ne trouva pas de quoi tromper sa faim.
Elle ne trouva rien non plus qui lui permit d’allumer du feu à la pointe de l’île. Cependant, la brume s’était dissipée et les signaux eussent été certainement remarqués !
Elle essaya de frotter deux silex l’un contre l’autre. Mais elle s’y prenait mal et ne réussit point.
Trois jours durant, elle se soutint avec de l’eau et des fraises sauvages cueillies parmi les ruines. Fiévreuse, à bout de forces, elle avait des crises de larmes qui, chaque fois presque, déterminaient l’apparition subite de Tout-Va-Bien, et sa détresse physique était telle qu’elle en voulait à la pauvre bête de porter ce nom absurde, et qu’elle le chassait. Tout-Va-Bien, étonné, se postait plus loin sur son derrière et recommençait à faire le beau. Elle s’acharnait après lui, comme s’il eût été coupable d’être le chien de François.
Le moindre bruit la secouait des pieds à la tête et la couvrait de sueur. Que faisaient les êtres du Grand-Chêne ? Par où se préparaient-ils à l’attaquer ? Elle serrait les bras autour de son corps, toute frémissante à l’idée de tomber entre les mains de ces monstres, et elle ne pouvait s’empêcher de penser qu’elle était belle et qu’ils seraient peut-être tentés par sa beauté et par sa jeunesse…
Mais, le quatrième jour, un grand espoir la souleva. Elle avait trouvé dans un tiroir une loupe assez forte. Profitant d’un beau soleil elle concentra les rayons lumineux sur une feuille de papier qui finit par s’enflammer et à laquelle il lui fut possible d’allumer une bougie.
Elle se crut sauvée. Elle avait découvert toute une réserve de bougies, ce qui lui permit tout d’abord d’entretenir jusqu’au soir la flamme précieuse. Vers onze heures, munie d’une lanterne, elle se dirigea vers le kiosque avec l’intention d’y mettre le feu. Le temps était clair et le signal serait observé de la côte.
Craignant d’être vue avec sa lumière, craignant surtout l’apparition tragique des sœurs Archignat, dont la clarté de la lune inondait le calvaire, elle suivit, au sortir du Prieuré, un autre chemin plus à gauche et bordé de taillis. Elle allait à pas inquiets, évitant de froisser les feuilles et de heurter les racines. Comme elle arrivait en terrain découvert, non loin du kiosque, elle se trouva si lasse qu’elle dut s’asseoir. Sa tête bourdonnait. Il lui semblait que son cœur refusait de battre.
De là non plus elle ne pouvait encore discerner le lieu du supplice. Mais, ayant malgré elle tourné les yeux vers la colline, elle eut l’impression que quelque chose comme une silhouette blanche avait bougé. C’était au cœur même du bois, à l’extrémité d’une avenue qui coupait la masse des arbres dans cette direction.
La silhouette passa de nouveau, en pleine clarté, et Véronique se rendit compte, bien que la distance fût assez grande, que c’était la silhouette d’un être habillé d’une robe, et qui se tenait au milieu des branches d’un arbre isolé et plus haut que les autres.
Elle se rappela les paroles des sœurs Archignat :
« Le sixième jour de la lune approche. Ils monteront dans le Grand-Chêne et cueilleront le gui sacré. »
Et aussitôt elle se souvint de certaines descriptions lues dans des livres, ou de récits qu’elle tenait de son père, et il lui sembla qu’elle assistait à l’une de ces cérémonies druidiques qui avaient frappé son imagination d’enfant. Mais, en même temps, elle se sentait si faible qu’elle n’était pas très sûre d’être réveillée et que cet étrange spectacle fût réel. Quatre autres silhouettes blanches se groupèrent au pied de l’arbre et levèrent les bras comme pour recevoir le feuillage prêt à tomber. Là-haut un éclair jaillit. La faucille d’or du grand-prêtre avait coupé la touffe de gui.
Puis le grand-prêtre descendit du chêne, et les cinq silhouettes glissèrent le long de l’avenue, contournèrent le bois et gagnèrent le sommet de la butte.
Véronique, qui ne pouvait détacher de ces êtres ses yeux hagards, avança la tête et vit les trois cadavres suspendus aux arbres de torture. De loin, les ailes noires des coiffes avaient l’air de corbeaux. En face des victimes, les silhouettes s’arrêtèrent comme pour l’accomplissement de quelque rite incompréhensible. Enfin, le grand-prêtre se détacha du groupe, et, tenant à la main la touffe de gui, descendit la pente de la colline en se dirigeant vers l’endroit où s’amorçait encore la première arche du pont.
Véronique défaillit. Son regard vacillant, devant lequel il lui semblait que les choses dansaient, s’accrochait à la lueur scintillante de la faucille qui se balançait, sur la poitrine du prêtre, au-dessous de sa longue barbe blanche. Qu’allait-il faire ? Bien que le pont n’existât plus, Véronique était convulsée par l’angoisse. Ses genoux ne la portaient plus. Elle se coucha, les yeux toujours fixés sur l’effrayante vision.
Au bord du gouffre, le prêtre s’arrêta de nouveau quelques secondes. Puis il tendit le bras qui portait le gui et, précédé par la plante sacrée comme par un talisman qui changeait pour lui les lois de la nature, il fit un pas en avant, au-dessus de l’abîme.
Et il marcha ainsi dans le vide, tout blanc sous le clair de lune.
Ce qui se passa, Véronique ne le sut point, et elle ne pouvait savoir non plus ce qui s’était passé au juste, si elle n’avait pas été le jouet d’une hallucination, et à quel instant de l’étrange cérémonie cette hallucination avait commencé dans son cerveau affaibli.
Les yeux clos, elle attendit des événements qui ne se produisirent point et qu’elle n’essayait d’ailleurs pas de prévoir. Mais d’autres, plus réels, la préoccupaient. Sa bougie enfermée dans la lanterne s’éteignait, elle en avait conscience, et cependant il lui était impossible de réagir et de retourner au Prieuré. Et elle se disait que, si le soleil ne revenait plus avant quelques jours, elle ne pourrait pas rallumer la flamme et qu’elle était perdue.
Elle se résigna, lasse de combattre, et se sachant vaincue d’avance dans cette lutte inégale. Le seul dénouement intolérable, c’eût été d’être capturée. Mais pourquoi ne pas s’abandonner à la mort qui s’offrait, à la mort par la faim, par l’épuisement ? Si l’on souffre, il doit arriver un moment où la souffrance s’atténue et où l’on passe, presque à son insu, de la vie trop cruelle à cet anéantissement qu’elle désirait peu à peu.
– C’est cela, c’est cela, murmura-t-elle… m’en aller de Sarek ou mourir, peu importe ! Ce qu’il faut, c’est m’en aller.
Un bruit de feuilles lui fit ouvrir les yeux. La flamme de la bougie expirait. Mais, derrière la lanterne, Tout-Va-Bien était assis, les deux pattes de devant battant l’air.
Et Véronique vit qu’il portait au cou, attaché par une ficelle, un paquet de biscuits.
– Raconte-moi ton histoire, mon pauvre Tout-Va-Bien, disait Véronique, au cours du matin suivant, après qu’elle eut pris un bon repos dans sa chambre du Prieuré, car, enfin, je ne crois pas que tu aies cherché et que tu m’aies apporté volontairement de la nourriture. C’est le hasard, n’est-ce pas ? Tu vagabondais de ce côté-là, tu m’as entendue pleurer, et tu es venu. Mais qui t’avait ficelé ce paquet de biscuits au cou ? Nous avons donc un ami à Sarek, un ami qui s’intéresse à nous ? Pourquoi ne se montre-t-il pas ? Parle, Tout-Va-Bien.
Elle embrassait la bonne bête, et elle lui dit encore :
– Et ces biscuits, à qui les destinais-tu ? À ton maître, à François ? Ou bien à Honorine ? Non. Alors ? à M. Stéphane peut-être ?
Le chien remua la queue et se dirigea vers la porte. Vraiment il semblait comprendre. Véronique le suivit jusqu’à la chambre de Stéphane Maroux. Tout-Va-Bien se glissa sous le lit du professeur.
Il y avait là trois autres cartons de biscuits, deux paquets de chocolat et deux boîtes de conserves. Et tous ces paquets étaient munis d’une ficelle terminée par une large boucle, d’où il fallait que Tout-Va-Bien se fût dégagé la tête.
– Qu’est-ce que cela signifie ? dit Véronique stupéfaite. C’est toi qui les as fourrés là-dessous ? Mais qui te les avait donnés ? Nous avons donc réellement un ami dans l’île, qui nous connaît, qui connaît Stéphane Maroux ? Peux-tu me conduire auprès de cet ami ? Il doit habiter de ce côté-ci de l’île, puisqu’il n’y a pas de communication avec l’autre, et que tu n’as pas pu y aller ?
Véronique réfléchissait. Mais, en même temps que les provisions déposées par Tout-Va-Bien, elle avait avisé sous le lit une petite valise de toile, et elle se demandait la raison pour laquelle Stéphane Maroux avait caché cette valise. Elle se crut le droit de l’ouvrir et d’y chercher des indications sur le rôle joué par le professeur, sur son caractère, sur son passé peut-être, sur ses relations avec M. d’Hergemont et avec François.
– Oui, dit-elle, j’en ai le droit et même le devoir.
Sans hésitation, à l’aide d’une paire de grands ciseaux, elle fit sauter la fragile serrure.
La valise ne contenait qu’un registre, fermé par un caoutchouc. Mais elle n’avait pas soulevé la couverture de ce registre qu’elle demeura confondue.
À la première page, il y avait son portrait à elle, sa photographie de jeune fille, avec sa propre signature en toutes lettres, et cette dédicace : À mon ami Stéphane.
– Je ne comprends pas… je ne comprends pas… murmura-t-elle. Je me rappelle bien cette photographie… je devais avoir seize ans… Mais comment la lui avais-je offerte à lui ? Je le connaissais donc ?
Avide d’en savoir davantage, elle lut la page suivante, sorte d’avant-propos ainsi formulé :
« Véronique, je veux vivre sous vos yeux. Si j’entreprends l’éducation de votre fils, de ce fils que je devrais détester, puisqu’il est le fils d’un autre, et que j’aime puisqu’il est votre fils, c’est pour que ma vie soit en plein accord avec le sentiment secret qui la domine depuis si longtemps. Un jour, je n’en doute pas, vous reprendrez votre place de mère. Ce jour-là vous serez fière de François. J’aurai effacé en lui tout ce qui peut survivre de son père, et j’aurai exalté toutes les qualités de noblesse et de dignité qu’il tient de vous. C’est un but assez grand pour que je m’y dévoue corps et âme. Je le fais avec joie. Votre sourire sera ma récompense. »
Une émotion singulière envahit l’âme de Véronique. Sa vie s’éclairait d’une lumière un peu plus calme, et ce nouveau mystère, qu’elle ne pouvait pas pénétrer plus que les autres, était du moins, comme celui des fleurs de Maguennoc, doux et réconfortant.
Dès lors, en tournant la page, elle assista au jour le jour à l’éducation de son fils. Elle vit les progrès de l’élève, les méthodes du maître. L’élève était gracieux, intelligent, appliqué, plein de bonne volonté, tendre et sensible, à la fois spontané et réfléchi. Le maître était affectueux, patient, soutenu par quelque chose de profond qui transparaissait à chaque ligne.
Et peu à peu l’enthousiasme croissait au cours de la confession quotidienne, et s’exprimait avec une liberté de moins en moins surveillée.
« François, mon fils aimé – car je puis l’appeler ainsi, n’est-ce pas ? – François, c’est ta mère qui revit en toi. Tes yeux purs ont la limpidité de ses yeux. Ton âme est grave et naïve comme son âme. Tu ignores le mal, et l’on pourrait presque dire que tu ignores le bien, tellement il se mêle à ta jolie nature… »
Certains devoirs de l’enfant étaient transcrits sur le registre, des devoirs où il parlait de sa mère avec une tendresse passionnée et avec l’espoir tenace qu’il ne tarderait pas à la retrouver.
« Nous la retrouverons, François, ajoutait Stéphane, et tu comprendras mieux alors ce que c’est que la beauté, que la lumière, que le charme de vivre, que la joie de regarder et d’admirer. »
Puis c’étaient des anecdotes sur Véronique, de petits détails dont elle ne se souvenait même pas elle-même, ou qu’elle se croyait seule à connaître.
« … Un jour, aux Tuileries, – elle avait seize ans, - un cercle s’est formé autour d’elle… des gens qui la regardaient et qui s’étonnaient de sa beauté. Ses amies riaient, heureuses qu’on l’admirât…
« … Tu ouvriras sa main droite, François. Il y a là, au milieu de la paume, une longue cicatrice blanche. Toute petite fille, elle s’est percée la main avec la pointe en fer d’une grille… »
Mais les dernières pages n’avaient pas été écrites pour l’enfant ni certainement lues par lui. L’amour ne s’y déguisait plus sous des phrases d’admiration, se montrait sans réserve, brûlant, exalté, douloureux, frissonnant d’espoir, bien que toujours respectueux.
Véronique ferma le registre. Elle ne pouvait plus lire.
– Oui, oui, je l’avoue, Tout-Va-Bien, murmura-t-elle, tandis que le chien faisait déjà le beau, oui, mes yeux sont mouillés de larmes. Si peu femme que je sois, je te dis à toi ce que je ne dirais à personne, je suis toute remuée. Oui, je cherche à évoquer le visage inconnu de celui qui m’aime ainsi… Quelque ami d’enfance dont je n’aurai pas soupçonné l’amour discret, et dont le nom lui-même n’a pas laissé de trace dans mon souvenir…
Elle attira le chien contre elle.
– Deux bons coeurs, n’est-ce pas, Tout-Va-Bien ? Pas plus le maître que l’élève ne sont coupables des crimes monstrueux que je les ai vus commettre. S’ils sont complices de nos ennemis d’ici, c’est malgré eux et sans le savoir. Je ne peux pas croire aux philtres, aux incantations, ni aux plantes qui font perdre la raison. Mais tout de même il y a quelque chose, n’est-ce pas, mon bon chien ? L’enfant qui cultivait les véroniques au Calvaire-Fleuri et qui inscrivait « la fleur de maman » n’est pas coupable, n’est-ce pas ? Et Honorine avait raison en parlant d’un accès de folie ? Et il reviendra me chercher, n’est-ce pas ? Stéphane et lui reviendront ?…
Des heures d’apaisement s’écoulèrent. Véronique n’était plus seule dans la vie. Le présent ne l’effrayait plus et elle avait foi dans l’avenir.
Le lendemain matin, elle dit à Tout-Va-Bien, qu’elle avait enfermé près d’elle pour qu’il ne s’échappât point :
– Maintenant, mon bonhomme, tu vas me conduire. Où ? Mais vers l’ami inconnu qui envoyait des vivres à Stéphane Maroux. Allons-y.
Tout-Va-Bien n’attendait que la permission de Véronique. Il s’élança du côté de la pelouse qui montait au dolmen, et, à mi-chemin, il s’arrêta. Véronique le rejoignit. Il tourna à droite et prit un sentier qui le mena dans un chaos de ruines situées près du bord de la falaise.
Nouvel arrêt.
– C’est là ? fit Véronique.
Le chien s’aplatit. Il y avait devant lui, à la base de deux blocs de pierre appuyés l’un contre l’autre et vêtus du même manteau de lierre, un fourré de ronces au-dessous duquel s’ouvrait un petit passage pareil à la gueule d’un terrier de lapin. Tout-Va-Bien se glissa par là, disparut, puis revint à la recherche de Véronique, qui dut retourner au Prieuré et prendre une serpe afin d’abattre les ronces.
Au bout d’une demi-heure elle réussit enfin à dégager la première marche d’un escalier qu’elle descendit à tâtons, précédée par Tout-Va-Bien, et qui la conduisit dans un long tunnel taillé en plein roc et que de petits orifices éclairaient du côté droit. Elle se haussa et vit que ces orifices avaient vue sur la mer.
Elle marcha ainsi durant dix minutes et descendit de nouvelles marches. Le tunnel se resserra. Les orifices, tous dirigés vers le ciel, afin, sans doute, qu’on ne pût les voir d’en bas, éclairaient maintenant par la droite et par la gauche. Véronique comprit alors comment Tout-Va-Bien pouvait communiquer avec l’autre partie de l’île. Le tunnel suivait l’étroite bande de falaise qui reliait à Sarek le domaine du Prieuré. De chaque côté les vagues battaient les rochers.
Puis on remonta, par des marches, sous la butte du Grand-Chêne. En haut, une bifurcation. Tout-Va-Bien choisit le tunnel de droite, qui continuait à border l’Océan.
Il y eut encore à gauche deux autres chemins qui s’offrirent, tous deux obscurs. L’île devait être sillonnée ainsi de communications invisibles, et Véronique songea avec une étreinte au cœur qu’elle se dirigeait vers la partie que les sœurs Archignat avaient désignée comme le domaine des ennemis, au-dessous des Landes-Noires.
Tout-Va-Bien trottinait devant elle, se retournant de temps à autre.
Elle lui disait à voix basse :
– Oui, oui, mon bonhomme, je viens, et sois sûr que je n’ai pas peur, c’est un ami vers qui tu me conduis… un ami qui a trouvé un refuge par là… Mais pourquoi n’est-il pas sorti de son refuge ? Pourquoi n’est-ce pas à lui que tu as servi de guide ?
Le passage était partout égal, taillé par petits éclats, avec une voûte arrondie et un sol de granit bien sec, que les orifices ventilaient suffisamment. Sur les parois, aucune marque, aucune trace. Quelquefois la pointe d’un silex noir émergeait.
– C’est là ? dit Véronique à Tout-Va-Bien, qui s’était arrêté.
Le tunnel n’allait pas plus loin, élargi en une chambre où la lumière moins abondante filtrait par une fenêtre plus étroite.
Tout-Va-Bien semblait indécis. Il écoutait, les oreilles droites, debout, les pattes appuyées contre la paroi extrême du tunnel.
Véronique remarqua que la paroi, à cet endroit, n’était pas constituée, dans toute sa longueur, par le granit lui-même, mais par une accumulation de pierres inégales entourées de ciment. Le travail datait évidemment d’une autre époque, plus récente sans doute. On avait construit un véritable mur qui bouchait le souterrain, lequel devait se continuer de l’autre côté.
Elle répéta :
– C’est là, n’est-ce pas ?
Mais elle n’en dit pas davantage. Elle avait entendu le bruit étouffé d’une voix.
Elle s’approcha du mur et, au bout d’un instant, tressaillit. La voix s’était élevée. Les sons devinrent plus distincts. Quelqu’un chantait, un enfant, et elle perçut ces mots :
Et disait la maman,
En berçant son enfant :
Pleure pas. Quand on pleure
La Bonn’ Vierge aussi pleure…
Véronique murmura :
– La chanson… la chanson…
C’était celle-là même qu’Honorine avait fredonnée à Beg-Meil. Qui donc pouvait la chanter maintenant ? Un enfant, retenu dans l’île ? un ami de François ?
Et la voix continuait :
Faut qu’l’enfant chante et rie
Pour qu‘la Vierge sourie.
Croise les mains, et prie
La bonn’ Vierge Marie…
Les derniers vers furent suivis d’un silence qui dura quelques minutes. Tout-Va-Bien avait l’air d’écouter avec une attention croissante, comme si un événement, connu de lui, eût été sur le point de se produire.
De fait, à la place même où il se tenait, il y eut un bruit léger de pierres qu’on remue avec précaution. Tout-Va-Bien agita sa queue frénétiquement et aboya pour ainsi dire en dedans de lui-même, en animal qui comprend le danger de rompre le silence. Et tout à coup, au-dessus de sa tête, une des pierres recula, attirée vers l’intérieur, et laissant un trou assez large.
D’un bond Tout-Va-Bien sauta dans ce trou, s’allongea et, s’aidant des pattes de derrière, se tortillant, rampant, disparut à l’intérieur.
– Ah ! voici monsieur Tout-Va-Bien, fit la voix de l’enfant. Comment cela va-t-il, monsieur Tout-Va-Bien, et pourquoi n’est-on pas venu hier rendre visite à son maître ? De graves occupations ? Une promenade avec Honorine ? Ah ! si tu pouvais parler, hein, mon pauvre vieux, ce que tu en aurais à me raconter ! Et d’abord, voyons…
Toute palpitante, Véronique s’était agenouillée contre le mur. Était-ce la voix de son fils qui lui parvenait ? Devait-elle croire que François était de retour et qu’il se cachait ? Elle essayait vainement de voir. Le mur était large, et il y avait un coude dans l’ouverture qui le perçait. Mais comme chaque syllabe prononcée, chaque intonation arrivait nettement à ses oreilles !
– Voyons, répéta l’enfant, pourquoi Honorine ne vient-elle pas me délivrer ? Pourquoi ne l’amènes-tu pas ici ? Tu m’as bien retrouvé, toi… Et grand-père, il doit s’inquiéter de mon absence ?… Mais quelle aventure, aussi ! Enfin tu ne changes toujours pas d’opinion, hein, mon vieux ? Tout va bien, n’est-ce pas ? Tout va de mieux en mieux ?
Véronique ne comprenait pas. Son fils – car elle ne pouvait douter que ce fût François –, son fils parlait comme s’il ignorait tout ce qui s’était passé. Avait-il donc oublié ? Sa mémoire n’avait-elle pas gardé la trace des actes accomplis pendant son accès de folie ?
« Oui, un accès de folie, pensait Véronique obstinément. Oui, il était fou. Honorine ne s’est pas trompée… il était fou… Et sa raison est revenue. Ah ! François… François… »
Elle écoutait, de tout son être tendu et de toute son âme frémissante, les mots qui pouvaient lui apporter tant de joie ou un tel accroissement de désespoir.
Les ténèbres allaient se refermer sur elle plus épaisses et plus lourdes, ou le jour se lever dans cette nuit sans fin où elle se débattait depuis quinze ans.
– Mais oui, continuait l’enfant, nous sommes d’accord, tout va bien. Seulement, voilà, je serais rudement content si tu pouvais me le prouver par des preuves véritables. D’un côté pas de nouvelles de grand-père, ni d’Honorine, malgré tous les messages dont je t’ai chargé pour eux ; de l’autre, pas de nouvelles de Stéphane, et c’est cela qui m’inquiète. Où est-il ? Où l’a-t-on enfermé, lui ? Ne meurt-il pas de faim ? Voyons, Tout-Va-Bien, réponds, où as-tu porté les biscuits avant-hier ?… Mais enfin, quoi, qu’est-ce que tu as ? Tu as l’air préoccupé ? Que regardes-tu par là ? Tu veux t’en aller ? Non ? alors, quoi ?
L’enfant s’interrompit. Puis, après un instant, et d’une voix beaucoup plus basse :
– Tu es venu avec quelqu’un ?… Il y a quelqu’un derrière le mur ?
Le chien aboya sourdement. Puis il y eut un long silence durant lequel François devait écouter, lui aussi.
L’émotion de Véronique était si forte qu’il lui semblait que François devait entendre battre son cœur.
Il chuchota :
– C’est toi, Honorine ?
Un nouveau silence, et il reprit :
– Oui, c’est toi, je suis sûr… je t’entends respirer… Pourquoi ne réponds-tu pas ?
Un élan souleva Véronique. Certaines lueurs l’avaient illuminée depuis qu’elle savait Stéphane emprisonné, donc victime comme François sans doute de l’ennemi, et son esprit était effleuré de suppositions confuses. Et puis, comment résister à l’appel de cette voix ? Son fils l’interrogeait… Son fils !
Elle balbutia :
– François… François…
– Oh ! fit-il… on répond… je savais bien… C’est toi, Honorine ?
– Non, François, dit-elle.
– Alors ?
– C’est une amie d’Honorine.
– Je ne vous connais pas ?
– Non… mais je suis votre amie.
Il hésita. Se méfiait-il ?
– Pourquoi Honorine ne vous a-t-elle pas accompagnée ?
Véronique ne s’attendait pas à cette question, mais elle comprit aussitôt que, si les suppositions involontaires qui s’imposaient à elle étaient exactes, la vérité ne pouvait pas encore être dite à l’enfant.
Elle déclara donc :
– Honorine est revenue de voyage, puis partie.
– Partie à ma recherche ?
– C’est cela, c’est cela, dit-elle vivement. Elle a cru que vous aviez été enlevé de Sarek ainsi que votre professeur.
– Mais grand-père ?
– Parti également, et à sa suite tous les habitants de l’île.
– Ah ! toujours l’histoire des cercueils et des croix ?
– Justement. Ils ont supposé que votre disparition était le commencement des catastrophes, et la peur les a chassés.
– Mais vous, madame ?
– Moi, je connais Honorine depuis longtemps. Je suis venue de Paris avec elle pour me reposer à Sarek. Je n’ai aucune raison de m’en aller. Toutes ces superstitions ne m’effraient pas.
L’enfant se tut. L’invraisemblance et l’insuffisance de ces réponses devaient lui apparaître et sa défiance s’en augmentait. Il l’avoua franchement :
– Écoutez, madame, je dois vous dire quelque chose. Voilà dix jours que je suis enfermé dans cette cellule. Les premiers jours, je n’ai vu ni entendu personne. Mais, depuis avant-hier, chaque matin, un petit guichet s’ouvre au milieu de ma porte, et une main de femme passe et renouvelle ma provision d’eau. Une main de femme… Alors… n’est-ce pas !
– Alors, vous vous demandez si cette femme, ce n’est pas moi ?
– Oui, je suis obligé de me demander cela.
– Vous reconnaîtriez la main de cette femme ?
– Oh ! certes, elle est sèche et maigre, le bras est jaune.
– Voici la mienne, dit Véronique. Elle pourra passer par le même chemin que Tout-Va-Bien.
Elle releva sa manche et, de fait, son bras nu, en se courbant, passa aisément.
– Oh ! dit François aussitôt, ce n’est pas cette main que j’ai vue.
Et il ajouta tout bas :
– Comme celle-là est belle !
Soudain Véronique sentit qu’il la prenait dans les siennes d’un geste rapide, et il s’écria :
– Oh ! est-ce possible ! Est-ce possible !
Il l’avait retournée, et il écartait les doigts pour que la paume fût bien découverte. Il murmura :
– La cicatrice !… elle est là… toute blanche…
Alors un grand trouble envahit Véronique. Elle se souvenait du journal tenu par Stéphane Maroux, et de certains détails retracés par lui et que François devait avoir lus. Un de ces détails, c’était cette cicatrice qui rappelait une ancienne blessure assez grave.
Elle sentit les lèvres de l’enfant qui se posaient sur sa main, doucement d’abord, puis avec une ardeur passionnée et des larmes abondantes, et elle l’entendit qui balbutiait :
– Oh ! maman… maman chérie… ma chère maman.
Chapitre 7 – François et Stéphane

Longtemps la mère et le fils restèrent ainsi, agenouillés contre le mur qui les séparait, mais aussi près l’un de l’autre que s’ils avaient pu se regarder de leurs yeux éperdus et mêler leurs baisers et leurs larmes.
Ils parlaient en même temps, ils s’interrogeaient et se répondaient au hasard. Ils étaient ivres de joie. La vie de chacun débordait vers la vie de l’autre et s’y absorbait. Nulle puissance au monde maintenant ne pouvait faire que leur union fût dissoute, et qu’il n’y eût plus entre eux les liens de tendresse et de confiance qui unissent les mères et les fils.
– Ah ! oui, mon vieux Tout-Va-Bien, disait François, tu peux faire le beau. Nous pleurons vraiment, et tu te fatigueras le premier, car ces larmes-là, on ne s’en lasse pas, n’est-ce pas, maman ?
Pour Véronique, rien ne demeurait plus en son esprit des visions terribles qui l’avaient frappée. Son fils assassin, son fils tuant et massacrant, non, elle n’admettait plus cela. Elle n’admettait même plus l’excuse de la folie. Tout s’expliquerait d’une autre façon, qu’elle n’était même point pressée de connaître. Elle ne songeait qu’à son fils. Il était là. Ses yeux le voyaient à travers le mur. Son cœur battait contre le sien. Il vivait et c’était bien l’enfant doux, affectueux, charmant et pur qu’avait rêvé son imagination de mère.
– Mon fils, mon fils, répétait-elle indéfiniment, comme si jamais elle ne pourrait dire assez ces mots miraculeux… Mon fils, c’est donc toi ! Je te croyais mort, et mille fois mort, plus mort qu’on ne peut l’être… Et tu vis ! et tu es là ! et je te touche ! Ah ! mon Dieu ! est-ce possible ! j’ai un fils… mon fils est vivant…
Et lui reprenait de son côté, avec la même ferveur passionnée :
– Maman… maman… je t’ai attendue si longtemps ! Pour moi, tu n’étais pas morte, mais c’était si triste d’être un enfant et de n’avoir pas de mère… de voir les années s’en aller et de les perdre à t’attendre.
Durant une heure, ils parlèrent à l’aventure, du passé, du présent, de cent choses qui toutes leur paraissaient d’abord les plus intéressantes du monde, et qu’ils abandonnaient aussitôt pour se poser d’autres questions, et pour tâcher de se connaître un peu plus et de pénétrer davantage dans le secret de leur vie et dans l’intimité de leur âme.
Ce fut François qui, le premier, voulut mettre un peu d’ordre dans leur conversation.
– Écoute, maman, nous avons tant à nous dire qu’il faut renoncer à tout nous dire aujourd’hui, et même durant des jours et des jours. Pour l’instant, causons de ce qui est indispensable, et en quelques mots, car nous avons peut-être peu de temps.
– Comment ? fit Véronique, déjà inquiète. Mais je ne te quitte pas !
– Pour ne pas nous quitter, maman, il faut d’abord que nous soyons réunis. Or, il y a beaucoup d’obstacles à renverser, quand ce ne serait que ce mur qui nous sépare. En outre, je suis très surveillé et, d’une minute à l’autre, je peux être contraint de t’éloigner, comme je le fais avec Tout-Va-Bien, au moindre bruit de pas qui s’approchent.
– Surveillé par qui ?
– Par ceux qui se sont jetés sur Stéphane et sur moi le jour où nous avons découvert l’entrée de ces grottes, sous les landes du plateau, les Landes-Noires.
– Tu les as vus, ceux-là ?
– Non, c’était dans l’ombre.
– Mais qui sont ces êtres ? qui sont ces ennemis ?
– Je l’ignore.
– Tu soupçonnes bien…
– Les Druides ? fit-il en riant… les êtres d’autrefois dont parlent les légendes ? Ma foi, non. Des esprits ? Pas davantage. C’étaient bel et bien des gens d’aujourd’hui, en chair et en os.
– Cependant, ils vivent là-dedans ?
– Probablement.
– Et vous les avez surpris ?…
– Non, au contraire. Ils semblaient même nous attendre et nous guetter. Nous avions descendu un escalier de pierre et suivi un très long couloir, bordé peut-être de quatre-vingts grottes ou plutôt de quatre-vingts cellules, dont les portes en bois étaient ouvertes et qui doivent donner sur la mer. C’est au retour, comme nous remontions l’escalier dans l’ombre, que nous avons été saisis de côté, immobilisés, ficelés, aveuglés et bâillonnés. Cela n’a pas duré une minute. J’ai deviné qu’on nous reportait au bout du long couloir. Quand j’ai réussi à me débarrasser de mes liens et de mon bandeau, je me trouvais enfermé dans une des cellules, la dernière sans doute du couloir, et j’y suis depuis dix jours.
– Mon pauvre chéri, comme tu as dû souffrir !
– Mais non, maman, et, en tout cas, pas de faim. Il y avait dans un coin tout un tas de provisions, dans un autre coin de la paille pour me coucher. Alors, j’attendais paisiblement.
– Qui ?
– Tu ne vas pas rire, maman ?
– Rire de quoi, mon chéri ?
– De ce que je vais te raconter ?
– Comment peux-tu croire ?…
– Eh bien, j’attendais quelqu’un qui a entendu parler de toutes les histoires de Sarek et qui a promis à grand-père de venir.
– Mais qui, mon chéri ?
L’enfant hésita :
– Non, décidément, tu te moquerais de moi, maman. Je te dirai cela plus tard. D’ailleurs, il n’est pas venu… quoique j’aie bien cru un instant… Oui, figure-toi que j’avais réussi à enlever deux pierres de ce mur et à déboucher ce trou que mes geôliers ignorent évidemment, et voilà que j’entends du bruit… on grattait…
– C’était Tout-Va-Bien ?
– C’était M. Tout-Va-Bien qui surgissait par un chemin opposé. Tu vois d’ici s’il a été bien reçu ? Seulement, ce qui m’a étonné, c’est que personne ne le suivît par là, ni Honorine, ni grand-père. Je n’avais pas de crayon, pas de papier pour leur écrire, mais enfin, il n’y avait qu’à suivre Tout-Va-Bien.
– Impossible, fit Véronique, puisqu’on te supposait loin de Sarek, enlevé sans doute, et que ton grand-père était parti.
– Justement. Pourquoi cette supposition ? Grand-père savait, d’après un document récemment découvert, où nous étions, puisque c’est lui qui nous avait indiqué l’entrée possible des souterrains. Il ne t’a donc pas parlé ?
Véronique avait écouté, tout heureuse, le récit de son fils. Si on l’avait enlevé et emprisonné, ce n’était donc pas lui le monstre abominable qui avait tué M. d’Hergemont, Marie Le Goff, Honorine, Corréjou et ses compagnons ? La vérité qu’elle avait entrevue déjà confusément se faisait plus précise, cachée encore sous bien des voiles, mais visible, au moins dans sa partie essentielle. François n’était pas coupable. Quelqu’un avait endossé ses vêtements et s’était fait passer pour lui, de même que quelqu’un s’était donné, pour agir, l’apparence de Stéphane ! Ah ! qu’importait le reste, les invraisemblances et les contradictions, les preuves et les certitudes ! Véronique n’y songeait même pas. Seule comptait l’innocence de son fils bien-aimé.
Aussi se refusa-t-elle encore à lui rien révéler qui pût l’assombrir et gâter sa joie, et elle affirma :
– Non, je n’ai pas vu ton grand-père. Honorine voulait le préparer à ma visite, mais les événements se sont précipités…
– Et tu es restée seule dans l’île, ma pauvre maman ? Tu espérais donc m’y retrouver ?
– Oui, fit-elle après une hésitation.
– Tu étais seule, mais avec Tout-Va-Bien ?
– Oui. Les premiers jours, je n’ai guère fait attention à lui. Ce n’est que ce matin que j’ai pensé à le suivre.
– Et d’où vient le chemin qui vous a menés ici ?
– C’est un souterrain dont l’issue est cachée entre deux pierres, non loin du jardin de Maguennoc.
– Comment les deux îles communiquent donc ?
– Oui, par la falaise, en dessous du pont.
– Est-ce étrange ! Voilà ce que ni Stéphane, ni moi, ni personne, du reste, n’avait deviné… sauf cet excellent Tout-Va-Bien, pour retrouver son maître.
Il s’interrompit, puis murmura :
– Écoute…
Mais au bout d’un instant, il reprit :
– Non, ce n’est pas encore cela. Pourtant, il faut se presser.
– Que dois-je faire ?
– C’est facile, maman. En débouchant ce trou, j’ai constaté qu’on pourrait l’élargir suffisamment s’il était possible d’enlever encore les trois ou quatre pierres voisines. Mais celles-ci tiennent solidement, et il faudrait un outil quelconque.
– Eh bien, je vais aller…
– C’est cela, maman, retourne au Prieuré. Il y a, à gauche de la maison, au sous-sol, une sorte d’atelier où Maguennoc mettait ses instruments de jardinage. Tu y trouveras un petit pic, à manche très court. Apporte-le moi à la fin du jour. Cette nuit je travaillerai, et, demain matin, je t’embrasserai, maman.
– Oh ! puisses-tu dire vrai !
– J’en réponds. Il ne nous restera plus qu’à délivrer Stéphane.
– Ton professeur ? Sais-tu où il est enfermé ?
– À peu près. Selon les indications que grand-père nous avait données, les souterrains comprendraient deux étages superposés, et la dernière cellule de chaque étage serait aménagée en prison. J’en occupe une. Stéphane doit occuper l’autre, au-dessous de moi. Ce qui me tourmente…
– Ce qui te tourmente ?
– Eh bien, voilà, c’est que, toujours selon grand-père, ces deux cellules étaient autrefois des chambres de supplice… des « chambres de mort », selon l’expression de grand-père.
– Qu’est-ce que tu dis ? C’est effrayant !
– Pourquoi t’effrayer, maman ? Tu vois bien que l’on ne pense pas à me torturer. Seulement, à tout hasard, et ne sachant pas le sort réservé à Stéphane, je lui ai envoyé de quoi manger par l’entremise de Tout-Va-Bien, qui aura sûrement trouvé un passage.
– Non, fit-elle. Tout-Va-Bien n’a pas compris.
– Comment le sais-tu, maman ?
– Il a cru que tu l’envoyais dans la chambre de Stéphane Maroux, et il a tout accumulé sous le lit.
– Ah ! fit l’enfant avec inquiétude, qu’est-ce qu’a pu devenir Stéphane ?
Et il ajouta aussitôt :
– Tu vois, maman, il faut nous hâter, si nous voulons sauver Stéphane et nous sauver nous-mêmes.
– Que redoutes-tu ?
– Rien, si nous agissons vite.
– Mais encore…
– Rien, je t’assure. Il est certain que nous aurons raison de tous les obstacles.
– Et s’il s’en présente d’autres… des dangers que nous ne pouvons prévoir ?…
– C’est alors, dit François en riant, que ce quelqu’un qui doit venir arrivera et nous protégera.
– Tu vois, mon chéri, tu admets toi-même la nécessité d’un secours…
– Mais non, maman, j’essaie de te tranquilliser, mais il ne se passera rien. Voyons, comment veux-tu qu’un fils qui a retrouvé sa mère la perde de nouveau ? Est-ce admissible ? Dans la vie réelle peut-être, mais nous ne sommes pas dans la vie réelle, nous sommes en plein roman, et, dans les romans, cela s’arrange toujours. Demande à Tout-Va-Bien. N’est-ce pas, mon vieux, que nous aurons la victoire et que nous serons réunis et heureux ? C’est ton opinion, Tout-Va-Bien ? Alors, file mon vieux, et conduis maman. Moi, je rebouche le trou, au cas où on visiterait ma cellule. Et, surtout, n’essaie pas d’entrer quand il est bouché, hein, Tout-Va-Bien ? C’est alors qu’il y a du danger. Va, maman, et ne fais pas de bruit en revenant.
L’expédition ne fut pas longue. Véronique trouva l’instrument. Quarante minutes après elle le rapportait et parvenait à le glisser dans la cellule.
– Personne n’est encore venu, dit François, mais cela ne saurait tarder, et il est préférable que tu ne restes pas ici. J’ai du travail pour toute la nuit, peut-être, d’autant plus que je serai obligé de m’arrêter, à cause des rondes probables. Donc, je t’attends demain à sept heures. Ah ! à propos de Stéphane, j’ai réfléchi. Certains bruits que j’ai entendus, tout à l’heure, confirment mon idée qu’il est enfermé à peu près au-dessous de moi. L’ouverture qui éclaire ma cellule est trop étroite pour que je puisse passer. Dans l’endroit où tu es actuellement, y a-t-il une fenêtre assez large ?
– Non, mais on peut l’élargir en ôtant les cailloux qui la rétrécissent.
– Parfait. Tu trouveras dans l’atelier de Maguennoc une échelle en bambou, terminée par des crochets de fer, que tu pourras apporter facilement demain matin. Prends aussi quelques provisions et des couvertures, que tu laisseras dans un fourré, à l’entrée du souterrain.
– Pour quoi faire, mon chéri ?
– Tu le verras. J’ai mon plan. Adieu, maman, repose-toi bien et prends des forces. La journée sera peut-être dure.
Véronique suivit le conseil de son fils. Le lendemain, pleine d’espoir, elle suivait de nouveau le chemin de la cellule. Cette fois-là, Tout-Va-Bien, repris par ses instincts d’indépendance, ne l’accompagnait pas.
– Tout doucement, maman, dit François, si bas qu’elle l’entendit à peine, je suis surveillé de très près, et je crois qu’on se promène dans le couloir. D’ailleurs, mon travail est presque terminé, les pierres ne tiennent plus. En deux heures, j’aurai fini. Tu as l’échelle ?
– Oui.
– Enlève les cailloux de la fenêtre… ce sera du temps de gagné… car, vraiment, j’ai peur pour Stéphane… Surtout ne fais pas de bruit…
Véronique s’éloigna.
La fenêtre n’était guère élevée de plus d’un mètre au-dessus du sol, et les cailloux, comme elle le supposait, ne tenaient que par leur poids et par leur agencement. L’ouverture ainsi pratiquée se trouva fort large, et il lui fut aisé de passer en dehors l’échelle qu’elle avait apportée et de l’accrocher par ses crampons de fer au rebord inférieur.
On dominait la mer de trente à quarante mètres, la mer toute blanche et gardée par les mille écueils de Sarek. Mais elle ne put voir le pied de la falaise, car il y avait au-dessous de la fenêtre un léger renflement de granit qui surplombait, et sur lequel l’échelle reposait au lieu de pendre tout à fait verticalement.
« Cela aidera François », pensa-t-elle.
Cependant le péril de l’entreprise lui semblait grand, et elle se demanda si elle ne devait pas se risquer elle-même à la place de son fils. D’autant plus que François, somme toute, avait pu se tromper, que la cellule de Stéphane n’était peut-être pas là, ou qu’on n’y pouvait peut-être pas pénétrer par quelque orifice analogue. En ce cas, que de temps perdu ! Que de dangers inutiles pour l’enfant !
Elle éprouvait à ce moment un tel besoin de dévouement, un tel désir d’affirmer sa tendresse par des actes immédiats, que, sans réfléchir, elle prit sa résolution, comme on accepte du premier coup un devoir qu’on ne peut pas ne pas accomplir. Rien ne l’arrêta, ni l’examen de l’échelle dont les crochets insuffisamment ouverts n’agrippaient pas toute l’épaisseur du rebord, ni la vue du gouffre, qui lui donnait l’impression que tout allait se dérober sous elle. Il fallait agir. Elle agit.
Ayant épinglé sa jupe, elle enjamba la paroi, se retourna, s’appuya sur le rebord, tâta l’abîme, et trouva un des échelons. Tout son être tremblait. Son cœur battait dans sa poitrine à toute volée, comme le marteau d’une cloche. Cependant, elle eut l’audace folle de saisir les deux montants de l’échelle et de descendre.
Ce ne fut pas long. Il y avait vingt barreaux, elle le savait. Elle les compta. Au vingtième, elle regarda vers sa gauche, et murmura, avec une joie indicible :
– Oh ! François… mon chéri…
Elle avait aperçu, à un mètre d’elle tout au plus, un renfoncement, un creux qui paraissait l’entrée d’une grotte taillée en pleine falaise.
Elle articula :
– Stéphane… Stéphane… mais d’une voix si faible que Stéphane Maroux, s’il était là, ne pouvait l’entendre.
Elle hésita quelques secondes, mais ses jambes fléchissaient, elle n’avait plus la force ni de remonter ni de rester suspendue. S’aidant de quelques aspérités, et déplaçant ainsi l’échelle, au risque de la décrocher, elle réussit, par une sorte de miracle dont elle avait conscience, à saisir un silex qui pointait hors du granit, et à mettre le pied dans la grotte. Avec une énergie farouche, elle fit un effort suprême, et, d’un élan qui rétablit son équilibre, elle entra.
Tout de suite, elle avisa quelqu’un couché sur de la paille et qui était attaché par des cordes.
La grotte était petite, peu profonde, surtout dans sa partie supérieure, orientée vers le ciel plutôt que vers la mer, et devait apparaître de loin comme une simple anfractuosité de falaise. Au bord, nul ressaut ne la limitait. La lumière y pénétrait sans obstacle.
Véronique s’approcha. L’homme ne bougea pas. Il dormait.
Elle s’inclina sur lui, et, bien qu’elle ne le reconnût pas d’une façon certaine, il lui sembla qu’un souvenir se dégageait de ce passé ténébreux où s’évanouissent peu à peu toutes les images de notre enfance. Celle-ci ne lui était sûrement pas familière, – figure douce, aux traits réguliers, aux cheveux blonds, rejetés en arrière, au front large et pâle, figure un peu féminine qui rappelait à Véronique le visage charmant d’une amie de couvent morte avant la guerre.
D’une main adroite elle défit les liens qui serraient les deux poignets.
Sans se réveiller encore, l’homme tendit les bras, comme s’il se fût prêté à une opération déjà effectuée, coutumière, et qui ne le dérangeait pas nécessairement de son sommeil. On devait ainsi le libérer de temps en temps, pour manger peut-être, et la nuit, car il finit par murmurer :
– Déjà… mais je n’ai pas faim… et il fait jour…
Cette réflexion l’étonna lui-même. Il entrouvrit les yeux, et, tout de suite, il se dressa à demi, afin de voir la personne qui était là, devant lui, pour la première fois sans doute en plein jour.
Il ne fut pas très surpris, pour cette raison que la réalité ne dut pas lui apparaître aussitôt. Il crut probablement qu’il était le jouet d’un rêve et d’une hallucination, et il dit à mi-voix :
– Véronique… Véronique…
Un peu gênée sous le regard de Stéphane, elle acheva de défaire les liens, et, quand il eut senti nettement sur ses mains et autour de ses jambes captives les mains de la jeune femme, il comprit le merveilleux événement de cette présence, et il dit d’une voix altérée :
– Vous !… Vous !… Est-ce possible ? Oh ! dites une parole… une seule… Est-il possible que ce soit vous ?…
Presque en lui-même, il reprit :
– C’est elle… c’est bien elle… la voici…
Et aussitôt avec anxiété :
– Vous … La nuit… les autres nuits… ce n’était pas vous qui veniez ? c’était une autre, n’est-ce pas ? une ennemie ? Ah ! pardon, de vous demander cela… Mais c’est que… je ne me rends pas compte… Par où êtes-vous venue ?
– Par là, dit-elle en montrant la mer.
– Oh ! fit-il, quel prodige !
Il la regardait avec des yeux éblouis comme on regarderait quelque vision descendue du ciel, et les circonstances étaient si étranges qu’il ne songeait pas à réprimer l’ardeur de son regard.
Elle répéta, toute confuse :
– Oui, par là… c’est François qui m’a indiqué…
– Je ne parlais pas de lui, dit-il. Vous ici, j’étais sûr qu’il était libre.
– Pas encore, dit-elle, mais dans une heure il le sera.
Un long silence commença qu’elle interrompit pour masquer son trouble :
– Il sera libre… vous le verrez… mais il ne faudra pas l’effrayer… il y a des choses qu’il ignore…
Elle s’aperçut qu’il écoutait non pas les paroles prononcées, mais la voix qui les prononçait, et que cette voix devait le plonger dans une sorte d’extase, car il se taisait et souriait. Alors elle sourit aussi et l’interrogea, l’obligeant ainsi à répondre.
– Vous avez tout de suite dit mon nom. Vous me connaissiez, n’est-ce pas ? Moi-même il me semble qu’autrefois… Oui, vous me rappelez une de mes amies qui est morte…
– Madeleine Ferrand ?
– Oui, Madeleine Ferrand.
– Je vous rappelle aussi peut-être le frère de cette amie, un collégien timide qui venait souvent au parloir et qui vous contemplait de loin…
– Oui, oui, affirma-t-elle… En effet, je me souviens… Nous avons même causé plusieurs fois… Vous rougissiez… Oui, oui, c’est cela… vous vous appeliez Stéphane… Mais ce nom de Maroux ?…
– Madeleine et moi, nous n’étions pas du même père.
– Ah ! dit-elle, voilà ce qui m’a trompée.
Elle lui tendit la main.
– Eh bien, Stéphane, puisque nous sommes de vieux amis et que la connaissance est faite de nouveau, nous remettrons tous nos souvenirs à plus tard. Pour l’instant, il n’y a rien de plus pressé que de partir. Vous en avez la force ?
– La force, oui, je n’ai pas trop souffert… Mais comment s’en aller d’ici ?
– Par le même chemin que j’ai pris pour y venir… Une échelle qui communique avec le couloir supérieur des cellules…
Il s’était levé.
– Vous avez eu le courage ?… la témérité ?… dit-il, se rendant compte enfin de ce qu’elle avait osé faire.
– Oh ! ce n’était pas bien difficile, déclara-t-elle. François était si inquiet ! Il prétend que vous occupez tous les deux d’anciennes chambres de torture… des chambres de mort…
On eût dit que ces mots le sortaient violemment d’un rêve, et qu’il s’apercevait tout à coup que c’était folie de parler dans de telles circonstances.
– Allez-vous-en ! François a raison… Ah ! si vous saviez ce que vous risquez ! Je vous en prie… je vous en prie…
Il était hors de lui, comme bouleversé par un péril imminent. Elle voulut le calmer, mais il la supplia :
– Une seconde de plus, c’est peut-être votre perte. Ne restez pas ici… Je suis condamné à mort, et à la mort la plus terrible. Regardez le sol sur lequel nous sommes… cette espèce de plancher… Mais non, c’est inutile… Ah ! Je vous en prie… partez…
– Avec vous, fit-elle.
– Oui, avec moi. Mais que vous soyez sauvée d’abord…
Elle résista et prononça fermement :
– Pour que nous soyons sauvés l’un et l’autre, Stéphane, il faut avant tout du calme. Ce que j’ai fait tout à l’heure en venant, nous ne pourrons le refaire qu’en mesurant tous nos gestes et en maîtrisant notre émotion… Êtes-vous prêt ?…
– Oui, dit-il, dominé par sa belle assurance.
– Alors, suivez-moi.
Elle s’avança jusqu’au bord même de l’abîme et se pencha.
– Tenez ma main, dit-elle, pour que je ne perde pas l’équilibre.
Elle se retourna, se plaqua contre la falaise et tâta la paroi de sa main libre.
Ne sentant pas l’échelle, elle se renversa un peu.
L’échelle s’était déplacée. Sans doute lorsque Véronique, d’un élan peut-être trop brusque, avait pris pied dans la grotte, le crochet de fer du montant de droite avait glissé, et l’échelle ne tenant plus que par l’autre crochet, avait oscillé comme un pendule.
Les échelons du bas se trouvaient maintenant hors de portée.
Chapitre 8 – L’angoisse

Si Véronique avait été seule, elle eût eu un de ces mouvements de défaillance auxquels sa nature, pour vaillante qu’elle fût, ne pouvait se soustraire devant l’acharnement du destin. Mais, en face de Stéphane, qu’elle pressentait plus faible, et certainement épuisé par sa captivité, elle eut l’énergie de se contraindre, et elle annonça comme un incident très simple :
– L’échelle a basculé… on ne peut plus l’atteindre.
Stéphane la regarda avec stupeur.
– En ce cas… en ce cas… vous êtes perdue.
– Pourquoi serions-nous perdus ? demanda-t-elle en souriant.
– Il n’y a plus de fuite possible.
– Comment ? Mais si. Et François ?
– François ?
– Certes. D’ici une heure au plus, François aura réussi à s’évader, et, voyant l’échelle et le chemin que j’ai pris, il nous appellera. Nous l’entendrons facilement. Il n’y a qu’à patienter.
– Patienter ! dit-il avec effroi… Attendre une heure ! Mais durant cette heure, il est hors de doute que l’on viendra. La surveillance est continuelle.
– Eh bien, nous nous tairons.
Il désignait la porte que trouait un guichet.
– Et ce guichet, dit-il, chaque fois ils l’ouvrent. Ils nous verront à travers le grillage.
– Il y a un volet. Fermons-le.
– Ils entreront.
– Alors ne le fermons pas, et gardons toute notre confiance, Stéphane.
– C’est pour vous que j’ai peur.
– Il ne faut avoir peur ni pour moi ni pour vous… Au pis aller, nous sommes de taille à nous défendre, ajouta-t-elle en lui montrant un revolver qu’elle avait pris à la panoplie de son père et qui ne la quittait pas.
– Ah ! dit-il, ce que je crains, c’est que nous n’ayons même pas à nous défendre. Ils ont d’autres moyens.
– Lesquels ?
Il ne répliqua pas. Il avait jeté vers le sol un regard rapide, et Véronique, un instant, examina la structure bizarre de ce sol.
Tout autour, formant le cercle au long des parois, c’était le granit lui-même, inégal et rugueux. Mais, dans ce granit, était inscrit un vaste carré dont on voyait, des quatre côtés, la fente profonde qui l’isolait, et dont les poutres qui le composaient étaient usées, creusées de rides, crevassées et tailladées, massives, cependant, et puissantes. Le quatrième côté suivait presque le bord de l’abîme. Vingt centimètres tout au plus l’en séparaient.
– Une trappe ? dit-elle en frissonnant.
– Non, non, ce serait trop lourd, affirma-t-il.
– Alors ?
– Je ne sais pas. Ce n’est rien, sans doute, que le vestige d’une chose d’autrefois qui ne fonctionne plus. Pourtant…
– Pourtant ?…
– Cette nuit… ce matin plutôt, il y a eu des craquements là, en dessous… On aurait dit des essais, tout de suite interrompus, d’ailleurs, car il y a si longtemps !… Non, cela ne fonctionne plus, et ils ne peuvent pas s’en servir, eux.
– Qui, eux ?
Sans attendre sa réponse, elle reprit :
– Écoutez, Stéphane, nous avons quelques moments devant nous, peut-être plus courts que nous le supposons. D’une minute à l’autre François sera libre et viendra à notre secours. Profitons du répit pour nous dire ce qu’il est bon que chacun de nous apprenne. Expliquons-nous tranquillement. Aucun danger immédiat ne nous menace. Ce ne sera pas du temps perdu.
Véronique affectait une sécurité qu’elle n’éprouvait pas. Que François s’évadât, elle n’en voulait point douter, mais qui pouvait affirmer que l’enfant s’approcherait de la fenêtre et apercevrait le crampon de l’échelle suspendue ? Ne voyant pas sa mère, n’aurait-il pas l’idée, au contraire, de suivre le souterrain et de courir jusqu’au Prieuré ?
Cependant, elle se domina, sentant la nécessité de l’explication qu’elle sollicitait, et tout de suite, après s’être assise sur un ressaut de granit qui formait comme un siège, elle commença par mettre Stéphane au courant des événements dont elle avait été le témoin et l’un des principaux acteurs, depuis que ses recherches l’avaient conduite à la cabane abandonnée où gisait le cadavre de Maguennoc.
Récit terrifiant que Stéphane écouta sans une interruption, mais avec une épouvante que marquaient ses gestes de révolte et l’expression désespérée de son visage. La mort de M. d’Hergemont, surtout, et celle d’Honorine l’accablèrent. À l’un comme à l’autre il s’était vivement attaché.
– Voilà, Stéphane, dit Véronique, quand elle eut raconté les angoisses qu’elle avait subies après le supplice des sœurs Archignat, la découverte du souterrain et son entretien avec François, voilà tout ce qu’il est utile que vous connaissiez. Tout ce que j’ai caché à François, vous deviez le savoir, pour que nous puissions lutter contre nos ennemis.
Il hocha la tête.
– Quels ennemis ? dit-il. Moi aussi, et malgré vos explications, je pose la question même que vous m’adressiez. J’ai l’impression que nous sommes jetés dans un grand drame qui se joue depuis des années, depuis des siècles, et auquel nous ne sommes mêlés qu’à l’heure du dénouement, à l’heure où se produit le cataclysme formidable qu’ont préparé des générations d’hommes. Je me trompe peut-être. Peut-être ne s’agit-il que d’une série incohérente d’événements sinistres et de coïncidences absurdes au milieu desquels nous sommes ballottés, sans qu’il nous soit possible d’invoquer d’autre raison que la fantaisie du hasard. En réalité, je ne sais rien de plus que vous. Les mêmes ténèbres m’enveloppent. Les mêmes douleurs et les mêmes deuils me frappent. Tout cela n’est que folie, convulsions désordonnées, soubresauts insolites, crimes de sauvages, furie des temps barbares.
Véronique l’approuva :
– Oui, des temps barbares, et c’est là ce qui me déconcerte le plus et qui m’impressionne tellement ! Quel lien y a-t-il entre le passé et le présent, entre nos persécuteurs d’aujourd’hui et les hommes qui habitaient jadis ces cavernes et dont l’action se prolonge jusqu’à nous de façon si incompréhensible ? À quoi se rapportent toutes ces légendes, que je ne connais d’ailleurs qu’à travers le délire d’Honorine et la détresse des sœurs Archignat ?
Ils parlaient à voix basse, l’oreille toujours tendue. Stéphane écoutait les bruits du couloir. Véronique regardait du côté de la falaise dans l’espoir d’entendre le signal de François.
– Légendes bien compliquées, dit Stéphane, traditions obscures où il faut renoncer à déterminer ce qui est superstition et ce qui pourrait être vérité. De ce fatras de commérages, tout au plus est-il possible de dégager deux courants d’idées, celles qui ont rapport à la prédiction des trente cercueils, et celles qui concernent l’existence d’un trésor ou plutôt d’une pierre miraculeuse.
– On considère donc comme une prédiction, fit Véronique, ces quelques mots que j’ai lus sur le dessin de Maguennoc et que j’ai retrouvés sur le Dolmen-aux-Fées ?
– Oui, une prédiction qui remonte à une époque indéterminée et qui, depuis des siècles, domine toute l’histoire et toute la vie de Sarek. De tout temps on a cru qu’un jour viendrait où, dans un espace de douze mois, les trente écueils principaux qui entourent l’île, et qu’on appelle les trente cercueils, auraient leurs trente victimes, mortes de mort violente, et que, parmi ces trente victimes, il y aurait quatre femmes qui mourraient en croix. C’est une tradition établie, indiscutable, qu’on se passe de père en fils, et qui n’a pas d’incrédules. Elle trouve sa forme dans ce vers et dans cet hémistiche de l’inscription du Dolmen-aux-Fées :
Pour les trente cercueils, trente victimes…
et,
Quatre femmes en croix…
– Soit, mais on a vécu tout de même et de façon normale, paisible. Pourquoi l’explosion de la peur a-t-elle eu lieu cette année, subitement ?
– Cela provient beaucoup de Maguennoc. Maguennoc était un être bizarre, assez mystérieux, à la fois sorcier et rebouteux, guérisseur et charlatan, connaissant le cours des astres, les vertus des plantes et que l’on consultait volontiers sur les choses du passé les plus lointaines, comme sur celles de l’avenir. Or, Maguennoc annonçait depuis peu que l’année 1917 serait l’année fatidique.
– Pourquoi ?
– Intuition, peut-être, pressentiment, divination, subconscience, choisissez l’explication à votre guise. Pour Maguennoc, qui ne dédaignait pas les pratiques de la magie la plus archaïque, il vous répondait vol d’oiseau ou entrailles de poule. Cependant sa prophétie s’appuyait sur quelque chose de plus sérieux. Il prétendait, et cela suivant des témoignages recueillis dans son enfance auprès des vieilles gens de Sarek, que, au début du siècle dernier, la dernière ligne de l’inscription sur le Dolmen-aux-Fées n’était pas encore effacée et que l’on pouvait lire ce vers qui rimait avec les « femmes en croix »
Dans l’île Sark, en l’an quatorze et trois…
« L’an quatorze et trois, c’est l’an dix-sept, et l’affirmation devint, ces derniers temps, d’autant plus impressionnante pour Maguennoc et pour ses amis que le nombre total se divisait en deux nombres, et que précisément en 1914 éclata la guerre. De ce jour, Maguennoc prit une importance croissante, et, de plus en plus sûr de ses prévisions, et de plus en plus inquiet, d’ailleurs, il annonça même que sa mort, suivie de la mort de M. d’Hergemont, serait le signal des catastrophes. Et l’année 1917 arriva, provoquant à Sarek une véritable terreur. Les événements approchaient.
– Cependant… cependant…, observa Véronique, tout cela était absurde.
– Absurde, en effet, mais tout cela prit une signification singulièrement troublante le jour où Maguennoc put confronter les bribes de prédictions gravées sur le Dolmen, et la prédiction complète !
– Il y parvint donc ?
– Oui. Il découvrit sous les ruines de l’abbaye, dans un amas de pierres qui avaient formé autour comme une chambre protectrice, un vieux missel, abîmé, rongé, usé, mais où il y avait cependant quelques pages en bon état, – une, surtout, qui est celle que vous avez vue, ou plutôt dont vous avez vu la copie dans la cabane abandonnée.
– Copie faite par mon père ?
– Par votre père, comme toutes celles que renferme le placard de son cabinet de travail. M. d’Hergemont, rappelez-vous, aimait à dessiner, à faire des aquarelles. Il copia la page enluminée, mais en ne reproduisant de la prédiction en vers qui accompagnait le dessin que les mots inscrits sur le Dolmen-aux-Fées.
– Et comment expliquez-vous cette ressemblance entre la femme crucifiée et moi ?
– Je n’ai jamais eu entre les mains l’original, que Maguennoc avait communiqué à M. d’Hergemont, et qu’il gardait jalousement dans sa chambre. Mais M. d’Hergemont prétendait que cette ressemblance existait. En tout cas, il l’accentuait sur son dessin, malgré lui, se souvenant de tout ce que vous aviez souffert, et par sa faute, disait-il.
– Peut-être aussi, murmura Véronique, se sera-t-il rappelé cette autre prédiction faite jadis à Vorski : « Tu périras de la main d’un ami, et ta femme mourra sur la croix. » Alors, n’est-ce pas ? cette coïncidence étrange l’aura frappé… au point même qu’il inscrivit en tête mes initiales de jeune fille : V. d’H ?…
Et elle ajouta, d’une voix plus basse :
– Et tout s’est passé selon les termes de l’inscription…
Ils se turent. Comment n’auraient-ils pas songé à ces termes eux-mêmes, aux mots tracés, depuis des siècles, sur la page du missel et sur la pierre du dolmen ? Si le destin n’avait encore offert aux trente cercueils de Sarek que vingt-sept victimes, est-ce que les trois dernières n’étaient pas là toutes prêtes à compléter l’holocauste, toutes trois enfermées, toutes trois captives au pouvoir des sacrificateurs ? Et si, au sommet de la butte, près du Grand-Chêne, ne se dressait encore qu’un triangle de croix, la quatrième n’allait-elle pas surgir bientôt pour une quatrième condamnée ?
– François tarde beaucoup, prononça Véronique, au bout d’un instant.
Elle s’approcha de l’abîme. L’échelle n’avait pas bougé, toujours inaccessible.
Stéphane dit à son tour :
– Les autres vont venir à ma porte… Il est étonnant qu’ils ne soient pas encore venus.
Mais ils ne voulaient pas s’avouer mutuellement leur anxiété ; et Véronique reprit, d’une voix calme :
– Et le trésor ? La Pierre-Dieu ?
– L’énigme n’est guère moins obscure, dit Stéphane, et elle ne repose également que sur un vers de l’inscription, le dernier :
La Pierre-Dieu qui donne mort ou vie.
« Qu’est-ce que c’est que cette Pierre-Dieu ? La tradition veut que ce soit une pierre de miracle, et, selon M. d’Hergemont, c’est là une croyance qui remonterait aux époques les plus lointaines. De tout temps, à Sarek, on a cru à l’existence d’une pierre capable d’opérer des prodiges. Au Moyen Age, on venait avec des enfants chétifs et difformes, que l’on étendait durant des jours et des nuits sur cette pierre, et qui se relevaient sains de corps et robustes. Les femmes stériles recouraient utilement au même remède, ainsi que les vieillards, que les blessés et tous les dégénérés. Seulement, il arriva que le lieu du pèlerinage subit des changements, la pierre, toujours suivant la tradition, ayant été déplacée, et même, selon quelques-uns, ayant disparu. Au XVIIIe siècle, c’était le Dolmen-aux-Fées que l’on vénérait, et l’on y exposait encore parfois les enfants scrofuleux.
– Mais, dit Véronique, la pierre avait également des propriétés malfaisantes, puisqu’elle donnait la mort comme la vie ?
– Oui, si l’on y touchait à l’insu de ceux qui avaient mission de la garder et de l’honorer. Mais sur ce point le mystère se complique encore, puisqu’il est question aussi d’une pierre précieuse, d’une sorte de bijou fantastique qui dégage des flammes, brûle ceux qui le portent, et leur fait subir le supplice de l’enfer.
– C’est ce qui serait advenu à Maguennoc, d’après Honorine… fit observer Véronique.
– Oui, répondit Stéphane, mais là nous entrons dans le présent. Jusqu’ici, je vous ai parlé du passé fabuleux, des deux légendes, de la prédiction et de la Pierre-Dieu. L’aventure de Maguennoc ouvre la période actuelle, qui d’ailleurs est à peine moins ténébreuse que l’ancienne. Qu’est-il arrivé à Maguennoc ? Nous ne le saurons sans doute jamais. Il y avait déjà une huitaine de jours qu’il demeurait à l’écart, sombre et sans travailler, lorsqu’un matin il fit irruption dans le bureau de M. d’Hergemont en hurlant :
« – J’y ai touché !… Je suis perdu !… J’y ai touché !… Je l’ai prise dans ma main… Elle me brûlait comme du feu, mais j’ai voulu la garder… Ah ! voilà des jours qu’elle me ronge les os. C’est l’enfer ! l’enfer ! »
Et il nous montra la paume de sa main, toute brûlée, comme dévorée par un cancer. On voulut le soigner. Mais il semblait absolument fou, et il bégayait :
« – C’est moi la première victime… Le feu va me monter jusqu’au cœur… Et, après moi, ce seront les autres…
« Le soir même, d’un coup de hache, il se tranchait la main. Une semaine plus tard, après avoir jeté l’effroi dans l’île de Sarek, il s’en allait. »
– Où allait-il ?
– En pèlerinage à la chapelle du Faouët, près de l’endroit où vous l’avez trouvé mort.
– Qui l’a tué, selon vous ?
– Certainement un des êtres qui correspondaient entre eux par les signaux inscrits le long de la route, un des êtres qui vivent cachés dans les cellules, et qui poursuivent une entreprise que j’ignore.
– Ceux qui vous ont attaqués, François et vous, par conséquent ?
– Oui, et qui, aussitôt après, se servant des vêtements qu’ils nous avaient dérobés auparavant, ont joué le rôle de François et le mien.
– Dans quel but ?
– Pour pénétrer plus facilement dans le Prieuré, et puis, en cas d’insuccès, pour dérouter les recherches.
– Mais, depuis qu’ils vous gardent ici, vous ne les avez pas vus ?
– Je n’ai vu, ou plutôt entr’aperçu, qu’une femme. Elle vient la nuit. Elle m’apporte à manger et à boire, me délie les mains, relâche un peu les liens qui serrent mes jambes, et revient deux heures après.
– Elle vous a parlé ?
– Une seule fois, la première nuit, à voix basse, et pour me dire que, si j’appelais, si je criais, ou si j’essayais de fuir, François paierait pour moi…
– Cependant, au moment de l’attaque, vous n’avez pas pu discerner ?…
– Je n’en sais pas plus que François à ce propos.
– Et rien ne faisait prévoir cette agression ?
– Rien. Le matin, M. d’Hergemont reçut, au sujet de l’enquête qu’il poursuivait sur tous ces faits, deux lettres importantes. L’une de ces lettres, écrite par un vieux noble châtelain de Bretagne, connu pour ses attaches royalistes, était accompagnée d’un document curieux trouvé par lui dans les papiers de son arrière-grand-père : le plan de cellules souterraines que les Chouans occupaient jadis à Sarek. C’étaient évidemment ces mêmes demeures druidiques dont parlent les légendes. Le plan indiquait l’entrée sur les Landes-Noires et marquait deux étages, tous deux terminés par une chambre de supplice. François et moi, nous sommes donc partis en exploration, et c’est au retour que nous avons été attaqués.
– Et, depuis, vous n’avez fait aucune découverte ?
– Aucune.
– Mais François m’a cependant parlé d’un secours qu’il attendait… quelqu’un qui avait promis son assistance ?
– Oh ! un enfantillage, une idée de François qui se rattache précisément à la seconde lettre reçue le même matin par M. d’Hergemont.
– Et il s’agissait ?…
Stéphane ne répondit pas aussitôt. Certains symptômes lui donnaient à croire qu’on les épiait à travers la porte. Mais, s’étant approché du judas, il ne vit personne dans la partie opposée du couloir.
– Ah ! dit-il, si l’on doit nous secourir, qu’on se hâte ! D’une minute à l’autre ils vont venir, eux.
– Il y a donc réellement une aide possible ?
– Oh ! fit-il, nous ne devons pas y attacher beaucoup d’importance, mais tout de même c’est assez bizarre. Vous savez que Sarek a eu plusieurs fois la visite d’officiers ou de commissaires chargés d’explorer les abords de l’île, où pouvait se dissimuler quelque station de sous-marins. La dernière fois, le délégué spécial, venu de Paris, le capitaine Patrice Belval{1}, un mutilé de la guerre, entra en relations avec M. d’Hergemont, qui lui raconta la légende de Sarek et les appréhensions que nous commencions, malgré tout, à éprouver. C’était au lendemain du départ de Maguennoc. Ce récit intéressa si vivement le capitaine Belval qu’il promit d’en parler à un de ses amis de Paris, un gentilhomme espagnol ou portugais, don Luis Perenna, un être extraordinaire, paraît-il, capable de débrouiller les énigmes les plus compliquées et de mener à bien les entreprises les plus audacieuses.
« Quelques jours après le départ du capitaine Belval, M. d’Hergemont recevait de ce don Luis Perenna la lettre dont je vous ai parlé, et dont, malheureusement, il ne nous lut que le début :
« Monsieur, je considère l’incident de Maguennoc comme assez grave et vous prie, à la moindre alerte nouvelle, de télégraphier à Patrice Belval. Si j’en crois certains symptômes, vous êtes au bord de l’abîme. Mais vous seriez au fond même de cet abîme que vous n’auriez rien à craindre, si je suis averti à temps. À partir de cette minute-là, je réponds de tout, quoi qu’il arrive, alors même que tout vous semblerait perdu et que tout même serait perdu.
« Quant à l’énigme de la Pierre-Dieu, elle est enfantine, et je m’étonne vraiment qu’avec les données très suffisantes que vous avez fournies à Belval on puisse la considérer une seconde comme inexplicable. Voici en quelques mots ce qui a intrigué tant de générations d’hommes… »
– Eh bien ? fit Véronique avide de savoir.
– Comme je vous l’ai dit, M. d’Hergemont ne nous a pas communiqué la fin de la lettre. Il l’a lue devant nous, en murmurant d’un air stupéfait :
« Est-ce possible ?… Mais oui, mais oui, c’est cela… Quel prodige ! » Et comme nous l’interrogions, il nous a répondu « Je vous mettrai au courant ce soir, mes enfants, à votre retour des Landes-Noires. Sachez seulement que cet homme, vraiment extraordinaire, il n’y a pas d’autre mot, me révèle, sans plus de façon et sans plus de renseignements, le secret de la Pierre-Dieu et l’endroit exact où elle se trouve, et si logiquement qu’aucune hésitation n’est possible. »
– Et le soir ?
– Le soir, François et moi, nous étions enlevés et M. d’Hergemont était assassiné.
Véronique réfléchit.
– Qui sait, dit-elle, si on n’a pas voulu lui dérober cette lettre si importante ? Car enfin le vol de la Pierre-Dieu me semble être le seul motif qui puisse expliquer toutes les machinations dont nous sommes les victimes.
– Je le crois aussi, mais M. d’Hergemont, sur la recommandation de don Luis Perenna, a déchiré la lettre devant nous.
– De sorte que, en fin de compte, ce don Luis Perenna n’a pas été prévenu.
– Non.
– Cependant, François…
– François ignore la mort de son grand-père, et ne doute pas, par conséquent, que M. d’Hergemont, constatant sa disparition à lui, François, et la mienne, n’en ait averti don Luis Perenna, lequel, dans ce cas, ne pourrait tarder. En outre François a un autre motif d’attendre.
– Sérieux ?
– Non. François est encore très enfant. Il a lu beaucoup de livres d’aventures qui ont fait travailler son imagination. Or le capitaine Belval lui a raconté sur son ami Perenna des choses si fantastiques, il le lui a montré sous un jour si étrange, que François est persuadé que don Luis Perenna n’est autre qu’Arsène Lupin. D’où une confiance absolue, et la certitude qu’en cas de danger l’intervention miraculeuse se produirait à la minute même où elle serait nécessaire.
Véronique ne put s’empêcher de sourire…
– C’est un enfant, en effet, mais les enfants ont de ces intuitions dont il faut tenir compte… Et puis, cela lui donne du courage et de la bonne humeur. À son âge, comment aurait-il supporté l’épreuve s’il n’avait pas eu cet espoir ?
L’angoisse remontait en elle. Tout bas, elle dit :
– N’importe d’où vienne le salut, pourvu qu’il vienne à temps, et que mon fils ne soit pas la victime de ces êtres effrayants !
Ils gardèrent un long silence. L’ennemi invisible et présent pesait sur eux de tout son poids formidable. Il était partout, maître de l’île, maître des demeures souterraines, maître des landes et des bois, maître de la mer environnante, maître des dolmens et des cercueils. Il rattachait aux époques monstrueuses du passé les heures actuelles, aussi monstrueuses. Il continuait l’histoire selon les rites d’autrefois, et frappait les coups mille fois annoncés.
– Mais pourquoi ? Dans quel but ? Qu’est-ce que tout cela veut dire ? demandait Véronique avec découragement. Quel rapport établir entre ceux d’aujourd’hui et ceux de jadis ? Comment expliquer que l’œuvre soit reprise, et selon les mêmes moyens barbares ?
Et après un nouveau silence elle prononçait, car, au fond d’elle, par-delà les mots échangés et les problèmes insolubles, l’obsédante pensée ne cessait de la poursuivre :
– Ah ! si François était là ! Si nous étions tous les trois à combattre ! Que lui est-il arrivé ? Qu’est-ce qui le retient dans sa cellule ? Un obstacle imprévu ? …
C’était au tour de Stéphane de la réconforter :
– Un obstacle ? Pourquoi cette supposition ? Il n’y a pas d’obstacle… Seulement le travail est long…
– Oui, oui, vous avez raison… le travail est long et difficile… Ah ! je suis sûre que lui, il ne se décourage pas ! Quelle belle humeur ! Quelle confiance ! » Une mère et un fils qui se sont retrouvés ne peuvent plus être séparés l’un de l’autre, me disait-il. On peut encore nous persécuter, mais nous désunir, jamais. En dernier ressort, nous serons vainqueurs. » Il disait vrai, n’est-ce pas Stéphane ? N’est-ce pas, je n’ai pas retrouvé mon fils pour le perdre ?… Non, non, ce serait trop injuste, et il n’est pas admissible…
Stéphane la regarda, étonné qu’elle s’interrompît. Véronique écoutait.
– Qu’y a-t-il ? fit Stéphane.
– Des bruits…, dit-elle.
Comme elle, il écouta.
– Oui…, oui… en effet…
– C’est peut-être François que nous entendons, dit-elle… C’est peut-être là-haut…
Elle allait se lever. Il la retint.
Non, c’est un bruit de pas dans le couloir…
– Alors ?… Alors ?… dit Véronique.
Ils se contemplaient éperdus, sans prendre de décision, ne sachant que faire…
Le bruit se rapprochait. L’ennemi ne devait se douter de rien, car les pas étaient ceux d’une personne qui ne dissimule point son approche.
Stéphane prononça lentement :
– Il ne faut pas qu’on me voie debout… Je vais reprendre ma place… Vous attacherez mes liens à peu près…
Ils demeurèrent hésitants, comme s’ils avaient l’espoir absurde que le danger s’éloignerait de lui-même. Et puis soudain, s’arrachant à cette sorte de stupeur qui la paralysait, Véronique se détermina.
– Vite… les voilà… étendez-vous…
Il obéit. En quelques secondes, elle replaça les cordes sur lui et autour de lui ainsi qu’elles les avait trouvées, mais sans prendre la peine de les nouer.
– Tournez-vous du côté de la roche, dit-elle, cachez vos mains… elles vous dénonceraient.
– Et vous ?
– Ne craignez rien.
Elle se baissa et s’allongea contre la porte, dont le judas, barré de lames de fer, formait saillie dans l’intérieur, de telle façon qu’on ne pouvait la voir.
Au même moment, dehors, l’ennemi s’arrêta. Malgré l’épaisseur de la porte, Véronique entendit le froissement d’une robe.
Et au-dessus d’elle, on regarda.
Minute effrayante ! le moindre indice donnait l’éveil.
« Ah ! pensa Véronique, pourquoi reste-t-elle ? Y a-t-il quelque preuve de ma présence ?… mes vêtements ?… »
Elle songea que ce devait être plutôt Stéphane, dont l’attitude ne semblait pas naturelle, ou dont les liens n’avaient point leur aspect ordinaire.
Et tout à coup il y eut un mouvement dehors, et l’on siffla légèrement à deux reprises.
Alors, de la partie lointaine du couloir, il arriva un autre bruit de pas, qui s’agrandit dans le silence solennel et qui vint s’arrêter comme le premier derrière la porte. Des paroles furent échangées. On se concertait.
Par petits gestes, Véronique avait atteint sa poche. Elle sortit son revolver et posa son doigt sur la détente. Si l’on entrait, elle se dressait et tirait coup sur coup, sans hésiter. La moindre hésitation, n’eût-ce pas été la perte de François ?
Chapitre 9 – La chambre de mort

Le calcul était juste à condition que la porte s’ouvrît à l’extérieur, et que les ennemis fussent aussitôt à découvert. Véronique examina donc le battant, et, subitement, constata qu’il y avait en bas, contrairement à toute logique, un gros verrou solide et massif. Allait-elle s’en servir ?
Elle n’eut pas le temps de réfléchir aux avantages ou aux inconvénients de ce projet. Elle avait entendu un cliquetis de clefs, et, presque en même temps, le bruit d’une clef qui heurtait la serrure.
La vision très nette de ce qui pouvait advenir frappa Véronique. Devant l’irruption des agresseurs, désemparée, gênée dans ses mouvements, elle viserait mal et ses coups ne porteraient pas. En ce cas on refermerait la porte, et, sans tarder, on courrait à la cellule de François.
Cette idée l’affola, et l’acte qu’elle accomplit fut instinctif et immédiat. D’un geste, elle poussa le verrou du bas. D’un autre geste, s’étant dressée à demi, elle rabattit le volet de fer sur le guichet. Un loquet se déclencha. On ne pouvait plus ni entrer ni regarder.
Tout de suite elle comprit l’absurdité de cet acte, qui ne mettait pas d’obstacle aux menaces de l’ennemi. Stéphane, qui avait bondi jusqu’auprès d’elle, le lui dit :
– Mon Dieu, qu’avez-vous fait ? Ils ont bien vu que je ne bougeais pas, et ils savent que je ne suis pas seul.
– Justement, dit-elle, essayant de se défendre. Ils vont essayer de démolir cette porte, ce qui nous donnera tout le temps nécessaire.
– Le temps nécessaire à quoi ?
– À notre fuite.
– Comment ?
– François va nous appeler… François…
Elle n’acheva pas. Ils entendaient maintenant le bruit des pas qui s’éloignaient rapidement dans les profondeurs du couloir. Aucun doute : l’ennemi, sans se soucier de Stéphane, dont l’évasion ne lui semblait pas possible, l’ennemi se rendait à l’étage supérieur des cellules. Ne pouvait-il pas supposer, d’ailleurs, qu’il y avait accord entre les deux amis, et que c’était l’enfant qui se trouvait dans la cellule de Stéphane et qui avait barricadé la porte ?
Véronique avait donc précipité les événements dans le sens qu’elle redoutait pour tant de motifs : là-haut, François serait surpris au moment même où il se disposait à fuir.
Elle fut atterrée.
– Pourquoi suis-je venue ici ? murmura-t-elle. Il eût été si simple de l’attendre ! À nous deux nous vous sauvions en toute certitude…
Dans la confusion de son esprit une idée passa ; n’avait-elle pas voulu hâter la délivrance de Stéphane parce qu’elle connaissait l’amour de cet homme ? et n’était-ce pas une curiosité indigne qui l’avait jetée dans cette entreprise ? Idée affreuse, qu’elle écarta aussitôt en disant :
– Non, il fallait venir. C’est le destin qui nous persécute.
– Ne le croyez pas, dit Stéphane, tout s’arrangera pour le mieux.
– Trop tard ! dit-elle en hochant la tête.
– Pourquoi ? qui nous prouve que François n’ait pas quitté la cellule ? Vous le supposiez vous-même tout à l’heure…
Elle ne répondit pas. Son visage se contractait, tout pâle. À force de souffrir elle avait acquis une sorte d’intuition du mal qui la menaçait. Or, le mal était partout. Les épreuves recommençaient, plus terribles que les premières.
– La mort nous environne, dit-elle.
Il tenta de sourire.
– Vous parlez comme parlaient les gens de Sarek. Vous avez les mêmes peurs…
– Ils avaient raison d’avoir peur. Et, vous-même, vous sentez bien l’horreur de tout cela.
Elle s’élança vers la porte, tira le verrou, essaya d’ouvrir, mais que pouvait-elle contre ce battant massif que renforçaient des plaques de fer ?
Stéphane lui saisit le bras.
– Un instant… Écoutez… On dirait…
– Oui, fit-elle, c’est là-haut qu’ils frappent… au-dessus de nous… dans la cellule de François…
– Mais non, mais non, écoutez…
Un long silence, et puis des coups résonnèrent dans l’épaisseur de la falaise. C’était au-dessous d’eux.
– Les mêmes coups que j’ai entendus ce matin, dit Stéphane avec effarement… le même travail dont je vous ai parlé… Ah ! je comprends !…
– Quoi ! Que voulez-vous dire ?…
Les coups se répétaient à intervalles égaux, puis ils cessèrent, et ce fut alors un bruit sourd, ininterrompu, avec des grincements plus aigus et des craquements subits. Cela ressemblait à l’effort d’une machine que l’on met en marche, d’un de ces cabestans qui servent au bord de la mer à remonter les barques.
Véronique écoutait, dans l’attente éperdue de ce qui allait advenir, cherchant à deviner, épiant quelque indice dans les yeux de Stéphane, qui se tenait devant elle et qui la regardait comme on regarde au moment du péril une femme que l’on aime.
Et soudain elle chancela et dut s’appuyer d’une main à la paroi. On eût dit que la grotte, que la falaise tout entière, bougeait dans l’espace.
– Oh ! murmura-t-elle, est-ce moi qui tremble ainsi ?… Est-ce la peur qui me secoue des pieds à la tête ?
Violemment, elle prit les deux mains de Stéphane et lui demanda :
– Répondez… je veux savoir…
Il ne répondit pas. Il n’y avait point de peur dans ses yeux mouillés de larmes, rien qu’un amour immense, un désespoir sans bornes. Il ne pensait qu’à elle.
D’ailleurs, était-ce nécessaire qu’il expliquât ce qui se passait, et la réalité ne s’offrait-elle pas elle-même à mesure que les secondes s’écoulaient ? Étrange réalité, sans rapport avec les faits habituels, en dehors de tout ce que l’imagination peut inventer dans le domaine du mal ; étrange réalité dont Véronique, qui commençait à en percevoir les symptômes, se refusait encore à tenir compte.
Comme une trappe, mais une trappe qui fonctionnerait à l’inverse, le carré d’énormes solives, placé au milieu de la grotte, se soulevait en pivotant autour de l’axe immobile qui constituait sa charnière le long de l’abîme. Le mouvement, presque insensible, était celui d’un énorme couvercle qui s’ouvre, et cela formait déjà comme un tremplin qui montait du bord jusqu’au fond de la grotte, tremplin de pente très faible encore et où l’on gardait facilement son équilibre…
Au premier instant, Véronique crut que le but de l’ennemi était de les écraser entre le plancher implacable et le granit de la voûte. Mais, presque aussitôt, elle comprit que l’abominable machine, en se dressant comme un pont-levis qu’on referme, avait comme mission de les précipiter dans l’abîme. Et cette mission, elle l’accomplirait inexorablement. Le dénouement était fatal, inéluctable. Quoi qu’ils tentassent, quels que fussent leurs efforts pour se cramponner, il arriverait une minute où le tablier du pont-levis serait debout, tout droit, partie intégrante de la falaise abrupte.
– C’est affreux… c’est affreux…, murmura-t-elle.
Leurs mains ne s’étaient pas désunies. Stéphane pleurait silencieusement.
Elle gémit :
– Rien à faire, n’est-ce pas ?
– Rien, dit-il.
– Cependant, il y a de l’espace autour de ce plancher. La grotte est ronde. Nous pourrions…
– L’espace est trop petit. Si l’on essayait de se mettre entre l’un des trois côtés de ce carré et les parois on serait broyé. Tout cela est calculé. J’y ai réfléchi souvent.
– Alors ?
– Il faut attendre.
– Quoi ? Qui ?
– François.
– Oh ! François, dit-elle avec un sanglot, peut-être est-il condamné lui aussi… Ou bien peut-être nous cherche-t-il et va-t-il tomber dans quelque piège. En tout cas, je ne le verrai pas… Et il ne saura rien. Et il n’aura même pas vu sa mère avant de mourir…
Elle serra fortement les mains du jeune homme et lui dit :
– Stéphane, si l’un de nous échappe à la mort, – et je souhaite que ce soit vous…
– Ce sera vous, dit-il avec conviction. Je m’étonne même que l’ennemi vous inflige mon supplice. Mais, sans doute, ignore-t-il que c’est vous qui êtes ici.
– Cela m’étonne aussi, fit Véronique… un autre supplice m’est réservé, à moi… Mais que m’importe, si je ne dois plus revoir mon fils ! Stéphane, je vous le confie, n’est-ce pas ? Je sais déjà tout ce que vous avez fait pour lui…
Le plancher continuait à monter très lentement, avec une trépidation inégale et des sursauts brusques. La pente s’accentuait. Encore quelques minutes et ils n’auraient plus le loisir de parler librement, dans le calme.
Stéphane répondit :
– Si je survis, je vous jure de mener ma tâche jusqu’au bout. Je vous le jure en souvenir…
– En souvenir de moi, dit-elle fermement, en souvenir de la Véronique que vous avez connue… et que vous avez aimée.
Il la regarda passionnément :
– Vous savez donc ?
– Oui, et je vous le dis franchement. J’ai lu votre journal… Je connais votre amour… et je l’accepte…
Elle sourit tristement.
– Pauvre amour que vous offriez à celle qui était absente… et que vous offrez maintenant à celle qui va mourir…
– Non, non, dit-il avidement, ne croyez pas cela… Le salut est proche peut-être… je le sens, mon amour ne fait pas partie du passé, mais de l’avenir.
Il voulut lui baiser les mains.
– Embrassez-moi, dit-elle, en lui tendant son front.
Chacun d’eux avait dû poser l’un de ses pieds au bord de l’abîme, sur la ligne étroite de granit que suivait le quatrième côté du tremplin.
Ils s’embrassèrent gravement.
– Tenez-moi bien, dit Véronique.
Elle se renversa le plus possible, en levant la tête, et appela d’une voix étouffée :
– François… François…
Mais il n’y avait personne à l’orifice supérieur. L’échelle y pendait toujours par un de ses crampons, hors de portée.
Véronique se pencha au-dessus de la mer. À cet endroit le renflement de la falaise avait moins de saillie, et elle vit, entre les récifs couronnés d’écume, un petit lac aux eaux dormantes, toutes paisibles, et si profondes que l’on n’en discernait pas le fond. Elle pensa que la mort serait plus douce là que sur les récifs aux pointes aiguës, et elle dit à Stéphane, dans un besoin subit d’en finir et de se soustraire à l’agonie trop lente :
– Pourquoi attendre le dénouement ? mieux vaut mourir que cette torture…
– Non, non, s’écria-t-il, révolté à l’idée que Véronique pût disparaître.
– Vous espérez donc ?
– Jusqu’à la dernière seconde, puisqu’il s’agit de vous.
– Je n’espère plus, dit-elle.
Aucun espoir non plus ne le soutenait, mais il eût tant voulu endormir le mal de Véronique, et garder pour lui tout le poids de l’épreuve suprême !
La montée continuait. La trépidation avait cessé, et la pente du plancher s’accentuait, atteignant déjà le bas du guichet, à mi-hauteur de la porte. Mais il y eut comme un déclenchement brusque, un choc violent, et tout le guichet fut recouvert. Il devenait impossible de se tenir debout.
Ils s’étendirent dans le sens de l’inclinaison, en s’arc-boutant des pieds sur la bande de granit.
Deux secousses encore se produisirent, amenant chaque fois une poussée plus forte de l’extrémité supérieure. Le haut de la paroi du fond fut atteint, et l’énorme machine se rabattit peu à peu, en suivant la voûte vers l’ouverture de la grotte. Très nettement, on pouvait voir qu’elle s’encastrerait de façon exacte dans cette ouverture et qu’elle la fermerait hermétiquement, à la manière d’un pont-levis. Le roc avait été taillé pour que la funèbre besogne s’accomplît sans laisser de place au hasard.
Ils ne prononçaient pas une parole. Les mains jointes, ils étaient résignés. Leur mort prenait le caractère d’un événement décrété par le destin. Dans les profondeurs des siècles, la machine avait été construite, puis reconstruite sans doute, réparée, mise au point, et, le long des siècles, elle avait, mue par d’invisibles bourreaux, donné la mort à des coupables, à des criminels, à des innocents, à des hommes d’Armorique, de Gaule, de France ou de race étrangère. Prisonniers de guerre, moines sacrilèges, paysans persécutés, chouans, bleus, soldats de la Révolution, un à un, le monstre les avait jetés à l’abîme.
Aujourd’hui, c’était leur tour.
Ils n’avaient même pas cet amer soulagement que l’on trouve dans la haine et dans la fureur. Qui haïr ? Ils mouraient au milieu des ténèbres les plus épaisses, sans qu’un visage ennemi se dégageât de cette nuit implacable. Ils mouraient pour l’accomplissement d’une œuvre qu’ils ignoraient, pour faire nombre, aurait-on pu dire, et pour que fussent exécutées d’absurdes prophéties, des volontés imbéciles, comme les ordres donnés par des dieux barbares et formulés par des prêtres fanatiques. Ils étaient, chose inouïe, les victimes de quelque sacrifice expiatoire, de quelque holocauste offert aux divinités d’une religion sanguinaire !
Le mur se dressait derrière eux. Encore quelques minutes, il serait vertical. Le dénouement approchait.
Plusieurs fois Stéphane dut retenir Véronique. Une terreur croissante troublait l’esprit de la jeune femme. Elle eût voulu se précipiter…
– Je vous en prie, balbutiait-elle, laissez-moi… je souffre trop…
Elle n’eût pas retrouvé son fils que, jusqu’au bout, elle fût restée maîtresse d’elle-même. Mais l’image de François la bouleversait. L’enfant devait être captif également… on devait le torturer et l’immoler comme sa mère sur l’autel des dieux exécrables.
– Non, non, il va venir, affirmait Stéphane… Vous serez sauvée… je le veux… j’en suis sûr…
Elle répondit avec égarement :
– Il est enfermé comme nous… on le brûle avec des torches… on le perce à coups de flèches… on lui déchire la chair… Ah ! mon pauvre petit ! …
– Il va venir, mon amie… Il vous l’a dit, rien ne peut séparer une mère et un fils qui se sont retrouvés…
– C’est dans la mort que nous nous sommes retrouvés… c’est la mort qui nous réunira. Et que ce soit tout de suite !… Je ne veux pas qu’il souffre…
La douleur était trop forte. D’un effort elle dégagea ses mains des mains de Stéphane et fit un mouvement pour s’élancer. Mais aussitôt elle se renversa contre le pont-levis en poussant, de même que Stéphane, un cri de stupeur.
Quelque chose avait passé devant leurs yeux, puis avait disparu. Cela venait du côté gauche.
– L’échelle… c’est l’échelle… n’est-ce pas ? murmura Stéphane.
– Oui, c’est François… dit Véronique, haletante de joie et d’espoir… Il est sauvé… Il vient nous secourir…
À ce moment le mur de supplice était presque droit. Il frémissait sous leurs épaules, implacable. La grotte n’existait plus derrière eux. Ils appartenaient à l’abîme, tout au plus accrochés à une étroite corniche.
Véronique se pencha de nouveau. L’échelle revint, puis s’immobilisa, assujettie au moyen de ses deux crampons.
En haut, au creux de l’orifice, il y avait un visage d’enfant, et cet enfant souriait et gesticulait.
– Maman, maman… vite…
L’appel était pressant et passionné. Les deux bras se tendaient vers le groupe. Véronique gémit :
– Ah ! c’est toi… c’est toi, mon chéri…
Vite, maman, je tiens l’échelle… Vite… il n’y a aucun danger…
– Je viens, mon chéri… me voici…
Elle avait saisi le montant le plus proche. Cette fois, aidée par Stéphane, elle n’eut pas de mal à s’établir sur le dernier échelon. Mais elle lui dit :
– Et vous, Stéphane ? Vous me suivez, n’est-ce pas ?
– J’ai le temps, dit-il, hâtez-vous…
– Non, promettez-moi…
– Je vous le jure, hâtez-vous…
Elle gravit quatre échelons et s’arrêta en disant :
– Vous venez, Stéphane ?
Déjà il s’était retourné contre la falaise et avait engagé la main gauche dans une étroite fissure qui demeurait entre le pont-levis et le roc. Sa main droite atteignit l’échelle, et il put poser le pied sur le barreau inférieur. Il était sauvé, lui aussi.
Avec quelle allégresse Véronique franchit l’espace ! Que le vide s’ouvrît au-dessous d’elle, est-ce que cela pouvait lui importer, alors que son fils était là, qu’il l’attendait, et qu’elle allait enfin le serrer contre elle !
– Me voici… me voici…, disait-elle… me voici, mon chéri.
Rapidement elle engagea sa tête et ses épaules dans la fenêtre. L’enfant l’attira. Elle enjamba le rebord. Enfin elle était auprès de son fils ! Ils se jetèrent dans les bras l’un de l’autre.
– Ah !… maman !… Est-ce possible ! maman !…
Mais elle n’avait pas refermé ses bras sur lui qu’elle se rejeta un peu en arrière. Pourquoi ? Elle ne savait pas. Une gêne inexplicable arrêtait son effusion.
– Viens, viens, dit-elle en l’entraînant au plein jour de la fenêtre ; viens, que je te regarde.
L’enfant se laissa faire. Elle l’examina deux ou trois secondes, pas davantage, et, tout à coup, avec un sursaut d’épouvante proféra :
– C’est donc toi ? C’est donc toi l’assassin ?
Horreur ! Elle retrouvait le visage même du monstre qui avait tué devant elle M. d’Hergemont et Honorine !
– Tu me reconnais donc ? ricana-t-il.
Au ton même de l’enfant, Véronique comprit son erreur. Celui-là n’était pas François, mais l’autre, celui qui avait joué son rôle infernal avec les vêtements habituels de François.
Il ricana de nouveau.
– Ah ! tu commences à te rendre compte, madame ! n’est-ce pas, tu me reconnais ?
La figure exécrable se contractait, devenait méchante, cruelle, animée de l’expression la plus vile.
– Vorski !… Vorski !…, bégaya Véronique… C’est Vorski que je reconnais en toi…
Il éclata de rire.
– Pourquoi pas ?… Crois-tu que je vais renier papa comme tu l’as renié ?
– Le fils de Vorski ?… son fils !… répétait Véronique.
– Mon Dieu ! oui, son fils !… Que veux-tu ? il avait bien le droit d’avoir deux fils, ce brave homme ! Moi d’abord, et puis le doux François.
– Le fils de Vorski ! dit une fois encore Véronique.
– Et un rude gaillard, madame, je te le jure, digne de son papa, élevé dans les bons principes. Je te l’ai déjà montré, hein ? Mais ce n’est pas fini… nous n’en sommes qu’au début… Tiens, veux-tu que je t’en donne une nouvelle preuve ? Regarde donc un peu ce nigaud de précepteur… Non, mais regarde comment ça va quand je m’en mêle ! …
D’un bond il fut à la fenêtre. La tête de Stéphane apparaissait. L’enfant saisit un caillou et frappa de toutes ses forces, repoussant le fugitif.
Véronique, qui avait hésité au premier moment, ne comprenant pas la menace, s’élança et saisit le bras de l’enfant. Trop tard. La tête disparut. Les crampons de l’échelle sortirent du rebord. On entendit un grand bruit, puis tout en bas le bruit d’une chute dans l’eau.
Aussitôt Véronique courut à la fenêtre. L’échelle flottait sur la partie que l’on pouvait apercevoir du petit lac, immobile dans son cadre de récifs. Rien n’indiquait l’endroit où Stéphane était tombé. Aucun remous. Aucune ride.
Elle appela.
– Stéphane ! … Stéphane ! …
Nulle réponse. Le grand silence de l’espace, où la brise se tait, où la mer s’endort.
– Ah ! misérable, qu’est-ce que tu as fait ? articula Véronique.
– Pleure pas, la dame, dit-il… le sieur Stéphane élevait ton fils comme une mazette. Allons, il faut rire. Si on s’embrassait ? Veux-tu, la dame à papa ? Voyons, quoi, tu fais une tête ! Tu me détestes donc, hein ?
Il s’approchait, les bras tendus. Vivement elle braqua sur lui son revolver.
– Va-t’en…, va-t’en, ou je te tue comme une bête enragée. Va-t’en…
La figure de l’enfant se fit encore plus sauvage. Il recula pas à pas, en grinçant :
– Ah ! tu me paieras ça, jolie dame ! Comment ! Je vais pour t’embrasser… je suis plein de bons sentiments…, et tu veux faire le coup de feu ? Tu me le paieras avec du sang… du beau sang rouge qui coule… du sang… du sang…
On eût dit que ce mot lui était agréable à prononcer. Il le répéta plusieurs fois, puis, de nouveau, lança un éclat de rire mauvais, et il s’enfuit par le tunnel qui conduisait au Prieuré, en criant :
– Le sang de ton fils, maman Véronique… le sang de ton François bien-aimé…
Chapitre 10 – L’évasion

Frissonnante, indécise, Véronique écouta jusqu’à ce que le dernier pas eût retenti. Que faire ? Le meurtre de Stéphane avait détourné un instant sa pensée de François, et voilà qu’elle était reprise d’angoisse. Qu’était devenu son fils ? Devait-elle le rejoindre au Prieuré et le défendre contre les dangers qui le menaçaient ?
– Voyons, voyons, dit-elle, je perds la tête… Quoi ! réfléchissons… Il y a quelques heures François me parlait à travers les murs de sa prison… car c’était bien lui alors… c’était bien François qui, la veille, saisissait ma main et la caressait de ses baisers… Une mère ne se trompe pas, et je frémissais de tendresse et d’amour… Mais depuis… depuis ce matin, n’a-t-il pas quitté sa prison ?
Elle demeura songeuse, et ensuite prononça lentement :
– C’est cela… voilà ce qui s’est passé… En bas, à l’étage inférieur, Stéphane et moi, nous avons été surpris. Aussitôt, alerte. Le monstre, le fils de Vorski, est monté précisément pour surveiller François. Il a trouvé la cellule vide, et, apercevant l’ouverture pratiquée, il a rampé jusqu’ici. Oui, c’est cela… Sinon, par quel chemin serait-il venu ?… Arrivé ici, il a eu l’idée de courir à la fenêtre, pensant bien qu’elle donnait sur la mer et qu’elle avait été choisie pour l’évasion de François… Tout de suite il a vu les crampons de l’échelle. Puis, se penchant, il m’a vue, moi, il m’a reconnue, et il m’a appelée… Et maintenant… maintenant il se dirige vers le Prieuré où inévitablement, il rencontrera François…
Cependant, Véronique ne bougeait point. Elle avait l’intuition que le danger n’était pas du côté du Prieuré, mais ici même, du côté des cellules. Elle se demandait si, réellement, François avait pu s’enfuir, et si, avant que sa tâche ne fût terminée, il n’avait pas été surpris par l’autre et frappé par lui.
Doute affreux ! Elle se baissa vivement, et, constatant que l’ouverture avait été élargie, voulut passer à son tour. Mais l’issue, tout au plus suffisante pour un enfant, était trop étroite pour elle, et ses épaules furent arrêtées. Elle s’obstina, néanmoins, déchira son corsage, se meurtrit la chair aux saillies du roc, et, enfin, à force de patience et de tâtonnements, réussit à se glisser.
La cellule était vide. Mais la porte était ouverte sur les couloirs opposés, et Véronique eut l’impression, l’impression – l'impression seulement, car il ne venait de la fenêtre qu’une faible lumière – que quelqu’un sortait de la cellule par cette porte ouverte. Et elle gardait, de cette vision si confuse d’une silhouette qu’elle n’avait pour ainsi dire pas vue, la certitude que c’était une femme qui se cachait là, dans le couloir, une femme surprise par son irruption inattendue.
– C’est leur complice, pensa Véronique. Elle est montée avec l’enfant qui a tué Stéphane, et, sans doute, a-t-elle emmené François… Peut-être même François est-il encore là, tout près de moi, tandis qu’elle me surveille…
Cependant, les yeux de Véronique s’accoutumaient à la demi-obscurité, et elle vit distinctement qu’il y avait sur le battant de la porte, lequel s’ouvrait à l’intérieur, une main de femme qui tirait doucement.
– Pourquoi ne ferme-t-elle pas d’un coup ? se demanda Véronique, pourquoi, puisqu’elle veut évidemment mettre cette barrière entre nous ?
La réponse, Véronique la connut en entendant, sous le battant, le grincement d’un caillou qui faisait obstacle. L’obstacle supprimé, la porte serait close. Sans hésitation, Véronique s’avança, saisit une énorme poignée de fer et tira vers elle. La main disparut, mais l’effort adverse continua. Il devait y avoir aussi une poignée de l’autre côté.
Tout de suite un coup de sifflet retentit. La femme demandait du secours. Et, presque en même temps, dans le couloir, à quelque distance de la femme, un cri :
– Maman ! Maman !
Ah ! ce cri, avec quelle émotion profonde Véronique l’entendit ! Son fils, son vrai fils l’appelait, son fils encore prisonnier, mais vivant ! Quelle joie surhumaine !
– Me voici, mon petit.
– Vite maman, ils m’ont attaché, et le sifflet, c’est leur signal… on va venir.
– Me voici… je te sauverai avant !…
Elle ne doutait pas du dénouement. Il lui semblait que ses forces n’avaient pas de bornes et que rien ne pourrait résister à la tension exaspérée de tout son être. De fait, l’adversaire faiblissait, abandonnait peu à peu du terrain.
L’ouverture devenait plus grande, et subitement la lutte fut terminée. Véronique passa.
La femme avait fui déjà dans le couloir et tirait l’enfant par une corde, pour le contraindre à marcher malgré les liens qui l’attachaient. Vaine tentative ! Elle y renonça aussitôt. Véronique était près d’elle, le revolver au poing.
La femme lâcha l’enfant et se redressa dans la clarté qui provenait des cellules ouvertes. Elle était vêtue de laine blanche, avec une cordelière autour de la taille, les bras à demi nus, le visage encore jeune, mais flétri, maigre et ridé. Sa chevelure était blonde, coupée de mèches blanches. Ses yeux brillaient de fureur haineuse.
Les deux femmes se regardaient, sans un mot, comme deux ennemis qui se sont mesurés et entre lesquels la bataille recommencera. Triomphante, Véronique souriait presque, d’un sourire de défi. À la fin, elle dit :
– Si vous touchez du bout du doigt à mon enfant, je vous tue. Partez.
La femme n’avait pas peur. Elle semblait réfléchir, et prêtait l’oreille dans l’attente d’un secours. Rien ne venait. Alors, elle baissa les yeux vers François et fit un mouvement comme pour ressaisir sa proie.
– N’y touchez pas ! reprit Véronique avec violence. N’y touchez pas, ou je tire !
La femme haussa les épaules et scanda :
– Pas de menaces. Si j’avais voulu le tuer, ton enfant, ce serait déjà fait. Mais son heure n’est pas venue, et ce n’est pas par moi qu’il doit mourir.
Malgré elle, Véronique murmura, toute frémissante :
– Par qui doit-il mourir ?
– Par mon fils. Tu sais… celui que tu viens de voir.
– C’est votre fils, l’assassin… le monstre ! …
– C’est le fils de…
– Taisez-vous ! taisez-vous ! ordonna Véronique, comprenant que cette femme avait été la maîtresse de Vorski et craignant qu’elle ne fît quelque révélation devant François… Taisez-vous, ce nom-là ne doit pas être prononcé.
– Il le sera quand il le faudra, dit la femme. Ah ! si j’ai souffert par toi, Véronique, c’est à ton tour, et tu n’en es qu’au début ! …
– Va-t’en, cria Véronique, l’arme toujours braquée.
– Pas de menaces, encore une fois.
– Va-t’en ou je tire. Sur la tête de mon fils, je le jure.
La femme recula, inquiète quand même. Mais un nouvel accès de rage la souleva. Impuissante, elle porta ses deux poings en avant, et articula d’une voix rauque et saccadée :
– Je me vengerai… tu verras ça, Véronique… La croix…, comprends-tu… la croix est dressée… tu es la quatrième… Quelle vengeance !
Ses poings secs et noueux s’agitaient. Elle dit encore :
– Ah ! comme je te hais ! Quinze ans de haine ! Mais la croix me vengera… C’est moi, c’est moi qui t’attacherai là-haut… La croix est dressée… tu verras… la croix est dressée…
Elle s’en alla lentement, toute droite, sous la menace du revolver.
– Maman, ne la tue pas, n’est-ce pas ? murmura François, devinant le combat qui se livrait dans l’âme de sa mère.
Véronique sembla se réveiller et répondit :
– Non, non, ne crains rien… Cependant, on devrait peut-être…
– Oh ! je t’en prie, laisse-la, maman, et allons-nous-en.
Elle le souleva dans ses bras, avant même que la femme eût disparu, le pressa contre elle et l’emporta jusqu’à la cellule, comme s’il n’eût pas pesé plus qu’un petit enfant.
– Maman…, maman…, disait-il.
– Oui, mon chéri, ta maman, et personne ne t’arrachera plus à moi, je te le jure.
Sans se soucier des blessures que la pierre lui faisait, elle se glissa, presque d’un coup cette fois, par la fente que François avait pratiquée dans le mur, puis elle attira l’enfant, et seulement alors elle prit le temps de le délivrer de ses liens.
– Plus de danger ici, dit-elle, du moins pour le moment, puisque l’on ne peut guère nous attaquer que par cette cellule et que je saurai bien en défendre l’issue.
Ah ! de quelle étreinte ils se serrèrent l’un contre l’autre  ! Aucun obstacle ne séparait maintenant leurs lèvres et leurs bras. Ils se voyaient, ils se regardaient à même les yeux.
– Mon Dieu ! que tu es beau, mon François, disait Véronique.
Elle ne lui trouvait point de ressemblance avec l’enfant meurtrier, et s’étonnait qu’Honorine eût pu les confondre l’un avec l’autre. Et elle ne se lassait pas d’admirer la noblesse, la franchise et la douceur de son visage.
– Et toi, ma maman, disait-il, supposes-tu donc que j’imaginais une mère aussi belle que toi ? Non, pas même dans mes rêves, quand tu m’apparaissais sous l’aspect d’une fée. Et cependant Stéphane m’a souvent raconté…
Elle l’interrompit :
– Dépêchons-nous, mon chéri, il faut nous mettre à l’abri de leurs poursuites. Il faut s’en aller.
– Oui, dit-il, et surtout s’en aller de Sarek. J’ai combiné un plan de fuite qui doit forcément réussir. Mais, avant tout, Stéphane… qu’est-il devenu ? J’ai entendu au-dessous de ma cellule le bruit dont je t’ai parlé, et je crains…
Sans répondre à sa question, elle l’entraîna par la main.
– J’ai beaucoup de choses à te révéler, mon chéri, des choses douloureuses que tu ne dois plus ignorer. Mais tout à l’heure… Pour l’instant, il faut nous réfugier au Prieuré. Cette femme va chercher du secours et nous poursuivre.
– Mais elle n’était pas seule, maman, quand elle est entrée brusquement dans ma cellule et qu’elle m’a surpris en train de creuser le mur. Quelqu’un l’accompagnait…
– Un enfant, n’est-ce pas ? Un garçon de ta taille ?
– Je ne l’ai guère vu. Ils se sont jetés sur moi, la femme et lui, ils m’ont attaché et porté dans le couloir, puis la femme est partie un moment, et, lui, il est revenu vers la cellule. Il connaît donc maintenant ce tunnel et l’issue qui débouche au Prieuré.
– Oui, je sais, mais nous aurons facilement raison de lui, et nous boucherons cette issue.
– Mais il reste le pont, qui relie les deux îles, objecta François.
– Non, dit-elle, je l’ai incendié. Le Prieuré est absolument isolé.
Ils marchaient rapidement, Véronique pressant l’allure, François un peu inquiet des paroles que prononçait sa mère.
– Oui, oui…, disait-il, je me rends compte, en effet, qu’il y a beaucoup de choses que j’ignore, et que tu m’as cachées pour ne pas m’effrayer, maman. Ainsi ce pont que tu as brûlé… Avec l’essence préparée, n’est-ce pas ? et comme c’était convenu avec Maguennoc en cas de péril ?… On te menaçait donc aussi, et la lutte avait commencé contre toi, maman ? Et puis certaines paroles que cette femme a prononcées avec tant de haine !… Et puis… et puis surtout, qu’est devenu Stéphane ? Dans ma cellule, tout à l’heure, ils ont parlé de lui, à voix basse… Tout cela me tourmente… Je ne vois pas non plus l’échelle que tu avais apportée…
– Je t’en prie, mon chéri, ne perdons pas un instant. La femme aura trouvé du secours… On est sur nos traces.
L’enfant s’arrêta net.
– Quoi ? Tu entends quelque chose ?
– On marche.
– Tu es sûr ?
– On marche à notre rencontre…
– Ah ! fit-elle sourdement, c’est l’assassin qui revient du Prieuré…
Elle tâta son revolver, prête à tout. Mais soudain elle poussa François vers un coin d’ombre qui s’ouvrait à sa droite et qui était formé par l’amorce d’un de ces tunnels, probablement obstrués, qu’elle avait remarqués en venant.
– Là… là…, dit-elle, nous serons bien… il ne nous verra pas.
Le bruit se rapprochait.
– Renfonce-toi, dit-elle, et pas un mouvement… L’enfant murmura :
– Qu’est-ce que tu as à la main ? Ton revolver… Ah ! maman, tu ne vas pas tirer ?…
– Je devrais… je devrais…, dit Véronique. C’est un tel monstre ! … C’est comme sa mère… j’aurais dû… nous regretterons peut-être…
Et elle ajouta, presque à son insu :
– Il a tué ton grand-père.
– Ah ! maman… maman…
Elle le soutint pour qu’il ne tombât point, et, dans le silence, elle entendit les pleurs de l’enfant qui sanglotait contre elle, et qui balbutiait :
– N’importe… ne tire pas… maman…
– Le voilà…, mon chéri… tais-toi… le voilà… regarde-le…
L’autre passa. Il marchait lentement, un peu courbé, l’oreille aux aguets. Il parut à Véronique exactement de la même grandeur que son fils, et, cette fois, en le regardant de façon plus attentive, elle ne s’étonna pas trop qu’Honorine et M. d’Hergemont se fussent trompés, car il existait réellement des points de ressemblance qu’avait dû accentuer le port du béret rouge dérobé à François.
Il s’éloigna.
– Tu le connais ? demanda Véronique.
– Non, maman.
– Tu es certain de ne l’avoir jamais vu ?
– Certain.
– Et c’est bien lui qui s’est jeté sur toi, dans la cellule, avec la femme ?
– Je n’en doute pas, maman. Il m’a même frappé au visage, sans raison, avec une véritable haine.
– Ah ! dit-elle, tout cela est incompréhensible. Quand donc échapperons-nous à ce cauchemar !
– Vite, maman, le chemin est libre. Profitons-en.
Sous la lumière, elle vit qu’il était tout pâle, et elle sentit sa main glacée dans la sienne. Pourtant il lui sourit d’un air heureux.
Ils repartirent, et, bientôt, après avoir franchi le pan de falaise qui réunissait les deux îles, et remonté les escaliers, ils débouchaient en plein air, à droite du jardin de Maguennoc. Le jour commençait à baisser.
– Nous sommes sauvés, dit Véronique.
– Oui, objecta l’enfant, mais à condition que l’on ne puisse pas nous rejoindre par le même chemin. Il s’agit donc de le barrer.
– Comment ?
– Attends-moi, je vais chercher des instruments au Prieuré.
– Oh ! non, ne nous quittons pas, François.
– Allons-y ensemble, maman.
– Et si l’ennemi arrive pendant ce temps ? Non, il faut défendre cette sortie.
– Alors, aide-moi, maman…
Un examen rapide leur montra que l’une des deux pierres qui faisaient voûte au-dessus de l’entrée n’avait pas de racines bien profondes. Ils n’eurent point de mal, en effet, à l’ébranler d’abord, puis à la déchausser. La pierre tomba en travers de l’escalier, et fut aussitôt recouverte par un éboulis de terre et de cailloux qui rendait le passage sinon impraticable du moins difficile.
– D’autant que nous restons là, dit François, jusqu’à ce que nous puissions mettre mon projet à exécution. Et, sois tranquille, maman, l’idée est bonne, et nous ne sommes pas loin du but.
D’ailleurs, avant tout, ils reconnurent que le repos était nécessaire. L’un et l’autre, ils étaient épuisés.
– Étends-toi, maman…, tiens, ici… il y a un tapis de mousse, sous ce rocher qui surplombe et qui forme une vraie niche. Tu y seras comme une reine, à l’abri de la fraîcheur.
– Ah ! mon chéri, mon chéri, murmura Véronique tout heureuse…
L’heure était venue pour eux de s’expliquer, et Véronique n’hésita pas à le faire. Le chagrin de l’enfant, en apprenant la mort de tous ceux qu’il aimait et de tous ceux qu’il avait connus, s’atténuerait de toute la joie qu’il éprouvait à retrouver sa mère. Elle parla donc sans réticence, le berçant contre elle, essuyant ses larmes, sentant bien qu’elle suffisait à remplacer toutes les affections et toutes les amitiés perdues. La mort de Stéphane, surtout, le frappa :
– Mais, est-ce bien sûr, disait-il, car enfin rien ne nous prouve qu’il se soit noyé. Stéphane nage parfaitement… et alors… Mais oui, mais oui, maman, il ne faut pas désespérer… au contraire… Tiens, voici justement un ami qui vient toujours aux heures sombres pour affirmer que tout n’est pas perdu.
Tout-Va-Bien, en effet, arrivait en trottinant. La vue de son maître n’eut pas l’air de le surprendre. Rien ne surprenait Tout-Va-Bien outre mesure. Les événements se succédaient toujours pour lui suivant un ordre naturel qui ne le dérangeait ni dans ses habitudes ni dans ses occupations. Les larmes seules lui semblaient dignes d’une attention particulière. Or, Véronique et François ne pleuraient pas.
– Tu vois, maman, Tout-Va-Bien est de mon avis, rien n’est perdu… mais, en vérité, mon vieux Tout-Va-Bien, tu as du flair. Hein ! qu’aurais-tu dit si nous avions quitté l’île sans toi ?
Véronique regarda son fils.
– Quitter l’île ?
– Certes, et le plus tôt possible. C’est là mon projet, qu’en dis-tu ?
– Mais comment s’en aller ?
– En barque.
– Il y en a une par ici ?
– La mienne.
– Où ?
– Tout près d’ici, à la pointe même de Sarek.
– On peut donc descendre ? La falaise est à pic, cependant.
– C’est à l’endroit même où elle est le plus abrupte, un endroit qu’on appelle la Poterne. C’est ce nom qui nous a intrigués, Stéphane et moi. Une poterne, cela indique une entrée, une sortie. Or, nous avons fini par apprendre qu’au Moyen Age, du temps même des moines, l’îlot du Prieuré était entouré de remparts. Il était donc à supposer qu’il y avait eu là une poterne qui commandait une issue vers la mer. Et, de fait, après quelques recherches effectuées avec Maguennoc, nous avons découvert, dans le plateau de la falaise, comme une faille, une dépression remplie de sable, et maintenue, de place en place, par de véritables murs en gros moellons. Un sentier tourne au milieu, avec des marches et des fenêtres du côté de la mer, et conduit jusqu’à une petite baie. C’est l’issue de la poterne. Nous l’avons remise en état, et ma barque est suspendue au pied de la falaise.
Le visage de Véronique se transformait.
– Mais alors, nous sommes sauvés, cette fois !
– Sans le moindre doute.
– Et l’ennemi ne peut pas venir par là ?
– Comment ?
– Il dispose du canot automobile.
– S’il n’est pas venu, c’est qu’il ne connaît ni cette baie ni cette descente, lesquelles sont invisibles du large, et défendues, d’ailleurs, par mille pointes de récifs.
– Et qui nous empêche de partir tout de suite ?
– La nuit, maman. Si bon marin que je sois, si habitué à toutes les passes qui permettent de s’éloigner de Sarek, je ne suis pas du tout sûr de ne pas échouer sur quelque écueil. Non, il faut attendre le jour.
– Comme c’est long !
– Quelques heures de patience, maman. Et nous sommes ensemble ! Dès l’aube, on s’embarque, et nous commençons par suivre le pied de la falaise jusqu’au dessous des cellules. Là, nous recueillons Stéphane qui, forcément, nous attend sur quelque plage, et nous filons tous les quatre, n’est-ce pas, Tout-Va-Bien ? Vers midi, nous abordons à Pont-l’Abbé. Voilà mon plan.
Véronique débordait de joie et d’admiration. Elle s’étonnait qu’un enfant pût faire preuve d’un tel sang-froid !
– C’est parfait, mon chéri, et tu as raison en tout. Décidément, la chance tourne de notre côté.
La soirée s’écoula sans incidents. Une alerte pourtant, du bruit sous les décombres qui obstruaient le souterrain, et un rayon lumineux qui filtra par une fente, les obligea à monter la garde jusqu’au moment du départ. Mais leur bonne humeur n’en fut pas altérée.
– Mais oui, mais oui, je suis tranquille, disait François. Dès l’instant où je t’ai retrouvée, j’ai senti que c’était pour toujours. D’ailleurs, en dernier ressort, ne nous reste-t-il pas un espoir suprême ? Stéphane t’en a parlé, n’est-ce pas ? et cela te fait rire, cette confiance dans un sauveur que je n’ai jamais vu… Eh bien, je te le dis, maman, alors même que je verrais un poignard levé sur moi, je serais certain, tu entends, absolument certain qu’une main arrêterait le coup.
– Hélas ! dit-elle, cette main providentielle n’a pas empêché tous les malheurs que je t’ai racontés.
– Elle écartera ceux qui menacent ma mère, affirma l’enfant.
– Comment ? Cet ami inconnu n’a pas été averti.
– Il viendra quand même. Il n’a pas besoin d’être averti pour savoir que le danger est grand. Il viendra. Aussi, maman, promets-le-moi : quoi qu’il arrive, tu garderas confiance.
– Je garderai confiance, mon chéri, je te le promets.
– Et tu fais bien, dit-il en riant, puisque c’est moi qui deviens le chef. Et quel chef, hein, maman ? Dès hier soir, je prévoyais que, pour mener à bien l’entreprise, et pour que ma mère n’ait ni froid ni faim, au cas où l’on aurait pu embarquer cet après-midi, il nous faudrait des vivres et des couvertures ! Eh bien, cela va nous servir pour cette nuit, puisque par prudence nous ne devons pas abandonner notre poste ici et coucher au Prieuré. Où as-tu mis le paquet, maman ?
Tous deux mangèrent gaiement et de bon appétit. Puis François installa sa mère, l’enveloppa de vêtements, et ils s’endormirent, pressés l’un contre l’autre, heureux et sans crainte.
Quand l’air vif du matin réveilla Véronique, une bande de clarté un peu rose barrait le ciel.
François dormait, d’un sommeil paisible d’enfant qui se sent protégé et que n’assaille aucun rêve mauvais. Elle le contempla longuement, indéfiniment, sans se lasser, et le soleil était déjà bien au-dessus de l’horizon qu’elle le regardait encore.
– À l’œuvre, maman, dit-il, dès qu’il eut ouvert les yeux et qu’il l’eut embrassée. Personne du côté du souterrain ? Non. Alors nous avons tout le temps de nous embarquer.
Ils emportèrent les couvertures et les provisions et se dirigèrent, d’un pas allègre, vers la descente de la Poterne, à la pointe même de l’île. Au-delà de cette pointe, les roches s’amoncelaient en un chaos formidable, où la mer, cependant calme, clapotait avec fracas.
– Pourvu que ta barque y soit encore, dit Véronique.
– Penche-toi un peu, maman. Tu la vois, là-bas, suspendue dans cette anfractuosité ? Il nous suffira de manœuvrer la poulie et de la mettre à flot. Ah ! tout est bien combiné, mère chérie… Il n’y a rien à craindre… Seulement… Seulement…
Il s’était interrompu et réfléchissait.
– Quoi ?… qu’y a-t-il ? demanda Véronique.
– Oh ! rien, un petit retard…
– Mais, enfin…
Il se mit à rire.
– Vrai, pour un chef d’expédition, j’avoue que c’est un peu humiliant. Figure-toi que je n’ai oublié qu’une chose, les rames. Elles sont au Prieuré.
– Mais c’est terrible ! s’écria Véronique.
– Pourquoi ? Je cours au Prieuré. Dans dix minutes, je suis de retour.
Toutes les appréhensions de Véronique revenaient.
– Et s’ils débouchent du tunnel pendant ce temps ?
– Allons, allons, maman, dit-il en riant, tu m’as promis d’avoir confiance. Pour déboucher du tunnel, il leur faut une heure de travail, et on les entendrait. Et puis, pas d’explications inutiles, maman chérie. À tout à l’heure.
Il s’élança.
– François ? François ?
Il ne répondit pas.
« Ah ! pensa-t-elle, de nouveau assaillie par des pressentiments, je m’étais juré de ne pas le quitter d’une seconde. »
Elle le suivit de loin et s’arrêta sur un monticule situé entre le Dolmen-aux-Fées et le Calvaire-Fleuri. De là, elle apercevait l’issue du tunnel, et elle voyait aussi son fils qui dégringolait le long de la pelouse.
Il entra d’abord dans le sous-sol du Prieuré. Mais sans doute les rames ne s’y trouvaient-elles point, car il sortit presque aussitôt et se dirigea vers la porte principale qu’il ouvrit, et il disparut.
« Une minute lui suffira amplement, se dit Véronique. Les rames doivent être dans le vestibule… en tout cas, sûrement au rez-de-chaussée. Mettons deux minutes au plus. »
Elle compta les secondes, tout en observant l’issue du tunnel.
Mais il se passa trois minutes, quatre minutes, et la porte principale ne se rouvrit pas.
Toute la confiance de Véronique s’évanouit. Elle songea que c’était fou de ne pas avoir accompagné son fils, et qu’elle n’aurait jamais dû se soumettre à la volonté d’un enfant. Sans s’occuper du tunnel et des menaces qui pouvaient surgir de ce côté, elle se mit en marche vers le Prieuré. Mais elle avait cette sensation affreuse que l’on éprouve dans certains rêves où les jambes sont comme paralysées, et où l’on reste sur place, tandis que l’ennemi avance et vous attaque.
Et tout à coup, en arrivant au Dolmen, elle avisa un spectacle étrange dont la signification ne lui apparut pas sur-le-champ. Le sol, au pied des chênes qui encerclaient l’hémicycle vers la droite, était jonché de branches coupées, coupées récemment, et qui montraient encore leurs feuilles fraîches.
Elle leva les yeux et demeura stupéfaite, épouvantée.
Un seul chêne avait été dépouillé. Et sur l’énorme tronc, nu jusqu’à une hauteur de quatre ou cinq mètres, il y avait, piquée par une flèche, une pancarte avec cette inscription V. d’H.
– La quatrième croix… balbutia Véronique… la croix marquée à mon nom !…
Elle pensa que, son père étant mort, ses initiales de jeune fille avaient dû être tracées par l’un des ennemis, le principal, assurément, et pour la première fois, sous l’influence des événements qui venaient de se produire, songeant à la femme et à l’enfant qui la persécutaient, elle donna malgré elle, à cet ennemi-là un visage déterminé.
Impression fugitive, hypothèse invraisemblable, dont elle n’eut même pas conscience. Quelque chose de plus terrible la bouleversait. Elle comprenait subitement que les monstres, ceux des landes et des cellules, les complices de la femme et de l’enfant, avaient dû venir, puisque la croix était dressée. Sans doute avaient-ils construit et jeté une passerelle à la place du pont incendié. Ils étaient maîtres du Prieuré. Et François se trouvait de nouveau entre leurs mains !
Alors elle bondit d’un trait, toutes ses forces ranimées. À son tour, elle courut par la pelouse semée de ruines qui descendait vers la façade.
– François !… François !… François…
Elle appelait d’une voix déchirante. Elle annonçait son approche à grands cris. Et ainsi elle parvint au Prieuré.
L’un des battants était entrouvert. Elle le poussa et se rua dans le vestibule en criant :
– François ! François !
L’appel résonna de haut en bas, à travers toute la maison, mais resta sans réponse.
– François ! François !
Elle gravit l’escalier, ouvrit des portes au hasard, courut à la chambre de son fils, à celle de Stéphane, à celle d’Honorine. Personne.
– François ! François ! … Tu ne m’entends pas ? Ils te font du mal peut-être ! … Oh ! François, je t’en prie…
Elle revint jusqu’au palier.
En face d’elle, c’était le bureau de M. d’Hergemont.
Elle se jeta sur la porte et recula aussitôt, comme frappée par une vision surgie de l’enfer même.
Un homme était là, debout, les bras croisés, qui paraissait attendre. Et c’était bien l’homme qu’elle avait imaginé un instant en pensant à la femme et à l’enfant. C’était le troisième monstre !
Elle dit simplement, mais avec quelle horreur inexprimable :
– Vorski ! … Vorski ! …

Deuxième partie – LA PIERRE MIRACULEUSE

Chapitre 1 – Le fléau de Dieu

Vorski ! Vorski ! L’être innommable dont le souvenir l’emplissait d’horreur et de honte, le monstrueux Vorski n’était pas mort ! L’assassinat de l’espion par un de ses camarades, son enterrement dans le cimetière de Fontainebleau, tout cela, des fables, des erreurs ! Une seule réalité, Vorski vivait !
De toutes les visions qui avaient pu hanter le cerveau de Véronique, il n’en était aucune dont l’abomination égalât un pareil spectacle : Vorski debout, les bras croisés, d’aplomb sur ses deux jambes, la tête droite entre les deux épaules, vivant, vivant !
Elle eût tout accepté avec sa vaillance ordinaire : cela point. Elle s’était senti la force d’affronter et de braver n’importe quel ennemi ; pas cet ennemi-là. Vorski, c’était l’ignominie, la méchanceté jamais satisfaite, la sauvagerie sans bornes, la méthode et la démence dans le crime.
Et cet homme l’aimait.
Elle rougit soudain. Vorski fixait des yeux avides sur la chair nue de ses épaules et de ses bras, qui apparaissait entre les lambeaux de son corsage, et il regardait cette chair nue comme une proie que rien ne pouvait lui arracher. Pourtant Véronique ne bougea point. Aucun voile n’était à sa portée. Elle se raidit sous l’affront de ce désir, et le défia d’un tel regard qu’il en fut gêné et détourna les yeux un instant.
Aussitôt, dans un élan, elle s’écria :
– Mon fils ! où est François ? je veux le voir.
Il répliqua :
– Notre fils m’est sacré, madame. Il n’a rien à craindre de son père.
– Je veux le voir.
Il leva la main en signe de serment.
– Vous le verrez, je vous le jure.
– Mort, peut-être ! fit-elle d’une voix sourde.
– Vivant comme vous et moi, madame.
Il y eut un nouveau silence. Visiblement Vorski cherchait ses phrases et préparait le discours par lequel devait commencer entre eux l’implacable combat.
C’était un homme de stature athlétique, puissant de torse, les jambes un peu arquées, le cou énorme et gonflé par les tendons des muscles, avec une tête trop petite sur laquelle étaient plaqués deux bandeaux de cheveux blonds. Ce qui, autrefois, donnait chez lui l’impression d’une force brutale où il y avait encore une certaine distinction, était devenu, avec l’âge, l’attitude massive et vulgaire du lutteur de profession qui se carre sur l’estrade foraine. Le charme inquiétant auquel les femmes se prenaient jadis s’était dissipé, et il ne restait qu’une physionomie âpre et cruelle dont il essayait de corriger la dureté par un sourire impassible.
Il décroisa les bras, approcha un fauteuil, et, s’inclinant devant Véronique :
– La conversation que nous allons avoir, madame, sera longue et quelquefois pénible. Ne voulez-vous pas vous asseoir ?
Il attendit un instant, et, ne recevant pas de réponse, sans se laisser démonter, il reprit :
– Il y a, d’ailleurs, tout ce qu’il faut sur ce guéridon pour se restaurer, et un biscuit, un doigt de vieux vin, un verre de champagne ne vous seraient peut-être pas inutiles…
Il affectait une politesse exagérée, cette politesse toute germaine des demi-barbares qui veulent prouver qu’aucune des subtilités de la civilisation ne leur est inconnue, et qu’ils sont initiés à tous les raffinements de la courtoisie, même à l’égard d’une femme que le droit de conquête leur permettrait de traiter de façon plus cavalière. Et c’était là un de ces détails qui, dans le temps passé, avaient éclairé le plus vivement Véronique sur l’origine probable de son mari.
Elle haussa les épaules et garda le silence.
– Soit, dit-il, mais vous m’autoriserez alors à rester debout comme il sied à un gentilhomme qui se pique de quelque savoir-vivre. Et, de plus, vous voudrez bien m’excuser si je parais en votre présence dans cette tenue plus que négligée. Les camps de concentration et les cavernes de Sarek ne sont guère favorables au renouvellement d’une garde-robe.
Il portait, en effet, un vieux pantalon rapiécé et un gilet de laine rouge déchiré. Mais, par là-dessus, il avait endossé une tunique de lin blanche mi-fermée à l’aide d’une cordelière. Accoutrement recherché au fond, et dont il accentuait les bizarreries par des attitudes théâtrales et un air de négligence satisfaite.
Content de son préambule, il se mit à marcher de long en large, les mains au dos, en homme qui n’est pas pressé et qui prend le loisir de la réflexion dans les circonstances les plus graves. Puis il s’arrêta et, lentement :
– Je crois, madame, que nous gagnerons du temps à perdre les quelques minutes indispensables à un exposé sommaire de ce que fut notre vie commune. N’est-ce pas votre opinion ?
Véronique ne répondit pas. Il commença donc de la même voix posée :
– Quand vous m’avez aimé…
Elle eut un geste de révolte. Il insista :
– Cependant, Véronique…
– Ah ! fit-elle avec dégoût, je vous défends… Ce nom prononcé par vous !… je vous défends…
Il sourit, et, d’un ton de condescendance :
– Ne m’en veuillez pas, madame. Quelle que soit la formule employée, mon respect vous est acquis. Je reprends donc. Quand vous m’avez aimé, j’étais, il faut l’avouer, un libertin sans cœur, un débauché, qui ne manquait peut-être pas d’une certaine allure, car j’ai toujours poussé les choses à outrance, mais qui n’avait aucune des qualités nécessaires au mariage. Ces qualités, je les aurais acquises facilement sous votre influence, puisque je vous aimais à la folie. Il y avait en vous une pureté qui me ravissait, un charme et une naïveté que je n’avais rencontrés chez aucune femme. Il eût suffi d’un peu de patience de votre part, d’un effort de douceur, pour me transformer. Malheureusement, dès la première heure, après des fiançailles assez tristes où vous ne pensiez qu’au chagrin et à la rancune de votre père, dès la première heure de notre mariage, il y eut entre nous un désaccord profond, irrémédiable. Vous aviez accepté malgré vous le fiancé qui s’était imposé. Vous n’avez eu pour le mari que haine et répulsion. Ce sont là des choses qu’un homme comme Vorski ne pardonne pas. Assez de femmes et des plus hautaines m’avaient donné à moi-même la preuve de ma parfaite délicatesse, pour que j’aie le droit de ne m’adresser aucun reproche. Que la petite bourgeoise que vous étiez s’offusquât, tant pis. Vorski est de ceux qui agissent selon leurs instincts et leurs passions. Ces instincts et ces passions vous déplaisaient ? À votre idée, madame. J’étais libre, je repris ma vie. Seulement…
Il s’interrompit quelques secondes, puis acheva :
– Seulement, je vous aimais. Et lorsque, un an plus tard, les événements se précipitèrent, lorsque la perte de votre fils vous eut jetée dans un couvent, moi, je restai avec cet amour inassouvi, brûlant et torturant. Ce que fut mon existence, vous pouvez le deviner : une suite de débauches et d’aventures violentes où j’essayais vainement de vous oublier, et puis des coups d’espoir subits, des pistes que l’on m’indiquait et sur lesquelles je m’élançais à corps perdu, pour retomber toujours au découragement et à la solitude. C’est ainsi que je retrouvai votre père et votre fils. C’est ainsi que je connus leur retraite ici, que je les surveillai, que je les épiai, moi-même ou par l’intermédiaire de personnes qui m’étaient toutes dévouées. Je comptais de la sorte arriver jusqu’à vous, but unique de mes efforts et raison suprême de tous mes actes, quand la guerre fut déclarée. Huit jours après, n’ayant pu franchir la frontière, j’étais emprisonné dans un camp de concentration…
Il s’arrêta. Son dur visage devint plus dur encore, et il gronda :
– Oh ! l’enfer que j’ai vécu là ! Vorski ! Vorski, fils de roi, confondu parmi tous les garçons de café et tous les voyous de Germanie ! Vorski, captif, honni de tous et détesté par tous ! Vorski, sale et pouilleux ! Ai-je souffert, mon Dieu ! Mais passons là-dessus. Ce que j’ai fait pour sortir de la mort, j’ai eu raison de le faire. Si quelque autre, à ma place, a été frappé par le poignard, si quelque autre est enterré sous mon nom en un coin de France, je ne le regrette pas. Lui ou moi, il fallait choisir. J’ai choisi. Et ce n’est peut-être pas seulement l’amour tenace de la vie qui m’a fait agir, c’est aussi et c’est surtout une chose nouvelle, une aurore imprévue qui se levait dans mes ténèbres, et qui déjà m’éblouissait de sa splendeur. Mais ceci, c’est mon secret. Nous en parlerons plus tard, si vous m’y obligez. Pour l’instant…
Devant tous ces discours débités avec l’emphase d’un acteur qui se réjouirait de son éloquence et applaudirait à ses périodes, Véronique avait gardé son attitude impassible. Aucune de ces déclarations mensongères ne pouvait la toucher. Elle semblait absente.
Il s’approcha d’elle et, pour la contraindre à l’attention, reprit d’un ton plus agressif :
– Vous ne paraissez pas soupçonner que mes paroles sont extrêmement graves, madame. Elles le sont, pourtant, et elles vont le devenir encore plus. Mais, avant d’en arriver au plus redoutable, et dans l’espoir même de n’y pas arriver, je tiens à faire appel non pas à votre esprit de conciliation – il n’est pas de conciliation possible entre nous – mais à votre raison, à votre sens de la réalité… car enfin il ne se peut pas que vous ignoriez votre situation actuelle, la situation de votre fils…
Elle n’écoutait point, il en eut la conviction absolue. Absorbée sans doute par la pensée de ce fils, elle entendait des mots qui n’avaient pas pour elle la moindre signification. Irrité, cachant mal son impatience, il continua cependant :
– Mon offre est simple, et je veux croire que vous ne la rejetterez pas. Au nom de François, et en vertu des sentiments d’humanité et de compassion qui m’animent, je vous demande de rattacher le présent au passé que je viens d’esquisser à grands traits. Au point de vue social, le lien qui nous unit n’a jamais été brisé. Vous êtes toujours, par le nom et au regard de la loi…
Il se tut, observa Véronique un instant, puis, lui appliquant violemment la main sur l’épaule, il cria :
– Écoute donc, bougresse ! Vorski parle.
Véronique perdit l’équilibre, se rattrapa au dossier d’un fauteuil, et, de nouveau, les bras croisés, les yeux pleins de mépris, se dressa en face de son adversaire.
Cette fois encore Vorski put se dominer. L’acte avait été impulsif et contraire à sa volonté. Sa voix en garda une intonation impérieuse et mauvaise.
– Je répète que le passé existe toujours. Que vous le vouliez ou non, madame, vous êtes l’épouse de Vorski. Et c’est en raison de ce fait indéniable que je viens vous demander s’il vous plaît de vous considérer comme telle aujourd’hui. Entendons-nous : si je ne prétends obtenir ni votre amour ni même votre amitié, je n’accepte pas non plus de retourner aux relations hostiles qui furent les nôtres. Je ne veux plus l’épouse dédaigneuse et lointaine d’autrefois. Je veux…, je veux une femme… une femme qui se soumette… qui soit la compagne dévouée, attentive, fidèle…
– L’esclave, murmura Véronique.
– Eh ! oui, s’écria-t-il, l’esclave, vous l’avez dit. Je ne recule pas plus devant les mots que devant les actes. L’esclave ! et pourquoi pas ? si l’esclave comprend son devoir, qui est d’obéir aveuglément. Pieds et poings liés, perinde ac cadaver. Ce rôle vous plaît-il ? Voulez-vous m’appartenir corps et âme ? Et votre âme même, je m’en moque. Ce que veux… ce que je veux… vous le savez bien… n’est-ce pas ? Ce que je veux, c’est ce que je n’ai jamais eu. Votre mari ? Ah ! ah ! l’ai-je jamais été, votre mari ? Si je cherche au fond même de ma vie, dans le bouillonnement de mes sensations et de mes joies, je ne retrouve pas un seul souvenir qui me rappelle qu’il y a eu entre nous autre chose que la lutte sans merci de deux ennemis. Je vous regarde, et c’est une étrangère que je vois, étrangère dans le passé comme dans le présent. Eh bien, puisque la chance a tourné, puisque j’ai remis la griffe sur vous, il n’en sera pas ainsi dans l’avenir. Il n’en sera pas ainsi de demain, ni même de la nuit qui vient, Véronique. Je suis le maître, il faut accepter l’inévitable. Acceptez-vous ?
Il n’attendit pas la réponse, et, haussant encore la voix, il s’exclama :
– Acceptez-vous ? Pas de faux-fuyants ni de fausses promesses. Acceptez-vous ? Si oui, mettez-vous à genoux, faites le signe de la croix, et prononcez fortement : « J’accepte. Je serai l’épouse qui consent. Je me soumettrai à tous vos ordres et à tous vos caprices. Ma vie ne compte plus. Vous êtes le maître. »
Elle haussa les épaules et ne répondit point. Vorski sursauta. Les veines de son front se gonflèrent. Pourtant, il se contint encore.
– Soit. D’ailleurs, je m’y attendais. Mais les conséquences de votre refus seront si graves pour vous que je veux faire une dernière tentative. Peut-être, après tout, ce refus s’adresse-t-il au fugitif que je suis, au pauvre diable que je parais, et peut-être la vérité changera-t-elle vos idées. Elle est éclatante et merveilleuse, cette vérité. Comme je vous l’ai dit, une aurore imprévue s’est levée dans mes ténèbres, et Vorski, fils de roi, est illuminé de rayons…
Il avait une manière de parler de lui à la troisième personne que Véronique connaissait bien, et qui était la marque de son insupportable vanité. Elle observa et retrouva aussi dans ses yeux un éclat particulier qu’il avait toujours eu à certains moments d’exaltation, éclat qui provenait évidemment de ses habitudes d’alcoolique, mais où elle croyait voir, en outre, le signe d’aberrations passagères. N’était-il pas, en effet, une sorte de dément et, cette démence, les années ne l’avaient-elles pas accrue ?
Il reprit et, cette fois, Véronique écouta :
– J’avais donc laissé ici, au moment de la guerre, une personne qui m’est attachée et qui poursuivit auprès de votre père l’œuvre de surveillance commencée par moi. Le hasard nous avait révélé l’existence des grottes creusées sous les landes, et l’une des entrées de ces grottes. C’est dans cette retraite sûre qu’après ma dernière évasion je vins me réfugier, et c’est là que je fus mis au courant, par quelques lettres interceptées, des recherches de votre père sur le secret de Sarek et des découvertes qu’il avait faites. Vous comprenez si ma surveillance redoubla. D’autant plus que je trouvais dans toute cette histoire, à mesure qu’elle apparaissait plus nettement, les plus étranges coïncidences et une corrélation manifeste avec certains détails de ma vie. Bientôt le doute ne fut plus possible. Le destin m’avait envoyé là pour accomplir une œuvre dont moi seul pouvais venir à bout… bien plus, une œuvre à laquelle moi seul avais le droit de collaborer. Comprenez-vous cela ? Depuis des siècles, Vorski était désigné. Vorski était l’élu du destin. Vorski était inscrit sur le livre du temps. Vorski avait les qualités nécessaires, les moyens indispensables, les titres requis. J’étais prêt. Je me mis à l’action sans tarder, me conformant implacablement aux ordres du destin. Pas d’hésitation sur la route à suivre : à l’extrémité, le phare était allumé. Je suivis donc la route tracée d’avance. Aujourd’hui Vorski n’a plus qu’à recueillir le prix de ses efforts. Vorski n’a plus qu’à tendre la main. À portée de cette main, c’est la fortune, la gloire, la puissance illimitée. Dans quelques heures, Vorski, fils de roi, sera roi du monde. C’est cette royauté qu’il vous offre.
De plus en plus, il déclamait, comédien emphatique et pompeux.
Il se pencha vers Véronique :
– Voulez-vous être reine, impératrice, et vous élever au-dessus des autres femmes autant que Vorski dominera les autres hommes ? Reine par l’or et par la puissance, comme vous l’êtes par la beauté, le voulez-vous ? Esclave de Vorski, mais maîtresse de tous ceux à qui Vorski commandera, le voulez-vous ? Comprenez-moi bien : il ne s’agit pas pour vous d’une décision unique à prendre, mais de deux décisions entre lesquelles il faut choisir. Il y a, comprenez-le, la contrepartie de votre refus. Ou bien la royauté que je vous offre, ou bien…
Il fit une pause, puis, la voix coupante, acheva :
– Ou bien la croix.
Véronique frissonna. L’épouvantable mot surgissait encore. Maintenant elle savait le nom du bourreau inconnu !
– La croix, répéta-t-il avec un sourire atroce de contentement. À vous de choisir. D’un côté, toutes les joies et tous les honneurs dans la vie. De l’autre, la mort par le supplice le plus barbare. Choisissez. Entre ces deux termes du dilemme, aucune place. Ceci ou cela. Et remarquez bien qu’il n’y a là, de ma part, aucune cruauté inutile, aucune ostentation de vaine autorité. Non. Moi, je ne suis que l’instrument. L’ordre vient de plus haut que moi, il vient du destin lui-même.  Pour que les volontés divines s’accomplissent, il faut que Véronique d’Hergemont meure ET QU’ELLE MEURE SUR LA CROIX. C’est catégorique. On ne peut rien contre le destin. On ne peut rien quand on n’est pas Vorski, et que l’on n’a pas, comme Vorski, toutes les audaces et toutes les ruses. Si Vorski a pu, dans la forêt de Fontainebleau, substituer un faux Vorski au véritable, et s’il a su ainsi échapper au sort qui le condamnait, depuis son enfance, à mourir par le couteau d’un ami, il saura bien trouver quelque stratagème pour que la volonté divine s’accomplisse et pour que celle qu’il aime reste vivante. Mais il faut alors qu’elle se soumette. J’offre le salut à ma fiancée, la mort à mon ennemie. Qui êtes-vous ? Ma fiancée ou mon ennemie ? Que choisissez-vous ? La vie près de moi avec toutes les joies et tous les honneurs de la vie… ou la mort ?
– La mort, répondit simplement Véronique.
Il eut un geste de menace.
– C’est plus que la mort. C’est la torture. Que choisissez-vous ?
– La torture.
Il insista méchamment.
– Mais vous n’êtes pas seule ! Réfléchissez, il y a votre fils. Vous disparue, il reste, lui. En mourant, c’est un orphelin que vous laissez. Pis que cela ! en mourant, c’est à moi que vous le léguez. Je suis le père. J’ai tous les droits. Que choisissez-vous ?
– La mort, dit-elle une fois de plus.
Il s’exaspéra.
La mort pour vous, soit. Mais si c’est la mort pour lui ? Si je l’amène ici, devant vous, votre François, si je lui pose le couteau sur la gorge, et que je vous interroge pour la dernière fois, que répondrez-vous ?
Véronique ferma les yeux. Jamais encore elle n’avait souffert autant, et Vorski avait bien trouvé le point douloureux.
Cependant, elle murmura :
– Je veux mourir.
La colère de Vorski éclata, et, passant du coup aux injures, sans souci de politesse et de courtoisie, il proféra :
– Ah ! la drôlesse, faut-il qu’elle me haïsse ! Tout, tout, elle accepte tout, même la mort de son fils bien-aimé plutôt que de céder. Une mère qui tue son fils ! Car c’est cela, vous le tuez, votre fils, pour ne pas m’appartenir. Vous lui arrachez la vie pour ne pas me sacrifier la vôtre. Ah ! quelle haine ! Non, non, ce n’est pas possible, je n’y crois pas à cette haine. La haine a des limites. Une mère comme vous ! Non, non, il y a autre chose… un amour peut-être ? Non, Véronique n’aime pas. Alors ? alors, ma pitié ? une faiblesse de ma part ? Ah ! que vous me connaissez mal. Vorski faiblir ! Vorski s’apitoyer ! Pourtant vous m’avez vu à l’œuvre. Est-ce que j’ai flanché en accomplissant ma mission terrible ? Sarek n’a-t-il pas été dévasté selon la prescription ? Les barques n’ont-elles pas coulé, et les gens n’ont-ils pas été engloutis ? Les sœurs Archignat n’ont-elles pas été clouées sur le tronc des vieux chênes ? Moi, moi, flancher ! Écoutez, quand j’étais enfant, de ces deux mains que voilà, j’étranglais les chiens et les oiseaux, et de ces deux mains que voilà, j’écorchais tout vifs les chevreaux, et je plumais toutes vivantes les bêtes de la basse-cour. Ah ! de la pitié ? Savez-vous comment m’appelait ma mère ? » Attila », et lorsque le souffle mystérieux l’animait, et qu’elle lisait l’avenir au creux de ces mains ou dans les cartes du tarot : « Attila Vorski, fléau de Dieu, expliquait cette grande voyante, tu seras l’instrument de la Providence. Tu seras le tranchant de la lame, la pointe du poignard, la balle du fusil, le nœud de la corde. Fléau de Dieu ! Fléau de Dieu ! ton nom est inscrit en toutes lettres sur le livre du Temps. Il flamboie parmi les astres qui présidèrent à ta naissance. Fléau de Dieu Fléau de Dieu ! … » Et vous espérez que mes yeux se mouilleront de larmes ? Allons donc ! Est-ce que le bourreau pleure ? Ce sont les faibles qui pleurent, ceux qui redoutent d’être châtiés, et que leurs crimes ne se retournent contre eux. Mais moi, moi ! Vos ancêtres ne craignaient qu’une chose, c’est que le ciel ne leur tombât sur la tête. Qu’ai-je à craindre, moi ? Je suis le complice de Dieu ! Il m’a choisi entre tous. C’est Dieu qui m’a inspiré, le Dieu de Germanie, le vieux Dieu allemand, pour qui le bien et le mal ne comptent pas quand il s’agit de la grandeur de ses fils. L’esprit du mal est en moi. J’aime le mal et je veux le mal. Tu mourras donc, Véronique, et je rirai en te voyant sur le poteau du supplice…
Il riait déjà. Il marchait à grands pas qui frappaient le sol avec bruit. Il levait les bras au plafond, et Véronique, toute frémissante d’angoisse, discernait dans ses yeux striés de rouge l’égarement de la folie.
Il fit encore quelques pas, puis s’avança vers elle et, d’une voix contenue, où grondait la menace :
– À genoux, Véronique, et implorez mon amour. Lui seul peut vous sauver. Vorski ne connaît ni la pitié ni la crainte. Mais il vous aime, et son amour ne reculera devant rien. Profitez-en, Véronique. Faites appel au passé. Redevenez l’enfant d’autrefois et c’est moi-même peut-être un jour qui me traînerai à vos genoux. Véronique, ne me repoussez pas… on ne repousse pas un homme comme moi… On ne défie pas celui qui aime… comme je t’aime, Véronique, comme je t’aime…
Elle étouffa un cri. Elle sentait sur ses bras nus les mains abhorrées. Elle voulut s’en délivrer, mais, plus fort qu’elle, il ne lâchait pas prise et continuait, la voix haletante :
– Ne me repousse pas… c’est absurde… c’est fou… Tu sais bien que je suis capable de tout… Alors ?… La croix, c’est horrible… la mort de ton fils sous tes yeux… est-ce cela que tu veux ?… Accepte l’inévitable… Vorski te sauvera… Vorski te fera la vie la plus belle… Ah ! comme tu me hais !… Mais, soit, je consens à ta haine… je l’aime, ta haine… j’aime ta bouche méprisante… je l’aime plus que si elle se donnait d’elle-même…
Il se tut. C’était entre eux la lutte implacable. Les bras de Véronique se raidissaient vainement contre l’étreinte de plus en plus étroite. Elle faiblissait, impuissante et vouée à la défaite. Ses genoux vacillaient. En face d’elle, tout près, les yeux de Vorski paraissaient remplis de sang, et elle respira l’haleine du monstre.
Alors, épouvantée, elle mordit à pleines dents et profitant d’une seconde de désarroi, se dégageant par un effort suprême, elle recula d’un bond, sortit son revolver et, coup sur coup, tira.
Les deux balles sifflèrent aux oreilles de Vorski et firent voler des éclats de mur derrière lui. Elle avait tiré trop vite, au hasard.
– Ah ! la garce ! hurla-t-il. Un peu plus, j’y étais.
Déjà il l’avait empoignée à bras-le-corps, et, d’un mouvement irrésistible, il la ploya, la renversa et l’étendit sur un divan. Prenant ensuite une corde dans sa poche, il la lia solidement et brutalement. Il y eut un instant de répit et de silence. Vorski essuya son front couvert de sueur, puis il se versa un grand verre de vin qu’il avala d’un coup.
– Ça va mieux, dit-il en posant le pied sur sa victime, et tout est bien ainsi, avoue-le. Chacun est à sa place, la belle, toi ficelée comme une proie, et moi debout et te foulant à ma guise. Hein ! on ne rigole plus maintenant. On commence à comprendre que l’affaire est sérieuse. Oh ! ne crains rien, bougresse, Vorski n’est pas de ceux qui abusent d’une femme. Non, non, ce serait jouer avec le feu et brûler cette fois d’un désir qui me tuerait. Pas si bête ! Comment t’oublier après ? Une seule chose peut me donner l’oubli et la paix : ta mort. Et, puisqu’on s’entend là-dessus, tout va bien. Car c’est convenu, n’est-ce pas, tu veux mourir ?
– Oui, dit-elle avec la même fermeté.
– Et tu veux que ton fils meure ?
– Oui, dit-elle.
Il se frotta les mains.
– Parfait, nous sommes d’accord, et le temps des paroles insignifiantes est passé. Restent les vraies paroles, celles qui comptent, car tu admets bien que jusqu’ici tout ce que j’ai dit n’est que du verbiage, hein ? de même que toute la première partie de l’aventure, dont tu fus témoin à Sarek, n’est que jeu d’enfant. Le véritable drame commence, puisque tu y es mêlée par le cœur et par la chair, et c’est le plus terrifiant, ma jolie. Tes beaux yeux ont pleuré, mais ce sont des larmes de sang qu’on leur demande, pauvre chérie. Que veux-tu ? Encore une fois, Vorski n’est pas cruel. Il obéit, et le destin s’acharne après toi. Tes larmes ? billevesées ! Il faut que tu pleures mille fois plus qu’une autre. Ta mort ? baliverne ! Il faut que tu meures mille morts avant de mourir pour de bon. Il faut que ton pauvre cœur saigne comme jamais n’a saigné le plus pauvre cœur de femme et de mère. Es-tu prête, Véronique ? Tu vas entendre vraiment des paroles cruelles que suivront peut-être des paroles plus cruelles. Ah ! le destin ne te gâte pas, ma jolie…
Un second verre de vin qu’il vida de la même façon gloutonne, puis il s’assit contre elle, et, se baissant, lui dit presque à l’oreille :
– Écoute, chérie, j’ai une petite confession à te faire. Avant de te rencontrer dans la vie, j’étais marié… Oh ! ne te fâche pas ! il y a pour une épouse des catastrophes plus grandes et, pour un mari, de plus grands crimes que la bigamie. Or, de cette première épouse, j’ai eu un fils… un fils que tu connais, je crois, pour avoir échangé avec lui quelques propos aimables dans le souterrain des cellules… Un vrai chenapan, entre nous, que cet excellent Raynold, un garnement de la pire espèce, en qui j’ai l’orgueil de retrouver, portés au maximum, quelques-uns de mes meilleurs instincts et quelques-unes de mes qualités maîtresses. C’est un second moi-même, mais qui me dépasse déjà, et qui par moments me fait peur. Tudieu, quel démon ! À son âge – un peu plus de quinze ans -, j’étais un ange à côté de lui. Or, il arrive que ce gaillard-là doit entrer en lutte avec mon autre fils, avec notre cher François. Oui, telle est la fantaisie du destin, qui, une fois de plus, commande, et de qui, une fois de plus, je suis l’interprète clairvoyant et subtil. Bien entendu, il ne s’agit pas d’une lutte longue et quotidienne. Au contraire… quelque chose de court, de violent, de définitif, un duel par exemple. C’est cela, un duel, tu as compris, un duel sérieux… Pas une empoignade qui se termine par des égratignures… non, non, mais ce qu’on appelle un duel à mort, puisqu’il faut qu’un des deux adversaires reste sur le terrain, qu’il y ait un vainqueur et un vaincu, bref un vivant et un mort.
Véronique avait un peu tourné la tête, et elle vit qu’il souriait. Jamais encore elle n’avait senti plus exactement la folie de cet homme qui riait à la pensée d’une lutte mortelle entre deux enfants qui tous deux étaient ses fils. Tout cela était si extravagant que Véronique n’en souffrait pour ainsi dire pas. Cela se passait en dehors des limites de la souffrance.
– Il y a mieux, Véronique, dit-il, en prononçant allégrement chaque syllabe… Il y a mieux… Oui, le destin a imaginé un raffinement auquel je répugne, mais que je dois exécuter en fidèle serviteur. Il a imaginé que tu devais assister à ce duel… Parfaitement, toi, la maman de François, il faut que tu le voies combattre. Et, ma foi, je me demande s’il n’y a pas, sous cette apparente méchanceté, une grâce qu’on te fait… mettons que ce soit par mon entremise, veux-tu ? et que je t’accorde de moi-même cette faveur inespérée, je dirai même injuste, car enfin, si Raynold est plus robuste et plus exercé que François, et si, logiquement, celui-ci doit succomber, quel supplément d’audace et de force pour lui de savoir qu’il combat sous les yeux de sa mère ! C’est un paladin qui mettra tout son orgueil à vaincre. C’est un fils dont la victoire sauvera sa mère… du moins le croit-il ! En vérité, l’avantage est trop grand, et tu peux me remercier, Véronique, si ce duel, j’en suis sûr, ne te donne pas un battement de cœur de plus… À moins que… à moins que je n’aille jusqu’au bout du programme infernal… Ah ! alors, ma pauvre petite…
Il l’empoigna de nouveau et, la dressant devant lui, figure contre figure, il lui dit dans un accès de fureur subite :
– Alors, tu ne cèdes pas ?
– Non, non, cria-t-elle.
– Tu ne céderas jamais ?
– Jamais ! jamais ! jamais ! répéta-t-elle avec une force croissante.
– Tu me hais plus que tout ?
– Je te hais plus que je n’aime mon fils.
– Tu mens ! tu mens ! grinça-t-il… Tu mens ! Rien n’est au-dessus de ton fils…
– Ma haine contre toi, oui !
Toute la révolte, toute l’exécration de Véronique, contenues jusqu’ici, éclataient, et, quoi qu’il en pût advenir, elle lui lança en pleine face :
– Je te hais ! Je te hais ! Que mon fils meure sous mes yeux, que j’assiste à son agonie, tout plutôt que l’horreur de ta vue et de ta présence. Je te hais ! Tu as tué mon père ! Tu es un assassin immonde… un détraqué imbécile et barbare, un maniaque du crime… je te hais…
Il la souleva d’un effort, la porta vers la fenêtre, et la jeta sur le sol en bégayant :
– À genoux ! à genoux ! Le châtiment commence. On se moque de moi, la bougresse ? Eh bien tu vas voir !
Il la ploya sur les deux genoux, puis, la poussant contre le mur inférieur et ouvrant la croisée, il lui fixa la tête aux barreaux du balcon par des liens qui passaient autour du cou et sous les bras. Enfin il la bâillonna d’un foulard.
– Et maintenant, regarde ! cria-t-il… Le rideau va se lever ! Le petit François dans ses exercices ! Ah ! tu me hais !… Ah ! tu aimes mieux l’enfer qu’un baiser de Vorski ! Eh bien, ma chérie, tu vas en goûter de l’enfer, et je t’annonce un petit divertissement, tout entier de ma composition, et qui n’est pas banal. Et puis, tu sais, rien à faire, maintenant. La chose est irrévocable. Tu aurais beau me supplier et crier grâce… trop tard ! Le duel, puis la croix, voilà l’affiche. Fais ta prière, Véronique, et invoque le ciel. Appelle au secours, si ça t’amuse. Tiens, je sais que ton gosse attend un sauveur, un professionnel des coups de théâtre, un don Quichotte de l’aventure. Qu’il vienne celui-là ! Vorski le recevra comme il le mérite. Qu’il vienne ! Tant mieux ! On rigolera. Et que les dieux eux-mêmes se mettent de la partie, et qu’ils prennent ta défense ! je m’en moque. Ce n’est plus leur affaire, c’est la mienne. Il ne s’agit plus de Sarek, et du trésor, et du grand secret, et de tous les trucs de la Pierre-Dieu ! Il s’agit de moi ! Tu as craché sur Vorski, et Vorski se venge. Il se venge ! C’est l’heure magnifique. Quelle volupté ! Faire le mal comme d’autres font le bien, à pleines mains ! Faire le mal ! Tuer, torturer, briser, supprimer, dévaster !… Ah ! la joie féroce, être un Vorski ! …
Il trépignait à travers la pièce, frappait le parquet et bousculait les meubles. Ses yeux hagards cherchaient autour de lui. Tout de suite il eût voulu commencer l’ouvre de destruction, étrangler quelque victime, donner du travail à ses doigts avides, exécuter les ordres incohérents de son imagination de forcené.
Soudain, il tira son revolver, et bêtement, stupidement, lança des balles dans les glaces, creva des tableaux et cassa les vitres des fenêtres.
Et, toujours gesticulant, gambadant, sinistre et macabre, il ouvrit la porte et s’éloigna en vociférant :
– Vorski se venge ! Vorski va se venger !
Chapitre 2 – La montée du Golgotha

Vingt ou trente minutes s’écoulèrent. Véronique demeurait seule. Les cordes entraient dans sa chair et les barreaux du balcon meurtrissaient son front. Le bâillon l’étouffait. Ses genoux, pliés en deux et ramenés sous elle, portaient tout le poids de son corps. Position intolérable, martyre ininterrompu… Pourtant, si elle souffrait, elle n’en avait pas l’impression très nette. Sa souffrance physique restait en dehors de sa conscience, et elle avait éprouvé déjà de telles souffrances morales, que cette épreuve suprême n’éveillait pas sa sensibilité assoupie.
Elle ne pensait guère. Parfois elle disait : « Je vais mourir », et elle goûtait déjà le repos du néant, comme on goûte par avance, au cours d’une tempête, le grand calme du port. De l’instant présent jusqu’au dénouement qui la libérerait, il se passerait certes des choses atroces, mais son cerveau refusait de s’y arrêter, et le sort de son fils, en particulier, ne lui arrachait que des idées brèves, qui se dissipaient aussitôt.
Au fond, et sans que rien pût l’éclairer sur son état d’esprit, elle espérait un miracle. Ce miracle se produirait-il chez Vorski ? Incapable de générosité, le monstre n’hésiterait-il pas, tout de même, devant le plus inutile des forfaits ? Un père ne tue pas son fils, ou du moins faut-il qu’un tel acte soit amené par des raisons impérieuses, et, des raisons, Vorski n’en avait aucune contre un enfant qu’il ne connaissait point et qu’il ne pouvait haïr que d’une haine factice.
Cet espoir du miracle berçait sa torpeur. Tous les bruits dont la maison résonnait, bruits de discussions, bruits de pas précipités, lui semblaient indiquer, plutôt que les préparatifs des événements annoncés, le signal d’interventions qui ruineraient tous les plans de Vorski. Son bien-aimé François n’avait-il pas dit que rien ne pourrait plus les séparer l’un de l’autre, et qu’à l’instant où tout leur paraîtrait perdu ils devraient garder toute leur foi ?
– Mon François, répétait-elle, mon François, tu ne mourras pas… nous nous reverrons… tu me l’as promis.
Dehors, un ciel bleu, tacheté de quelques nuées menaçantes, s’étendait au-dessus des grands chênes. Devant elle, par-delà cette même fenêtre où son père lui était apparu, au milieu de la pelouse qu’elle avait traversée avec Honorine, le jour de son arrivée, un emplacement avait été récemment défriché et couvert de sable, comme une arène. Était-ce donc là que son fils se battrait ? Elle en eut l’intuition brusque, et son cœur se serra.
– Oh ! pardon, mon François, dit-elle, pardon… Tout cela, c’est le châtiment des fautes que j’ai commises… autrefois. C’est l’expiation… Le fils expie pour la mère… Pardon… Pardon…
À ce moment, une porte s’ouvrit au rez-de-chaussée et des voix montèrent du perron. Parmi ces voix, elle reconnut celle de Vorski.
– Alors, disait-il, c’est convenu ? Nous allons chacun de notre côté, vous deux à gauche, moi à droite. Vous prenez ce gosse avec vous, moi je prends l’autre, et on se rencontre au lieu du tournoi. Vous êtes, comme qui dirait, les témoins du premier, moi du second, de sorte que toutes les règles sont respectées.
Véronique ferma les yeux, car elle ne voulait pas voir son fils, maltraité sans doute, mené au combat comme un esclave. Elle perçut le double craquement des pas qui suivaient les deux avenues circulaires. L’immonde Vorski riait et pérorait.
Les groupes tournèrent et s’avancèrent en sens opposé.
– N’approchez pas davantage, ordonna Vorski. Que les deux adversaires prennent place. Halte-là, tous les deux. Bien. Et pas un mot, n’est-ce pas ? Celui qui parlerait serait abattu sans pitié par moi. Vous êtes prêts ? Marchez.
Ainsi donc la chose affreuse commençait. Selon la volonté de Vorski, le duel allait se dérouler devant la mère, et, devant elle, le fils allait combattre. Comment aurait-elle pu ne pas regarder ? Elle ouvrit les yeux.
Aussitôt elle les vit tous les deux s’empoignant et se repoussant. Mais ce qu’elle vit, elle ne le comprit pas tout de suite, ou du moins, elle n’en comprit pas la signification exacte. Elle apercevait bien les deux enfants, mais lequel était François et lequel était Raynold ?
– Ah ! balbutia-t-elle, c’est atroce… Non, cependant, je me trompe… il n’est pas possible…
Elle ne se trompait pas. Les deux enfants portaient les mêmes costumes, mêmes culottes courtes de velours, mêmes chemises de flanelle blanche, mêmes ceintures de cuir. Mais ils avaient tous les deux la tête enveloppée dans une écharpe de soie rouge, crevée de deux trous, comme des cagoules, à l’endroit des yeux.
Lequel était François ? Lequel était Raynold ?
Alors elle se souvint de la menace inexplicable de Vorski. C’est cela qu’il avait appelé l’exécution intégrale du programme élaboré par lui, c’est à cela qu’il faisait allusion en parlant d’un divertissement de sa composition. Non seulement le fils se battait sous les yeux de la mère, mais elle ignorait lequel était son fils.
Raffinement infernal. Vorski l’avait dit lui-même. Aucune douleur ne pouvait ajouter davantage à la douleur de Véronique.
Au fond, le miracle qu’elle avait espéré, il était en elle et dans l’amour qu’elle portait à son fils. Son fils se battant en face d’elle, elle était sûre que son fils ne pourrait pas mourir. Elle le protégerait contre les coups et contre les ruses de l’ennemi. Elle ferait dévier le poignard et détournerait la mort de la tête adorée. Elle lui insufflerait l’énergie indomptable, la volonté d’agression, la force qui ne se fatigue point, l’esprit qui prévoit et qui saisit la minute favorable. Mais maintenant que l’un et l’autre étaient voilés, sur lequel exercer la bonne influence ? Pour qui prier ? Contre qui s’insurger ?
Elle ne savait rien. Aucun indice ne pouvait la renseigner. L’un d’eux était plus grand, plus mince et d’allure plus souple. Était-ce François ? L’autre était plus trapu, plus robuste et plus lourd d’aspect. Était-ce Raynold ? Elle n’aurait pu le dire. Seul un coin de figure, une expression même fugitive, lui eût révélé la vérité. Mais comment pénétrer à travers l’impénétrable masque ?
Et la lutte se continua, plus effrayante pour elle que si elle avait vu son fils à visage découvert.
– Bravo ! cria Vorski, applaudissant une attaque.
Il semblait suivre le duel en amateur, avec l’affectation d’impartialité d’un dilettante qui juge des coups et qui souhaite avant tout que le meilleur l’emporte. Cependant, c’était l’un de ses fils qu’il avait condamné à mort.
En face se tenaient les deux complices, figures de brutes, à crânes également pointus, à gros nez chevauchés de lunettes, l’un d’une maigreur extrême, l’autre aussi maigre, mais gonflé d’un ventre en forme d’outre pleine. Ils n’applaudissaient pas, eux, et demeuraient indifférents, peut-être même hostiles au spectacle qu’on leur imposait.
– Parfait ! approuva Vorski. Bonne riposte ! Ah ! vous êtes de rudes gaillards, et je me demande à qui décerner la palme.
Il se démenait autour des adversaires et les excitait d’une voix rauque où Véronique, se souvenant de certaines scènes du passé, crut reconnaître l’effet de l’alcool. Pourtant, elle s’efforçait, la malheureuse, de tendre vers lui ses mains attachées et elle gémissait, sous son bâillon.
– Grâce ! Grâce ! je ne peux plus… Ayez pitié !
Il était impossible que le supplice durât davantage. Son cœur battait avec une telle violence qu’elle en était toute secouée et elle allait défaillir lorsqu’il se produisit un incident qui la ranima. L’un des deux enfants, après un corps à corps assez rude, avait fait un saut en arrière et rapidement bandait son poignet droit d’où coulaient quelques gouttes de sang ; il parut à Véronique qu’elle avait vu entre les mains de celui-là le petit mouchoir rayé de bleu dont son fils se servait.
Sa conviction fut immédiate et irrésistible. L’enfant – c’était le plus mince et le plus souple avait plus d’élégance que l’autre, plus de distinction, des attitudes plus harmonieuses.
– C’est François… murmura-t-elle… Oui, oui, c’est lui… C’est toi, n’est-ce pas, mon chéri ?… Je te reconnais… L’autre est vulgaire et lourd… C’est toi, mon chéri… Ah ! mon François… mon François adoré ! …
De fait, si tous deux se battaient avec un acharnement égal, celui-là mettait dans son effort moins de fougue sauvage et d’emportement aveugle. On eût dit qu’il cherchait moins à tuer qu’à blesser, et que ses attaques visaient plutôt à le préserver lui-même contre la mort qui le guettait. Véronique s’en alarma, et elle balbutiait, comme s’il eût pu l’entendre :
– Ne le ménage pas, mon chéri ! C’est un monstre, lui aussi… Ah ! mon Dieu, si tu es généreux, tu es perdu. François, François, attention !
L’éclair du poignard avait brillé sur la tête de celui qu’elle appelait son fils, et, sous son bâillon, elle avait crié pour l’avertir. François ayant évité le coup, elle fut persuadée que son cri était parvenu jusqu’à lui, et elle continua instinctivement à le mettre en garde et à le conseiller.
– Repose-toi… Reprends haleine… Surtout ne le perds pas de vue… il prépare quelque chose… il va s’élancer… il s’élance ! Ah ! mon chéri, un peu plus il te blessait au cou. Méfie-toi, mon chéri, c’est un traître… toutes les ruses lui sont bonnes…
Mais elle sentait bien, la malheureuse mère, quoiqu’elle ne voulût pas encore se l’avouer, que celui-là qu’elle nommait son fils commençait à faiblir. Certains symptômes annonçaient moins de résistance, tandis que l’autre, au contraire, gagnait en ardeur et en puissance. François reculait. Il atteignit les limites de l’arène.
– Eh ! là, le gosse, ricana Vorski, tu ne vas pas prendre la poudre d’escampette ? Du nerf, que diable ! du jarret… Rappelle-toi les conditions fixées.
L’enfant s’élança avec une vigueur nouvelle, et ce fut à l’autre de reculer. Vorski battit des mains tandis que Véronique murmurait :
– C’est pour moi qu’il risque sa vie. Le monstre lui aura dit : « Le sort de ta mère dépend de toi. Si tu es vainqueur, elle est sauvée. » Et il a juré de vaincre. Il sait que je le regarde. Il devine ma présence. Il m’entend. Mon bien-aimé, sois béni.
C’était la dernière phase du duel. Véronique tremblait, épuisée par l’émotion et par des alternatives trop fortes d’espoir et d’angoisse. Une fois encore son fils perdit du terrain, une fois encore il bondit en avant. Mais dans l’étreinte suprême qui s’ensuivit il perdit l’équilibre et tomba à la renverse de telle façon que son bras droit resta engagé sous lui.
L’ennemi aussitôt s’abattit, lui écrasa la poitrine de son genou, et leva le bras. Le poignard étincela.
– Au secours ! au secours ! articula Véronique que son bâillon étranglait.
Elle se raidissait contre le mur sans souci des cordes qui la torturaient. Son front saignait, coupé par l’angle des barreaux, et elle sentait qu’elle allait mourir de la mort de son fils ! Vorski s’était approché et ne bougeait plus, la figure implacable.
Vingt secondes, trente secondes. De sa main gauche tendue, François arrêtait l’effort de l’ennemi. Mais le bras vainqueur pesait de plus en plus, la lame descendait, la pointe n’était plus qu’à quelques centimètres du cou.
Vorski se baissa. À ce moment, il se trouvait derrière Raynold, de sorte qu’il ne pouvait être vu ni de celui-ci ni de François, et il regardait avec une attention extrême, comme s’il eût eu le projet d’intervenir à tel instant précis. Mais intervenir en faveur de qui ? Son idée était-elle de sauver François ?
Véronique ne respirait plus, les yeux agrandis démesurément, suspendue entre la vie et la mort.
La pointe du poignard toucha le cou et dut piquer la chair, mais à peine, toujours retenue par l’effort contraire de François.
Vorski se courba davantage. Il dominait le corps à corps et ne quittait pas des yeux la pointe meurtrière. Soudain il tira de sa poche un canif qu’il ouvrit et il attendit. Quelques secondes encore s’écoulèrent. Le poignard continuait à descendre. Alors, brusquement, il tailla l’épaule de Raynold avec la lame du canif.
L’enfant poussa un cri de douleur. Tout de suite son étreinte se desserra et, en même temps, François libéré, son bras droit dégagé se dressant à demi, reprenait l’offensive, et, sans apercevoir Vorski, sans comprendre ce qui s’était passé, dans un élan instinctif de tout son être échappé à la mort et révolté contre l’agresseur, il frappa en plein visage. Raynold à son tour tomba comme une masse.
Tout cela n’avait certes pas duré plus de dix secondes. Mais le coup de théâtre fut si imprévu et bouleversa Véronique à un tel point que la malheureuse, ne comprenant plus, ne sachant pas si elle devait se réjouir, croyant plutôt qu’elle s’était trompée et que le véritable François venait de mourir, assassiné par Vorski, s’affaissa sur elle-même et perdit connaissance.
Du temps et du temps passa. Peu à peu, quelques sensations s’imposaient à Véronique. Elle entendit la pendule qui frappait quatre fois et elle dit :
– Voici deux heures que François est mort. Car c’est bien lui qui est mort…
Elle ne doutait point que le duel n’eût fini de la sorte. Vorski n’aurait jamais permis que François fût vainqueur et que son fils à lui succombât. Et ainsi c’était contre son pauvre enfant qu’elle avait fait des vœux et pour le monstre qu’elle avait prié !
– François est mort, répéta-t-elle. Vorski l’a tué…
À ce moment, la porte fut poussée, et la voix de Vorski résonna.
Il entra, la marche mal assurée.
– Mille excuses, chère madame, mais je crois que Vorski s’est endormi. La faute à votre papa, Véronique ! Il cachait dans sa cave un sacré vin de Saumur que Conrad et Otto ont découvert et qui m’a quelque peu éméché ! Mais ne pleurez pas, on va rattraper le temps perdu… D’ailleurs, il faut qu’à minuit tout soit réglé. Alors…
Il s’était approché, et il se récria :
– Comment ! ce coquin de Vorski vous avait laissée attachée ? Quelle brute que ce Vorski ! Et comme vous devez être mal à l’aise ! Sacrédieu, ce que vous êtes pâle ! Eh ! dites donc, vous n’êtes pas morte ? Ce ne serait pas une blague à nous faire !
Il saisit la main de Véronique, qui se dégagea vivement.
– À la bonne heure ! On le déteste toujours, son petit Vorski. Alors tout va bien, et il y a de la ressource. Vous irez jusqu’au bout, Véronique.
Il prêta l’oreille.
– Quoi ? Qui est-ce qui m’appelle ? C’est toi, Otto ? Monte donc. Et alors, Otto, qu’est-ce qu’il y a de neuf ? J’ai dormi, tu sais. Ce sacré petit vin de Saumur…
Otto, l’un des deux complices, entra en courant. C’était celui dont le ventre bombait si étrangement.
– Ce qu’il y a de neuf ? s’exclama-t-il. Voici. J’ai vu quelqu’un dans l’île.
Vorski se mit à rire.
– Tu es gris, Otto… Ce sacré petit vin de Saumur…
– Je ne suis pas gris… j’ai vu… et Conrad a vu également.
– Oh ! oh ! fit Vorski, plus sérieux, si Conrad était avec toi ! Et qu’est-ce que vous avez vu ?
– Une silhouette blanche qui s’est dissimulée à notre approche.
– Où était-ce ?
– Entre le village et les landes, dans un petit bois de châtaigniers.
– Donc, de l’autre côté de l’île ?
– Oui.
– Parfait. Nous allons prendre nos précautions.
– Comment ? ils sont peut-être plusieurs…
– Ils seraient dix que ça n’y changerait rien. Où est Conrad ?
– Près de la passerelle que nous avons établie à la place du pont brûlé. Il surveille de là.
– Conrad est un malin. L’incendie du pont nous avait retenus de l’autre côté, l’incendie de la passerelle produira le même obstacle. Véronique, je crois bien qu’on vient à ton secours… le miracle attendu… l’intervention espérée… Trop tard, belle chérie.
Il détacha les liens qui la fixaient au balcon, la porta sur le canapé, et desserra un peu le bâillon.
– Dors, ma fille, repose-toi le plus que tu peux. Tu n’es encore qu’à moitié route du Golgotha, et la fin de la montée sera rude.
Il s’éloigna en plaisantant, et Véronique entendit quelques phrases, échangées par les deux hommes, qui lui montrèrent qu’Otto et Conrad n’étaient que des comparses ignorants de l’affaire.
– Qui est donc cette malheureuse que vous persécutez ? demanda Otto.
– Ça ne te regarde pas.
– Cependant, Conrad et moi nous voudrions bien être un peu renseignés.
– Pourquoi, mon Dieu ?
– Pour savoir.
– Conrad et toi, vous êtes deux idiots, répondit Vorski. Quand je vous ai pris à mon service et que je vous ai fait évader avec moi, je vous ai dit de mes projets tout ce que je pouvais vous en dire. Vous avez accepté mes conditions. Tant pis pour vous ; il faut aller jusqu’au bout avec moi…
– Sinon ?
– Sinon, gare aux conséquences ! Je n’aime pas les lâcheurs…
D’autres heures s’écoulèrent. Plus rien maintenant, semblait-il à Véronique, ne pouvait la soustraire au dénouement qu’elle appelait de tous ses vœux. Elle ne souhaitait pas que se produisît l’intervention dont avait parlé Otto. En réalité, elle n’y songeait même point. Son fils était mort, et elle n’avait pas d’autre désir que de le rejoindre sans retard, fût-ce au prix du supplice le plus terrible. Que lui importait, d’ailleurs, ce supplice ? Il y a des limites aux forces de ceux que l’on torture et, ces limites, elle était si près de les atteindre que son agonie ne serait pas longue.
Elle se mit à prier. Une fois de plus, le souvenir de son passé s’imposait à son esprit, et la faute commise lui apparaissait comme la cause de tous les malheurs accumulés sur elle.
Et ainsi, tout en priant, épuisée, harassée, dans un état de dépression nerveuse qui la rendait indifférente à tout, elle s’abandonna au sommeil.
Le retour de Vorski ne la réveilla même pas. Il dut la secouer.
– L’heure est proche, ma petite. Fais ta prière.
Il parlait bas pour que ses acolytes ne pussent l’entendre, et, à l’oreille, il lui raconta des choses d’autrefois, des choses insignifiantes qu’il débitait d’une voix pâteuse. Enfin, il s’écria :
– Il fait encore trop jour. Otto, va donc fouiller le placard aux provisions. J’ai faim.
Ils se mirent à table, mais aussitôt Vorski se releva :
– Ne me regarde pas, ma petite. Tes yeux me gênent. Que veux-tu ? On a une conscience qui n’est pas bien chatouilleuse quand on est seul, mais qui s’agite quand un beau regard comme le tien pénètre jusqu’au fond de vous. Baisse tes paupières, ma jolie.
Il posa sur les yeux de Véronique un mouchoir qu’il noua derrière la tête. Mais cela ne suffisait pas, et il enveloppa toute la tête d’un rideau de tulle qu’il décrocha de la fenêtre et qu’il passa autour du cou. Puis il se rassit pour boire et pour manger.
Ils causèrent à peine tous les trois, et ne dirent pas un mot de leur expédition dans l’île, et non plus du duel de l’après-midi. D’ailleurs, c’étaient là des détails qui n’avaient pas d’intérêt pour Véronique, et qui, au cas où même elle y eût prêté attention, n’auraient pu l’émouvoir. Tout lui devenait étranger. Les mots parvenaient à son oreille, mais ne prenaient aucune signification exacte. Elle ne pensait plus qu’à mourir.
Quand la nuit fut venue, Vorski donna le signal du départ.
– Vous êtes donc toujours résolu ? demanda Otto, d’une voix où il y avait quelque hostilité.
– Plus que jamais. Pourquoi cette question ?
– Pour rien… Mais tout de même…
– Tout de même ?
– Eh bien, autant le dire, c’est une besogne qui ne nous plaît qu’à moitié.
– Pas possible ! Et tu t’en aperçois maintenant, mon bonhomme, après avoir suspendu en rigolant les sœurs Archignat !
– J’étais ivre ce jour-là. Vous nous aviez fait boire.
– Eh bien, saoule-toi, mon vieux. Tiens, voilà le flacon de cognac. Remplis ta gourde, et fiche-nous la paix… Conrad, tu as préparé le brancard ?…
Il se retourna vers sa victime.
– Une attention pour toi, ma chérie… deux vieilles échasses de ton gosse, que l’on a réunies par des sangles… Pratique et confortable…
Vers huit heures et demie, le cortège sinistre se mettait en marche. Vorski prenait la tête, une lanterne à la main. Les complices portaient la civière.
Les nuages, qui menaçaient dans l’après-midi, s’étaient accumulés et roulaient au-dessus de l’île, lourds et noirs. Rapidement les ténèbres descendaient. Il soufflait un vent d’orage qui faisait danser la bougie de la lanterne.
– Brrr, murmura Vorski, c’est lugubre… Une vraie soirée de Golgotha.
Il fit un écart et grogna en apercevant une petite masse noire qui déboulait à ses côtés.
– Qu’est-ce que c’est que ça ? Regarde donc… On dirait un chien…
– C’est le cabot de l’enfant, déclara Otto.
– Ah ! oui, le fameux Tout-Va-Bien ?… Il tombe à pic, l’animal. Tout va rudement bien, en effet !… Attends un peu, sale bête.
Il lui lança un coup de pied. Tout-Va-Bien l’esquiva, et, hors de portée, continua à accompagner le cortège en jetant à plusieurs reprises des aboiements sourds.
La montée était rude et, à tout moment, l’un des trois hommes, quittant l’allée invisible qui contournait la pelouse devant la façade principale et qui menait au rond-point du Dolmen-aux-Fées, s’embarrassait dans les ronces et dans les branches de lierre.
– Halte ! commanda Vorski. Soufflez un peu, mes gaillards. Otto, passe-moi la gourde. J’ai le cœur qui chavire.
Il but à longs traits.
À ton tour, Otto… Comment, tu refuses ? Qu’y a-t-il donc ?
Je pense qu’il y a des gens dans l’île, qui sûrement nous cherchent.
– Qu’ils continuent donc à nous chercher !
– Et s’ils viennent en bateau, et qu’ils montent ce sentier de la falaise, par où la femme et l’enfant voulaient s’enfuir ce matin, et que nous avons trouvé ?
– Nous avons à craindre une attaque par terre et non par mer. Or, la passerelle est brûlée. Plus de communication.
– À moins qu’ils ne découvrent l’entrée des cellules, aux Landes-Noires, et qu’ils suivent le tunnel jusqu’ici ?
– L’ont-ils découverte, cette entrée ?
– Je n’en sais rien.
– Eh bien, en admettant qu’ils la découvrent, n’avons-nous pas, depuis tantôt, bouché l’issue de ce côté, démoli l’escalier, mis tout sens dessus dessous ? Pour déboucher, il leur faudrait bien une bonne demi-journée. Or, à minuit, tout sera fini, et, au petit jour, nous serons loin de Sarek.
– Ce sera fini… ce sera fini… c’est-à-dire que nous aurons un crime de plus sur la conscience. Mais…
– Mais, quoi ?
– Le trésor ?
– Ah ! le trésor, voilà le grand mot lâché, le trésor, c’est ça qui te taquine, n’est-ce pas, brigand ? Eh bien, rassure-toi, c’est comme si tu avais dans ta poche la part qui te revient.
– Vous en êtes sûr ?
– Si j’en suis sûr ! Crois-tu donc que c’est de gaieté de cœur que je reste ici et que j’accomplis toute cette sale besogne ?
Ils se remirent en marche. Au bout d’un quart d’heure, quelques gouttes de pluie tombaient. Il y eut un coup de tonnerre. L’orage semblait encore lointain.
Ils achevèrent difficilement l’âpre montée, et Vorski dut aider ses compagnons.
– Enfin, dit-il, nous y sommes. Otto, passe-moi la gourde… Bien… Merci…
Ils avaient déposé leur victime au pied du chêne, dont les branches inférieures étaient coupées. Un jet de lumière éclaira l’inscription V. d’H. Vorski ramassa une corde, apportée d’avance, et dressa une échelle contre l’arbre.
– Nous allons procéder comme pour les sœurs Archignat, dit-il. Je vais enrouler la corde autour de la branche maîtresse que nous avons laissée. Ça nous servira de poulie.
Il s’interrompit et fit un saut de côté. Quelque chose d’anormal venait de se produire, Il murmura :
– Quoi ? Qu’y a-t-il ? Vous avez entendu ce sifflement ?
– Oui, fit Conrad, ça m’a frôlé l’oreille. On croirait un projectile.
– Tu es fou.
– Moi aussi, dit Otto, j’ai entendu, et ça m’a tout l’air d’avoir frappé l’arbre.
– Quel arbre ?
– Le chêne, parbleu c’est comme si on avait tiré sur nous.
– Il n’y a pas eu de détonation.
– Alors, une pierre, une pierre qui aurait atteint le chêne.
– Facile à vérifier, fit Vorski.
Il tourna sa lanterne, et, tout de suite, lâcha un juron.
– Sacrédieu ! regardez là… sous l’inscription…
Ils regardèrent. À l’endroit qu’il indiquait, une flèche était fichée dont les plumes vibraient encore.
– Une flèche ! articula Conrad, est-ce possible ? Une flèche ?
Et Otto bredouilla :
– Nous sommes perdus. C’est bien nous qu’on a visés.
– Celui qui nous a visés n’est pas loin, observa Vorski. Ouvrez l’œil… on va chercher…
Il projeta circulairement un jet de lumière dans les ténèbres environnantes.
– Arrêtez, dit vivement Conrad… Un peu plus à droite… Vous voyez ?
– Oui… oui… je vois.
À quarante pas d’eux, au-delà du chêne tronqué par la foudre et dans la direction du Calvaire-Fleuri, on apercevait quelque chose de blanc, une silhouette qui tâchait, du moins pouvait-on le croire, de se dissimuler derrière un groupe d’arbustes.
– Pas un mot, pas un geste, ordonna Vorski… rien qui puisse lui faire supposer que nous l’avons découvert. Conrad, tu vas m’accompagner. Toi, Otto, reste ici, revolver au poing, fais bonne garde. Si on tente d’approcher et de délivrer la dame, deux coups de feu, et nous rappliquons au galop. C’est compris ?
– Compris.
Il se pencha sur Véronique et défit un peu le voile. Les yeux et la bouche étaient toujours cachés sous leurs bandeaux. Elle respirait mal, le pouls était faible et lent.
– Nous avons le temps, murmura-t-il, mais il faut se hâter si on veut qu’elle meure selon ce qui a été résolu. En tout cas, elle ne semble pas souffrir… Elle n’a plus conscience de rien…
Vorski déposa sa lanterne, puis doucement, suivi de son acolyte, et tous deux choisissant les endroits où l’ombre était le plus dense, il se glissa vers la silhouette blanche.
Mais il ne tarda pas à se rendre compte, d’une part, que cette silhouette, qui paraissait immobile, se déplaçait en même temps que lui, de sorte que l’intervalle restait le même entre eux, et, d’autre part, qu’elle était escortée d’une petite silhouette noire qui gambadait à ses côtés.
– C’est ce sale cabot ! grogna Vorski.
Il activa l’allure la distance ne diminua pas. Il courut la silhouette courut également. Et, le plus étrange, c’est qu’on n’entendait aucun bruit de feuilles remuées ou de sol foulé par la course de ce mystérieux personnage.
– Sacrédieu ! jura Vorski, il se moque de nous. Si on tirait dessus, Conrad ?
– Trop loin. Les balles ne l’atteindraient pas.
– Cependant, quoi ! nous n’allons pourtant pas…
L’inconnu les conduisit vers la pointe de l’île, puis descendit jusqu’à l’issue du tunnel, passa près du Prieuré, longea la falaise occidentale, et atteignit la passerelle dont quelques planches fumaient encore. Puis il bifurqua, repassa de l’autre côté de la maison et monta la pelouse.
De temps à autre, le chien aboyait joyeusement.
Vorski ne dérageait pas. Quels que fussent ses efforts, il ne gagnait pas un pouce de terrain, et la poursuite durait depuis un quart d’heure. Il finit par invectiver l’ennemi.
– Arrête donc, si tu n’es pas un lâche ! … Qu’est-ce que tu veux ? Nous attirer dans un piège ? Pour quoi faire ?… Est-ce la dame que tu veux sauver ? Dans l’état où elle est, ça ne vaut pas la peine. Ah ! bougre de coquin, si je pouvais te tenir !
Soudain Conrad le saisit par un pan de son vêtement.
– Qu’y a-t-il Conrad ?
– Regardez. On dirait qu’il ne bouge plus.
De fait, pour la première fois, la silhouette blanche se distinguait, de plus en plus précise dans les ténèbres, et l’on pouvait apercevoir, entre les feuilles d’un taillis, l’attitude qu’elle gardait à la minute actuelle, les bras un peu ouverts, le dos voûté, les jambes ployées et comme croisées sur le sol.
– Il a dû tomber, déclara Conrad.
Vorski, s’étant avancé, cria :
– Dois-je tirer, canaille ? Je te tiens au bout de mon canon. Lève les bras ou je fais feu.
Aucun mouvement.
– Tant pis pour toi Si tu fais la mauvaise tête, tu y passes. Je compte trois fois et je tire.
Il marcha jusqu’à vingt mètres de la silhouette et compta, le bras tendu :
– Une… deux… Tu es prêt, Conrad ? Tirons, vas-y.
Les deux balles partirent.
Là-bas il y eut un cri de détresse.
La silhouette parut s’affaisser. Les deux hommes bondirent en avant.
– Ah ! tu y es, coquin tu vas voir un peu de quel bois se chauffe Vorski ! Ah ! chenapan, tu m’as assez fait courir ! ton compte est bon.
À quelques pas, il ralentit, par crainte d’une surprise. L’inconnu ne bougeait pas, et Vorski put constater, de plus près, qu’il avait l’apparence inerte et déformée d’un homme mort, d’un cadavre. Il n’y avait donc plus qu’à sauter sur lui. C’est ce que fit Vorski, en plaisantant :
– Bonne chasse, Conrad. Ramassons le gibier.
Mais il fut très étonné, en ramassant le gibier, de ne saisir entre les mains qu’une proie en quelque sorte impalpable, et qui se composait somme toute d’une simple tunique au-dessous de laquelle il n’y avait plus personne, le possesseur de cette tunique ayant pris la fuite à temps, après l’avoir accrochée aux épines d’un fourré. Quant au chien, il avait disparu.
– Sacrédieu de sacrédieu ! proféra Vorski, il nous a roulés, le brigand ! Mais, que diable, pourquoi ?
Exhalant sa fureur de la manière stupide qui lui était familière, il piétinait l’étoffe, quand une pensée le heurta.
– Pourquoi ? Mais, sacrédieu, je le disais tout à l’heure… un piège… un truc pour nous éloigner de la dame pendant que des amis à lui attaquent Otto. Ah ! quel idiot je fais !
Il se remit en route à travers l’obscurité et, dès qu’il put discerner le Dolmen, il appela :
– Otto ! Otto !
– Halte ! Qui est là ? répondit Otto d’une voix effrayée.
– C’est moi… Crédieu, ne tire pas !
– Qui est là ? Vous ?
– Eh ! oui, moi, imbécile.
– Mais les deux coups de feu ?
– Une erreur… on te racontera…
Il était arrivé près du chêne, et, tout de suite, saisissant la lanterne, il en projeta la lueur sur sa victime. Elle n’avait pas bougé, étendue contre le pied de l’arbre et la tête enveloppée de son voile.
– Ah ! fit-il, je respire. Crédieu, que j’ai eu peur !
– Peur de quoi ?
– Qu’on ne nous l’enlève, parbleu !
– Eh bien, et moi, n’étais-je pas là ?
– Toi ! toi ! tu n’es pas plus brave qu’un autre… et si l’on t’avait attaqué…
– J’aurais toujours tiré… vous auriez entendu le signal.
– Est-ce qu’on sait ! Enfin, il ne s’est rien passé ?
– Rien du tout.
– La dame ne s’est pas trop agitée ?
– Au début, oui. Elle se plaignait en gémissant sous son capuchon, tellement que j’en étais à bout de patience.
– Mais après ?
– Oh ! après… ça n’a guère duré… d’un bon coup de poing je l’ai étourdie.
– Ah ! la brute ! s’écria Vorski. Si tu l’as tuée, tu es un homme mort.
Vivement il s’accroupit, colla son oreille contre la poitrine de la malheureuse.
– Non, dit-il au bout d’un instant, le cœur bat encore… Mais ça ne durera peut-être pas longtemps. À l’œuvre, camarades. Dans dix minutes, il faut que tout soit fini.
Chapitre 3 – Eli, Eli, lamma sabacthani !

Les préparatifs ne furent pas longs, et Vorski s’y employa lui-même avec activité. Il appuya l’échelle contre le tronc de l’arbre, passa l’une des extrémités de la corde autour de sa victime et l’autre autour d’une des branches supérieures, et, juché au dernier échelon, il enjoignit à ses complices :
– Tenez, vous n’avez plus qu’à tirer. Mettez-la debout d’abord, et que l’un de vous la maintienne en équilibre.
Il attendit un moment. Mais, Otto et Conrad s’entretenant à voix basse, il s’exclama :
– Dites donc, vous pourriez vous hâter… d’autant que j’offre une cible un peu trop commode, si l’on s’avisait de m’envoyer une balle ou une flèche. Ça y est ?
Les deux acolytes ne répondirent pas.
– Eh bien, elle est raide celle-là ! Qu’y a-t-il encore ? Otto… Conrad…
Il sauta à terre et les rudoya.
– Vous en avez de bonnes tous les deux. Avec un pareil système, nous y serons encore demain matin… et tout sera manqué. Mais réponds donc, Otto.
Il lui colla la lumière sur le visage.
– Voyons, quoi ? serait-ce que tu refuses ? Faudrait le dire ! Et toi, Conrad ? On fait grève alors ?
Otto hocha la tête.
– Grève… c’est aller un peu loin. Mais Conrad et moi, nous ne serions pas fâchés d’avoir quelques explications.
– Des explications ? Et sur quoi, abruti ? Sur la dame qu’on exécute ? Sur l’un ou l’autre des deux gosses ? Inutile d’insister, camarades. Je vous l’ai dit en vous proposant l’affaire : « Marchez-vous les yeux fermés ? Il y aura une rude besogne à accomplir, beaucoup de sang à verser. Mais, au bout du compte, la forte somme. »
– C’est là toute la question, dit Otto.
– Précise, ahuri.
– C’est à vous de préciser et d’en revenir aux termes mêmes de notre accord. Quels sont-ils ?
– Tu les connais mieux que moi.
– Justement, c’est pour vous les remettre en mémoire que je vous demande de nous les répéter.
– Ma mémoire est fidèle. Le trésor pour moi, et sur le trésor un prélèvement de deux cent mille francs à vous partager.
– C’est ça, et ce n’est pas ça. Nous y reviendrons. Commençons par causer du fameux trésor. Voilà des semaines qu’on s’esquinte, que l’on vit dans le sang et dans le cauchemar de toutes sortes de crimes… et rien à l’horizon !
Vorski haussa les épaules.
– De plus en plus bête, mon pauvre Otto. Tu sais qu’il y avait d’abord un certain nombre de choses à accomplir. Elles le sont toutes, sauf une. Dans quelques minutes, celle-là le sera à son tour, et le trésor nous appartiendra.
– Qu’en savons-nous ?
– Crois-tu donc que j’aurais fait tout ce que j’ai fait si je n’avais pas été sûr du résultat… comme je suis sûr de vivre ? Tous les événements se sont déroulés dans un ordre inflexible et marqué d’avance. Le dernier se produira à l’heure dite, et m’ouvrira la porte.
– La porte de l’enfer, ricana Otto, ainsi que j’ai entendu Maguennoc l’appeler.
– Qu’on l’appelle de ce nom ou d’un autre, elle ouvre sur le trésor que j’aurai conquis.
– Soit, dit Otto, que la conviction de Vorski impressionnait, soit. Je veux croire que vous avez raison. Mais qui nous affirme que nous aurons notre part ?
– Vous aurez votre part, pour ce simple motif que la possession du trésor me fournira des richesses si fantastiques, que je n’irai pas me créer des ennuis avec vous pour une misère de deux cent mille francs.
Donc nous avons votre parole ?
– Évidemment.
– Votre parole que toutes les clauses de notre accord seront respectées ?
– Évidemment. Où veux-tu en venir ?
– À ceci, c’est que vous avez commencé à nous rouler de la façon la plus ignoble, en ne respectant pas l’une des clauses de cet accord.
– Hein ! Qu’est-ce que tu chantes ? Sais-tu bien à qui tu parles ?
– À toi, Vorski.
Vorski empoigna son complice.
– Qu’est-ce que c’est ! Tu oses m’insulter ! me tutoyer, moi, moi !
– Pourquoi pas, puisque tu m’as bien volé, toi ?
Vorski se contint et reprit, la voix frémissante :
– Parle et fais bien attention, mon petit, car tu joues un rude jeu. Parle.
– Voici, déclara Otto. En dehors du trésor, en dehors des deux cent mille francs, il était convenu entre nous – tu avais levé la main en guise de serment –, il était convenu que toute somme d’argent liquide trouvée par l’un de nous au cours de l’affaire serait partagée en deux : moitié pour toi, moitié pour Conrad et pour moi. Est-ce vrai ?
– C’est vrai.
– Alors, donne, fit Otto en tendant la main.
– Te donner quoi ? Je n’ai rien trouvé.
– Tu mens. Tandis qu’on expédiait les sœurs Archignat, tu as trouvé sur l’une d’elles, dans son corsage, le magot qu’on n’avait pas pu dénicher dans leur maison.
– En voilà une histoire ! dit Vorski, d’un ton où perçait l’embarras.
– C’est la pure vérité.
– Prouve-le.
– Sors donc le petit paquet ficelé que tu as épinglé là, à l’intérieur de ta chemise.
Et Otto toucha du doigt la poitrine de Vorski en ajoutant :
– Sors-le donc, le petit paquet, et aligne donc les cinquante billets de mille.
Vorski ne répondit pas. Il était stupéfait, comme un homme qui ne comprend rien à ce qui lui arrive et qui cherche vainement à deviner comment l’adversaire s’est procuré des armes contre lui.
– Tu avoues ? lui demanda Otto.
– Pourquoi pas ? répliqua-t-il. J’avais l’intention de régler le compte plus tard, en bloc.
– Règle-le tout de suite. C’est préférable.
– Et si je refuse ?
– Tu ne refuseras pas.
– Si, je refuse !
– En ce cas, Vorski… gare à toi !
– Qu’est-ce que je crains, vous n’êtes que deux.
– Nous sommes trois au moins.
– Où est le troisième ?
– Le troisième est un monsieur qui n’a pas l’air du premier venu, à ce que vient de me dire Conrad… bref, celui qui t’a roulé tout à l’heure, l’homme à la flèche et à la tunique blanche.
– Tu l’appellerais ?
– Parbleu !
Vorski sentit que la partie n’était pas égale. Les deux acolytes l’encadraient et le serraient fortement. Il fallait céder.
– Tiens, voleur ! tiens, bandit ! s’écria-t-il en tirant le petit paquet et en dépliant les billets.
– Pas la peine de compter, dit Otto qui lui arracha la liasse par surprise.
– Mais…
– C’est ainsi. La moitié pour Conrad, la moitié pour moi.
– Ah ! brute ! Voleur de voleur ! tu me le paieras. Je m’en fiche de l’argent. Mais me piller comme dans un bois ! Ah ! je ne voudrais pas être dans ta peau, mon bonhomme.
Il continua à l’injurier, puis, soudain, il éclata de rire, un rire méchant et forcé.
– Après tout, ma foi, c’est bien joué, Otto ! Mais où et comment as-tu pu savoir cela ? Tu me le raconteras, hein ? En attendant, plus une minute à perdre. Nous sommes d’accord sur tous les points, n’est-ce pas ? et vous marchez ?
– Sans rechigner, puisque vous prenez la chose si bien, dit Otto.
Et le complice ajouta, d’un ton obséquieux :
– Vous avez tout de même de l’allure, Vorski… Un grand seigneur !
– Et toi, un valet que l’on paye. Tu es payé, dépêche-toi. L’affaire est urgente.
L’affaire, comme disait l’affreux personnage, fut rapidement exécutée. Remonté sur son échelle, Vorski répéta ses ordres auxquels Conrad et Otto se conformèrent docilement.
Ils mirent la victime debout, puis, tout en la maintenant en équilibre, ils tirèrent sur la corde. Vorski reçut la malheureuse, et, comme les genoux s’étaient ployés, il les contraignit brutalement à s’allonger. Ainsi plaquée sur le fût de l’arbre, sa robe serrée autour de ses jambes, les bras pendant à droite et à gauche et à peine écartés du corps, elle fut attachée par la taille et par-dessous les bras.
Elle ne semblait pas s’être éveillée de son étourdissement, et elle n’eut aucune plainte. Vorski voulut lui dire quelques mots, mais, ces mots, il les bredouilla, incapable d’articuler. Puis il chercha à lui redresser la tête, mais il y renonça, n’ayant plus le courage de toucher à celle qui allait mourir, et la tête retomba sur le buste, très bas.
Aussitôt, il descendit et balbutia :
– L’eau-de-vie, Otto… Tu as la gourde ? Ah ! crédieu, l’ignoble chose !
– Il est encore temps, objecta Conrad.
Vorski avala quelques gorgées et s’écria :
– Encore temps… de quoi faire ? De la délivrer ? Écoute-moi, Conrad. Plutôt que de la délivrer, j’aimerais mieux… oui, j’aimerais mieux prendre sa place. Abandonner mon œuvre ? Ah ! c’est que tu ne sais pas quelle est cette œuvre et quel est mon but ! Sans quoi…
Il but de nouveau.
– Excellente eau-de-vie, mais, pour me remettre le cœur d’aplomb, je préférerais du rhum. Tu n’en as pas, Conrad ?
– Le reste d’un petit flacon…
– Donne.
Ils avaient voilé la lanterne de peur d’être vus, et ils s’assirent tout contre l’arbre, résolus au silence. Mais cette nouvelle flambée d’alcool leur montait au cerveau. Vorski, très excité, se mit à pérorer.
– Des explications, vous n’en avez pas besoin. Celle qui meurt là, inutile que vous connaissiez son nom. Qu’il vous suffise de savoir que c’est la quatrième des femmes qui devaient mourir en croix, et que le destin l’avait spécialement désignée, elle. Mais il y a une chose que je puis vous dire, à l’heure où le triomphe de Vorski va éclater à vos yeux. J’ai même quelque orgueil à vous l’annoncer, car si tous les événements ont jusqu’ici dépendu de moi et de ma volonté, celui qui va se produire dépend des volontés les plus puissantes, des volontés travaillant pour Vorski !
Il redit à plusieurs reprises, comme si ce nom flattait ses lèvres :
– Pour Vorski !… pour Vorski !…
Et il se releva, l’exubérance de ses pensées l’obligeant à marcher et à gesticuler.
– Vorski, fils de roi, Vorski élu du destin, prépare-toi. Voici ton heure. Ou bien tu n’es que le dernier des aventuriers et le plus criminel de tous les grands criminels que le sang des autres ait souillés, ou bien tu es vraiment le prophète illuminé que les dieux couronnent de gloire. Surhomme ou bandit. Voici l’arrêt du destin. Les battements de cœur de la victime sacrée qu’on immole aux dieux marquent les secondes suprêmes. Écoutez-les, vous deux qui êtes là.
Escaladant l’échelle, il cherchait à les percevoir, ces pauvres battements d’un cœur épuisé. Mais la tête, inclinée à gauche, l’empêchait de coller son oreille contre la poitrine, et il n’osait y toucher. Un souffle inégal et rauque rompait seul le silence.
Il dit tout bas :
– Véronique, tu m’entends ?… Véronique… Véronique…
Après un moment d’hésitation, il continua :
– Il faut que tu saches… oui, ça m’épouvante moi-même ce que je fais. Mais c’est le destin… Tu te rappelles la prédiction ? » Ta femme mourra sur la croix. » Mais ton nom lui-même, Véronique, c’est cela qu’il évoque ! … Souviens-toi que sainte Véronique essuya la figure du Christ avec un linge, et que sur ce linge resta marquée l’image sacrée du sauveur… Véronique, tu m’entends, Véronique ?…
Il redescendit en hâte, arracha le flacon de rhum aux mains de Conrad et le vida d’un coup.
Alors, il fut pris d’une sorte de délire qui le fit divaguer pendant quelques instants dans une langue que ses acolytes ne comprirent point. Puis il se mit à provoquer l’ennemi invisible, à provoquer les dieux, à lancer des imprécations et des blasphèmes.
– Vorski est le plus fort, Vorski domine le destin. Il faut que les éléments et les puissances mystérieuses lui obéissent. Tout se passera comme il l’a décidé, et le grand secret lui sera annoncé dans les formes mystiques et selon les préceptes de la cabale. Vorski est attendu comme le prophète. Vorski sera accueilli avec des cris de joie et d’extase, et quelqu’un que j’ignore et que je ne fais qu’entrevoir, viendra au-devant de lui avec des palmes et des bénédictions. Qu’il se prépare celui-là ! Qu’il surgisse des ténèbres et qu’il monte de l’enfer ! Voici Vorski ! Qu’au son des cloches et qu’au chant des alléluias, le signal fatidique se produise à la face du ciel, pendant que la terre s’entrouvre et projette des tourbillons de flammes.
Il garda le silence comme s’il eût épié dans l’espace les signes qu’il prédisait. D’en haut tombait le râle désespéré de la mourante. L’orage grondait au loin, et les nuages noirs étaient déchirés par les éclairs. On eût dit que toute la nature répondait à l’appel du bandit.
Ses discours grandiloquents et sa mimique de cabotin impressionnaient vivement ses acolytes.
Otto murmura :
– Il me fait peur.
– C’est le rhum, prononça Conrad. Mais tout de même il annonce des choses effrayantes.
– Des choses qui rôdent autour de nous, déclama Vorski dont l’oreille enregistrait les moindres bruits, des choses qui font partie de l’heure présente et qui nous ont été léguées par la suite des siècles. C’est comme un enfantement prodigieux. Et, je vous le dis à tous les deux, vous allez en être les témoins déconcertés. Otto et Conrad, préparez-vous également : la terre va trembler, et, à l’endroit même où Vorski doit conquérir la Pierre-Dieu, une colonne de feu s’élèvera vers le ciel.
– Il ne sait plus ce qu’il dit, marmonna Conrad.
– Et le revoilà sur l’échelle, souffla Otto. Tant pis s’il reçoit une flèche !
Mais l’exaltation de Vorski ne connaissait plus de bornes. La fin approchait. Exténuée par la souffrance, la victime agonisait.
D’un ton très bas, pour n’être entendu que par elle, puis d’une voix de plus en plus forte, Vorski reprit :
– Véronique… Véronique… tu achèves ta mission… tu arrives au bout de la montée… Gloire à toi ! Une part te revient dans mon triomphe… Gloire à toi ! Écoute ! Tu entends déjà, n’est-ce pas ? Le canon du tonnerre approche. Mes ennemis sont vaincus, tu n’as plus de secours à espérer ! Voici le dernier battement de ton cœur… Voici ta dernière plainte… Eli, Eli, lamma sabacthani ! … « Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’avez-vous abandonnée ? »
Il riait comme un fou, comme on rit de la plus folâtre aventure. Puis il y eut un silence. Les grondements du tonnerre s’interrompirent. Vorski se pencha et, soudain, il vociféra, du haut de son échelle :
– Eli, Eli, lamma ssabacthani ! les dieux l’ont abandonnée… La mort a fait son œuvre. La dernière des quatre femmes est morte. Véronique est morte !
Il se tut de nouveau, puis hurla deux fois :
– Véronique est morte ! Véronique est morte !
De nouveau, il y eut un grand silence attentif.
Et tout à coup le sol trembla, non pas d’une commotion produite par le tonnerre, mais d’une convulsion intérieure, profonde, venue des entrailles mêmes de la terre, et qui se répercuta à diverses reprises comme un bruit dont l’écho se propage à travers les bois et les collines.
Et, presque en même temps, tout près d’eux, à l’autre bout du demi-cercle de chênes, un jet de feu jaillit et monta vers le ciel, dans un tourbillon de fumée où fusaient des flammes rouges, jaunes ou violettes.
Vorski ne prononça pas une parole. Ses compagnons demeuraient confondus. À la fin l’un d’eux balbutia :
– C’est le vieux chêne pourri, celui que la foudre a déjà brûlé.
En effet, bien que l’incendie se fût éteint presque aussitôt, tous trois gardaient la vision fantastique du vieux chêne, tout embrasé, transparent et vomissant des flammes et des vapeurs multicolores…
– C’est ici l’entrée qui conduit à la Pierre-Dieu, dit gravement Vorski. Le destin a parlé comme je vous l’avais annoncé, et il a parlé contraint par moi, qui fus son serviteur et qui suis son maître.
Il s’avança, la lanterne à la main. Ils furent surpris de voir que l’arbre n’offrait aucune trace d’incendie et que la masse de feuilles sèches, maintenue comme dans une cuve par l’écartement des quelques branches inférieures, n’avait pas flambé.
– Un miracle encore, dit Vorski. Tout est miracle incompréhensible.
– Qu’allons-nous faire ? demanda Conrad.
– Pénétrer dans l’issue qui nous est indiquée. Apporte l’échelle, Conrad, et avec la main fouille dans ce tas de feuilles. L’arbre est creux et nous verrons bien…
– Si creux que soit un arbre, dit Otto, il y a toujours des racines, et je ne puis guère admettre un passage à travers les racines.
– Encore une fois, nous verrons bien. Remue les feuilles, Conrad… enlève-les…
– Non, répliqua nettement Conrad.
– Comment non ? Et pourquoi ?
– Rappelez-vous Maguennoc ! Rappelez-vous qu’il a voulu toucher à la Pierre-Dieu et qu’il a dû se couper la main.
– Mais ce n’est pas ici la Pierre-Dieu ! ricana Vorski.
– Qu’en savez-vous ? Maguennoc parlait toujours de la porte de l’enfer. N’est-ce pas cela qu’il désignait ainsi ?
Vorski haussa les épaules.
– Et toi, tu as peur aussi, Otto ?
Otto ne répondit pas, et Vorski non plus n’avait pas hâte de risquer l’épreuve car il finit par dire :
– Ma foi, rien ne presse. Attendons le petit jour. Nous abattrons l’arbre à coups de hache, ce qui nous montrera mieux que tout à quoi nous avons affaire et comment il nous faut procéder.
Il en fut ainsi convenu. Mais, comme le signal avait été perçu par d’autres que par eux et qu’il ne fallait pas se laisser devancer, ils résolurent de s’établir en face même de l’arbre, sous l’abri que leur offrait la table immense du Dolmen-aux-Fées.
– Otto, ordonna Vorski, va nous chercher au Prieuré de quoi boire, et ramène également une hache, des cordes, tout ce qui est nécessaire.
La pluie commençait à tomber avec une violence extrême. Ils s’installèrent aussitôt sous le dolmen, et, tour à tour, chacun prit la garde, tandis que les autres dormaient.
Nul incident ne marqua cette nuit. La tempête fut d’une grande violence. On entendait le mugissement des vagues. Puis, tout s’apaisa peu à peu. Au petit jour, ils attaquaient le chêne qui bientôt, tiré par les cordes, s’abattait.
Ils s’aperçurent alors qu’à l’intérieur même de l’arbre, parmi les détritus et les pourritures, une sorte de canal avait été pratiqué, qui se prolongeait au milieu du bloc de sable et de pierres amalgamé autour des racines.
À l’aide d’une pioche, ils déblayèrent le terrain. Tout de suite, des marches apparurent ; il y eut un éboulement, et ils virent un escalier qui suivait la paroi verticale d’une muraille et qui descendait dans les ténèbres. La lueur de la lanterne fut projetée. Une grotte s’ouvrait au-dessous d’eux.
Vorski se risqua le premier. Les autres le suivirent prudemment.
L’escalier qui, d’abord, se composait de marches en terre soutenues par des cailloux, était ensuite creusé à même le roc. La grotte où ils débouchèrent n’avait rien de particulier et semblait plutôt un vestibule d’accès. Elle communiquait, en effet, avec une sorte de crypte, à voûte arrondie, dont les murs étaient faits d’une grossière maçonnerie de pierres sèches.
Tout autour se dressaient, comme des statues informes, douze petits menhirs dont chacun portait le squelette d’une tête de cheval. Vorski toucha l’une de ces têtes : elle tomba en poussière.
– Nul n’est entré dans cette crypte, dit-il, depuis plus de vingt siècles. Nous sommes les premiers hommes qui en foulent le sol, les premiers qui regardent les vestiges du passé qu’elle contient.
Il ajouta avec une emphase croissante :
– C’était la chambre mortuaire d’un grand chef. On enterrait avec lui ses chevaux favoris, et ses armes également… Tenez, voici des haches, un couteau de silex… et nous retrouvons aussi la trace de certaines pratiques funéraires, comme le prouvent ce monceau de charbon de bois, et de ce côté, ces ossements calcinés…
L’émotion altérait sa voix. Il murmura :
– Je suis le premier qui pénètre ici… J’étais attendu. Un monde endormi s’éveille à mon approche.
Conrad l’interrompit :
– Il y a une autre issue, une autre communication et l’on aperçoit comme une clarté tout au loin.
Un couloir étroit les conduisait, en effet, dans une autre chambre, par où ils atteignirent une troisième salle.
Les trois cryptes étaient identiquement pareilles. Mêmes maçonneries, mêmes pierres debout, mêmes squelettes de chevaux.
– Trois tombes de grands chefs, dit Vorski. Il est évident qu’elles précèdent la tombe d’un roi, et qu’ils étaient les gardiens de ce roi, après en avoir été, de son vivant, les compagnons. Sans doute est-ce la prochaine crypte…
Il n’osait s’y aventurer, non par peur, mais par excès de trouble et par un sentiment de vanité exaspérée, dont il savourait la jouissance.
– Je vais savoir, déclamait-il ; Vorski touche au but, et il n’a plus qu’à étendre la main pour être payé royalement de ses peines et de ses batailles. La Pierre-Dieu est là. Durant des siècles et des siècles, on a voulu violer le secret de l’île et personne n’y a réussi. Vorski est venu et la Pierre-Dieu lui appartient. Qu’elle se montre donc à moi et me donne la puissance qui m’est promise. Entre elle et Vorski, rien… rien que ma volonté. Et je veux ! Le prophète, a surgi du fond des ténèbres. Le voilà. S’il est, dans ce royaume des morts, un fantôme qui soit chargé de me conduire vers la pierre divine et de me poser sur la tête la couronne d’or, que ce fantôme se dresse ! Voici Vorski.
Il entra.
Cette quatrième salle était beaucoup plus grande et formait un dôme à calotte un peu déprimée. Au milieu de cette dépression, il y avait un trou circulaire, pas plus large que le trou laissé par un tuyau très mince, et d’où tombait une colonne de lumière à demi voilée qui formait un disque très net sur le sol.
Le centre de ce disque était occupé par un petit billot composé de pierres agencées les unes contre les autres. Et, sur ce billot, comme en exposition, un bâton de métal.
Pour le reste, la crypte ne différait pas des premières, comme elles ornée de menhirs et de têtes de chevaux, offrant comme elles des vestiges de sacrifices.
Vorski ne quittait pas des yeux le bâton de métal. Chose étrange, ce métal brillait, comme si nulle poussière ne l’eût couvert. Vorski avança la main.
– Non, non, fit vivement Conrad.
– Et pourquoi ?
– C’est peut-être cela que Maguennoc a touché et qui lui a brûlé la main.
– Tu es fou.
– Cependant…
– Eh ! je ne crains rien, déclara Vorski en saisissant l’objet.
C’était un sceptre de plomb travaillé fort grossièrement, mais qui révélait pourtant un certain effort artistique. Sur le manche s’enroulait un serpent, tantôt incrusté dans le plomb et tantôt en relief. La tête, énorme et disproportionnée, de ce serpent, formait le pommeau et se hérissait de clous d’argent et de petits cailloux verts transparents comme des émeraudes.
– Est-ce la Pierre-Dieu ? murmura Vorski.
Il maniait l’objet et l’examinait en tous sens avec une crainte respectueuse, et il ne tarda pas à s’apercevoir que le pommeau branlait de façon imperceptible. Il le remua, le tourna à droite, puis à gauche, et, finalement, il y eut un déclenchement : la tête du serpent se dévissait.
À l’intérieur, un vide était ménagé. Dans ce vide, une pierre… une pierre menue, de couleur rougeâtre, avec des veines jaunâtres qui ressemblaient à des veines d’or.
– C’est elle ! oh ! c’est elle ! prononça Vorski, bouleversé.
– N’y touchez pas ! répéta Conrad, plein d’effroi.
– Ce qui a brûlé Maguennoc ne brûlera pas Vorski, répondit-il gravement.
Et par forfanterie, débordant d’orgueil et de joie, il gardait la pierre mystérieuse au fond de sa main fermée qu’il serrait de toutes ses forces.
– Qu’elle me brûle, j’y consens ! Qu’elle entre dans ma chair, j’en serais heureux.
Conrad lui fit un signe et mit un doigt sur sa bouche.
– Qu’est-ce que tu as ? demanda-t-il. Tu entends quelque chose ?
– Oui, fit l’autre.
– Moi également, affirma Otto.
De fait, on entendait un bruit rythmé, égal comme cadence, mais avec des hauts et des bas, et toute une sorte de musique irrégulière.
– Mais, c’est tout près d’ici marmonna Vorski… On dirait même que c’est dans la salle.
C’était dans la salle, ils en acquirent bientôt la certitude, et c’était, ils ne pouvaient guère en douter, un bruit qui avait toute l’apparence d’un ronflement.
Conrad, qui avait risqué cette hypothèse, fut le premier à en rire. Mais Vorski lui dit :
– Ma foi, je me demande si tu n’as pas raison…, c’est bien un ronflement… Il y a donc quelqu’un ici ?
– Ça vient de ce côté, fit Otto, de ce coin d’ombre.
La clarté n’allait pas au-delà des menhirs. Derrière s’ouvraient autant de petites chapelles obscures. Vorski projeta dans l’une d’elles la lueur de sa lanterne, et, aussitôt, laissa échapper un cri de stupeur.
– Quelqu’un… oui… il y a quelqu’un… regardez…
Les deux complices s’avancèrent. Sur un tas de moellons, qui s’amoncelaient dans un angle de la paroi, un homme dormait, un vieillard à barbe blanche et à longs cheveux blancs. La peau de sa figure et la peau de ses mains étaient sillonnées de mille rides. Un cercle bleuâtre encadrait ses paupières closes. Un siècle au moins avait passé sur lui.
Une tunique de lin rapiécée et déchirée le revêtait jusqu’aux pieds. Autour du cou, et descendant assez bas sur la poitrine, il avait un chapelet de ces boules sacrées que les Gaulois appelaient des œufs de serpent, et qui sont des oursins. À portée de sa main, une belle hache de jadéite montrait des signes indéchiffrables. Par terre, alignés, des silex tranchants, des grands anneaux plats, deux pendeloques de jaspe vert, deux colliers en émail bleu cannelé.
Le vieillard ronflait toujours.
Vorski murmura :
– Le miracle continue… C’est un prêtre… un prêtre comme ceux d’autrefois… du temps des Druides.
– Et alors ? demanda Otto.
– Alors, il m’attend !
Conrad exprima un avis brutal.
– Moi, je propose qu’on lui casse la tête avec sa hache.
Mais Vorski se mit en colère.
– Si tu touches seulement à l’un de ses cheveux, tu es un homme mort.
– Cependant…
– Cependant, quoi ?
– C’est peut-être un ennemi… c’est peut-être celui que nous avons poursuivi hier soir… Rappelez-vous… la tunique blanche.
– Tu n’es qu’un idiot ! À son âge, crois-tu que c’est lui qui nous aurait fait courir de la sorte ?
Il se pencha et saisit doucement le bras du vieillard, en disant :
– Réveillez-vous… c’est moi…
Aucune réponse. L’homme ne se réveillait pas.
Vorski insista.
L’homme se remua sur son lit de cailloux, dit quelques mots, et se rendormit.
Vorski, un peu impatienté, renouvela sa tentative, mais avec plus de force et en élevant la voix :
– Eh bien, quoi, voyons nous ne pouvons pourtant pas traîner ici plus longtemps. Allons !
Il imprima une secousse plus énergique au vieillard. Celui-ci eut un geste d’irritation, repoussa l’importun, se cramponna quelques instants au sommeil, puis, à la fin, excédé, il se retourna et grogna, d’un ton furieux :
– Ah ! la barbe !
Chapitre 4 – Le vieux Druide

Les trois complices, qui connaissaient à merveille toutes les finesses de la langue française et n’ignoraient aucun terme d’argot, ne se trompèrent pas un instant sur le vrai sens de cette exclamation imprévue. Ils furent stupéfaits.
Vorski interrogea Conrad et Otto.
– Hein ? Que dit-il ?
– Oui, oui, vous avez bien entendu… c’est cela… répondit Otto.
À la fin, Vorski fit une nouvelle tentative sur l’épaule de l’inconnu, lequel se retourna sur sa couche, s’étira, bâilla, parut se rendormir, et soudain, vaincu, proféra, en s’asseyant à demi :
– Enfin, quoi ! on ne peut donc plus roupiller à son aise dans cette boîte-là ?
Un jet de lumière l’aveugla, et il marmotta, effaré :
– Qu’est-ce que c’est ? qu’est-ce qu’on me veut ?
Vorski posa la lanterne sur un ressaut de la paroi et son visage apparut ainsi en pleine clarté. Le vieillard, qui continuait d’exhaler sa mauvaise humeur en plaintes incohérentes, regarda son interlocuteur, se calma peu à peu, prit même une expression aimable, presque souriante, et, tendant la main, s’écria :
– Ah ça ! mais c’est donc toi, Vorski ? Comment vas-tu, vieille branche ?
Vorski eut un haut-le-corps. Qu’il fût connu du vieillard et que celui-ci l’appelât par son nom, cela ne l’étonnait pas outre mesure, puisqu’il avait la conviction, en quelque sorte mystique, qu’il était attendu comme un prophète. Mais, pour un prophète, pour un missionnaire illuminé et vêtu de gloire, qui se présente devant un inconnu que couronne la double majesté de l’âge et du rang sacerdotal, il était pénible d’être accueilli sous la désignation de « vieille branche ».
Hésitant, inquiet, ne sachant à qui il avait affaire, il demanda :
– Qui êtes-vous ? pourquoi êtes-vous ici ? comment êtes-vous venu ?
Et, comme l’autre le contemplait d’un air surpris, il répéta plus fortement :
– Répondez donc, qui êtes-vous ?
– Ce que je suis ? repartit le vieillard avec une voix éraillée et chevrotante, ce que je suis ? par Teutatès, dieu des Gaulois, c’est toi qui me poses une pareille question ? Alors, tu ne me reconnais pas ? Voyons, rappelle-toi… ce bon Ségenax… hein ! tu te souviens ?… le père de Velléda ?… ce bon Ségenax, magistrat vénéré chez les Rhédons, de qui Chateaubriand parle au tome premier de ses Martyrs ? Ah ! je vois que ta mémoire se rafraîchit.
– Qu’est-ce que vous me chantez là ! s’écria Vorski.
– Je ne chante pas ! J’explique ma présence ici et les tristes événements qui m’y ont amené jadis. Dégoûté par la conduite scandaleuse de Velléda, qui avait « fauté » avec le sinistre Eudore, je suis entré, comme qui dirait aujourd’hui, à la Trappe, c’est-à-dire que j’ai passé brillamment mon bachot ès druides. Depuis, à la suite de quelques frasques – oh ! presque rien… trois ou quatre bordées vers la capitale où m’attiraient Mabille et, plus tard le Moulin-Rouge -, depuis, j’ai dû accepter la petite place que j’occupe ici, un poste de tout repos, comme tu vois… gardien de la Pierre-Dieu… un poste d’embusqué, quoi !
La stupeur et l’inquiétude de Vorski augmentaient à chaque parole. Il consulta ses compagnons.
– Cassez-lui la tête, répétait Conrad, c’est mon idée, et je n’en démords pas.
– Et toi, Otto ?
– Moi, je dis qu’il faut se méfier.
– Évidemment, il faut se méfier.
Mais le vieux Druide entendit le mot. S’aidant d’un bâton sur lequel il s’appuyait, il se leva et cria :
– Qu’est ce que ça signifie ? Se méfier de moi ! Elle est raide, celle-là ! Me traiter de fumiste ! Tu n’as donc pas vu ma hache, et, sur le manche de cette hache, le dessin de la croix gammée ? Hein, la croix gammée, le signe solaire cabalistique par excellence. Et ça ! qu’est-ce que c’est ? (Il montrait son chapelet d’oursins.) Hein ! qu’est-ce que c’est ? des crottes de lapin ? Vous en avez du culot ! Appeler des crottes de lapin des œufs de serpent, « des œufs qu’ils finissent par former de la bave et de l’écume de leurs corps mêlés, et qu’ils rejettent en l’air au milieu de sifflements ». C’est Pline lui-même qui l’a dit ! Tu ne vas pas aussi traiter Pline de fumiste, j’espère ? En voilà un client ! Se méfier de moi, alors que j’ai tous mes diplômes de vieux Druide, toutes mes patentes, tous mes brevets, tous mes certificats signés par Pline et par Chateaubriand. Quel culot ! Non, vrai, tu en trouveras des vieux Druides de mon espèce, authentiques, de l’époque, avec leur patine ancienne et leur barbe séculaire ! Moi, un fumiste ! moi qui possède toutes les traditions et qui jongle avec les coutumes d’antan ! Veux-tu que je te danse le pas du vieux Druide, tel que je l’ai dansé devant Jules César ? Le veux-tu ?
Et sans attendre la réponse, le vieillard, jetant son bâton, se mit à esquisser des entrechats fantaisistes et des gigues échevelées avec une souplesse tout à fait extraordinaire. Et c’était le spectacle le plus cocasse que de le voir sauter et tourniquer, le dos ployé, les bras ballants, les jambes fusant à droite et à gauche, de dessous la tunique, la barbe suivant les évolutions du corps qui se trémoussait, tandis que la voix chevrotante annonçait successivement les diverses reprises :
– Le pas du vieux Druide ou les Délices de Jules César. Ohé !… la danse du gui sacré, vulgairement appelée danse de Saint-Guy ! … La valse des œufs de serpent, avec musique de Pline… Ohé ! ohé ! plus de spleen !… La Vorska, ou tango-des trente cercueils ! … L’hymne du prophète rouge ! Alléluia ! Alléluia ! Gloire au prophète !
Quelques moments encore il continua ses bonds endiablés, puis, brusquement, il s’arrêta devant Vorski, et, d'un ton grave :
– Assez de bavardage ! Parlons sérieusement. Je suis chargé de te remettre la Pierre-Dieu. Maintenant que tu es convaincu, es-tu prêt à prendre livraison de la marchandise ?
Les trois complices étaient absolument ahuris. Vorski ne savait que faire, impuissant à comprendre ce que c’était que ce damné personnage.
– Eh ! fichez-moi la paix ! s’écria-t-il avec colère. Que voulez-vous ? Quel est votre but ?
– Comment, mon but ? Mais je viens de te le dire : te remettre la Pierre-Dieu.
– Mais de quel droit ? À quel titre ?
Le vieux druide hocha la tête.
– Oui, je saisis la chose… ça ne se passe pas du tout comme tu croyais. Évidemment, n’est-ce pas ? tu arrives ici tout frétillant, heureux et fier de l’œuvre accomplie. Juge un peu… de la fourniture pour trente cercueils, quatre femmes en croix, des naufrages, du sang plein tes mains, des crimes plein tes poches. Tout ça, ce n’est pas de la petite bière, et tu t’attendais à une réception imposante, avec cérémonie officielle, pompes solennelles, chœurs antiques, théories d’eubages et de bardes, ostensoirs, sacrifices humains, enfin du chichi, le grand jeu gaulois !… Et, au lieu de cela, un pauvre diable de Druide qui roupille dans un coin et qui t’offre tout crûment la marchandise. Quelle chute, messeigneurs ! Que veux-tu, Vorski ? on fait ce qu’on peut et chacun agit selon ses moyens. Je ne roule pas sur l’or, moi, et je t’ai déjà avancé, outre le blanchissage de quelques tuniques blanches, treize francs quarante pour feux de bengale, jets de flammes, et tremblement de terre nocturne.
Vorski tressauta, hors de lui, comprenant soudain.
– Qu’est-ce que vous dites ? Comment c’était…
– Pour sûr que c’était moi Qui voulais-tu que ce fût ? Saint Augustin ? À moins que tu n’aies supposé une intervention divine et qu’hier soir, dans l’île, les dieux aient pris soin de t’envoyer un archange vêtu d’une tunique blanche pour te conduire au chêne creux ! … Vraiment, tu exagères.
Vorski serra les poings. Ainsi l’homme vêtu de blanc, qu’il avait poursuivi la veille, n’était autre que cet imposteur !
– Ah ! gronda-t-il, je n’aime pas beaucoup qu’on se paye ma tête !
– Qu’on se paye ta tête ! s’écria le vieillard. Tu en as de bonnes, mon petit. Et qui donc m’a traqué comme une bête fauve, que j’en étais à bout de souffle ? Et qui donc m’a collé deux balles dans ma tunique numéro un ? En voilà un client ! Aussi, ça m’apprendra à faire le zèbre !
– Assez, assez, proféra Vorski, exaspéré. Assez ! Pour la dernière fois, qu’est-ce que vous me voulez ?
– Je m’esquinte à te le dire. Je suis chargé de te remettre la Pierre-Dieu.
Chargé par qui ?
– Ah ! ça, je n’en sais fichtre rien, par exemple ! J’ai toujours vécu avec cette idée qu’il apparaîtrait un jour à Sarek un nommé Vorski, prince germain, qui abattrait ses trente victimes, et à qui je devais faire un signai convenu lorsque sa trentième victime rendrait le dernier soupir. Alors, comme je suis esclave de la consigne, j’ai préparé mon petit baluchon, j’ai acheté, chez un quincaillier de Brest, deux feux de bengale à trois francs soixante-quinze centimes pièce, plus quelques pétards de choix, et, à l’heure dite, je me perchais dans mon observatoire, un rat de cave à la main, tout prêt. Quand tu gueulé, du haut de ton arbre : « Elle est morte ! Elle est morte ! » j’ai pensé que c’était le bon moment, j’ai allumé mes bengales, et, avec mes pétards, j’ai secoué les entrailles de la terre. Voilà. Tu es fixé.
Vorski avança, les poings levés. Ce flux de paroles, ce flegme imperturbable, cette faconde, cette voix goguenarde et tranquille, tout cela le mettait hors de lui.
– Un mot de plus, et je t’assomme, cria-t-il. J’en ai assez !
– T’appelles-tu Vorski ?
– Oui, et après ?
– Es-tu prince germain ?
– Oui, oui, et après ?
– As-tu abattu tes trente victimes ?
– Oui ! oui ! oui !
– Eh bien ! alors tu es mon homme. J’ai une Pierre-Dieu à te remettre, je te la remettrai, coûte que coûte. C’est comme ça que je suis, moi. Il faut que tu la bouffes, ta pierre à miracles.
– Mais je m’en moque de la Pierre-Dieu ! hurla Vorski en trépignant. Et je me moque de toi. Je n’ai besoin de personne. La Pierre-Dieu ! Mais je l’ai, elle est à moi, je la possède.
– Montre voir.
– Et ça, qu’est-ce que c’est ? fit Vorski en sortant de sa poche la petite bille trouvée dans le pommeau.
– Ça ? demanda le vieillard d’un air surpris. Où as-tu pêché ça ?
– Dans le pommeau de ce sceptre, que j’ai eu l’idée de dévisser.
– Et qu’est-ce que c’est ?
– C’est un fragment de la Pierre-Dieu.
– Tu es fou.
– Alors, qu’est-ce que c’est, selon toi ?
– Ça, c’est un bouton de culotte.
– Hein ?
– Un bouton de culotte.
– La preuve ?
– Un bouton de culotte dont la tige est cassée, un bouton de culotte comme en emploient les nègres du Sahara. J’en ai toute une parure.
– La preuve, sacrédieu !
– C’est moi qui l’y ai mis.
– Pour quoi faire ?
– Pour remplacer la pierre précieuse, que Maguennoc avait chipée, celle qui l’a brûlé, et qui l’a forcé à se couper la main.
Vorski se tut. Il était désorienté. Il ne savait plus quel parti prendre et quelle conduite tenir à l’égard de ce singulier adversaire.
Le vieux Druide se rapprocha de lui, et, doucement, d’un air paternel :
– Non, vois-tu, mon petit, tu n’en sortiras pas sans moi. Moi seul ai la clef de la serrure et le mot du coffre. Pourquoi hésites-tu ?
– Je ne vous connais pas.
– Enfant ! Si je te proposais quelque chose d’indélicat et qui soit incompatible avec ton honneur, je comprendrais tes scrupules. Mais mon offre est de celles qui ne sauraient froisser la conscience la plus chatouilleuse. Hein ? ça colle ? Non ? Pas encore ? Mais, par Teutatès, qu’est-ce qu’il te faut, incrédule Vorski ? Un miracle, peut-être ? Seigneur, pourquoi ne l’as-tu pas dit plus tôt ? Mais des miracles, j’en ponds treize à la douzaine. Tous les matins, en prenant mon café au lait, j’accomplis mon petit miracle. Pense donc, un Druide ! Des miracles ? mais j’en ai plein ma boutique. Je ne sais plus où m’asseoir. Qu’est-ce que tu préfères ? Rayon des résurrections ? Rayon des cheveux qui repoussent ? de l’avenir dévoilé ? Tu n’as que l’embarras du choix. Tiens, à quelle heure ta trentième victime a-t-elle exhalé son dernier soupir ?
– Est-ce que je sais ?
– Onze heures cinquante-deux. Ton émotion fut si forte que ta montre en a été arrêtée. Regarde.
C’était absurde. Le choc produit par l’émotion n’a aucun effet sur la montre de celui qui a subi cette émotion. Cependant, malgré lui, Vorski tira sa montre : elle marquait onze heures cinquante-deux. Il essaya de la remonter, elle était cassée.
Le vieux Druide, sans lui laisser le temps de reprendre haleine, continua :
– Ça t’épate, hein ? Rien de plus simple, cependant, et de plus facile pour un Druide un peu à la hauteur. Un Druide voit l’invisible. Bien plus, il le fait voir à qui ça lui chante. Vorski, veux-tu voir ce qui n’existe pas ? Quel est ton nom ? Je ne parle pas de ton nom de Vorski, mais de ton vrai nom, du nom de ton papa ?
– Silence là-dessus, commanda Vorski. C’est un secret que je n’ai révélé à personne.
– Alors, pourquoi l’écris-tu ?
– Je ne l’ai jamais écrit.
– Vorski, le nom de ton père est inscrit au crayon rouge, à la page quatorze du petit carnet que tu portes sur toi. Regarde.
Machinalement, comme un automate dont les gestes sont réglés par une volonté étrangère, Vorski sortit de la poche intérieure de son gilet un portefeuille qui contenait un cahier de pages blanches cousues ensemble. Il les feuilleta jusqu’à la quatorzième, puis marmotta avec un effroi inexprimable :
– Est-ce possible ! qui a écrit cela ? Et vous connaissez ce qui est écrit ?…
– Veux-tu que je te le prouve ?
– Silence encore une fois ! Je vous défends…
– À ta guise, mon vieux. Moi, ce que j’en fais, c’est pour t’édifier. Et ça me coûte si peu ! Quand je commence à opérer des miracles, je ne peux plus m’arrêter. Encore un, histoire de rigoler. Tu portes à ton cou, sous ta chemise, au bout d’une chaînette d’argent, un médaillon ?
– Oui, fit Vorski dont les yeux brillaient de fièvre.
– Ce médaillon forme un cadre, vide de la photographie qu’il encerclait autrefois ?
– Oui, oui… un portrait représentant…
– Représentant ta mère, je le sais, et que tu as perdu.
– Que j’ai perdu l’an dernier.
– Dis plutôt que tu crois l’avoir perdu, ce portrait.
– Allons donc ! le médaillon est vide.
– Tu crois qu’il est vide. Il ne l’est pas. Regarde.
Toujours d’un mouvement mécanique, les yeux écarquillés, Vorski défit le bouton de sa chemise et tira la chaînette. Le médaillon apparut. Il y avait dans un cercle d’or un portrait de femme.
– C’est elle… c’est elle…, murmura-t-il, bouleversé.
– Pas d’erreur ?
– Non.
– Alors, que dis-tu de tout cela, hein ? C’est pas du chiqué… c’est pas du battage. Le vieux Druide est un type d’attaque, et tu vas le suivre, n’est-ce pas ?
– Oui.
Vorski était vaincu. Cet homme le subjuguait. Ses instincts superstitieux, ses croyances ataviques aux puissances mystérieuses, sa nature inquiète et déséquilibrée, tout lui imposait une soumission absolue. Sa méfiance persistait, mais ne l’empêchait pas d’obéir. Il demanda.
– Est-ce loin ?
– À côté. Dans le grand salon.
Otto et Conrad avaient écouté le dialogue en témoins abasourdis. Conrad essaya de protester. Mais Vorski lui ferma la bouche.
– Si tu as peur, va-t’en. Du reste – et il ajouta ces mots avec affectation –, du reste, nous ne marchons que le revolver au poing. À la moindre alerte, feu.
– Feu sur moi ? ricana le vieux Druide.
– Feu sur n’importe quel ennemi.
– Eh bien, passe le premier, feu Vorski.
Et comme l’autre se rebiffait, il éclata de rire.
– Feu Vorski… tu n’as pas l’air de trouver ça drôle ? Oh ! moi non plus, d’ailleurs… Seulement, il faut bien s’amuser… Eh bien, quoi, tu ne passes pas ?
Il les avait amenés tout au bout de la crypte, dans une masse d’ombre où la lanterne leur montra une fente creusée au pied de la muraille et qui s’enfonçait en descendant.
Après une hésitation, Vorski passa. Il dut ramper à genoux et sur les mains dans ce couloir étroit et tortueux, d’où il déboucha, une minute plus tard, au seuil d’une grande salle.
Les autres le rejoignirent.
Le vieux Druide déclara solennellement :
– La salle de la Pierre-Dieu.
Elle était profonde et majestueuse, pareille, comme dimensions et comme forme, à l’esplanade au-dessous de laquelle elle s’étendait. Le même nombre de pierres debout, qui semblaient les colonnes d’un temple immense, se dressaient aux mêmes endroits et composaient les mêmes alignements que les menhirs de l’esplanade – pierres taillées de la même façon à coups de hache ignorante et sans nul souci d’art ou de symétrie. Le sol était fait de dalles énormes et irrégulières, coupées par un système de rigoles et sur lesquelles s’étalaient, venus d’en haut, et distants les uns des autres, des cercles de lumière éclatante.
Au centre, sous le jardin de Maguennoc, un échafaud de pierres sèches s’élevait, haut de quatre ou cinq mètres. Là-dessus un dolmen aux deux jambes robustes portait une table de granit en forme d’ovale allongé.
– C’est elle ? articula Vorski d’une voix étranglée.
Sans répondre directement, le vieux Druide prononça :
– Qu’en dis-tu ? Ils avalent le chic pour construire, nos ancêtres ! Et quelle ingéniosité ! quelles précautions contre les regards indiscrets et contre toutes les recherches profanes ! Sais-tu d’où vient la lumière ? Car nous sommes dans les entrailles de l’île, et pas de fenêtres sur l’espace. La lumière vient des menhirs supérieurs, lesquels sont percés du haut en bas d’un canal qui va en s’évasant et qui dispense la clarté à pleins flots. À midi, avec le soleil, c’est féerique. Toi qui es un artiste, tu hurlerais d’admiration.
– C’est bien elle, alors ? répéta Vorski.
– En tout cas, c’est une pierre sacrée, affirma le vieux Druide, impassible, puisqu’elle dominait le lieu des sacrifices souterrains, les plus importants de tous. Mais il y en a une autre en dessous, que protège le dolmen, et que tu ne vois pas d’ici, et c’est sur elle que l’on immolait les victimes de choix. Le sang coulait de l’échafaud et s’en allait par toutes ces rigoles jusqu’aux falaises, jusqu’à la mer.
Vorski demanda, de plus en plus agité :
– Alors, c’est celle-là ? Avançons.
– Pas besoin de bouger, dit le vieillard avec un calme horripilant, ce n’est pas encore celle-là. Il y en a une troisième, et, cette troisième, pour l’apercevoir, il te suffit de relever un peu la tête.
– Où ? vous êtes sûr ?
– Parbleu ! Regarde bien… au-dessus de la table supérieure, oui, dans la voûte même qui forme le plafond et qui semble une mosaïque de grandes dalles… N’est-ce pas ? tu la reluques d’ici ? une dalle qui fait bande à part… allongée comme la table inférieure et taillée comme elle… On dirait les deux sœurs… Mais il n’y en a qu’une de bonne, ayant la marque de fabrique…
Vorski était déçu. Il s’attendait à une présentation plus compliquée, à une cachette plus mystérieuse.
– La Pierre-Dieu, cela ? dit-il, mais elle n’a rien de particulier.
– De loin, non, mais de près, tu verras… Il y a des veines de couleur, des filons rutilants, un grain spécial… enfin quoi, la Pierre-Dieu. D’ailleurs, elle ne vaut pas tant par sa matière que par ses propriétés miraculeuses.
– De quels miracles s’agit-il ? questionna Vorski.
– Elle donne mort ou vie, comme tu sais, et elle donne bien d’autres choses.
– Lesquelles ?
– Fichtre ! tu m’en demandes trop. Je n’en sais rien, moi.
– Comment ! vous ignorez…
Le vieux Druide se pencha et, en confidence :
– Écoute, Vorski, je t’avouerai que je me suis un peu vanté, et que mon rôle, tout en étant d’une importance capitale – gardien de la Pierre-Dieu, c’est un poste de première ligne, – que mon rôle est limité par une puissance en quelque sorte supérieure à la mienne.
– Quelle puissance ?
– Celle de Velléda.
Vorski l’observa, de nouveau inquiet.
– Velléda ?
– Ou du moins, celle que j’appelle Velléda, la dernière Druidesse, et dont je ne connais pas le vrai nom.
– Où se trouve-t-elle ?
– Ici.
– Ici ?
– Oui, sur la pierre du sacrifice. Elle dort.
– Comment ! elle dort ?
Elle dort depuis des siècles, depuis toujours. Moi, je ne l’ai jamais vue qu’endormie, d’un sommeil chaste et paisible. Comme la Belle au bois dormant, Velléda attend celui que les dieux ont désigné pour la réveiller, et celui-là…
– Celui-là ?
– Celui-là c’est toi, Vorski.
Vorski fronça les sourcils. Qu’est-ce que c’était que cette histoire invraisemblable ? et où donc voulait en venir l’énigmatique personnage ?
Le vieux Druide continua :
– Ça te chiffonne, on dirait ? Voyons, c’est pas une raison parce que tu as les mains rouges et trente cercueils sur le dos pour que tu n’aies pas le droit d’être promu prince Charmant. Tu es trop modeste, mon petit. Tiens, veux-tu que je te dise quelque chose ? Velléda est merveilleusement belle, mais d’une beauté surhumaine. Ah ! mon gaillard, tu t’allumes ? Non ? pas encore ?
Vorski hésitait. Vraiment il sentait le danger grandir autour de lui, et monter comme une vague qui s’enfle et qui va déferler. Mais le vieillard ne lâchait pas prise.
– Un dernier mot, Vorski – et je te parle bas pour que tes compagnons ne m’entendent point –, lorsque tu as enveloppé ta mère dans un linceul, tu lui as laissé à l’index, selon sa volonté formelle, une bague qui ne la quittait jamais, bague magique, faite d’une grosse turquoise qu’entourait un rang de petites turquoises serties dans des gaines d’or. Est-ce que je me trompe ?
– Non, souffla Vorski, bouleversé, non, mais j’étais seul, et c’est un secret que personne n’a connu…
– Vorski, si cette bague se trouve à l’index de Velléda, auras-tu confiance ? et croiras-tu que, du fond de sa tombe, ta mère ait délégué Velléda pour te recevoir et pour te remettre elle-même la pierre miraculeuse ?
Vorski marchait déjà vers le tumulus. Rapidement, il monta les premières marches. Sa tête dépassa le niveau de la plate-forme.
– Ah ! fit-il en chancelant, la bague… la bague est à son doigt.
Entre les deux piliers du dolmen, étendue sur la table du sacrifice et recouverte jusqu’aux pieds d’une robe immaculée, la Druidesse reposait. Son buste et son visage étaient tournés de l’autre côté, et un voile ramené sur son front cachait ses cheveux. Son beau bras, presque nu, pendait le long de la table. L’index portait une bague de turquoise.
– C’est bien la bague maternelle ? dit le vieux Druide.
– Oui, sans aucun doute.
Vorski, en hâte, avait traversé l’espace qui le séparait du dolmen, et, courbé, presque agenouillé, il examinait les turquoises.
– Le nombre y est… l’une d’elles est fendue… une autre disparaît à moitié sous la feuille d’or qu’on a rabattue.
– Ne prends pas tant de précautions, dit le vieillard, elle n’entend pas, et ta voix ne peut la réveiller. Relève-toi, plutôt, et passe ta main légèrement sur son front. C’est la caresse magnétique qui doit la sortir de sa torpeur.
Vorski se releva. Il hésitait cependant à toucher cette femme. Elle lui inspirait une crainte et un respect insurmontables.
– N’approchez pas, vous deux, dit le vieux Druide à Otto et à Conrad. Les yeux de Velléda, en s’ouvrant, ne doivent se poser que sur Vorski et n’être frappés par aucun autre spectacle… Eh bien, Vorski, tu as peur ?
– Je n’ai pas peur.
– Seulement, tu n’es pas dans ton assiette. C’est plus facile d’assassiner que de ressusciter, hein ? Allons, un peu de biceps ! Écarte son voile et touche son front. La Pierre-Dieu est à ta portée. Agis, et tu es maître du monde.
Vorski agit. Debout contre l’autel du sacrifice, il dominait la druidesse. Il se pencha sur le buste immobile. La tunique blanche s’élevait et s’abaissait au rythme régulier de la respiration. D’une main indécise, il écarta le voile, puis s’inclina davantage afin que son autre main pût effleurer le front découvert.
Mais, à ce moment, son geste demeura pour ainsi dire en suspens, et il resta là sans bouger, comme un homme qui ne comprend pas et qui cherche vainement à comprendre.
– Eh bien, quoi, mon gros, s’écria le Druide, tu as l’air médusé. Encore du grabuge ? Quelque chose qui ne va pas ? Faut-il que je t’aide ?
Vorski ne répondit pas. Il regardait éperdument, avec une expression de stupeur et d’effroi qui se changeait peu à peu en une folle épouvante. Des gouttes de sueur découlèrent de son crâne. Ses yeux hagards semblaient contempler la plus horrible des visions.
Le vieillard éclata de rire.
– Jésus-Marie, que tu es laid ! Pourvu que la dernière Druidesse ne soulève pas ses divines paupières et n’aperçoive pas ton affreuse binette ! Dormez, Velléda. Dormez votre pur sommeil sans rêves.
Vorski mâchonnait des paroles inachevées où grondait une colère croissante. À coups d’éclairs, une partie de la vérité l’illuminait. Un mot lui montait aux lèvres, qu’il refusait de prononcer, comme s’il avait peur, en le prononçant, de donner la vie à un être qui n’était plus, à cette femme morte, oui, morte, bien qu’elle respirât, et qui ne pouvait pas ne pas être morte, puisqu’il l’avait tuée. À la fin, cependant, et malgré lui, il articula, et chaque syllabe lui coûtait d’intolérables souffrances :
– Véronique… Véronique…
– Tu trouves donc qu’elle lui ressemble ? ricana le vieux Druide. Ma foi, peut-être as-tu raison… il y a un air de famille… Hein ! si tu n’avais pas mis l’autre en croix de tes propres mains, et si tu n’avais pas recueilli toi-même son dernier soupir, tu serais prêt à jurer que les deux femmes ne font qu’une même et unique personne et que Véronique d’Hergemont est vivante, et qu’elle n’est même pas blessée… pas même une cicatrice… pas seulement la marque des cordes autour des poignets… Mais regarde donc, Vorski, quel visage paisible ! quelle sérénité réconfortante ! Ma parole, je commence à croire que tu t’es trompé et que tu as mis en croix une autre femme ! Réfléchis… Allons bon ! voilà que tu t’en prends à moi ! Venez à mon secours, ô Teutatès. Le prophète va me démolir.
Vorski s’était redressé, et maintenant faisait face au vieux Druide. Sa figure, façonnée pour la haine et la rage, n’avait jamais sûrement exprimé plus de haine et de rage… Le vieux Druide n’était pas seulement l’homme qui, depuis une heure, se jouait de lui comme d’un enfant, il était l’homme qui avait accompli l’œuvre la plus extraordinaire, et qui lui apparaissait soudain comme l’ennemi le plus implacable et le plus dangereux. D’un tel homme, il fallait se débarrasser sur-le-champ, puisque l’occasion s’en présentait.
– Je suis cuit, dit le vieillard. À quelle sauce vas-tu me manger ? Nom d’une bique, quel ogre !… Au secours ! … à l’assassin ! Oh ! les doigts de fer qui vont m’étrangler ! À moins que ce ne soit le poignard ? ou bien la corde ? Non, c’est le revolver. J’aime mieux ça, c’est plus propre. Vas-y, Alexis. Sur sept balles, deux ont déjà troué ma tunique numéro un. Reste cinq. Vas-y, Alexis.
Chaque parole exaspérait la colère de Vorski. Il avait hâte d’en finir, et il commanda :
– Otto… Conrad… vous êtes prêts ?…
Il tendit le bras. Les deux acolytes braquèrent également leurs armes. À quatre pas devant eux, le vieillard demandait grâce en riant.
– Je vous en prie, mes bons messieurs, ayez pitié d’un pauvre diable… Je ne recommencerai plus… Je serai sage comme une… image… Mes bons messieurs…
Vorski répéta :
– Otto… Conrad… attention !… Je compte… Une… deux… trois… Feu !
Les trois détonations retentirent à la fois. Le Druide fit une pirouette, puis se remit d’aplomb, vis-à-vis de ses adversaires et cria, d’une voix tragique :
– Touché ! Traversé de part en part ! C’est la mort sans phrases !… Capout, le vieux Druide !… Funeste dénouement ! Ah ! le pauvre vieux Druide qui aimait tant bavarder !
– Feu ! hurla Vorski. Mais tirez donc, imbéciles ! Feu !
– Feu ! Feu ! répétait le Druide. Pan ! pan ! Pan ! pan ! Mouche au cœur !… Double mouche !… Triple mouche ! À toi, Conrad, pan ! pan !… À toi, Otto.
Les détonations crépitaient et se répercutaient dans la grande salle sonore. Les complices se démenaient devant leur cible, ahuris et furieux, tandis que l’invulnérable vieillard dansait et gigotait, tantôt presque accroupi, tantôt bondissant avec une agilité stupéfiante.
– Crebleu, ce que l’on rigole au fond des cavernes ! Et ce que t’es bête, mon Vorski ! Sacré prophète, va ! Quelle couche ! Non, mais comment as-tu pu avaler tout ça ? les feux de bengale ! les pétards, et puis le bouton de culotte ! et puis la bague de ta vieille mère ! Bougre de veau ! Quelle pochetée !
Vorski s’arrêta. Il comprenait que les trois revolvers avaient été déchargés, mais comment ? Par quel prodige inouï ? Qu’y avait-il au fond de toute cette aventure fantastique ? Quel était ce démon qui se dressait en face de lui ?
Il jeta son arme inutile et regarda le vieillard. Allait-il l’empoigner, l’étouffer entre ses bras ? Il regarda aussi la femme, prêt à se jeter sur elle. Mais, visiblement, il ne se sentait pas de taille à affronter plus longtemps ces deux êtres bizarres qui lui paraissaient situés en dehors du monde et de la réalité.
Alors, rapidement, il tourna sur lui-même et, appelant ses acolytes, il reprit le chemin des cryptes, poursuivi par les quolibets du vieux Druide :
– Allons, bon ! voilà qu’il se trotte ! Et la Pierre-Dieu, que veux-tu que j’en fasse ? Non, mais ce qu’il détale ! T’as donc le feu au derrière ? Taïaut ! Taïaut Va donc, eh ! prophète…
Chapitre 5 – La salle des sacrifices souterrains

Vorski n’avait jamais eu peur, et peut-être, en prenant la fuite, n’obéissait-il pas à un sentiment de peur réelle. Mais il ne savait plus ce qu’il faisait. Dans l’effarement de son cerveau c’était un tourbillon d’idées contradictoires et incohérentes où dominait l’intuition d’une défaite irrémédiable et, en quelque manière, surnaturelle.
Croyant aux sortilèges et aux prodiges, il avait l’impression que l’homme du Destin qu’était Vorski se trouvait déchu de sa mission et remplacé par un nouvel élu du Destin. Il y avait, l’une en face de l’autre, deux forces miraculeuses, l’une émanant de lui, Vorski, l’autre émanant du vieux Druide, et la seconde absorbait la première. La résurrection de Véronique, la personnalité du vieux Druide, les discours, les plaisanteries, les pirouettes, les actes, l’invulnérabilité de ce personnage funambulesque, tout cela lui semblait magique et fabuleux, et créait, dans ces cavernes des temps barbares, une atmosphère spéciale qui le détraquait et l’étouffait.
Il avait hâte de remonter à la surface de la terre. Il voulait respirer et voir. Et ce qu’il voulait voir, avant tout, c’était l’arbre dénudé de branches auquel il avait attaché Véronique et sur lequel Véronique avait expiré.
– Car elle est bien morte, grinçait-il, en rampant au creux de l’étroit passage qui communiquait avec la troisième et la plus grande des cryptes… Elle est bien morte… Je sais ce que c’est que la mort… La mort, j’ai tenu ça souvent entre mes mains et je ne m’y trompe pas. Alors, comment ce démon a-t-il pu la ressusciter ?
Il s’arrêta brusquement près du billot où il avait ramassé le sceptre.
– À moins que…, dit-il.
Conrad qui le suivait, s’écria :
– Dépêchez-vous donc au lieu de bavarder.
Vorski se laissa entraîner, mais, tout en marchant, il continuait :
– Veux-tu que je te dise mon idée, Conrad ? Eh bien, la femme qu’on nous a montrée et qui dormait, ce n’était pas elle. Vivait-elle seulement, celle-là ? Ah ! ce vieux sorcier est capable de tout. Il aura modelé quelque image… une poupée de cire à laquelle il aura donné la ressemblance.
– Vous êtes fou. Marchez donc !
– Je ne suis pas fou. Cette femme ne vivait pas. Celle qui est morte sur l’arbre est bien morte. Et tu la retrouveras là-haut, je t’en réponds. Des miracles, oui, mais pas un tel miracle !…
N’ayant plus leur lanterne, les trois complices se heurtaient aux murs et aux pierres droites. Leurs pas résonnaient de voûte en voûte. Conrad ne cessait de grogner.
– Je vous avais prévenu… il fallait lui casser la tête.
Otto, lui, se taisait, essoufflé par la course.
Ils arrivèrent ainsi, en tâtonnant, au vestibule qui précédait la crypte d’entrée, et ils furent assez surpris de constater que cette première salle était obscure, bien que le passage qu’ils y avaient creusé à la partie supérieure, sous les racines du chêne mort, eût dû répandre une certaine clarté.
– C’est bizarre, dit Conrad.
– Bah ! répliqua Otto, il s’agit seulement de trouver l’escalier qui s’accroche au mur. Tiens, j’y suis, voilà une marche… et puis la suivante…
Il escalada ces marches, mais presque aussitôt fut arrêté.
– Pas moyen d’avancer… on dirait qu’il y a eu un éboulement.
– Impossible ! objecta Vorski. D’ailleurs, attends… j’oubliais… j’ai mon briquet.
Il alluma ce briquet, et un même cri de colère leur échappa à tous les trois : tout le haut de l’escalier et la moitié de la salle étaient ensevelis sous un amas de pierres et de sable, au milieu duquel avait glissé le tronc du chêne mort. Aucune chance de fuite ne leur restait.
Vorski eut un moment de défaillance et s’écroula sur les marches.
– Nous sommes fichus… C’est ce damné vieillard qui a combiné cela… ce qui prouve qu’il n’est pas seul.
Il se lamenta, déraisonnant, et sans forces pour continuer une lutte trop inégale. Mais Conrad se fâcha :
– Mais, enfin, je ne vous reconnais plus, Vorski.
– Il n’y a rien à faire contre ce bonhomme-là.
– Rien à faire ? Il y a d’abord, ce que je vous ai répété vingt fois, à lui tordre le cou. Ah ! si je ne m’étais pas retenu !…
– Tu n’aurais même pas pu y toucher. Est-ce que nos balles l’ont atteint ?
– Nos balles… nos balles… murmura Conrad… tout ça est rudement louche. Passez-moi votre briquet… j’ai un autre revolver qui vient du Prieuré et que j’avais chargé moi-même hier matin. Je vais bien voir.
Il examina l’arme et ne tarda pas à se rendre compte que les sept cartouches logées dans le barillet avaient été remplacées par sept cartouches sans balles et qui, naturellement, ne pouvaient tirer qu’à blanc.
– Voilà toute l’explication, dit-il, et votre vieux Druide n’a rien d’un sorcier. Si nos revolvers avaient été réellement chargés, on l’abattait comme un chien.
Mais l’explication redoubla l’effarement de Vorski.
– Et comment les aurait-il déchargés ? À quelle minute a-t-il pu prendre nos armes dans nos poches, puis les remettre après les avoir rendues inoffensives ? Je n’ai pas quitté mon revolver un instant.
– Moi non plus, avoua Conrad.
– Et je défie qu’on y touche sans que je m’en aperçoive. Alors ?… Alors, n’est-ce pas la preuve que ce démon-là jouit d’une puissance particulière ? Quoi il faut voir les choses telles qu’elles sont. C’est un homme qui a des secrets à lui… et il dispose de moyens… de moyens…
Conrad haussa les épaules.
– Vorski, cette affaire vous a démoli… Vous touchiez au but, et vous lâchez tout au premier obstacle, vous n’êtes plus qu’une loque. Eh bien, moi, je ne baisse pas la tête comme vous. Fichus ? et pourquoi ? S’il nous poursuit, nous sommes trois.
– Il ne viendra pas. Il nous laissera ici, et il nous enfermera comme dans un terrier sans issue.
– Alors, s’il ne vient pas, je retourne là-bas, moi ! J’ai mon couteau, ça suffit.
– Tu as tort, Conrad.
– En quoi ai-je tort ? Je vaux un autre homme, surtout ce vieux-là, et il n’a pour l’aider qu’une femme endormie.
– Conrad, ce n’est pas un homme, et elle, ce n’est pas une femme. Méfie-toi.
– Je me méfie, mais je marche.
– Tu marches… tu marches… mais quel est ton plan ?
– Je n’ai pas de plan. Ou plutôt, je n’en ai qu’un, qui est de supprimer ce bonhomme-là.
– Tout de même, fais attention… Ne l’attaque pas de front, mais tâche de le surprendre…
– Parbleu ! dit Conrad, en s’en allant, je ne suis pas assez bête pour m’offrir à ses coups. Soyez tranquille, je le tiens, le bougre !
L’audace de Conrad réconforta Vorski.
– Après tout, dit-il quand son complice fut parti, il a raison. Si ce vieux Druide ne nous a pas poursuivis, c’est qu’il a d’autres idées en tête. Il ne s’attend sûrement pas à un retour offensif, et Conrad peut fort bien le surprendre. Qu’en dis-tu, Otto ?
Otto partageait cet avis.
– Il n’y a qu’à patienter, répondit-il.
Un quart d’heure s’écoula. Vorski reprenait de plus en plus son aplomb. Il avait fléchi par réaction, après des espoirs trop grands suivis d’une déception trop lourde, et aussi parce que l’ivresse provoquait chez lui de la lassitude et de l’abattement. Mais le désir du combat le surexcitait de nouveau, et il tenait à en finir avec son adversaire.
– Qui sait même, disait-il, si Conrad ne l’a pas déjà mis hors de combat ? …
Il passait maintenant à une confiance exagérée, qui témoignait de son déséquilibre, et tout de suite il voulut repartir.
– Allons, Otto, c’est la fin du voyage. Un vieux bonhomme à supprimer, et ça y est. Tu as ton poignard ? Inutile, d’ailleurs. Mes deux mains suffiront.
– Et s’il a des amis, ce Druide ?
– Nous verrons bien.
Il reprit encore une fois le chemin des cryptes, avançant avec précaution, et surveillant le débouché des passages qui communiquaient de l’une à l’autre. Aucun bruit ne parvenait jusqu’à eux. La lueur de la troisième crypte les guidait.
– Conrad a dû réussir, remarqua Vorski, sans quoi il n’aurait pas engagé la lutte et se serait replié vers nous.
Otto approuva.
– Évidemment, c’est bon signe de ne pas le voir. Le vieux Druide a dû passer un mauvais quart d’heure. Conrad est un gaillard.
Ils entrèrent dans la troisième crypte. Les choses étaient à leur place, le sceptre sur le billot, et le pommeau, que Vorski avait dévissé, un peu plus loin à terre. Mais, comme il jetait les yeux vers le trou d’ombre où dormait le vieux Druide, lors de leur arrivée, il fut stupéfait de revoir le bonhomme, non pas exactement au même endroit, mais entre le trou d’ombre et l’issue du couloir.
– Sacrédieu ! qu’est-ce qu’il fait ? balbutia-t-il, déjà troublé par cette présence insolite. Non, mais on dirait qu’il dort !
Le vieux Druide semblait dormir en effet. Seulement pourquoi diable dormait-il dans cette attitude, à plat ventre, les bras allongés en croix, et le nez sur le sol ?
Est-ce qu’un homme qui se méfie, ou qui tout au moins sait qu’un danger peut l’atteindre, s’offre ainsi aux coups de l’ennemi ? Et pourquoi – le regard de Vorski perçait peu à peu les ténèbres de l’arrière-crypte –, pourquoi la tunique blanche était-elle maculée de taches qui paraissaient rouges… qui étaient rouges. Aucun doute n’était possible. Pourquoi ?…
Otto dit à voix basse :
– Il a une drôle de pose.
Vorski avait la même pensée, et il précisa :
– Oui, une pose de cadavre.
– Une pose de cadavre, approuva Otto. Le mot est exact.
Après un instant, Vorski recula d’un pas.
– Oh ! fit-il, est-ce croyable ?
– Quoi ? demanda l’autre.
– Entre les deux épaules… regarde…
– Eh bien ?
– Le couteau…
– Quel couteau ? Celui de Conrad ?
– Celui de Conrad, affirma Vorski… Le poignard de Conrad… je le reconnais… planté droit entre les deux épaules.
Et il ajouta frissonnant :
– Les taches rouges viennent de là… c’est du sang… du sang qui coule de cette blessure.
– En ce cas, observa Otto, il est mort ?
– Il est mort… oui, le vieux Druide est mort… Conrad l’aura surpris, et il l’a tué… Le vieux Druide est mort !
Vorski resta indécis un assez long moment, prêt à se jeter sur le corps inerte et à le frapper à son tour. Mais il n’osait pas plus le toucher mort que vivant, et tout ce qu’il eut le courage de faire, ce fut de se précipiter et d’arracher l’arme hors de la plaie.
– Ah ! bandit, s’écria-t-il, tu as ce que tu mérites, et Conrad est un rude type. Conrad, sois sûr que je ne t’oublierai pas.
– Où peut-il être, Conrad ?
– Dans la salle de la Pierre-Dieu. Ah ! Otto, j’ai hâte de retrouver la femme que le vieux Druide avait placée là et de lui régler son compte, à elle aussi !
– Vous croyez donc que c’est une femme vivante ? ricana Otto.
– Et bien vivante encore !… comme l’était le vieux Druide. Ce sorcier n’était qu’un charlatan qui pouvait avoir des trucs à lui, mais aucun pouvoir réel… La preuve, la voici ! …
– Charlatan, soit, objecta le complice. Mais tout de même, par ses signaux, il vous a indiqué l’endroit de ces grottes ! Or, dans quel but ? Et que faisait-il ici ? Connaissait-il vraiment le secret de la Pierre-Dieu, le moyen de la conquérir et son emplacement exact ?
– Autant d’énigmes, tu as raison, dit Vorski, lequel préférait ne pas examiner de trop près les détails de l’aventure, mais autant d’énigmes qui trouveront leur solution d’elles-mêmes, et dont je ne me préoccupe pas pour l’instant, puisque ce n’est plus cet horripilant personnage qui me les pose.
Pour la troisième fois, ils franchirent l’étroit couloir de communication. Vorski pénétra dans la grande salle en vainqueur, la tête haute et le regard assuré. Plus d’obstacles, plus d’ennemi. Que ce fût la Pierre-Dieu que l’on voyait suspendue entre les dalles de la voûte, ou que la Pierre-Dieu fût ailleurs, nul doute qu’il ne la découvrît. Restait cette femme mystérieuse qui avait l’apparence de Véronique, mais qui ne pouvait pas être Véronique et dont il allait démasquer la véritable personnalité.
Si toutefois elle y est encore, murmura-t-il. Et je soupçonne fort qu’elle n’y est plus. Elle jouait son rôle dans les combinaisons obscures du vieux Druide, et le vieux Druide me croyant écarté…
Il avança et monta quelques marches.
La femme était là.
Elle était là, couchée sur la table inférieure du dolmen, entourée de voiles comme auparavant. Le bras ne pendait plus vers le sol. Il n’y avait que la main qui émergeât des voiles. Au doigt, la bague de turquoises.
Otto lui dit :
– Elle n’a pas bougé, elle dort toujours.
– Peut-être dort-elle, en effet, prononça Vorski. Je vais l’observer. Laisse-moi faire.
Il approcha. Il n’avait pas lâché le couteau de Conrad, et peut-être est-ce cela qui lui donna l’idée de tuer, car son regard se baissa vers l’arme, et il sembla se rendre compte seulement alors qu’il la tenait et qu’il pouvait s’en servir.
Il n’était plus qu’à trois pas de la femme quand il s’aperçut que celui des deux poignets qui se trouvait découvert était tout meurtri et comme marbré de taches noires, lesquelles provenaient évidemment de l’étreinte des cordes. Or, le vieux Druide lui avait fait remarquer, une heure auparavant, que les poignets n’offraient aucune trace de meurtrissure !
Ce détail le bouleversa de nouveau, d’abord en lui prouvant que c’était bien la femme, mise en croix par lui, que l’on avait détachée et qui était sous ses yeux, et ensuite parce qu’il rentrait soudain dans le domaine des miracles. Tour à tour le bras de Véronique lui apparaissait sous deux aspects différents, bras de femme vivante et intacte, bras de victime inerte et torturée.
Sa main tremblante serra le poignard, s’y accrochant pour ainsi dire comme si c’était l’arme même du salut. Dans son esprit confus surgissait une fois de plus l’idée de frapper, non pas pour tuer, puisque cette femme devait être morte, mais pour frapper l’ennemi invisible qui s’acharnait après lui, et pour conjurer d’un seul coup tous les maléfices.
Il leva le bras. Il choisit la place. Sa figure prit son expression la plus sauvage et s’illumina de la joie du crime. Et brusquement il s’abattit et frappa, comme un fou, au hasard, dix fois, vingt fois, avec un déchaînement frénétique de tous ses instincts.
– Tiens, meurs, bégayait-il… meurs encore… et que ce soit fini… Tu es le mauvais génie qui s’oppose à moi… et je t’anéantis… Meurs donc pour que je sois libre ! … Meurs pour que je sois le seul maître ! …
Il s’arrêta, afin de reprendre son souffle. Il était exténué. Et tandis que ses yeux hagards contemplaient, sans le voir, l’affreux spectacle du corps lacéré, il eut l’impression étrange qu’une ombre s’interposait entre lui et la lumière du soleil qui descendait de l’ouverture supérieure.
– Sais-tu ce que tu me rappelles ? fit une voix.
Il fut interdit. Cette voix n’était point celle d’Otto. Et elle continua, pendant qu’il restait la tête baissée et tenant stupidement son poignard planté dans le corps de la morte.
– Sais-tu ce que tu me rappelles, Vorski ? Tu me rappelles les taureaux de mon pays – apprends que je suis espagnol et grand amateur de courses. Eh bien ? ces taureaux, quand ils ont embroché quelque pauvre vieux carcan hors d’usage, ils reviennent de temps à autre vers le cadavre, le retournent, l’embrochent encore, le tuent et le retuent sans cesse. Tu es comme eux, Vorski. Tu vois rouge. Pour te défendre contre l’ennemi vivant, tu t’acharnes après l’ennemi qui ne vit plus, et c’est la mort elle-même que tu t’efforces de tuer. Quelle brute tu fais !
Vorski leva la tête.
Un homme était debout devant lui, appuyé contre un des piliers du dolmen. Cet homme, de taille moyenne, assez mince, bien découplé, avait l’air encore jeune malgré ses cheveux grisonnants autour des tempes. Il portait une vareuse gros-bleu à boutons d’or et une casquette de marin à visière noire.
– Pas la peine de chercher, dit-il. Tu ne me connais pas. Don Luis Perenna, grand d’Espagne{2}, seigneur de beaucoup de pays et prince de Sarek. Oui, ne t’étonne pas ; prince de Sarek, c’est un titre que je viens de m’offrir et auquel j’ai quelque droit.
Vorski le regardait sans comprendre. L’homme poursuivit :
– Tu ne sembles pas très familier avec le nobiliaire espagnol. Pourtant, rappelle-toi… je suis le monsieur qui devait venir au secours de la famille d’Hergemont et des habitants de Sarek… celui que ton fils François attendait avec une foi si naïve… Hein ? tu y es ? Tiens, ton compagnon, le fidèle Otto, paraît se rappeler, lui… Mais peut-être mon autre nom te dirait quelque chose… Il est avantageusement connu… Lupin ?… Arsène Lupin ?
Vorski l’observait avec une terreur croissante et un doute qui se précisait à chaque parole et à chaque mouvement de ce nouvel adversaire. S’il ne reconnaissait ni l’homme ni la voix de cet homme, il se sentait dominé par une volonté dont il avait déjà éprouvé la puissance, et fouetté par la même sorte d’ironie implacable. Mais était-ce possible ?
– Tout est possible, même ce à quoi tu penses, reprit Don Luis Perenna. Mais, je le répète, quelle brute tu fais ! Comment ! tu poses au grand bandit, à l’aventurier d’envergure, et tu n’es même pas fichu de t’y retrouver dans tes crimes ! Tant qu’il s’est agi de tuer au petit bonheur, tu as été droit ton chemin. Mais, au premier caillou, tu perds la boule. Vorski tue, mais qui a-t-il tué ? il n’en sait rien. Véronique d’Hergemont est-elle morte ou vivante ? Est-elle liée sur le chêne où tu l’as crucifiée ? Ou bien étendue ici sur la table du sacrifice ? L’as-tu tuée là-haut ou dans cette salle ? Mystère. Tu n’as même pas eu l’idée, avant de frapper, de regarder qui tu frappais. L’essentiel pour toi, c’est de frapper à tour de bras, de te griser à la vue et à l’odeur du sang, et, avec de la chair vivante, de faire une abominable bouillie. Mais regarde donc, idiot. Quand on tue, on n’a pas peur de tuer, et on ne cache pas le visage de sa victime. Regarde, idiot.
Lui-même se pencha sur le cadavre, et défit le voile qui entourait la tête.
Vorski avait fermé les yeux. Agenouillé, le buste écrasé contre les jambes de la morte, il restait immobile et les paupières obstinément closes.
– Ça y est, hein ? ricana don Luis. Si tu n’oses pas regarder, c’est que tu as deviné, ou que tu vas deviner, n’est-ce pas, misérable ? N’est-ce pas, ton cerveau d’imbécile est en train de faire le compte ? Il y avait dans l’île de Sarek deux femmes, et il n’y en avait que deux, Véronique et l’autre… L’autre qui s’appelait Elfride ? n’est-ce pas, je ne me trompe pas ?… Elfride et Véronique… tes deux épouses… l’une la mère de Raynold, l’autre la mère de François… et alors si ce n’est pas la mère de François que tu as attachée sur la croix, et que tu viens de frapper, c’est la mère de Raynold… Si ce n’est pas Véronique la femme qui est là et dont les poignets sont meurtris par le supplice, c’est Elfride. Pas d’erreur possible… Elfride, ton épouse et ta complice… Elfride, ton âme damnée… Et tu le sais tellement bien que tu aimes mieux me croire sur parole plutôt que de risquer un coup d’œil sur le visage livide de cette morte-là, de ta complice obéissante et torturée par toi. Capon, va !
Vorski, en effet, avait caché sa tête dans son bras replié. Il ne pleurait pas ! Vorski ne pouvait pleurer. Cependant, ses épaules étaient agitées de secousses, et il y avait dans son attitude l’expression du désespoir le plus farouche.
Cela dura assez longtemps. Puis le frissonnement des épaules cessa. Néanmoins, Vorski ne bougeait pas.
– Vrai, tu me fais pitié, mon pauvre vieux, reprit don Luis. Tu y tenais donc tant que cela à ton Elfride ? Une habitude, hein ? Un fétiche ? Que veux-tu, on n’est pas bête à ce point-là, non plus ! On sait ce qu’on fait ! On se renseigne ! On réfléchit, que diable ! Or, toi, tu nages dans le crime comme un nouveau-né qui se jetterait à l’eau. Rien d’étonnant à ce que tu t’enfonces et à ce que tu coules. Ainsi le vieux Druide est-il mort ou vivant ? Conrad lui a-t-il planté son poignard dans le dos, ou bien est-ce moi qui joue le rôle de ce diabolique individu ? Bref, y a-t-il un vieux Druide et un grand d’Espagne, ou bien ces deux personnages ne font-ils qu’un ? Tout cela, pour toi, mon pauvre enfant, c’est la bouteille à l’encre. Il faudrait pourtant s’expliquer. Veux-tu que je t’aide ?
Si Vorski avait agi sans réfléchir, il fut facile de voir, quand il releva la tête, qu’il avait pris le temps de la réflexion et qu’il savait fort bien à quelle résolution désespérée les circonstances l’acculaient. Il était certes prêt à s’expliquer, comme l’y conviait don Luis, mais le poignard en main et avec la volonté implacable de s’en servir. Doucement, les yeux fixés sur les yeux de don Luis, et sans cacher ses intentions, il avait dégagé l’arme et il se redressait.
– Prends garde, fit don Luis, ton couteau est truqué comme ton revolver. C’est du papier d’argent.
Plaisanteries inutiles. Rien ne pouvait précipiter ou ralentir l’élan raisonné qui poussait Vorski vers le combat suprême. Il fit le tour de la table sacrée et se planta devant don Luis.
– C’est bien toi, dit-il, qui, depuis quelques jours, te mets en travers de tous mes plans ?
– Depuis vingt-quatre heures, pas davantage. Il y a vingt-quatre heures que je suis arrivé à Sarek.
– Et tu es résolu à aller jusqu’au bout ?
– Plus loin, si possible.
– Pourquoi ? Dans quel intérêt ?
– En amateur, et parce que tu me dégoûtes.
– Donc pas d’accord possible ?
– Non.
– Tu refuserais d’entrer dans mon jeu ?
– Tu parles !
– Tu serais de moitié.
– J’aime mieux tout.
– C’est-à-dire que la Pierre-Dieu ?…
– La Pierre-Dieu m’appartient.
Toute autre parole était vaine. Un adversaire de ce calibre-là doit être supprimé, sinon il vous supprime. Il fallait choisir entre les deux dénouements : il n’en existait pas un troisième.
Don Luis restait impassible, toujours adossé au pilier. Vorski le dominait de la tête, et en même temps Vorski avait cette impression profonde que, sous tous les rapports, comme force, comme musculature, comme poids, il lui était également supérieur. Dans ces conditions comment eût-il hésité ? Et d’ailleurs il semblait inadmissible que don Luis pût seulement essayer de se défendre ou d’esquiver le coup avant que le poignard se fût abattu. Fatalement sa mise en garde, s’il ne bougeait pas à l’instant, se produirait trop tard. Or, il ne bougeait pas. Vorski frappa donc en toute certitude, comme on frappe une proie condamnée d’avance.
Pourtant – et cela se passa si vite et d’une manière si inexplicable qu’il n’aurait pu dire à la suite de quelles péripéties il succomba –, pourtant, trois ou quatre secondes après, il était couché à terre, désarmé, vaincu, les deux jambes comme rompues par un coup de bâton, et le bras droit inerte et douloureux jusqu’à le faire crier.
Don Luis ne prit même pas la peine de le ligoter. Un pied sur le grand corps impuissant, il prononça, à demi courbé :
– Pour le moment, pas de discours. Je t’en réserve un de ma façon que tu jugeras un peu longuet, mais qui te prouvera que je connais l’aventure depuis A jusqu’à Z, c’est-à-dire beaucoup mieux que toi. Un seul point obscur, et tu vas l’éclaircir. Où est ton fils François d’Hergemont ?
Comme il ne recevait pas de réponse, il répéta :
– Où est François d’Hergemont ?
Sans doute Vorski estima-t-il que le hasard mettait entre ses mains un atout imprévu, et que la partie n’était pas perdue, car il garda un silence obstiné.
– Tu refuses de répondre ? demanda don Luis. Une fois… deux fois… trois fois… tu refuses ? Parfait !
Il siffla légèrement.
Quatre hommes surgirent d’un coin de la salle, quatre hommes au visage basané et qui avaient le type des Arabes du Maroc. Comme don Luis, ils portaient des vareuses et des casquettes de matelots, à visière vernie.
Un cinquième personnage arriva presque aussitôt, un officier français mutilé, dont la jambe droite se terminait par un pilon.
– Ah ! c’est vous, Patrice ? fit don Luis.
Il présenta, selon l’étiquette :
– Le capitaine Patrice Belval{3}, mon meilleur ami. M. Vorski, Boche.
Puis il reprit :
– Rien de neuf, mon capitaine ? Vous n’avez pas retrouvé François ?
– Non.
– D’ici une heure nous l’aurons retrouvé, et nous partirons. Tous nos hommes sont au bateau ?
– Oui.
– Et tout va bien par là ?
– Très bien.
Il ordonna aux quatre Marocains :
– Emballez-moi le Boche, et montez-le jusqu’au dolmen d’en haut. Inutile de l’attacher, il est incapable d’un geste. Ah ! une minute.
Il se pencha à l’oreille de Vorski.
– Avant de partir, regarde bien la Pierre-Dieu, entre les dalles du plafond. Le vieux Druide ne t’a pas menti. C’est bien la pierre miraculeuse que l’on cherche depuis des siècles… et que j’ai découverte, moi, de loin… par correspondance. Fais-lui tes adieux, Vorski ! Tu ne la reverras jamais, si tant est que tu doives jamais revoir quelque chose en ce bas monde.
Il fit un signe.
Vivement les quatre Marocains se saisirent de Vorski et l’emportèrent dans le fond de la salle, du côté opposé au couloir de communication.
Don Luis se tourna vers Otto, lequel avait assisté immobile à toute la scène :
– Je vois que tu es un garçon raisonnable, Otto, et que tu comprends la situation. Tu ne te mêleras de rien ?
– De rien.
– Alors, on te laissera tranquille. Tu peux nous suivre sans crainte.
Il passa son bras sous le bras du capitaine, et ils s’en allèrent en causant.
On sortait de la salle de la Pierre-Dieu par une série de trois autres cryptes dont chacune se trouvait à un niveau plus élevé que celle qui la précédait, et dont la dernière aboutissait également à un vestibule. À l’extrémité de ce vestibule, une échelle était plantée contre une paroi, dans laquelle on avait pratiqué récemment une ouverture en défonçant une frêle maçonnerie de sable et de chaux.
Par là ils débouchèrent en plein air, au milieu d’un sentier abrupt, coupé de marches, qui tournait en montant dans le roc, et qui les conduisit à l’endroit de la falaise où François avait mené Véronique la veille au matin. C’était la montée de la Poterne. D’en haut, on apercevait, suspendue à deux bras de fer, la barque sur laquelle Véronique et son fils auraient dû s’enfuir. Non loin, dans une petite baie, s’allongeait la silhouette effilée d’un sous-marin.
Tournant le dos à la mer, don Luis et Patrice Belval poursuivirent leur chemin vers l’hémicycle de chênes et s’arrêtèrent près du Dolmen-aux-Fées. Les Marocains les y attendaient. Ils avaient assis Vorski au pied de l’arbre même où sa dernière victime était morte. À cet arbre, il ne restait plus comme témoignage de l’abominable supplice que l’inscription V. d’H.
– Pas trop fatigué, Vorski ? demanda don Luis. Les jambes vont mieux ?
Vorski haussa les épaules d’un air méprisant.
– Oui, je sais, reprit don Luis, tu as confiance dans ta carte suprême. Pourtant, tu devrais savoir que, moi aussi, j’ai quelques atouts, et que je joue avec une certaine maîtrise. L’arbre qui est derrière toi te le prouve surabondamment. Veux-tu un autre exemple ? Tandis que tu t’embrouilles dans tes crimes et que tu ne connais plus le nombre de tes morts, moi je les ressuscite. Regarde celui-ci qui vient du Prieuré. Tu le vois ? Il porte comme moi la vareuse à boutons d’or… C’est une de tes victimes, hein ? Tu l’avais enfermé dans une des cellules de torture pour le jeter à la mer, et c’est ton chérubin de Raynold qui l’y a précipité sous les yeux de Véronique. Tu te rappelles ? Stéphane Maroux ?… Il est mort, n’est-ce pas ? Eh bien, pas du tout… D’un coup de ma baguette magique, je le ranime. Et le voici. Et je lui donne la main. Et je lui parle…
De fait il s’était avancé vers le nouveau venu, lui serrait la main, et lui disait :
– Vous voyez, Stéphane, je vous avais averti qu’à midi tapant tout serait fini, et qu’on se retrouverait au Dolmen. Il est midi tapant.
Stéphane semblait en excellente santé. Aucune trace de blessure. Vorski le regardait avec épouvante, et balbutia :
– Le professeur… Stéphane Maroux…
– Lui-même, dit don Luis. Que veux-tu ? Là encore tu as agi comme un crétin. L’adorable Raynold et toi, vous jetez un homme à la mer et vous n’avez même pas l’idée de vous pencher et de vous rendre compte de ce qu’il devient. Moi je le recueille… Et ne t’épate pas, mon bon… Ce n’est que le début et j’ai encore quelques tours dans mon sac. Pense donc, je suis l’élève du vieux Druide !… Et alors Stéphane, où en sommes-nous ? Vos recherches ?
– Inutiles.
– François ?
– Impossible de le retrouver.
– Et Tout-Va-Bien, vous l’avez lancé sur la piste de son maître comme c’était convenu ?
– Oui, mais il m’a simplement conduit par la Poterne jusqu’à la barque de François.
Il n’y a pas de cachette de ce côté ?
– Aucune.
Don Luis garda le silence et se mit à marcher de long en large devant le dolmen. Il avait l’air d’hésiter au dernier moment, avant de s’engager dans la série d’actes qu’il avait résolus.
Enfin, s’adressant à Vorski, il lui dit :
– Je n’ai pas de temps à perdre. D’ici deux heures, il faut que j’aie quitté l’île. Combien me vends-tu la liberté immédiate de François ?
Vorski répliqua :
– François s’est battu en duel avec Raynold, et il a eu le dessous.
– Tu mens, c’est François qui l’a emporté.
– Qu’en sais-tu ? Tu les as vus combattre ?
– Non ! sans quoi je serais intervenu. Mais je sais qui fut le vainqueur.
– Personne que moi ne le sait. Ils étaient masqués.
– Alors si François est mort, tu es perdu.
Vorski réfléchit.
L’argument était péremptoire. Il prononça, interrogeant à son tour :
– Bref, qu’est-ce que tu m’offres ?
– La liberté.
– Et avec ça ?
– Rien.
– Si, la Pierre-Dieu.
– Jamais !
L’exclamation de don Luis fut violente, accompagnée d’un geste coupant, et il l’expliqua :
– Jamais ! La liberté, au pis-aller, oui, et parce que tel que je te connais et dénué de toute ressource, tu iras te faire pendre ailleurs. Mais, la Pierre-Dieu, ce serait le salut, la richesse, la puissance, le pouvoir de faire le mal…
– C’est justement pour cela que j’y tiens, dit Vorski, et, en me confirmant ce qu’elle vaut, tu me rends plus exigeant en ce qui concerne François.
– Je trouverai François. C’est une question de patience, et, s’il le faut, je resterai deux ou trois jours de plus.
– Tu ne le retrouveras pas, et, si tu le retrouves, il sera trop tard.
– Pourquoi ?
– François n’a pas mangé depuis hier.
Cela fut dit froidement, méchamment. Il y eut un silence et don Luis reprit :
– En ce cas, parle, si tu ne veux pas qu’il meure.
– Que m’importe ? Tout plutôt que de manquer à ma tâche et de m’arrêter dans le chemin que je suis. J’atteins au but : tant pis pour ceux qui s’interposent entre ce but et moi.
– Tu mens. Tu ne laisseras pas mourir cet enfant, qui est le tien.
– J’ai bien laissé mourir l’autre.
Patrice et Stéphane eurent un geste d’horreur, tandis que don Luis riait franchement.
– À la bonne heure ! Pas d’hypocrisie avec toi. Des arguments nets et probants. Nom d’un chien ! est-ce beau un Boche qui étale son âme ! Quel magnifique mélange de vanité et de cruauté, de cynisme et de mysticisme ! Un Boche a toujours une mission à remplir, alors même qu’il se contente de cambrioler ou d’assassiner. Or, toi, tu es plus qu’un Boche, tu es un Superboche !
Et il ajouta en riant :
– Aussi c’est comme un Superboche que je veux te traiter. Une dernière fois, consens-tu à me dire où est François ?
– Non.
– C’est bien.
Très calmement, il se retourna vers les quatre Marocains.
– Allez-y, les enfants.
Ce fut l’affaire d’un instant. Avec une précision de gestes vraiment extraordinaire, et comme si l’acte eût été décomposé en un certain nombre de mouvements, appris et répétés d’avance à la façon d’un exercice militaire, ils ramassèrent Vorski, l’attachèrent à la corde qui pendait de l’arbre, le hissèrent sans s’occuper de ses cris, de ses menaces et de ses hurlements, et le lièrent solidement comme il avait lié sa victime.
– Gueule, mon bonhomme, prononça paisiblement don Luis, gueule tant que tu voudras ! Tu ne peux réveiller que les sœurs Archignat et que ceux des trente cercueils ! Gueule, si ça t’amuse. Mais pour Dieu, que tu es laid ! Quelle grimace !
Il recula de quelques pas, pour mieux juger du spectacle.
– À merveille ! tu fais très bon effet et tout est bien au point… Jusqu’à l’inscription V. d’H. : Vorski de Hohenzollern ! car je suppose que, comme fils de roi, tu es allié à cette noble maison. Et maintenant, Vorski, tu n’as plus qu’à prêter une oreille attentive ; je vais te servir le petit discours promis.
Vorski se convulsait sur l’arbre et tâchait de briser ses liens. Mais, comme tout effort ne servait qu’à augmenter sa souffrance, il se tint tranquille, et, pour exhaler sa rage, il se mit à jurer et à blasphémer atrocement, tout en apostrophant don Luis :
– Voleur ! assassin ! c’est toi l’assassin ! c’est toi qui condamnes François ! François a été blessé par son frère, sa blessure est mauvaise et peut s’envenimer…
Stéphane et Patrice intervinrent auprès de don Luis… Stéphane avait peur.
– Est-ce qu’on sait ? dit-il. Avec un pareil monstre, tout est possible. Et si l’enfant est malade ?…
– Des balivernes ! du chantage ! affirma don Luis. L’enfant se porte bien.
– Êtes-vous sûr ?
– Assez bien, en tout cas, pour pouvoir attendre une heure. Dans une heure, le Superboche aura parlé. Il ne résistera pas plus longtemps. La pendaison délie la langue.
– Et s’il ne résiste pas du tout ?
– Comment cela ?
– Oui, s’il y passe à son tour ? un effort trop violent, une rupture d’anévrisme, un caillot de sang ?
– Eh bien ?
– Eh bien, sa mort nous priverait du seul espoir que nous ayons d’être renseignés sur la retraite de François.
Mais don Luis fut inflexible.
– Il ne mourra pas ! s’écria-t-il, un type comme Vorski ne meurt pas d’un coup de sang ! Non, non, il parlera. D’ici une heure il parlera. Juste le temps de placer mon discours !
Malgré lui, Patrice Belval se mit à rire.
– Vous avez donc un discours à placer ?
– Et quel discours ! s’exclama don Luis. Toute l’aventure de la Pierre-Dieu ! Un traité d’histoire, une vue d’ensemble qui va des temps préhistoriques aux trente crimes du Superboche ! Bigre, on n’a pas tous les jours l’occasion de faire une pareille conférence, et je ne la raterais pas pour un empire ! En chaire, don Luis, et vas-y de ton boniment !
Il se planta devant Vorski.
– Veinard ! tu es aux premières loges, toi, tu n’en perdras pas une goutte. Hein ! ça fait plaisir, un peu de lumière dans ces ténèbres ? Depuis le temps qu’on patauge, on éprouve le besoin d’une direction vigoureuse. Moi, je t’assure que je commence à ne plus m’y reconnaître… Pense donc ! Une énigme qui dure depuis des siècles et des siècles, et que tu n’as fait qu’embrouiller !
– Bandit ! Voleur ! grinça Vorski.
– Des insultes ! et pourquoi ? Si tu n’es pas à ton aise, parle-nous de François.
– Jamais ! il mourra.
– Mais non. Tu parleras. Je te permets de m’interrompre. Pour m’arrêter, tu n’auras qu’à siffler un petit air : « J’ai du bon tabac » ou bien « Maman, les p’tits bateaux qui vont sur l’eau ». Aussitôt, j’enverrai aux recherches et, si tu n’as pas menti, on te laissera tranquille ici. Otto te détachera, et vous pourrez filer avec la barque de François. C’est convenu ?
Il se tourna vers Stéphane Maroux et vers Patrice Belval.
– Asseyez-vous, mes amis, car ce sera un peu long, mais pour être éloquent, j’ai besoin d’auditeurs… des auditeurs qui seront des juges aussi.
– Nous ne sommes que deux, dit Patrice.
– Vous êtes trois.
– Avec qui ?
– Voici le troisième.
C’était Tout-Va-Bien. Il arrivait au petit trot, sans plus se hâter qu’à l’ordinaire. Il fit fête à Stéphane, remua la queue devant don Luis, d’un air qui disait : « Toi, je te connais, nous sommes copains… » et prit place sur son derrière, comme quelqu’un qui ne veut déranger personne.
– Parfait, Tout-Va-Bien, s’écria don Luis, tu éprouves, toi aussi, le désir de te renseigner sur l’aventure. Cette curiosité t’honore, et tu seras content de moi.
Don Luis paraissait enchanté. Il avait un auditoire, un tribunal. Vorski se tordait sur son arbre. L’heure était vraiment délicieuse.
Il esquissa un semblant d’entrechat qui aurait pu rappeler à Vorski les pirouettes du vieux Druide, et, se redressant, il salua légèrement, fit le geste du conférencier qui porte un verre d’eau à ses lèvres, puis appuya ses deux mains sur une table imaginaire, et enfin commença, d’une voix posée :
« Mesdames, Messieurs,
« Le vingt-cinq juillet sept cent trente-deux avant Jésus-Christ…
Chapitre 6 – La dalle des rois de Bohême

Don Luis s’était interrompu après avoir prononcé ce début de phrase, et il savourait l’effet produit. Le capitaine Belval, qui connaissait son ami, riait de bon cœur. Stéphane demeurait soucieux. Tout-Va-Bien n’avait pas bronché.
Don Luis Perenna reprit :
– Je vous avouerai dès l’abord, mesdames et messieurs, que si j’ai mis tant de précision dans mes dates, c’est un peu pour vous épater. Au fond, à quelques siècles près, je ne saurais dire la date exacte à laquelle se passe la scène que je vais avoir l’honneur de vous narrer. Mais ce que je puis certifier, c’est qu’elle se passe dans le pays d’Europe qui s’appelle aujourd’hui la Bohême, et à l’endroit même où s’élève actuellement la petite ville industrielle de Joachimsthal. Voilà des précisions, j’espère. Donc, le matin de ce jour-là, une grande agitation régnait au sein d’une de ces tribus celtes établies depuis un siècle ou deux entre les bords du Danube et les sources de l’Elbe, parmi les forêts hercyniennes. Aidés de leurs femmes, les guerriers achevaient de plier les tentes, de réunir les haches sacrées, les arcs et les flèches, de ramasser les poteries, les ustensiles de bronze et d’airain, de charger les chevaux et les bœufs.
« Les chefs se multipliaient et veillaient aux moindres détails. Il n’y avait ni désordre ni tumulte. On partit de bonne heure dans la direction d’un affluent de l’Elbe, l’Eger, où l’on arriva vers la fin de la journée. Là, des barques attendaient sous la garde d’une centaine des meilleurs guerriers envoyés d’avance. Une de ces barques attirait l’attention par sa masse et par la richesse de sa décoration. Un long voile couleur d’ocre était tendu d’un bord à l’autre. Sur le banc d’arrière, le chef des chefs, le roi, si vous préférez, monta et prononça un discours dont je vous ferai grâce parce que je ne veux pas raccourcir le mien, mais qui peut se résumer ainsi : « La tribu émigrait pour échapper aux convoitises des peuplades voisines. Il est toujours triste de quitter les lieux où l’on a vécu. Mais qu’importait aux hommes de la tribu puisqu’ils emmenaient leur bien le plus précieux, l’héritage sacré de leurs ancêtres, la divinité qui les protégeait et qui faisait d’eux des hommes redoutables et grands parmi les plus grands, en un mot la Pierre qui recouvrait la tombe de leur roi. »
« Et le chef des chefs, d’un geste solennel, tira le voile couleur d’ocre et découvrit un bloc de granit en forme de dalle, de deux mètres environ sur un mètre, d’aspect grenu, de couleur sombre, avec quelques paillettes qui luisaient dans la masse.
« Il n’y eut qu’un cri parmi la foule des hommes et des femmes, et tous, les bras tendus, ils tombèrent à plat ventre, le nez à même la poussière.
« Alors le chef des chefs saisit un sceptre de métal au pommeau précieux qui reposait sur le bloc de granit, le brandit et déclama :
« « Le bâton tout-puissant ne me quittera pas avant que la Pierre miraculeuse soit en sûreté. Le bâton tout-puissant est né de la Pierre miraculeuse. Il contient aussi le feu du ciel, qui donne la vie ou la mort. Si la Pierre miraculeuse fermait la tombe de mes pères, le bâton tout-puissant ne quittait pas leurs mains aux jours de malheur ou de victoire ! Que le feu du ciel nous conduise ! Que le Dieu du ciel nous éclaire ! » Il dit, et toute la tribu décampa. »
Don Luis fit une pause et répéta avec satisfaction :
– Il dit, et toute la tribu décampa.
Patrice Belval s’amusait beaucoup, et Stéphane, gagné par son hilarité, commençait à se dérider. Mais don Luis les interpella :
– Pas la peine de rire ! tout cela est très sérieux. Ce n’est pas une histoire pour petits enfants qui croient aux trucs et aux tours de passe-passe, mais une histoire réelle et dont tous les détails donneront lieu, vous le verrez, à des explications précises, naturelles, et en quelque sorte scientifiques… Oui, scientifiques, je ne crains pas le mot, mesdames et messieurs… Nous sommes ici sur le terrain de la science, et Vorski lui-même regrettera sa jovialité et son scepticisme.
Second verre d’eau. Don Luis reprit :
– Durant des semaines et des mois, la tribu suivit le cours de l’Elbe et, un soir, sur le coup de neuf heures et demie, elle arriva au bord de la mer, dans le pays qui fut plus tard le pays des Frisons. Elle y resta des semaines et des mois, sans y trouver la sécurité nécessaire, ce qui la décida à un nouvel exode.
« Exode maritime, cette fois. Trente barques prirent la mer remarquez ce chiffre de trente, qui était celui des familles composant la tribu – et, durant des semaines et des mois, ils errèrent de rivage en rivage, s’établirent en Scandinavie, puis chez les Saxons, furent chassés, repartirent et naviguèrent encore. Et je vous le dis, en vérité, c’est un spectacle étrange, émouvant et grandiose, que le spectacle de cette tribu vagabonde, traînant à sa remorque la pierre tombale de ses rois et cherchant le refuge certain, inaccessible et définitif, où elle pourra cacher son idole, la mettre à l’abri des entreprises ennemies, en célébrer le culte, et s’en servir pour assurer sa propre puissance.
« La dernière étape fut l’Irlande, et c’est là qu’un jour, après avoir habité la verte Erin durant un demi-siècle ou peut-être un siècle, après que leurs mœurs eurent pris quelque adoucissement au contact de populations déjà moins barbares, le petit-fils ou l’arrière-petit-fils du grand chef, grand chef lui-même, reçut un des émissaires qu’il entretenait dans les pays voisins. Celui-là venait du continent. Il avait découvert le refuge merveilleux. C’était une île presque inabordable que gardaient trente rochers et où veillaient trente monuments de granit.
« Trente ! nombre fatidique ! Comment ne pas voir là un appel et un ordre des divinités mystérieuses ? Les trente barques furent remises à flot et l’expédition commença.
« Elle réussit. On prit l’île d’assaut. On extermina purement et simplement les indigènes. La tribu s’installa, et la pierre tombale du roi de Bohême fut mise en place… à l’endroit même qu’elle occupe aujourd’hui et que j’ai fait voir au camarade Vorski. Ici, une petite parenthèse et quelques considérations historiques de la plus haute portée. Ce sera bref. »
D’un ton de professeur, don Luis expliqua :
– L’île de Sarek, de même que toute la France et que la partie occidentale de l’Europe, était habitée depuis des milliers d’années par ceux qu’on appelle les Ligures, descendants immédiats des hommes des cavernes dont ils avaient conservé en partie les mœurs et les habitudes. Puissants constructeurs, cependant, que ces Ligures, qui, aux époques de la pierre polie, et subissant peut-être l’influence des grandes civilisations de l’Orient, avaient dressé leurs formidables blocs de granit et bâti leurs colossales chambres funéraires.
« Ce fut là ce que trouva notre tribu et dont elle s’accommoda si bien, un système de cavernes et de grottes naturelles, aménagées par la main patiente de l’homme, et un groupe de monuments énormes qui frappaient les imaginations mystiques et superstitieuses des Celtes.
« Ainsi donc, après la première phase, celle des pérégrinations, s’ouvre, pour la Pierre-Dieu, la période de repos et de culte que nous appellerons la période druidique. Elle dure de mille à quinze cents ans. La tribu se fondit dans les tribus voisines et vécut probablement sous la tutelle de quelque roi breton. Mais, peu à peu, l’influence avait passé des chefs aux prêtres, et ces prêtres, c’est-à-dire les Druides, prenaient une autorité qui s’accentua au cours des générations suivantes.
« J’affirme que cette autorité leur vint de la pierre miraculeuse. Certes, ils étaient les prêtres d’une religion reconnue par tous, et les éducateurs de la jeunesse gauloise (nul doute, entre nous, que les cellules des Landes-Noires n’aient été celles d’un couvent ou plutôt d’une sorte d’université druidique) ; certes, obéissant aux pratiques du temps, ils présidaient aux sacrifices humains, dirigeaient la cueillette du gui, de la verveine et de toutes les plantes magiques. Mais, avant tout, dans l’île de Sarek, ils étaient les gardiens et les maîtres de la Pierre qui donnait la vie et la mort. Placée au-dessus de la salle des sacrifices souterrains, elle était alors indubitablement visible à l’air libre, et j’ai tout lieu de croire qu’à ce moment le Dolmen-aux-Fées, que nous voyons ici, s’élevait à l’endroit que l’on nomme le Calvaire-Fleuri et abritait la Pierre-Dieu. C’est là que les malades, les infirmes et les enfants chétifs s’étendaient et recouvraient la santé. C’est sur la dalle sainte que les femmes stériles devenaient fécondes, sur la dalle sainte que les vieillards sentaient renaître leurs forces.
« Pour moi, elle domine tout le passé légendaire et fabuleux de la Bretagne. Elle est le centre d’où rayonnent toutes les superstitions, toutes les croyances, toutes les inquiétudes et tous les espoirs. Par elle, ou par la vertu du sceptre magique que brandissait l’archidruide et qui, selon sa volonté, brûlait les chairs ou guérissait les plaies, les belles histoires se lèvent spontanément, histoires des chevaliers de la Table-Ronde, ou histoires de Merlin l’Enchanteur. Elle est au fond de toutes les brumes, au cœur de tous les symboles. Elle est le mystère et la clarté, la grande énigme et la grande explication… »
Don Luis avait prononcé ces dernières paroles avec une certaine exaltation. Il sourit.
– Ne t’emballe pas, Vorski. Réservons notre enthousiasme pour le récit de tes crimes. Actuellement, nous en sommes à l’apogée de l’époque druidique, époque qui se continua bien au-delà des Druides, pendant les longs siècles où, après leur disparition, la pierre miraculeuse fut exploitée par les sorciers et les devins. Et nous arrivons ainsi peu à peu à la troisième période, la période religieuse, c’est-à-dire, vraisemblablement, à la décadence progressive de tout ce qui faisait la richesse de Sarek, pèlerinages, fêtes commémoratives, etc.
« L’Église, en effet, ne pouvait s’accommoder de ce fétichisme grossier. Dès qu’elle en eut le pouvoir, elle dut lutter contre le bloc de granit qui attirait tant de fidèles et perpétuait une si détestable religion. La lutte était inégale, le passé succomba. Le dolmen fut transporté où nous sommes, la dalle des rois de Bohème fut ensevelie sous une couche de terre, et un calvaire s’éleva à l’endroit même des miracles sacrilèges.
« Et par là-dessus, le grand oubli !
« Entendons-nous. Oubli des pratiques. Oubli des rites et de ce qui constituait l’histoire d’un culte disparu. Mais non pas oubli de la Pierre-Dieu. On ne savait plus où elle était. On arriva même à ne plus savoir ce que c’était. Mais on ne cessa point d’en parler et de croire à l’existence de quelque chose que l’on appelait la Pierre-Dieu. De bouche en bouche, de génération en génération, on se repassa des récits fabuleux et terribles qui s’écartaient de plus en plus de la réalité, qui formaient une légende de plus en plus vague, de plus en plus effroyable, d’ailleurs, mais qui entretenaient dans les imaginations le souvenir et surtout le nom de la Pierre-Dieu.
« Il était logique, étant donné cette persistance d’une idée dans les mémoires, cette survivance d’un fait dans les annales d’un pays, que, de temps à autre, quelque curieux essayât de reconstituer la vérité prodigieuse. Deux de ces curieux, le frère Thomas, qui appartenait à l’ordre des Bénédictins, vers le milieu du XVe siècle, et le sieur Maguennoc, de nos jours, ont joué un rôle important. Le frère Thomas est un poète et un enlumineur sur lequel nous n’avons que peu de renseignements, un très mauvais poète, à en juger par ses vers, mais un enlumineur naïf et non sans talent, qui a laissé une sorte de missel où il a chanté son séjour à l’abbaye de Sarek et dessiné les trente dolmens de l’île, le tout accompagné de pièces, de citations religieuses et de prédictions à la façon de Nostradamus. C’est ce missel, découvert par le sieur Maguennoc, qui contenait la fameuse page des femmes en croix et de la prophétie relative à Sarek ; c’est ce missel que, moi-même, j’ai retrouvé et consulté, cette nuit, dans la chambre de Maguennoc.
« Bizarre personnage que ce Maguennoc, petit-fils attardé des sorciers d’autrefois, et que je soupçonne fort d’avoir joué plus d’une fois les revenants. Soyez sûrs que le Druide à tunique blanche que l’on prétendait avoir vu au sixième jour de la lune, moissonnant le gui, n’était autre que Maguennoc. Lui aussi connaissait les bonnes recettes, les plantes qui guérissent, la façon dont on travaille la terre pour que d’énormes fleurs y poussent. Une chose certaine, c’est qu’il a exploré les cryptes mortuaires et la salle des sacrifices, que c’est lui qui a dérobé la pierre magique enfermée dans le pommeau du sceptre, et qu’il entrait dans ces cryptes par l’ouverture que nous venons de franchir, au milieu du sentier de la Poterne dont, chaque fois, il était obligé de replacer l’écran de moellons et de cailloux. C’est également lui qui a communiqué à M. d’Hergemont la page du missel. Maintenant, lui a-t-il confié le résultat de ses dernières explorations, et que savait au juste M. d’Hergemont ? cela importe peu. Un autre personnage surgit, qui, désormais, incarne l’affaire et réclame toute l’attention, un missionnaire envoyé par le destin pour résoudre l’énigme séculaire, pour exécuter les ordres des puissances mystérieuses, et pour empocher la Pierre-Dieu… J’ai nommé Vorski. »
Don Luis avala son troisième verre d’eau, et, faisant signe au complice :
– Otto, dit-il, donne-lui tout de même à boire, s’il a soif. Tu as soif, Vorski ?
Sur son arbre, Vorski semblait épuisé, à bout d’efforts et de résistance. Stéphane et Patrice intervinrent de nouveau, craignant un dénouement rapide.
– Mais non, mais non, s’écria don Luis, il est d’aplomb et tiendra jusqu’à ce que j’aie fini mon discours, ne fût-ce que par envie de savoir. N’est-ce pas, Vorski, ça te passionne ?
– Voleur ! assassin ! balbutia le misérable.
– À la bonne heure ! Par conséquent, tu refuses toujours d’indiquer la retraite de François ?
– Assassin ! … Bandit ! …
– Reste donc, mon vieux. À ta guise. Un peu de souffrance, rien n’est meilleur pour la santé. Et puis tu as tellement fait souffrir les autres, vieille canaille !
Don Luis prononça ces mots avec dureté et un accent de colère imprévu chez cet homme qui avait déjà vu tant de forfaits et lutté contre tant de criminels. Mais celui-ci n’était-il pas hors de toute proportion ?
Don Luis reprit :
– Il y a environ trente-cinq ans, une femme de grande beauté, qui venait de Bohême, mais qui était d’origine hongroise, acquit dans les villes d’eaux qui foisonnent autour des lacs de Bavière, une réputation rapide comme diseuse de bonne aventure, tireuse de cartes, chiromancienne, devineresse et médium. Elle attira sur elle l’attention du roi Louis II, l’ami de Wagner, le bâtisseur de Bayreuth, sorte de fou couronné, célèbre par ses fantaisies extravagantes. La liaison du fou et de la voyante dura quelques années, liaison agitée, violente, interrompue par les caprices du roi, et qui se termina tragiquement, le soir mystérieux où Louis II de Bavière se précipita de sa barque dans le lac de Starnberg. Y eut-il réellement, comme le veut la version officielle, accès de démence ou suicide ? ou bien crime comme on l’a prétendu ? Et pourquoi ce suicide ? Et pourquoi ce crime ? Questions qui n’auront jamais de réponse. Mais un fait demeure : la Bohémienne accompagnait Louis II dans sa promenade sur le lac, et le lendemain, expulsée, dépouillée de ses bijoux et de ses valeurs, elle était conduite à la frontière.
« De cette aventure elle rapportait un jeune monstre, âgé de quatre ans, et qui avait nom Alexis Vorski, lequel jeune monstre vécut avec sa mère non loin du village de Joachimsthal, en Bohème, et plus tard fut instruit par elle dans toutes les pratiques de la suggestion à l’état de veille, de l’extra-lucidité et de l’escroquerie. Caractère d’une violence inouïe, mais esprit très faible, en proie à des hallucinations et à des cauchemars, croyant aux sortilèges, aux prédictions, aux rêves, aux puissances occultes, il prenait les légendes pour l’histoire et les mensonges pour la réalité. Une des nombreuses légendes des montagnes surtout l’avait frappé : elle évoque le pouvoir fabuleux d’une pierre, qui, dans la nuit des temps, fut enlevée par des mauvais génies et qui doit être ramenée un jour par le fils d’un roi. Les paysans vous montrent encore le vide que laissa cette pierre au flanc d’une colline.
« « C’est toi, le fils de roi, lui disait sa mère. Et si tu retrouves la pierre dérobée, tu échapperas au poignard qui te menace, et toi-même tu seras roi. »
« Cette prédiction saugrenue et une autre, non moins baroque, par laquelle la Bohémienne annonçait que l’épouse de son fils périrait sur la croix et que lui-même mourrait de la main d’un ami, furent de celles qui influèrent le plus directement sur Vorski lorsque sonna l’heure fatidique. Et j’en arrive tout de suite à cette heure fatidique, sans parler davantage de ce que nous ont révélé à tous les trois nos conversations d’hier et de cette nuit et de ce que nous avons pu reconstituer. À quoi bon, en effet, reprendre en détail le récit que vous avez fait à Véronique d’Hergemont, Stéphane, dans votre cellule ? À quoi bon vous mettre au courant, vous Patrice, toi Vorski, et toi Tout-Va-Bien, d’événements connus de vous, comme ton mariage, Vorski – ou plutôt tes deux mariages, avec Elfride d’abord, puis avec Véronique d’Hergemont –, comme l’enlèvement de François par son grand-père, comme la disparition de Véronique, comme les recherches que tu fis pour la retrouver, comme ta conduite au moment de la guerre et ton existence dans les camps de concentration ? Simples broutilles à côté des événements qui vont se produire. Nous avons élucidé l’histoire de la Pierre-Dieu. C’est l’aventure moderne, entrelacée par toi, Vorski, autour de la Pierre-Dieu, que nous allons débrouiller.
« Au début, elle se présente ainsi. Vorski est enfermé dans un camp de concentration situé près de Pontivy, en pleine Bretagne. Il ne s’appelle plus Vorski, mais Lauterbach. Quinze mois plus tôt, après une première évasion, et au moment où le conseil de guerre allait le condamner à mort pour espionnage, il s’est échappé, a vécu dans la forêt de Fontainebleau, a retrouvé un de ses anciens domestiques, nommé Lauterbach, allemand comme lui et comme lui fugitif, l’a tué, lui a passé ses vêtements, et l’a maquillé de façon à lui donner son apparence à lui, Vorski. La justice militaire, trompée, fit enterrer le faux Vorski à Fontainebleau. Quant au Vorski véritable, il avait la malchance d’être arrêté une fois encore, sous son nouveau nom de Lauterbach, et interné au camp de Pontivy.
« Voilà pour Vorski. D’autre part, Elfride, sa première femme, la complice redoutable de tous ses crimes, allemande elle aussi (je possède sur elle et sur leur passé commun quelques détails qui importent peu, et dont je trouve inutile de faire mention), Elfride, dis-je, sa complice, est cachée avec leur fils Raynold dans les cellules de Sarek. Il l’y a laissée avec l’ordre d’espionner M. d’Hergemont et d’arriver par lui jusqu’à Véronique d’Hergemont. Les raisons qui font agir cette misérable, je les ignore. Dévouement aveugle, peur de Vorski, instinct du mal, haine contre la rivale qui l’a remplacée, n’importe ! elle a subi le plus effroyable châtiment. Parlons seulement du rôle qu’elle a joué, sans essayer de comprendre comment elle a eu le courage de vivre trois ans sous terre, ne sortant que la nuit, volant sa nourriture et celle de son fils, et attendant patiemment le jour où elle pourrait servir et sauver son seigneur et maître.
« J’ignore aussi la série des faits qui lui ont permis d’entrer en action, et, de même, la manière dont Vorski et Elfride ont pu communiquer. Mais ce que je sais de la façon la plus certaine, c’est que l’évasion de Vorski fut préparée longuement et minutieusement par sa première femme. Tous les détails en furent réglés. Toutes les précautions furent prises. Le 14 septembre de l’année dernière, Vorski s’évadait, emmenant avec lui deux acolytes avec lesquels il s’était lié pendant sa captivité, et qu’il avait pour ainsi dire enrôlés, le sieur Otto et le sieur Conrad.
« Voyage facile. À chaque croisement, une flèche, accompagnée d’un numéro d’ordre et surmontée des initiales V. d’H. (initiales évidemment choisies par Vorski) indiquait la route à suivre. De temps à autre, dans une cabane abandonnée, sous une pierre, au creux d’une meule de foin, des vivres. On passa par Guémené, le Faouët, Rosporden, et l’on aboutit à la plage de Beg-Meil.
« Là, Elfride et Raynold vinrent, de nuit, chercher les trois fugitifs avec le canot automobile d’Honorine et les conduisirent au pied des cellules druidiques de la Lande-Noire. Ils y montèrent. Leurs logements étaient prêts, et, comme vous l’avez vu, suffisamment confortables. L’hiver passa et, de jour en jour, le plan très vague encore de Vorski prit des contours plus exacts.
« Chose bizarre, lors de son premier séjour à Sarek avant la guerre, il n’avait pas entendu parler du secret de l’île. C’est Elfride qui lui raconta, dans ses lettres écrites à Pontivy, la légende de la Pierre-Dieu. Vous pouvez juger de l’effet produit sur un homme comme Vorski par une telle révélation. La Pierre-Dieu, n’était-ce pas la pierre miraculeuse dérobée au sol de son pays, la pierre qui devait être découverte par le fils d’un roi et qui, dès lors, lui donnerait la puissance et la royauté ? Tout ce qu’il apprit plus tard le confirma dans cette conviction. Mais le grand fait qui domine son existence souterraine à Sarek, ce fut, au cours du dernier mois, la découverte de la prophétie du frère Thomas. De cette prophétie, des bribes traînaient déjà de droite et de gauche, qu’il avait pu recueillir, lorsque, le soir, posté sous les fenêtres des chaumières ou sur les toits des granges, il écoutait les entretiens des paysans. De mémoire d’homme, on a toujours, à Sarek, redouté des événements effroyables, concordant avec la découverte et la disparition de la pierre invisible. Il a toujours été question également de naufrages et de femmes mises en croix. Et, d’ailleurs, Vorski ne connaît-il pas l’inscription du Dolmen-aux-Fées… les trente victimes promises aux trente cercueils, le supplice de quatre femmes, la Pierre-Dieu qui donne vie ou mort ? Que de coïncidences troublantes pour un esprit aussi faible que le sien !
« Mais la prophétie elle-même, trouvée par Maguennoc dans le missel enluminé, voilà le point essentiel de toute l’affaire. Rappelons-nous que Maguennoc avait arraché la fameuse page et que M. d’Hergemont, qui dessinait volontiers, l’avait copiée plusieurs fois en donnant malgré lui, à la femme principale, le visage de sa fille Véronique. C’est de l’original lui-même et de l’une de ces copies que Vorski eut connaissance, une nuit qu’il aperçut Maguennoc en train de les regarder à la lueur de sa lampe. Aussitôt, dans l’ombre, au hasard de son crayon, il put transcrire sur son carnet les quinze vers de l’inappréciable document. Maintenant, il savait tout et comprenait tout. Une clarté aveuglante l’éblouissait. Tous les éléments épars se rassemblaient en un bloc et formaient une vérité solide et compacte. Aucun doute possible : cette prophétie le concernait ! cette prophétie, c’était lui qui avait mission de la réaliser !
« Je le répète : tout est là. À partir de cet instant, un phare illumina la route de Vorski. Il eut en main le fil d’Ariane. La prophétie, ce fut pour lui le texte irrécusable. Ce fut une des Tables de la Loi. Ce fut la Bible. Et pourtant, quelle stupidité, quelle incommensurable bêtise dans ces vers alignés à l’aventure, sans d’autre raison que la rime ! Pas une phrase qui porte la marque de l’inspiration ! Pas une étincelle ! Pas une trace de cette folie sacrée qui soulevait la pythonisse de Delphes, ou qui provoquait les visions délirantes d’un Jérémie ou d’un Ezéchiel ! Rien. Des syllabes, des rimes. Rien, moins que rien. Mais assez pour illuminer le doux Vorski et le brûler d’un enthousiasme de néophyte !
« Stéphane, Patrice, écoutez la prophétie du frère Thomas ! À dix pages différentes de son carnet, le Superboche l’a inscrite afin de la porter dix fois contre sa chair et de la graver au fond de son être. Voici l’un de ces feuillets. Stéphane, Patrice, écoutez ! Écoute, fidèle Otto. Et toi-même, Vorski, pour la dernière fois écoute les bouts rimés du frère Thomas ! Je lis :
Dans l’île de Sarek, en l’an quatorze et trois,
Il y aura naufrages, deuils et crimes,
Flèches, poison, gémissements, effrois,
Chambres de mort, quatre femmes en croix,
Pour les trente cercueils trente victimes.
Devant sa mère, Abel tuera Caïn.
Le père alors, issu d’Alamanis,
Prince cruel aux ordres du destin,
Par mille morts et par lente agonie,
Ayant occis l’épouse, un soir de juin,
Flamme et fracas jailliront de la terre
Au lieu secret où gît le grand trésor,
Et l’homme enfin retrouvera la pierre,
Jadis volée aux Barbares du Nord,
La Pierre-Dieu qui donne vie ou mort. »
Don Luis Perenna avait commencé sa lecture d’un ton emphatique, en faisant valoir l’imbécillité des mots et la banalité du rythme. Il la termina sourdement, d’une voix sans timbre qui se prolongea en un silence d’angoisse. L’aventure entière apparaissait dans toute son horreur.
Il reprit :
– Vous comprenez bien l’enchaînement des faits, n’est-ce pas ? Stéphane, vous qui fûtes une des victimes et qui avez connu ou connaissez les autres victimes ? Vous aussi, Patrice ? Au XVe siècle, un pauvre moine, à l’imagination détraquée, au cerveau hanté de visions infernales, exhale ses cauchemars en une prophétie que nous qualifierons de « loufoque », qui ne repose sur aucune donnée sérieuse, dont chaque détail et amené par les nécessités de la rime ou de la césure, et qui certainement dans l’esprit du poète, et au point de vue de la réalité, n’a pas plus de valeur que si le poète avait tiré des mots au hasard du fond de son escarcelle. L’histoire de la Pierre-Dieu, les traditions et les légendes, rien de tout cela ne lui apporte le moindre élément de prédiction. Cette prédiction, il l’extrait de lui-même, le brave homme, sans penser à mal, et simplement pour mettre un texte quelconque en marge du dessin diabolique qu’il a minutieusement enluminé. Et il en est si content qu’il prend la peine, avec la pointe d’un instrument, d’en graver quelques hémistiches sur un des blocs du Dolmen-aux-Fées.
« Or, quatre siècles plus tard, la page prophétique tombe entre les mains d’un Superboche, maniaque du crime, vaniteux et fou. Qu’y voit-il, le Superboche ? Une fantaisie amusante et puérile ? Une boutade insignifiante ? Pas du tout. Il y voit un document du plus haut intérêt, un de ces documents comme en peuvent étudier les plus superboches de ses compatriotes, avec cette différence que ce document-là est d’origine merveilleuse. C’est l’Ancien et le Nouveau Testament, le Livre Saint, qui explique et qui commente la loi de Sarek ! C’est l’Évangile même de la Pierre-Dieu. Et cet Évangile le désigne, lui Vorski, lui, le Superboche, comme le Messie chargé d’accomplir les décrets providentiels.
« Pour Vorski, aucune erreur là-dessus. Certes, l’affaire lui plaît puisqu’il s’agit de voler la fortune et le pouvoir. Mais cette question reste au second plan. Il obéit surtout à l’élan mystique d’une race qui se croit prédestinée et qui se flatte d’obéir toujours à des missions, mission de régénérer autant que mission de piller, de brûler et d’assassiner. Et sa mission, Vorski la lit en toutes lettres dans la prophétie du frère Thomas. Le frère Thomas dit explicitement ce qu’il faut faire, et le nomme, lui Vorski, de la façon la plus nette, comme étant l’homme du Destin. N’est-il pas fils de roi, c’est-à-dire « prince d’Alamanie » ? Ne vient-il pas du pays même où la Pierre fut volée aux « Barbares du Nord » ? N’a-t-il pas une femme promise, elle aussi, par les prédictions des voyantes, au supplice de la croix ? N’a-t-il pas deux fils, l’un doux et gracieux comme Abel, l’autre dur, méchant et indomptable comme Caïn ?
« Ces preuves lui suffisent. Désormais il a en poche son ordre de mobilisation, sa feuille de route. Les dieux lui ont marqué le point précis vers lequel il doit marcher : il marche. Il y a bien sur son chemin quelques personnes vivantes. Tant mieux ! Cela fait partie du programme. C’est à dater du moment où toutes ces personnes vivantes seront supprimées, et supprimées de la façon indiquée par le frère Thomas, que la besogne sera achevée, que la Pierre-Dieu sera délivrée, et que Vorski, instrument du Destin, sera couronné roi. Donc, retroussons nos manches, prenons notre bon couteau de boucher, et à l’œuvre ! Vorski va transporter dans la vie réelle les cauchemars du frère Thomas ! »
Chapitre 7 – Prince cruel aux ordres du destin

Don Luis s’adressa de nouveau à Vorski :
– Nous sommes bien d’accord, camarade ? Tout ce que je dis est l’expression exacte de la vérité, n’est-ce pas ?
Vorski avait fermé les yeux, sa tête demeurait penchée, et les veines de son front étaient démesurément grossies. Pour couper court à toute intervention de Stéphane, don Luis s’écria :
– Tu parleras, mon vieux ! Hein, la douleur commence à devenir sérieuse ? Le cerveau chavire ? Rappelle-toi… un coup de sifflet… « Maman, les p’tits bateaux »… et j’interromps mon discours… Tu ne veux pas ? Tu n’es pas encore mûr ? Tant pis. Et vous, Stéphane, ne craignez rien pour François. Je réponds de tout. Mais pas de pitié pour ce monstre, je vous en prie. Ah ! non, mille fois non ! N’oublions pas qu’il a tout préparé et tout combiné, froidement et librement ! N’oublions pas… Mais je m’emballe. Inutile.
Don Luis déplia la feuille du carnet où Vorski avait inscrit la prophétie, et poursuivit en la tenant sous ses yeux :
– Ce qu’il me reste à dire a moins d’importance, la grande explication générale étant donnée. Mais il faut bien, cependant, entrer dans quelques détails, démonter le mécanisme de l’affaire imaginée et construite par Vorski, et finalement arriver au rôle joué par notre sympathique vieux Druide… Ainsi donc, nous voici au mois de juin. C’est l’époque fixée pour l’exécution des trente victimes. Évidemment, elle a été fixée par le frère Thomas parce que juin rime avec Caïn et avec destin ; de même que l’année quatorze et trois s’accouple avec effrois et croix ; de même que le frère Thomas s’est arrêté au nombre de trente victimes parce que c’est le nombre des écueils et des dolmens de Sarek. Mais, pour Vorski, la consigne est formelle. En juin 17, il faut trente victimes. On les aura, à condition, cependant, que les vingt-neuf habitants de Sarek – nous verrons tout à l’heure que Vorski a sous la main sa trentième victime – veuillent bien rester dans l’île et attendre leur immolation. Or, voilà que, soudain, Vorski apprend le départ d’Honorine et de Maguennoc. Honorine reviendra à temps. Mais Maguennoc ? Vorski n’hésite pas : il lance sur ses traces Elfride et Conrad avec ordre de le tuer et d’attendre. Il hésite d’autant moins qu’il suppose, d’après certaines paroles entendues, que Maguennoc a emporté avec lui la pierre précieuse, le bijou miraculeux auquel on ne peut toucher, mais qu’on doit laisser dans son étui de plomb. (C’est l’expression même de Maguennoc.)
« Elfride et Conrad partent donc. Dans une auberge, un matin, Elfride mêle du poison à la tasse de café qu’avale Maguennoc. (La prophétie n’annonce-t-elle pas qu’il y aura empoisonnement ?) Maguennoc reprend sa route. Mais, au bout de quelques heures, il est pris de souffrances intolérables et meurt, presque instantanément, sur le bord du talus. Elfride et Conrad accourent, fouillent et vident les poches. Rien. Pas de bijou. Pas de pierre précieuse. Les espérances de Vorski ne se sont pas réalisées. Tout de même le cadavre est là. Qu’en faire ? On le jette provisoirement dans une cabane à moitié démolie, où quelques mois auparavant ont déjà passé Vorski et ses complices. C’est là que Véronique d’Hergemont le découvre… et c’est là qu’elle ne le retrouve plus une heure après, Elfride et Conrad, qui surveillent aux alentours, l’ayant fait disparaître et l’ayant caché, toujours provisoirement, dans les caves d’un petit château abandonné.
« Et d’un. En passant, notons que les prédictions de Maguennoc relativement à l’ordre dans lequel seront exécutées les trente victimes – à commencer par lui – ne reposent sur rien. La prophétie n’en parle pas. En tout cas, Vorski agit au petit bonheur. À Sarek, il enlève François et Stéphane Maroux, puis, autant par précaution que pour traverser l’île sans attirer l’attention et pour pénétrer plus facilement au Prieuré, il endosse les vêtements de Stéphane, tandis que Raynold revêt ceux de François. La tâche d’ailleurs, est facile. Il n’y a dans la maison qu’un vieillard, M. d’Hergemont, et une femme, Marie Le Goff. Dès qu’ils seront supprimés, on fouillera les chambres, et principalement celle de Maguennoc. Qui sait, en effet, se demande Vorski – lequel ignore encore le résultat de l’expédition d’Elfride –, qui sait si Maguennoc n’a pas laissé au Prieuré le bijou miraculeux ?
« Première victime, la cuisinière Marie Le Goff, que Vorski saisit à la gorge et frappe d’un coup de couteau. Mais il arrive qu’un flot de sang inonde le visage du bandit. Pris de peur, en proie à l’une de ces crises de lâcheté auxquelles il est sujet, il s’enfuit après avoir déchaîné Raynold contre M. d’Hergemont.
« Entre l’enfant et le vieillard, la lutte est longue. Elle se poursuit à travers la maison, et, par un hasard tragique, s’achève sous les yeux de Véronique d’Hergemont. M. d’Hergemont est tué. Au même moment Honorine arrive. Elle tombe. Quatrième victime.
« Les événements se précipitent. Au cours de la nuit, la panique commence. Les habitants de Sarek, affolés, voyant que les prédictions de Maguennoc s’accomplissent, et que l’heure de la catastrophe qui menace leur île depuis si longtemps va sonner, décident de partir. C’est ce qu’attendent Vorski et son fils. Postés sur le canot automobile qu’ils ont dérobé, ils s’élancent vers les fugitifs, et c’est la chasse abominable, le grand coup annoncé par le frère Thomas :
Il y aura naufrages, deuils et crimes.
« Honorine, qui assiste au spectacle et dont le cerveau est déjà fort ébranlé, devient folle et se jette du haut de la falaise.
« Là-dessus, quelques jours d’accalmie durant lesquels Véronique d’Hergemont explore, sans être inquiétée, le Prieuré de l’île de Sarek. En effet, le père et le fils, après leur chasse fructueuse, laissant seul Otto qui passe son temps à boire dans les cellules, sont partis sur le canot pour chercher Elfride et Conrad, pour ramener le cadavre de Maguennoc et le jeter à l’eau en vue de Sarek, puisque Maguennoc a son domicile marqué et obligatoire parmi les trente cercueils.
« À ce moment, c’est-à-dire lorsqu’il revient à Sarek, Vorski en est au chiffre de vingt-quatre. Stéphane et François, surveillés par Otto, sont captifs. Restent quatre femmes réservées au supplice, dont les trois sœurs Archignat, toutes trois enfermées dans leur cellier. C’est leur tour. Véronique d’Hergemont essaye bien de les délivrer : trop tard. Guettées par la bande, visées par Raynold, qui est un habile tireur à l’arc, les sœurs Archignat sont atteintes par les flèches (les flèches, ordre de la prophétie) et tombent aux mains de l’ennemi. Le soir même, elles sont accrochées à trois chênes, non sans que Vorski les eût au préalable allégées des cinquante billets de mille qu’elles cachaient sur elles. Résultat : vingt-neuf victimes. Qui sera la trentième ? Qui sera la quatrième femme ? »
Don Luis fit une pause et reprit :
– Sur cette question, la prophétie est très claire, et cela en deux endroits qui se complètent :
Devant sa mère, Abel tuera Caïn.
« Et, quelques vers après :
… Ayant occis l’épouse un soir de juin.
« Vorski, lui, dès qu’il avait eu connaissance du document, avait interprété les deux vers à sa façon. Ne pouvant, en effet, à cette époque, disposer de Véronique, qu’il a vainement cherchée par toute la France, il biaise avec les ordres du destin. La quatrième femme torturée sera bien une épouse, mais sa première épouse, Elfride. Et cela n’ira pas absolument à l’encontre de la prophétie, car il peut s’agir, à la rigueur, de la mère de Caïn aussi bien que de la mère d’Abel. Et notons que l’autre prédiction qui lui fut faite jadis, à lui personnellement, ne désignait pas davantage celle qui devait mourir : « La femme de Vorski périra sur la croix. » Quelle femme ? Elfride.
« Donc la chère et dévouée complice périra. Gros crève-cœur pour Vorski ! Mais ne faut-il pas obéir au dieu Moloch ? et si Vorski, pour accomplir sa tâche, s’est décidé à sacrifier son fils Raynold, il serait inexcusable s’il ne sacrifiait pas sa femme Elfride. Et ainsi tout ira bien.
« Mais, brusquement, coup de théâtre. Tandis qu’il poursuit les sœurs Archignat, il aperçoit et il reconnaît Véronique d’Hergemont !
« Comment un homme comme Vorski n’aurait-il pas vu là encore une faveur des puissances supérieures ? La femme qu’il n’a jamais oubliée lui est envoyée à l’instant même où elle doit prendre sa place dans la grande aventure. On la lui donne comme une proie merveilleuse qu’il va pouvoir immoler… ou conquérir. Quelle perspective ! Et comme le ciel s’illumine de clartés imprévues ! Vorski en perd la tête. Il se croit de plus en plus le messie, l’élu, le missionnaire, l’homme qui est « aux ordres du Destin ». Il se rattache à la lignée des grands prêtres, gardiens de la Pierre-Dieu. Il est Druide, archidruide, et, comme tel, la nuit où Véronique d’Hergemont a brûlé le pont – cette nuit qui est la sixième après la lune – il va couper le gui sacré avec une faucille d’or !
« Et le siège du Prieuré commence. Je n’insiste pas. Véronique d’Hergemont vous a tout raconté, Stéphane, et nous connaissons ses souffrances, le rôle que joue le délicieux Tout-Va-Bien, la découverte du souterrain et des cellules, la lutte autour de François, la lutte autour de vous, Stéphane, que Vorski a emprisonné dans une des cellules de torture appelées par la prophétie Chambres de mort. Vous y êtes surpris avec Mme d’Hergemont. Le jeune monstre Raynold vous rejette à la mer. François et sa mère s’échappent. Malheureusement, Vorski et sa bande ont pu arriver jusqu’au Prieuré. François est pris. Sa mère le rejoint… Et puis, et puis, ce sont les scènes les plus tragiques, sur lesquelles je n’insiste pas davantage, l’entrevue entre Vorski et Véronique d’Hergemont, le duel entre les deux frères, entre Abel et Caïn sous les yeux mêmes de Véronique d’Hergemont. La prophétie ne l’exige-t-elle pas ?
Devant sa mère, Abel tuera Caïn.
« Et la prophétie exige également qu’elle souffre au-delà de toute expression et que Vorski soit un raffiné du mal. »Prince cruel », il met un masque aux deux combattants, et, comme Abel est sur le point d’être vaincu, lui-même il blesse Caïn pour que ce soit Caïn qui soit tué.
« Le monstre est fou. Il est fou, et il est ivre. Le dénouement approche. Il boit, il boit, car le soir même c’est le supplice de Véronique d’Hergemont.
Par mille morts et par lente agonie,
Ayant occis l’épouse…
« Les mille morts, Véronique les a subies, et l’agonie sera lente. Voici l’heure. Souper, cortège funèbre, préparatifs, érection de l’échelle, établissement des cordes, et puis… et puis le vieux Druide ! »
Don Luis n’avait pas prononcé ces deux mots qu’il éclata de rire.
– Ah ! là, par exemple, ça devient drôle. À partir de ce moment le drame côtoie la comédie, et le burlesque se mêle au macabre. Ah ! ce vieux Druide, quel sacré pistolet ! Pour vous, Stéphane, et pour vous, Patrice, qui fûtes dans la coulisse, l’histoire n’a plus d’intérêt. Mais pour Vorski… quelles passionnantes révélations !… Dis donc, Otto, appuie l’échelle contre le tronc d’arbre de manière que ton patron puisse poser les pieds sur l’échelon supérieur. Bien. Hein, ça te soulage, Vorski ? Note que mon attention ne vient pas d’un sentiment de pitié absurde. Non. Mais j’ai un peu peur que tu ne tournes de l’œil, et, de plus, je tiens à ce que tu sois en bonne posture pour écouter la confession du vieux Druide.
Nouvel éclat de rire. Décidément le vieux Druide excitait l’hilarité de don Luis.
– L’arrivée du vieux Druide, dit-il, apporte dans l’aventure l’ordre et la raison. Ce qui était décousu et lâche se resserre. L’incohérence dans le crime devient la logique dans le châtiment. Ce n’est plus l’obéissance aux bouts rimés du frère Thomas, mais la soumission au bon sens, la méthode rigoureuse d’un homme qui sait ce qu’il veut et qui n’a pas de temps à perdre. Vraiment, le vieux Druide mérite toute notre admiration.
« Le vieux Druide, que nous pourrions appeler indifféremment, tu t’en doutes, n’est-ce pas ? don Luis Perenna ou Arsène Lupin, ne savait pas grand-chose de l’histoire lorsque le périscope de son sous-marin, le Bouchon-de-Cristal, émergea en vue des côtes de Sarek hier vers midi. »
– Pas grand-chose ? s’écria malgré lui Stéphane Maroux.
– Autant dire rien du tout, affirma don Luis.
– Comment ! mais tous ces détails sur le passé de Vorski, toutes ces précisions sur ce qu’il a fait à Sarek, sur ses projets, sur le rôle d’Elfride, sur l’empoisonnement de Maguennoc ?
– Tout cela, déclara don Luis, je l’ai appris ici même, depuis hier.
– Mais par qui ? Nous ne vous avons pas quitté.
– Croyez-moi, quand je vous dis que le vieux Druide, en abordant hier sur les côtes de Sarek, ne savait rien du tout. Mais le vieux Druide a la prétention d’être, au moins autant que toi, Vorski, favorisé des dieux ! Et, de fait, tout de suite, il eut la chance d’apercevoir, sur une petite plage isolée, l’ami Stéphane, qui, lui, avait eu la chance de tomber dans une poche d’eau assez profonde et, ainsi, d’échapper au sort que ton fils et toi lui réserviez. Sauvetage, conversation. En une demi-heure, le vieux Druide était renseigné. Aussitôt, recherches… Il finit par atteindre les cellules, où il trouve dans la tienne, Vorski, une tunique blanche nécessaire à son emploi ; puis, sur un bout de papier, une copie, écrite par toi, de la prophétie. À merveille. Le vieux Druide connaît le plan de l’ennemi.
« Il suit d’abord le tunnel par où François et sa mère se sont enfuis, mais ne peut passer à cause de l’éboulement produit. Il retourne sur ses pas et débouche aux Landes-Noires. Exploration de l’île. Rencontre d’Otto et de Conrad. L’ennemi brûle la passerelle. Il est six heures du soir. Comment atteindre le Prieuré ? »Par la montée de la Poterne », dit Stéphane. Le vieux Druide regagne le Bouchon-de-Cristal. On contourne l’île sous la direction de Stéphane, qui connaît toutes les passes – et d’ailleurs le Bouchon-de-Cristal, mon cher Vorski, est un sous-marin docile, qui se glisse partout, et que le vieux Druide a fait construire d’après ses propres plans – et enfin on accoste à l’endroit où est accrochée la barque de François. Là, rencontre de Tout-Va-Bien, qui dort au-dessous de la barque même. Présentation du vieux Druide. Sympathie immédiate. On se met en route. Mais à mi-chemin de la montée, Tout-Va-Bien bifurque. La paroi de la falaise est comme rapiécée à cet endroit par des moellons en équilibre. Au milieu de ces moellons, un trou, un trou que Maguennoc a pratiqué, le vieux Druide s’en est rendu compte depuis, pour pénétrer dans la salle des sacrifices souterrains et dans les cryptes mortuaires. Ainsi le vieux Druide se trouve au cœur de toute l’intrigue, maître en dessus et en dessous. Seulement, il est huit heures du soir.
« Pour François, pas d’inquiétude immédiate. La prophétie annonce : Abel tuera Caïn. Mais Véronique d’Hergemont, qui doit périr un soir de juin, a-t-elle subi l’abominable torture ? Arriverait-on trop tard pour la secourir ? »
Don Luis se tourna vers Stéphane :
– Vous vous rappelez, Stéphane, les angoisses par lesquelles le vieux Druide et vous avez passé, et votre joie lorsque vous avez découvert l’arbre préparé avec l’inscription : V. d’H. Sur cet arbre, nulle victime encore. Véronique sera sauvée, et, de fait, on entend un bruit de voix qui vient du Prieuré. C’est le cortège sinistre. Parmi les ténèbres qui s’épaississent, il monte lentement le long des pelouses. La lanterne s’agite. Une halte. Vorski pérore. Le dénouement approche. Bientôt ce sera l’assaut et ce sera la délivrance de Véronique.
« Mais là, se place un incident qui va t’amuser, Vorski… Oui, une étrange découverte que nous faisons, mes amis et moi… la découverte d’une femme qui rôde autour du Dolmen et qui, à notre rencontre, se cache. On s’empare d’elle. À la lueur d’une lampe électrique, Stéphane la reconnaît. Sais-tu qui c’était, Vorski ? Je te le donne en cent. Elfride ! Oui, Elfride, ta complice, celle que tu voulais tout d’abord mettre en croix ! C’est curieux, n’est-ce-pas ? Très surexcitée, à demi folle, elle nous raconte qu’elle avait consenti au duel des deux enfants, sur la promesse que son fils serait vainqueur et tuerait le fils de Véronique. Mais tu l’as enfermée dès le matin, et, le soir, quand elle a réussi à s’échapper, c’est le cadavre de son fils Raynold qu’elle a découvert. Maintenant elle vient assister au supplice de la rivale qu’elle déteste, puis se venger de toi, et te tuer, mon pauvre vieux.
« Parfait ! le vieux Druide approuve, et, tandis que tu approches du Dolmen et que Stéphane te guette, il continue à interroger Elfride. Mais soudain, ne voilà-t-il pas qu’en entendant ta voix, Vorski, ne voilà-t-il pas que la gueuse se rebiffe ? Revirement imprévu ! La voix du maître la soulève d’une ardeur sans pareille. Elle veut te voir, t’avertir du péril, te sauver, et, subitement, elle se jette sur le vieux Druide un poignard à la main. Le vieux Druide est contraint de l’assommer à moitié pour se défendre, et, aussitôt, en face de cette moribonde, il discerne le parti qu’il peut tirer de l’événement. En un clin d’œil, la vilaine créature est attachée. C’est toi-même qui la châtieras, Vorski, et elle subira le sort que tu lui avais préalablement réservé. Le vieux Druide passe alors sa tunique à Stéphane, lui donne ses instructions, tire une flèche de ton côté dès que tu arrives, et pendant que tu cours à la poursuite d’une tunique blanche, il procède à l’escamotage et substitue Elfride à Véronique, la première épouse à la seconde. Comment ? Ça ne te regarde pas. Toujours est-il que le tour est joué, et tu sais à quel point il a réussi ! »
Don Luis reprit haleine. On eût dit vraiment, à son ton de confidence familière, qu’il racontait à Vorski une histoire plaisante, une bonne farce, dont Vorski devait être le premier à rire.
– Ce n’est pas tout, continua-t-il. Patrice Belval et quelques-uns de mes Marocains – pour ta gouverne, il y en a dix-huit à bord – ont travaillé dans les salles souterraines. La prophétie n’est-elle pas catégorique ?
Dès que l’épouse aura rendu le dernier soupir,
Flamme et fracas jailliront de la terre
À l’endroit même où gît le grand trésor.
« Bien entendu, le frère Thomas n’a jamais su où gisait le grand trésor, ni personne au monde. Mais le vieux Druide l’a deviné, et il veut que Vorski ait son signal et lui tombe tout rôti dans le bec comme une alouette. Pour cela, il faut une issue qui débouche près du Dolmen-aux-Fées. Le capitaine Belval la cherche et la trouve, Maguennoc ayant déjà commencé les travaux de ce côté. On déblaie un ancien escalier. On déblaie l’intérieur de l’arbre mort. On prend dans le sous-marin et on place des cartouches de dynamite et des fusées d’avertissement. Et lorsque, du haut de ton perchoir, Vorski, tu clames comme un héraut : « Elle est morte ! la quatrième femme est morte sur la croix ! » pan ! pan ! coup de tonnerre, flammes et fracas, tout le tremblement… Ça y est, tu es de plus en plus le chéri des dieux, le chouchou du destin, et tu brûles du noble désir de te jeter dans le tuyau de la cheminée et d’avaler la Pierre-Dieu. Le lendemain, donc, après avoir cuvé ton trois-six et ton rhum, tu rappliques, la bouche en cœur. Tu as tué tes trente victimes, selon les rites du frère Thomas. Tu as surmonté tous les obstacles. La prophétie est accomplie.
Et l’homme enfin retrouvera la pierre,
Jadis volée aux Barbares du Nord,
La Pierre-Dieu qui donne vie ou mort.
« Le vieux Druide n’a qu’à s’exécuter et à t’offrir la clef du paradis. Mais tout d’abord, bien entendu, un petit intermède, quelques entrechats et tours de sorcellerie, histoire de rigoler un brin. Et en avant la Pierre-Dieu, que garde la Belle au bois dormant ! »
Don Luis exécuta vivement quelques-uns de ces entrechats pour lesquels il semblait avoir tant de prédilection. Puis il dit à Vorski :
– Mon vieux, j’ai comme une impression confuse que tu en as assez de mon discours et que tu aimerais mieux me révéler tout de suite la retraite de François, plutôt que d’en entendre davantage. Désolé ! il faut cependant bien que tu saches à quoi t’en tenir sur la Belle au bois dormant et sur la présence insolite de Véronique d’Hergemont. Deux minutes suffiront, d’ailleurs. Excuse-moi.
Et don Luis reprit, laissant désormais de côté le vieux Druide et parlant en son propre nom :
– Oui, pourquoi ai-je transporté Véronique d’Hergemont à cet endroit, après l’avoir arrachée à tes griffes ? Ma réponse est bien simple où voulais-tu que je la transportasse ? Dans le sous-marin ? Ta proposition est absurde. La mer était démontée cette nuit et Véronique avait besoin de repos. Au Prieuré ? Jamais de la vie. C’eût été trop loin du théâtre des opérations et je n’aurais pas été tranquille. En vérité, il n’y avait qu’un endroit à l’abri de la tempête et à l’abri de tes coups, la salle des sacrifices, et c’est pourquoi je l’y apportai, et c’est pourquoi elle dormait là, paisiblement, sous l’influence d’un bon narcotique, quand tu l’as vue. J’avoue encore que le plaisir de te procurer ce petit spectacle était bien pour quelque chose dans ma résolution. Et ce que j’en fus récompensé ? Non, mais rappelle-toi la gueule que tu as faite ! Vision horrible ! Véronique ressuscitée ! La morte vivante ! Vision tellement horrible que tu détales au galop. Mais j’abrège. Tu trouves l’issue bouchée. Sur quoi tu te ravises. Retour offensif de Conrad, lequel m’attaque sournoisement, pendant que je m’occupais du transport de Véronique d’Hergemont dans le sous-marin. Conrad reçoit d’un de mes Marocains un coup funeste. Second intermède comique. Conrad affublé de la tunique du vieux Druide est étendu dans une des cryptes, et naturellement ton premier soin est de sauter dessus et de t’acharner après lui. Et quand tu aperçois le cadavre d’Elfride qui a pris sur la table sacrée la place de Véronique d’Hergemont, vite… tu sautes encore dessus, et tu réduis en bouillie celle que tu as déjà crucifiée. Toujours la gaffe ! Et alors, le dénouement, également dans la note comique. Tu es suspendu au poteau de torture tandis que je t’envoie en pleine figure un discours qui t’achève, et d’où il ressort que, si tu as conquis la Pierre-Dieu par la vertu de tes trente crimes, c’est moi qui en prends possession par ma propre vertu. Voici toute l’aventure, mon bon Vorski. Sauf quelques petits incidents secondaires, ou d’autres, plus importants, que tu n’as pas besoin de connaître, tu en sais aussi long que moi. Confortablement installé, tu as eu tout le temps de réfléchir. J’attends donc ta réponse, au sujet de François, en toute confiance. Allons, vas-y de ta chanson… « Maman, les p’tits bateaux qui vont sur l’eau ont-ils des jambes !… » Ça y est ? Tu bavardes ?
Don Luis avait monté quelques échelons. Stéphane et Patrice s’étaient approchés et, anxieusement, prêtaient l’oreille. Il était évident que Vorski allait parler.
Il avait ouvert les yeux et regardait don Luis d’un regard où il y avait à la fois de la haine et de la crainte. Cet homme extraordinaire devait lui apparaître comme un de ceux contre lesquels il est absolument inutile de lutter, et dont il est non moins inutile d’implorer la compassion. Don Luis représentait le vainqueur, et, devant celui qui est le plus fort, on cède ou on s’humilie. D’ailleurs, il était à bout de résistance. Le supplice devenait intolérable.
Il dit quelques mots d’une voix inintelligible.
– Un ton plus haut, fit don Luis. Je n’entends pas. Où est François d’Hergemont ?
Il s’éleva sur l’échelle. Vorski balbutia :
– Je serai libre ?
– Sur l’honneur. Nous partirons tous d’ici, sauf Otto, qui te délivrera.
– Tout de suite ?
– Tout de suite.
– Alors…
– Alors ?
– Voici… François est vivant.
– Bougre de veau, je n’en doute pas. Mais où est-il ?
– Attaché dans la barque…
– Celle qui est suspendue au pied de la falaise ?
– Oui.
Don Luis se frappa le front.
– Triple idiot ! … Ne fais pas attention, c’est de moi que je parle. Eh oui, j’aurais dû deviner cela ! Est-ce que Tout-Va-Bien ne dormait pas sous cette barque, paisiblement, comme un bon chien qui dort près de son maître ! Est-ce que Tout-Va-Bien, lorsqu’on l’a lancé sur la piste de François, n’a pas conduit Stéphane auprès de cette barque ? Vrai ! il y a des fois où les plus habiles agissent comme des ânes ! Mais toi, Vorski, tu savais donc qu’il y avait là une descente et une barque ?
– Depuis hier.
– Et toi, malin, tu avais l’intention de filer dessus ?
– Oui.
– Eh bien ! tu fileras dessus, Vorski, avec Otto. Je te la laisse. Stéphane !
Mais Stéphane Maroux courait déjà vers la falaise, escorté de Tout-Va-Bien.
– Délivrez François, Stéphane, cria don Luis.
Et il ajouta, s’adressant aux Marocains :
– Aidez-le, vous autres. Et mettez le sous-marin en marche. D’ici dix minutes on part.
Il se retourna du côté de Vorski :
– Adieu, cher ami. Ah ! un mot encore. Dans toute aventure bien ordonnée, il y a une intrigue amoureuse. La nôtre paraît en être dépourvue, car je n’oserais pas faire allusion aux sentiments qui te poussaient vers la sainte créature qui portait ton nom. Cependant, je dois te signaler un très pur et très noble amour. Tu as vu l’empressement avec lequel Stéphane volait au secours de François ? Évidemment il aime bien son jeune élève, mais il aime encore plus sa mère. Et, puisque tout ce qui est agréable à Véronique d’Hergemont ne peut que te faire plaisir, je préfère t’avouer qu’il ne lui est pas indifférent, que cet amour admirable a touché son cœur de femme, qu’elle a retrouvé ce matin Stéphane avec une véritable joie, et que tout cela finira par un mariage… dès qu’elle sera veuve, bien entendu. Tu me comprends, n’est-ce pas ? Le seul obstacle à leur bonheur, c’est toi. Alors, comme tu es un parfait gentleman, tu ne voudras pas… Mais je n’en dis pas plus long. Je compte sur ton savoir-vivre pour mourir le plus tôt possible. Adieu, mon vieux. Je ne te donne pas la main, mais le cœur y est ! Otto, dans dix minutes, et sauf avis contraire, détache ton patron. Vous trouverez la barque au bas de la falaise. Bonne chance, les amis.
C’était fini. Entre don Luis et Vorski la bataille se terminait sans que l’issue en eût été douteuse un seul instant. Depuis la première minute, l’un des deux adversaires avait tellement dominé l’autre, que celui-ci, malgré toute son audace et son entraînement de criminel, n’avait plus été qu’un pantin désarticulé, grotesque et absurde. Ayant réussi dans l’exécution intégrale de son plan, ayant atteint et dépassé le but, victorieux, maître des événements, il se trouvait tout à coup accroché à l’arbre du supplice et restait là, pantelant et captif, comme un insecte épinglé sur un bouchon de liège.
Sans s’occuper davantage de sa victime, don Luis entraîna Patrice Belval, qui ne put s’empêcher de lui dire :
– Tout de même, c’est donner beau jeu à ces ignobles personnages.
– Bah ! ils ne tarderont pas à se faire pincer ailleurs, ricana don Luis. Que voulez-vous qu’ils fassent ?
– Mais, tout d’abord, prendre la Pierre-Dieu.
– Impossible ! Il faut vingt hommes pour cela, un échafaudage, un matériel. Moi-même, j’y renonce actuellement. Je reviendrai après la guerre.
– Mais, voyons, don Luis, qu’est-ce que c’est cette pierre miraculeuse ?
– Petit curieux, va, fit don Luis, sans répondre autrement.
Ils partirent, et don Luis prononça en se frottant les mains :
– J’ai bien manœuvré. Il n’y a pas beaucoup plus de vingt-quatre heures que nous débarquions à Sarek. Et il y avait vingt-quatre siècles que durait l’énigme. Une heure par siècle. Mes compliments, Lupin.
– Je vous ferais volontiers les miens, don Luis, dit Patrice Belval, mais ils ne valent pas ceux d’un connaisseur comme vous.
Quand ils arrivèrent sur le sable de la petite grève, la barque de François, déjà descendue, était vide. Plus loin, à droite, le Bouchon-de-Cristal flottait sur la mer paisible.
François courut à leur rencontre et s’arrêta net à quelques pas de don Luis, le considérant avec des yeux agrandis.
– Alors, murmura-t-il, c’est vous ?… c’est vous que j’attendais ?…
– Ma foi, fit don Luis en riant, je ne sais pas si tu m’attendais… mais je suis sûr que c’est bien moi…
– Vous… vous… don Luis Perenna… c’est-à-dire…
– Chut, pas d’autre nom… Perenna me suffit… Et puis ne parlons pas de moi, veux-tu ? Moi, j’ai été le hasard, le monsieur qui passe et qui tombe à pic. Tandis que toi… Fichtre, mon petit, tu t’en es rudement bien tiré ! … Ainsi, tu as passé la nuit dans cette barque ?
– Oui, sous la bâche qui la recouvrait, attaché au fond et solidement bâillonné.
– Inquiet ?
– Nullement. Il n’y avait pas un quart d’heure que j’étais là que Tout-Va-Bien survenait. Par conséquent ! …
– Mais cet homme… ce bandit… de quoi t’avait-il menacé ?
– De rien. Après le duel, et pendant que les autres s’occupaient de mon adversaire, il m’avait conduit ici soi-disant pour me ramener à maman et nous embarquer tous deux. Puis, arrivé près de la barque, il m’a empoigné sans un mot.
– Tu le connais, cet homme ? tu connais son nom ?
– J’ignore tout de lui. Je sais seulement qu’il nous persécutait, maman et moi.
– Pour des raisons que je te dirai, mon petit François. En tout cas, tu n’as plus rien à craindre de lui.
– Oh ! vous ne l’avez pas tué ?
– Non, mais je l’ai rendu inoffensif. Tout cela te sera expliqué. Mais je crois que, pour l’instant, ce que nous avons de plus pressé c’est de rejoindre ta mère.
– Stéphane m’a dit qu’elle se reposait là, dans le sous-marin, et que vous l’aviez sauvée, elle aussi. Elle m’attend, n’est-ce pas ?
– Oui, cette nuit, elle et moi, nous avons causé, et je lui ai promis de te retrouver. J’ai senti qu’elle avait confiance en moi. Tout de même, Stéphane, il vaut mieux que vous alliez en avant et que vous la prépariez…
À droite, au bout d’une chaîne de rochers qui formaient comme une jetée naturelle, le Bouchon-de-Cristal flottait sur les eaux tranquilles. Une dizaine de Marocains s’agitaient de tous côtés. Deux d’entre eux maintenaient une passerelle que don Luis et François franchirent un instant après.
Dans une des cabines, arrangée en salon, Véronique était étendue sur une chaise longue. Son pâle visage gardait la marque des souffrances inexprimables qu’elle avait endurées. Elle semblait très faible, très lasse. Mais ses yeux pleins de larmes brillaient de joie.
François se jeta dans ses bras. Elle éclata en sanglots sans prononcer une parole.
En face d’eux, Tout-Va-Bien, assis sur son derrière, battait des pattes et les regardait, la tête un peu de côté.
Maman, dit François, don Luis est là…
Elle saisit la main de don Luis et l’embrassa longuement, tandis que François murmurait :
– Et vous avez sauvé maman… Vous nous avez sauvés…
Don Luis l’interrompit :
– Veux-tu me faire plaisir, mon petit François ? Eh bien, ne me remercie pas. Si tu as besoin de remercier quelqu’un, tiens, remercie ton ami Tout-Va-Bien. Il n’a pas l’air d’avoir joué un rôle très important dans le drame. Et cependant, en opposition avec le mauvais homme qui vous persécutait, c’est lui qui fut le bon génie, discret, intelligent, modeste et silencieux.
– C’est vous aussi.
– Oh ! moi, je ne suis ni modeste ni silencieux, et c’est pour cela que j’admire Tout-Va-Bien. Allons, Tout-Va-Bien, suis-moi et renonce à faire le beau. Tu risquerais d’y passer la nuit, car ils en ont pour des heures à pleurer ensemble, la mère et le fils…
Chapitre 8 – La Pierre-Dieu

Le Bouchon-de-Cristal filait à la surface. Don Luis causait, entouré de Stéphane, de Patrice et de Tout-Va-Bien.
– Quelle canaille que ce Vorski ! disait-il. j’en ai pourtant vu de ces monstres-là, mais jamais d’un pareil calibre.
– Alors, dans ce cas… objecta Patrice Belval.
– Alors, dans ce cas ? répéta don Luis.
– J’en reviens à ce que je vous ai dit. Vous tenez entre vos mains un monstre, et vous le laissez libre ! Sans compter que c’est fort immoral… Songez à tout le mal qu’il pourra faire, qu’il fera inévitablement ! N’est-ce pas une lourde responsabilité que vous prenez, celle des crimes qu’il commettra ?
– C’est également votre avis, Stéphane ? demanda don Luis.
– Je ne sais pas trop quel est mon avis, répondit Stéphane, puisque, pour sauver François, j’étais prêt à toutes les concessions. Mais tout de même…
– Tout de même, vous auriez voulu une autre solution ?
– Je l’avoue. Tant que cet homme sera vivant et libre, Mme d’Hergemont et son fils auront tout à craindre de lui.
– Mais quelle solution ? Contre le salut immédiat de François, je lui ai promis la liberté. N’aurais-je dû lui promettre que la vie, et le livrer à la justice ?
– Peut-être, dit le capitaine Belval.
– Soit ! Mais dans ce cas, la justice instruisait, finissait par découvrir la véritable identité de l’individu, et ressuscitait le mari de Véronique d’Hergemont et le père de François. Est-ce cela que vous désirez ?
– Non, non ! s’écria vivement Stéphane.
– Non, en effet, confessa Patrice Belval, assez embarrassé. Non. Cette solution n’est pas meilleure, mais ce qui m’étonne, c’est que vous, don Luis, vous n’ayez pas trouvé la bonne, celle qui nous eût satisfaits tous.
– Il n’y en avait qu’une, déclara nettement don Luis Perenna, il n’y en avait qu’une.
– Laquelle !
– La mort.
Il y eut un silence.
Puis don Luis reprit :
– Mes amis, ce n’est pas par simple jeu que je vous ai réunis en tribunal, et ce n’est pas parce que les débats vous semblent terminés que votre rôle de juge est fini. Il continue, et le tribunal n’a pas levé séance. C’est pourquoi je vous demande de répondre franchement : estimez-vous que Vorski mérite la mort ?
– Oui, affirma Patrice.
Et Stéphane approuva :
– Oui, sans aucun doute.
– Mes amis, poursuivit don Luis, votre réponse n’est pas assez solennelle. Je vous supplie de l’exprimer selon les formes et en toute conscience, comme si vous étiez en face du coupable. Je le répète : quelle peine méritait Vorski ?
Ils levèrent la main et, l’un après l’autre, ils prononcèrent :
– La mort !
Don Luis donna un coup de sifflet. Un des Marocains accourut.
– Deux paires de jumelles, Hadgi.
Quand les instruments furent apportés, don Luis les offrit à Stéphane et à Patrice.
– Nous ne sommes qu’à un mille de Sarek. Regardez vers la pointe, la barque doit être en route.
– Oui, fit Patrice au bout d’un instant.
– Vous voyez, Stéphane ?
– Oui, seulement…
– Seulement…
– Il n’y a qu’un passager.
– Qu’un passager, en effet, déclara Patrice.
Ils posèrent leurs jumelles, et l’un d’eux commença :
– Un seul s’est enfui… Vorski évidemment… Il aura tué son complice Otto.
Don Luis ricana :
– À moins que son complice Otto ne l’ait tué…
– Mais… pourquoi dites-vous cela ?
– Dame, rappelez-vous la prédiction faite à Vorski, quand il était jeune : « Ta femme périra sur la croix, et toi tu seras tué par un ami. »
– Je ne pense pas qu’une prédiction suffise.
– Aussi ai-je d’autres preuves.
– Lesquelles ?
– Mes chers amis, cela fait partie des derniers problèmes que nous devons élucider ensemble. Par exemple, quelle est votre idée sur la façon dont j’ai substitué Elfride Vorski à Mme d’Hergemont ?
Stéphane hocha la tête.
– J’avoue n’avoir pas compris.
– C’est pourtant si simple ! Lorsque, dans un salon, un monsieur quelconque vous fait des tours d’escamotage ou devine vos pensées, vous vous dites, n’est-ce pas ? qu’il doit y avoir là-dessous quelque artifice, l’aide d’un compère ? Ne cherchez pas plus loin pour moi.
– Hein ! vous aviez un compère ?
– Ma foi, oui.
– Mais qui ?
– Otto.
– Otto ! mais vous ne nous avez pas quittés ! Vous ne lui avez pas parlé ?
– Comment aurais-je pu réussir sans sa complicité ? En réalité, j’ai eu, dans cette affaire, deux compères, Elfride et Otto, qui tous deux ont trahi Vorski, soit par vengeance, soit par peur ou par cupidité. Tandis que vous entraîniez Vorski loin du Dolmen-aux-Fées, Stéphane, moi, j’abordais Otto. L’accord fut rapidement conclu, moyennant quelques billets et contre la promesse qu’il sortirait sain et sauf de l’aventure. En outre je lui appris que Vorski avait subtilisé les cinquante mille francs des sœurs Archignat.
– Comment le saviez-vous ? demanda Stéphane.
– Par mon compère numéro un, par Elfride, que j’avais continué d’interroger à voix basse, pendant que vous guettiez l’approche de Vorski, et qui me révéla, également, en quelques mots rapides, ce qu’elle connaissait du passé de Vorski.
– En fin de compte, vous n’avez vu Otto qu’une fois.
– Deux heures plus tard, après la mort d’Elfride et après le feu d’artifice du chêne creux, seconde entrevue, sous le Dolmen-aux-Fées. Vorski dort, abruti par l’alcool, et Otto monte la garde. Vous comprenez si j’ai saisi l’occasion pour me documenter sur l’affaire, et pour compléter mes renseignements sur Vorski avec ceux, que, dans l’ombre, et depuis deux ans, Otto n’a cessé de recueillir sur un patron qu’il déteste. Puis il décharge les revolvers de Vorski et de Conrad, ou plutôt il enlève les balles, tout en laissant les douilles. Enfin il me passe la montre et le carnet de Vorski, ainsi qu’un médaillon vide et une photographie de la mère de Vorski qu’Otto lui avait subtilisée quelques mois auparavant, – toutes choses qui me servaient le lendemain à jouer au sorcier avec ledit Vorski dans la crypte où il me retrouve. Voilà comme quoi Otto et moi avons collaboré.
– Soit, dit Patrice, mais vous ne lui avez pourtant pas demandé de tuer Vorski ?
– Certes non.
– En ce cas, qui nous prouve ?…
– Croyez-vous que Vorski n’ait pas deviné, à la fin, cette collaboration qui est une des causes évidentes de sa défaite ? Et croyez-vous que le sieur Otto n’ait pas prévu cette éventualité ? Soyez-en sûrs, aucun doute à ce propos : Vorski, détaché de son arbre, eût supprimé son complice, autant pour se venger que pour retrouver les cinquante mille francs des sœurs Archignat. Otto a pris les devants. Vorski était là, impuissant, inerte, proie facile. Il l’a frappé. J’irai plus loin. Otto, qui est un lâche, n’a même pas frappé. Il aura tout simplement laissé Vorski sur son arbre. Et, de la sorte, le châtiment est complet. Êtes-vous satisfaits, maintenant, mes amis, et votre besoin de justice est-il assouvi ?
Patrice et Stéphane se turent, impressionnés par la vision terrible que don Luis évoquait à leurs yeux.
– Allons, dit-il en riant, j’ai eu raison de ne pas vous obliger à prononcer la sentence là-bas, quand nous étions au pied du chêne, et en face d’un homme vivant ! Je vois que mes deux juges auraient quelque peu flanché à cette minute-là.
– Et mon troisième juge aussi, n’est-ce pas, Tout-Va-Bien, toi qui es un sensible et un larmoyant ? Et je suis comme vous, mes amis. Nous ne sommes pas de ceux qui condamnent et qui frappent. Mais tout de même, réfléchissez à ce qu’était Vorski, à ses trente crimes et à ses raffinements de cruauté, et félicitez-moi d’avoir choisi comme juge, en dernier ressort, l’aveugle destin, et, comme bourreau responsable, l’exécrable Otto. Que la volonté des dieux soit faite ! …
Les côtes de Sarek s’amincissaient à l’horizon. Elles disparurent dans la brume où se fondaient la mer et le ciel.
Les trois hommes gardaient le silence. Tous trois, ils pensaient à l’île morte, dévastée par la folie d’un homme, à l’île morte où bientôt quelque visiteur trouverait les traces inexplicables du drame, les issues des souterrains, les cellules avec leurs « chambres de mort », la salle de la Pierre-Dieu, les cryptes funéraires, le cadavre de Conrad, le cadavre d’Elfride, les squelettes des sœurs Archignat, et, tout au bout, près du Dolmen-aux-Fées où s’inscrivait la prophétie des trente cercueils et des quatre croix dressées, le grand corps de Vorski, solitaire, lamentable, déchiqueté par les corbeaux et par les oiseaux de nuit…
Épilogue

Une villa près d’Arcachon, au joli village des Moulleaux, dont les pins descendent jusqu’à la berge du golfe.
Véronique est assise dans le jardin. Huit jours de repos et de joie ont redonné de la fraîcheur à son beau visage et endormi les mauvais souvenirs. Elle regarde en souriant son fils, qui, debout un peu plus loin, écoute et interroge don Luis Perenna. Elle regarde aussi Stéphane et leurs yeux se rencontrent doucement.
On sent qu’il y a entre eux, par l’affection qu’ils portent l’un et l’autre à l’enfant, un lien qui les unit étroitement, et qui se renforce de leurs pensées secrètes et de leurs sentiments confus. Pas une fois Stéphane n’a rappelé les aveux qu’il a faits dans la cellule des Landes-Noires. Mais Véronique ne les a pas oubliés, et la reconnaissance profonde qu’elle garde à celui qui éleva son fils est mêlée d’une émotion spéciale et d’un trouble dont elle goûte le charme à son insu.
Ce jour-là, don Luis, qui, le soir même où le Bouchon-de-Cristal les a tous amenés à la villa des Moulleaux, prenait le train pour Paris, est arrivé à l’improviste au moment du déjeuner, en compagnie de Patrice Belval, et, depuis une heure qu’ils sont au jardin, installés dans des rocking-chairs, l’enfant, la figure toute rose d’animation, ne cesse de poser des questions à son sauveur.
– Et alors, qu’avez-vous fait ?… Mais comment avez-vous pu savoir ?… Et, pour cela, qu’est-ce qui vous a mis sur la voie ?…
– Mon chéri, observe Véronique, ne crains-tu pas d’importuner don Luis ?
– Non, madame, répond don Luis, qui se lève, s’approche de Véronique et lui parle de façon que l’enfant n’entende point, non, François ne m’importune pas, et je tiens même à répondre à ses questions. Mais j’avoue qu’il m’embarrasse un peu et que je crains quelque maladresse de ma part. Voyons, que sait-il au juste de tout ce drame ?
– Ce que j’en sais moi-même, sauf bien entendu, le nom de Vorski.
– Mais le rôle de Vorski, il le connaît ?
– Oui, mais avec certaines atténuations. Vorski est un prisonnier évadé qui a recueilli les légendes de Sarek, et qui, pour s’emparer de la Pierre-Dieu, a mis à exécution la prophétie qui la concernait, – prophétie dont j’ai caché quelques vers à François.
– Et le rôle d’Elfride ? sa haine contre vous ? les menaces qu’elle vous a faites ?
Paroles de folie, dont moi-même, ai-je dit à François, je n’ai pas compris le sens.
Don Luis sourit.
– L’explication est un peu sommaire, dit-il, et j’ai idée que François comprend fort bien que certaines parties du drame doivent rester et resteront dans l’ombre pour lui. L’essentiel, n’est-ce pas ? c’est qu’il ignore que Vorski était son père.
– Il l’ignore et ne le saura jamais.
– Et alors – et c’est là où je voulais en venir – quel nom portera-t-il lui-même ?
– Que voulez-vous dire ?
– Oui, de qui se croira-t-il le fils ? Car, vous le savez comme moi, la réalité légale se présente ainsi. François Vorski est mort dans un naufrage, ainsi que son grand-père, il y a quatorze ans. Et Vorski est mort, il y a un an, assassiné par un camarade. Légalement ils n’existent ni l’un ni l’autre, et alors ?…
Véronique hocha la tête en souriant.
– Et alors, je ne sais pas. La situation me semble, en effet, inextricable. Mais tout s’arrangera.
– Pourquoi ?
– Parce que vous êtes là.
Il sourit à son tour.
– Je n’ai même plus le bénéfice des actes que j’accomplis et des mesures que je prends. Tout s’arrange à priori. À quoi bon se donner de la peine !
– N’ai-je pas raison ?
– Oui, fit-il gravement. Celle qui a tant souffert ne doit plus subir le moindre ennui. Et rien ne l’atteindra désormais, je vous le jure. Donc voici ce que je vous propose. Vous avez épousé autrefois, contre le gré de votre père, un de vos cousins très éloigné, qui est mort après vous avoir laissé un fils, François. Ce fils, votre père pour se venger, l’a enlevé et l'a conduit à Sarek. Votre père étant mort, le nom d’Hergemont est éteint et rien ne peut rappeler les événements de votre mariage.
– Mais mon nom reste. Légalement, sur les registres de l’état civil, je m’appelle Véronique d’Hergemont.
– Votre nom de jeune fille disparaît sous votre nom de femme.
– Donc sous mon nom de Vorski ?
– Non, puisque vous n’avez pas épousé le sieur Vorski, mais un de vos cousins qui s’appelait…
– Qui s’appelait ?
– Jean Maroux. Voici un extrait légalisé de votre acte de mariage avec Jean Maroux, mariage qui est mentionné sur votre état civil, ainsi que l’atteste cette autre pièce.
Véronique regarda don Luis avec stupeur :
– Mais pourquoi ?… pourquoi ce nom ?
– Pourquoi ? Pour que votre fils ne s’appelle plus d’Hergemont, ce qui aurait évoqué les événements d’autrefois, ni Vorski, ce qui aurait évoqué le nom d’un traître. Voici son extrait de naissance, François Maroux.
Elle répéta, rouge et confuse :
– Mais pourquoi avez-vous choisi précisément ce nom ?
– Cela m’a semblé commode pour François. C’est le nom de Stéphane auprès de qui François continuera longtemps de vivre. On pourra dire que Stéphane était parent de votre mari, et votre intimité à tous sera ainsi expliquée. Tel est mon plan. Il n’offre, soyez-en sûre, aucun péril possible. Quand on se trouve en face d’une situation insoluble et douloureuse comme la vôtre, il faut bien employer des moyens particuliers et recourir à des mesures radicales, et, je l’avoue, fort peu légales. C’est ce que j’ai fait sans scrupules, puisque j’ai la bonne chance de disposer de ressources qui ne sont pas à la portée de tous. Vous m’approuvez ?
Véronique inclina la tête.
– Oui, oui, dit-elle.
Il se leva à moitié.
– D’ailleurs, ajouta-t-il, s’il se présente quelques inconvénients, l’avenir se chargera sans doute de les aplanir. Il suffirait, par exemple, – ce n’est pas indiscret, n’est-ce pas, de faire allusion aux sentiments que Stéphane éprouve pour la mère de François ? – il suffirait qu’un jour ou l’autre, par raison, par gratitude, la mère de François fût amenée à bien vouloir accueillir l’hommage de ces sentiments ; alors, comme tout se trouve simplifié si François porte déjà le nom de Maroux ! Combien le passé sera mieux aboli, aussi bien pour le monde que pour François, qui ne pourront plus pénétrer dans le secret d’événements effacés et que rien ne rappellera. Il m’a semblé que ces motifs avaient quelque poids. Je suis heureux de voir que vous partagez mon avis.
Don Luis salua Véronique, et sans hésiter davantage, sans paraître remarquer sa confusion, il se retourna vers François et s’écria :
– Maintenant, mon petit, je suis tout à toi. Et puisque tu ne veux rien laisser dans l’ombre, revenons à la Pierre-Dieu et au bandit qui la convoitait. Oh ! oui, au bandit, répéta don Luis, jugeant qu’il n’y avait aucune raison pour ne point parler de Vorski en toute franchise, et le bandit le plus effroyable que j’aie rencontré, parce qu’il croyait à sa mission… Bref, un malade, un détraqué…
– Eh bien, tout d’abord, ce que je ne comprends pas, fit observer François, c’est que vous avez attendu toute la nuit pour le capturer, alors que ses complices et lui dormaient sous le Dolmen-aux-Fées.
– Très bien, mon petit, s’exclama don Luis en riant, tu as mis le doigt sur un point faible. Si j’avais agi ainsi, le drame finissait douze ou quinze heures plus tôt. Seulement, voilà, aurais-tu été délivré ? Le bandit aurait-il parlé et révélé ta retraite ? Je ne le pense pas. Pour lui délier la langue il fallait le « cuisiner ». Il fallait l’étourdir, le rendre fou d’inquiétude et d’angoisse, et faire pénétrer en lui, par mille preuves, le sentiment de sa défaite irrémédiable. Sans quoi, il se taisait, et nous ne t’aurions peut-être pas retrouvé… Et puis, à ce moment-là, mon plan n’était pas très net, je ne savais pas trop comment aboutir, et ce n’est que beaucoup plus tard que j’ai pensé, non pas à lui infliger une torture violente – j’en suis incapable –, mais à l’attacher à cet arbre où il avait voulu faire mourir ta mère. De sorte que, embarrassé, hésitant, j’ai tout simplement cédé, en fin de compte, au besoin quelque peu puéril, je l’avoue à ma confusion, d’aller jusqu’au bout de la prophétie, de voir comment se comporterait le missionnaire en face du vieux Druide, bref, de m’amuser. Que veux-tu, l’aventure était si noire qu’un peu de gaieté m’a semblé nécessaire. Et j’ai bien ri. Voilà ma faute, je m’en accuse et je m’en excuse.
L’enfant riait aussi. Don Luis, qui le tenait debout entre ses jambes, l’embrassa et répéta :
– Tu m’excuses ?
– Oui, mais à la condition que vous répondiez encore. Il me reste deux questions : la première, peu importante…
– Parle.
– Il s’agit de la bague. D’où vient-elle cette bague que vous avez mise d’abord au doigt de maman, ensuite au doigt d’Elfride ?
– Je l’ai fabriquée la nuit même en quelques minutes avec un vieil anneau et des pierres de couleur.
– Mais le bandit l’a reconnue comme ayant appartenu à sa mère.
– Il a cru la reconnaître, et il l’a cru parce que la bague était semblable.
– Mais comment le saviez-vous ? et comment connaissiez-vous cette histoire ?
– Par lui-même.
– Est-ce possible ?
– Mon Dieu, oui ! Des paroles qui lui ont échappé pendant qu’il dormait sous le Dolmen-aux-Fées… un cauchemar d’ivrogne… il a raconté par bribes toute l’histoire de sa mère, qu’Elfride connaissait, d’ailleurs, en partie. Tu vois comme c’est simple ! Et combien le hasard m’a favorisé !
– Mais l’énigme de la Pierre-Dieu n’est pas simple ! s’écria François, et vous l’avez déchiffrée ! Voilà des siècles que l’on cherche et vous avez mis quelques heures !
– Non, quelques minutes, François. Il m’a suffi de lire la lettre que ton grand-père écrivait à ce propos au capitaine Belval. Par courrier, je donnais à ton grand-père toutes les explications sur l’emplacement et sur la nature merveilleuse de la Pierre-Dieu.
– Eh bien, don Luis, s’écria l’enfant, ce sont ces explications que je vous demande. Voilà ma dernière question, je vous le promets. D’où vient que l’on a cru au pouvoir de la Pierre-Dieu ? Et en quoi consistait au juste ce soi-disant pouvoir ?
Stéphane et Patrice rapprochèrent leurs fauteuils. Véronique se redressa et prêta l’oreille. Ils comprenaient tous que don Luis avait attendu qu’ils fussent réunis pour déchirer devant eux le voile du mystère. Il se mit à rire.
– N’espérez rien de sensationnel, dit-il. Un mystère ne vaut que par les ténèbres dont il est enveloppé, et, comme nous avons d’abord dissipé les ténèbres, il ne reste plus que le fait lui-même dans sa réalité toute nue. Mais, cependant, le fait est ici étrange, et la réalité n’est pas dénuée de quelque grandeur.
– Il le faut bien, dit Patrice Belval, puisque cette réalité a laissé dans l’île de Sarek, dans toute la Bretagne même, une légende de miracle.
– En effet, fit don Luis, et une légende si tenace qu’elle influe sur nous aujourd’hui encore, et qu’aucun de vous n’a échappé à cette obsession de miracle.
– Comment ? protesta le capitaine, mais je ne crois pas aux miracles, moi.
– Moi non plus, affirma l’enfant.
– Mais si, mais si, vous y croyez, vous admettez le miracle comme une possibilité. Sans quoi, il y a longtemps que vous auriez saisi l’entière vérité.
– Comment cela ?
Don Luis cueillit une superbe rose à un arbuste dont les branches s’inclinaient vers lui, et demanda à François :
– Est-il possible que je transforme cette rose, dont les proportions sont déjà celles qu’une rose atteint rarement, en une fleur deux fois plus grande, et ce rosier en un arbuste plus grand du double ?
– Non certes, déclara François.
– Alors pourquoi as-tu admis, pourquoi avez-vous tous admis, que Maguennoc pût arriver à ce résultat, lui, rien qu’en recueillant de la terre en certains endroits de l’île, et à certaines heures déterminées ? C’est un miracle cela, et vous l’avez accepté sans hésitation, inconsciemment.
Stéphane objecta :
– Nous avons accepté ce dont nous étions témoins.
– Mais vous l’avez accepté comme un miracle, c’est-à-dire comme un phénomène que Maguennoc provoquait par des moyens spéciaux et, en vérité, surnaturels. Tandis que moi, en lisant ce détail dans la lettre de M. d’Hergemont, tout de suite, j’ai… comment dirai-je ?… j’ai « tiqué »… Tout de suite j’ai fait le rapprochement entre ces fleurs monstrueuses et le nom que portait le Calvaire-Fleuri. Et ma conviction fut immédiate : « Non, Maguennoc n’est pas un sorcier. Il a simplement déblayé autour du calvaire un terrain inculte, où il lui a suffi d’apporter une couche d’humus pour que jaillissent des fleurs anormales. Donc la Pierre-Dieu est là en dessous, la Pierre-Dieu qui, au Moyen Age, faisait jaillir les mêmes fleurs anormales, la Pierre-Dieu, qui, au temps des Druides, guérissait les malades et fortifiait les enfants. »
– Et par conséquent, fit observer Patrice, il y a miracle.
– Il y a miracle si l’on accepte les explications surnaturelles. Il y a phénomène naturel si l’on recherche et si on trouve les causes physiques, capables de susciter le miracle apparent.
– Mais ces causes physiques n’existent pas !
– Elles existent puisque vous avez vu des fleurs monstrueuses.
– Alors, demanda Patrice, non sans ironie, il y a une pierre qui peut, naturellement, guérir et fortifier ? Et cette pierre, c’est la Pierre-Dieu ?
– Il n’y a pas une pierre spéciale, unique. Mais il y a des pierres, des blocs de pierre, des roches, des collines et des montagnes de roches qui contiennent des gisements de minerais formés de métaux divers, oxydes d’urane, argent, plomb, cuivre, nickel, cobalt, etc. Et parmi ces métaux il en est qui émettent un rayonnement spécial, doué de propriétés particulières, que l’on appelle radioactivité. Ces gisements sont des gisements de pechblende que l’on ne trouve guère en Europe que dans le nord de la Bohême et qui sont exploités près de la petite ville de Joachimsthal… Et ces corps radioactifs ce sont : l’Uranium, le Thorium, l’Hélium, et principalement, dans le cas qui nous occupe…
– Le Radium, interrompit François.
– Tu l’as dit, mon petit, le Radium. Il y a des phénomènes de radioactivité un peu partout, et l’on peut dire qu’ils se manifestent dans toute la nature, ainsi par l’action bienfaisante des sources thermales. Mais les corps nettement radioactifs, comme le Radium, possèdent des propriétés plus définies. Il est hors de doute, par exemple, que le rayonnement et les émanations du Radium exercent un pouvoir sur la vie des végétaux, pouvoir analogue à celui qui serait dû au passage d’un courant électrique. Dans les deux cas, l’excitation du milieu nutritif rend plus assimilables des éléments nécessaires à la plante et en stimule la croissance.
« De même, il est hors de doute que le rayonnement du Radium est capable d’exercer une action physiologique sur les tissus vivants, en y produisant des modifications plus ou moins profondes, détruisant certaines cellules ou contribuant à développer d’autres cellules, et même à en régler l’évolution. La radiumthérapie signale la guérison ou l’amélioration, dans de nombreux cas, de rhumatismes articulaires, de troubles nerveux, d’ulcérations, d’eczémas, de tumeurs, de cicatrices adhérentes. Bref, le Radium est un agent thérapeutique d’une réelle efficacité. »
– De sorte que, dit Stéphane, vous considérez la Pierre-Dieu…
– Je considère la Pierre-Dieu comme un bloc de pechblende radifère provenant des gisements de Joachimsthal. Je connaissais depuis longtemps la légende bohémienne qui parle d’une pierre miraculeuse jadis arrachée au flanc d’une colline, et, lors d’un voyage, j’ai vu le vide laissé par cette pierre. Il correspond assez exactement aux dimensions de la Pierre-Dieu.
– Mais, objecta Stéphane, le Radium n’est contenu dans les roches qu’à l’état de particules infinitésimales. Pensez donc que l’extraction, le lessivage et le traitement d’une masse de quatorze cents tonnes de roches ne laissent filtrer en fin de compte qu’un gramme de Radium. Et vous attribuez un pouvoir miraculeux à la Pierre-Dieu, qui pèse tout au plus deux tonnes…
– Mais qui contient évidemment du Radium en quantité appréciable. La nature n’a pas pris l’engagement d’être avare et de diluer le Radium. Elle a pu – et tel a été son bon plaisir – en accumuler dans la Pierre-Dieu avec assez de générosité pour que la Pierre-Dieu fût capable de produire les phénomènes en apparence extraordinaires que nous connaissons… Sans compter que nous devons faire la part des exagérations populaires.
Stéphane semblait de plus en plus convaincu. Cependant il dit encore :
– Un dernier point. En dehors de la Pierre-Dieu, il y a le petit éclat de pierre que Maguennoc a trouvé dans le sceptre de plomb, et dont le contact prolongé lui a brûlé la main. Selon vous, ce serait un grain de Radium ?
– Incontestablement. Et c’est par là peut-être que la présence et que le pouvoir du Radium, dans toute cette aventure, nous sont révélés avec plus de clarté. Le grand physicien Henri Becquerel, ayant gardé dans la poche de son gilet un tube contenant un sel de Radium, une ulcération suppurante se produisit sur sa peau, au bout de quelques jours. Curie répéta l’expérience : même résultat. Le cas de Maguennoc doit être plus grave, puisqu’il avait gardé le grain de Radium dans sa main. Il se forma une plaie d’aspect cancéreux. Épouvanté par ce qu’il savait, et par tout ce qu’il avait dit lui-même sur la pierre miraculeuse qui brûle comme le feu de l’enfer, et « qui donne vie ou mort », il se trancha la main.
– Soit, dit Stéphane, mais d’où vient ce grain de Radium pur ? Cela ne peut pas être un éclat de la Pierre-Dieu, puisque, encore une fois, si riche que soit un minerai, le Radium ne lui est pas incorporé par grains isolés, mais sous forme soluble, et qu’on doit le dissoudre et le rassembler ensuite, par une série d’opérations, en un produit suffisamment riche pour être soumis à la cristallisation fractionnée. Tout cela, et bien d’autres opérations subséquentes, exige un matériel énorme, des usines, des laboratoires, des savants, bref, un état de civilisation qui diffère quelque peu, avouez-le, de l’état de barbarie où nos ancêtres les Celtes étaient plongés…
Don Luis sourit et frappa l’épaule du jeune homme.
– Très bien, Stéphane, je suis heureux de voir que le maître et l’ami de François est un esprit clairvoyant et logique. L’objection est absolument juste, et tout de suite elle s’est imposée à moi. Je pourrais y répondre à l’aide de quelque hypothèse parfaitement légitime, supposer un moyen naturel d’isoler le Radium, imaginer que dans une faille granitique, au fond d’une grande poche contenant du minerai radifère, il s’est ouvert une fissure par où les eaux du fleuve s’écoulent avec lenteur et entraînent des portions infimes de Radium ; que ces eaux ainsi chargées circulent longuement dans un étroit couloir, se réunissent, se concentrent, et, après des siècles et des siècles, filtrent par petites gouttelettes aussitôt évaporées, forment au point d’émergence une menue stalactite très riche en Radium, dont un jour quelque guerrier celte a cassé l’extrémité… Mais est-il besoin de chercher si loin, et de recourir à l’hypothèse ? Ne peut-on s’en rapporter au seul génie et aux ressources inépuisables de la nature ? Est-ce pour elle un effort plus prodigieux d’émettre par ses propres moyens un grain de Radium pur que de faire mûrir une cerise, ou éclore cette rose… ou de donner la vie au délicieux Tout-Va-Bien ? Qu’en dis-tu mon petit François ? Sommes-nous d’accord ?
– Nous sommes toujours d’accord, répondit l’enfant.
– Et ainsi tu ne regrettes pas trop le miracle de la Pierre-Dieu ?
– Mais il existe toujours, le miracle !
– Tu as raison, François, il existe toujours, et cent fois plus beau et plus éclatant. La science ne tue pas les miracles, elle les purifie et les ennoblit. Qu’était-ce que cette petite puissance sournoise, capricieuse, méchante, incompréhensible, qui s’attachait à la pointe d’une baguette magique, et qui agissait à tort et à travers, selon la fantaisie ignorante d’un chef barbare ou d’un druide, qu’était-ce à côté du pouvoir bienfaisant, clair, loyal, et tout aussi miraculeux, qui nous apparaît aujourd’hui à travers une poussière de Radium ? Qu’était-ce …
Don Luis s’interrompit soudain et se mit à rire :
– Allons, bon ! voilà que je m’emballe et que je chante une ode à la science. Excusez-moi, madame, ajouta-t-il en se levant et en s’approchant de Véronique, et dites-moi que je ne vous ai pas trop ennuyée avec mes explications. Non, n’est-ce pas ? pas trop ? D’ailleurs, c’est fini… ou du moins presque fini. Il n’y a plus qu’un point à préciser, plus qu’une décision à prendre.
Il s’assit auprès d’elle.
– Eh bien, voilà. Maintenant que nous avons conquis la Pierre-Dieu, c’est-à-dire un véritable trésor, qu’allons-nous en faire ?
Véronique eut un élan de tout son être.
– Oh ! pour cela, qu’il n’en soit pas question. Je ne veux rien de ce qui peut provenir de Sarek, rien de ce qui se trouve dans le Prieuré. Nous travaillerons.
– Cependant, le Prieuré vous appartient.
– Non, non, Véronique d’Hergemont n’existe plus, et le Prieuré n’appartient plus à personne. Que tout cela soit vendu à l’encan ! Je ne veux rien de ce passé maudit.
– Et comment vivrez-vous ?
– Comme je vivais, de mon travail. Et je suis sûre que François m’approuve, n’est-ce pas, mon chéri ?
Et, dans un mouvement instinctif, se tournant vers Stéphane, comme s’il avait quelque droit à donner son avis, elle ajouta :
– Vous aussi, vous m’approuvez, n’est-ce pas, mon ami ?
– Entièrement, dit-il.
Aussitôt elle reprit :
– Du reste, si je ne doute pas des sentiments affectueux de mon père, je n’ai aucune preuve de ses volontés à mon égard.
– Peut-être les ai-je, moi, ces preuves, fit don Luis.
– Comment ?
– Patrice et moi nous sommes retournés à Sarek. Dans un secrétaire de la chambre de Maguennoc, au fond d’un tiroir secret, nous avons trouvé une enveloppe cachetée, mais sans adresse, que nous avons ouverte. Elle contenait un titre de rente de vingt mille francs, et ces mots sur une feuille de papier :
« Après ma mort, Maguennoc remettra ce titre à Stéphane Maroux à qui je confie mon petit-fils François. Lorsque François aura dix-huit ans, le titre lui appartiendra en propre. Je veux croire, d’ailleurs, qu’il cherchera à retrouver sa mère et qu’elle voudra bien prier pour moi. Je les bénis tous les deux. »
– Voici le titre, fit don Luis… et voici la lettre. Elle est datée du mois d’avril de cette année.
Véronique fut stupéfaite. Elle regarda don Luis, et il lui vint cette idée que tout cela n’était peut-être qu’une histoire inventée par cet homme étrange pour les mettre, elle et son fils, à l’abri du besoin. Idée passagère. Somme toute, l’acte de M. d’Hergemont n’avait rien que de fort naturel, et, prévoyant les difficultés auxquelles on se heurterait après sa mort, il était juste qu’il eût songé à son petit-fils. Elle murmura :
– Je n’ai pas le droit de refuser…
– Vous en avez d’autant moins le droit, s’écria don Luis, que c’est une affaire qui se passe en dehors de vous, et que la volonté de votre père va directement vers François et vers Stéphane. Ainsi donc, nous sommes d’accord sur ce point. Reste la Pierre-Dieu, et je pose de nouveau ma question. Qu’en ferons-nous ? À qui appartient-elle ?
– À vous, déclara nettement Véronique.
– À moi ?
– Oui, à vous qui l’avez découverte, à vous qui lui avez donné toute sa signification.
Don Luis observa :
– Je dois vous rappeler que ce bloc de pierre a, sans doute, une valeur incalculable. Si grands que soient les miracles opérés par la nature, ce n’est que grâce à un concours prodigieux de circonstances qu’elle a pu réaliser le miracle d’accumuler tant de matière précieuse en un si petit volume. Il y a donc là des trésors et des trésors.
– Tant mieux, fit Véronique, vous saurez en profiter mieux que personne.
Don Luis réfléchit un instant, et conclut, en riant :
– Vous avez tout à fait raison, et je vous avoue que je m’attendais à ce dénouement. D’abord parce que mon droit sur la Pierre-Dieu me semble établi par des titres de propriété suffisants. Ensuite parce que j’ai besoin de ce bloc de pierre. Mon Dieu, oui, la dalle funéraire des rois de Bohême n’a pas épuisé son pouvoir magique, et il reste bien des peuplades sur qui ce pouvoir peut agir au même degré que sur nos ancêtres les Gaulois, et, justement, je poursuis une entreprise formidable où un tel secours me sera précieux{4}. Dans quelques années, mon œuvre achevée, je rapporterai la Pierre-Dieu en France et en doterai un laboratoire national que j’ai l’intention de fonder. Et ainsi la science purifiera le mal que la Pierre-Dieu a pu faire, et la mauvaise aventure de Sarek sera rachetée. Vous m’approuvez, madame ?
Elle lui tendit la main.
– De tout cœur.
Il y eut un assez long silence. Puis don Luis Perenna reprit :
– Oh ! oui, la mauvaise aventure, et terrible au-delà de toute expression. J’en ai connu d’effrayantes, j’en ai vécu moi-même qui m’ont laissé un souvenir d’angoisse. Mais celle-ci les dépasse toutes. Elle a été au-delà de tout ce qui est possible dans la réalité et humain dans la douleur. Elle a été illogique, et cela prouve qu’elle fut l’acte d’un fou… Et aussi parce qu’elle s’est déroulée à une époque de folie et d’égarement. C’est la guerre qui a permis la mise en œuvre, dans le silence et dans la sécurité, de crimes conçus, préparés, exécutés par un monstre. En temps de paix, les monstres n’ont pas le temps d’aller jusqu’au bout de leurs rêves stupides. Aujourd’hui, et dans cette île isolée, celui-là a trouvé des conditions particulières, anormales…
– Ne parlons pas de tout cela, voulez-vous ? murmura Véronique d’une voix qui tremblait.
Don Luis baisa la main de la jeune femme, puis saisit Tout-Va-Bien et l’éleva dans ses bras.
– Vous avez raison. N’en parlons pas. Sans quoi voici les larmes, et Tout-Va-Bien serait mélancolique. Tout-Va-Bien, délicieux Tout-Va-Bien, ne parlons donc plus de l’épouvantable aventure. Mais tout de même, rappelons-en certains épisodes qui furent jolis et pittoresques. N’est-ce pas, Tout-Va-Bien, le jardin aux fleurs gigantesques de Maguennoc, tu t’en souviendras comme moi ? Et la légende de la Pierre-Dieu, l’épopée des tribus celtiques errant avec la dalle funéraire de leurs rois, la dalle toute frissonnante de Radium, d’où part inlassablement un bombardement d’atomes vivifiants et miraculeux, n’est-ce pas, Tout-Va-Bien, cela ne manque pas d’allure ? Seulement, vois-tu, exquis Tout-Va-Bien, si j’étais romancier et chargé de raconter l’histoire de l’île aux Trente Cercueils, je me soucierais peu de l’affreuse vérité, et je te donnerais un rôle beaucoup plus important. Je supprimerais l’intervention de ce raseur, de ce phraseur de don Luis, et c’est toi qui serais le sauveur intrépide et silencieux. C’est toi qui lutterais contre le monstre abominable, c’est toi qui déjouerais ses machinations, et qui, à la fin, par la grâce de ton merveilleux instinct, punirais le vice et ferais triompher la vertu. Et ce serait beaucoup mieux ainsi, puisque nul mieux que toi, délicieux Tout-Va-Bien, ne serait capable de nous montrer, par mille preuves plus convaincantes les unes que les autres, que dans la vie tout s’arrange et que tout va bien…
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Décembre 2004

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{1} Voir le Triangle d'Or.
{2} Voir Le triangle d'Or
{3} Voir dans Le Triangle d'Or l'histoire de Patrice et de Coralie.
{4} Voir Les Dents du Tigre.
Table of Contents
Première partie - VÉRONIQUE
Prologue
Chapitre 1 - La cabane abandonnée
Chapitre 2 - Au bord de l’Océan
Chapitre 3 - Le fils de Vorski
Chapitre 4 - Les pauvres gens de Sarek
Chapitre 5 - Quatre femmes en croix
Chapitre 6 - Tout-Va-Bien
Chapitre 7 - François et Stéphane
Chapitre 8 - L’angoisse
Chapitre 9 - La chambre de mort
Chapitre 10 - L’évasion
Deuxième partie - LA PIERRE MIRACULEUSE
Chapitre 1 - Le fléau de Dieu
Chapitre 2 - La montée du Golgotha
Chapitre 3 - Eli, Eli, lamma sabacthani !
Chapitre 4 - Le vieux Druide
Chapitre 5 - La salle des sacrifices souterrains
Chapitre 6 - La dalle des rois de Bohême
Chapitre 7 - Prince cruel aux ordres du destin
Chapitre 8 - La Pierre-Dieu
Épilogue
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