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jueves, 6 de abril de 2017

Les Huit Coups De l'Horloge (Français) (Maurice Leblanc)

Les Huit Coups De l'Horloge
Maurice Leblanc

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(1923)
Table des matières
CHAPITRE 1 Au sommet de la tour ........................................5
CHAPITRE 2 La carafe d’eau................................................43
CHAPITRE 3 Thérèse et Germaine...................................... 80
CHAPITRE 4 Le film révélateur ..........................................114
CHAPITRE 5 Le cas de Jean-Louis..................................... 147
CHAPITRE 6 La Dame à la Hache .....................................182
CHAPITRE 7 Des pas sur la neige ...................................... 213
CHAPITRE 8 « Au dieu Mercure » ..................................... 251
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Ces huit aventures me furent contées jadis par Arsène Lupin, qui les attribuait à l’un de ses amis, le prince Rénine.
Pour moi, étant donné la façon dont elles sont conduites, les procédés, les gestes, le caractère même du personnage, il m’est impossible de ne pas confondre les deux amis l’un avec l’autre.
Arsène Lupin est un fantaisiste aussi capable de renier certaines de ses aventures que de s’en accorder quelques-unes dont il ne fut pas le héros. Le lecteur jugera.
– 4 –
CHAPITRE 1
Au sommet de la tour
Hortense Daniel entrouvrit sa fenêtre et chuchota :
– Vous êtes là, Rossigny ?
– Je suis là, fit une voix qui montait des massifs entassés au pied du château.
Se penchant un peu, elle vit un homme assez gros qui levait vers elle une figure épaisse, rouge, encadrée d’un collier de barbe trop blonde.
– Eh bien ? dit-il.
– Eh bien, hier soir, grande discussion avec mon oncle et ma tante. Ils refusent décidément de signer la transaction dont mon notaire leur avait envoyé le projet et de me rendre la dot que mon mari a dissipée avant son internement.
– Votre oncle, qui avait voulu ce mariage, est pourtant responsable, d’après les termes du contrat.
– N’importe. Je vous dis qu’il refuse…
– Alors !
– Alors êtes-vous toujours résolu à m’enlever ? demanda-t-elle en riant.
– Plus que jamais.
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– En tout bien tout honneur, ne l’oubliez pas !
– Tout ce que vous voudrez. Vous savez bien que je suis fou de vous.
– C’est que, par malheur, je ne suis pas folle de vous.
– Je ne vous demande pas d’être folle de moi, mais simplement de m’aimer un peu.
– Un peu ? Vous êtes beaucoup trop exigeant.
– En ce cas, pourquoi m’avoir choisi ?
– Le hasard. Je m’ennuyais… Ma vie manquait d’imprévu…
Alors je me risque… Tenez, voici mes bagages.
Elle laissa glisser d’énormes sacs de cuir que Rossigny reçut dans ses bras.
– Le sort en est jeté, murmura-t-elle. Allez m’attendre avec votre auto au carrefour de l’If. Moi, j’irai à cheval.
– Fichtre ! Je ne peux pourtant pas enlever votre cheval.
– Il reviendra tout seul.
– Parfait !… Ah ! à propos…
– Qu’y a-t-il ?
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– Qu’est-ce donc que ce prince Rénine qui est là depuis trois jours et que personne ne connaît ?
– Je ne sais pas. Mon oncle l’a rencontré à la chasse, chez des amis, et l’a invité.
– Vous lui plaisez beaucoup. Hier vous avez fait une grande promenade avec lui. C’est un homme qui ne me revient pas.
– Dans deux heures, j’aurai quitté le château en votre compagnie. C’est un scandale qui refroidira probablement Serge Rénine. Et puis assez causé. Nous n’avons pas de temps à perdre.
Durant quelques minutes, elle regarda le gros Rossigny qui, pliant sous le poids des sacs, s’éloignait à l’abri d’une allée déserte, puis elle referma la fenêtre.
Dehors, loin dans le parc, une fanfare de cors sonnait le réveil. La meute éclatait en aboiements furieux. C’était l’ouverture, ce matin-là, au château de La Marèze, où tous les ans, vers le début de septembre, le comte d’Aigleroche, grand chasseur devant l’Éternel, et la comtesse réunissaient quelques amis et les châtelains des environs.
Hortense acheva lentement sa toilette, revêtit une amazone qui dessinait sa taille souple, se coiffa d’un feutre dont le large bord encadrait son beau visage aux cheveux roux, et s’assit devant son secrétaire, où elle écrivit à son oncle, M. d’Aigleroche, une lettre d’adieu qui devait être remise le soir.
Lettre difficile qu’elle recommença plusieurs fois et à laquelle, finalement, elle renonça.
« Je lui écrirai plus tard, se disait-elle, quand sa colère aura passé. »
– 7 –
Et elle se rendit dans la haute salle à manger.
D’énormes bûches flambaient au creux de l’âtre. Des panoplies de fusils et de carabines ornaient les murs. De toutes parts, les invités affluaient et venaient serrer la main du comte d’Aigleroche, un de ces types de gentilshommes campagnards, lourds d’aspect, puissants d’encolure, qui ne vivent que pour la chasse. Debout devant la cheminée, un grand verre de fine champagne à la main, il trinquait.
Hortense l’embrassa distraitement.
– Comment ! mon oncle, vous, si sobre d’ordinaire…
Bah ! dit-il, une fois l’an… on peut bien se permettre quelque excès…
– Ma tante vous grondera.
– Ta tante a sa migraine et ne descendra pas. D’ailleurs, ajouta-t-il d’un ton bourru, cela ne la regarde pas… et toi encore moins, ma petite.
Le prince Rénine s’approcha d’Hortense. C’était un homme jeune, d’une grande élégance, le visage mince et un peu pâle, et dont les yeux avaient tour à tour l’expression la plus douce et la plus dure, la plus aimable et la plus ironique.
Il s’inclina devant la jeune femme, lui baisa la main et lui dit :
– Je vous rappelle votre bonne promesse, chère madame ?
– 8 –
– Ma promesse ?
– Oui, il était convenu entre nous que nous recommencerions notre belle promenade d’hier, et que nous essaierions de visiter cette vieille demeure barricadée dont l’aspect nous avait intrigués… ce qu’on appelle, paraît-il, le domaine de Halingre.
Elle répliqua avec une certaine sécheresse :
– Tous mes regrets, monsieur, mais l’excursion serait longue et je suis un peu lasse. Je fais un tour dans le parc et je rentre.
Il y eut un silence entre eux, et Serge Rénine prononça en souriant, les yeux fixés aux siens, et de manière qu’elle seule entendît :
– Je suis sûr que vous tiendrez votre parole et que vous m’accepterez comme compagnon. C’est préférable.
– Pour qui ? Pour vous, n’est-ce pas ?
– Pour vous aussi, je vous l’affirme.
Elle rougit légèrement et riposta :
– Je ne comprends pas, monsieur.
– Je ne vous propose pourtant aucune énigme. La route est charmante, le domaine de Halingre intéressant. Nulle autre promenade ne vous apporterait le même agrément.
– Vous ne manquez pas de fatuité, monsieur.
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– Ni d’obstination, madame.
Elle eut un geste irrité, mais dédaigna de répondre. Lui tournant le dos, elle donna quelques poignées de main autour d’elle et sortit de la pièce.
Au bas du perron, un groom tenait son cheval. Elle se mit en selle et s’en alla vers les bois qui continuaient le parc.
Le temps était frais et calme. Entre les feuilles qui frissonnaient à peine, apparaissait un ciel de cristal bleu.
Hortense suivait au pas des allées sinueuses qui la conduisirent, au bout d’une demi-heure, dans une région de ravins et d’escarpements que traversait la grand-route.
Elle s’arrêta. Aucun bruit. Rossigny avait dû éteindre son moteur et cacher sa voiture dans les fourrés qui environnent le carrefour de l’If.
Cinq cents mètres au plus la séparaient de ce rond-point.
Après quelques instants d’hésitation, elle mit pied à terre, attacha négligemment son cheval afin qu’au moindre effort il pût se délivrer et revenir au château, enveloppa son visage avec un long voile marron qui flottait sur ses épaules, et s’avança.
Elle ne s’était pas trompée. Au premier tournant, elle aperçut Rossigny. Il courut à elle et l’entraîna dans le taillis.
– Vite, vite. Ah ! j’avais si peur d’un retard… ou même d’un changement de décision !… Et vous voilà ! Est-ce possible ?
Elle souriait.
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– Ce que vous êtes heureux de faire une bêtise !
– Si je suis heureux ! Et vous le serez aussi, je le jure !
– Peut-être, mais je ne ferai pas de bêtise, moi !
– Vous agirez à votre guise, Hortense. Votre vie sera un conte de fées.
– Et vous, le prince charmant !
– Vous aurez tout le luxe, toutes les richesses…
– Je ne veux ni luxe ni richesses.
– Quoi, alors ?
– Le bonheur.
– Votre bonheur, j’en réponds.
Elle plaisanta :
– Je doute un peu de la qualité du bonheur que j’aurai par vous.
– Vous verrez… Vous verrez…
Ils étaient arrivés près de l’automobile. Rossigny, tout en bégayant des mots de joie, mit en mouvement le moteur.
Hortense monta et se couvrit d’un vaste manteau. La voiture suivit sur l’herbe l’étroit sentier qui la ramena au carrefour, et Rossigny accélérait la vitesse, lorsque subitement il dut freiner.
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Un coup de feu avait claqué dans le bois voisin, sur la droite.
L’auto allait de côté et d’autre.
– C’est une crevaison, un pneu d’avant, proféra Rossigny, qui sauta à terre.
– Mais pas du tout ! s’écria Hortense. On a tiré.
– Impossible, chère amie Voyons, que dites-vous !
Au même moment, il y eut deux légers chocs et deux autres détonations retentirent, coup sur coup, assez loin, toujours dans le bois.
Rossigny grinça :
– Les pneus d’arrière… crevés… Mais, bougre de sort, quel est le bandit ?… Si je le tenais, celui-là !
Il escalada le talus qui bordait la route. Personne. D’ailleurs les feuilles du taillis cachaient la vue.
– Crebleu de crebleu jura-t-il. Vous aviez raison… on tirait sur l’auto Ah ! elle est raide ! Nous voilà bloqués pour des heures ! Trois pneus à réparer ! … Mais que faites-vous donc, chère amie ?
À son tour, la jeune femme descendait de voiture. Elle courut vers lui, tout agitée.
– Je m’en vais…
– Mais pourquoi ?
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– Je veux savoir. On a tiré. Qui ? Je veux savoir…
– Ne nous séparons pas, je vous en supplie…
– Croyez-vous que je vais vous attendre pendant des heures ?
– Mais notre départ ?… nos projets ?…
– Demain… nous en reparlerons… Rentrez au château…
Rapportez les valises…
– Je vous en prie, je vous en prie… Ce n’est pourtant pas de ma faute. Vous avez l’air de m’en vouloir.
– Je ne vous en veux pas. Mais, sapristi, quand on enlève une femme, on ne crève pas, mon cher. À tout à l’heure.
En hâte elle s’en alla, eut la chance de retrouver son cheval, et partit au galop dans une direction opposée à La Marèze.
Pour elle, il n’y avait pas le moindre doute : les trois coups de feu avaient été tirés par le prince Rénine…
– C’est lui, murmura-t-elle avec colère, c’est lui… Il n’y a que lui qui soit capable d’agir ainsi…
Ne l’en avait-il pas prévenue, du reste, avec une autorité souriante ?
– Vous viendrez, j’en suis sûr… Je vous attends.
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Elle pleurait de rage et d’humiliation. À ce moment, elle se fût trouvée en face du prince Rénine qu’elle l’eût cravaché.
Devant elle s’étendait l’âpre et pittoresque contrée qui couronne, au nord, le département de la Sarthe et qu’on dénomme la petite Suisse. Des pentes rudes l’obligeaient souvent à ralentir, d’autant plus qu’il lui fallait parcourir une dizaine de kilomètres pour atteindre le but qu’elle s’était assignée. Mais, si son élan devenait moins emporté, si l’effort physique ! s’apaisait peu à peu, elle n’en persistait pas moins dans sa révolte contre. le prince Rénine. Elle lui en voulait, non seulement de l’acte inqualifiable qu’il avait commis, mais aussi de sa conduite envers elle depuis trois jours, de ses assiduités, de son assurance, de son air d’excessive politesse.
Elle approchait. Au fond d’une vallée, un vieux mur d’enceinte, fendu de lézardes, habillé de mousse et d’herbes folles, laissait voir le clocheton d’un château et quelques fenêtres closes de leurs volets. C’était le domaine de Halingre.
Elle suivit le mur et tourna. Au centre de la demi-lune qui s’arrondissait devant la porte d’entrée, Serge Rénine attendait, debout, près de son cheval.
Elle sauta à terre et, comme il s’avançait vers elle le chapeau à la main et la remerciait d’être venue, elle s’écria :
– Avant tout, monsieur, un mot. Il s’est passé tout à l’heure un fait inexplicable. On a tiré trois coups de feu sur une automobile où je me trouvais. Ces coups de feu ont-ils été tirés par vous ?
– Oui.
Elle parut interdite.
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– Alors, vous avouez ?
– Vous me posez une question, madame, j’y réponds.
– Mais, comment avez-vous osé ?… De quel droit ?…
– Je n’ai pas exercé un droit, madame, j’ai obéi à un devoir.
– En vérité ! Et à quel devoir ?
– Le devoir de vous protéger contre un homme qui cherche à exploiter la détresse de votre vie.
– Monsieur, je vous défends de parler ainsi. Je suis responsable de mes actions, et c’est en toute liberté que j’ai pris ma décision…
– Madame, j’ai entendu ce matin la conversation que vous avez eue, de votre fenêtre, avec M. Rossigny, et il ne m’a pas semblé que vous le suiviez de gaieté de cœur. Je reconnais toute la brutalité et le mauvais goût de mon intervention et je m’en excuse humblement, mais j’ai voulu, au risque de passer pour un goujat, vous accorder quelques heures de réflexion.
– C’est tout réfléchi, monsieur. Quand j’ai résolu une chose, je ne change pas d’avis.
– Si, madame, quelquefois, puisque vous êtes ici au lieu d’être là-bas.
La jeune femme eut un moment de gêne. Toute sa colère était tombée. Elle regardait Rénine avec cet étonnement que l’on éprouve en face de certains êtres différents des autres, plus
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capables d’actes inaccoutumés, plus généreux et plus désintéressés. Elle se rendait parfaitement compte qu’il agissait sans arrière-pensée ni calcul, simplement, comme il le disait, par devoir de galant homme envers une femme qui se trompe de chemin.
Très doucement, il lui dit :
– Je sais très peu de choses sur vous, madame, assez cependant pour que j’aie le désir de vous être utile. Vous avez vingt-six ans et vous êtes orpheline. Il y a sept ans, vous avez épousé le neveu par alliance du comte d’Aigleroche, lequel neveu, assez bizarre d’esprit, à moitié fou, a dû être enfermé.
D’où impossibilité pour vous de divorcer, et obligation, votre dot ayant été dissipée, de vivre à la charge de votre oncle et auprès de lui. Le milieu est triste, le comte et la comtesse ne s’accordant pas. Jadis le comte a été abandonné par sa première femme, laquelle s’est enfuie avec le premier mari de la comtesse. Les deux époux délaissés ont, par dépit, uni leurs destinées, mais n’ont trouvé dans ce mariage que déceptions et rancœurs. Vous en subissez le contrecoup. Vie monotone, étriquée, solitaire pendant plus de onze mois sur douze. Un jour, vous avez rencontré M. de Rossigny qui s’est épris de vous et vous a proposé la fuite. Vous ne l’aimiez pas. Mais l’ennui, votre jeunesse qui se perd, le besoin d’imprévu, le désir de l’aventure… bref, vous avez accepté avec l’intention très nette d’éconduire votre amoureux, mais avec l’espoir un peu naïf que ce scandale forcerait votre oncle à vous rendre des comptes et à vous assurer une existence indépendante. Voilà où vous en êtes.
À l’heure actuelle, il faut choisir : ou bien vous mettre entre les mains de M. Rossigny… ou bien vous confier à moi.
Elle leva les yeux sur lui. Que voulait-il dire ? Que signifiait cette offre qu’il fit gravement, comme un ami qui ne demande qu’à se dévouer ?
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Après un silence, il prit les deux chevaux par la bride et les attacha. Puis il examina la lourde porte dont chacun des battants était renforcé par deux planches clouées en forme de croix. Une affiche électorale, datée de vingt ans, montrait que personne depuis cette époque n’avait franchi le seuil du domaine.
Rénine arracha un des poteaux de fer qui soutenaient un grillage tendu autour de la demi-lune et l’utilisa comme levier.
Les planches pourries cédèrent. L’une d’elles démasqua la serrure qu’il attaqua au moyen d’un couteau épais, muni de lames nombreuses et d’outils. Une minute plus tard, la porte s’ouvrait sur un champ de fougères qui s’étendait jusqu’à une longue bâtisse délabrée que dominait, entre quatre clochetons d’angle, une sorte de belvédère construit sur une tourelle.
Le prince se retourna vers Hortense.
– Rien ne vous presse, dit-il. Ce soir, vous prendrez votre décision, et si M. Rossigny parvient une seconde fois à vous convaincre, je vous jure sur l’honneur que vous ne me trouverez pas en travers de votre chemin. Jusque-là, accordez-moi votre présence. Nous avons résolu hier de visiter ce château, visitons-le, voulez-vous ? C’est une manière comme une autre de passer le temps et j’ai idée que celle-ci ne manquera pas d’intérêt.
Il avait une manière de parler qui commandait l’obéissance.
Il semblait à la fois ordonner et implorer. La jeune femme n’essaya même pas de secouer l’engourdissement où sa volonté sombrait peu à peu. Elle le suivit vers un perron à moitié démoli, au haut duquel on apercevait une porte également renforcée de planches en croix.
Rénine procéda de la même manière. Ils entrèrent dans un large vestibule, dallé de noir et blanc, meublé de dressoirs
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anciens et de stalles d’église, et orné d’un écusson de bois où se voyaient des vestiges d’armoiries représentant un aigle cramponné à un bloc de pierre, tout cela sous un tissu de toiles d’araignées qui pendaient sur une porte.
– La porte du salon, évidemment, affirma Rénine.
L’ouverture en fut plus difficile, et ce n’est qu’en l’ébranlant à coups d’épaule qu’il réussit à pousser l’un des battants.
Hortense n’avait pas prononcé une parole. Elle assistait non sans étonnement à cette suite d’effractions exécutées avec une véritable maîtrise. Il devina sa pensée et, se retournant, lui dit d’un ton sérieux :
– C’est un jeu d’enfant pour moi. J’ai été serrurier.
Elle lui saisit le bras tout en murmurant :
– Écoutez.
– Quoi ? fit-il.
Elle accentua son étreinte, exigeant le silence. Presque aussitôt, il murmura :
– En effet, c’est étrange.
– Écoutez… écoutez…, répéta Hortense stupéfaite. Oh ! est-ce possible ?
Ils entendaient, non loin d’eux, un bruit sec, le bruit d’un petit choc revenant à intervalles réguliers, et il leur suffit de prêter l’oreille avec attention pour reconnaître le tic-tac d’une
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horloge. Vraiment oui, c’était cela qui scandait le grand silence du salon obscur, c’était bien le tic-tac très lent, rythmé comme le battement d’un métronome, que produit un lourd balancier de cuivre. C’était cela. Et rien ne pouvait leur paraître plus impressionnant que la pulsation mesurée de ce petit mécanisme qui avait continué de vivre dans la mort du château… par quel miracle ? par quel phénomène inexplicable ?
– Pourtant, balbutia Hortense, qui n’osait élever la voix, pourtant personne n’est entré ?…
– Personne.
– Et il est inadmissible que cette horloge ait pu marcher pendant vingt ans sans être remontée ?
– Inadmissible.
– Alors ?
Serge Rénine ouvrit les trois fenêtres et en força les volets.
Ils se trouvaient bien dans un salon, et ce salon n’offrait pas la moindre trace de désordre. Les sièges étaient à leur place.
Aucun des meubles ne manquait. Les gens qui l’habitaient, et qui en avaient fait la pièce la plus intime de leur demeure, étaient partis sans rien emporter, ni des livres qu’ils lisaient, ni des bibelots rangés sur les tables ou sur les consoles.
Rénine examina la vieille horloge de campagne, enfermée dans sa haute gaine sculptée qui laissait voir, par une vitre ovale, le disque du balancier. Il ouvrit : les poids, pendus aux cordes, étaient au bout de leur course.
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À ce moment, il y eut un déclic. L’horloge sonna huit fois, d’une voix grave que la jeune femme ne devait jamais oublier.
– Quel prodige ! murmura-t-elle.
– Un vrai prodige, en effet, déclara-t-il, car le mécanisme, très simple, ne permet guère qu’un mouvement d’une semaine.
– Et vous ne voyez rien de particulier ?
– Non, rien… ou du moins…
Il se pencha et, du fond de la gaine, il tira un tube de métal que les poids dissimulaient, et qu’il tourna vers le jour.
– Une longue-vue, dit-il pensivement… Pourquoi l’a-t-on cachée là ?
Et on l’a laissée dans toute sa longueur… C’est bizarre… Que signifie ?…
Une seconde fois, selon l’habitude, l’horloge se mit à sonner.
Huit coups retentirent. Rénine referma la gaine, et, sans se dessaisir de la longue-vue, continua son inspection. Une large baie faisait communiquer le salon avec une pièce plus petite, sorte de fumoir, meublée elle aussi, mais où cependant il y avait une vitrine à fusils dont le râtelier était vide. Accroché au panneau voisin, un calendrier montrait une date
: le 5
septembre.
– Ah
! s’écria Hortense confondue, la même date
qu’aujourd’hui ! … Ils ont arraché les feuilles de leur calendrier jusqu’au 5 septembre… Et c’est l’anniversaire de ce jour ! Quel hasard inouï !
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– Inouï, prononça-t-il… c’est l’anniversaire de leur départ…
il y a aujourd’hui vingt ans…
– Avouez, dit-elle, que tout cela est incompréhensible.
– Oui… évidemment… mais tout de même…
– Vous avez quelque idée ?…
Il répondit au bout de quelques secondes :
– Ce qui m’intrigue, c’est cette longue-vue cachée… jetée là, au dernier moment… À quoi servait-elle ? Des fenêtres du rez-de-chaussée, on ne voit que les arbres du jardin… et sans doute aussi de toutes les fenêtres… Nous sommes dans une vallée, sans le moindre horizon… Pour se servir de cet instrument, il fallait monter tout en haut… Voulez-vous que nous montions ?
Elle n’hésita pas. Le mystère qui se dégageait de toute l’aventure excitait si vivement sa curiosité qu’elle ne songeait qu’à suivre Rénine et à le seconder dans ses recherches.
Ils montèrent donc l’escalier principal et parvinrent au second étage, sur une plate-forme où s’amorçait l’escalier en spirale du belvédère.
Là-haut, c’était une terrasse en plein air, mais entourée d’un parapet qui s’élevait à plus de deux mètres.
– Cela devait former autrefois des créneaux que l’on a remplis depuis, remarqua le prince Rénine. Tenez, il fut un temps où il y avait des meurtrières. Elles ont été bouchées.
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– En tout cas, dit-elle, ici également la longue-vue était inutile, et nous n’avons plus qu’à redescendre.
– Je ne suis pas de votre avis, dit-il. Logiquement il devait y avoir quelque échappée sur la campagne, et logiquement c’est ici que la longue-vue était utilisée.
À la force des poignets, il se hissa jusqu’au faîte du parapet, et il put voir que, de là, on apercevait toute la vallée, le parc, dont les grands arbres limitaient l’horizon, et, assez loin, au bout d’une coupure dans une colline boisée, une autre tour en ruine, très basse, emmaillotée de lierre, et qui était peut-être à sept ou huit cents mètres de distance.
Rénine reprit son examen. On eût dit que pour lui tout le problème se résumait dans l’emploi de la longue-vue, et que ce problème serait immédiatement résolu si l’on pouvait découvrir la façon dont elle était employée.
Il étudia une à une les meurtrières. L’une d’elles, ou plutôt l’emplacement de l’une d’elles, attira surtout son attention. Il existait, au milieu de la couche de plâtre qui devait servir à la boucher, un creux rempli de terre et où des plantes avaient poussé.
Il arracha ces plantes et enleva cette terre, ce qui débarrassa l’orifice d’un trou de vingt centimètres de diamètre, qui perçait le mur de part en part. S’étant penché, Rénine constata que cette fissure, étroite et profonde, dirigeait fatalement le regard, par-dessus le sommet tassé des arbres et suivant la coupure de la colline, jusqu’à la tour de lierre.
Au fond de ce conduit, dans une sorte de rainure qui courait comme une rigole, la longue-vue trouva sa place, et si
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exactement qu’il eût été impossible de la bouger, si peu que ce fût, vers la droite ou vers la gauche…
Rénine, qui avait essuyé la partie extérieure des lentilles, tout en prenant soin de ne pas déranger d’une ligne le point de mire, appliqua son œil au petit bout de l’instrument.
Il resta trente ou quarante secondes, attentif et silencieux.
Puis il se releva, et prononça d’une voix altérée :
– C’est effroyable… En vérité, c’est effroyable…
– Qu’y a-t-il donc ? demanda-t-elle anxieusement.
– Regardez…
Elle se courba, mais, pour elle, l’image n’étant pas nette, il fallut mettre l’instrument à sa vue. Presque aussitôt elle dit avec un frisson :
– Ce sont deux épouvantails, n’est-ce pas ? tous deux perchés là-haut ?… Mais pourquoi ?
– Regardez, répéta-t-il, regardez plus attentivement. Sous les chapeaux… les visages.
– Oh ! fit-elle, en défaillant, quelle horreur !
Le champ de la lunette offrait, découpé en rond comme une projection lumineuse, ce spectacle : la plate-forme d’une tour tronquée, dont le mur, plus haut dans la partie la plus éloignée, formait comme une toile de fond, d’où déferlaient des vagues de lierre. Devant, au milieu d’un fouillis d’arbustes, deux êtres, un
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homme et une femme appuyés, renversés contre un écroulement de pierres.
Mais pouvait-on appeler homme et femme ces deux formes, ces deux mannequins sinistres, qui portaient bien des vêtements et des vestiges de chapeaux, mais qui n’avaient plus d’yeux, plus de joues, plus de menton, plus une parcelle de chair, et qui étaient strictement et réellement deux squelettes ?…
– Deux squelettes, balbutia Hortense… deux squelettes habillés… Qui les a transportés là ?
– Personne.
– Cependant…
– Cet homme et cette femme ont dû mourir en haut de cette tour, il y a des années et des années… et, sous les vêtements, les chairs se sont pourries, les corbeaux les ont dévorées…
– Mais c’est affreux ! c’est affreux ! dit Hortense qui était toute pâle et dont la figure se crispait de dégoût.
Une demi-heure plus tard, Hortense Daniel et Serge Rénine quittaient le château de Halingre. Avant de partir, ils avaient poussé jusqu’à la tour de lierre, reste d’un vieux donjon aux trois quarts démoli. L’intérieur était vide. On devait y monter, à une époque relativement récente, par des échelles et des escaliers de bois dont les débris gisaient sur le sol. La tour s’adossait au mur qui marquait l’extrémité du parc.
Chose bizarre, et qui surprit Hortense, le prince Rénine avait négligé de poursuivre une enquête plus minutieuse, comme si l’affaire eût perdu pour lui tout intérêt. Il n’en parlait
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même plus, et, dans l’auberge du village le plus proche, où on leur servit quelques aliments, ce fut elle qui interrogea l’aubergiste sur le château abandonné. Vainement d’ailleurs, car cet homme, nouveau dans la contrée, ne put fournir aucune indication. Il ignorait même le nom du propriétaire.
Ils reprirent la route de La Marèze. Plusieurs fois Hortense rappela l’ignoble vision contemplée. Mais Rénine, très gai, rempli de prévenances pour sa compagne, semblait tout à fait indifférent à ces questions.
– Enfin, quoi ! s’écria-t-elle impatientée, il est impossible d’en rester là ! Une solution s’impose.
– En effet, dit-il, une solution s’impose. Il faut que M. Rossigny sache à quoi s’en tenir et que vous preniez une décision à son égard.
Elle haussa les épaules.
– Eh ! il s’agit bien de cela. Pour aujourd’hui…
– Pour aujourd’hui ?
– Il s’agit de savoir ce que c’est que ces deux cadavres.
– Cependant, Rossigny…
– Rossigny attendra. Mais moi, je ne peux pas attendre.
Soit. D’autant plus qu’il n’a peut-être pas encore fini de réparer ses pneus. Mais que lui direz-vous
? C’est cela
l’essentiel.
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– L’essentiel, c’est ce que nous avons vu. Vous m’avez mise en face d’un mystère en dehors duquel rien ne compte plus.
Voyons, quelles sont vos intentions ?
Mes intentions ?
– Oui, voici deux cadavres… Vous allez prévenir la justice, n’est-ce pas ?
– Bonté céleste ! dit-il en riant, pour quoi faire ?
– Mais il y a là une énigme que l’on doit à tout prix éclaircir… un drame effrayant…
– Nous n’avons besoin de personne pour cela.
– Comment ! Que dites-vous ? Vous y comprenez quelque chose ?
– Mon Dieu, à peu près aussi clairement que si j’avais lu dans un livre une histoire longuement racontée avec illustrations à l’appui. Tout cela est d’une simplicité Elle l’examina du coin de l’œil, se demandant s’il se moquait d’elle. Mais il avait l’air fort sérieux.
– Et alors ? dit-elle toute frémissante.
Le jour commençait à baisser. Ils avaient marché rapidement et lorsqu’ils approchèrent de La Marèze, les chasseurs s’en revenaient.
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– Alors, dit-il, nous allons compléter nos renseignements auprès des personnes habitant le pays… Connaissez-vous quelqu’un qui soit qualifié ?
– Mon oncle. Il n’a jamais quitté cette région.
– Parfaitement. Nous interrogerons M. d’Aigleroche, et vous verrez avec quelle logique rigoureuse tous ces faits s’enchaînent les uns aux autres. Quand on tient le premier anneau, on est obligé, qu’on le veuille ou non, d’atteindre le dernier. Je ne connais rien de plus amusant.
Au château, ils se séparèrent. Hortense trouva ses bagages et une lettre furieuse de Rossigny par laquelle il lui faisait ses adieux et lui annonçait son départ.
– Béni soit-il, se dit Hortense, ce ridicule personnage a découvert la meilleure solution.
Son flirt avec lui, son escapade, ses projets, elle avait tout oublié. Rossigny lui semblait beaucoup plus étranger à sa vie que ce déconcertant Rénine qui lui inspirait, quelques heures auparavant, si peu de sympathie.
Rénine vint frapper à sa porte.
– Votre oncle est dans sa bibliothèque, dit-il. Voulez-vous m’accompagner ? Je l’ai prévenu de ma visite.
Elle le suivit.
Il ajouta :
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– Un mot encore. Ce matin, en contrariant vos projets et en vous suppliant de vous confier à moi, j’ai pris par là même, à votre égard, un engagement dont je ne veux pas tarder à m’acquitter, vous allez en avoir la preuve formelle.
– Vous n’avez pris qu’un engagement, dit-elle en riant, celui de satisfaire ma curiosité.
– Elle sera satisfaite, affirma-t-il avec gravité, et bien au-delà de tout ce que vous pouvez concevoir, si M. d’Aigleroche confirme mes raisonnements.
M. d’Aigleroche était seul, en effet. Il fumait sa pipe et buvait du sherry. Il en offrit un verre à Rénine qui refusa.
– Et toi, Hortense ? fit-il, la voix un peu pâteuse. Tu sais qu’ici on ne s’amuse guère que durant ces journées de septembre. Profites-en. Tu as fait une bonne promenade avec Rénine ?
– C’est à ce sujet précisément que je voudrais vous parler, cher monsieur, interrompit le prince.
– Vous m’excuserez, mais dans dix minutes je dois aller à la gare chercher une amie de ma femme.
– Oh ! dix minutes me suffisent amplement.
– Juste le temps de fumer une cigarette, alors ?
– Pas davantage.
Il prit une cigarette dans la boîte que lui offrait M. d’Aigleroche, l’alluma et lui dit :
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– Figurez-vous que le hasard de cette promenade nous a conduits jusqu’à un vieux domaine que vous connaissez évidemment, le domaine de Halingre ?
– Certes. Mais il est fermé, barricadé depuis un quart de siècle, je crois. Vous n’avez pas pu entrer ?
– Si.
– Allons donc ! Visite intéressante ?
Extrêmement. Nous avons découvert les choses les plus étranges.
– Quelles choses ? demanda le comte qui regardait sa montre.
Rénine raconta :
– Des pièces barricadées, un salon qu’on avait laissé dans son ordre de vie quotidienne, une pendule qui, par miracle, sonna notre arrivée…
– De bien petits détails, murmura M. d’Aigleroche.
– Il y a mieux, en effet. Nous sommes montés au haut du belvédère, et, de là, nous avons vu, sur une tour, assez loin du château… nous avons vu deux cadavres, deux squelettes plutôt…
un homme et une femme que recouvrent encore les vêtements qu’ils portaient quand ils ont été assassinés…
– Oh ! oh ! assassinés ? simple supposition…
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– Certitude ; et c’est à ce propos que nous sommes venus vous importuner. Ce drame, qui justement doit remonter à une vingtaine d’années, n’a-t-il pas été connu à cette époque ?
Ma foi, non, déclara le comte d’Aigleroche, je n’ai jamais entendu parler d’aucun crime, d’aucune disparition.
– Ah ! fit Rénine, qui sembla un peu décontenancé, j’espérais avoir quelques renseignements…
– Je regrette.
– En ce cas, excusez-moi.
Il consulta Hortense du regard et marcha vers la porte.
Mais, se ravisant :
– Vous ne pourriez pas tout au moins, cher monsieur, me mettre en rapport avec des personnes de votre entourage, de votre famille… qui, elles, seraient au courant ?
– De ma famille ? et pourquoi ?
– Parce que le domaine de Halingre appartenait, appartient encore sans doute, aux d’Aigleroche. Les armoiries montrent un aigle sur un bloc de pierre… sur une roche. Et tout de suite le rapport s’est imposé à moi.
Cette fois, le comte parut surpris. Il repoussa sa bouteille et son verre et dit :
– Que m’apprenez-vous ? J’ignorais ce voisinage.
Rénine hocha la tête en souriant :
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– Je serais plutôt disposé à croire, cher monsieur, que vous n’êtes pas très pressé d’admettre un degré de parenté quelconque entre vous… et ce propriétaire inconnu.
– C’est donc un homme peu recommandable ?
– C’est un homme qui a tué, tout simplement.
– Que dites-vous ?
Le comte s’était levé. Hortense, très émue, articula :
– Êtes-vous sûr vraiment qu’il y ait eu crime et que ce crime ait été commis par quelqu’un du château ?
– Tout à fait sûr.
– Mais pourquoi cette certitude ?
– Parce que je sais qui furent les deux victimes et la cause du meurtre.
Le prince Rénine ne procédait que par affirmations, et on eût cru, à l’entendre, qu’il s’appuyait sur les preuves les plus solides.
M. d’Aigleroche allait et venait dans la pièce, les mains au dos. Il finit par dire :
– J’ai toujours eu l’intuition qu’il s’était passé quelque chose, mais je n’ai jamais cherché à savoir… Donc, en effet, il y a vingt ans, un de mes parents, un cousin éloigné, habitait le domaine de Halingre. J’espérais, à cause du nom que je porte,
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que cette histoire, dont je n’ai pas eu connaissance, je le répète, mais que j’ai soupçonnée, resterait à jamais dans l’ombre.
– Ainsi donc, ce cousin a tué ?…
– Oui, il a été contraint de tuer.
Rénine hocha la tête.
– Je suis au regret de rectifier cette phrase, cher monsieur.
La vérité, c’est que votre cousin a tué, au contraire, froidement, lâchement. Je ne connais pas de crime qui ait été conçu avec plus de sang-froid et de sournoiserie.
– Qu’en savez-vous ?
Le moment était venu pour Rénine de s’expliquer, moment grave, lourd d’angoisse, dont Hortense comprenait toute la solennité, bien qu’elle n’eût encore rien deviné du drame où le prince s’engageait pas à pas.
– L’aventure est fort simple, dit-il. Tout permet de croire que ce M. d’Aigleroche était marié, et qu’aux environs du domaine de Halingre habitait un autre couple, avec lequel les deux châtelains entretenaient des relations d’amitié. Que se passa-t-il un jour ? Laquelle de ces quatre personnes apporta, la première, le trouble dans les relations des deux ménages ? Je ne pourrais le dire. Mais il y a une version qui se présente aussitôt à l’esprit, c’est que la femme de votre cousin, Mme d’Aigleroche, donnait des rendez-vous à l’autre mari dans la tour de lierre, laquelle avait une sortie directe sur la campagne. Mis au courant de l’intrigue, votre cousin d’Aigleroche résolut de se venger, mais de telle façon qu’il n’y eût pas de scandale, et que personne ne sût même jamais que les coupables avaient été tués. Or, il avait constaté – ce que, moi, j’ai constaté tantôt – qu’il y avait
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un endroit du château, le belvédère, d’où l’on pouvait voir, par-dessus les arbres et les vallonnements du parc, la tour qui se trouvait à huit cents mètres de là, et qu’il n’y avait même que de cet endroit que l’on dominât le sommet de la tour. Il pratiqua donc un trou au travers du parapet, à l’emplacement d’une ancienne meurtrière condamnée, et de là, au moyen d’une longue-vue qui reposait exactement au fond du canal creusé, il assistait aux rendez-vous des deux coupables. Et c’est par là également qu’ayant bien pris toutes ses mesures, ayant calculé toutes ses distances, c’est par là qu’un dimanche, 5 septembre, le château étant vide, il tua les amants de deux coups de fusil.
La vérité apparaissait. La lumière du jour luttait contre les ténèbres. Le comte murmura :
– Oui… c’est bien cela qui a dû se passer… C’est ainsi que mon cousin d’Aigleroche…
– L’assassin, continua Rénine, boucha soigneusement la meurtrière avec une motte de terre. Qui saurait jamais que deux cadavres pourrissaient en haut de cette tour où nul n’allait jamais, et dont il eut la précaution de démolir les escaliers de bois ? Il ne lui restait plus qu’à expliquer la disparition de sa femme et de son ami. Explication facile. Il les accusa d’avoir pris la fuite ensemble.
Hortense tressauta. D’un coup, comme si cette dernière phrase eût été une révélation complète, et, pour elle, absolument imprévue, elle comprenait où Rénine voulait en venir.
– Que dites-vous ?
– Je dis que M. d’Aigleroche accusa sa femme et son ami d’avoir pris la fuite ensemble.
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– Non, non, s’écria-t-elle, non, je ne puis admettre… Il s’agit d’un cousin de mon oncle… Alors pourquoi mêler deux histoires ?…
– Pourquoi mêler cette histoire à une autre histoire dont il fut question à cette époque ? répondit le prince. Mais je ne les mêle pas, chère madame, il n’y a qu’une histoire, et je la raconte telle qu’elle s’est passée.
Hortense se tourna vers son oncle. Il se taisait, les bras croisés, et sa tête demeurait dans l’obscurité que formait l’abat-jour de la lampe. Pourquoi n’avait-il pas protesté ?
Rénine reprit fermement :
– Il n’y a qu’une histoire. Le soir même du 5 septembre, à huit heures, M. d’Aigleroche, donnant sans doute comme prétexte qu’il se mettait à la recherche des fugitifs, quitta son château après l’avoir barricadé. Il s’en alla, en laissant toutes les pièces telles qu’elles étaient, et en n’emportant que les fusils de sa vitrine. À la dernière minute, il eut le pressentiment, justifié aujourd’hui, que la découverte de cette longue-vue qui avait joué un tel rôle dans la préparation de son crime, pourrait servir de point de départ à une enquête, et il la jeta dans la gaine de l’horloge où le hasard voulut qu’elle interrompît la course du balancier. Cet acte machinal, comme tous les criminels en commettent inévitablement, devait le trahir vingt ans plus tard.
Tantôt, les coups que je donnai pour ébranler la porte du salon, dégagèrent le balancier. L’horloge reprit sa course, huit heures sonnèrent, et… j’eus le fil d’Ariane qui devait me conduire dans le labyrinthe.
Hortense balbutia :
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– Des preuves !… des preuves !…
– Des preuves ? répliqua fortement Rénine. Mais elles abondent et vous les connaissez comme moi. Qui aurait pu tuer à cette distance de huit cents mètres, sinon un tireur habile, un fervent de la chasse, n’est-ce pas, monsieur d’Aigleroche ? Des preuves ? Pourquoi rien ne fut-il enlevé au château, rien, sinon les fusils, ces fusils dont un fervent de la chasse ne peut se passer, n’est-ce pas, monsieur d’Aigleroche… ces fusils que nous retrouvons ici, disposés en panoplie ? Des preuves ? Et cette date du 5 septembre qui fut celle du crime, et qui a laissé dans l’âme du criminel un tel souvenir d’horreur que, chaque année, à cette époque, à cette époque seulement, il s’entoure de distractions et que, chaque année, à cette date du 5 septembre, il oublie ses habitudes de tempérance ? Or, nous sommes le 5
septembre aujourd’hui. Des preuves ? Mais, quand il n’y en aurait pas d’autres, celle-ci ne vous suffit-elle pas ?
Et Rénine tendait le bras et désignait le comte d’Aigleroche, qui, devant l’évocation terrifiante du passé, venait de s’effondrer sur un fauteuil et cachait sa tête entre ses mains.
Hortense n’opposa pas la moindre objection. Elle n’avait jamais aimé son oncle, ou plutôt l’oncle de son mari. Elle admit aussitôt l’accusation portée contre lui.
Une minute s’écoula. et Coup sur coup M. d’Aigleroche se versa du sherry, et deux fois vida son verre. Puis il se leva et s’approcha de Rénine.
– Que l’histoire soit véridique on non, monsieur, on ne peut pas appeler criminel le mari qui venge son honneur et supprime l’épouse infidèle.
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– Non, répliqua Rénine, mais je n’ai donné que la première version de l’histoire. Il y en a une autre infiniment plus grave…
et plus vraisemblable… une autre à laquelle une enquête plus minutieuse aboutirait sûrement.
– Que voulez-vous dire ?
– Ceci. Il ne s’agit peut-être pas d’un mari justicier, comme je l’ai supposé charitablement. Il s’agit peut-être d’un homme ruiné qui convoite la fortune et la femme de son ami, et qui, pour cela, pour se libérer, pour se débarrasser de son ami et de sa propre femme, les attire dans un piège, leur conseille de visiter cette tour abandonnée, et de loin, bien à l’abri, les tue à coups de fusil.
– Non, non, protesta le comte, non, tout cela est faux.
– Je ne dis pas non. J’appuie mon accusation sur des preuves, mais aussi sur des intuitions et des raisonnements qui, jusqu’ici, sont très exacts. Tout de même, je veux bien que cette seconde version soit fausse. Mais en ce cas, pourquoi des remords ? On n’a pas de remords, quand on châtie des coupables.
– On en a quand on tue. C’est un fardeau écrasant à porter.
– Est-ce pour se donner plus de force que M. d’Aigleroche a épousé plus tard la veuve de sa victime ? Car tout est là, monsieur. Pourquoi ce mariage ? M. d’Aigleroche était-il ruiné ?
Celle qu’il épousait en secondes noces était-elle riche ? Ou bien encore s’aimaient-ils tous deux, et fût-ce d’accord avec elle que M. d’Aigleroche a tué sa première femme et le mari de sa seconde femme ? Autant de problèmes que j’ignore, qui pour l’instant n’ont pas d’intérêt, mais que la justice, avec tous les moyens dont elle dispose, n’aurait pas de mal à éclaircir.
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M. d’Aigleroche chancela. Il dut s’appuyer au dossier d’une chaise et, livide, il bégaya :
– Vous allez avertir la justice ?
– Non, non, déclara Rénine. D’abord il y a prescription. Et puis vingt ans de remords et d’épouvante, un souvenir qui poursuivra le coupable jusqu’à sa dernière heure, le désaccord sans doute dans son ménage, la haine, l’enfer de chaque jour…
et, pour finir, l’obligation de retourner là-bas et d’effacer les traces du double crime, l’effroyable châtiment de monter sur cette tour, de toucher à ces squelettes, de les dévêtir, de les enterrer… c’est suffisant. N’en demandons pas trop, et n’allons pas jeter tout cela en pâture au public et faire un scandale qui rejaillirait sur la nièce de M. d’Aigleroche. Non. Laissons toutes ces ignominies.
Le comte reprit sa posture devant la table, ses mains crispées autour de son front. Il murmura :
– Alors, pourquoi ?…
– Pourquoi mon intervention ? dit Rénine. Si j’ai parlé, c’est pour atteindre un but quelconque, n’est-ce pas ? En effet. Si minime qu’elle soit, il faut bien une sanction, et il faut bien à notre entretien un dénouement pratique. Mais n’ayez aucune crainte, M. d’Aigleroche en sera quitte à bon marché.
La lutte était finie. Le comte sentit qu’il n’y avait plus qu’une petite formalité à remplir, un sacrifice à accepter et, reprenant un peu d’assurance, il dit avec une certaine ironie :
– Combien ?
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Rénine se mit à rire.
– Parfait. Vous comprenez la situation. Seulement, vous vous trompez en me mettant en cause. Moi, je travaille pour la gloire.
– En ce cas ?…
– Il s’agit tout au plus d’une restitution.
– Une restitution ?
Rénine se pencha sur le bureau et dit :
– Il y a là, dans un de ces tiroirs, un acte qui a été soumis à votre signature. C’est un projet de transaction entre vous et votre nièce, Hortense Daniel, relativement à sa fortune, fortune qui a été dissipée et dont vous êtes responsable. Signez cette transaction.
M. d’Aigleroche eut un haut-le-corps.
– Vous savez quelle est la somme ?
– Je ne veux pas le savoir.
– Et si je refuse ?
– Je demande une entrevue à la comtesse d’Aigleroche.
Sans plus d’hésitation, le comte ouvrit son tiroir, en sortit un document sur papier timbré, et vivement signa.
– Voici, dit-il, et j’espère…
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– Vous espérez comme moi qu’il n’y aura plus rien de commun entre nous ? J’en suis persuadé. Je pars ce soir, votre nièce demain, sans doute. Adieu, monsieur.
Dans le salon, où aucun des invités n’était encore descendu, Rénine remit l’acte à Hortense. Elle paraissait stupéfaite de tout ce qu’elle avait entendu, et quelque chose la confondait plus encore que cette lumière implacable projetée sur le passé de son oncle, c’était la clairvoyance prodigieuse et l’extraordinaire lucidité de l’homme qui, depuis quelques heures, commandait aux événements et faisait surgir, devant ses yeux, les tableaux mêmes du drame auquel nul n’avait assisté.
– Êtes-vous contente de moi ? demanda-t-il.
Elle lui tendit les deux mains.
– Vous m’avez sauvée de Rossigny. Vous m’avez donné la liberté et l’indépendance. Je vous remercie du fond du cœur.
– Oh ! ce n’est pas cela que je vous demande, dit-il. Ce que j’ai voulu d’abord, c’est vous distraire. Votre vie était monotone et manquait d’imprévu. En fut-il de même aujourd’hui ?
– Comment pouvez-vous poser une telle question ? J’ai vécu les minutes les plus fortes et les plus étranges.
– C’est cela, la vie, dit-il, quand on sait regarder et rechercher. L’aventure est partout, au fond de la chaumière la plus misérable, sous le masque de l’homme le plus sage.
Partout, si on le veut, il y a prétexte à s’émouvoir, à faire le bien, à sauver une victime, à mettre fin à une injustice.
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Elle murmura, frappée par ce qu’il y avait en lui de puissance et d’autorité :
– Qui donc êtes vous ?
– Un aventurier, pas autre chose. Un amateur d’aventures.
La vie ne vaut d’être vécue qu’aux heures d’aventures, aventures des autres ou aventures personnelles. Celle d’aujourd’hui vous a bouleversée parce qu’elle touchait au plus profond de votre être.
Mais celles des autres ne sont pas moins passionnantes. Voulez-vous en faire l’épreuve ?
– Comment ?
– Soyez ma compagne d’aventures. Si quelqu’un m’appelle au secours, secourez-le avec moi. Si le hasard ou si mon instinct me met sur la piste d’un crime ou sur la trace d’une douleur, partons tous deux de compagnie. Voulez-vous ?
– Oui, fit-elle. Mais Elle hésita. Elle cherchait le projet secret de Rénine.
– Mais, acheva-t-il en souriant, vous vous méfiez un peu
« Où donc cet amateur d’aventures veut-il m’entraîner ? Il est évident que je lui plais et qu’un jour ou l’autre il ne serait pas fâché de toucher ses honoraires. » Vous avez raison. Il faut entre nous un contrat précis.
– Très précis, dit Hortense, qui préférait mettre la conversation sur le ton de la plaisanterie. J’écoute vos propositions. Il réfléchit un instant et continua :
– Eh bien ! voilà. Aujourd’hui, jour de la première aventure, l’horloge de Halingre a sonné huit coups. Voulez-vous que nous acceptions l’arrêt qu’elle a rendu, et que sept fois encore, dans
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un délai de trois mois, par exemple, nous poursuivions ensemble de belles entreprises ? Et voulez-vous qu’à la huitième fois, vous soyez tenue de m’accorder ? …
– Quoi ? Il suspendit sa réponse.
– Notez que vous serez toujours libre de m’abandonner en cours de route, si je ne réussis pas à vous intéresser. Mais si vous me suivez jusqu’au bout, si vous me permettez de commencer et d’achever avec vous la huitième entreprise, dans trois mois, le 5 décembre, à l’instant même où le huitième coup de cette horloge sonnera – et il sonnera, soyez-en sûre, car le vieux balancier de cuivre ne s’arrêtera plus dans sa course –vous serez tenue de m’accorder…
– Quoi ? répéta-t-elle, un peu crispée par l’attente.
Il se tut. Il regardait les jolies lèvres qu’il voulait demander comme récompense, et il fut tellement sûr que la jeune femme avait compris, qu’il jugea inutile de parler de façon plus claire.
– La seule joie de vous voir me suffira… Ce n’est pas à moi, mais à vous de poser des conditions. Quelles sont-elles ?
Qu’exigez-vous ?
Elle lui sut gré de son respect et répondit en riant :
– Ce que j’exige ?…
– Oui.
– Je puis exiger n’importe quoi de difficile ?
– Tout est facile à qui veut vous conquérir.
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– Et si ma demande est impossible ?
– Il n’y a que l’impossible qui m’intéresse.
Alors elle dit :
– J’exige que vous me rendiez une agrafe de corsage ancienne, composée d’une cornaline sertie dans une monture de filigrane. Elle me venait de ma mère qui la tenait de la sienne, et tout le monde savait qu’elle leur avait porté bonheur et qu’elle me portait bonheur. Depuis qu’elle a disparu du coffret où elle était enfermée, je suis malheureuse. Rendez-la-moi, monsieur le bon génie.
– Quand vous a-t-elle été volée, cette agrafe ?
Elle eut un accès de gaieté :
– Il y a sept ans… ou huit ans… ou neuf ans, je ne sais pas trop… Je ne sais pas où… Je ne sais pas comment… Je ne sais rien…
– Je la retrouverai, affirma Rénine, et vous serez heureuse.
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CHAPITRE 2
La carafe d’eau
Quatre jours après son installation à Paris, Hortense Daniel accepta de rencontrer, au Bois, le prince Rénine. Par une matinée radieuse, ils s’assirent à la terrasse du restaurant Impérial, un peu à l’écart.
La jeune femme était heureuse de vivre, enjouée, pleine de grâce et de séduction. Par peur de l’effaroucher, Rénine se garda bien de faire allusion au pacte qu’il avait proposé. Elle raconta son départ de La Marèze et affirma qu’elle n’avait pas entendu parler de Rossigny.
– Moi, dit Rénine, j’ai entendu parler de lui.
– Ah !
– Oui, il m’a envoyé ses témoins. Duel ce matin. Piqûre à l’épaule de Rossigny. Affaire liquidée.
– Causons d’autre chose.
Il ne fut plus question de Rossigny. Tout de suite, Rénine exposa à Hortense le plan de deux expéditions qu’il avait en vue et auxquelles il lui offrait, sans enthousiasme, de participer.
– La meilleure aventure, dit-il, c’est celle qu’on ne prévoit pas. Elle surgit à l’improviste, sans que rien l’ait annoncée et sans que personne même, sauf les initiés, remarque cette occasion d’agir et de se dépenser qui passe à la portée de la main. Il faut la saisir tout de suite. Une seconde d’hésitation et il
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est trop tard. Un sens spécial nous avertit, un flair de chien de chasse qui démêle la bonne odeur parmi toutes celles qui s’entrecroisent.
Autour d’eux, la terrasse commençait à se remplir. À la table voisine, un jeune homme dont ils apercevaient le profil insignifiant et la longue moustache brune, lisait un journal. En arrière, par une des fenêtres du restaurant, il arrivait une rumeur lointaine d’orchestre ; dans un des salons, quelques personnes dansaient.
Toutes ces personnes, Hortense les observait une à une, comme si elle eût espéré découvrir en l’une d’elles le petit signe qui révèle le drame intime, la destinée malheureuse ou la vocation criminelle.
Or, comme Rénine réglait les consommations, le jeune homme à la longue moustache étouffa un cri, et appela un des garçons d’une voix étranglée.
– Combien vous dois-je ?… Vous n’avez pas de monnaie ?
Ah ! bon Dieu, hâtez-vous ! …
Sans hésiter, Rénine avait saisi le journal. Après un coup d’œil rapide il lut à demi-voix :
– M. Dourdens, le défenseur de Jacques Aubrieux, a été reçu à l’Élysée. Nous croyons savoir que le président de la République a refusé la grâce du condamné et que l’exécution aura lieu demain matin.
Lorsque le jeune homme eut traversé la terrasse, il se trouva sous le porche du jardin, en face d’un monsieur et d’une dame qui lui barraient le passage, et le monsieur lui dit :
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– Excusez-moi, monsieur, mais j’ai surpris votre émotion. Il s’agit de Jacques Aubrieux, n’est-ce pas ?
– Oui… oui… Jacques Aubrieux…, balbutia le jeune homme.
Jacques, mon ami d’enfance, je cours chez sa femme… elle doit être folle de douleur…
– Puis-je vous offrir mon assistance ? Je suis le prince Rénine. Madame et moi, nous serions heureux de voir Mme Aubrieux et de nous mettre à sa disposition.
Le jeune homme, bouleversé par la nouvelle qu’il avait lue, semblait ne pas comprendre. Il se présenta gauchement :
– Dutreuil… Gaston Dutreuil…
Rénine fit signe à Clément, son chauffeur, qui attendait à quelque distance, et poussa Gaston Dutreuil dans l’automobile, en demandant :
– L’adresse ? l’adresse de Mme Aubrieux ?
– C’est avenue du Roule, 23 bis…
Dès que Hortense fut montée, il répéta l’adresse au chauffeur, et, aussitôt en route, voulut interroger Gaston Dutreuil.
– Je connais à peine l’affaire, dit-il. Expliquez-moi en deux mots. Jacques Aubrieux a tué un de ses proches parents, n’est-ce pas ?
– Il est innocent, monsieur, répliqua le jeune homme qui paraissait incapable de donner la moindre explication.
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Innocent, je le jure… Voilà vingt ans que je suis l’ami de Jacques… Il est innocent… et ce serait monstrueux…
On ne put rien tirer de lui. D’ailleurs le trajet fut rapide. Ils entrèrent dans Neuilly par la porte des Sablons et, deux minutes plus tard, s’arrêtaient devant une étroite et longue allée, bordée de murs, qui les conduisit vers un petit pavillon à un seul étage.
Gaston Dutreuil sonna.
– Madame est dans le salon avec sa mère, déclara la bonne qui ouvrit.
– Je vais voir ces dames, dit-il en emmenant Rénine et Hortense.
C’était un salon assez grand, joliment meublé, qui, en temps ordinaire, devait servir de cabinet de travail. Deux femmes y pleuraient, dont l’une assez âgée, aux cheveux grisonnants, vint au-devant de Gaston Dutreuil. Celui-ci expliqua la présence du prince Rénine et, tout de suite, elle s’écria en sanglotant :
– Le mari de ma fille est innocent, monsieur. Jacques ! mais c’est le meilleur des hommes… un cœur d’or ! Lui, assassiner son cousin ! … Mais il l’adorait, son cousin ! Je vous jure qu’il est innocent, monsieur ! Et on va commettre l’infamie de le tuer ? Ah ! monsieur, c’est la mort de ma fille.
Rénine comprit que tous ces gens vivaient, depuis des mois, dans l’obsession de cette innocence, et dans la certitude qu’un innocent ne pouvait pas être exécuté. La nouvelle de l’exécution, inévitable maintenant, les rendait fous.
Il s’avança vers une pauvre créature courbée en deux, et dont le visage, tout jeune, encadré de jolis cheveux blonds, était
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convulsé par le désespoir. Déjà Hortense s’était assise auprès d’elle et doucement l’avait attirée contre son épaule. Rénine lui dit :
– Madame, je ne sais pas ce que je peux faire pour vous.
Mais je vous affirme sur l’honneur que, s’il y a quelqu’un au monde qui peut vous être utile, c’est moi. Je vous supplie donc de me répondre comme si la clarté et la netteté de vos réponses pouvaient changer la face des choses, et comme si vous vouliez me faire partager votre opinion sur Jacques Aubrieux. Car il est innocent, n’est-ce pas ?
– Oh, monsieur ! fit-elle avec un élan de tout son être.
– Eh bien ! cette certitude que vous n’avez pas pu communiquer à la justice, il faut me l’imposer. Je ne vous demande pas d’entrer dans les détails et de revivre l’affreux calvaire, mais simplement de répondre à un certain nombre de questions. Le voulez-vous ?
– Parlez, monsieur.
Elle était dominée. En quelques phrases, Rénine avait réussi à la soumettre et à lui insuffler la volonté d’obéir. Et, une fois de plus, Hortense comprit tout ce qu’il y avait en Rénine de force, d’autorité et de persuasion.
– Que faisait votre mari ? demanda-t-il, après avoir prié la mère et Gaston Dutreuil de garder un silence absolu.
– Courtier d’assurances.
– Heureux en affaires ?
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– Jusqu’à l’autre année, oui.
– Donc, depuis quelques mois, des embarras d’argent ? Oui.
– Et le crime a été commis ?
– En mars dernier, un dimanche.
– La victime ?
– Un cousin éloigné, M. Guillaume, qui habitait Suresnes.
– Le montant du vol ?
– Soixante billets de mille francs que ce cousin avait reçus la veille en paiement d’une vieille dette.
– Votre mari le savait ?
– Oui. Le dimanche, son cousin le lui a dit au cours d’une conversation téléphonique, et Jacques insista pour que son cousin ne gardât pas chez lui une telle somme et la déposât dès le lendemain dans une banque.
– C’était le matin ?
– À une heure de l’après-midi. Jacques devait justement aller chez M. Guillaume avec sa motocyclette. Mais, assez fatigué, il le prévint qu’il ne sortirait pas. Il resta donc toute la journée ici.
– Seul ?
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– Oui, seul. Les deux bonnes avaient congé. Moi, je me rendis dans un cinéma des Ternes avec maman et avec notre ami Dutreuil. Le soir, nous apprenions l’assassinat de M. Guillaume. Le lendemain matin, Jacques était arrêté.
– Sur quelles charges ?
La malheureuse hésita. Les charges devaient être écrasantes. Puis, sur un geste de Rénine, elle répliqua tout d’un trait :
– L’assassin s’est rendu à Saint-Cloud sur une motocyclette, et les traces relevées sont celles de la motocyclette de mon mari.
On a retrouvé un mouchoir aux initiales de mon mari, et le revolver qui a servi lui appartenait. Enfin, un de nos voisins prétend qu’à trois heures il a vu mon mari sortir sur la motocyclette, et un autre l’a vu rentrer à quatre heures et demie.
Or le crime a eu lieu à quatre heures.
– Et comment se défend Jacques Aubrieux ?
– Il affirme qu’il a dormi tout l’après-midi. Pendant ce temps quelqu’un est venu, a pu ouvrir la remise et a pris la motocyclette pour aller à Suresnes. Quant au mouchoir et au revolver, ils se trouvaient dans la sacoche. Rien d’étonnant à ce que l’assassin les ait utilisés.
– Cette explication est plausible…
– Oui, mais la justice fait deux objections. D’abord, personne, absolument personne, ne savait que mon mari devait rester chez lui toute la journée, puisque, au contraire, il sortait à motocyclette tous les dimanches après-midi.
– Ensuite ?
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La jeune femme rougit et murmura :
– Dans l’office de M. Guillaume, l’assassin a bu à même la moitié d’une bouteille de vin. Sur cette bouteille, on a relevé les empreintes des doigts de mon mari.
Il sembla qu’elle avait donné tout son effort, et qu’en même temps l’espoir inconscient, qu’avait suscité en elle l’intervention de Rénine, s’évanouissait tout à coup devant l’accumulation des preuves. Elle retomba sur elle-même et s’absorba dans une sorte de rêverie silencieuse dont les soins affectueux d’Hortense ne purent la distraire.
La mère balbutia :
– Il est innocent, n’est-ce pas, monsieur ? Et on ne punit pas un innocent. On n’en a pas le droit. On n’a pas le droit de tuer ma fille. Oh ! mon Dieu, mon Dieu, qu’est-ce que nous avons fait pour qu’on nous persécute ainsi ? Ma pauvre petite Madeleine…
– Elle se tuera, disait Dutreuil, d’une voix épouvantée.
Jamais elle ne supportera l’idée qu’on guillotine Jacques.
Tantôt… cette nuit… elle se tuera.
Rénine allait et venait dans la pièce.
– Vous ne pouvez rien faire pour elle, n’est-ce pas ?
demanda Hortense.
– Il est onze heures et demie, répliqua-t-il d’un air soucieux… et c’est demain matin.
– 50 –
– Le croyez-vous coupable ?
– Je ne sais pas… je ne sais pas… La conviction de la malheureuse est une chose impressionnante et qu’on ne doit pas négliger. Quand deux êtres ont vécu côte à côte durant des années, ils ne peuvent guère se tromper l’un sur l’autre à ce point… Et cependant !…
Il s’étendit sur un canapé et alluma une cigarette. Il en fuma trois de suite sans que personne interrompît sa méditation.
Parfois il regardait sa montre. Les minutes avaient tant d’importance !
À la fin, il retourna près de Madeleine Aubrieux, lui saisit les mains, et lui dit très doucement :
– Il ne faut pas vous tuer. Jusqu’à la dernière minute, rien n’est perdu, et je vous promets que, pour ma part, jusqu’à cette dernière minute je ne me découragerai pas. Mais j’ai besoin de votre calme et de votre confiance.
– Je serai calme, dit-elle, d’un air pitoyable.
– Et vous aurez confiance ?
– J’aurai confiance.
– Eh bien ! attendez-moi. D’ici deux heures, je serai de retour. Vous venez avec nous, monsieur Dutreuil ?
Au moment de monter dans l’auto, il demanda au jeune homme :
– 51 –
– Connaissez-vous un petit restaurant peu fréquenté, pas bien loin, dans Paris ?
– La brasserie Lutetia, au rez-de-chaussée de la maison où j’habite, place des Ternes.
– Parfait, cela nous sera très commode.
En route, ils parlèrent à peine. Rénine, cependant, interrogea Gaston Dutreuil.
– Autant que je m’en souvienne, on les a, les numéros des billets, n’est-ce pas ?
– Oui, le cousin Guillaume avait inscrit les soixante numéros sur son carnet.
Rénine murmura, au bout d’un instant :
– Tout le problème est là. Où sont ces billets ? Qu’on mette la main dessus, et l’on est fixé.
À la brasserie Lutetia le téléphone se trouvait dans une salle particulière où il pria qu’on leur servît à déjeuner. Une fois seul avec Hortense et avec Dutreuil, il décrocha le récepteur, d’un geste résolu.
– Allô… La préfecture de police, s’il vous plaît, mademoiselle… Allô… Allô… la préfecture
? Je voudrais
communiquer avec le service de la Sûreté. Une communication de la plus haute importance. C’est de la part du prince Rénine.
Le récepteur à la main, il se retourna vers Gaston Dutreuil.
– 52 –
– Je puis convoquer quelqu’un ici, n’est-ce pas ? Nous y serons tout à fait tranquilles ?
– Certes.
Il écouta de nouveau.
– Le secrétaire de M. le chef de la Sûreté ? Ah ! très bien, monsieur le secrétaire, j’ai eu l’occasion d’être en rapport avec M. Dudouis, et de lui fournir, sur plusieurs affaires, des renseignements qui lui ont été fort utiles. Nul doute qu’il ne se souvienne du prince Rénine. Aujourd’hui je pourrais lui indiquer l’endroit où se trouvent les soixante billets de mille francs volés par l’assassin Aubrieux à son cousin. Si ma proposition l’intéresse, qu’il veuille bien m’envoyer un inspecteur à la brasserie Lutetia, place des Ternes. J’y serai avec une dame et avec M. Dutreuil, l’ami d’Aubrieux. Je vous salue, monsieur le secrétaire.
Lorsque Rénine raccrocha l’appareil, il aperçut auprès de lui les visages stupéfaits d’Hortense et de Gaston Dutreuil.
Hortense murmura :
– Vous savez donc ? Vous avez donc découvert ?
– Rien du tout, dit-il en riant.
– Alors ?
– Alors j’agis comme si je savais. C’est un moyen comme un autre. Déjeunons, voulez-vous ?
La pendule marquait alors midi trois quarts.
– 53 –
– Dans vingt minutes au plus, dit-il, l’envoyé de la préfecture sera là.
– Et si personne ne vient ? objecta Hortense.
– Cela m’étonnerait. Ah ! si j’avais fait dire à M. Dudouis
«Aubrieux est innocent », je manquais mon effet. La veille d’une exécution, allez donc convaincre ces messieurs de la police ou de la justice qu’un condamné à mort est innocent ! Non.
Jacques Aubrieux appartient d’ores et déjà au bourreau. Mais la perspective des soixante billets, voilà une aubaine qui vaut le dérangement. Pensez donc que c’est le point faible de l’accusation, ces billets qu’on n’a pas retrouvés.
– Mais puisque vous ne savez rien…
– Chère amie, vous me permettez de vous appeler ainsi ?
chère amie, quand on ne peut pas expliquer tel phénomène physique, on adopte une hypothèse quelconque où toutes les manifestations de ce phénomène trouvent leur explication, et l’on dit que tout se passe comme s’il en était ainsi. C’est ce que je fais.
– Autant dire que vous supposez quelque chose ?
Rénine ne répondit pas. Ce ne fut que longtemps après, à la fin du repas, qu’il reprit :
– Évidemment, je suppose quelque chose. Si j’avais plusieurs jours devant moi, je prendrais la peine de vérifier d’abord cette hypothèse, laquelle s’appuie autant sur mon intuition que sur l’observation de quelques faits épars. Mais je n’ai que deux heures, et je m’engage sur la route inconnue comme si j’étais certain qu’elle me conduit à la vérité.
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– Et si vous vous trompiez ?
– Je n’ai pas le choix. D’ailleurs il est trop tard. On frappe.
Ah ! un mot encore. Quelles que soient mes paroles, ne me démentez pas. Vous non plus, monsieur Dutreuil.
Il ouvrit la porte. Un homme maigre, à barbe rousse, entra.
– Le prince Rénine ?
– C’est moi, monsieur. De la part de M. Dudouis, sans doute ?
– Oui.
Et le nouveau venu se présenta :
– Inspecteur principal Morisseau.
– Je vous remercie de votre diligence, monsieur l’Inspecteur principal, dit le prince Rénine, et je suis d’autant plus heureux que M. Dudouis vous ait envoyé, que je connais vos états de service, et que j’ai suivi avec admiration certaines de vos campagnes.
L’inspecteur s’inclina, très flatté.
– M. Dudouis m’a mis à votre entière disposition, ainsi que deux inspecteurs que j’ai laissés sur la place, et qui, tous deux, se sont occupés de l’affaire avec moi, dès le début.
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– Ce ne sera pas long, déclara Rénine, et je ne vous demande même pas de vous asseoir. Il faut que ce soit réglé en quelques minutes. Vous savez de quoi il s’agit ?
– Des soixante billets de mille francs volés à M. Guillaume, et dont voici les numéros.
Rénine examina la liste et affirma :
– C’est cela même. Nous sommes d’accord.
L’inspecteur Morisseau parut très ému.
– Le chef attache à votre découverte la plus grande importance. Ainsi, vous pourriez m’indiquer ?…
Rénine garda le silence un instant, puis déclara :
– Monsieur l’Inspecteur principal, mon enquête personnelle, enquête rigoureuse et au courant de laquelle je vous mettrai tout à l’heure, m’a révélé qu’à son retour de Suresnes, l’assassin, après avoir apporté la motocyclette dans la remise de l’avenue du Roule, est venu en courant jusqu’aux Ternes et qu’il est entré dans cette maison.
– Dans cette maison ?
– Oui.
– Mais qu’y venait-il faire ?
– Y cacher le produit de son vol, les soixante billets de mille.
– Comment ? Dans quel endroit ?
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– Dans un appartement dont il avait la clef, au cinquième étage.
Gaston Dutreuil s’écria, stupéfait :
– Mais au cinquième étage, il n’y a qu’un appartement, et c’est moi qui l’habite.
– Justement, et comme vous étiez au cinéma avec Mme Aubrieux et sa mère, on a profité de votre absence…
– Impossible, il n’y a que moi qui aie la clef.
– On entre sans clef.
– Mais je n’ai relevé aucune trace.
Morisseau s’interposa :
– Voyons, expliquons-nous. Vous dites que les billets de banque auraient été dissimulés chez M. Dutreuil ?
– Oui.
– Mais puisque Jacques Aubrieux a été arrêté le lendemain matin, ces billets y seraient encore ?
– C’est mon avis.
Gaston Dutreuil ne put s’empêcher de rire.
– Mais c’est absurde, je les aurais découverts.
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– Les avez-vous cherchés ?
– Non. Mais je serais tombé dessus à chaque instant. Le logement est grand comme la main. Voulez-vous le voir ?
– Si petit qu’il soit, il suffit pour contenir soixante feuilles de papier.
– Évidemment, fit Dutreuil, évidemment, tout est possible.
Cependant je dois vous répéter que personne, à mon avis, n’est entré chez moi, qu’il n’y a qu’une clef, que je fais mon ménage moi-même, et que je ne comprends pas très bien…
Hortense non plus ne comprenait pas. Ses yeux attachés aux yeux du prince Rénine, elle essayait de pénétrer jusqu’au fond de sa pensée. Quel jeu jouait-il ? Devait-elle l’appuyer dans ses affirmations ? Elle finit par dire :
– Monsieur l’Inspecteur principal, puisque le prince Rénine prétend que les billets ont été déposés là-haut, le plus simple n’est-il pas de chercher ? M. Dutreuil nous conduira, n’est-ce pas ?
– Tout de suite, dit le jeune homme. C’est en effet ce qu’il y a de plus simple.
Tous les quatre ils escaladèrent les cinq étages de l’immeuble, et Dutreuil ayant ouvert, ils pénétrèrent dans un logement exigu composé de deux chambres et de deux cabinets, tout cela rangé avec un ordre méticuleux. On devinait que chacun des fauteuils et que chacune des chaises de la pièce qui servait de salon occupait sa place définitive. Les pipes avaient leur étagère, les allumettes la leur. Suspendues à trois clous, s’alignaient par rang de taille trois cannes. Sur un guéridon,
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devant la fenêtre, un carton à chapeau, rempli de papier de soie, attendait le chapeau de feutre que Dutreuil y déposa avec soin…
À côté, sur le couvercle, il allongea ses gants. Il agissait posément et machinalement, en homme qui se plaît à voir les choses dans la position qu’il a choisie pour elles. Aussi, dès que Rénine eut déplacé un objet, il esquissa un geste de protestation, reprit son chapeau, le colla sur sa tête, ouvrit la fenêtre, et s’accouda au rebord, le dos tourné, comme s’il eût été incapable de supporter le spectacle de pareils sacrilèges.
– Vous affirmez, n’est-ce pas ?… demanda l’inspecteur à Rénine.
– Oui, oui, j’affirme qu’après le crime, les soixante billets ont été apportés ici.
– Cherchons.
C’était facile et ce fut rapidement exécuté. Au bout d’une demi-heure, il ne restait pas un coin qui n’eût été exploré, pas un bibelot qui n’eût été soupesé.
– Rien, fit l’inspecteur Morisseau. Devons-nous continuer ?
– Non, répliqua Rénine. Les billets n’y sont plus.
– Que voulez-vous dire ?
– Je veux dire qu’on les a enlevés.
– Qui ? Précisez votre accusation.
Rénine ne répliqua point. Mais Gaston Dutreuil fit volte-face. Il suffoquait.
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– Monsieur l’inspecteur, voulez-vous que je la précise, moi, l’accusation, telle qu’elle apparaît dans les propos de monsieur ?
Tout cela signifie qu’il y a un malhonnête homme ici, que les billets cachés par l’assassin ont été découverts, volés par ce malhonnête homme, et déposés dans un autre endroit plus sûr.
Voilà bien votre idée, n’est-ce pas, monsieur ? Et c’est bien moi que vous accusez de vol, n’est-ce pas ?
Il avançait en se frappant la poitrine à grands coups.
– Moi ! moi ! j’aurais trouvé les billets ! et je les aurais gardés pour moi ! Vous osez prétendre…
Rénine ne répondait toujours pas. Dutreuil s’emporta, et prenait à partie l’inspecteur Morisseau, il s’écria :
– Monsieur l’Inspecteur, je proteste énergiquement contre toute cette comédie, et contre le rôle que vous y jouez à votre insu. Avant notre arrivée, le prince Rénine nous a dit, à madame et à moi, qu’il ne savait rien, qu’il s’aventurait dans cette affaire au hasard, et qu’il suivait la première route venue, en s’en remettant à sa bonne chance. N’est-ce pas vrai, monsieur ?
Rénine ne broncha pas.
– Mais parlez donc, monsieur ! Expliquez-vous, car enfin, vous alléguez, sans donner aucune preuve, les faits les plus invraisemblables ! ! ! C’est trop commode de dire que j’ai volé les billets. Mais encore faudrait-il savoir s’ils étaient ici ? Qui les avait apportés
? Pourquoi l’assassin aurait-il choisi mon
appartement pour les cacher ? Tout cela est absurde, illogique et stupide… Des preuves, monsieur !… une seule preuve !
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L’inspecteur Morisseau paraissait perplexe. Il interrogeait Rénine du regard.
Celui-ci prononça impassible :
– Puisque vous voulez des précisions, c’est Mme Aubrieux elle-même qui les donnera. Elle a le téléphone. Descendons. En une minute, nous serons fixés.
Dutreuil haussa les épaules.
Comme vous voudrez, mais que de temps perdu !
Il semblait fort irrité. Sa longue station à la fenêtre, sous un soleil brûlant, l’avait mis en sueur. Il passa dans sa chambre et revint avec une carafe d’eau dont il but quelques gorgées et qu’il reposa sur le bord de la fenêtre.
– Allons, dit-il.
Le prince Rénine ricana :
– On dirait que vous avez hâte de quitter cet appartement ?
– J’ai hâte de vous confondre, répliqua Dutreuil en claquant la porte.
Ils descendirent et gagnèrent le cabinet particulier où se trouvait le téléphone. La pièce était vide. Rénine demanda le numéro des Aubrieux à Gaston Dutreuil, décrocha, et obtint la communication.
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Ce fut la bonne qui vint à l’appareil. Elle répondit que Mme
Aubrieux, après une crise de désespoir, venait de s’évanouir, et que maintenant, elle dormait.
– Appelez sa mère. De la part du prince Rénine. C’est urgent.
Il passa un récepteur à Morisseau. D’ailleurs les voix étaient si nettes que Dutreuil et Hortense purent entendre toutes les paroles échangées.
– C’est vous, madame ?
– Oui. Le prince Rénine, n’est-ce pas ? Ah ! monsieur, qu’avez-vous à me dire ? Y a-t-il quelque espoir ? implora la vieille dame.
– L’enquête se poursuit d’une façon satisfaisante, prononça Rénine, et vous êtes en droit d’espérer. Pour l’instant, je viens vous demander un renseignement très grave. Le jour du crime, Gaston Dutreuil est-il venu chez vous ?
– Oui, après le déjeuner, il est venu nous chercher, ma fille et moi.
– A-t-il su à ce moment-là que le cousin Guillaume avait 60, 000 francs chez lui ?
– Oui, je lui ai dit.
– Et que Jacques Aubrieux, un peu souffrant, ne ferait pas sa promenade ordinaire à motocyclette et resterait à dormir ?
– Oui.
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– Vous en êtes bien sûre, madame ?…
– Absolument certaine.
– Et vous avez été ensemble au cinéma tous les trois ?
– Oui.
– Et vous avez assisté à la séance l’un près de l’autre ?
– Ah ! non, il n’y avait pas de place libre. Il s’est installé plus loin.
– À un endroit d’où vous pouviez le voir ?
– Non.
– Mais pendant l’entracte, il est venu près de vous ? Non, nous ne l’avons revu qu’à la sortie.
– Aucun doute à ce propos ?
– Aucun.
– C’est bien, madame, dans une heure, je vous rendrai compte de mes efforts. Mais surtout ne réveillez pas Mme Aubrieux.
– Et si elle se réveillait ?
– Rassurez-la et donnez-lui confiance. Tout va de mieux en mieux, beaucoup mieux même que je ne l’espérais.
– 63 –
Il raccrocha et se retourna vers Dutreuil en riant :
– Eh ! eh jeune homme, ça commence à prendre tournure.
Qu’en dites-vous ?
Que signifiaient ces paroles ? Et quelles conclusions Rénine avait-il tirées de sa communication ? Le silence fut lourd et pénible.
– Monsieur l’Inspecteur principal, vous avez du monde sur la place, n’est-ce pas ?
– Deux brigadiers.
– Il y aurait intérêt à ce qu’ils fussent là. Veuillez aussi prier le patron qu’on ne nous dérange sous aucun prétexte.
Et lorsque Morisseau fut de retour, Rénine ferma la porte, se planta devant Dutreuil, et scanda d’un ton de bonne humeur :
– Somme toute, jeune homme, de trois heures à cinq heures, ce dimanche-là, ces dames ne vous ont pas vu. C’est un fait assez curieux.
– Un fait tout naturel, riposta Dutreuil, et qui, du reste, ne prouve rien du tout.
– Qui prouve, jeune homme, que vous avez eu à votre disposition deux bonnes heures.
– Évidemment, deux heures que j’ai passées au cinéma.
– Ou autre part.
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Dutreuil l’observa.
– Ou autre part ?
– Oui, puisque vous étiez libre, vous avez eu tout le loisir pour aller vous promener à votre guise… Du côté de Suresnes, par exemple.
– Oh ! oh ! fit le jeune homme en plaisantant à son tour, Suresne, c’est bien loin.
– Tout près ! N’aviez-vous pas la motocyclette de votre ami Jacques Aubrieux ?
Un nouveau silence suivit ces paroles. Dutreuil avait froncé les sourcils comme s’il cherchait à comprendre. À la fin on l’entendit chuchoter :
– Voilà donc où il voulait en venir… Ah ! le misérable…
La main de Rénine s’abattit sur son épaule.
– Plus de bavardages. Des faits ! Gaston Dutreuil, vous êtes la seule personne qui savait ce jour-là deux choses essentielles : 1° que le cousin Guillaume avait 60,000 francs chez lui ; 2° que Jacques Aubrieux ne devait pas sortir. Tout de suite le coup à faire vous apparut. La motocyclette était à votre disposition.
Vous vous êtes esquivé pendant la séance. Vous avez été à Suresnes. Vous avez tué le cousin Guillaume. Vous avez pris les soixante billets de banque et vous les avez portés chez vous. Et, à cinq heures, vous retrouviez ces dames.
– 65 –
Dutreuil avait écouté d’un air à la fois goguenard et ahuri, en regardant de temps à autre l’inspecteur Morisseau comme pour le prendre à témoin.
– C’est un fou, il ne faut pas lui en vouloir.
Lorsque Rénine eut fini, il se mit à rire.
– Très drôle… une bonne farce… C’est donc moi que les voisins ont vu aller et revenir à motocyclette ?
– C’est vous, caché sous les vêtements de Jacques Aubrieux.
– Et ce sont les traces de mes doigts que l’on a relevées sur la bouteille dans l’office du cousin Guillaume ?
– Cette bouteille fut débouchée par Jacques Aubrieux, au déjeuner, chez lui, et c’est vous qui l’avez portée là-bas comme pièce à conviction.
– De plus en plus drôle, s’écria Dutreuil, qui avait l’air de s’amuser franchement. Alors j’aurais combiné mon affaire pour que Jacques Aubrieux fût accusé du crime ?
– C’était le plus sûr moyen de n’être pas accusé, vous.
– Oui, mais Jacques est mon ami d’enfance.
– Vous aimez sa femme.
Le jeune homme bondit, furieux soudain.
– Vous avez l’audace ! … Quoi ! une pareille infamie ?
– 66 –
– J’en ai la preuve.
– Mensonge, j’ai toujours eu pour Mme Aubrieux un respect, une vénération…
– En apparence. Mais vous l’aimez. Vous la désirez. Ne dites pas non. J’ai toutes les preuves.
– Mensonge ! Vous me connaissez depuis tantôt.
– Allons donc, il y a des jours que je vous guette dans l’ombre et que j’attends le moment de vous sauter dessus.
Il saisit le jeune homme par les épaules et le secoua violemment.
– Allons, Dutreuil, avouez. J’ai toutes les preuves. J’ai des témoins que nous retrouverons tout à l’heure devant le chef de la Sûreté. Avouez donc ! Malgré tout, vous êtes bourrelé de remords. Rappelez-vous votre épouvante, au restaurant, quand vous avez lu le journal. Hein ! Jacques Aubrieux condamné à mort … Vous n’en demandiez pas tant ! Le bagne pour lui, ça vous suffisait. Mais l’échafaud… Jacques Aubrieux exécuté demain, lui qui est innocent ! Avouez donc, pour sauver votre tête. Avouez donc !
Courbé sur lui, de toutes ses forces, il essayait de lui arracher l’aveu. Mais l’autre se redressa, et froidement, avec une sorte de dédain, il prononça :
– Vous êtes fou, monsieur. Pas un mot de ce que vous dites n’a le sens commun. Toutes vos accusations sont fausses. Et les billets de banque, est-ce que vous les avez trouvés chez moi, comme vous l’affirmiez ?
– 67 –
Exaspéré, Rénine lui montra le poing.
– Ah ! canaille, j’aurai ta peau, va.
Il entraîna l’inspecteur :
– Eh bien ! qu’en dites-vous ? un fieffé coquin, n’est-ce pas ?
L’inspecteur hocha la tête.
– Peut-être… Mais tout de même… jusqu’ici… aucune charge réelle…
– Attendez, monsieur Morisseau, dit Rénine. Attendez notre entrevue avec M. Dudouis. Car nous le verrons à la préfecture, n’est-ce pas, M. Dudouis ?
– Oui, il y sera à trois heures.
– Eh bien
! vous serez édifié, monsieur l’Inspecteur
principal ! Je vous prédis que vous serez édifié.
Rénine ricanait en homme sûr des événements. Hortense qui était près de lui, et qui pouvait lui parler sans être entendue des autres, dit à voix basse :
– Vous le tenez, n’est-ce pas ?
Il acquiesça de la tête.
– Si je le tiens ! c’est-à-dire que je ne suis pas plus avancé qu’à la première minute.
– Mais c’est affreux ! et vos preuves ?
– 68 –
– Pas l’ombre d’une preuve… J’espérais le démonter. Il s’est repris, le gredin.
– Pourtant, vous êtes certain que c’est lui ?
– Ce ne peut être que lui. J’en ai eu l’intuition dès le début, et depuis je ne le lâche pas de l’œil. J’ai vu grandir son inquiétude, au fur et à mesure que mon enquête semblait tourner autour de lui et se rapprocher. Maintenant, je sais.
– Et il aimerait Mme Aubrieux ?
– Logiquement, oui. Mais tout cela, ce sont des suppositions théoriques, ou bien des certitudes qui me sont personnelles. Ce n’est pas avec cela qu’on retient le couperet de la guillotine. Ah !
si l’on trouvait les billets de banque, M. Dudouis marcherait.
Sinon, il me rira au nez,
– Alors ? murmura Hortense, le cœur serré d’angoisse.
Il ne répondit pas. Il arpentait la pièce, affectant l’allégresse et se frottant les mains. Tout allait à merveille ! Vraiment il est agréable de s’occuper d’affaires qui s’arrangent pour ainsi dire d’elles-mêmes.
– Si on se rendait à la préfecture, monsieur Morisseau ? Le chef doit y être déjà. Et, au point où nous en sommes, autant en finir. M. Dutreuil veut bien nous accompagner ?
– Pourquoi pas ? fit celui-ci d’un air d’arrogance.
Mais à l’instant même où Rénine ouvrait la porte, il y eut du bruit dans le couloir, et le patron accourut en gesticulant.
– 69 –
– M. Dutreuil est encore là ? Monsieur Dutreuil, des flammes dans votre appartement ! C’est un passant qui nous avertit… il a vu cela de la place.
Les yeux du jeune homme brillèrent. Une demi-seconde peut-être, sa bouche grimaça un sourire que Rénine avisa.
– Ah ! bandit, s’écria-t-il, tu t’es trahi C’est toi qui as mis le feu là-haut, et maintenant les billets flambent.
Il lui barra le passage.
– Laissez-moi donc, hurlait Dutreuil. Il y a le feu et personne ne peut entrer, puisque personne n’a la clef. Tenez, la voici… Laissez-moi passer, sacrebleu !
Rénine lui arracha la clef des mains, et le tenant au collet :
– Ne bouge pas, mon bonhomme. Maintenant la partie est gagnée. Ah ! gredin… Monsieur Morisseau, voulez-vous donner l’ordre au brigadier de ne pas le perdre de vue et de lui brûler la cervelle s’il cherchait à décamper ? N’est-ce pas, brigadier, nous comptons sur vous ? une balle dans la tête…
Il monta précipitamment l’escalier, suivi d’Hortense et de l’inspecteur principal, qui, d’assez mauvaise humeur, protestait :
– Voyons, quoi, ce n’est pas lui qui a mis le feu, puisqu’il ne nous a pas quittés ?
– Eh parbleu, il l’aura mis d’avance.
– 70 –
– Comment, je vous le répète ? Comment ?
– Est-ce que je sais ! mais un incendie ne se déclare pas comme ça, sans raison, au moment même où l’on a besoin de brûler des papiers compromettants.
On entendait du bruit là-haut. C’étaient les garçons de la brasserie qui essayaient de démolir la porte. Une odeur âcre emplissait la cage de l’escalier.
Rénine atteignit le dernier étage.
– Place, les amis ! J’ai la clef.
Il l’introduisit dans la serrure et ouvrit.
Une vague de fumée le heurta, si violente, que l’on eût pu croire que tout l’étage brûlait. Mais Rénine vit tout de suite que l’incendie s’était éteint de lui-même, faute d’aliment, et qu’il n’y avait plus de flammes.
– Monsieur Morisseau, que personne n’entre avec nous, n’est-ce pas ? Le moindre importun pourrait tout contrarier.
Fermez la porte au verrou, cela vaudra mieux.
Il passa dans la pièce de devant, où il était visible que l’incendie avait eu son foyer principal. Les meubles, les murs et le plafond, noircis par la fumée, n’avaient pas été atteints. En réalité, tout se réduisait à une flambée de papiers qui se consumaient encore au milieu de la pièce, devant la fenêtre.
Rénine se frappa le front.
– Triple imbécile Faut-il que je sois bête !
– 71 –
– Quoi ? fit l’inspecteur.
– Le carton à chapeau qui était sur le guéridon. C’est là qu’il avait caché les papiers. C’est là qu’ils étaient tout à l’heure encore, durant notre perquisition.
– Impossible !
– Eh oui, on l’oublie toujours, cette cachette-là, celle qui est trop en vue, à portée de la main ! Comment penser qu’un voleur laisse 60,000 francs dans un carton ouvert, où il dépose son chapeau en entrant, d’un geste distrait. On ne cherche pas là-dedans… Bien joué, monsieur Dutreuil !
L’inspecteur, qui demeurait incrédule, répéta :
– Non, non, impossible. Nous étions avec lui, et il n’a pas pu mettre le feu lui-même.
– Tout était préparé d’avance dans l’hypothèse d’une alerte… Le carton… les papiers de soie… les billets, tout cela devait être imprégné de quelque enduit inflammable. Il y aura jeté, au moment de partir, une allumette, une drogue, est-ce que je sais !
– Mais nous l’aurions vu, sapristi ! Et puis est-il admissible qu’un homme qui a tué pour dérober 60,000 francs les anéantisse de la sorte ? Si la cachette était si bonne – et elle l’était puisque nous ne l’avons pas découverte – pourquoi cette destruction inutile ?
– Il a eu peur, monsieur Morisseau. N’oublions pas qu’il joue sa tête. Tout plutôt que la guillotine, et cela, ces billets,
– 72 –
c’était la seule preuve que l’on pouvait avoir contre lui.
Comment l’aurait-il laissée ?
Morisseau fut stupéfait.
– Comment ! la seule preuve…
– Évidemment !
– Mais, vos témoins, vos charges ? tout ce que vous deviez raconter au chef ?
– Du bluff.
– Eh bien, vrai, bougonna l’inspecteur abasourdi, vous en avez de l’aplomb !
– Est-ce que vous auriez marché sans cela ?
– Non.
– Alors, qu’est-ce que vous réclamez ?
Rénine se baissa pour remuer les cendres. Mais il ne restait même pas de ces débris de papiers raidis qui gardent encore la forme de ce qu’ils étaient.
– Rien, dit-il. C’est tout de même drôle ! Comment diable s’y est-il pris pour allumer le feu ?
Il se releva et réfléchit, les yeux attentifs. Hortense eut l’impression qu’il donnait son effort suprême et qu’après ce dernier combat dans les ténèbres épaisses, il aurait son plan de victoire, ou se reconnaîtrait vaincu.
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Défaillante, elle demanda avec anxiété :
– Tout est perdu, n’est-ce pas ?
– Non… non…. dit-il pensivement, tout n’est pas perdu. Il y a quelques secondes, tout était perdu. Mais voici une lueur qui se lève et qui me donne de l’espoir.
Oh ! mon Dieu, si cela pouvait être vrai !
– N’allons pas trop vite, dit-il. Ce n’est qu’une tentative…
mais une très belle tentative… et qui peut réussir.
Il se tut un moment, puis il eut un sourire amusé, et dit, avec un claquement de langue :
Rudement fort, le Dutreuil. Cette façon de brûler les billets… quelle invention !… Et quel sang-froid Ah ! il m’a donné du fil à retordre, l’animal ! C’est un maître !
Il chercha un balai et poussa une partie des cendres dans la pièce voisine. De cette pièce, il rapporta un carton à chapeau de même grandeur et de même apparence que celui qui avait été brûlé, le posa sur le guéridon après avoir remué les papiers de soie qui le remplissaient, et avec une allumette y mit le feu.
Des flammes jaillirent, qu’il étreignit quand elles eurent consumé la moitié du carton et presque tous les papiers. D’une poche intérieure de son gilet, il tira une liasse de billets de banque, en prit six qu’il brûla presque entièrement et dont il arrangea les débris et cacha le reste au fond du carton parmi les cendres et les papiers noircis.
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– Monsieur Morisseau, dit-il enfin, je vous demande une dernière fois votre concours. Allez chercher Dutreuil. Dites-lui simplement ces mots :
« Vous êtes démasqué, les billets n’ont pas pris feu. Suivez-moi » ; et amenez-le ici.
Malgré ses hésitations et la crainte d’outrepasser la mission que lui avait donnée le chef de la Sûreté, l’inspecteur principal ne put se soustraire à l’ascendant que Rénine avait pris sur lui.
Il sortit.
Rénine se tourna vers la jeune femme.
– Vous comprenez mon plan de bataille ?
– Oui, dit-elle, mais l’épreuve est dangereuse. Croyez-vous que Dutreuil tombera dans le piège ?
– Tout dépend de l’état de ses nerfs et jusqu’à quel point il est démoralisé ; une attaque brusquée peut parfaitement le démolir.
– Cependant, s’il reconnaît, à quelque signe, le changement de carton ?
– Ah ! certes, toutes les chances ne sont pas contre lui. Le gaillard est bien plus malin que je ne le croyais, et fort capable de s’en tirer. Mais, d’autre part, comme il doit être inquiet !
Comme le sang doit lui bourdonner aux oreilles et lui brouiller les yeux Non, non, je ne pense pas qu’il tienne le coup… Il flanchera…
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Ils n’échangèrent plus une parole. Rénine ne bougeait pas.
Hortense demeurait troublée jusqu’au plus profond d’elle-même. Il s’agissait de la vie d’un homme innocent. Une erreur de tactique, un peu de malchance et, douze heures plus tard, Jacques Aubrieux était exécuté. Et, en même temps qu’une angoisse horrible, elle éprouvait, malgré tout, une sensation de curiosité ardente. Qu’allait faire le prince Rénine ? Qu’allait-il advenir de l’expérience tentée ? Comment résisterait Gaston Dutreuil ? Elle vivait une de ces minutes de tension surhumaine où la vie s’exaspère et prend toute sa valeur.
On perçut des pas dans l’escalier. C’étaient des pas d’hommes qui se hâtent. Le bruit se rapprocha. Ils arrivaient au dernier étage.
Hortense regarda son compagnon. Il s’était levé. Il écoutait, la figure transformée déjà par l’action. Dans le couloir, des pas résonnaient. Alors, soudain, il se détendit comme un ressort, courut vers la porte et cria
– Vite !… finissons-en !
Des inspecteurs et deux garçons de la brasserie entrèrent.
Dans le groupe des inspecteurs, il agrippa Dutreuil et le tira par le bras en disant avec gaieté :
– Bravo ! mon vieux. Le coup du guéridon et de la carafe, admirable Un chef-d’œuvre ! Seulement ça a raté.
– Quoi ! qu’est-ce qu’il y a ? marmotta le jeune homme en chancelant.
– Mon Dieu, oui, le feu n’a consumé qu’à moitié les papiers de soie et le carton, et, s’il y a eu des billets de banque brûlés, comme les papiers de soie… les autres sont là, au fond… Tu
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entends ? les fameux billets… la grande preuve du crime… ils sont là, où tu les avais cachés… Par hasard, ils ne sont pas brûlés… Tiens regarde… voici les numéros… tu peux les reconnaître… Ah ! tu es bien perdu, mon gaillard.
Le jeune homme s’était raidi. Ses yeux papillotaient. Il ne regarda pas, comme l’y invitait Rénine, il n’examina ni le carton, ni les billets. Du premier coup, sans prendre le temps de réfléchir, et sans que son instinct l’avertît, il crut, et, brutalement, il s’effondra sur une chaise en pleurant.
L’attaque brusquée, selon l’expression de Rénine, avait réussi. En voyant tous ses plans déjoués et l’ennemi maître de tous ses secrets, le misérable n’avait plus la force ni la clairvoyance nécessaires pour se défendre. Il abandonnait la partie.
Rénine ne le laissa pas respirer.
– À la bonne heure ! Tu sauves ta tête, tout simplement, mon petit. Écris donc ton aveu, pour t’en débarrasser. Tiens, voilà un stylo… Ah ! ça, tu n’as pas eu de veine, je le reconnais.
C’était pourtant rudement bien machiné, ton truc du dernier moment. N’est-ce pas ? vous avez des billets de banque qui vous gênent, et que vous voulez anéantir ? Rien de plus facile. Vous posez sur le bord de la fenêtre une grosse carafe à ventre rebondi. Le cristal formera lentille et enverra les rayons du soleil sur le carton et sur les chiffons de soie convenablement préparés. Dix minutes après, ça flambe. Invention merveilleuse ! Et, ainsi que toutes les grandes découvertes, celle-ci provient du hasard, n’est-ce pas ? La pomme de Newton ?… Un jour, le soleil, en passant à travers l’eau de cette carafe, aura fait flamber des brins de mousse ou le soufre d’une allumette, et, comme tu avais le soleil, tout à l’heure, à ta disposition, tu t’es dit :
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« Allons-y » et tu as placé la carafe au bon endroit. Mes compliments, Gaston. Tiens, voilà une feuille de papier. Écris
« C’est moi l’assassin de M. Guillaume. » Écris donc, sacrebleu !
Penché sur le jeune homme, de toute son implacable volonté, il le contraignait à écrire, lui dirigeait la main et lui dictait la phrase. À bout de force, épuisé, Dutreuil écrivit.
– Monsieur l’Inspecteur principal, voici l’aveu, dit Rénine.
Vous voudrez bien le porter à M. Dudouis. Ces messieurs, j’en suis sûr – il s’adressait aux garçons de la brasserie –consentiront à servir de témoins.
Et comme Dutreuil, accablé, ne bougeait pas, il le bouscula.
– Eh ! camarade, il faut se dégourdir. Maintenant que tu as été assez bête pour avouer, va jusqu’au bout de ta tâche, idiot.
L’autre l’observa, debout devant lui.
– Évidemment, reprit Rénine. Tu n’es qu’un gourde. Le carton avait été bel et bien brûlé, les billets aussi. Ce carton-là, c’est un autre, mon vieux, et ces billets-là, c’est à moi. J’en ai même brûlé six pour mieux te faire gober la chose. Et tu n’y as vu que du feu. Faut-il que tu sois abruti.
Au dernier moment, me donner une preuve, alors que je n’en avais pas une seule ! Et quelle preuve ! Ton aveu écrit ! Ton aveu écrit devant témoins ! Écoute, mon bonhomme, si on te coupe la tête, comme je l’espère bien, vrai, tu l’auras mérité.
Adieu ! Dutreuil.
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Dans la rue, le prince Rénine pria Hortense Daniel de prendre l’automobile, d’allez chez Madeleine Aubrieux et de la mettre au courant.
– Et vous ? demanda Hortense.
– J’ai beaucoup à faire… Des rendez-vous urgents…
– Comment, vous refusez la joie d’annoncer la nouvelle ?…
– C’est une joie dont on se lasse. La seule joie qui se renouvelle toujours, c’est celle du combat. Après, cela n’a plus d’intérêt.
Elle lui saisit la main et la garda dans les siennes un instant.
Elle eût voulu dire toute son admiration à cet homme étrange qui semblait faire le bien comme un sport, et qui le faisait avec une sorte de génie. Mais elle ne put parler. Tous ces événements la bouleversaient. L’émotion lui serrait la gorge et lui mouillait les yeux.
Il s’inclina en disant :
– Je vous remercie. J’ai ma récompense.
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CHAPITRE 3
Thérèse et Germaine
Cette arrière-saison fut si douce que, le 2 octobre, au matin, plusieurs familles attardées dans leurs villas d’Étretat étaient descendues au bord de la mer. On eût dit, entre les falaises et les nuages de l’horizon, un lac de montagne assoupi au creux des roches qui l’emprisonnent, s’il n’y avait eu dans l’air ce quelque chose de léger, et dans le ciel ces couleurs pâles, tendres et indéfinies, qui donnent à certains jours de ce pays un charme si particulier.
– C’est délicieux, murmura Hortense.
Et elle ajouta, après un moment :
– Mais tout de même, nous ne sommes pas venus pour jouir des spectacles de la nature, ou pour nous demander si cette énorme aiguille de pierre qui se dresse à notre gauche fut réellement la demeure d’Arsène Lupin.
– Non, déclara le prince Rénine, et je dois reconnaître, en effet, qu’il est temps de satisfaire votre légitime curiosité… ou du moins de la satisfaire en partie, car deux jours d’observations et de recherches ne m’ont encore rien appris de ce que j’espérais trouver ici.
– Je vous écoute.
– Cela ne sera pas long. Pourtant, quelques mots de préambule… Vous admettrez, chère amie, que si je m’efforce d’être utile à mes semblables, je suis obligé d’avoir, de droite et
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de gauche, des amis qui me signalent les occasions d’agir. Bien souvent les avertissements qu’on me donne me semblent futiles ou peu intéressants, et je passe. Mais, la semaine dernière, j’ai reçu avis d’une communication téléphonique surprise par un de mes correspondants et dont l’importance ne vous échappera pas. De son appartement, sis à Paris, une dame communiquait avec un monsieur de passage dans un hôtel d’une grande ville des environs. Le nom de la ville, le nom du monsieur, le nom de la dame, mystères. Le monsieur et la dame causaient espagnol, mais en utilisant cet argot que nous appelons le javanais, et, même, en supprimant beaucoup de syllabes. Quoi qu’il en soit des difficultés accumulées par eux, si toute leur conversation ne fut pas notée, on réussit cependant à saisir l’essentiel des choses très graves qu’ils se disaient et qu’ils mettaient tant de soin à cacher ! Et cela peut se résumer en trois points : 1° ce monsieur et cette dame, qui sont frère et sœur, attendaient un rendez-vous avec une tierce personne, mariée, et désireuse de recouvrer à tout prix sa liberté ; 2° ce rendez-vous, destiné à se mettre d’accord et fixé en principe au 2 octobre, devait être confirmé par une annonce discrète dans un journal ; 3° l’entrevue du 2
octobre serait suivie, en fin de journée, d’une promenade sur les falaises, à laquelle la tierce personne amènerait celui ou celle dont on cherchait à se débarrasser. Voilà les bases de l’affaire.
Inutile de vous dire avec quelle attention je surveillai et fis surveiller les petites correspondances des feuilles parisiennes.
Or, avant-hier, matin, je lus dans l’une d’elles cette ligne :
« – Rz-vous, 2 oct. midi, 3-Mathildes. »
« Comme il était question de falaises, j’en ai déduit que le crime serait commis au bord de la mer, et comme je connais, à Étretat, un lieu dit des Trois-Mathildes, et que ce n’est pas une appellation courante, le jour même nous partions pour mettre obstacle au projet de ces vilains personnages. »
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– Quel projet ? demanda Hortense. Vous parlez de crime.
Simple supposition, sans doute ?
– Nullement. La conversation entendue faisait allusion à un mariage, mariage du frère ou de la sœur avec la femme ou avec le mari de la tierce personne, ce qui implique l’éventualité d’un crime, c’est-à-dire, en l’occurrence, que la victime désignée, femme ou mari de la tierce personne, sera précipitée ce soir, 2
octobre, du haut de la falaise. Tout cela est parfaitement logique, et ne laisse aucune espèce de place au doute.
Ils étaient assis sur la terrasse du casino, en face de l’escalier qui descend à la plage. Ils dominaient ainsi quelques cabines de propriétaires installées sur le galet, et devant lesquelles quatre messieurs jouaient au bridge, tandis qu’un groupe de dames causaient en travaillant à des ouvrages de broderie.
Plus loin, et plus en avant, il y avait une autre cabine, isolée et fermée.
Une demi-douzaine d’enfants, les jambes nues, jouaient dans l’eau.
– Eh bien ! dit Hortense, toute cette douceur et ce charme d’automne ne me prennent pas. J’accorde malgré tout un tel crédit à toutes vos suppositions que je ne peux me distraire du problème redoutable.
– Redoutable, chère amie, le mot est juste, et croyez bien que, depuis avant-hier, je l’ai étudié sur toutes ses faces…
Vainement, hélas !
– Vainement, répéta-t-elle. Alors, qu’arrivera-t-il ?
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Et, presque en elle-même, elle continua :
– Qui, parmi ceux-là, est menacé ? La mort a déjà choisi sa victime. Laquelle ? Est-ce cette jeune blonde qui se balance en riant ? Est-ce ce grand monsieur qui fume ? Et quel est celui qui cache au fond de lui-même l’idée du crime ? Tous ces gens sont paisibles et s’amusent. Pourtant la mort rôde autour d’eux.
– À la bonne heure, fit Rénine, vous vous passionnez, vous aussi. Hein ! je vous l’avais bien dit ? Tout est aventure, et rien ne vaut que l’aventure. Au souffle de ce qui peut advenir, vous voilà toute frémissante. Vous participez à tous les drames qui palpitent autour de vous, et le sens du mystère s’éveille au fond de votre tête. Tenez, avec quel regard aigu vous observez ce ménage qui arrive
! Sait-on jamais
? Peut-être est-ce ce
monsieur qui veut supprimer son épouse ?… Ou cette dame qui rêve d’escamoter son mari ?
– Les d’Imbreval ? Jamais de la vie ! Un ménage excellent Hier, à l’hôtel, j’ai causé longtemps avec la femme et vous-même…
– Oh ! moi, j’ai joué au golf avec Jacques d’Imbreval, qui pose un peu à l’athlète, et j’ai joué à la poupée avec leurs deux petites filles qui sont charmantes.
Les d’Imbreval s’étaient approchés, on échangea quelques mots. Mme d’Imbreval raconta que ses deux filles étaient retournées le matin à Paris avec leur gouvernante. Son mari, grand gaillard à barbe blonde, qui portait sa veste de flanelle sous le bras et faisait bomber son torse sous une chemise de cellular, se plaignit de la chaleur.
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– Thérèse, tu as la clef de la cabine ? demanda-t-il à sa femme, lorsqu’ils eurent quitté Rénine et Hortense et qu’ils se furent arrêtés au haut de l’escalier, dix pas plus loin.
– La voici, dit la femme. Tu vas lire les journaux ?
– Oui. À moins que nous ne fassions un tour ensemble ?…
– Cet après-midi, plutôt, veux-tu ? Ce matin, j’ai dix lettres à écrire.
– Entendu. Nous monterons sur la falaise.
Hortense et Rénine se regardèrent avec surprise. L’annonce de cette promenade était-elle fortuite ? Ou bien se trouvaient-ils, contrairement à leur attente, en présence du couple même qu’ils cherchaient ?
Hortense essaya de rire.
– Mon cœur bat violemment, murmura-t-elle. Cependant, je me refuse absolument à croire une chose aussi invraisemblable.
« Mon mari et moi, nous n’avons jamais eu une seule discussion », m’a-t-elle dit. Non, il est clair que ce sont des gens qui s’entendent à merveille.
– Nous verrons bien tout à l’heure, aux Trois-Mathildes, si l’un des deux vient retrouver le frère et la sœur.
M. d’Imbreval avait descendu l’escalier, tandis que sa femme demeurait appuyée à la balustrade de la terrasse. Elle avait une jolie silhouette, fine et souple. Son profil se détachait nettement, accentué par un menton qui avançait un peu trop.
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Au repos, quand il ne souriait pas, le visage donnait une impression de tristesse et de souffrance.
– Jacques, tu as perdu quelque chose ? cria-t-elle à son mari, qui s’était baissé sur le galet.
– Oui, la clef, dit-il, elle m’a échappé des mains…
Elle le rejoignit et se mit à chercher également. Durant deux ou trois minutes, ayant obliqué vers la droite et restant en contrebas du talus, ils disparurent aux yeux d’Hortense et de Rénine. Le bruit d’une querelle qui s’était élevée plus loin, entre les joueurs de bridge, couvrait leurs voix.
Ils se redressèrent presque en même temps.
Mme d’Imbreval remonta lentement quelques marches de l’escalier et s’arrêta, tournée du côté de la mer. Lui, il avait jeté sa veste sur ses épaules et s’en allait vers la cabine isolée. Mais, en route, les joueurs de bridge le prirent à témoin en lui montrant leurs cartes étalées sur la table. D’un geste il refusa de donner son avis, et puis s’éloigna, franchit les quarante pas qui le séparaient de sa cabine, ouvrit et entra.
Thérèse d’Imbreval regagna la terrasse et resta durant dix minutes assise sur un banc. Ensuite, elle sortit du casino. En se penchant, Hortense la vit qui pénétrait dans un des chalets qui forment l’annexe de l’hôtel Hauville, et elle la revit un instant plus tard au balcon de ce chalet.
– Onze heures, dit Rénine. Que ce soit elle ou lui, ou l’un des joueurs, ou l’une des compagnes de ces joueurs, ou n’importe qui, il ne se passera plus beaucoup de temps avant que quelqu’un ne s’en aille au rendez-vous.
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Il se passa tout de même vingt minutes, puis vingt-cinq, et personne ne bougeait.
– Mme d’Imbreval y est peut-être partie, insinua Hortense qui devenait nerveuse. Elle n’est plus sur son balcon.
– Si elle est aux Trois-Mathildes, fit Rénine, nous allons l’y surprendre.
Il se levait, lorsqu’une nouvelle dispute surexcita les joueurs, et l’un d’eux s’exclama :
– Consultons d’Imbreval.
– Soit, dit un autre. J’accepte… Si toutefois il veut bien nous servir d’arbitre. Il était maussade, tout à l’heure.
On l’appela :
– D’Imbreval ! D’Imbreval !
Ils remarquèrent alors que d’Imbreval avait dû refermer sur lui le battant de la porte, ce qui le maintenait dans une demi-obscurité, ces sortes de cabines n’ayant pas de fenêtre.
– Il dort, cria-t-on. Réveillons-le.
– D’Imbreval ! D’Imbreval !
Tous quatre se rendirent là-bas, commencèrent par l’appeler et, ne recevant pas de réponse, cognèrent à la porte.
– Eh bien ! quoi, d’Imbreval, vous dormez ?
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Sur la terrasse, Serge Rénine s’était levé soudain, d’un air si inquiet qu’Hortense en fut surprise. Il mâchonna :
– Pourvu qu’il ne soit pas trop tard !
Et comme Hortense l’interrogeait, il dégringola l’escalier et se mit à courir jusqu’à la cabine. Il y arriva au moment où les joueurs essayaient d’ébranler la porte.
– Halte ! commanda-t-il. Les choses doivent être faites régulièrement.
– Quelles choses ? lui demanda-t-on.
Il examina les persiennes qui surmontaient chacun des battants et, s’avisant qu’une des lamelles supérieures était à moitié brisée, il se suspendit tant bien que mal au toit de la cabine et jeta un coup d’œil à l’intérieur.
On l’interrogea vivement.
– Qu’y a-t-il ? Vous pouvez voir ?
Il se retourna et dit aux quatre messieurs :
– Je pensais bien que si M. d’Imbreval ne répondait pas, c’est qu’un événement grave l’en empêchait.
– Un événement grave ?
– Oui, il y a tout lieu de penser que M. d’Imbreval est blessé… ou mort.
– Comment, mort ! s’écria-t-on. Il vient de nous quitter.
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Rénine sortit son couteau, fit jouer la serrure, et ouvrit les deux battants.
Il y eut des cris de terreur. M. d’Imbreval gisait sur le plancher, à plat ventre, les deux mains crispées à son veston et à son journal. Du sang coulait de son dos et rougissait sa chemise.
– Ah ! fit quelqu’un, il s’est tué.
– Comment se serait-il tué ? dit Rénine. La blessure est au plein milieu du dos, à un endroit où la main ne peut atteindre.
Et puis, d’ailleurs, il n’y a pas d’arme dans la cabine.
Les joueurs protestèrent.
– Un crime, alors ? Mais c’est impossible. Personne n’est venu. Nous aurions bien vu… Personne ne pouvait passer sans que nous voyions…
Les autres messieurs, toutes les dames et les enfants qui jouaient au bord de l’eau étaient accourus. Rénine défendit l’approche de la cabine. Il y avait là un docteur : lui seul entra.
Mais il ne put que constater la mort de M. d’Imbreval, mort provoquée par un coup de poignard.
À ce moment, le maire et le garde champêtre arrivèrent avec des gens du pays. Les constatations d’usage furent faites et l’on emporta le cadavre.
Quelques personnes étaient déjà parties afin de prévenir Thérèse d’Imbreval, que l’on apercevait de nouveau sur son balcon.
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Ainsi le drame s’était accompli sans qu’aucune indication permît de comprendre comment un homme, enfermé dans une cabine, protégé par une porte close dont la serrure était intacte, avait pu être assassiné en l’espace de quelques minutes et devant vingt témoins, autant dire vingt spectateurs. Personne n’était entré dans la cabine. Personne n’en était sorti. Quant au poignard dont M. d’Imbreval avait été frappé entre les deux épaules, on ne parvint pas à le découvrir. Et tout cela eût évoqué l’idée d’un tour de passe-passe accompli par un habile magicien, s’il ne se fût agi d’un crime effroyable, exécuté dans les conditions les plus mystérieuses.
Hortense ne put suivre, comme l’eût voulu Rénine, le petit groupe de gens qui se rendaient auprès de Mme d’Imbreval.
L’émotion la paralysait. C’était la première fois que ses aventures avec Rénine la menaient au cœur même de l’action et qu’au lieu d’apercevoir les conséquences d’un crime ou d’être mêlée à la poursuite des coupables, elle se trouvait en face du crime lui-même.
Elle en demeurait toute frissonnante et balbutiait :
– Quelle horreur !… Le malheureux … Ah ! Rénine, vous n’avez pas pu le sauver, celui-là ! … Et c’est cela qui me bouleverse par-dessus tout, c’est que nous aurions pu… que nous aurions dû le sauver, puisque nous connaissions le complot…
Rénine lui fit respirer un flacon de sels, et quand elle eut recouvré tout son sang-froid, il lui dit, en l’observant avec attention :
– Vous croyez donc qu’il y a corrélation entre cet assassinat et le complot que nous voulions déjouer ?
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– Certes, fit-elle, étonnée de cette question.
– Alors, puisque ce complot était ourdi par un mari contre sa femme ou par une femme contre son mari, et puisque c’est le mari qui a été tué, vous admettez que Mme d’Imbreval ?…
– Oh non, impossible, dit-elle. D’abord Mme d’Imbreval n’a pas quitté son appartement… et ensuite je ne croirai jamais que cette jolie femme soit capable… non… non… il y a autre chose, évidemment…
– Quelle autre chose ?
– Je ne sais pas… On a peut-être mal entendu ce qui s’est dit entre le frère et la sœur… Vous voyez bien que le crime a été commis dans des conditions toutes différentes… à une autre heure, à un autre endroit…
– Et par conséquent, acheva Rénine, que les deux affaires n’ont aucun rapport ?
Ah ! fit-elle, c’est à rien n’y comprendre ! Tout cela est si étrange !
Rénine eut un peu d’ironie.
– Mon élève ne me fait pas honneur aujourd’hui.
– En quoi donc ?
– Comment ! Voilà une histoire toute simple, qui s’est accomplie sous vos yeux, que vous avez vue se dérouler comme une scène de cinéma, et tout cela demeure pour vous aussi
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obscur que si vous entendiez parler d’une affaire qui se serait passée dans une cave, à trente lieues d’ici Hortense était confondue.
– Qu’est-ce que vous dites ? Quoi ! vous auriez compris ?
Sur quelles indications ?
Il regarda sa montre.
– Je n’ai pas tout compris, dit-il. Le crime lui-même, dans sa brutalité, oui. Mais l’essentiel, c’est-à-dire la psychologie de ce crime, là-dessus aucune indication. Seulement, il est midi. Le frère et la sœur, voyant que personne ne vient au rendez-vous des Trois-Mathildes, descendront jusqu’à la plage. Ne pensez-vous pas qu’alors nous serons renseignés sur le complice que je les accuse d’avoir, et sur le rapport qu’il y a entre les deux affaires ?
Ils gagnèrent l’esplanade que bordent les chalets Hauville, et où les pêcheurs remontent leurs barques à l’aide de cabestans. Il y avait beaucoup de curieux à la porte d’un des chalets. Deux douaniers de faction en défendaient l’entrée.
Le maire fendit vivement la foule. Il arrivait de la poste où il avait téléphoné avec Le Havre. Au parquet, on avait répondu que le procureur de la République et un juge d’instruction se rendraient à Étretat dans le courant de l’après-midi.
– Cela nous donne tout le temps de déjeuner, dit Rénine. La tragédie ne se jouera pas avant deux ou trois heures. Et j’ai idée que ce sera corsé.
Ils se hâtèrent cependant. Hortense, surexcitée par la fatigue et par le désir de savoir, ne cessait d’interroger Rénine
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qui répondait évasivement, les yeux tournés vers l’esplanade que l’on apercevait par les vitres de la salle à manger.
– C’est eux que vous épiez ? demanda-t-elle.
– Oui, le frère et la sœur.
– Vous êtes sûr qu’ils se risqueront ?…
– Attention les voici.
Il sortit rapidement.
Au débouché de la rue principale, un monsieur et une dame avançaient d’un pas indécis, comme s’ils n’eussent point connu l’endroit. Le frère était un petit homme chétif, au teint olivâtre, coiffé d’une casquette d’automobiliste. La sœur, petite aussi, assez forte, vêtue d’un grand manteau, leur parut une femme d’un certain âge, mais belle encore, sous la voilette légère qui lui couvrait la figure.
Ils virent les groupes qui stationnaient et s’approchèrent.
Leur marche trahissait de l’inquiétude et de l’hésitation.
La sœur aborda un matelot. Dès les premières paroles, sans doute lorsque la mort d’Imbreval lui fut annoncée, elle poussa un cri et tâcha de se frayer un passage. Le frère, à son tour, s’étant renseigné, joua des coudes et proféra en s’adressant aux douaniers :
– Je suis un ami d’Imbreval … Voici ma carte, Frédéric Astaing… Ma sœur, Germaine Astaing est intime avec Mme d’Imbreval ! … Ils nous attendaient… Nous avions rendez-vous !...
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On les laissa passer. Sans un mot, Rénine, qui s’était engagé derrière eux, les suivit, accompagné d’Hortense.
Au deuxième étage, les d’Imbreval occupaient quatre chambres et un salon. La sœur se précipita dans l’une de ces chambres et se jeta à genoux devant le lit où l’on avait étendu le cadavre. Thérèse d’Imbreval se trouvait dans le salon et sanglotait au milieu de quelques personnes silencieuses. Le frère s’assit près d’elle, lui saisit les mains ardemment et prononça d’une voix qui tremblait :
– Ma pauvre amie… ma pauvre amie…
Rénine et Hortense examinèrent longtemps le couple qu’ils formaient, et Hortense chuchota :
– Et c’est pour cet individu qu’elle aurait tué ? Impossible
– Cependant, fit remarquer Rénine, ils se connaissent, et nous savons que Frédéric Astaing et sa sœur connaissent une tierce personne qui était leur complice. De sorte que…
– Impossible répéta Hortense.
Et, malgré toutes les présomptions, elle éprouvait pour la jeune femme une telle sympathie que, Frédéric Astaing s’étant levé, elle alla s’asseoir auprès de Mme d’Imbreval et la consola d’une voix douce. Les larmes de la malheureuse la troublaient profondément.
Rénine, lui, s’attacha dès l’abord à la surveillance du frère et de la sœur, comme si cela eût eu de l’importance, et il ne quitta pas des yeux Frédéric Astaing qui, d’un air indifférent, commença une inspection minutieuse de l’appartement, visita le
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salon, entra dans toutes les chambres, se mêla aux groupes, et posa des questions sur la façon dont le crime avait été commis.
Deux fois, sa sœur vint lui parler. Puis il retourna près de Mme d’Imbreval et s’assit de nouveau à ses côtés, plein de compassion et d’empressement. Enfin, il eut avec sa sœur, dans l’antichambre, un long conciliabule à la suite duquel ils se séparèrent, comme des gens qui se sont mis d’accord sur tous les points. Frédéric s’en alla. Le manège avait bien duré trente à quarante minutes.
C’est à ce moment que déboucha devant les chalets l’automobile qui amenait le juge d’instruction et le procureur.
Rénine, qui n’attendait leur arrivée que plus tard, dit à Hortense :
– Il faut se hâter. À aucun prix ne quittez Mme d’Imbreval.
On fit prévenir les personnes dont le témoignage pouvait avoir quelque utilité, qu’elles eussent à se réunir sur la plage où le juge d’instruction commençait une enquête préliminaire. Il devait ensuite se rendre auprès de Mme d’Imbreval. Toutes les personnes présentes sortirent donc. Il ne restait que les deux gardes et Germaine Astaing.
Celle-ci s’agenouilla une dernière fois près du mort, et, courbée devant lui, la tête entre ses mains, pria longuement.
Ensuite elle se releva et elle ouvrit la porte de l’escalier, quand Rénine s’avança.
– J’aurais quelques mots à vous dire, madame.
Elle parut surprise et répliqua :
– Dites, monsieur. J’écoute.
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– Pas ici.
– Où donc, monsieur ?
– À côté, dans le salon.
– Non, fit-elle vivement.
– Pourquoi ? Bien que vous ne lui ayez même pas serré la main, je suppose que Mme d’Imbreval est votre amie ?
Il ne lui laissa pas le temps de réfléchir, l’entraîna vers l’autre pièce dont il ferma la porte, et, tout de suite, se précipitant sur Mme d’Imbreval qui voulait sortir et regagner sa chambre, il dit :
– Non, madame, écoutez, je vous en conjure. La présence de Mme Astaing ne doit pas vous éloigner. Nous avons à causer de choses très graves, et sans perdre une minute.
Dressées l’une devant l’autre, les deux femmes se regardèrent avec une même expression de haine implacable, où l’on devinait chez toutes deux le même bouleversement de l’être et la même rage contenue. Hortense, qui les croyait amies, qui aurait pu, jusqu’à un certain point, les croire complices, fut effrayée du choc qu’elle prévoyait et qui fatalement allait se produire. Elle força Thérèse d’Imbreval à se rasseoir, tandis que Rénine se plaçait au milieu de la pièce et articulait d’une voix ferme :
– Le hasard, en me mettant au courant de la vérité, me permettra de vous sauver toutes deux, si vous voulez m’aider par une explication franche qui me donnera les renseignements dont j’ai besoin. Le péril, chacune de vous le connaît, puisque
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chacune de vous, au fond d’elle, connaît le mal dont elle est responsable. Mais la haine vous emporte et c’est à moi de voir clair et d’agir. Dans une demi-heure, le juge d’instruction sera ici. À cette minute-là, il faut que l’accord soit fait.
Elles sursautèrent toutes deux, comme heurtées par un tel mot.
– Oui, l’accord, répéta-t-il plus impérieusement. Volontaire ou non, il sera fait. Vous n’êtes pas seules en cause. Il y a vos deux petites filles, madame d’Imbreval. Puisque les circonstances m’ont placé sur leur route, c’est pour leur défense et pour leur salut que j’interviens. Une erreur, un mot de trop, et elles sont perdues. Cela ne sera point.
À l’évocation de ses enfants, Mme
d’Imbreval s’était
effondrée et sanglotait. Germaine Astaing haussa les épaules, et fit, vers la porte, un mouvement auquel Rénine s’opposa de nouveau.
– Où allez-vous ?
Je suis convoquée par le juge d’instruction.
– Non.
– Si, de même que tous ceux qui ont à témoigner.
– Vous n’étiez pas là. Vous ne savez rien de ce qui s’est passé. Personne ne sait rien de ce crime.
– Moi, je sais qui l’a commis.
– Impossible !
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– Thérèse d’Imbreval.
L’accusation fut lancée dans un éclat de colère et avec un geste de menace furieuse.
Misérable ! s’écria Mme d’Imbreval, en s’élançant vers elle.
Va-t’en ! Va-t’en ! Ah ! quelle misérable que cette femme !
Hortense essayait de la contenir, mais Rénine lui dit à voix basse :
– Laissez-les, c’est ce que j’ai voulu… les lancer l’une contre l’autre et provoquer ainsi la pleine lumière.
Sous l’insulte, Mme Astaing avait fait, pour plaisanter, un effort qui convulsait ses lèvres, et elle ricana : Misérable ? Pourquoi ? Parce que je t’accuse ?
– Pour tout ! pour tout ! Tu es une misérable ! Tu entends, Germaine, une misérable !
Thérèse d’Imbreval répétait l’injure, comme si elle en avait ressenti du soulagement. Sa colère s’apaisait. Peut-être, d’ailleurs, n’avait-elle plus assez de force pour soutenir la lutte, et ce fut Mme Astaing qui reprit l’attaque, les poings tendus, la figure décomposée et vieillie de vingt années.
– Toi ! tu oses m’injurier, toi ! toi ! après ton crime ! Tu oses lever la tête quand l’homme que tu as tué est là, sur son lit de mort ! Ah ! si l’une de nous deux est une misérable, tu sais bien que c’est toi, Thérèse ! Tu as tué ton mari ! Tu as tué ton mari !
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Elle bondit, surexcitée par les mots affreux qu’elle prononçait, et ses ongles touchaient presque au visage de son amie.
– Ah ! ne dis pas que tu ne l’as pas tué, s’écria-t-elle. Ne dis pas cela, je te le défends. Ne le dis pas ! Le poignard est là dans ton sac. Mon frère y a touché tandis qu’il te parlait, et sa main en est sortie avec des taches de sang. Le sang de ton mari, Thérèse. Et puis, même si je n’avais rien découvert, penses-tu que, dès les premières minutes, je n’aie pas deviné ? Mais tout de suite, Thérèse, j’ai su la vérité. Lorsqu’un matelot m’a répondu en bas « M. d’Imbreval ? Il a été assassiné. » Aussitôt, je me suis dit « C’est elle, c’est Thérèse, elle l’a tué. »
Thérèse ne répondait pas. Elle n’avait plus eu un mouvement de protestation. Hortense, qui l’observait avec angoisse, crut deviner en elle l’accablement de ceux qui se savent perdus. Les joues se creusaient, et le visage avait une telle expression de désespoir, qu’Hortense, apitoyée, la conjura de se défendre.
– Expliquez-vous, je vous en prie. Durant le crime, vous étiez ici sur le balcon… Alors, ce poignard, comment avez-vous pu ?… Comment expliquer ?
– Des explications ! ricana Germaine Astaing. Est-ce qu’il lui serait possible d’en donner ? Qu’importent les apparences du crime ! Qu’importe ce qu’on a vu ou ce qu’on n’a pas vu !
L’essentiel, c’est la preuve… C’est le fait que le poignard est là, dans ton sac, Thérèse. Oui, oui, c’est toi !… tu l’as tué ! Tu as fini par le tuer Ah ! que de fois je l’ai dit à mon frère « Elle le tuera ! » Frédéric essayait de te défendre, Frédéric a toujours eu un faible pour toi. Mais, au fond, il prévoyait l’événement… Et voilà que la chose atroce est accomplie Un coup de poignard dans le dos. Lâche ! Lâche !… Et je ne dirais rien ? Mais je n’ai pas hésité une seconde … Frédéric non plus ! Tout de suite, nous
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avons cherché des preuves… Et c’est avec toute ma raison et avec toute ma volonté que je vais te dénoncer… Et c’est fini, Thérèse. Tu es perdue. Rien ne peut plus te sauver. Le poignard est dans ce sac autour duquel ta main se crispe. Le juge va revenir, et on l’y trouvera, taché du sang de ton mari… Et on y trouvera aussi son portefeuille. Ils y sont. On les trouvera…
Une telle rage l’exaspérait qu’elle ne put continuer et qu’elle demeura le bras tendu et le menton agité de convulsions nerveuses.
Rénine saisit doucement le sac de Thérèse d’Imbreval. La jeune femme s’y cramponna. Mais il insista et lui dit :
– Laissez-moi faire, madame. Votre amie Germaine a raison. Le juge d’instruction va venir, et le fait que le poignard est entre vos mains provoquera votre arrestation immédiate. Il ne faut pas qu’il en soit ainsi. Laissez-moi faire.
Sa voix insinuante amollissait la résistance de Thérèse. Un à un ses doigts se dénouèrent. Il prit le sac, l’ouvrit, en sortit un petit poignard à manche d’ébène et un portefeuille de maroquin gris, et, paisiblement, mit les deux objets dans la poche intérieure de son veston.
Germaine Astaing le regardait avec stupeur.
– Vous êtes fou, monsieur De quel droit ?…
– Ce sont des objets qu’il ne faut pas laisser traîner. Comme ça je suis tranquille. Le juge n’ira pas les chercher dans ma poche.
– Mais je vous dénoncerai, monsieur ! fit-elle indignée. La justice sera avertie.
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– Mais non, mais non, fit-il en riant, vous ne direz rien ! La justice n’a rien à voir là-dedans. Le conflit qui vous divise doit être réglé entre vous deux. Quelle idée de mêler la justice à tous les incidents de la vie !
Mme Astaing était suffoquée.
– Mais vous n’avez aucun titre pour parler ainsi, monsieur !
Qui donc êtes-vous ? Un ami de cette femme ?
– Depuis que vous l’attaquez, oui.
– Mais si je l’attaque, c’est qu’elle est coupable. Car vous ne pouvez pas le nier… elle a tué son mari…
– Je ne le nie pas, déclara Rénine, d’un air calme. Nous sommes tous d’accord sur ce point. Jacques d’Imbreval a été tué par sa femme. Mais, je le répète, la justice ne doit pas connaître la vérité.
– Elle la saura par moi, monsieur, je vous le jure. Il faut que cette femme soit punie… elle a tué.
Rénine s’approcha d’elle, et, lui touchant l’épaule :
– Vous me demandiez tout à l’heure à quel titre j’intervenais. Et vous, madame ?
– J’étais l’amie de Jacques d’Imbreval.
– L’amie seulement ?
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Elle fut un peu décontenancée, mais se redressa aussitôt et reprit :
– J’étais son amie, et mon devoir est de le venger.
– Vous garderez le silence, cependant, comme il l’a gardé.
– Il n’a pas su, lui, avant de mourir.
– C’est ce qui vous trompe. Il aurait pu accuser sa femme, il a eu tout le temps de l’accuser, et il n’a rien dit.
– Pourquoi ?
– À cause de ses enfants.
Mme Astaing ne désarmait pas, et son attitude marquait la même volonté de vengeance et la même exécration. Mais, malgré tout, elle subissait l’influence de Rénine. Dans la petite pièce close où tant de haine s’entrechoquait, il devenait peu à peu le maître, et Germaine Astaing comprenait que Mme d’Imbreval sentait tout le réconfort de cet appui inattendu qui s’offrait au bord de l’abîme.
– Je vous remercie, monsieur, dit Thérèse. Puisque vous avez vu clair dans tout cela, vous savez aussi que c’est pour mes enfants que je ne me suis pas livrée à la justice. Sans quoi, je suis si lasse ! …
Ainsi la scène changeait et les choses prenaient un aspect différent. Grâce à quelques mots jetés dans le débat, il arrivait que la coupable redressait la tête et se rassurait, tandis que l’accusatrice hésitait et semblait inquiète. Et il arrivait que celle-ci n’osait plus parler, et que l’autre touchait à cet instant où l’on
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éprouve le besoin de sortir du silence pour prononcer tout naturellement les paroles qui avouent et qui soulagent.
– Maintenant, lui dit Rénine avec la même douceur, je crois que vous pouvez et que vous devez vous expliquer.
– Oui… oui… je le crois également, dit-elle… Je dois répondre à cette femme… La vérité toute simple, n’est-ce pas ?

Elle pleurait de nouveau, prostrée dans un fauteuil, montrant elle aussi un visage vieilli et ravagé par la douleur, et, tout bas, sans colère, en petites phrases hachées, elle scanda :
– Voilà quatre ans qu’elle était sa maîtresse… Ce que j’ai souffert… C’est elle-même qui m’a révélé leur liaison… par méchanceté… Elle me détestait plus encore qu’elle n’aimait Jacques… et, chaque jour, c’étaient de nouvelles blessures… des coups de téléphone où elle me parlait de ses rendez-vous… À
force de me faire souffrir, elle espérait que je me tuerais… J’y ai pensé quelquefois, mais j’ai tenu bon, pour les enfants…
Jacques faiblissait cependant. Elle exigeait de lui le divorce… et il s’y laissait aller peu à peu… dominé par elle et par son frère, qui est plus sournois qu’elle, mais aussi dangereux. Je sentais tout cela… Jacques devenait dur avec moi… Il n’avait pas le courage de partir, mais j’étais l’obstacle, et il m’en voulait… Mon Dieu, quelle torture !
– Il fallait lui rendre sa liberté, s’écria Germaine Astaing. On ne tue pas un homme parce qu’il veut divorcer.
Thérèse secoua la tête et répondit :
– Ce n’est pas parce qu’il voulait divorcer que je l’ai tué. S’il l’avait voulu réellement, il serait parti et que pouvais-je faire ?
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Mais tes plans avaient changé, Germaine, le divorce ne te suffisait pas, et c’est une autre chose que tu avais obtenue de lui, une autre chose bien plus grave que ton frère et toi aviez exigée… et à laquelle il avait consenti… par lâcheté… malgré lui…
– Que veux-tu dire ? balbutia Germaine… Quelle autre chose ?
– Ma mort.
– Tu mens ! s’écria Mme Astaing.
Thérèse ne haussa pas la voix. Elle ne fit aucun geste de haine ou d’indignation, et répéta simplement :
– Ma mort, Germaine. J’ai lu tes dernières lettres, six lettres de toi qu’il avait eu la folie d’oublier dans son portefeuille, six lettres où le mot terrible n’est pas écrit, mais où chaque ligne le laisse entrevoir. J’ai lu cela en tremblant ! Jacques en arriver là !… Pourtant, pas une seconde l’idée de le frapper, lui, ne m’est venue. Une femme comme moi, Germaine, ne tue pas volontairement… Si j’ai perdu la tête… c’est plus tard… par ta faute…
Elle tourna la tête du côté de Rénine, comme pour lui demander s’il n’y avait point péril à ce qu’elle parlât et divulguât la vérité.
– Soyez sans crainte, dit-il, je réponds de tout.
Elle passa sa main sur son front. L’horrible scène revivait en elle et la torturait… Germaine Astaing ne remuait pas, les bras croisés, les yeux troubles, tandis qu’Hortense Daniel attendait
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éperdument l’aveu du crime, et l’explication de l’impénétrable mystère.
– C’est plus tard, reprit-elle, et par ta faute, Germaine.
J’avais remis le portefeuille dans le tiroir où il était caché, et, ce matin, je ne dis rien à Jacques… Je ne voulais pas lui dire que je savais… C’était trop affreux … Pourtant, il fallait se hâter… tes lettres annonçaient ton arrivée secrète, pour aujourd’hui… Je pensai d’abord à m’enfuir, à sauter dans le train…
Machinalement, j’avais pris ce poignard pour me défendre…
Mais quand Jacques et moi nous sommes venus sur la plage, j’étais résignée… Oui, j’acceptais de mourir… Que je meure, pensais-je, et que tout ce cauchemar finisse ! Seulement, pour mes enfants, je voulais que ma mort parût accidentelle et que Jacques n’en fût pas accusé. C’est pour cela que ton plan de promenade sur la falaise me convenait… Une chute du haut d’une falaise semble toute naturelle… Jacques me quitta donc pour aller dans sa cabine, d’où il devait plus tard te rejoindre aux Trois-Mathildes. En route, au-dessous de la terrasse, il laissa tomber la clef de cette cabine. Je descendis et me mis à chercher avec lui… Et c’est là… par ta faute… oui, Germaine, par ta faute. Le portefeuille de Jacques avait glissé de la poche de son veston sans qu’il s’en aperçût, et, en même temps que ce portefeuille, une photographie que je reconnus aussitôt… une photographie qui date de cette année et qui me représente avec mes deux enfants. Je la ramassai… et je vis… Tu sais bien ce que je vis, Germaine. Au lieu de moi, sur l’épreuve, c’était toi… Tu m’avais effacée et remplacée par toi, Germaine ! C’était ton visage. Un de tes bras enlaçait le cou de ma fille aînée et l’autre reposait sur tes genoux… C’était toi, Germaine, la femme de mon mari… toi, la future mère de mes enfants… toi, qui allais les élever… toi… toi !… Alors, j’ai perdu la tête. J’avais le poignard…
Jacques était baissé… J’ai frappé…
Il n’y avait pas un mot de sa confession qui ne fût rigoureusement vrai. Ceux qui l’écoutaient en avaient
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l’impression profonde, et, pour Hortense et Rénine, rien n’était plus poignant et plus tragique.
Elle s’était rassise, à bout de forces. Cependant, elle continuait à prononcer des mots inintelligibles, et ce n’est que peu à peu, en se penchant sur elle, que l’on put entendre :
– Je croyais qu’on allait crier autour de nous et m’arrêter…
Rien. Cela s’était produit de telle façon et dans de telles conditions que personne n’avait rien vu. Bien plus, Jacques s’était redressé en même temps que moi, et voilà qu’il ne tombait pas Non, il ne tombait pas ! Lui que j’avais frappé, il restait debout ! De la terrasse où j’étais remontée, je l’aperçus. Il avait remis sa veste sur ses épaules, évidemment pour cacher sa blessure, et il s’éloignait sans vaciller… ou si peu que moi seule pouvais m’en rendre compte. Il causa même avec des amis qui jouaient aux cartes, puis il se dirigea vers sa cabine et disparut.
Moi, au bout d’un moment, je rentrai. J’étais persuadée que tout cela n’était qu’un mauvais rêve… que je n’avais pas tué… ou que du moins la blessure était légère. Jacques allait sortir… J’en étais certaine. De mon balcon je surveillais… Si j’avais pu croire une seconde qu’il avait besoin d’assistance, j’aurais couru là-bas… Mais, vraiment, je n’ai pas su… je n’ai pas deviné… On parle de pressentiment… c’est faux. J’étais absolument calme, comme on l’est justement après un cauchemar dont le souvenir s’efface. Non, je vous le jure, je n’ai rien su… jusqu’à l’instant…
Elle s’interrompit. Les sanglots l’étouffaient.
Rénine acheva :
– Jusqu’à l’instant où l’on vint vous avertir, n’est-ce pas ?
Thérèse balbutia :
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– Oui… C’est alors seulement que j’eus conscience de mon acte… et je sentis que je devenais folle et que j’allais crier à tous ces gens : « Mais c’est moi Ne cherchez pas. Voici le poignard…
C’est moi la coupable. » Oui, j’allais crier cela, quand tout à coup je le vis, lui, mon pauvre Jacques… On l’apportait… Il avait une figure très paisible… très douce… Et, devant lui, je compris mon devoir… comme il avait compris le sien... Pour les enfants, il s’était tu. Je me tairais aussi. Coupables tous les deux du meurtre dont il était victime, l’un et l’autre nous devions tout faire pou que le crime ne retombât pas sur eux… Dans son agonie, il avait eu la vision claire de cela… il avait eu le courage inouï de marcher, de répondre, à ceux qui l’interrogeaient, et de s’enfermer pour mourir. Il avait fait cela effaçant d’un coup toutes ses fautes, et, par là même, m’accordant son pardon, puisqu’il ne me dénonçait pas… et qu’il m’ordonnait de me taire… et de me défendre… contre tous… contre toi, surtout, Germaine
Elle prononça ces dernières paroles avec plus de fermeté.
Bouleversé d’abord par l’acte inconscient qu’elle avait commis en tuant son mari, elle retrouvait un peu de force en pensant à ce qu’il avait fait, lui, et en s’armant elle-même d’une pareille énergie. En face de l’intrigante dont la haine les avait conduits tous deux jusqu’à la mort et jusqu’au crime, elle serrait les poings, prête à la lutte, toute frémissante de volonté.
Elle ne bronchait pas, Germaine Astaing. Elle avait écouté sans un mot, avec un visage implacable dont l’expression prenait plus de dureté à mesure que les aveux de Thérèse devenaient plus précis. Aucune émotion ne semblait l’attendrir et aucun remord la pénétrer. Tout au plus, vers la fin, ses lèvres minces eurent-elles un léger sourire, comme si elle se fût réjouie de la façon dont les événements avaient tourné. Elle tenait sa proie.
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Lentement, les yeux levés vers une glace, elle rajusta son chapeau et se mit de la poudre de riz. Puis elle marcha vers la porte. Thérèse se précipita.
– Où vas-tu ?
– Où ça me plaît.
– Voir le juge d’instruction ?
– Probable.
– Tu ne passeras pas !
– Soit. Je l’attendrai ici.
– Et tu lui diras ?…
– Parbleu ! tout ce que tu as dit, tout ce que tu as eu la naïveté de me dire. Comment douterait-il ? Tu m’as donné toutes les explications.
Thérèse la saisit aux épaules.
– Oui, mais je lui en donnerai d’autres, en même temps, Germaine, et qui te concernent, toi. Si je suis perdue, tu le seras aussi.
– Tu ne peux rien contre moi.
– Je peux te dénoncer, montrer les lettres.
– Quelles lettres ?
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– Celles où ma mort est résolue.
– Mensonges ! Thérèse. Tu sais bien que ce fameux complot contre toi n’existe que dans ton imagination. Ni Jacques ni moi ne voulions ta mort.
– Tu la voulais, toi. Tes lettres te condamnent.
– Mensonges. C’étaient des lettres d’une amie à un ami.
– Des lettres de maîtresse et de complice.
– Prouve-le.
– Elles sont là, dans le portefeuille de Jacques.
– Non.
– Qu’est-ce que tu dis ?
– Je dis que ces lettres m’appartenaient. Je les ai reprises…
Ou plutôt mon frère les a reprises.
– Tu les as volées, misérable ! et tu vas me les rendre, s’écria Thérèse en la bousculant.
– Je ne les ai plus. Mon frère les a gardées. Il les a emportées.
– Il me les rendra.
– Il est parti.
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– On le retrouvera.
– On le retrouvera certainement, mais pas les lettres. De telles lettres se déchirent.
Thérèse chancela et tendit les mains du côté de Rénine d’un air désespéré.
Rénine prononça :
– Ce qu’elle dit est la vérité. J’ai suivi le manège du frère, tandis qu’il fouillait dans votre sac. Il a pris votre portefeuille, il l’a visité devant sa sœur, il est revenu le remettre en place, et il est parti avec les lettres.
Rénine fit une pause et ajouta :
– Ou du moins avec cinq des lettres.
La phrase fut prononcée négligemment, mais, tous, ils en saisirent l’importance considérable. Les deux femmes se rapprochèrent de lui. Que voulait-il dire ? Si Frédéric Astaing n’avait emporté que cinq lettres, où donc se trouvait la sixième ?
– Je suppose, dit Rénine, que, quand le portefeuille a glissé sur le galet, cette lettre s’en est échappée en même temps que la photographie et que M. d’Imbreval a dû la ramasser.
Qu’en savez-vous
? Qu’en savez-vous
? demanda
Mme Astaing d’un ton saccadé.
– Je l’ai retrouvée dans la poche de son veston de flanelle, que l’on avait accroché près du lit. La voici. Elle est signée
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Germaine Astaing, et elle suffit amplement à établir les intentions de celle qui l’écrivit et les conseils de meurtre qu’elle donnait à son amant. Je suis même confondu qu’une telle imprudence ait pu être commise par une femme aussi habile.
Mme Astaing était livide et si décontenancée qu’elle ne chercha pas à se défendre. Rénine continua, en s’adressant à elle :
– Pour moi, madame, vous êtes responsable de tout ce qui s’est passé. Ruinée sans doute, à bout de ressources, vous avez voulu profiter de la passion que vous inspiriez à M. d’Imbreval pour vous faire épouser malgré tous les obstacles et pour mettre la main sur sa fortune. Cet esprit de lucre, ces calculs abominables, j’en ai la preuve et je pourrai la fournir. Quelques minutes après moi, vous avez fouillé dans la poche de ce veston de flanelle. J’en avais enlevé la sixième lettre, mais j’y avais laissé un bout de papier, que vous cherchiez ardemment et qui, lui aussi, avait dû tomber du portefeuille. C’était un chèque au porteur de 100,000 francs, signé par M. d’Imbreval au profit de votre frère… Simple cadeau de noces… ce qu’on appelle une épingle de cravate. Selon vos instructions, votre frère a filé en auto vers Le Havre et, sans aucun doute, s’est présenté avant quatre heures à la banque où cette somme était déposée. Je dois vous avertir, en passant, qu’il ne la touchera pas, car j’ai fait téléphoner à cette banque pour annoncer l’assassinat de M. d’Imbreval, ce qui suspend tout paiement. De tout cela, il résulte que la justice aura entre les mains, si vous persistez dans vos projets de vengeance, toutes les preuves nécessaires contre vous et votre frère. Je pourrais y ajouter, comme témoignage édifiant, le récit de la conversation téléphonique que l’on a surprise entre votre frère et vous la semaine dernière, conversation où vous parliez en espagnol mitigé de javanais.
Mais je suis sûr que vous ne m’obligerez pas à ces mesures extrêmes et que nous sommes bien d’accord, n’est-ce pas ?
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Rénine s’exprimait avec un calme impressionnant et la désinvolture d’un monsieur qui sait que personne n’élèvera la moindre objection contre ses paroles. Il semblait vraiment ne pas pouvoir se tromper. Il évoquait les événements tels qu’ils s’étaient produits et en tirait les conclusions inévitables qu’ils comportaient en bonne logique. Il n’y avait qu’à se soumettre.
Mme Astaing le comprit. Des natures comme la sienne, violentes, acharnées tant que le combat est possible et qu’il reste un peu d’espoir, se laissent aisément dominer dans la défaite.
Germaine était trop intelligente pour ne pas sentir que la moindre tentative de révolte serait brisée par un tel adversaire.
Elle était entre ses mains. En de pareils cas, on s’incline.
Elle ne joua donc aucune comédie, et ne se livra à aucune démonstration, menace, explosion de rage, crise de nerfs, etc.
Elle s’inclina.
– Nous sommes d’accord, dit-elle. Qu’exigez-vous ?
– Allez-vous-en.
– Si jamais on invoque votre témoignage ?
– On ne l’invoquera pas.
– Cependant…
– Répondez que vous ne savez rien.
Elle s’en alla. Au seuil de la porte, elle hésita, puis, entre ses dents :
– Le chèque ? dit-elle.
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Rénine regarda Mme d’Imbreval qui déclara :
– Qu’elle le garde. Je ne veux pas de cet argent.
Lorsque Rénine eut donné à Thérèse d’Imbreval des instructions précises sur la façon dont elle devait se comporter et répondre aux questions qui lui seraient posées, il quitta le chalet, accompagné d’Hortense Daniel.
Là-bas, sur la plage, le juge et le procureur continuaient leur enquête, prenaient des mesures, interrogeaient les témoins et se concertaient entre eux.
– Quand je songe, dit Hortense, que vous avez sur vous le poignard et le portefeuille de M. d’Imbreval !
– Et cela vous semble infiniment dangereux ? dit-il en riant.
Moi, cela me semble infiniment comique.
– Vous n’avez pas peur ?
– De quoi ?
– Que l’on se doute de quelque chose ?
– Seigneur Dieu ! on ne se doutera de rien ! Nous allons raconter à ces braves gens ce que nous avons vu, témoignage qui ne fera qu’augmenter leur embarras, puisque nous n’avons rien vu du tout. Par prudence, nous resterons un jour ou deux pour veiller au grain. Mais l’affaire est réglée. Ils n’y verront jamais que du feu.
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– Cependant, vous avez deviné, vous, et dès la première minute. Pourquoi ?
– Parce que, au lieu de chercher midi à quatorze heures, comme on le fait en général, je me pose toujours la question comme elle doit être posée, et la solution vient tout naturellement. Un monsieur entre dans sa cabine et s’y enferme. On l’y trouve mort, une demi-heure plus tard.
Personne ne s’y est introduit. Que s’est-il passé ? Pour moi, la réponse est immédiate. Pas même besoin de réfléchir. Puisque le crime n’a pas été commis dans la cabine, c’est qu’il a été commis auparavant et que le monsieur, en entrant dans sa cabine, était déjà frappé à mort. Et tout de suite, en l’espèce, la vérité m’est apparue. Mme d’Imbreval, qui devait être tuée ce soir, a pris les devants, et, tandis que son mari se baissait, en une seconde d’égarement, elle a tué. Il n’y avait plus qu’à chercher les motifs de son acte. Quand je les ai connus, j’ai marché à fond pour elle. Voilà toute l’histoire.
Le soir commençait à tomber. Le bleu du ciel devenait plus sombre, la mer plus paisible encore.
– À quoi pensez-vous ? demanda Rénine au bout d’un moment.
– Je pense, dit-elle, que si j’étais victime à mon tour de quelque machination, je garderais confiance en vous, quoi qu’il arrive, confiance envers et contre tous. Je sais, comme je sais que j’existe, que vous me sauveriez, quels que soient les obstacles. Il n’y a pas de limite à votre volonté.
Il dit, très bas :
– Il n’y a pas de limite à mon désir de vous plaire.
– 113 –
CHAPITRE 4
Le film révélateur
– Regardez donc celui qui joue le maître d’hôtel… dit Serge Rénine.
– Qu’est-ce qu’il a de particulier ? demanda Hortense.
Ils se trouvaient en matinée dans un cinéma des boulevards où la jeune femme avait entraîné Rénine pour y voir une interprète qui la touchait de près. Rose-Andrée, que l’affiche mettait en vedette, était sa demi-sœur, leur père s’étant marié deux fois. Depuis quelques années, fâchées l’une avec l’autre, elles ne s’écrivaient même plus. Belle créature aux gestes souples et au visage rieur, Rose-Andrée, après avoir fait du théâtre sans beaucoup de succès, venait de se révéler au cinéma comme une interprète de grand avenir. Ce soir-là elle animait de son entrain et de sa beauté ardente un film assez médiocre par lui-même : La Princesse Heureuse.
Sans répondre directement, Rénine reprit, pendant une pause de la représentation :
– Je me console de mauvais films en observant les personnages secondaires. Comment ces pauvres diables, à qui l’on fait répéter dix ou vingt fois certaines scènes, ne penseraient-ils pas souvent, lors de la « prise définitive », à autre chose qu’à ce qu’ils jouent
? Ce sont ces petites
distractions, où perce un peu de leur âme ou de leur instinct, qui sont amusantes à noter. Ainsi, tenez, ce maître d’hôtel…
L’écran montrait maintenant une table luxueusement servie que présidait la Princesse Heureuse entourée de tous ses
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amoureux. Une demi-douzaine de domestiques allaient et venaient, dirigés par le maître d’hôtel, grand gaillard au mufle épais, à la figure vulgaire, dont les sourcils énormes se rejoignaient en une seule ligne.
– Une tête de brute, dit Hortense. Que voyez-vous en lui de spécial ?
– Examinez la façon dont il regarde votre sœur, et s’il ne la regarde pas plus souvent qu’il ne devrait…
– Ma foi, jusqu’ici, il ne me semble pas, objecta Hortense…
– Mais si, affirma le prince Rénine, il est évident qu’il éprouve dans la vie pour Rose-Andrée des sentiments personnels qui n’ont aucun rapport avec son rôle de domestique anonyme. Nul ne s’en doute peut-être, dans la réalité, mais sur l’écran, quand il ne se surveille pas, ou quand il croit que ses camarades de répétition ne peuvent le voir, son secret lui échappe. Tenez…
L’homme ne bougeait plus. C’était la fin du repas. La princesse buvait une coupe de champagne, et il la contemplait de ses deux yeux luisants que voilaient à demi ses lourdes paupières.
Deux fois encore, ils surprirent en lui de ces expressions singulières auxquelles Rénine attribuait une signification passionnée qu’Hortense mettait en doute.
– C’est sa façon de regarder, à cet homme, disait-elle.
L’épisode se termina. Il y en avait un second. La notice du programme annonçait « qu’un an s’était écoulé et que la Princesse Heureuse vivait dans une jolie chaumière normande,
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tout enguirlandée de plantes grimpantes, avec le musicien peu fortuné qu’elle avait choisi comme époux ».
Toujours heureuse, d’ailleurs, ainsi qu’on put le constater sur l’écran, la princesse était toujours également séduisante, et toujours assiégée par les prétendants les plus divers. Bourgeois et nobles, financiers et paysans, tous les hommes tombaient en pâmoison devant elle, et, plus que tous, une sorte de rustre solitaire, un bûcheron velu et à demi-sauvage qu’elle rencontrait dans toutes ses promenades. Armé de sa hache, redoutable et sournois, il rôdait autour de la chaumière et l’on sentait avec effroi qu’un péril menaçait la Princesse Heureuse.
– Tiens, tiens, chuchota Rénine, vous savez qui c’est, l’homme des bois ?
– Non.
– Le maître d’hôtel, tout simplement. On a pris le même interprète pour les deux rôles.
De fait, malgré la déformation de la silhouette, sous la démarche pesante, sous les épaules voûtées du bûcheron, se retrouvaient les attitudes et les gestes du maître d’hôtel, de même que sous la barbe inculte et sous les longs cheveux épais, on reconnaissait la face rasée de tout à l’heure, le mufle de bête et la ligne touffue des sourcils.
Au loin, la princesse sortit de la chaumière. L’homme se cacha derrière un massif. De temps en temps, l’écran montrait, en proportion démesurée, ses yeux féroces ou ses mains d’assassin aux pouces énormes.
– Il me fait peur, dit Hortense ; il est terrifiant de réalité.
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– Parce qu’il joue pour son propre compte, fit Rénine. Vous comprenez bien que, dans l’intervalle des trois ou quatre mois qui semblent séparer les époques où les deux films furent tournés, son amour a fait des progrès, et, pour lui, ce n’est pas la princesse qui vient, mais Rose-Andrée.
L’homme s’accroupit. La victime approchait, allègre et sans méfiance. Elle passa, entendit du bruit, s’arrêta, et regarda d’un air souriant qui devint attentif, puis inquiet, puis de plus en plus anxieux. Le bûcheron avait écarté les branches et traversait le massif.
Ils se trouvaient ainsi l’un en face de l’autre.
Il ouvrit les bras comme pour la saisir. Elle voulut crier, appeler an secours, mais elle suffoquait, et les bras se refermèrent sur elle sans qu’elle pût opposer la moindre résistance. Alors il la chargea sur son épaule et se mit à galoper.
– Êtes-vous convaincue ? murmura Rénine. Croyez-vous que cet acteur de vingtième ordre aurait eu cette puissance et cette énergie s’il s’agissait d’une autre femme que Rose-Andrée ?
Le bûcheron, cependant, arrivait au bord d’un large fleuve, près d’une vieille barque échouée dans la vase. Il y coucha le corps inerte de Rose-Andrée, défit l’amarre et se mit à remonter le fleuve en suivant la rive.
Plus tard on le vit atterrir, puis franchir la lisière d’une forêt et s’enfoncer parmi de grands arbres et des amoncellements de roches. Ayant déposé la princesse, il déblaya l’entrée d’une caverne, où le jour se glissait par une fente oblique.
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Une série de projections montra l’affolement du mari, les recherches, la découverte de petites branches cassées par la Princesse Heureuse et qui indiquaient la route suivie.
Puis ce fut le dénouement, la lutte effroyable entre l’homme et la femme et, au moment où la femme, vaincue, à bout de forces, est renversée, l’irruption brusque du mari et le coup de feu qui abat la bête fauve…
Il était quatre heures, lorsqu’ils sortirent du cinéma.
Rénine, que son automobile attendait, fit signe au chauffeur de le suivre. Ils marchèrent tous deux par les boulevards et la rue de la Paix, et Rénine, après un long silence dont la jeune femme s’inquiétait malgré elle, lui demanda :
– Vous aimez votre sœur ?
– Oui, beaucoup.
– Cependant vous êtes fâchées ?
– Je l’étais du temps de mon mari. Rose est une femme assez coquette avec les hommes. J’ai été jalouse, et vraiment sans motif. Mais pourquoi cette question ?
– Je ne sais pas… ce film me poursuit, et l’expression de cet homme était si étrange !
Elle lui prit le bras et vivement :
– Enfin, quoi, parlez ! Que supposez-vous ?
– Ce que je suppose ? Tout et rien. Mais je ne puis m’empêcher de croire que votre sœur ait été en danger.
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– Simple hypothèse.
– Oui, mais une hypothèse fondée sur des faits qui m’impressionnent. À mon avis, la scène de l’enlèvement représente, non pas l’agression de l’homme des bois contre la Princesse Heureuse, mais une attaque violente et forcenée d’un interprète contre la femme qu’il convoite. Certes, cela s’est passé dans les limites imposées par le rôle, et personne n’y a vu que du feu, personne, sauf peut-être Rose-Andrée. Mais moi, j’ai surpris des éclairs de passion qui ne laissent aucun doute, des regards où il y avait de l’envie, et même la volonté du meurtre, des mains contractées, toutes prêtes à étrangler, vingt détails enfin qui me prouvent qu’à cette époque-là l’instinct de cet homme le poussait à tuer cette femme qui ne pouvait lui appartenir.
– Soit, à cette époque, peut-être, dit Hortense. Mais la menace est conjurée puisque des mois se sont écoulés.
– Évidemment… évidemment… mais tout de même, je veux me renseigner.
– Près de qui ?
– Auprès de la Société Mondiale qui a tourné le film. Tenez, voici les bureaux de la Société. Voulez-vous monter dans l’automobile et attendre quelques minutes ?
Il appela Clément, son chauffeur, et s’éloigna.
Au fond, Hortense demeurait sceptique. Toutes ces manifestations d’amour, dont elle ne niait ni l’ardeur, ni la sauvagerie, lui avaient semblé le jeu rationnel d’un bon interprète. Elle n’avait rien saisi de tout le drame redoutable
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que Rénine prétendait avoir deviné, et se demandait s’il ne péchait pas par excès d’imagination.
– Eh bien ! lui dit-elle, non sans ironie, quand il revint, où en êtes vous ? Du mystère ? Des coups de théâtre ?
– Suffisamment, fit-il d’un air soucieux.
Elle se troubla aussitôt.
– Que dites-vous ?
Il raconta, d’un trait :
– Cet homme s’appelle Dalbrèque. C’est un être assez bizarre, renfermé, taciturne, et qui se tenait toujours à l’écart de ses camarades. On ne s’est jamais aperçu qu’il fût particulièrement empressé auprès de votre sœur. Cependant, son interprétation, à la fin du second épisode, parut si remarquable qu’on l’engagea pour un nouveau film. Il tourna donc en ces derniers temps. Il tourna aux environs de Paris. On était content de lui, lorsque soudain un événement insolite se produisit. Le vendredi 18 septembre, au matin, il crocheta le garage de la Société Mondiale et fila dans une superbe limousine, après avoir raflé la somme de 25,000 francs. On porta plainte, et la limousine fut retrouvée, le dimanche, aux environs de Dreux.
Hortense qui écoutait, un peu pâle, insinua :
– Jusqu’ici… aucun rapport…
– Si. Je me suis enquis de ce qu’était devenue Rose-Andrée.
Votre sœur a voyagé cet été, puis elle est restée une quinzaine
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dans le département de l’Eure où elle possède une propriété, précisément la chaumière où l’on a tourné La Princesse Heureuse. Appelée en Amérique par un engagement, elle est revenue à Paris, a fait enregistrer ses bagages à la gare Saint-Lazare et s’en est allée vendredi le 18 septembre avec l’intention de coucher au Havre et de prendre le bateau du samedi.
– Vendredi le 18… balbutia Hortense… le même jour que cet homme… Il l’aura enlevée.
– Nous allons le savoir, dit Rénine. Clément, à la Compagnie Transatlantique.
Cette fois, Hortense l’accompagna dans les bureaux et s’informa elle-même près de la direction.
Les recherches aboutirent rapidement.
Une cabine avait été retenue par Rose-Andrée sur le paquebot La Provence. Mais le paquebot était parti sans que la passagère se fût présentée. Le lendemain seulement, on recevait au Havre un télégramme, signé Rose-Andrée, annonçant un retard et demandant que l’on gardât les bagages en consigne. Le télégramme venait de Dreux.
Hortense sortit en chancelant. Il ne semblait pas possible que l’on pût expliquer toutes ces coïncidences autrement que par un attentat. Les événements se groupaient selon l’intuition profonde de Rénine.
Prostrée dans l’automobile, elle l’entendit qui donnait comme adresse la préfecture de police. Ils traversèrent le centre de Paris. Puis elle resta seule sur un quai quelques instants.
– Venez, dit-il en ouvrant la portière.
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– Du nouveau
? On vous a reçu
? demanda-t-elle
anxieusement.
– Je n’ai pas cherché à être reçu. Je voulais seulement me mettre en rapport avec l’inspecteur Morisseau, celui qui me fut envoyé l’autre jour, dans l’affaire Dutreuil. Si l’on sait quelque chose, nous le saurons par lui.
– Eh bien ?
– À cette heure-ci, il est dans un petit café, que vous voyez là-bas sur la place.
Ils y entrèrent et s’assirent devant une table isolée où l’inspecteur principal lisait son journal. Tout de suite, il les reconnut. Rénine lui serra la main, et, sans préambule :
– Je vous apporte une affaire intéressante, brigadier, et qui peut vous mettre en relief. Peut-être d’ailleurs êtes-vous au courant ?…
– Quelle affaire ?
– Dalbrèque.
Morisseau parut surpris. Il hésita, et d’un ton prudent :
– Oui, je sais… les journaux ont parlé de ça… vol d’automobile… 25,000 francs barbotés… Les journaux parleront aussi demain d’une découverte que nous venons de faire à la Sûreté, à savoir que Dalbrèque serait l’auteur d’un assassinat qui fit beaucoup de bruit l’an dernier, celui du bijoutier Bourguet.
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– Il s’agit d’autre chose, affirma Rénine.
– De quoi donc ?
– D’un enlèvement commis par lui, dans la journée du samedi 19 septembre.
– Ah ! vous savez ?
– Je sais.
– En ce cas, déclara l’inspecteur qui se décida, allons-y.
Samedi le 19 septembre, en effet, en pleine rue, en plein jour, une dame qui faisait des emplettes fut enlevée par trois bandits dont l’automobile s’enfuit à toute allure. Les journaux ont rapporté l’incident, mais sans donner le nom de la victime ni des agresseurs, et cela pour cette bonne raison, c’est qu’on ne savait rien. C’est seulement hier que, envoyé au Havre avec quelques hommes, j’ai réussi à identifier un des bandits. Le vol des 25,000 francs, le vol de l’auto, l’enlèvement de la jeune femme, même origine. Un seul coupable : Dalbrèque. Quant à la jeune femme, aucun renseignement. Toutes nos recherches ont été vaines.
Hortense n’avait pas interrompu le récit de l’inspecteur. Elle était bouleversée. Quand il eut fini, elle soupira :
– C’est effrayant… la malheureuse est perdue… il n’y a aucun espoir… S’adressant à Morisseau, Rénine expliqua :
– La victime est la sœur, ou plus exactement la demi-sœur de madame… C’est une interprète de cinéma très connue, Rose-Andrée…
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Et, en quelques mots, il raconta les soupçons qu’il avait eus en voyant le film de La Princesse Heureuse et l’enquête qu’il poursuivait personnellement.
Il y eut un long silence autour de la petite table.
L’inspecteur principal, cette fois encore, confondu par l’ingéniosité de Rénine, attendait ses paroles. Hortense l’implorait du regard, comme s’il pouvait aller du premier coup jusqu’au fond du mystère.
Il demanda à Morisseau :
– C’est bien trois hommes qu’il y avait à bord de l’auto ?
– Oui.
– Trois également à Dreux ?
– Non. À Dreux, on n’a relevé les traces que de deux hommes.
– Dont Dalbrèque ?
– Je ne crois pas. Aucun des signalements ne correspond au sien.
Il réfléchit encore quelques instants, puis, déplia sur la table une grande carte routière.
Un nouveau silence. Après quoi, il dit à l’inspecteur :
– Vous avez laissé vos camarades au Havre ?
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– Oui, deux inspecteurs.
– Pouvez-vous leur téléphoner ce soir ?
– Oui.
– Et demander deux autres inspecteurs à la Sûreté ?
– Oui.
– Eh bien rendez-vous demain à midi.
– Où ?
– Ici.
Et du doigt, il appuya sur un point de la carte, qui était marqué « Le chêne à la cuve », et qui se trouvait en pleine forêt de Brotonne, dans le département de l’Eure.
– Ici, répéta-t-il. C’est ici que le soir de l’enlèvement, Dalbrèque a cherché un refuge. À demain, monsieur Morisseau, soyez exact au rendez-vous. Cinq hommes, ce n’est pas de trop pour capturer une bête de cette taille.
L’inspecteur n’avait pas bronché. Ce diable d’individu le stupéfiait. Il paya sa consommation, se leva, fit machinalement le salut militaire et sortit en marmottant :
– On y sera, monsieur.
Le lendemain, à huit heures, Hortense et Rénine quittaient Paris dans une vaste limousine que conduisait Clément. Le voyage fut silencieux. Hortense, malgré sa foi dans le pouvoir
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extraordinaire de Rénine, avait passé une nuit mauvaise et songeait avec angoisse au dénouement de l’aventure.
On approchait. Elle lui dit :
– Quelle preuve avez-vous qu’il l’ait conduite dans cette forêt ?
De nouveau il déploya la carte sur ses genoux et il fit voir à Hortense que, si l’on trace une ligne du Havre, ou plutôt de Quillebeuf (où l’on traverse la Seine) jusqu’à Dreux (où l’auto fut retrouvée) cette ligne touche aux lisières occidentales de la forêt de Brotonne.
– Or, ajouta-t-il, c’est dans la forêt de Brotonne, d’après ce que l’on m’a dit à la Société Mondiale, que fut tournée La Princesse Heureuse. Et la question qui se pose est celle-ci : maître de Rose-Andrée, Dalbrèque, en passant le samedi à proximité de la forêt, n’a-t-il pas eu l’idée d’y cacher sa proie, tandis que les deux complices continuaient sur Dreux et rentraient à Paris ? La grotte est là, toute proche. Comment ne pas y aller ? N’est-ce pas en courant vers cette grotte, quelques mois auparavant, qu’il tenait dans ses bras, contre lui, à portée de ses lèvres, la femme qu’il aimait et qu’il vient de conquérir ?
Pour lui, logiquement, fatalement, l’aventure recommence.
Mais, cette fois, en pleine réalité… Rose-Andrée est captive. Pas de secours possible. La forêt est immense et déserte. Cette nuit-là, ou l’une des nuits suivantes, il faut que Rose-Andrée s’abandonne…
Hortense frissonna.
– Ou qu’elle meure. Ah ! Rénine, nous arrivons trop tard.
– Pourquoi ?
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– Pensez donc ! trois semaines… Vous ne supposez pas qu’il la tienne enfermée là depuis tant de temps !
– Certes non, l’endroit que l’on m’a indiqué se trouve à un croisement de routes et la retraite n’est pas sûre. Mais nous y découvrirons sûrement quelque indice.
Ils déjeunèrent en route, un peu avant midi, et pénétrèrent dans les hautes futaies de Brotonne, antique et vaste forêt toute pleine de souvenirs romains et de vestiges du Moyen Age.
Rénine, qui l’avait souvent parcourue, dirigea l’auto vers un chêne célèbre à dix lieues à la ronde, dont les branches, en s’évasant, formaient une large cuve. L’auto s’arrêta au tournant qui précède et ils allèrent à pied jusqu’à l’arbre. Morisseau les attendait en compagnie de quatre gaillards solides.
– Venez, leur dit Rénine, la grotte est à côté, parmi les broussailles.
Ils la trouvèrent aisément. D’énormes roches surplombaient une entrée basse où l’on se glissait par un étroit sentier entre des fourrés épais.
Il y entra et fouilla de sa lampe électrique les recoins d’une petite caverne aux parois encombrées de signatures et de dessins.
– Rien à l’intérieur, dit-il à Hortense et à Morisseau. Mais voici la preuve que je cherchais. Si le souvenir du film a vraiment ramené Dalbrèque vers la grotte de la Princesse Heureuse, nous devons penser qu’il en fut de même pour Rose-Andrée. Or, la Princesse Heureuse, dans le film, avait cassé les bouts de branches durant tout le trajet. Et voici justement, à
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droite de cet orifice, des branches qui ont été récemment brisées.
– Soit, dit Hortense. Je vous accorde qu’il y a là une preuve possible de leur passage, mais elle date de trois semaines, et depuis…
– Depuis, votre sœur est enfermée dans quelque trou plus isolé.
– Ou bien morte et ensevelie sous un monceau de feuilles…
– Non, non, dit Rénine, en frappant du pied, il n’est pas croyable que cet homme ait fait tout ce qu’il a fait pour arriver à un meurtre stupide. Il aura patienté. Il aura voulu prendre sa victime par les menaces, par la faim…
– Alors ?
– Cherchons.
– Comment ?
– Pour sortir de ce labyrinthe, nous avons un fil conducteur qui est l’intrigue même de La Princesse Heureuse. Suivons-le, en remontant de proche en proche, jusqu’au début. Dans le drame, l’homme des bois, pour amener la Princesse ici, a traversé la forêt après avoir ramé le long du fleuve. La Seine est à un kilomètre de distance. Descendons vers la Seine.
Il repartit. Il avançait sans hésitation, l’œil aux aguets, comme un bon chien de chasse que son flair guide sûrement.
Suivis de loin par l’auto, ils gagnèrent un groupe de maisons, au
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bord de l’eau. Rénine alla droit à la maison du passeur et le questionna.
Dialogue rapide. Trois semaines auparavant, un lundi matin, cet homme avait constaté la disparition d’une de ses barques. Cette barque, il devait la retrouver dans la vase, une demi-lieue plus bas.
– Non loin d’une chaumière où l’on a fait du cinéma, cet été ? demanda Rénine.
– Oui.
– Et c’est là où nous sommes qu’on avait débarqué une femme enlevée ?
– Oui, la Princesse Heureuse ou plutôt Mme Rose-Andrée à qui appartient ce qu’on appelle le Clos-Joli.
– La maison est ouverte en ce moment ?
– Non. La dame en est partie, il y a un mois, après avoir tout fermé.
– Pas de gardien ?
– Personne.
Rénine se retourna et dit à Hortense :
– Aucun doute. C’est la prison qu’il a choisie.
La chasse recommença. Ils suivirent tout le chemin de halage, le long de la Seine. Ils marchaient sans bruit sur le gazon
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des bas-côtés. Le chemin rejoignait la grande route, et il y avait des bois taillis, au sortir desquels ils aperçurent du haut d’un tertre le Clos-Joli, tout entouré de haies. Hortense et Rénine reconnurent la chaumière de la Princesse Heureuse. Les fenêtres étaient barricadées de volets et les sentiers déjà tapissés d’herbe.
Ils demeurèrent là plus d’une heure, blottis dans des fourrés. Le brigadier s’impatientait ; la jeune femme avait perdu confiance et ne croyait pas que le Clos-Joli pût servir de prison à sa sœur. Mais Rénine s’obstinait.
– Elle est là, vous dis-je. C’est mathématique. Il est impossible que Dalbrèque n’ait pas choisi cet endroit pour l’y tenir captive. Il espère ainsi, dans un milieu qu’elle connaît, la rendre plus docile.
Enfin, vis-à-vis d’eux, de l’autre côté du Clos, un pas se fit entendre, lent et assourdi. Une silhouette déboucha sur la route.
À cette distance, on ne pouvait voir le visage. Mais la marche pesante, l’allure étaient bien celles de l’homme que Rénine et Hortense avaient vu sur le film.
Ainsi, en vingt-quatre heures, sur les vagues indications que peut donner l’attitude d’un interprète, Serge Rénine aboutissait, par un simple raisonnement de psychologie, au cœur même du drame. Ce que le film avait suggéré, le film l’avait imposé à Dalbrèque. Dalbrèque avait agi dans la vie réelle comme dans la vie imaginaire du cinéma, et Rénine, remontant pas à pas le chemin que Dalbrèque remontait lui-même sous l’influence du film, arrivait au lieu même où l’homme des bois tenait emprisonnée la Princesse Heureuse.
Dalbrèque semblait vêtu comme un chemineau, de vêtements rapiécés et de loques. Il portait une besace d’où
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émergeaient le col d’une bouteille et l’extrémité d’une baguette de pain. Sur l’épaule, une hache de bûcheron.
Il trouva ouvert le cadenas de la barrière, pénétra dans le verger, et bientôt fut dissimulé par une ligne d’arbustes qui le conduisit vers l’autre façade de la maison.
Rénine saisit par le bras Morisseau qui voulait s’élancer.
– Mais pourquoi ? demanda Hortense. Il ne faut pas laisser entrer ce bandit… sans quoi…
– Et s’il a des complices ? Si l’éveil est donné ?
– Tant pis. Avant tout, sauvons ma sœur.
– Et si nous arrivons trop tard pour la défendre ? Dans sa rage, il peut la tuer d’un coup de hache.
Ils attendirent. Une heure encore s’écoula. L’inaction les irritait. Hortense pleurait par moments. Mais Rénine tint bon, et personne n’osait lui désobéir.
Le jour baissa. Déjà les premières ombres du crépuscule s’étendaient sur les pommiers, lorsque, soudain, la porte de la façade qu’ils apercevaient fut ouverte, des clameurs d’épouvante et de triomphe jaillirent, et un couple bondit, couple enlacé où l’on discernait cependant les jambes de l’homme et le corps de la femme qu’il portait dans ses bras, au travers de sa poitrine.
– Lui !… lui et Rose !… balbutia Hortense bouleversée… Ah Rénine, sauvez-la…
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Dalbrèque se mit à courir parmi les arbres, comme un fou, riant et criant. Il faisait, malgré son fardeau, des sauts énormes, ce qui lui donnait un air de bête fantastique, ivre de joie et de carnage. L’une de ses mains, libérée, brandit la hache dont l’éclair étincela… Rose hurlait de terreur. Il traversa le verger en tous sens, galopa le long de la haie puis s’arrêta tout à coup devant un puits et, raidissant les bras, le buste penché, comme s’il voulait la précipiter dans l’abîme.
La minute fut affreuse. Allait-il se résoudre à accomplir l’acte effroyable ? Mais ce n’était là, sans doute, qu’une menace dont l’horreur devait induire la jeune femme à l’obéissance, car il repartit subitement, revint en ligne droite vers la porte principale, et s’engouffra dans le vestibule. Un bruit de verrou.
La porte fut close.
Chose inexplicable, Rénine n’avait pas bougé. De ses deux bras, il barrait la route aux inspecteurs, tandis qu’Hortense, cramponnée à ses vêtements, le suppliait :
– Sauvez-la… C’est un fou… Il va la tuer… je vous en prie…
Mais, à ce moment, il y eut comme une nouvelle offensive de l’homme contre sa victime. Il apparut à une lucarne qui trouait le pignon entre les ailes de chaume du grand toit, et il recommença son atroce manœuvre, suspendant Rose-Andrée dans le vide et la balançant ainsi qu’une proie qu’on va jeter dans l’espace.
Ne put-il se décider ? Ou n’était-ce vraiment qu’une menace ? Jugeât-il Rose suffisamment domptée ? Il rentra.
Cette fois Hortense eut gain de cause. Ses mains glacées pressaient la main de Rénine, et il la sentit qui tremblait désespérément.
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– Oh ! je vous en prie… je vous en prie… qu’attendez-vous ?
Il céda :
– Oui, dit-il, allons-y. Mais pas trop de hâte. Il faut réfléchir.
– Réfléchir ! Mais Rose… Rose qu’il va tuer !… Vous avez vu la hache ?… C’est un fou… Il va la tuer.
– Nous avons le temps, affirma-t-il… je réponds de tout.
Hortense dut s’appuyer sur lui, car elle n’avait pas la force de marcher. Ils descendirent ainsi du tertre, et choisissant un endroit que dissimulaient les frondaisons des arbres, il aida la jeune femme à franchir la haie. D’ailleurs, l’obscurité naissante n’eût pas permis qu’on les aperçût.
Sans un mot, il fit le tour du verger, et ils arrivèrent ainsi derrière la maison. C’était par là que Dalbrèque était entré la première fois. En effet, ils virent une petite porte de service qui devait être celle de la cuisine.
Un coup d’épaule, dit-il aux inspecteurs, et vous pourrez vous introduire quand le moment sera venu.
– Le moment est venu, grogna Morisseau, qui déplorait tous ces retards.
Pas encore. Je veux d’abord me rendre compte de ce qui se passe sur l’autre façade. Quand je sifflerai, jetez bas brusquement ces planches, et sus à l’homme, le revolver au
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poing. Mais pas avant, n’est-ce pas ? Sans quoi nous risquons gros…
– Et s’il se débat ? C’est une brute forcenée.
– Tirez-lui dans les jambes. Et surtout qu’on le prenne vivant. Vous êtes cinq, que diable !
Il entraîna Hortense qu’il ranima en quelques paroles :
– Vite !… Il n’est que temps d’agir. Ayez pleine confiance en moi.
Elle soupira :
– Je ne comprends pas… je ne comprends pas.
– Moi non plus, dit Rénine. Il y a dans tout cela quelque chose qui me déconcerte. Mais j’en comprends assez pour craindre l’irréparable.
– L’irréparable, dit-elle, c’est le meurtre de Rose.
– Non, déclara-t-il, c’est l’action de la justice. Et c’est pourquoi je veux prendre les devants.
Ils contournèrent la maison, en se cognant dans les massifs d’arbustes. Puis Rénine s’arrêta devant une des fenêtres du rez-de-chaussée…
– Écoutez, dit-il, on parle… Cela vient de la pièce qui est là.
Ce bruit de voix laissait supposer qu’il devait y avoir quelque lumière pour éclairer celui ou ceux qui parlaient. Il
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chercha, écarta les plantes dont la végétation tardive masquait les volets clos, et vit qu’une lueur filtrait entre deux de ces volets qui étaient mal joints.
Il put passer la lame de son couteau qu’il fit glisser doucement, et avec lequel il souleva un loquet intérieur. Les volets s’ouvrirent. De lourds rideaux d’étoffe s’appliquaient contre la fenêtre, mais en s’écartant dans le haut.
– Vous allez monter sur le rebord ? chuchota Hortense.
– Oui, et couper un carreau. S’il y a urgence, je braque mon revolver sur l’individu, et vous donnerez un coup de sifflet pour que l’attaque ait lieu par là-bas. Tenez, voici le sifflet.
Il monta avec beaucoup de précaution et se dressa peu à peu contre la fenêtre jusqu’à l’endroit où les rideaux étaient écartés.
D’une main il engagea son revolver dans l’échancrure de son gilet. De l’autre, il tenait une pointe de diamant.
– Vous la voyez ? souffla Hortense.
Il colla son front à la vitre, et aussitôt il lui échappa une exclamation étouffée.
– Ah ! dit-il, est-ce croyable ?
– Tirez ! Tirez ! exigea Hortense.
– Mais non…
Alors je dois siffler ?
– Non… non… au contraire…
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Toute tremblante, elle mit un genou sur le rebord, Rénine la hissa contre lui et s’effaça pour qu’elle pût voir également.
– Regardez.
Elle appuya son visage.
– Ah ! fit-elle à son tour avec stupeur.
– Hein ! qu’en dites-vous ? Je soupçonnais bien quelque chose, mais pas ça !
Deux lampes sans abat-jour et vingt bougies peut-être illuminaient un salon luxueux, entouré de divans et orné de tapis orientaux. Sur un de ces divans, Rose-Andrée était à moitié couchée, vêtue d’une robe en tissu de métal qu’elle portait dans le film de La Princesse Heureuse, ses belles épaules nues, sa chevelure tressée de bijoux et de perles.
Dalbrèque était à ses pieds, à genoux sur un coussin. Habillé d’une culotte de chasse et d’un maillot, il la contemplait avec extase. Rose souriait, heureuse, et caressait les cheveux de l’homme. Deux fois elle se pencha sur lui, et lui baisa d’abord le front, puis la bouche longuement, tandis que ses yeux, éperdus de volupté, palpitaient.
Scène passionnée ! Unis par le regard, par les lèvres, par leurs mains frissonnantes, par tout leur jeune désir, ces deux êtres s’aimaient évidemment d’un amour exclusif et violent. On sentait que, dans la solitude et la paix de cette chaumière, rien ne comptait plus pour eux que leurs baisers et leurs caresses.
Hortense ne pouvait détacher ses yeux de ce spectacle imprévu. Était-ce là cet homme et cette femme dont l’un,
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quelques minutes auparavant, emportait l’autre dans une sorte de danse macabre qui semblait tourner autour de la mort ?
Était-ce vraiment sa sœur ? Elle ne la reconnaissait pas. Elle voyait une autre femme, animée d’une beauté nouvelle et transfigurée par un sentiment dont Hortense devinait, en frémissant, toute la force et toute l’ardeur.
– Mon Dieu, murmura-t-elle, comme elle l’aime ! Et un pareil individu, est-ce possible ?
– Il faut la prévenir, dit Rénine et se concerter avec elle…
– Oui, oui, fit Hortense, à aucun prix il ne faut qu’elle soit mêlée au scandale, à l’arrestation… Qu’elle s’en aille Qu’on ne sache rien de tout cela…
Par malheur, Hortense se trouvait dans un tel état de surexcitation qu’elle agit avec trop de hâte. Au lieu de cogner doucement à la vitre, elle heurta la fenêtre en frappant sur le bois à coups de poing. Effrayés, les deux amoureux se levèrent, les yeux fixes, l’oreille tendue. Aussitôt Rénine voulut couper un carreau afin de leur jeter quelques mots d’explication. Mais il n’en eut pas le temps. Rose-Andrée qui sans doute, savait son amant en péril et recherché par la police, le poussa vers la porte d’un effort désespéré.
Dalbrèque obéit. L’intention de Rose était certainement de le contraindre à fuir en utilisant l’issue de la cuisine. Ils disparurent.
Rénine vit clairement ce qui allait se passer. Le fugitif tomberait dans l’embuscade que lui-même, Rénine, avait préparée. Il y aurait bataille, mort d’homme peut-être…
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Il sauta à terre et fit en courant le tour de la maison. Mais le trajet était long, le chemin obscur et encombré. D’autre part, les événements s’enchaînèrent plus vite qu’il ne le supposait.
Quand il déboucha sur l’autre façade, un coup de feu retentit, suivi d’un cri de douleur.
Au seuil de la cuisine, à la lueur de deux lampes de poche, Rénine trouva Dalbrèque étendu, maintenu par trois policiers, et gémissant. Il avait la jambe cassée.
Dans la pièce, Rose-Andrée, titubant, les mains en avant, le visage convulsé, bégayait des mots que l’on n’entendait point.
Hortense l’attira contre elle et lui dit à l’oreille :
– C’est moi… ta sœur… je voulais te sauver… Tu me reconnais ?
Rose semblait ne pas comprendre. Ses yeux étaient hagards.
Elle marcha, d’un pas saccadé, vers les inspecteurs et commença :
– C’est abominable… L’homme qui est là n’a rien fait qui…
Rénine n’hésita pas. Agissant avec elle comme avec une malade qui n’a plus sa raison, il la saisit entre ses bras et, suivi d’Hortense, qui refermait les portes, la ramena dans le salon.
Elle se débattait furieusement, et protestait d’une voix haletante :
– C’est un crime… On n’a pas le droit… Pourquoi l’arrêter ?
Oui, j’ai lu… le meurtre du bijoutier Bourguet… j’ai lu cela ce
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matin dans le journal, mais c’est un mensonge. Il peut le prouver.
Rénine la déposa sur le divan, et avec fermeté :
– Je vous en prie, du calme. Ne dites rien qui puisse vous compromettre… Que voulez-vous ! cet homme a tout de même volé… l’automobile… puis les 25,000 francs…
– Mon départ pour l’Amérique l’avait affolé. Mais l’auto a été retrouvée… L’argent sera rendu… il n’y a pas touché. Non, non, on n’a pas le droit… J’étais ici de mon plein gré. Je l’aime…
je l’aime plus que tout… comme on n’aime qu’une fois dans sa vie… Je l’aime… je l’aime.
La malheureuse n’avait plus de force. Elle parlait comme dans un rêve, affirmait son amour d’une voix qui s’éteignait. À
la fin, épuisée, elle eut un brusque sursaut et se renversa. Elle était évanouie.
Une heure plus tard, étendu sur le lit d’une chambre, Dalbrèque, les poignets solidement attachés, roulait des yeux féroces. Un médecin des environs, ramené par l’auto de Rénine, avait bandé la jambe et prescrit le repos le plus complet jusqu’au lendemain. Morisseau et ses hommes montaient la garde.
Quant à Rénine, il allait et venait à travers la pièce, les mains au dos. Il avait l’air fort gai, et, de temps en temps, observait les deux sœurs en souriant, comme s’il eût trouvé charmant le tableau qu’elles offraient à ses yeux d’artiste.
– Qu’y a-t-il donc ? lui demanda Hortense, lorsqu’elle s’aperçut de son allégresse insolite et qu’elle se fut à moitié tournée vers lui.
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Il se frotta les mains et prononça :
– C’est drôle.
– Qu’est-ce qui vous paraît drôle ? dit Hortense d’un ton de reproche.
– Eh mon Dieu, la situation. Rose-Andrée libre, filant le parfait amour, et avec qui, Seigneur ? Avec l’homme des bois, un homme des bois domestiqué, pommadé, moulé dans un maillot, et qu’elle baise à bouche que veux-tu… tandis que nous la cherchions au fond d’une grotte ou d’un sépulcre.
« Ah certes, elle a connu les affres de la captivité, et j’affirme que, la première nuit, elle fut jetée, à moitié morte, dans la caverne. Seulement, voilà, le lendemain, elle était vivante ! Une seule nuit avait suffi pour qu’elle s’apprivoisât, la mâtine, et pour que Dalbrèque lui parût aussi beau que le Prince Charmant. Une seule nuit ! … et qui leur donne à tous deux l’impression si nette qu’ils sont faits l’un pour l’autre, qu’ils décident de ne plus se quitter et que, d’un commun accord, ils cherchent un refuge à l’abri du monde. Où ? Ici, parbleu ! Qui donc irait relancer Rose-Andrée jusqu’au Clos-Joli ? Mais ce n’est pas suffisant. Il faut davantage aux deux amoureux. Une lune de miel de quelques semaines ? Allons donc ! C’est toute leur vie qu’ils se consacreront l’un à l’autre. Comment ? Mais en suivant la route charmante et pittoresque sur laquelle ils se sont déjà engagés, c’est-à-dire en «
tournant
» de nouvelles
créations ! Dalbrèque n’a-t-il pas réussi dans La Princesse Heureuse, au-delà de toute espérance ? L’avenir, mais le voici !
Los Angeles ! Les États-Unis Fortune et liberté … Pas une minute à perdre. Tout de suite au travail ! Et c’est ainsi que nous, spectateurs épouvantés, nous les avons surpris, tout à l’heure, en pleine répétition, jouant un drame de folie et de
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meurtre. Je vous avouerai, pour être franc, qu’à ce moment, j’ai eu quelques soupçons de la vérité. Épisode de cinéma, me suis-je dit. Mais quant à deviner l’intrigue amoureuse du Clos-Joli, ah cela, j’en étais à cent lieues. Que voulez vous ! sur l’écran, de même qu’au théâtre, les princesses heureuses résistent ou se tuent. Comment supposer que celle-ci avait préféré le déshonneur à la mort ?
Décidément, l’aventure divertissait Rénine, et il reprit :
– Non, non, sacrebleu, ce n’est pas de cette façon que les choses se passent dans les films Et c’est cela qui m’a fait faire fausse route. Depuis le début, je déroulais le film de La Princesse Heureuse, et je marchais en mettant mes pas dans les empreintes toutes faites. La Princesse Heureuse avait agi ainsi.
L’homme des bois s’était comporté de cette manière… Donc, comme tout recommence, suivons-les. Eh bien ! pas du tout.
Contrairement à toutes les règles, voilà que Rose-Andrée prend le mauvais chemin, et voilà qu’en l’espace de quelques heures, la victime se transforme en la plus amoureuse des princesses Ah !
sacré Dalbrèque, tu nous as bien roulés. Car enfin quoi, quand on nous montre au cinéma une brute, une espèce de sauvage à longs poils et à face de gorille, nous avons le droit d’imaginer que, dans la vie, c’est quelque brute formidable. Allons donc !
C’est un don Juan. Farceur, va !
De nouveau Rénine se frotta les mains. Mais il ne continua pas, car il s’aperçut qu’Hortense ne l’écoutait plus. Rose s’éveillait de sa torpeur. La jeune femme l’entoura de ses bras en murmurant :
– Rose… Rose… c’est moi… Ne crains plus rien.
Elle se mit à lui parler tout bas et à la bercer affectueusement contre elle. Mais Rose peu à peu, et tout en
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écoutant sa sœur, reprenait sa figure de souffrance et demeurait immobile et lointaine, assise sur le divan, le buste rigide et les lèvres serrées.
Rénine eut l’impression qu’il ne fallait pas heurter cette douleur et qu’aucun raisonnement ne pourrait prévaloir contre la décision réfléchie de Rose-Andrée.
Il s’approcha et lui dit doucement :
– Je vous approuve, madame. Votre devoir, quoi qu’il puisse advenir, est de défendre celui que vous aimez et de prouver son innocence. Mais rien ne presse, et j’estime que, dans son intérêt, il vaut mieux différer de quelques heures et laisser croire encore que vous étiez sa victime. Demain matin, si vous n’avez pas changé d’avis, c’est moi-même qui vous conseillerai d’agir. Jusque-là, montez dans votre chambre avec votre sœur, préparez-vous au départ, rangez vos papiers pour que l’enquête ne puisse rien révéler contre vous. Croyez-moi…
Ayez confiance.
Rénine insista longtemps encore et réussit à persuader la jeune femme. Elle promit d’attendre.
On s’installa donc pour passer la nuit au Clos-Joli. Il y avait des provisions suffisantes. Un des inspecteurs prépara le dîner.
Le soir, Hortense partagea la chambre de Rose. Rénine, Morisseau et deux inspecteurs couchèrent sur les divans du salon, tandis que les deux autres inspecteurs gardaient le blessé.
La nuit s’écoula sans incident.
Au matin, les gendarmes, prévenus la veille par Clément, arrivèrent de bonne heure. Il fut décidé que Dalbrèque serait
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transféré à l’infirmerie de la prison départementale. Rénine proposa son automobile que Clément amena devant la chaumière.
Les deux sœurs, ayant perçu des allées et venues, descendirent. Rose-Andrée avait l’expression dure de ceux qui veulent agir. Hortense la regardait anxieusement et observait l’air placide de Rénine.
Tout étant prêt, il n’y avait plus qu’à réveiller Dalbrèque et ses gardiens.
Morisseau s’y rendit lui-même. Mais il constata que les deux hommes étaient profondément endormis et qu’il n’y avait personne dans le lit. Dalbrèque s’était évadé.
Le coup de théâtre ne causa pas, sur le moment, une grande perturbation parmi les policiers et les gendarmes, tellement ils étaient sûrs que le fugitif, avec sa jambe cassée, serait vite repris. L’énigme de cette fuite, effectuée sans que les gardiens entendissent le moindre bruit, n’intrigua personne. Dalbrèque se cachait inévitablement dans le verger.
Tout de suite la battue s’organisa. Et le résultat faisait si peu de doute que Rose-Andrée, de nouveau bouleversée, se dirigea vers l’inspecteur principal.
– Taisez-vous, murmura Serge Rénine qui la surveillait.
Elle balbutia :
– On va le retrouver… l’abattre à coups de revolver.
– On ne le retrouvera pas, affirma Rénine.
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– Qu’en savez-vous ?
– C’est moi, avec l’aide de mon chauffeur, qui l’ai fait évader cette nuit. Un peu de poudre dans le café des inspecteurs, ils n’ont rien entendu.
Elle fut stupéfaite et objecta :
– Mais il est blessé, il agonise dans quelque coin.
– Non.
Hortense écoutait, sans comprendre davantage, mais rassurée et confiante en Rénine.
Il reprit à voix basse :
– Jurez-moi, madame, que dans deux mois, quand il sera guéri et que vous aurez éclairé la justice en son endroit, jurez-moi que vous partirez avec lui pour l’Amérique.
– Je vous le jure.
– Et que vous l’épouserez ?
– Je vous le jure.
– Alors, venez, et pas un mot, pas un geste d’étonnement.
Une seconde d’oubli et vous pouvez tout perdre.
Il appela Morisseau, qui commençait à se désespérer, et lui dit :
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– Monsieur l’Inspecteur principal, nous devons conduire madame à Paris et lui donner les soins nécessaires. En tout cas, quel que soit le résultat de vos recherches – et je ne doute pas qu’elles aboutissent soyez certain que vous n’aurez pas d’ennuis à cause de cette affaire. Ce soir même, j’irai à la préfecture où j’ai de bonnes relations.
Il offrit son bras à Rose-Andrée et la conduisit vers l’auto.
En marchant, il sentit qu’elle chancelait et qu’elle s’accrochait à lui.
– Ah, mon Dieu, il est sauvé… je le vois, murmura-t-elle.
Sur le siège, à la place de Clément, elle avait reconnu, très digne dans sa tenue de chauffeur, la visière basse, les yeux dissimulés par de grosses lunettes, elle avait reconnu son amant.
– Montez, dit Rénine.
Elle s’assit près de Dalbrèque. Rénine et Hortense prirent place dans le fond. L’inspecteur principal, le chapeau à la main, s’empressait autour de la voiture.
On partit. Mais deux kilomètres plus loin, en pleine forêt, il fallut s’arrêter. Dalbrèque, qui, au prix d’un effort surhumain, avait pu surmonter sa douleur, eut une défaillance. On l’étendit dans la voiture. Rénine se mit au volant, Hortense à son côté.
Avant Louviers, nouvel arrêt : on cueillait au passage le chauffeur Clément, qui cheminait vêtu de la défroque de Dalbrèque.
Puis il y eut des heures de silence. L’auto filait rapidement.
Hortense ne disait rien et n’avait même pas l’idée d’interroger Rénine sur les événements de la nuit précédente.
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Qu’importaient les détails de l’expédition et l’exacte façon dont il avait procédé pour escamoter Dalbrèque ! Cela n’intriguait pas Hortense. Elle ne songeait qu’à sa sœur, et elle était toute remuée par tant d’amour et tant d’ardeur passionnée !
Rénine dit simplement, en approchant de Paris :
– J’ai parlé cette nuit avec Dalbrèque. Il est certainement innocent de l’assassinat du bijoutier. C’est un brave et honnête homme tout différent de ce qu’il paraît ; un tendre, un dévoué, et qui est prêt à tout pour Rose-Andrée.
Et Rénine ajouta :
– Il a raison. Il faut tout faire pour celle que l’on aime. Il faut se sacrifier à elle, lui offrir tout ce qu’il y a de beau dans le monde, de la joie, du bonheur… et, si elle s’ennuie, de belles aventures qui la distraient, qui l’émeuvent et qui la font sourire… ou même pleurer.
Hortense frémit, les yeux un peu mouillés. Pour la première fois, il faisait allusion à l’aventure sentimentale qui les unissait par un lien, fragile jusqu’ici, mais auquel chacune des entreprises qu’ils poursuivaient ensemble dans l’angoisse et dans la fièvre donnait plus de force et plus de résistance. Déjà, près de cet homme extraordinaire, qui soumettait les événements à sa volonté et semblait jouer avec le destin de ceux qu’il combattait ou qu’il protégeait, elle se sentait faible et inquiète. Il lui faisait peur à la fois et l’attirait. Elle pensait à lui comme à son maître, quelquefois comme à un ennemi contre qui elle devait se défendre, mais le plus souvent comme à un ami troublant, plein de charme et de séduction…
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CHAPITRE 5
Le cas de Jean-Louis
Cela se passa comme le plus banal des faits divers, et avec une rapidité telle qu’Hortense en demeura confondue. Comme ils traversaient tous deux la Seine en se promenant, une silhouette de femme avait franchi le parapet du pont, et s’était précipitée dans le vide. De tous côtés, des cris, des clameurs, et puis, soudain, Hortense avait empoigné le bras de Rénine.
– Quoi ? Vous n’allez pas vous jeter !… Je vous défends…
La veste de son compagnon lui restait dans les mains.
Rénine sautait d’un bond, et puis… et puis elle n’avait plus rien vu. Trois minutes plus tard, entraînée par le flot de gens qui couraient, elle se trouvait au bord même du fleuve. Rénine montait les marches de l’escalier, portant une jeune femme dont les cheveux noirs se collaient autour d’une face livide.
– Elle n’est pas morte, affirmait-il… Vite, chez le pharmacien… des tractions de langue… aucun danger à craindre…
Il remettait la jeune femme à deux agents, écartait les badauds et les soi-disant journalistes qui lui demandaient son nom, et poussait dans un taxi Hortense toute secouée d’émotion.
– Ouf ! s’écriait-il, au bout d’un moment, encore une baignade ! Que voulez-vous, chère amie, c’est plus fort que moi.
Quand je vois un de mes semblables qui plonge, il faut que je plonge. Nul doute, j’ai parmi mes ancêtres un terre-neuve.
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Il rentra chez lui et se déshabilla. Hortense l’attendait dans l’auto. Il ordonna au chauffeur :
– Rue de Tilsitt.
– Où allons-nous ? demanda Hortense.
– Prendre des nouvelles de la jeune personne.
– Vous avez donc son adresse ?
– Oui, j’ai eu le temps de la lire sur son bracelet, ainsi que son nom, Geneviève Aymard. Alors, j’y vais. Oh ! pas pour recevoir la récompense due au terre-neuve ! Non. Simple curiosité. Curiosité absurde, d’ailleurs. J’ai sauvé une douzaine de jeunes noyées. Toujours le même motif : chagrins d’amour, et chaque fois l’amour le plus vulgaire. Vous allez voir ça, chère amie.
Lorsqu’ils arrivèrent dans la maison de la rue de Tilsitt, le docteur sortait de l’appartement où Mlle Aymard demeurait avec son père. La jeune fille, leur dit le domestique, se portait aussi bien que possible et dormait. Rénine se présenta comme le sauveur de Geneviève Aymard et fit passer sa carte au père, qui accourut les mains tendues et les larmes aux yeux.
C’était un homme âgé, faible d’aspect, et qui, tout de suite, sans attendre qu’on l’interrogeât, se mit à parler d’un ton de détresse impitoyable :
– C’est la seconde fois, monsieur ! La semaine dernière, elle a voulu s’empoisonner, la malheureuse enfant ! Moi, qui donnerais mon sang pour elle ! « Je ne veux plus vivre ! Je ne veux plus vivre ! » Voilà tout ce qu’elle trouve à répondre… Ah !
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j’ai très peur qu’elle recommence. Quelle horreur ! Se tuer, elle, ma pauvre Geneviève ! Et pourquoi, mon Dieu ! …
– Oui, pourquoi ? insinua Rénine. Un mariage rompu, sans doute ?
– Un mariage rompu, en effet ! … La chère enfant est tellement sensible ! …
Rénine l’interrompit. Du moment que le bonhomme s’engageait dans la voie des confidences, il ne fallait pas perdre son temps en paroles inutiles. Et, nettement, avec toute son autorité, il exigea :
– Procédons avec méthode, monsieur, voulez-vous ? Mlle Geneviève était fiancée ? …
M. Aymard ne se déroba point et répondit :
– Oui.
– Depuis quand ?
– Depuis le printemps. Nous avons connu Jean-Louis d’Ormival à Nice où nous passions les vacances de Pâques. Dès notre retour à Paris, ce jeune homme, qui habite ordinairement la campagne avec sa mère et avec sa tante, vint s’installer dans notre quartier, et les deux fiancés se virent chaque jour. Pour ma part, je vous l’avoue, Jean-Louis Vaubois ne m’était pas très sympathique.
– Pardon, fit remarquer Rénine, vous l’appeliez tout à l’heure Jean-Louis d’Ormival.
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– C’est également son nom.
– Il en a donc deux ?
– Je ne sais pas. Il y a là une énigme.
– Sous quel nom s’est-il présenté à vous ?
– Jean-Louis d’Ormival.
– Mais Jean-Louis Vaubois ?
– C’est ainsi qu’il fut présenté à ma fille par un monsieur qui le connaissait. Vaubois ou d’Ormival, d’ailleurs, n’importe.
Ma fille l’adorait, et il semblait l’aimer passionnément. Cet été, au bord de la mer, il ne la quitta pas. Et puis voilà que le mois dernier, alors que Jean-Louis était retourné chez lui pour s’entendre avec sa mère et sa tante, voilà que ma fille reçut cette lettre :
« Geneviève, trop d’obstacles s’opposent à notre bonheur. »
« J’y renonce avec un désespoir fou. Je vous aime plus que jamais. Adieu ! Pardonnez-moi. »
– Quelques jours plus tard, ma fille tentait une première fois de se suicider.
– Et pourquoi cette rupture ? Un autre amour ? Une ancienne liaison ?
– Non, monsieur, je ne crois pas. Mais il y a dans la vie de Jean-Louis – c’est la conviction profonde de Geneviève un mystère, ou plutôt une série de mystères qui l’entravent et le
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persécutent. Son visage est le plus tourmenté que j’aie jamais vu, et, dès la première heure, j’ai senti en lui un chagrin et une tristesse qui ont toujours persisté, même aux moments où il s’abandonnait à son amour avec le plus de confiance.
– Votre impression néanmoins a été confirmée par de petits détails, par des choses dont l’anomalie, précisément, vous a frappé ? Ainsi ce double nom… vous ne l’avez pas questionné à ce propos ?
– Si, deux fois. La première, il m’a répondu que c’était sa tante qui s’appelait Vaubois, et sa mère d’Ormival.
– Et la seconde ?
– Le contraire. Il a parlé de sa mère Vaubois et de sa tante d’Ormival. Je le lui ai fait remarquer. Il a rougi. Je n’ai pas insisté.
Il demeure loin de Paris ?
– Au fond de la Bretagne… Le manoir d’Elseven, à huit kilomètres de Carhaix.
Rénine médita durant quelques minutes. Puis, se décidant, il dit au vieillard :
– Je ne veux pas déranger Mlle Geneviève, mais répétez-lui exactement ceci « Geneviève, le monsieur qui t’a sauvée s’engage sur l’honneur à te ramener ton fiancé d’ici trois jours.
Écris à Jean-Louis un mot que ce monsieur lui remettra. »
Le vieillard semblait stupéfait. Il balbutia :
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– Vous pourriez ?… Ma pauvre fille échapperait à la mort ?… Elle serait heureuse ?
Et il ajouta d’une voix à peine perceptible, et avec une attitude où il y avait comme de la honte :
– Oh monsieur, faites vite, car la conduite de ma fille me laisse supposer qu’elle a oublié tous ses devoirs, et qu’elle ne veut pas survivre à un déshonneur… qui bientôt serait public.
Silence, monsieur, ordonna Rénine. Il est des paroles qu’on ne doit pas prononcer.
Le soir même, Rénine prenait avec Hortense le train de Bretagne. À dix heures du matin, ils arrivaient à Carhaix, et, à midi et demi, après avoir déjeuné, ils montaient dans une automobile empruntée à un notable de l’endroit.
– Vous êtes un peu pâle, chère amie, dit Rénine en riant, lorsqu’ils descendirent devant le jardin d’Elseven.
– J’avoue, dit-elle, que cette histoire m’émeut beaucoup.
Une jeune fille qui deux fois affronte la mort… Quel courage il lui faut !… Alors, j’ai peur…
– Peur de quoi ?
– Que vous ne puissiez réussir. Vous n’êtes pas inquiet ?
– Chère amie, répondit-il, je vous étonnerais sans doute infiniment si je disais que j’éprouve plutôt une certaine gaieté.
– Pourquoi donc ?
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– Je ne sais pas. L’histoire qui vous émeut, à juste titre, me semble, à moi, contenir un certain fond comique. D’Ormival…
Vaubois… cela vous a un parfum vieillot et un peu moisi…
Croyez-m’en, chère amie, et reprenez votre sang-froid. Vous venez ?
Il passa la barrière centrale. Elle était flanquée de deux portillons marqués, l’un au nom de Mme d’Ormival, l’autre à celui de Mme Vaubois. Chacun de ces portillons ouvrait sur des sentiers qui, parmi des massifs d’aucubas et de buis, s’en allaient à droite et à gauche de la principale avenue.
Celle-ci conduisait à un vieux manoir long et bas, pittoresque, mais pourvu de deux ailes disgracieuses, lourdes, différentes l’une de l’autre, sur le côté desquelles aboutissait chacun des sentiers latéraux. À gauche, demeurait évidemment Mme d’Ormival, à droite Mme Vaubois.
Un bruit de voix arrêta Hortense et Rénine. Ils écoutèrent.
C’étaient des voix aiguës et précipitées qui se querellaient, et tout cela jaillissait par une des fenêtres du rez-de-chaussée, lequel était de plain-pied, et vêtu tout son long de vigne rouge et de roses blanches.
– Nous ne pouvons plus avancer, dit Hortense. C’est indiscret.
– Raison de plus, murmura Rénine. L’indiscrétion, en ce cas, est un devoir, puisque nous venons pour nous renseigner.
Tenez, en marchant tout droit, nous ne serons pas aperçus des gens qui se disputent.
De fait, le bruit de la querelle ne se calma point, et, lorsqu’ils arrivèrent près de la fenêtre ouverte qui était voisine de la porte d’entrée, il leur suffit de regarder et d’écouter pour
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voir et entendre, à travers les roses et les feuilles, deux vieilles dames qui criaient à tue-tête et se menaçaient du poing.
Elles se trouvaient au premier plan d’une vaste salle à manger, dont la table était encore mise, et, derrière cette table, un jeune homme, Jean-Louis certainement, fumait sa pipe et lisait un journal sans paraître se soucier des deux mégères.
L’une, maigre et haute, était habillée de soie prune, et portait une chevelure à boucles trop blondes pour le visage flétri autour duquel elles tourbillonnaient. L’autre, plus maigre encore, mais toute petite, se trémoussait dans une robe de chambre en percale et montrait une figure rousse et fardée que la colère enflammait.
– Une teigne, que vous êtes ! glapissait-elle. Méchante comme pas une, et voleuse par-dessus le marché.
– Moi, voleuse ! hurlait l’autre.
– Et le coup des canards à dix francs pièce, c’est pas du vol, ça !
– Taisez-vous donc, gredine ! Le billet de cinquante sur ma toilette, qui est-ce qui l’avait chipé ? Ah ! Seigneur Dieu, vivre avec une pareille saleté !
L’autre bondit sous l’outrage et, apostrophant le jeune homme :
– Eh bien ! quoi, Jean, tu la laisses donc m’insulter, ta rosse de d’Ormival ?
Et la grande repartit, furieuse :
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– Rosse ! tu l’entends, Louis ? La voilà ta Vaubois avec ses airs de vieille cocotte ! Mais fais-la donc taire !
Brusquement Jean-Louis frappa la table du poing, ce qui fit sauter les assiettes, et proféra :
– Fichez-moi la paix toutes deux, vieilles folles !
Du coup elles se retournèrent contre lui et l’accablèrent d’injures.
– Lâche !… Hypocrite !… Menteur !… Mauvais fils !… Fils de coquine, et coquin toi-même…
Les insultes pleuvaient sur lui. Il se boucha les oreilles et se démena devant la table comme un homme à bout de patience et qui se retient pour ne pas tomber sur l’adversaire à bras raccourcis.
Rénine dit tout bas :
– Qu’est-ce que je vous avais annoncé ? À Paris, le drame.
Ici, la comédie. Entrons.
– Au milieu de ces gens déchaînés ? protesta la jeune femme.
– Justement.
– Cependant…
– Chère amie, nous ne sommes pas venus ici pour espionner, mais pour agir ! Sans masques, on les verra mieux.
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Et, d’un pas résolu, il marcha vers la porte, l’ouvrit et entra dans la salle, suivi d’Hortense.
Son apparition provoqua de la stupeur. Les deux femmes s’interrompirent, toutes rouges et frémissantes de colère. Jean-Louis se leva, très pâle.
Profitant du désarroi général, Rénine prit vivement la parole.
– Permettez-moi de me présenter : le prince Rénine…
Mme Daniel… Nous sommes des amis de Mlle Geneviève Aymard, et c’est en son nom que nous venons… Voici une lettre écrite par elle et qui vous est adressée, monsieur.
Jean-Louis, déjà déconcerté par l’irruption de ces nouveaux venus, perdit contenance en entendant le nom de Geneviève.
Sans trop savoir ce qu’il disait, et pour répondre au procédé courtois de Rénine, il voulut à son tour faire la présentation et laissa tomber cette phrase ahurissante :
– Mme d’Ormival, ma mère… Mme Vaubois, ma mère…
Il y eut un silence assez long. Rénine salua. Hortense ne savait pas à qui tendre d’abord la main, à la mère Mme d’Ormival, ou à la mère Mme Vaubois. Mais il se passa ceci, que Mme d’Ormival et que Mme Vaubois, toutes deux en même temps, essayèrent de saisir la lettre que Rénine tendait à Jean-Louis, et que toutes deux à la fois marmottaient :
– Mlle Aymard !… elle a de l’aplomb !… elle a de l’audace !…
Alors Jean-Louis, recouvrant quelque sang-froid, empoigna sa mère d’Ormival et la fit sortir par la gauche, puis sa mère
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Vaubois et la fit sortir par la droite. Et, revenant vers les deux visiteurs, il décacheta l’enveloppe et lut à demi-voix :
« Jean-Louis, je vous prie de recevoir le porteur de cette lettre. Ayez confiance en lui. Je vous aime. Geneviève. »
C’était un homme un peu lourd d’aspect, dont le visage très brun, maigre et osseux, avait bien cette expression de mélancolie et de détresse que le père de Geneviève avait signalée. Vraiment la souffrance était visible en chacun des traits tourmentés, comme dans ces yeux douloureux et inquiets.
Il répéta plusieurs fois le nom de Geneviève, tout en regardant autour de lui distraitement. Il semblait chercher une ligne de conduite. Il semblait sur le point de donner des explications. Mais il ne trouvait rien. Cette intervention l’avait désemparé, comme une attaque imprévue à laquelle il ne savait par quelle riposte répondre.
Rénine sentit qu’à la première sommation l’adversaire capitulerait. Il avait tellement lutté depuis quelques mois, et tellement souffert dans la retraite et dans le silence opiniâtre où il s’était réfugié, qu’il ne songeait pas à se défendre. Le pouvait-il, d’ailleurs, maintenant qu’on avait pénétré dans l’intimité de son abominable existence ?
Rénine l’attaqua brusquement.
– Monsieur, dit-il, deux fois déjà, depuis la rupture, Geneviève Aymard a voulu se tuer. Je viens vous demander si sa mort inévitable et prochaine doit être le dénouement de votre amour ?
Jean-Louis s’écroula sur une chaise, et enfouit sa figure entre ses deux mains.
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– Oh ! dit-il, elle a voulu se tuer… Oh ! est-ce possible !…
Rénine ne lui laissa point de répit. Il lui frappa l’épaule, et, se penchant :
– Soyez persuadé, monsieur, que vous avez intérêt à vous confier à nous. Nous sommes les amis de Geneviève Aymard.
Nous lui avons promis notre assistance. N’hésitez pas, je vous en supplie…
Le jeune homme releva la tête.
Puis-je hésiter, dit-il avec lassitude, après ce que vous m’avez révélé ? Le puis-je après ce que vous venez d’entendre ici tout à l’heure ? Mon existence, vous la devinez. Que me reste-t-il à vous dire pour que vous la connaissiez tout entière et pour que vous en rapportiez le secret à Geneviève… ce secret ridicule et redoutable qui lui fera comprendre pourquoi je ne suis pas retourné près d’elle… et pourquoi je n’ai pas le droit d’y retourner.
Rénine jeta un coup d’œil à Hortense. Vingt-quatre heures après les aveux du père de Geneviève, il obtenait, par les mêmes procédés, les confidences de Jean-Louis. Toute l’aventure apparaissait, confessée par les deux hommes.
Jean-Louis avança un fauteuil pour Hortense. Rénine et lui s’assirent, et il prononça, sans qu’il fût besoin de le prier davantage, et comme s’il éprouvait même quelque soulagement à se confesser :
– Ne soyez pas trop étonné, monsieur, si je raconte mon histoire avec quelque ironie, car, en vérité, c’est une histoire franchement comique et qui ne peut manquer de vous faire rire.
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Le destin s’amuse souvent à jouer de ces tours imbéciles, de ces farces énormes que l’on dirait imaginées par un cerveau de fou ou par un ivrogne. Jugez-en.
« Il y a vingt-sept ans, le manoir d’Elseven, composé à cette époque du seul corps de logis principal, était habité par un vieux médecin qui, pour augmenter ses modiques ressources, recevait parfois un ou deux pensionnaires. C’est ainsi qu’une année Mme d’Ormival passa ici l’été, et Mme Vaubois l’été suivant. Or, ces deux dames qui ne se connaissaient pas d’ailleurs, dont l’une était mariée à un capitaine au long cours breton, et l’autre à un voyageur de commerce vendéen, perdirent en même temps leurs maris, et cela à une époque où toutes deux étaient enceintes. Et comme elles demeuraient à la campagne, dans des endroits éloignés de tout centre, elles écrivirent au docteur qu’elles viendraient chez lui pour y faire leurs couches.
« Il accepta. Elles arrivèrent presque en même temps, à l’automne. Deux petites chambres, situées derrière cette salle, les attendaient. Le docteur avait engagé une garde qui couchait ici même. Tout allait pour le mieux. Ces dames achevaient les layettes et s’entendaient parfaitement. Résolues à n’avoir que des fils, elles leur avaient choisi ces noms : Jean et Louis.
« Or, un soir, le docteur, appelé en consultation, partit dans son cabriolet avec le domestique, en annonçant qu’il ne pourrait revenir que le lendemain. Le maître absent, une fillette, qui servait de bonne, s’en alla rejoindre son amoureux. Autant de hasards dont le destin profita avec une méchanceté diabolique.
Vers minuit, Mme d’Ormival ressentit les premières douleurs.
La garde, Mlle Boussignol, laquelle était un peu sage-femme, ne perdit pas la tête. Mais une heure après, ce fut le tour de Mme Vaubois et le drame, disons plutôt la tragi-comédie, se déroula parmi les cris et les gémissements des deux patientes, dans l’agitation effarée de la garde qui courait de l’une à l’autre,
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se lamentait, ouvrait la fenêtre pour appeler le docteur, ou se jetait à genoux pour implorer la Providence.
« La première, Mme Vaubois mit au monde un garçon que Mlle Boussignol apporta en hâte dans cette salle, qu’elle soigna, lava et déposa au creux du berceau qui lui était réservé.
« Mais Mme d’Ormival poussait des hurlements de douleur, et la garde dut s’employer aussi auprès d’elle, tandis que le nouveau-né s’épuisait en cris de bête qu’on égorge, et que la mère, terrifiée, clouée au lit de sa Chambre, s’évanouissait.
« Ajoutez à cela toutes les misères du désordre et de l’obscurité, l’unique lampe où il n’y a plus de pétrole, les bougies qui s’éteignent, le bruit du vent, le piaulement des chouettes, et vous comprendrez que Mlle Boussignol était folle d’épouvante.
Enfin, à cinq heures, après des incidents tragiques, elle apportait ici le petit d’Ormival, un garçon également, le soignait, le lavait, l’étendait dans son berceau et repartait au secours de Mme
Vaubois qui, revenue à elle, vociférait, puis de Mme d’Ormival qui, à son tour, perdait connaissance.
« Et lorsque Mlle Boussignol, débarrassée des deux mères, mais ivre de fatigue, le cerveau tumultueux, retourna près des nouveau-nés, elle s’aperçut avec horreur qu’elle les avait enveloppés avec des langes semblables, chaussés avec des chaussons de laine identiques et couchés tous deux côte à côte, dans le même berceau ! De sorte qu’on ne pouvait savoir qui était Louis d’Ormival et qui était Jean Vaubois.
« En outre, comme elle soulevait l’un d’eux, elle constata qu’il avait les mains glacées et qu’il ne respirait plus. Il était mort. Comment s’appelait celui-là ? et comment celui qui survivait ?
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« Trois heures plus tard, le docteur trouvait les deux femmes éperdues et délirantes, et la garde se traînant devant leurs lits et implorant son pardon. Tour à tour elle m’offrait à leurs caresses, moi, le survivant. Et tour à tour elles m’embrassaient et me repoussaient. Car enfin, qui étais-je ? le fils de la veuve d’Ormival et de feu le capitaine au long cours ?
ou le fils de Mme Vaubois et de feu le voyageur de commerce ?
Aucun indice ne permettait de se prononcer.
« Le docteur supplia chacune de mes deux mères de sacrifier ses droits, du moins au point de vue légal, afin que je puisse m’appeler Louis d’Ormival, ou Jean Vaubois. Elles s’y refusèrent énergiquement.
« Pourquoi Jean Vaubois, si c’est un d’Ormival ? » protesta l’une.
« Pourquoi Louis d’Ormival, si c’est un Jean Vaubois ? »
riposta l’autre.
« Je fus déclaré sous le nom de Jean-Louis, fils de père et de mère inconnus. »
Le prince Rénine avait écouté silencieusement. Mais Hortense, à mesure que le dénouement approchait, s’était laissé gagner par une hilarité qu’elle contenait avec peine et dont le jeune homme ne pouvait manquer de s’apercevoir.
– Excusez-moi, bégayait-elle, les larmes aux yeux, excusez-moi, c’est nerveux.
Il répondit doucement, sans amertume :
– Ne vous excusez pas, madame, je vous ai avertie que mon histoire est de celles qui font rire, et que j’en connaissais mieux
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que personne la niaiserie et l’absurdité. Oui, tout cela est burlesque. Mais, croyez-moi si je vous dis que, dans la réalité, ce ne fut pas drôle. Situation comique en apparence, et qui, par la force des choses, demeure comique, mais situation affreuse.
Vous voyez cela d’ici, n’est-ce pas ? Les deux mères, dont aucune des deux n’était sûre d’être la mère, mais dont aucune n’était sûre de ne point l’être, se cramponnant à Jean-Louis.
C’était peut-être un étranger, mais c’était peut-être l’enfant de leur chair et de leur sang. Elles l’aimèrent à l’excès et se le disputèrent avec rage. Et surtout elles en arrivèrent toutes deux à se haïr d’une haine mortelle. Différentes de caractère et d’éducation, obligées de vivre l’une près de l’autre puisque aucune ne voulait renoncer au bénéfice de sa maternité possible, elles vécurent en ennemies que rien ne désarme.
« C’est au milieu de cette haine que je grandis, c’est cette haine que l’une et l’autre m’apprirent. Si mon cœur d’enfant, avide de tendresse, me portait vers l’une d’elles, l’autre m’insinuait le mépris et l’exécration. Dans ce manoir qu’elles achetèrent à la mort du vieux médecin et qu’elles flanquèrent de deux pavillons, je fus leur bourreau involontaire et leur victime de chaque jour. Enfance torturée, adolescence effroyable, je ne crois pas qu’un être ait souffert plus que moi. »
– Il fallait les quitter ! s’écria Hortense, qui ne riait plus.
– On ne quitte pas sa mère, dit-il, et l’une de ces femmes est ma mère. Et l’on abandonne pas son fils, et chacune d’elles peut croire que je suis son fils. Nous étions rivés tous les trois les uns aux autres, comme des forçats, rivés par la douleur, par la compassion, par le doute, par l’espoir aussi que la vérité éclaterait peut-être un jour. Et nous sommes encore là, tous les trois, à nous injurier et à nous reprocher notre vie perdue. Ah !
quel enfer Comment s’évader ? Plusieurs fois je l’ai tenté…
Vainement. Les liens rompus se renouaient. Cet été encore, dans l’élan de mon amour pour Geneviève, j’ai voulu
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m’affranchir et j’ai tâché de convaincre les deux femmes que j’appelle maman. Et puis… et puis je me suis heurté à leurs plaintes… à leur haine immédiate contre l’épouse… contre l’étrangère que je leur imposais… J’ai cédé… Qu’aurait fait Geneviève ici, entre Mme d’Ormival et Mme Vaubois ? Avais-je le droit de la sacrifier ?
Jean-Louis, qui s’était animé peu à peu, prononça ces dernières paroles d’une voix ferme, comme s’il eût voulu qu’on attribuât sa conduite à des raisons de conscience, et au sentiment de ses devoirs. En réalité – et Rénine et Hortense ne s’y trompèrent point – c’était un faible, incapable de réagir contre une situation absurde, dont il avait souffert depuis son enfance, et qui s’était imposée à lui comme irrémédiable et définitive. Il la supportait ainsi qu’une lourde croix qu’on n’a pas le droit de rejeter, et en même temps il en avait honte. En face de Geneviève, il s’était tu par crainte du ridicule, et, depuis, retourné dans sa prison, il y demeurait par habitude et par veulerie.
Il s’assit devant un secrétaire et, rapidement, écrivit une lettre qu’il tendit à Rénine.
– Vous voudrez bien vous charger de ces quelques mots pour Mlle Aymard, dit-il, et la supplier encore de me pardonner.
Rénine ne bougea pas, et, comme l’autre insistait, il prit la lettre et la déchira.
– Que signifie ?… questionna le jeune homme.
– Cela signifie que je ne me charge d’aucune missive.
– Pourquoi donc ?
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– Parce que vous allez venir avec nous…
– Moi ?
– Que vous serez demain près de Mlle Aymard, et que vous ferez votre demande en mariage.
Jean-Louis regarda Rénine d’un air où Il y avait quelque dédain, et comme s’il eût pensé : « Voilà un monsieur qui n’a rien compris aux événements que je lui ai exposés. »
Hortense s’approcha de Rénine.
– Dites-lui que Geneviève a voulu se tuer, qu’elle se tuera fatalement…
– Inutile. Les choses se passeront comme je l’annonce.
Nous partirons tous les trois dans une heure ou deux. La demande en mariage aura lieu demain.
Le jeune homme haussa les épaules et ricana.
– Vous parlez avec une assurance ! …
– J’ai des motifs pour parler ainsi. On prendra un motif.
– Quel motif ?
– Je vous en dirai un, un seul, mais qui suffira si vous voulez bien m’aider dans mes recherches.
– Des recherches… Dans quel but ? fit Jean-Louis.
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– Dans le but d’établir que votre histoire n’est pas entièrement exacte.
Jean-Louis se rebiffa.
– Je vous prie de croire, monsieur, que je n’ai pas dit un mot qui ne soit l’exacte vérité.
– Je m’explique mal, reprit Rénine, avec beaucoup de douceur. Vous n’avez certes pas dit un mot qui ne soit conforme à ce que vous croyez être l’exacte vérité. Mais cette vérité n’est pas, ne peut pas être ce que vous la croyez.
Le jeune homme se croisa les bras.
– Il y a des chances, en tout cas, monsieur, pour que je la connaisse mieux que vous.
– Pourquoi mieux ? Ce qui s’est passé au cours de cette nuit tragique ne vous est forcément connu que de seconde main.
Vous n’avez aucune preuve. Mme d’Ormival et Mme Vaubois, non plus.
– Aucune preuve de quoi ? s’écria Jean impatienté.
– Aucune preuve de la confusion qui s’est produite.
– Comment ! Mais c’est une certitude absolue Les deux enfants ont été déposés dans le même berceau, sans qu’aucun signe les distinguât l’un de l’autre. La garde n’a pas pu savoir…
– C’est du moins, interrompit Rénine, la version qu’elle donne.
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– Que dites-vous ? La version qu’elle donne ? Mais c’est accuser cette femme.
– Je ne l’accuse pas.
– Mais si, vous l’accusez de mentir. Mentir ? Et pourquoi ?
Elle n’y avait aucun intérêt, et ses larmes, son désespoir…
autant de témoignages qui confirment sa bonne foi. Car, enfin, les deux mères étaient là… elles ont vu pleurer cette femme…
elles l’ont interrogée… Et puis, je le répète, quel intérêt ?…
Jean-Louis était fort surexcité. Près de lui, Mme d’Ormival et Mme Vaubois, qui, sans doute, écoutaient aux portes et qui étaient entrées sournoisement, balbutiaient, stupéfaites :
– Non… non… c’est impossible… Cent fois nous l’avons questionnée depuis. Pourquoi aurait-elle menti ?
– Parlez, parlez, monsieur, ordonna Jean-Louis, expliquez-vous. Dites-nous les raisons pour lesquelles vous essayez de mettre en doute la vérité certaine ?
– Parce que cette vérité n’est pas admissible, déclara Rénine, qui haussa la voix et, à son tour, s’anima jusqu’à ponctuer ses phrases de coups sur la table. Non, les choses ne s’accomplissent pas ainsi. Non, le destin n’a pas de ces raffinements de cruauté, et les hasards ne s’ajoutent pas les uns aux autres avec tant d’extravagance ! Hasard inouï déjà que, la nuit même où le docteur, son domestique et sa servante ont quitté la maison, les deux dames justement soient prises aux mêmes heures des douleurs de l’accouchement et mettent au monde en même temps deux fils. N’ajoutons pas à cela un événement plus exceptionnel encore ! Assez de maléfices Assez de lampes qui s’éteignent et de bougies qui ne brûlent pas !
Non, mille fois non, il n’est pas admissible qu’une sage-femme
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s’embrouille dans ce qui est l’essentiel de son métier. Si affolée qu’elle soit par l’imprévu des circonstances, il y a en elle un reste d’instinct qui veille, et qui fait que chacun des deux enfants a sa place désignée et se distingue de l’autre. Alors même qu’ils sont couchés côte à côte, l’un est à droite, l’autre est à gauche, Alors même qu’ils sont enveloppés de langes semblables, il y a un petit détail qui diffère, un rien que la mémoire enregistre et qui se retrouve fatalement sans qu’il soit besoin de réfléchir. Une confusion ? Je la nie. L’impossibilité de savoir ? Mensonge. Dans le domaine de la fiction, oui, on peut imaginer toutes les fantaisies et accumuler toutes les contradictions. Mais dans la réalité, au centre même de la réalité, il y a toujours un point fixe, un noyau solide autour duquel les faits viennent se grouper d’eux-mêmes suivant un ordre logique. J’affirme donc de la façon la plus formelle que la garde Boussignol n’a pas pu confondre les deux enfants.
Il disait cela avec autant de netteté que s’il eût assisté aux événements de cette nuit, et sa puissance de persuasion était telle que, du premier coup, il ébranlait la certitude de ceux qui n’avaient jamais douté depuis un quart de siècle.
Les deux femmes et leur fils se pressaient autour de lui, et l’interrogeaient avec une angoisse haletante :
– En ce cas, selon vous, elle saurait ?… elle pourrait révéler ?…
Il rectifia :
– Je ne me prononce pas. Je dis seulement qu’il y a eu dans sa conduite, durant ces heures-là, quelque chose qui n’est d’accord ni avec ses paroles ni avec la réalité. Tout l’énorme et intolérable mystère qui a pesé sur vous trois provient, non d’une minute d’inattention, mais bien de ce quelque chose que nous
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ne discernons pas et qu’elle connaît, elle. voilà ce que je prétends.
Jean-Louis eut un sursaut de révolte. Il voulait échapper à l’étreinte de cet homme.
– Oui, ce que vous prétendez, dit-il.
– Voilà ce qui fut ! accentua violemment Rénine. Il n’est nul besoin d’assister à un spectacle pour le voir, ni d’écouter des paroles pour les entendre. La raison et l’intuition nous donnent des preuves aussi rigoureuses que les faits eux-mêmes. La garde Boussignol détient, dans le secret de sa conscience, un élément de vérité qui nous est inconnu.
D’une voix sourde, Jean-Louis articula :
– Elle vit ! … Elle habite Carhaix ! … On peut la faire venir !
Aussitôt, l’une des deux mères s’écria :
– J’y vais. Je la ramène.
– Non, dit Rénine. Pas vous, aucun de vous trois.
Hortense proposa :
– Voulez-vous que j’y aille ? Je prends l’automobile et je décide cette femme à m’accompagner. Où demeure-t-elle ?
– Au centre de Carhaix, dit Jean-Louis, une petite boutique de mercerie. Le chauffeur vous indiquera… Mlle Boussignol...
tout le monde la connaît…
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– Et surtout, chère amie, ajouta Rénine, ne la prévenez de rien. Si elle s’inquiète, tant mieux. Mais qu’elle ne sache pas ce qu’on veut d’elle, c’est là une précaution indispensable si vous voulez réussir.
Trente minutes s’écoulèrent dans le silence le plus profond.
Rénine se promenait à travers la pièce où de beaux meubles anciens, de belles tapisseries, des reliures et de jolis bibelots dénotaient chez Jean-Louis une recherche d’art et de style. Cette pièce était réellement la sienne. À côté, par les portes entrouvertes sur les logements contigus, on pouvait constater le mauvais goût des deux mères. Rénine se rapprocha du jeune homme et murmura :
– Elles sont riches ?
– Oui.
– Et vous ?
– Elles ont voulu que ce manoir avec toutes les terres environnantes m’appartînt, ce qui assure largement mon indépendance.
– Elles ont de la famille ?
– Des sœurs, l’une et l’autre.
– Auprès de qui elles pourraient se retirer ?
– Oui, et elles y ont pensé quelquefois. Mais… monsieur… il ne saurait être question de cela, et je crains bien que votre intervention n’aboutisse qu’à un échec. Encore une fois, je vous affirme…
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L’automobile arrivait cependant. Les deux femmes se levèrent précipitamment, déjà prêtes à parler.
– Laissez-moi faire, dit Rénine, et ne vous étonnez pas de ma façon de procéder. Il ne s’agit pas de lui poser des questions, mais de lui faire peur, de l’étourdir. Dans son désarroi, elle parlera.
L’auto contourna la pelouse et s’arrêta devant les fenêtres.
Hortense sauta et tendit la main à une vieille femme, coiffée d’un bonnet de linge tuyauté, vêtue d’un corsage de velours noir et d’une lourde jupe froncée.
Elle entra avec effarement. Elle avait un visage de belette, tout pointu, et qui se terminait en un museau armé de petites dents qui sortaient.
– Qu’est-ce qu’il y a, madame d’Ormival ? fit-elle en pénétrant avec crainte dans cette pièce d’où le docteur l’avait chassée jadis. Bien le bonjour, madame Vaubois.
Ces dames ne répondirent pas. Rénine s’avança et dit d’un ton sévère
– Ce qu’il y a, mademoiselle Boussignol ? Je vais vous le communiquer. Et j’insiste vivement auprès de vous pour que vous pesiez bien chacune de mes paroles.
Il avait l’air d’un juge d’instruction pour qui la culpabilité de la personne interrogée n’est point contestable.
Il formula :
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– Mademoiselle Boussignol, je suis délégué par la police de Paris pour faire la lumière sur un drame qui a eu lieu ici il y a vingt-sept ans. Or, dans ce drame, où vous avez tenu un rôle considérable, je viens d’acquérir la preuve que vous avez altéré la vérité et que, par suite de vos fausses déclarations, l’état civil d’un des enfants nés au cours de cette nuit-là n’est pas exact. En matière d’état civil, les fausses déclarations constituent des crimes punis par la loi. Je suis donc forcé de vous conduire à Paris pour y subir, en présence de votre avocat, l’interrogatoire de rigueur.
À Paris ?… mon avocat ?… gémit Mlle Boussignol.
– Il le faut bien, mademoiselle, puisque vous êtes sous le coup d’un mandat d’arrestation. À moins que… insinua Rénine, à moins que vous ne soyez prête, dès maintenant, à faire tous aveux susceptibles de réparer les conséquences de votre faute.
La vieille fille tremblait de tous ses membres. Ses dents s’entrechoquaient. Elle était manifestement incapable d’opposer à Rénine la plus petite résistance.
– Êtes-vous décidée à tout avouer ? demanda-t-il.
Elle risqua :
– Je n’ai rien à avouer, puisque je n’ai rien fait.
– Alors, nous partons, dit-il.
– Non, non, implora-t-elle… Ah ! mon bon monsieur, je vous en supplie…
– Êtes-vous décidée ?
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– Oui, fit-elle dans un souffle.
– Immédiatement, n’est-ce pas ? L’heure du train me presse. Il faut que cette affaire soit réglée séance tenante. À la moindre hésitation de votre part, je vous emmène. Nous sommes d’accord ?
– Oui.
– Allons-y carrément. Pas de subterfuge. Pas de faux-fuyants.
Il désigna Jean-Louis.
– De qui monsieur est-il le fils ? De Mme d’Ormival ?
– Non.
– De Mme Vaubois, par conséquent ?
– Non.
Un silence de stupeur accueillit cette double réponse.
– Expliquez-vous, ordonna Rénine, en regardant sa montre.
Alors Mlle Boussignol tomba à genoux et raconta, d’un ton si bas et d’une voix si altérée qu’ils durent tous se pencher sur elle pour percevoir à peu près le sens de son bredouillement :
– Quelqu’un est venu le soir… un monsieur qui apportait dans des couvertures un enfant nouveau-né qu’il voulait confier
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au docteur… Comme le docteur n’était pas là, il est resté toute la nuit à l’attendre, et c’est lui qui a tout fait.
– Quoi ? Qu’a-t-il donc fait ? exigea Rénine. Que s’est-il passé ?
Il avait saisi la vieille par les deux mains, et la tenait sous son regard impérieux. Jean-Louis et les deux mères étaient penchés sur elle, haletants et anxieux. Leur vie dépendait des quelques mots qui allaient être prononcés.
Elle les articula, ces mots, en joignant les mains, comme on fait la confession d’un crime
– Eh bien ! il s’est passé que ce n’est pas un enfant qui est mort, mais tous les deux, celui de Mme d’Ormival et celui de Mme Vaubois, tous les deux dans des convulsions. Alors le monsieur, voyant cela, m’a dit… Je me rappelle toutes ses phrases, le son de sa voix, tout… Il m’a dit :
« Les circonstances m’indiquent mon devoir. Je dois saisir cette occasion pour que mon garçon, à moi, soit heureux et bien soigné. Mettez-le à la place d’un de ceux qui sont morts. »
– Il m’offrit une grosse somme en disant que ça le débarrasserait d’un coup de frais à payer chaque mois pour son gosse, et j’acceptai. Seulement, à la place duquel le mettre ?
Fallait-il que le garçon devienne Louis d’Ormival ou Jean Vaubois ? Il réfléchit un instant et répondit :
« Ni l’un, ni l’autre. » Et alors il m’expliqua comment je devais m’y prendre et ce que je devais raconter quand il serait parti. Et, pendant que j’habillais son garçon avec des langes et des tricots pareils à ceux de l’un des petits morts, lui, il
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enveloppa l’autre petit avec des couvertures qu’il avait apportées, et il s’en alla dans la nuit.
Mlle Boussignol baissa la tête et pleura. Après un moment, Rénine lui dit, l’intonation plus bienveillante :
– Je ne vous cacherai pas que votre déposition s’accorde avec l’enquête que j’ai poursuivie de mon côté. On vous en tiendra compte.
– Je n’irai pas à Paris ?
– Non.
– Vous ne m’emmènerez pas ? Je peux me retirer ?
– Vous pouvez vous retirer. C’est fini pour l’instant.
– Et on ne causera pas de tout ça dans le pays ?
– Non ! Ah ! un mot encore. Vous connaissez le nom de cet homme ?
– Il ne me l’a pas dit.
– Vous l’avez revu ?
– Jamais.
– Vous n’avez pas autre chose à déclarer ?
– Rien.
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– Vous êtes prête à signer le texte écrit de votre confession ?
– Oui.
– C’est bien. Dans une semaine ou deux, vous serez convoquée. D’ici là, pas un mot à personne.
Elle se releva et fit un signe de croix. Mais ses forces la trahirent, et elle dut s’appuyer sur Rénine. Il la conduisit dehors et ferma la porte derrière elle.
Quand il revint, Jean-Louis était entre les deux vieilles dames, et tous les trois se tenaient par la main. Le lien de haine et de misère qui les unissait était brisé tout à coup, et cela mettait entre eux aussitôt, sans qu’ils eussent besoin de réfléchir, une douceur et un apaisement dont ils n’avaient pas conscience, mais qui les rendaient graves et recueillis.
– Brusquons les choses, dit Rénine à Hortense. C’est l’instant décisif de la bataille. Il faut embarquer Jean-Louis.
Hortense paraissait distraite. Elle murmura :
– Pourquoi avez-vous laissé partir cette femme ? Vous êtes satisfait de sa déposition ?
– Je n’ai pas été satisfait. Elle a dit ce qui s’est passé. Que voulez-vous de plus ?
– Rien… Je ne sais pas.
– Nous en reparlerons, chère amie. Pour l’instant, je le répète, il faut embarquer Jean-Louis. Et tout de suite. Sinon…
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Et, s’adressant au jeune homme, il dit :
– Vous estimez comme moi, n’est-ce pas, que les événements vous imposent, ainsi qu’à Mme Vaubois et à Mme d’Ormival, une séparation qui vous permettra à tous trois de voir clair et de vous résoudre en toute liberté d’esprit ? Venez avec nous, monsieur. Ce qu’il y a de plus urgent, c’est de sauver Geneviève Aymard, votre fiancée.
Jean-Louis demeurait perplexe. Rénine se retourna vers les deux femmes.
– C’est votre avis, je n’en doute pas, n’est-ce pas, mesdames ?
Elles firent un signe de tête.
– Vous voyez, monsieur, dit-il à Jean-Louis, nous sommes tous d’accord. Dans les grandes crises, il faut le recul de la séparation… Oh ! pas bien longtemps, peut-être… quelques jours de répit, après lesquels il vous sera loisible d’abandonner Geneviève Aymard et de reprendre votre existence. Mais ces quelques jours sont indispensables. Vite, monsieur.
Et sans lui laisser le temps de réfléchir, l’étourdissant de paroles, persuasif et obstiné, il le poussa vers son appartement.
Une demi-heure après, Jean-Louis quittait le manoir.
– Et il n’y retournera que marié, dit Rénine à Hortense, alors qu’ils traversaient la station de Guingamp où l’automobile les avait menés, et que Jean-Louis s’occupait de sa malle. Tout est pour le mieux. Vous êtes contente ?
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– Oui, la pauvre Geneviève sera heureuse, répondit-elle distraitement.
Une fois installés dans le train, ils allèrent tous deux au wagon-restaurant. À la fin du dîner, Rénine, qui avait adressé à Hortense plusieurs questions auxquelles la jeune femme n’avait répliqué que par des monosyllabes, protesta :
– Ah ça ! mais qu’est-ce qu’il y a, chère amie ? Vous avez l’air soucieux.
– Moi ? Mais non.
– Si, si, je vous connais. Allons, pas de réticences.
Elle sourit.
– Eh bien ! Puisque vous insistez tellement pour savoir si je suis satisfaite, je dois vous dire que… évidemment… je le suis pour Geneviève Aymard… mais que, sous un autre rapport… au point de vue même de l’aventure… je conserve comme une sorte de malaise…
– Pour parler franc, je ne vous ai pas « épatée » cette fois-ci ?
– Pas trop.
– Mon rôle vous semble secondaire ?… Car, enfin, en quoi consiste-t-il ! Nous sommes venus. Nous avons écouté les doléances de Jean-Louis. On a fait comparaître une ancienne sage-femme. Et voilà, c’est fini.
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– Justement, je me demande si c’est fini et je n’en suis pas certaine. En vérité, nos autres aventures m’avaient laissé une impression plus… comment m’expliquer ? Plus franche, plus claire.
– Et celle-ci vous paraît obscure ?
Obscure, oui, inachevée.
– Mais en quoi ?
– Je ne sais pas. Cela tient peut-être aux aveux de cette femme… Oui, très probablement. Ce fut si imprévu et si bref !
– Parbleu fit Rénine en riant, vous pensez bien que j’y ai coupé court. Il ne fallait pas trop d’explications.
– Comment ?
– Oui, si elle avait donné des explications trop détaillées, on aurait fini par se méfier de ce qu’elle racontait.
– Se méfier ?
– Dame, l’histoire est un peu tirée par les cheveux. Ce monsieur qui arrive, la nuit, avec un enfant dans sa poche, et qui s’en va avec un cadavre, ça ne tient guère debout. Que voulez-vous, chère amie, je n’avais pas eu beaucoup de temps pour lui souffler son rôle, à la malheureuse.
Hortense le regardait, abasourdie.
– Que voulez-vous dire ?
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– Oui, n’est-ce pas, ces femmes de la campagne, ça a la tête dure. Nous étions pressés, elle et moi. Alors nous avons bâti à la va-vite un scénario… qu’elle n’a pas trop mal récité d’ailleurs. Le ton y était… Effarement… Trémolo… Larmes…
– Est-ce possible ! Est-ce possible murmura Hortense. Vous l’aviez donc vue auparavant ?
– Il a bien fallu.
– Mais quand ?
– Mais le matin, à l’arrivée. Tandis que vous refaisiez un brin de toilette à l’hôtel de Carhaix, moi, je courais aux renseignements. Vous pensez bien que le drame d’Ormival-Vaubois est connu dans la région. Tout de suite on m’a indiqué l’ancienne sage-femme, Mlle Boussignol. Avec Mlle Boussignol ça n’a pas traîné. Trois minutes pour établir la nouvelle version de ce qui s’était passé, et 10,000 francs pour qu’elle consente à répéter devant les gens du manoir cette version… plus ou moins invraisemblable.
– Tout à fait invraisemblable !
– Pas tant que cela, chère amie, puisque vous y avez cru et les autres également. Et c’était l’essentiel. Il fallait, d’un coup d’épaule, démolir une vérité de vingt-sept ans, une vérité d’autant plus solide qu’elle était bâtie sur les faits eux-mêmes.
C’est pourquoi j’ai foncé dessus de toutes mes forces, et je l’ai attaquée à coups d’éloquence. L’impossibilité d’identifier les deux enfants ? je la nie ! La confusion ? mensonge ! Vous êtes tous les trois victimes de quelque chose que j’ignore, mais que votre devoir est d’éclaircir. « Facile, s’écrie Jean-Louis, tout de suite ébranlé, faisons venir Mlle Boussignol. » « Faisons-la venir. » Sur quoi Mlle Boussignol arrive et débite en sourdine le
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petit discours que je lui ai seriné. Coup de théâtre. Stupeur. J’en profite pour enlever le jeune homme.
Hortense hocha la tête.
– Mais ils se reprendront tous les trois ! Ils réfléchiront !
– Jamais de la vie ! Qu’ils aient des doutes, peut-être. Mais jamais ils ne consentiront à avoir des certitudes ! Jamais ils n’accepteront de réfléchir ! Comment voilà des gens que je tire de l’enfer où ils se débattent depuis un quart de siècle, et ils voudraient s’y replonger ? Voilà des gens qui, par veulerie, par un faux sentiment du devoir, n’avaient pas le courage de s’évader, et ils ne se cramponneraient pas à la liberté que je leur donne ? Allons donc ! Mais ils auraient avalé des bourdes encore plus indigestes que celles qui leur furent servies par Mlle Boussignol. Après tout, quoi, ma version n’est pas plus bête que la vérité. Au contraire, et ils l’ont avalée toute crue ! Tenez, avant notre départ, j’ai entendu Mme
d’Ormival et
Mme Vaubois parler de leur déménagement immédiat. Elles étaient déjà tout affectueuses l’une avec l’autre à l’idée de ne plus se voir.
– Mais Jean-Louis ?
– Jean-Louis Mais il en avait par-dessus la tête de ses deux mères !
Sapristi, on n’a pas deux mères dans la vie ! En voilà une situation pour un homme ! Quand on a la chance de pouvoir choisir entre avoir deux mères ou n’en pas avoir du tout, fichtre on n’hésite pas. Et puis Jean-Louis aime Geneviève. Et il l’aime assez, je veux le croire, pour ne pas lui infliger deux belles-mères ! Allez, vous pouvez être tranquille. Le bonheur de cette jeune personne est assuré, et n’est-ce pas cela que vous
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désiriez ? L’important, c’est le but que l’on atteint, et non pas la nature plus ou moins étrange des moyens que l’on emploie. Et s’il y a des aventures qui se dénouent et des mystères que l’on élucide, grâce à la recherche et à la découverte de bouts de cigarettes, de carafes incendiaires et de cartons à chapeaux qui s’enflamment, il en est d’autres qui exigent de la psychologie et dont la solution est purement psychologique.
Hortense se tut et reprit au bout d’un instant :
– Alors, vraiment, vous êtes persuadé que Jean-Louis…
Rénine parut très étonné.
– Comment, vous pensez encore à cette vieille histoire. Mais c’est fini tout cela ! Ah bien ! je vous avoue qu’il ne m’intéresse plus du tout, homme à la double mère.
Et ce fut dit d’un ton si cocasse, avec une sincérité si amusante, qu’Hortense fut prise de rire.
– À la bonne heure, dit-il, riez, chère amie. On voit les choses bien plus clairement à travers le rire qu’à travers les larmes. Et puis, il est une autre raison pour laquelle votre devoir est de rire chaque fois que l’occasion s’en présente.
– Laquelle ?
– Vous avez de jolies dents.
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CHAPITRE 6
La Dame à la Hache
L’un des événements les plus incompréhensibles de l’époque qui précéda la guerre fut certainement ce qu’on appela l’affaire de la Dame à la Hache. La solution n’en fut pas connue, et elle ne l’eût jamais été si les circonstances n’avaient pas, de la façon la plus cruelle, obligée le prince Rénine – devons-nous dire Arsène Lupin ? – à s’en occuper, et si nous n’en pouvions donner aujourd’hui, d’après ses confidences, le récit authentique.
Rappelons les faits. En l’espace de dix-huit mois, cinq femmes disparurent, cinq femmes de conditions diverses, âgées de vingt à trente ans, habitant Paris ou la région parisienne.
Voici leurs noms : Mme Ladoue, femme d’un docteur ; Mlle Ardent, fille d’un banquier ; Mlle Covereau, blanchisseuse à Courbevoie ; Mlle Honorine Vernisset, couturière et Mlle Grollinger, artiste peintre. Ces cinq femmes disparurent sans qu’il fût possible de recueillir un seul détail qui expliquât pourquoi elles sortirent de chez elles, pourquoi elles n’y rentrèrent pas, qui les attira dehors, où et comment elles furent retenues.
Huit jours après leur départ, on retrouvait chacune d’elles en un endroit quelconque de la banlieue ouest de Paris, et chaque fois, ce fut un cadavre qu’on retrouva, le cadavre d’une femme frappée à la tête d’un coup de hache. Et chaque fois, près de cette femme attachée solidement, la figure inondée de sang, le corps amaigri par le manque de nourriture, des traces de roues prouvaient que le cadavre avait été apporté là par une voiture.
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L’analogie des cinq crimes était telle qu’il n’y eut qu’une seule instruction, laquelle engloba les cinq enquêtes, et d’ailleurs n’aboutit à aucun résultat. Disparition d’une femme, découverte de son cadavre huit jours après, exactement. Voilà tout.
Les liens étaient identiques. Identiques aussi les marques laissées par les roues de la voiture ; identiques les coups de hache, tous donnés au haut du front, au plein milieu de la tête et verticalement.
Le mobile ? Les cinq femmes avaient été entièrement dépouillées de leurs bijoux, porte-monnaie et objets de valeur.
Mais on pouvait aussi bien attribuer le vol à des maraudeurs et à des passants, puisque les cadavres gisaient dans des endroits déserts. Devait-on supposer l’exécution d’un plan de vengeance, ou bien d’un plan destiné à détruire une série d’individus reliés les uns aux autres, bénéficiaires, par exemple, d’un héritage futur ? Là encore, même obscurité. On bâtissait des hypothèses, que démentait sur-le-champ l’examen des faits. On suivait des pistes aussitôt abandonnées.
Et, brusquement, un coup de théâtre. Une balayeuse des rues ramassa sur un trottoir un petit carnet qu’elle remit au commissariat voisin.
Toutes les feuilles de ce petit carnet étaient blanches, sauf une, où il y avait la liste des femmes assassinées, liste établie selon l’ordre chronologique et dont les noms étaient accompagnés de trois chiffres. Ladoue, 132 ; Vernisset, 118, etc.
On n’aurait certes attaché aucune importance à ces lignes que le premier venu avait pu écrire puisque tout le monde connaissait la liste funèbre. Mais, au lieu de cinq noms, voilà
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qu’elle en comportait six ! Oui, au-dessous du mot Grollinger, 128, on lisait Williamson, 114. Se trouvait on en présence d’un sixième assassinat ?
La provenance évidemment anglaise du nom restreignait le champ des investigations qui, de fait, furent rapides. On établit que, quinze jour auparavant, une demoiselle Herbette Williamson, nurse dans une famille d’Auteuil, avait quitté sa place pour retourner en Angleterre, et que, depuis ce temps, ses sœurs, bien qu’averties par lettre de sa prochaine arrivée, n’avaient pas entendu parler d’elle.
Nouvelle enquête. Un agent des Postes retrouva le cadavre dans les bois de Meudon. Miss Williamson avait le crâne fendu par le milieu.
Inutile de rappeler l’émotion du public à ce moment, et quel frisson d’horreur, à la lecture de cette liste, écrite sans aucun doute de la main même du meurtrier, secoua les foules. Quoi de plus épouvantable qu’une telle comptabilité, tenue à jour comme le livre d’un bon commerçant. « À telle date, j’ai tué celle-ci, à telle autre, celle-là… » Et, comme résultat de l’addition, six cadavres.
Contre toute attente, les experts et les graphologues n’eurent aucun mal à s’accorder et déclarèrent unanimement que l’écriture était celle d’une femme « cultivée, ayant des goûts artistes, de l’imagination et une extrême sensibilité ». La Dame à la Hache, ainsi que les journaux la désignèrent, n’était décidément pas la première venue, et des milliers d’articles étudièrent son cas, exposèrent sa psychologie et se perdirent en explications baroques.
C’est cependant l’auteur d’un de ces articles, un jeune journaliste que sa trouvaille tira de pair, qui apporta le seul
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élément de vérité, et jeta dans ces ténèbres la seule lueur qui devait les traverser. En cherchant à donner un sens aux chiffres placés à la droite des six noms, il avait été conduit à se demander si ces chiffres ne représentaient pas tout simplement le nombre de jours qui séparaient les crimes les uns des autres.
Il suffisait de vérifier les dates. Tout de suite, il avait constaté l’exactitude et la justesse de son hypothèse. L’enlèvement de Mlle Vernisset avait eu lieu 132 jours après celui de Mme Ladoue celui d’Hermine Covereau 118 Jours après celui de Mlle Vernisse, etc.
Donc, aucune hésitation possible et la justice ne put qu’enregistrer une solution qui s’adaptait si exactement aux circonstances les chiffres correspondaient aux intervalles. La comptabilité de la Dame à la Hache n’offrait aucune défaillance.
Mais alors une remarque s’imposait. Miss Williamson, la dernière victime, ayant été enlevée le 26 juin précédent, et son nom étant accompagné du chiffre 114, ne devait-on pas admettre qu’une autre agression se produirait 114 jours après, c’est-à-dire le 18 octobre ? Ne devait-on pas croire que l’horrible besogne se répéterait selon la volonté secrète de l’assassin ? Ne devait-on pas aller jusqu’au bout de l’argumentation qui attribuait aux chiffres, à tous les chiffres, aux derniers comme aux autres, leur valeur de dates éventuelles ?
Or, précisément, cette polémique se poursuivait et se discutait, durant tes jours qui précédèrent ce 18 octobre où la logique voulait que s’accomplît un nouvel acte du drame abominable. Et c’est pourquoi il était naturel que le matin de ce jour-là le prince Rénine et Hortense, en prenant rendez-vous par téléphone pour le soir, fissent allusion aux journaux que chacun d’eux venait de lire.
– Attention dit Rénine en riant, si vous rencontrez la Dame à la Hache, prenez l’autre trottoir.
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– Et si cette bonne dame m’enlève, que faire ? demanda Hortense.
– Semez votre chemin de petits cailloux blancs, et répétez jusqu’à la seconde même où luira l’éclair de la hache : « Je n’ai rien à craindre ; il me délivrera. » Il, c’est moi… et je vous baise les mains. À ce soir, chère amie.
L’après-midi, Rénine s’occupa de ses affaires. De quatre à sept, il acheta les différentes éditions des journaux. Aucune d’elles ne parlait d’enlèvement.
À neuf heures, il alla au Gymnase où il avait retenu une baignoire.
À neuf heures et demie, Hortense n’étant pas arrivée, il téléphona chez elle, sans arrière-pensée d’inquiétude d’ailleurs.
La femme de chambre répondit que madame n’était pas encore rentrée.
Saisi d’un effroi soudain, Rénine courut à l’appartement meublé qu’Hortense occupait provisoirement près du parc Monceau, et il interrogea la femme de chambre, qu’il avait placée près d’elle, et qui lui était toute dévouée. Cette femme raconta que sa maîtresse était sortie à deux heures, une lettre timbrée à la main, en disant qu’elle allait à la poste et qu’elle rentrerait pour s’habiller. Depuis, aucune nouvelle.
– Cette lettre était adressée à qui ?
– À monsieur. J’ai vu la suscription Prince Rénine.
Il attendit jusqu’à minuit. Vainement. Hortense ne revint pas, et elle ne revint pas non plus le lendemain.
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– Pas un mot là-dessus, ordonna Rénine à la femme de chambre. Vous direz que votre maîtresse est à la campagne et que vous allez la rejoindre.
Pour lui, il ne doutait pas. La disparition d’Hortense s’expliquait par la date même du 18 octobre. Hortense était la septième victime de la Dame à la Hache.
« L’enlèvement, se dit Rénine, précède le coup de hache de huit jours. J’ai donc, à l’heure actuelle, sept jours pleins devant moi. Mettons six, pour éviter toute surprise. Nous sommes aujourd’hui un samedi : il faut que vendredi prochain, à midi, Hortense soit libre, et pour cela que je connaisse sa retraite, au plus tard, jeudi soir, neuf heures. »
Rénine inscrivit en gros caractères : JEUDI SOIR NEUF
HEURES sur une pancarte qu’il cloua au-dessus de la cheminée de son cabinet de travail. Puis le samedi, à midi, lendemain de la disparition, il s’enferma dans cette pièce après avoir donné l’ordre à son domestique de ne le déranger qu’aux heures des repas ou des courriers.
Il resta là quatre jours, sans bouger presque. Tout de suite, il avait fait venir une collection de tous les journaux importants qui avaient parlé avec détails des six premiers crimes. Quand il les eut lus et relus, il ferma les volets et les rideaux, et, sans lumière, le verrou tiré, étendu sur un divan, il réfléchit.
Le mardi soir, il n’était pas plus avancé qu’à la première heure. Les ténèbres demeuraient aussi épaisses. Il n’avait pas trouvé le moindre fil susceptible de le conduire ni entrevu la moindre raison qui lui permît d’espérer.
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Parfois, malgré son immense pouvoir de contrôle sur lui-même, et malgré sa confiance illimitée dans les ressources dont il disposait, parfois il tressaillait d’angoisse. Arriverait-il à temps ? Il n’y avait pas de motif pour que, dans les derniers jours, il vît plus clair que durant les jours qui venaient de s’écouler. Et alors c’était le meurtre inévitable de la jeune femme.
Cette idée le torturait. Il était attaché à Hortense par un sentiment beaucoup plus violent et plus profond que l’apparence de leurs relations ne le laissait croire. La curiosité du début, le désir initial, le besoin de protéger la jeune femme, de la distraire et de lui donner le goût de l’existence étaient devenus tout simplement de l’amour. Ni l’un ni l’autre ne s’en rendait compte, parce qu’ils ne se voyaient guère qu’en des heures de crise où c’était l’aventure des autres et non la leur qui les préoccupait. Mais, au premier choc du danger, Rénine s’aperçut de la place qu’Hortense avait prise dans sa vie, et il se désespérait de la savoir, captive et martyrisée et d’être impuissant à la sauver.
Il passa une nuit d’agitation et de fièvre, tournant et retournant l’affaire en tous sens. La matinée du mercredi fut également affreuse pour lui. Il perdait pied. Renonçant à la claustration, il avait ouvert les fenêtres, allait et venait dans son appartement, sortait sur le boulevard et rentrait comme s’il eût fui devant l’idée qui l’obsédait.
« Hortense souffre… Hortense est au fond de l’abîme… Elle voit la hache… Elle m’appelle… Elle me supplie… Et je ne peux rien… »
C’est à cinq heures de l’après-midi, qu’en examinant la liste des six noms il eut ce petit choc intérieur qui est comme le signal de la vérité que l’on cherche. Une lueur jaillit dans son esprit. Ce n’était certes pas la grande lueur où tous les points
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apparaissent, mais cela lui suffisait pour savoir dans quel sens il fallait se diriger.
Tout de suite son plan de campagne fut fait. Par son chauffeur Clément, il envoya aux principaux journaux une petite note qui devait passer en gros caractères dans les annonces du lendemain. Clément eut en outre comme mission d’aller à la blanchisserie de Courbevoie où jadis était employée Mlle Covereau, la deuxième des six victimes.
Le jeudi, Rénine ne bougea pas. L’après-midi, plusieurs lettres provoquées par son annonce lui arrivèrent. Puis, il y eut deux télégrammes. Mais il ne sembla point que ces lettres et télégrammes répondissent à ce qu’il attendait. Enfin, à trois heures, il reçut, timbré du Trocadéro, un petit bleu qui parut le satisfaire. Il le tourna et retourna, étudia l’écriture, feuilleta sa collection de journaux et conclut à mi-voix : « Je crois qu’on peut marcher dans cette direction. »
Il consulta un Tout-Paris, nota cette adresse M. de Lourtier-Vaneau, ancien gouverneur des colonies, avenue KIéber, 47 bis, et courut jusqu’à son automobile.
– Clément, avenue Kléber, 47 bis.
Il fut introduit dans un grand cabinet de travail que garnissaient de magnifiques bibliothèques ornées de vieux livres aux reliures précieuses. M. de Lourtier-Vaneau était un homme encore jeune, qui portait une barbe un peu grisonnante, et qui, par ses manières affables, sa distinction réelle, sa gravité souriante, commandait la confiance et la sympathie.
– Monsieur le Gouverneur, lui dit Rénine, je m’adresse à vous parce que j’ai lu dans les journaux de l’année dernière que
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vous aviez connu l’une des victimes de la Dame à la Hache, Honorine Vernisset.
– Si nous l’avons connue ! s’écria M. de Lourtier, ma femme l’employait comme couturière à la journée ! Pauvre fille !
– Monsieur le Gouverneur, une dame de mes amies vient de disparaître, comme les six autres victimes ont disparu.
– Comment fit M. de Lourtier, avec un haut-le-corps. Mais j’ai suivi les journaux attentivement. Il n’y a rien eu le 18
octobre.
– Si, une jeune femme que j’aime, Mme Daniel, a été enlevée le 18 octobre.
– Et nous sommes aujourd’hui le 24 ! …
– En effet, et c’est après-demain que le crime sera commis.
– C’est horrible. Il faut à tout prix empêcher…
– Peut-être y arriverai-je avec votre concours, monsieur le Gouverneur.
– Mais vous avez porté plainte ?
– Non. Nous nous trouvons en face de mystères pour ainsi dire absolus, compacts, qui n’offrent aucun vide par où puisse s’introduire le regard le plus aigu, et dont il est inutile de demander la révélation aux moyens ordinaires, étude des lieux, enquêtes, recherches d’empreintes, etc. Si aucun de ces procédés n’a servi dans les cas précédents, ce serait perdre son temps que d’en user pour un septième cas analogue. Un ennemi
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qui montre tant d’adresse et de subtilité ne laisse derrière lui aucune de ces traces grossières où s’accroche le premier effort d’un détective professionnel.
– Alors, qu’avez-vous fait ?
– Avant d’agir, j’ai réfléchi durant quatre jours.
M. de Lourtier-Vaneau observa son interlocuteur, et avec une nuance d’ironie :
– Le résultat de cette méditation ?…
– C’est d’abord, répondit Rénine, sans se démonter, que j’ai pris de toutes ces affaires une vue d’ensemble que personne n’avait eue jusqu’ici, ce qui m’a permis d’en découvrir la signification générale, d’écarter toute la broussaille des hypothèses gênantes, et, puisque l’on n’avait pas pu s’accorder sur les mobiles de toute cette besogne, de l’attribuer à la seule catégorie d’individus capables de l’exécuter.
– C’est-à-dire ?
– À la catégorie des fous, monsieur le Gouverneur.
M. de Lourtier-Vaneau sursauta.
– Des fous ? Quelle idée !
– Monsieur le Gouverneur, la femme que l’on appelle la Dame à la Hache est une folle.
– Mais elle serait enfermée !
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– Savons-nous si elle ne l’est pas ? Savons-nous si elle ne compte pas au nombre de ces demi-fous, inoffensifs en apparence et qu’on surveille si peu qu’ils ont toute latitude pour s’abandonner à leurs petites manies et à leurs petits instincts de bêtes féroces ? Rien de plus faux que ces êtres-là. Rien de plus sournois, de plus patient, de plus opiniâtre, de plus dangereux, de plus absurde à la fois et de plus logique, de plus désordonné et de plus méthodique. Toutes ces épithètes, monsieur le Gouverneur, peuvent s’appliquer à l’œuvre de la Dame à la Hache. L’obsession d’une idée et la répétition d’un acte, voilà la caractéristique du fou. Je ne connais pas encore l’idée qui obsède la Dame à la Hache, mais je connais l’acte qui en résulte, et c’est toujours le même. La victime est attachée par des cordes identiques. Elle est tuée après un même nombre de jours. Elle est frappée par le même coup, avec le même instrument, à la même place : au milieu du front, et d’une blessure exactement perpendiculaire. Un assassin quelconque varie. Sa main, qui tremble, dévie et se trompe. La Dame à la Hache ne tremble pas.
On dirait qu’elle a pris des mesures, et le tranchant de son arme ne dévie pas d’une ligne. Ai-je besoin de vous soumettre d’autres preuves, et d’examiner avec vous tous les autres faits ?
Non, n’est-ce pas ? Le mot de l’énigme vous est maintenant connu, et vous pensez comme moi que seul un fou a pu agir de la sorte, stupidement, sauvagement, mécaniquement, à la manière d’une horloge qui sonne ou d’un couperet qui tombe…
M. de Lourtier-Vaneau, hocha la tête.
– En effet… en effet… toute l’affaire peut être vue sous cet angle… et je commence à croire qu’on doit la voir ainsi. Mais si nous admettons chez cette folle l’espèce de logique mathématique, je n’aperçois aucune corrélation entre les victimes. Elle a frappé au petit bonheur. Pourquoi celle-ci plutôt que celle-là ?
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– Ah ! monsieur le Gouverneur, s’écria Rénine, vous me posez la question que je me suis posée dès la première minute, la question qui résume tout le problème et que j’ai eu tant de mal à résoudre ! Pourquoi Hortense Daniel plutôt que cette autre ? Entre deux millions de femmes qui s’offraient, pourquoi Hortense
? Pourquoi la jeune Vernisset
? Pourquoi Miss
Williamson ? Si l’affaire est telle que je l’imaginais dans son ensemble, c’est-à-dire fondée sur la logique aveugle et baroque d’une folle, fatalement il y avait un choix. Or en quoi consistait-il, ce choix ? Quelle était la qualité, ou le défaut, ou le signe nécessaire pour que la Dame à la Hache frappât ? Bref, si elle choisissait – et elle ne pouvait pas ne pas choisir – qu’est-ce qui dirigeait son choix ?
– Vous avez trouvé ?…
Rénine fit une pause et repartit :
– Oui, monsieur le Gouverneur, j’ai trouvé, et j’aurais pu trouver dès la première minute, puisqu’il suffisait d’examiner attentivement la liste des victimes. Mais ces éclairs de vérité ne s’allument jamais que dans un cerveau surchauffé par l’effort et par la réflexion. Vingt fois j’avais regardé la liste sans que ce petit détail prît forme à mes yeux.
– Je ne comprends pas, fit M. de Lourtier-Vaneau.
– Monsieur le Gouverneur, il est à remarquer que, si plusieurs personnes sont réunies dans une affaire, crime, scandale public, etc., la façon de les désigner demeure à peu près immuable. En l’occurrence, les journaux n’ont jamais employé à l’égard de Mme Ladoue, de Mlle Ardant, ou de Mlle Covereau, que leurs noms de famille. Par contre, Mlle Vernisset et Miss Williamson ont toujours été désignées, en même temps,
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par les prénoms Honorine et Herbette. S’il en avait été ainsi pour les six victimes, il n’y aurait pas eu de mystère.
– Pourquoi ?
– Parce qu’on aurait su, du premier coup, la corrélation qui existait entre les six malheureuses, comme je l’ai su, moi, soudain, par le rapprochement de ces deux prénoms-là avec celui d’Hortense Daniel. Cette fois, vous comprenez, n’est-ce pas ? Vous avez, comme moi, devant les yeux, trois prénoms…
M.
de
Lourtier-Vaneau parut troublé. Un peu pâle, il prononça :
– Que dites-vous ?… Que dites-vous ?
– Je dis, continua Rénine d’une voix nette, en détachant les syllabes les unes des autres, je dis que vous avez devant les yeux trois prénoms qui, tous trois, commencent par la même initiale, et qui, tous trois, coïncidence remarquable, sont composés d’un même nombre de lettres, ainsi que vous pouvez le vérifier. Si, d’autre part, vous vous informez auprès de la blanchisseuse de Courbevoie, où était employée Mlle Covereau, vous saurez qu’elle s’appelait Hilairie. Là encore même initiale et même nombre de lettres. Inutile de chercher davantage. Nous sommes sûrs, n’est-ce pas ? que les prénoms de toutes les victimes présentent les mêmes particularités. Et cette constatation nous donne d’une façon absolument certaine le mot du problème qui se posait à nous. Le choix de la folle est expliqué. Nous connaissons la parenté qui reliait entre elles les malheureuses.
Pas d’erreur possible. C’est cela et ce n’est pas autre chose. Et quelle confirmation de mon hypothèse que cette manière de choisir ! Quelle preuve de folie !
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Pourquoi tuer ces femmes-ci plutôt que celles-là ? Parce que leurs noms commencent par un H et qu’ils sont composés de huit lettres ? Vous m’entendez bien, monsieur le Gouverneur ?
Le nombre des lettres est de huit. La lettre initiale est la huitième lettre de l’alphabet, et le mot huit commence par un H.
Toujours la lettre H. Et c’est une hache qui fut l’instrument de supplice. Me direz-vous que la Dame à la Hache n’est pas une folle ?
Rénine s’interrompit et s’approcha de M.
de
Lourtier-
Vaneau.
– Qu’avez-vous donc, monsieur le Gouverneur ? Vous semblez souffrant ?
Non, non, fit M. de Lourtier, dont le front ruisselait de sueur… Non, mais toute cette histoire est tellement troublante !
Pensez donc, j’ai connu l’une des victimes… Et alors…
Rénine alla chercher sur un guéridon une carafe et un verre qu’il remplit d’eau et tendit à M. de Lourtier. Celui-ci but quelques gorgées, puis, se redressant, il poursuivit d’une voix qu’il cherchait à raffermir :
– Soit. Admettons votre supposition. Encore faut-il qu’elle aboutisse à des résultats tangibles. Qu’avez-vous fait ?
– J’ai publié ce matin dans tous les journaux une annonce ainsi conçue : Excellente cuisinière demande place. Écrire avant cinq heures soir à Herminie, boulevard Haussmann… », etc.
Vous comprenez toujours, n’est-ce pas, monsieur le Gouverneur ? Les prénoms commençant par un H et composés de huit lettres sont extrêmement rares et tous un peu démodés, Herminie, Hilairie, Herbette… Or, ces prénoms-là, pour des motifs que j’ignore, sont indispensables à la folle. Elle ne peut
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s’en passer. Pour trouver des femmes qui portent un de ces prénoms, et seulement pour cela, elle ramasse tout ce qui lui reste de raison, de discernement, de réflexion, d’intelligence.
Elle cherche, elle interroge. Elle est à l’affût. Elle lit les journaux qu’elle ne comprend guère, mais où ses yeux s’accrochent à certains détails, à certaines majuscules. Et, par conséquent, je n’ai pas douté une seconde que ce nom d’Herminie, imprimé en gros caractères, n’attirât son regard et que, dès aujourd’hui, elle ne se prit au piège de mon annonce…
– Elle a écrit
? demanda M.
de
Lourtier-Vaneau
anxieusement.
– Pour faire leurs propositions à la soi-disant Herminie, continua Rénine, plusieurs dames ont écrit les lettres habituelles en pareil cas. Mais j’ai reçu un pneumatique qui m’a semblé de quelque intérêt.
– De qui ?
– Lisez, monsieur le Gouverneur.
M. de Lourtier-Vaneau arracha la feuille des mains de Rénine et jeta un coup d’œil sur la signature. Il eut d’abord un geste d’étonnement, comme s’il se fût attendu à autre chose.
Puis il partit d’un long éclat de rire, où il y avait comme de la joie et de la délivrance.
– Pourquoi riez-vous, monsieur le Gouverneur ? Vous avez l’air content.
– Content, non. Mais cette lettre est signée de ma femme.
– Et vous aviez craint autre chose ?
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– Oh ! non, mais du moment que c’est ma femme…
Il n’acheva pas sa phrase et dit à Rénine
– Pardon, monsieur, mais vous m’avez dit avoir reçu plusieurs réponses. Pourquoi, entre toutes ces réponses, avez-vous pensé que précisément celle-ci pouvait vous fournir quelque indice ?
– Parce qu’elle porte comme signature : Mme de Lourtier-Vaneau, et que Mme de Lourtier-Vaneau avait employé comme couturière l’une des victimes, Honorine Vernisset.
– Qui vous a dit cela ?
– Les journaux de l’époque.
– Et votre choix ne fut déterminé par aucune autre cause ?
– Aucune. Mais j’ai l’impression, depuis que je suis ici, monsieur le Gouverneur, que je ne me suis pas trompé de chemin.
– Pourquoi cette impression ?
– Je ne sais pas trop… Certains signes… Certains détails…
Puis-je voir Mme de Lourtier, monsieur ?
– J’allais vous le proposer, monsieur, fit M. de Lourtier.
Veuillez me suivre.
Il le conduisit, par un couloir, jusqu’à un petit salon où une dame à cheveux blonds et au beau visage heureux et doux était assise entre trois enfants qu’elle faisait travailler.
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Elle se leva. M. de Lourtier fit brièvement les présentations et dit à sa femme :
– Suzanne, c’est de toi, ce pneumatique ?
– Adressé à Mlle Herminie, boulevard Haussmann ? dit-elle. Oui, c’est de moi. Tu sais bien que notre femme de chambre s’en va et que je m’occupe de chercher quelqu’un.
Rénine l’interrompit :
– Excusez-moi, madame, un mot seulement. D’où vous venait l’adresse de cette femme ?
Elle rougit. Son mari insista :
– Réponds, Suzanne. Qui t’a donné cette adresse ?
– On m’a téléphoné.
– Qui ?
Après une hésitation, elle prononça :
– Ta vieille nourrice…
– Félicienne ?…
– Oui.
– 198 –
M. de Lourtier coupa court à la conversation, et sans permettre à Rénine de poser d’autres questions, il le reconduisit dans son bureau.
– Vous voyez, monsieur, ce pneumatique a une provenance toute naturelle. Félicienne, ma vieille nourrice, à qui je fais une pension, et qui habite dans les environs de Paris, a lu votre annonce, et c’est elle qui a prévenu Mme de Lourtier. Car enfin, ajouta-t-il, en s’efforçant de rire, je ne suppose pas que vous soupçonniez ma femme d’être la Dame à la Hache ?
– Non.
– Alors l’incident est clos… du moins de mon côté… J’ai fait ce que j’ai pu… j’ai suivi vos raisonnements, et je regrette vivement de ne pouvoir vous être utile…
Il avait hâte d’éconduire ce visiteur indiscret, et il fit le geste de lui montrer la porte, mais il eut comme un étourdissement, but un second verre d’eau et se rassit. Son visage était décomposé.
Rénine le regarda quelques secondes, comme on regarde un adversaire défaillant, qu’il n’est plus besoin que d’achever, et, s’asseyant près de lui, il le saisit brusquement par le bras.
– Monsieur le Gouverneur, si vous ne parlez pas, Hortense Daniel sera la septième victime.
– Je n’ai rien à dire, monsieur ! Que voulez-vous que je sache ?
– La vérité. Mes explications vous l’ont fait connaître. Votre détresse, votre épouvante m’en sont des preuves certaines. Je venais à vous comme à un collaborateur. Or, par une chance
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inespérée, c’est un guide que je découvre. Ne perdons pas de temps.
– Mais, enfin, monsieur, si je savais, pourquoi me tairais-je ?
Par peur du scandale. Il y a dans votre vie, j’en ai l’intuition profonde, quelque chose que vous êtes contraint de cacher. La vérité qui vous est apparue brusquement sur le drame monstrueux, cette vérité, si elle est connue, pour vous, c’est le déshonneur, la honte… et vous reculez devant votre devoir.
M. de Lourtier ne répondait plus. Rénine se pencha sur lui et, les yeux dans les yeux, murmura :
– Il n’y aura pas de scandale. Moi seul au monde saurai ce qui s’est passé. Et j’ai autant d’intérêt que vous à ne pas attirer l’attention, puisque j’aime Hortense Daniel et que je ne veux pas que son nom soit mêlé à cette histoire affreuse.
Ils restèrent une du deux minutes l’un en face de l’autre.
Rénine avait pris un visage dur. M. de Lourtier sentit que rien ne le fléchirait si les paroles nécessaires n’étaient pas prononcées, mais il ne pouvait pas.
– Vous vous trompez… Vous avez cru voir des choses qui ne sont pas.
Rénine eut la conviction soudaine et terrifiante que si cet homme se renfermait stupidement dans son silence, c’en était fini d’Hortense Daniel, et sa rage fut telle de penser que le mot de l’énigme était là, comme un objet à portée de sa main, qu’il empoigna M. de Lourtier à la gorge et le renversa.
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– Assez de mensonges ! La vie d’une femme est en jeu !
Parlez, et parlez tout de suite… Sinon…
M. de Lourtier était à bout de forces. Toute résistance était impossible. Non pas que l’agression de Rénine lui fît peur et qu’il cédât à cet acte de violence, mais il se sentait écrasé par cette volonté indomptable qui semblait n’admettre aucun obstacle, et il balbutia :
– Vous avez raison. Mon devoir est de tout dire, quoi qu’il puisse arriver.
– Il n’arrivera rien, j’en prends l’engagement, mais à condition que vous sauviez Hortense Daniel. Une seconde d’hésitation peut tout perdre. Parlez. Pas de détails. Des faits.
Alors, les deux coudes appuyés à son bureau, les mains autour de son front, M. de Lourtier prononça, sur le ton d’une confidence qu’il essayait de faire aussi brièvement que possible :
– Mme de Lourtier n’est pas ma femme. Celle qui seule a le droit de porter mon nom, celle-là, je l’ai épousée quand j’étais jeune fonctionnaire aux colonies. C’était une femme assez bizarre, de cerveau un peu faible, soumise jusqu’à l’invraisemblance à ses manies et à ses impulsions. Nous eûmes deux enfants, deux jumeaux qu’elle adora, et auprès de qui elle eût trouvé sans doute l’équilibre et la santé morale, lorsque, par un accident stupide – une voiture qui passait – ils furent écrasés sous ses yeux. La malheureuse devint folle… de cette folie silencieuse et discrète que vous évoquiez. Quelque temps après, nommé dans une ville d’Algérie, je l’amenai en France et la confiai à une brave créature qui m’avait élevé. Deux ans plus tard, je faisais connaissance de celle qui fait la joie de ma vie.
Vous l’avez vue tout à l’heure. Elle est la mère de mes enfants et elle passe pour ma femme. Vais-je la sacrifier ? Toute notre
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existence va-t-elle sombrer dans l’horreur, et faut-il que notre nom soit associé à ce drame de folie et de sang ?
Rénine réfléchit et demanda :
– Comment s’appelle-t-elle, l’autre ?
– Hermance.
– Hermance… Toujours les initiales… toujours les huit lettres.
– C’est cela qui m’a éclairé tout à l’heure, fit M. de Lourtier.
Quand vous avez rapproché les noms les uns des autres, aussitôt j’ai pensé que la malheureuse s’appelait Hermance, qu’elle était folle… et toutes les preuves me sont venues à l’esprit.
– Mais si nous comprenons le choix des victimes, comment expliquer le meurtre ? En quoi donc consiste sa folie ? Souffre-t-elle ?
– Elle ne souffre pas trop actuellement. Mais elle a souffert de la plus effroyable souffrance qui soit : depuis l’instant où ses deux enfants ont été écrasés sous ses yeux, l’image affreuse de cette mort était devant elle, nuit et jour, sans une seconde d’interruption, puisqu’elle ne dormait pas une seule seconde.
Songez à ce supplice ! voir ses enfants mourir durant toutes les heures des longues journées et toutes les heures des nuits interminables
Rénine objecta :
– Cependant, ce n’est pas pour chasser cette image qu’elle tue ?
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– Si… peut-être… articula M. de Lourtier pensivement, pour la chasser par le sommeil.
– Je ne comprends pas.
– Vous ne comprenez pas parce qu’il s’agit d’une folle… et que tout ce qui se passe dans ce cerveau détraqué est forcément incohérent et anormal.
– Évidemment… mais, tout de même, votre supposition se rattache à des faits qui la justifient ?
– Oui… des faits que je n’avais pour ainsi dire pas remarqués et qui prennent leur valeur aujourd’hui. Le premier de ces faits remonte à quelques années, au matin où ma vieille nourrice trouva, pour la première fois, Hermance endormie. Or, elle tenait ses deux mains crispées autour d’un petit chien qu’elle avait étranglé. Et trois autres fois, depuis, la scène se reproduisit.
– Et elle dormait ?
– Oui, elle dormait, d’un sommeil qui, chaque fois, durait plusieurs nuits.
– Et vous en avez conclu ?
– J’en ai conclu que la détente nerveuse provoquée par le meurtre l’épuisait et la prédisposait au sommeil.
Rénine frissonna.
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– C’est cela ! Il n’y a aucun doute. Le meurtre, l’effort du meurtre la fait dormir. Alors ce qui lui a réussi avec des bêtes, elle l’a recommencé avec des femmes. Toute sa folie s’est ramassée autour de ce point : elle les tue pour s’emparer de leur sommeil ! Le sommeil lui manquait ; elle vole celui des autres !
C’est bien cela, n’est-ce pas ? Depuis deux années, elle dort ?
– Depuis deux années, elle dort, balbutia M. de Lourtier.
Rénine l’étreignit à l’épaule.
– Et vous n’avez pas pensé que sa folie pourrait s’étendre, et que rien ne l’arrêterait pour conquérir le bienfait de dormir ?
Hâtons-nous, monsieur, tout cela est effroyable !
Tous deux se dirigeaient vers la porte, quand M. de Lourtier hésita. La sonnerie du téléphone retentissait.
– C’est de là-bas, dit-il.
– De là-bas ?
– Oui, chaque jour, à cette même heure, ma vieille nourrice me donne des nouvelles.
Il décrocha les récepteurs et tendit l’un d’eux à Rénine qui lui souffla les questions qu’il devait poser.
– C’est toi, Félicienne ? Comment va-t-elle ?
– Pas mal, monsieur.
– Dort-elle bien ?
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– Moins bien depuis quelques jours. La nuit dernière, même, elle n’a pas fermé l’œil. Aussi elle est toute sombre.
– Que fait-elle en ce moment ?
– Elle est dans sa chambre.
– Vas-y, Félicienne. Ne la quitte pas.
– Pas possible. Elle s’est enfermée.
– Il le faut, Félicienne. Démolis la porte. J’arrive. Allô…
Allô… Ah crebleu, nous sommes coupés !
Sans un mot, les deux hommes sortirent de l’appartement et coururent jusqu’à l’avenue. Rénine poussa M. de Lourtier dans l’automobile.
– L’adresse ?
– Ville-d’Avray.
– Parbleu ! au centre de ses opérations… comme l’araignée au milieu de sa toile. Ah ! l’ignominie.
Il était bouleversé. Toute l’aventure lui apparaissait, enfin, dans sa réalité monstrueuse.
– Oui, elle les tue pour s’emparer de leur sommeil, comme elle faisait avec les bêtes. C’est la même idée obsédante, mais qui s’est compliquée de tout un attirail de pratiques et de superstitions absolument incompréhensibles. Il lui semble évidemment que l’analogie des prénoms avec le sien est indispensable et qu’elle ne se reposera que si sa victime est une
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Hortense ou une Honorine. Raisonnement de folle, dont la logique nous échappe et dont nous ignorons l’origine, mais auquel il lui est impossible de se soustraire. Il faut qu’elle cherche et il faut qu’elle trouve ! Et elle trouve, et elle emporte sa proie, la veille et la contemple pendant un nombre de jours fatidique, jusqu’au moment où, stupidement, par ce trou qu’elle creuse d’un coup de hache en plein crâne, elle absorbe le sommeil qui la grise et lui donne l’oubli pendant une période déterminée. Et là encore, absurdité et folie ! Pourquoi fixe-t-elle cette période à tant de jours ? Pourquoi telle victime doit-elle lui assurer 120 jours de sommeil et telle autre 125 ! Démence !
Calcul mystérieux et certainement imbécile !
Toujours est-il qu’au bout de 120 ou de 125 jours, une nouvelle victime est sacrifiée ; et il y en a eu six déjà, et la septième attend son tour. Ah ! monsieur, quelle responsabilité est la vôtre ! Un pareil monstre ! On ne le perd pas de vue !
M. de Lourtier-Vaneau ne protesta point. Son accablement, sa pâleur, ses mains qui tremblaient, tout prouvait ses remords et son désespoir.
– Elle m’a trompé… murmura-t-il. Elle était si calme en apparence, si docile ! Et puis, somme toute, elle vit dans une maison de santé.
– Alors, comment se peut-il ?…
Cette maison, expliqua M. de Lourtier, est composée de pavillons éparpillés au milieu d’un grand jardin. Le pavillon qu’habite Hermance est tout à fait à l’écart. Il y a d’abord une pièce occupée par Félicienne, puis la chambre d’Hermance, et deux pièces isolées, dont la dernière a ses fenêtres sur la campagne. Je suppose que c’est là qu’elle enferme ses victimes.
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– Mais cette voiture qui porte des cadavres ?…
– Les écuries de la maison de santé sont près du pavillon. Il y a un cheval et une voiture pour les courses. Hermance se relève sans doute la nuit, attelle et fait glisser la morte par la fenêtre.
– Et cette nourrice qui la surveille ?
– Félicienne est un peu sourde, très vieille.
– Mais, le jour, elle voit sa maîtresse aller et venir, agir. Ne devons-nous pas admettre une certaine complicité ?
– Ah ! jamais. Félicienne, elle aussi, a été trompée par l’hypocrisie d’Hermance.
– Cependant, c’est elle qui, une première fois, a téléphoné tantôt à Mme de Lourtier pour cette annonce…
– Tout naturellement. Hermance, qui parle à l’occasion, qui raisonne, qui se plonge dans la lecture des journaux qu’elle ne comprend pas, comme vous disiez, mais qu’elle parcourt attentivement, aura vu cette annonce et, ayant entendu dire que je cherchais une femme de chambre, aura prié Félicienne de téléphoner…
– Oui… oui...c’est bien ce que j’avais pressenti, prononça lentement Rénine, elle se prépare des victimes… Hortense morte, elle savait, une fois la quantité de sommeil épuisée, elle savait où trouver une huitième victime… Mais comment les attirait-elle, ces malheureuses femmes ? Par quel procédé a-t-elle attiré Hortense Daniel ?
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L’auto filait, pas assez vite cependant au gré de Rénine qui gourmandait le chauffeur.
– Marche donc, Clément… nous reculons, mon ami.
Tout à coup, la peur d’arriver trop tard le mettait au supplice. La logique des fous dépend d’une saute d’humeur, de quelque idée dangereuse et saugrenue qui leur traverse l’esprit.
La folle pouvait se tromper de jour et avancer le dénouement, comme une pendule détraquée qui sonne une heure trop tôt.
D’autre part, son sommeil étant de nouveau dérangé, ne serait-elle pas tentée d’agir sans attendre le moment fixé ?
N’était-ce point pour cette raison qu’elle demeurait enfermée dans sa chambre ? Mon Dieu, par quelle agonie devait passer la captive ! Quels frissons de terreur au moindre geste du bourreau !
– Plus vite, Clément, ou je prends le volant ! Plus vite, sacrebleu !
Enfin ce fut Ville-d’Avray. Une route sur la droite, en pente abrupte… Des murs qu’interrompait une longue grille…
– Contourne la propriété, Clément. N’est-ce pas, monsieur le Gouverneur, il ne faut pas donner l’éveil ? Où se trouve le pavillon ?
– Juste à l’opposé, déclara M. de Lourtier-Vaneau.
Ils descendirent un peu plus loin.
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Rénine se mit à courir sur le talus qui bordait un chemin creux et mal entretenu. Il faisait presque nuit. M. de Lourtier désigna :
– Ici… ce bâtiment en retrait… Tenez, cette fenêtre, au rez-de-chaussée. C’est celle d’une des deux chambres isolées… et c’est par là évidemment qu’elle sort.
– Mais on dirait, observa Rénine, qu’il y a des barreaux.
– Oui, il y en a, et c’est pourquoi personne ne se méfiait, mais elle a dû s’ouvrir un passage.
Le rez-de-chaussée était construit au-dessus de hautes caves. Rénine grimpa vivement et mit le pied sur un rebord de pierre.
Un des barreaux manquait en effet.
Il avança la tête contre la vitre et regarda.
L’intérieur de la pièce était sombre. Cependant il put distinguer, dans le fond, une femme qui était assise auprès d’une autre femme étendue sur un matelas. La femme qui était assise se tenait le front dans les mains et contemplait la femme étendue.
– C’est elle, chuchota M. de Lourtier qui avait escaladé le mur. L’autre est attachée.
Rénine tira de sa poche un diamant de vitrier et découpa l’un de. carreaux, sans que le bruit éveillât l’attention de la folle.
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Il glissa ensuite la main droite jusqu’à l’espagnolette et tourna doucement, tandis que de la main gauche, il braquait un revolver.
– Vous n’allez pas tirer supplia M. de Lourtier-Vaneau.
– S’il le faut, oui.
La fenêtre fut poussée doucement. Mais il y eut un obstacle dont Rénine ne se rendit pas compte, une chaise qui bascula et qui tomba.
D’un bond, il sauta à l’intérieur et jeta son arme pour saisir la folle. Mais elle ne l’attendit point. Précipitamment, elle ouvrit la porte et s’enfuit, en jetant un cri rauque.
M. de Lourtier voulait la poursuivre.
– À quoi bon ? dit Rénine en s’agenouillant. Sauvons la victime d’abord.
Il fut aussitôt rassuré. Hortense vivait.
Son premier soin fut de couper les cordes et d’ôter le bâillon qui l’étouffait. Attirée par le bruit, la vieille nourrice était accourue avec une lampe que Rénine saisit et dont il projeta la lumière sur Hortense.
Il fut stupéfait : livide, exténuée, le visage amaigri, les yeux brillants de fièvre, Hortense Daniel essayait cependant de sourire.
– Je vous attendais, murmura-t-elle… Je n’ai pas désespéré une minute… j’étais sûre de vous…
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Elle s’évanouit.
Une heure plus tard, après d’inutiles recherches autour du pavillon, on trouva la folle enfermée dans un grand placard du grenier. Elle s’était pendue.
Hortense ne voulut pas rester une heure de plus. D’ailleurs, il était préférable que le pavillon fût vide au moment où la vieille nourrice annoncerait le suicide de la folle. Rénine expliqua minutieusement à Félicienne la conduite qu’elle devait tenir, puis, aidé par le chauffeur et par M. de Lourtier, il porta la jeune femme jusqu’à l’automobile et la ramena chez elle.
La convalescence fut rapide. Le surlendemain même, Rénine interrogeait Hortense avec beaucoup de précaution et lui demandait comment elle avait connu la folle.
– Tout simplement, dit-elle. Mon mari, qui n’a pas toute sa raison, comme je vous l’ai raconté, est soigné à Ville-d’Avray, et quelquefois je vais lui rendre visite, à l’insu de tout le monde, je l’avoue. C’est ainsi que j’ai parlé à cette malheureuse folle, et que l’autre jour elle m’a fait signe de venir la voir. Nous étions seules. Je suis entrée dans le pavillon. Elle t’est jetée sur moi et m’a réduite à l’impuissance sans même que je puisse trier au secours. J’ai cru à une plaisanterie… et de fait, n’est-ce pas, c’en était une… une plaisanterie de démente. Elle était très douce avec moi… Tout de même, elle me laissait mourir de faim.
– Et vous n’aviez pas peur ?
– De mourir de faim ? Non, d’ailleurs, elle me donnait à manger, de temps en temps, par lubies… Et puis j’étais tellement sûre de vous !
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– Oui, mais il y avait autre chose… cette autre menace…
– Cette menace, laquelle ? dit-elle ingénument.
Rénine tressaillit. Il comprenait tout à coup qu’Hortense –chose bizarre au premier abord, mais fort naturelle – n’avait pas soupçonné un instant, et qu’elle ne soupçonnait pas encore, l’épouvantable danger qu’elle avait couru. Aucun rapprochement ne s’était fait dans son esprit entre les crimes de la Dame à la Hache et sa propre aventure.
Il pensa qu’il serait toujours temps de la détromper.
Quelques jours plus tard, du reste, Hortense, à qui son médecin recommanda un peu de repos et d’isolement, s’en allait chez une de ses parentes qui habitait aux environs du village de Bassicourt, dans le centre de la France.
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CHAPITRE 7
Des pas sur la neige
La Roncière, par Bassicourt, le 14 novembre.
Prince Rénine, boulevard Haussmann, Paris.
Mon cher ami,
Vous devez me trouver bien ingrate. Depuis trois semaines que je suis ici, pas une lettre de moi ! Pas un remerciement ! Et pourtant, j’ai fini par comprendre à quelle affreuse mort vous m’aviez arrachée et le secret de cette histoire effrayante Mais, que voulez-vous ? Je suis sortie de tout cela dans un tel état d’accablement ! J’avais un tel besoin de repos et de solitude !
Rester à Paris ? Continuer avec vous nos expéditions ? Non, mille fois non ! Assez d’aventures ! Celles du prochain sont fort intéressantes. Mais celles dont on est victime et dont on manque mourir… Ah ! cher ami, quelle horreur ! Comment oublierai-je jamais ?…
Alors ici, à La Roncière, c’est le grand calme. Ma vieille cousine Ermelin me choie et me dorlote comme une malade. Je reprends des couleurs, et tout va bien de la sorte. Tout va si bien que je ne pense plus du tout à m’intéresser aux affaires des autres, mais plus du tout. Ainsi figurez-vous… (je vous raconte cela parce que, vous, vous êtes incorrigible, curieux comme une vieille portière, et toujours disposé à vous occuper de ce qui ne vous regarde pas), figurez-vous donc qu’hier j’ai assisté à une rencontre assez curieuse. Antoinette m’avait menée à l’auberge de Bassicourt, où nous prenions le thé dans la grande salle, parmi les paysans – c’était jour de marché – lorsque l’arrivée de
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trois personnes, deux hommes et une femme, mit brusquement fin aux conversations.
L’un des hommes était un gros fermier vêtu d’une longue blouse, avec une face rubiconde et joyeuse, qu’encadraient des favoris blancs. L’autre plus jeune, habillé de velours à côtes, avait une figure jaune, sèche et hargneuse. Chacun d’eux portait en bandoulière un fusil de chasse. Entre eux, il y avait une jeune femme mince, petite, enveloppée dans une mante brune, coiffée d’une toque de fourrure, et dont le visage un peu maigre excessivement pâle, surprenait par sa distinction et sa délicatesse.
– Le père, le fils et la bru, murmura ma cousine Ermelin.
– Comment ? cette charmante créature est la femme de ce rustaud ?
– Et la belle-fille du baron de Gorne.
– Un baron, le vieux bonhomme qui est là ?
– Le descendant d’une très noble famille qui habitait le château autrefois. Il a toujours vécu en paysan… grand chasseur, grand buveur, grand chicanier, toujours en procès, à peu près ruiné. Le fils, Mathias, plus ambitieux, moins attaché à la terre, a fait son droit, puis s’est embarqué pour l’Amérique, puis, ramené au village par le manque d’argent, s’est épris d’une jeune fille de la ville voisine. La malheureuse, on ne sait pas trop pourquoi, a consenti au mariage… et voilà cinq ans qu’elle vit comme une recluse, ou plutôt comme une prisonnière, dans un petit manoir tout proche, le Manoir-au-Puits.
– Entre le père et le fils ? demandai-je.
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– Non, le père habite au bout du village, une ferme isolée.
– Et le sieur Mathias est jaloux ?
– Un tigre.
– Sans raison ?
– Sans raison, car ce n’est pas la faute de Natalie de Gorne, qui est la femme la plus honnête, si, depuis quelques mois, un beau cavalier rôde autour du manoir. Cependant les de Gorne ne déragent pas.
– Comment, le père aussi ?
– Le beau cavalier est le dernier descendant de ceux qui ont acheté le château jadis. D’où la haine du vieux de Gorne. Jérôme Vignal, que je connais et que j’aime beaucoup, est joli garçon, très riche, et il a juré – c’est le vieux qui raconte cela quand il est pris de boisson – d’enlever Natalie de Gorne. D’ailleurs, écoutez…
Au milieu d’un groupe qui s’amusait à le faire boire et le pressait de questions, le bonhomme, déjà éméché, s’exclamait avec un accent d’indignation et un sourire goguenard dont le contraste était vraiment comique.
– Il en sera pour ses frais, que j’vous dis, ce bellâtre-là ! Il a beau faire la maraude de not’ côté et reluquer la petite… Chasse gardée ! S’il approche de trop près, un coup de fusil, n’est-ce pas, Mathias ?
Il empoigna la main de sa belle-fille.
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– Et puis, la petite sait se défendre aussi, ricana-t-il. Hein !
Natalie, les galants, t’en veux point ?
Toute confuse d’être ainsi apostrophée, la jeune femme rougit, tandis que son mari bougonnait :
– Vous feriez mieux de tenir votre langue, mon père. Il y a des choses qu’on ne dit pas tout haut.
– Les choses qui tiennent à l’honneur, ça se règle en public, riposta le vieux. Pour moi, l’honneur des de Gorne, ça passe avant tout, et c’est as ce godelureau-là avec ses airs de Parisien…
Il s’arrêta net. En face de lui, quelqu’un qui venait d’entrer paraissait attendre la fin de la phrase. C’était un grand gars solide, en costume de cheval, la cravache à la main, et dont la physionomie énergique, un peu dure, était animée par de beaux yeux qui souriaient ironiquement.
– Jérôme Vignal, souffla ma cousine.
Le jeune homme ne semblait nullement embarrassé.
Apercevant Natalie, il la salua profondément, et, comme Mathias de Gorne avançait d’un pas vers lui, il le dévisagea, ayant l’air de dire :
– Eh bien ! et puis après ?
Et l’attitude était si insolente que les de Gorne détachèrent leurs fusils et les empoignèrent à deux mains comme des chasseurs à l’affût. Le fils avait un regard féroce.
Jérôme demeura impassible sous la menace. Puis au bout de quelques secondes, s’adressant à l’aubergiste
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– Dites donc, j’étais venu pour voir le père Vasseur. Mais son échoppe est fermée. Vous voudrez bien lui donner la gaine de mon revolver qui est décousue, n’est-ce pas ?
Il tendit la gaine à l’aubergiste et ajouta en riant :
– Je garde le revolver au cas où j’en aurais besoin. Sait-on jamais ?
Puis, toujours impassible, il choisit une cigarette dans un étui d’argent, l’alluma au feu de son briquet, et sortit. Par la fenêtre, on le vit qui sautait sur son cheval et qui s’éloignait au petit trot.
– Crebleu de bon sang ! jura le vieux de Gorne, en avalant un verre de cognac.
Son fils lui colla la main sur la bouche et le contraignit à s’asseoir. Près d’eux, Natalie de Gorne pleurait…
Voilà, cher ami, mon histoire. Comme vous le voyez, elle n’est pas palpitante, et ne mérite pas votre attention. Rien de mystérieux là-dedans. Aucun rôle à jouer pour vous. Et j’insiste même, particulièrement, pour que vous ne cherchiez pas là le prétexte d’une intervention qui serait tout à fait inopportune.
Évidemment, j’aurais grand plaisir à ce que cette malheureuse femme qui, paraît-il, est une vrai martyre, soit protégée. Mais, je vous le répète, laissons les autres se débrouiller, et restons-en là de nos petites expériences…
Rénine acheva la lettre, la relut, et conclut :
– Allons, tout est prêt pour le mieux. On ne veut plus continuer nos petites expériences parce que nous en sommes à
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la septième, et qu’on a peur de la huitième qui, d’après notre pacte, a une signification toute spéciale. On ne veut plus… tout en voulant… sans avoir l’air de vouloir.
Il se frotta les mains. Cette lettre lui apportait un témoignage précieux de l’influence que, peu à peu, doucement et patiemment, il avait prise sur la jeune femme. C’était un sentiment assez complexe, où il y avait de l’admiration, une confiance sans bornes, de l’inquiétude parfois, de la crainte et presque de l’effroi, mais de l’amour aussi, il en avait la conviction. Compagne d’aventures auxquelles elle participait avec une camaraderie qui excluait toute gêne entre eux, voilà qu’elle avait peur soudain, et qu’une sorte de pudeur mêlée de coquetterie la poussait à se dérober.
Le soir même, qui était un soir de dimanche, Rénine prenait le train.
Et, au petit matin, après avoir parcouru en diligence, sur un chemin tout blanc de neige, les deux lieues qui séparaient la petite ville de Pompignat, où il descendit, du village de Bassicourt, il apprit que son voyage pourrait avoir quelque utilité : la nuit, on avait entendu trois coups de feu dans la direction du Manoir-au-Puits.
« Le dieu de l’amour et du hasard me favorise, se dit-il. S’il y a eu conflit entre le mari et l’amour, j’arrive à temps. »
– Trois coups de feu, brigadier. Je les ai entendus, comme je vous vois, déclarait un paysan que les gendarmes interrogeaient dans la salle de l’auberge, où Rénine était entré.
– Moi aussi, dit le garçon d’auberge. Trois coups de feu… Il était peut-être minuit. La neige qui tombait depuis neuf heures,
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avait cessé… et ça a retenti dans la plaine tout à la suite… pan, pan, pan.
Cinq autres paysans encore témoignèrent. Le brigadier et ses hommes, eux, n’avaient rien entendu, la gendarmerie tournant le dos à la plaine. Mais il survint un valet de ferme et une femme, qui se dirent au service de Mathias de Gorne, et qui, en congé depuis l’avant-veille, à cause du dimanche, arrivaient du Manoir où ils n’avaient pu pénétrer.
– La porte de l’enclos est fermée, monsieur le gendarme, fit l’un d’eux. C’est la première fois. Tous les matins, M. Mathias va l’ouvrir lui-même sur le coup d’six heures, en hiver comme en été. Or, voilà qu’il est plus de huit heures. J’ai appelé. Personne.
Alors on est venu vous voir.
– Vous auriez pu vous renseigner chez M. de Gorne père, leur dit le brigadier. Il habite sur le chemin.
– Dame, ma foi oui, mais on n’y a pas pensé.
– Allons-y, décida le brigadier.
Deux de ses hommes l’accompagnèrent, ainsi que les paysans et un serrurier que l’on réquisitionna. Rénine se joignit au groupe.
Tout de suite, à l’extrémité du village on passa devant la cour du vieux de Gorne, et Rénine le reconnut à la description qu’Hortense lui en avait faite.
Le bonhomme attelait sa voiture. Mis au courant de l’affaire, il s’esclaffa.
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– Trois coups de feu ? Pan, pan, pan ? Mais, mon cher brigadier, le fusil de Mathias n’a que deux coups.
– Et cette porte close ?
– C’est qu’il dort, le fiston, voilà tout. Hier soir il est venu vider une bouteille avec moi, peut-être bien deux… ou même trois… et ce matin il fait la grasse matinée avec Natalie.
Il grimpa sur le siège de son véhicule, une vieille charrette à bâche toute rapiécée, et fit claquer son fouet.
– Au revoir la compagnie. C’est pas vos trois coups de feu qui m’empêcheront d’aller au marché de Pompignat, comme lundi. J’ai deux veaux sous la bâche qui peuvent pus attendre l’abattoir. Bien le bonjour, camarades.
On se remit en route.
Rénine s’approcha du brigadier et déclina son nom.
– Je suis un ami de Mlle Ermelin, du hameau de La Roncière, et, comme il est trop tôt pour me présenter chez elle, je vous demanderai la permission de faire avec vous le détour du Manoir. Mlle Ermelin est en relations avec Mme de Gorne, et je serais heureux de la tranquilliser, car j’espère bien qu’il n’y a rien eu au Manoir, n’est-ce pas ?
– S’il y a eu quelque chose, répondit le brigadier, nous lirons ça comme sur une carte, rapport à la neige.
C’était un homme jeune, sympathique, qui paraissait intelligent et débrouillard. Dès le début, il avait relevé avec beaucoup de clairvoyance des traces de pas que Mathias avait
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laissées, la veille au soir, en retournant chez lui, traces qui se mêlèrent bientôt aux empreintes formées dans les deux sens par le domestique et par la fille de ferme. Ils arrivèrent ainsi devant les murs d’un domaine dont le serrurier ouvrit aisément la porte.
Désormais, une seule piste s’offrait sur la neige immaculée, celle de Mathias, et il fut facile de noter que le fils avait dû largement participer aux libations du père, la ligne des pas présentant des courbes brusques qui la faisaient dévier jusqu’aux arbres de l’avenue.
Deux cents mètres plus loin se dressaient les bâtiments lézardés et délabrés du Manoir-au-Puits. La porte principale en était ouverte.
– Entrons, dit le brigadier.
Et, dès le seuil franchi, il murmura :
– Oh ! oh ! Le vieux de Gorne a eu tort de ne pas venir. On s’est battu ici.
La grande salle était en désordre. Deux chaises cassées, la table renversée, des éclats de porcelaine et de verre attestaient la violence de la lutte. La grande horloge qui gisait à terre marquait onze heures et demie.
Sous la conduite de la fille de ferme, on monta vivement au premier étage. Ni Mathias ni sa femme n’étaient là. Mais la porte de leur chambre avait été défoncée avec un marteau que l’on trouva sous le lit.
Rénine et le brigadier redescendirent. La salle communiquait par un couloir avec la cuisine, située en arrière,
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et qui avait une sortie directe sur un petit enclos pris dans le verger. Au bout de cet enclos, un puits près duquel il fallait nécessairement passer.
Or, du seuil de la cuisine jusqu’au puits, la neige, qui n’était pas bien épaisse, avait été balayée de façon irrégulière, comme si l’on avait traîné un corps. Et autour du puits, des traces de piétinements s’enchevêtraient, montrant que la lutte avait dû recommencer à cet endroit. Le brigadier retrouva les empreintes de Mathias, et d’autres, des nouvelles, plus élégantes et plus fines.
Elles s’en allaient, celles-là, droit dans le verger, toutes seules. Et trente mètres plus loin, près d’elles, on ramassa un browning, qu’un des paysans reconnut pour être semblable à celui que, l’avant-veille, Jérôme Vignal avait sorti dans l’auberge.
Le brigadier examina le chargeur : trois des sept balles avaient été tirées.
Ainsi le drame se reconstituait peu à peu dans ses grandes lignes, et le brigadier, qui avait ordonné que l’on se tînt à l’écart et que tout l’emplacement des vestiges fût respecté, revint vers le puits, se pencha, posa quelques questions à la fille de ferme, et murmura, tout en se rapprochant de Rénine :
– Cela me paraît assez clair.
Rénine lui prit le bras.
– Parlons sans détours, brigadier. Je connais suffisamment l’affaire, étant comme je vous l’ai dit, en relations avec Mlle Ermelin, laquelle est une amie de Jérôme Vignal et connaît aussi Mme de Gorne. Est-ce que vous supposez ?…
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– Je ne veux rien supposer. Je constate simplement que quelqu’un est venu hier soir…
– Par où ? Les seules traces d’une personne venant vers le Manoir sont celles de M. de Gorne.
– C’est que l’autre personne, celle dont les empreintes révèlent des bottines plus élégantes, est arrivée avant la tombée de la neige, c’est-à-dire avant neuf heures.
– Elle se serait donc cachée dans un coin de la salle, d’où elle aurait guetté le retour de M. de Gorne, lequel est venu après la neige ?
– Précisément. Dès l’entrée de Mathias, l’individu a sauté sur lui. Il y a eu combat. Mathias s’est sauvé par la cuisine.
L’individu l’a poursuivi jusqu’auprès du puits et a tiré trois coups de revolver.
– Et le cadavre ?
– Dans le puits.
Rénine protesta.
– Oh ! oh ! comme vous y allez !
– Dame, monsieur, la neige est là, qui nous raconte l’histoire ; et la neige nous dit très nettement : après la lutte, après les trois coups de feu, un seul homme s’est éloigné et a quitté la ferme, un seul, et les traces de ses pas ne sont pas celles de Mathias de Gorne. Alors où se trouve Mathias de Gorne ?
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Mais ce puits… on pourra faire des recherches ?
– Non, c’est un puits sans fond accessible. Il est connu dans la région, c’est par lui que l’on désigne ce manoir.
Ainsi vous croyez vraiment ?…
– Je le répète. Après la tombée de neige, une seule arrivée : Mathias. Un départ : l’étranger.
– Et Mme de Gorne ? Tuée aussi, et précipitée comme son mari ?
– Non, enlevée.
– Enlevée ?
– Rappelez-vous la porte de sa chambre, démolie à coups de marteau…
– Voyons, voyons, brigadier, vous affirmez vous-même qu’il n’y a eu qu’un départ, celui de l’étranger.
– Penchez-vous. Examinez les pas de cet homme. Regardez comme ils sont enfoncés dans la neige, enfoncés au point qu’ils percent jusqu’au sol. Ce sont les pas d’un homme chargé d’un lourd fardeau. L’étranger portait Mme de Gorne sur son épaule.
– Il y a donc une sortie dans cette direction ?
– Oui, une petite porte dont la clef ne quittait pas Mathias de Gorne. Il lui aura pris cette clef.
– C’est une sortie vers la campagne ?
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– Oui, un chemin qui rejoint à douze cents mètres la route départementale… Et savez-vous où ?
– Non.
– Au coin même du château.
– Le château de Jérôme Vignal !
Rénine fit entre ses dents :
– Bigre ! ça devient grave. Si la piste continue jusqu’au château, nous sommes fixés.
La piste continuait jusqu’au château ; ils purent s’en rendre compte après l’avoir suivie à travers des champs onduleux où la neige s’était amoncelée par endroits. Les abords de la grande grille avaient été balayés, mais ils constatèrent qu’une autre piste, formée, celle-ci, par les deux roues, d’une voiture, s’en allait dans un sens opposé au village.
Le brigadier sonna. Le concierge qui avait déblayé également l’allée principale, arriva, un balai à la main.
Interrogé, cet homme répondit que Jérôme Vignal était parti ce matin avant que personne ne fût levé, et après avoir attelé lui-même sa voiture.
– En ce cas, dit Rénine, lorsqu’ils se furent éloignés, il n’y a qu’à suivre les traces de roues.
– Inutile, déclara le brigadier. Ils ont pris le chemin de fer.
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– À la station de Pompignat, d’où je viens ? Mais alors ils auraient passé le village…
– Justement, ils ont choisi l’autre direction, parce qu’elle conduit au chef-lieu où s’arrêtent les rapides. C’est là où réside le Parquet. Je vais téléphoner, et comme aucun train ne quitte le chef-lieu avant onze heures, on n’aura qu’à surveiller la station.
– Je crois que vous êtes dans la bonne voie, brigadier, dit Rénine, et je vous félicite de la façon dont vous avez mené votre enquête.
Ils se séparèrent.
Rénine fut sur le point de rejoindre Hortense Daniel au hameau de La Roncière, mais, tout bien réfléchi, il préféra ne pas la voir avant que les choses ne prissent une tournure plus favorable, et, regagnant l’auberge du village, il lui fit porter ces quelques lignes :
« Très chère amie,
J’ai cru comprendre en lisant votre lettre que, toujours émue par les choses du cœur, vous désiriez protéger les amours de Jérôme et de Natalie. Or, tout permet de supposer que ce monsieur et cette dame, sans demander conseil à leur protectrice, se sont sauvés après avoir jeté Mathias de Gorne au fond d’un puits.
Excusez-moi de ne pas vous rendre visite. Cette affaire est diablement obscure, et près de vous je n’aurais pas la liberté d’esprit nécessaire pour y réfléchir… »
Il était dix heures et demie. Rénine alla se promener dans la campagne, les mains au dos, et sans regarder le beau spectacle
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des plaines blanches. Il rentra déjeuner, toujours pensif, indifférent au bavardage des clients de l’auberge, qui, tout autour de lui, commentaient les événements.
Il monta ensuite dans sa chambre, et s’y était endormi depuis un temps assez long, lorsque des coups, à la porte, le réveillèrent. Il ouvrit.
– Vous !… vous…, murmura-t-il.
Hortense et lui se contemplèrent quelques secondes, silencieusement, les mains dans les mains, comme si rien, aucune pensée étrangère et aucune parole ne pouvait se mêler à la joie de leur rencontre. À la fin il prononça :
– Ai-je eu raison de venir ?
– Oui, dit-elle avec douceur… Oui… Je vous attendais…
– Peut-être eût-il été préférable que vous me fissiez venir plus tôt au lieu d’attendre… Les événements n’ont pas attendu, eux, et je ne sais trop ce qui va advenir de Jérôme Vignal et de Natalie de Gorne.
– Comment vous n’êtes pas au courant ? dit-elle vivement.
– Au courant de quoi ?
– On les a arrêtés. Ils prenaient le rapide.
Rénine objecta.
– Arrêtés… non. On n’arrête pas ainsi. Il faut les interroger d’abord.
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– C’est ce qu’on fait à l’heure actuelle. La justice perquisitionne.
–Où ?
– Au château. Et comme ils sont innocents… Car ils sont innocents, n’est-ce pas ? vous n’admettez pas plus que moi qu’ils soient coupables ? Il répondit :
– Je n’admets rien et ne veux rien admettre, chère amie.
Cependant, je dois vous dire que tout est contre eux… Sauf un fait, c’est que tout est trop contre eux. Il n’est pas normal que tant de preuves soient accumulées, ni que celui qui tue raconte son histoire avec une pareille candeur. En dehors de cela, rien que ténèbres et contradictions.
–Alors ?
– Alors, je suis très embarrassé.
– Mais vous avez un plan ?
– Aucun jusqu’ici. Ah ! si je pouvais le voir, lui, Jérôme Vignal… la voir, elle Natalie de Gorne, et les entendre, et connaître ce qu’ils disent pour leur défense ! Mais vous comprenez bien que l’on ne me permettra ni de les questionner, ni d’assister à leur interrogatoire. Du reste, ce doit être fini.
– Fini au château, dit-elle, mais cela va se continuer au Manoir.
– On les emmène au Manoir ? fit-il vivement.
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– Oui… du moins d’après ce que dit l’un des deux chauffeurs qui ont amené les automobiles du Parquet.
– Oh ! en ce cas, s’écria Rénine, tout s’arrange. Le Manoir !
Mais nous y serons aux premières loges. Nous verrons et nous entendrons tout, comme il me suffit l’un mot, d’une intonation, d’un clignement d’œil, pour découvrir le petit indice qui me manque, nous pouvons avoir quelque espoir. Venez, chère amie.
Il la conduisit par la route directe qu’il avait suivie le matin et qui aboutissait à la porte que le serrurier avait ouverte. Les gendarmes laissés en faction au Manoir avaient pratiqué un passage dans la neige, le long de la ligne des empreintes et autour de la maison. Le hasard permit à Hortense et à Rénine d’approcher sans être vus et de pénétrer par une fenêtre latérale dans un couloir où s’accrochait un escalier de service. Quelques marches plus haut se trouvait une petite pièce qui ne prenait jour, par une sorte d’œil-de-bœuf, que sur une grande salle du rez-de-chaussée. Lors de sa visite du matin, Rénine avait remarqué cet œil-de-bœuf, que recouvrait à l’intérieur un morceau d’étoffe. Il écarta l’étoffe et découpa l’un des carreaux.
Quelques minutes plus tard, un bruit de voix s’élevait de l’autre côté la maison, aux abords du puits, sans doute. Le bruit devint plus distinct. Plusieurs personnes envahirent la maison.
Quelques-unes montèrent au premier étage, tandis que le brigadier arrivait avec un jeune homme dont ils ne virent que la haute silhouette.
– Jérôme Vignal ! fit Hortense.
– Oui, dit Rénine. On interroge d’abord Mme de Gorne, là-haut, dans sa chambre.
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Un quart d’heure passa. Puis les personnes du premier étage redescendirent et entrèrent. C’étaient le substitut du procureur, son greffier, un commissaire de police et deux agents.
Mme de Gorne fut introduite et le substitut pria Jérôme Vignal d’avancer.
Le visage de Jérôme était bien celui de l’homme énergique qu’Hortense avait dépeint dans sa lettre. Il ne montrait aucune inquiétude, mais bien plutôt de la décision et une volonté ferme.
Natalie, petite et toute menue d’apparence, les yeux pleins de fièvre, donnait cependant une même impression de calme et de sécurité.
Le substitut, qui examinait les meubles en désordre et les traces du combat, la fit asseoir, et dit à Jérôme :
– Monsieur, je vous ai posé jusqu’ici peu de questions, voulant avant tout, au cours de l’enquête sommaire que j’ai menée en votre présence et que reprendra le juge d’instruction, vous montrer les raisons très graves pour lesquelles je vous ai prié d’interrompre votre voyage et de revenir ainsi que Mme de Gorne. Vous êtes maintenant à même de réfuter les charges vraiment troublantes qui pèsent sur vous. Je vous demande donc de me dire l’exacte vérité.
– Monsieur le Substitut, répondit Jérôme, les charges qui m’accablent ne m’émeuvent guère. La vérité que vous réclamez sera plus forte que tous les mensonges accumulés contre moi par le hasard.
– Nous sommes ici pour la mettre en lumière, monsieur.
– La voici.
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Il se recueillit un instant et raconta, d’une voix claire et franche :
– J’aime profondément Mme de Gorne. Dès la première heure où je l’ai rencontrée, j’ai conçu pour elle un amour qui n’a pas de limites, mais qui, si grand qu’il soit, et si violent, a toujours été dominé par l’unique souci de son honneur. Je l’aime, mais je la respecte encore plus. Elle a dû vous le dire, et je vous le redis : Mme de Gorne et moi, nous nous sommes adressé la parole, cette nuit, pour la première fois.
Il continua, d’une voix plus sourde :
– Je la respecte d’autant plus qu’elle est plus malheureuse.
Au vu et au su de tout le monde, sa vie est un supplice de chaque minute. Son mari la persécutait avec une haine féroce et une jalousie exaspérée. Interrogez les domestiques. Ils vous diront le calvaire de Natalie de Gorne, les coups qu’elle recevait, et les outrages qu’elle devait supporter. C’est à ce calvaire que j’ai voulu mettre un terme en usant du droit de secours que possède le premier venu quand il y a excès de malheur et d’injustice.
Trois fois, j’ai averti le vieux de Gorne, le priant d’intervenir, mais j’ai trouvé en lui, à l’endroit de sa belle-fille, une haine presque égale, la haine que beaucoup d’êtres éprouvent pour ce qui est beau et noble. C’est alors que j’ai résolu d’agir directement, et que j’ai tenté hier soir, auprès de Mathias de Gorne, une démarche… un peu insolite, mais qui pouvait, qui devait réussir, étant donné le personnage. Je vous jure, monsieur le Substitut, que je n’avais point d’autre intention que de causer avec Mathias de Gorne. Connaissant certains détails de sa vie qui me permettaient de peser sur lui d’une manière efficace, je voulais profiter de cet avantage pour atteindre mon but. Si les choses ont tourné autrement, je n’en suis pas entièrement responsable. Je vins donc un peu avant 9 heures.
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Les domestiques, je le savais, étaient absents. Il m’ouvrit lui-même. Il était seul.
– Monsieur, interrompit le substitut, vous affirmez là, comme Mme de Gorne du reste l’a fait tout à l’heure, une chose qui est manifestement Contraire à la vérité. Mathias de Gorne n’est rentré hier, qu’à 11 heures du soir. De cela deux preuves précises le témoignage de son père, et la marque de ses pas sur la neige, qui tomba de 9h15 à 11 heures.
– Monsieur le Substitut, déclara Jérôme Vignal, sans remarquer le mauvais effet produit par son obstination, je raconte les choses telles qu’elles furent et non pas telles qu’on peut les interpréter. Je reprends. Cette horloge marquait neuf heures moins dix exactement, quand j’entrai dans cette salle.
Croyant à une attaque, M. de Gorne avait décroché son fusil. Je mis mon revolver sur la table, hors de ma portée, et je m’assis.
– J’ai à vous parler, monsieur, lui dis-je. Veuillez m’écouter.
Il ne bougea pas et n’articula pas une seule syllabe. Je parlai donc. Et, tout de suite, crûment, sans aucune de ces explications préalables qui auraient pu atténuer la brutalité de ma proposition, je prononçai les quelques phrases que j’avais préparées :
– Depuis plusieurs mois, monsieur, j’ai fait une enquête minutieuse sur votre situation financière. Toutes vos terres sont hypothéquées. Vous avez signé des traites dont l’échéance approche et auxquelles il est matériellement impossible que vous fassiez honneur. Du côté de votre père, rien à espérer, lui-même étant fort mal en point. Donc vous êtes perdu. Je viens vous sauver.
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Il m’observa, puis, toujours taciturne, s’assit, ce qui signifiait, n’est-ce pas, que ma démarche ne lui déplaisait pas trop. Alors, je tirai de ma poche une liasse de billets de banque que je déposai en face de lui, et je poursuivis :
– Voilà soixante mille francs, monsieur. Je vous achète le Manoir-au-Puits et les terres qui en dépendent, hypothèques à ma charge. C’est exactement le double de ce que ça vaut.
Je vis ses yeux briller.
Il murmura :
– Les conditions ?
– Une seule, votre départ pour l’Amérique.
Monsieur le Substitut, nous avons discuté pendant deux heures. Non pas que mon offre l’indignât, je ne l’aurais pas risquée si je n’avais connu mon adversaire, mais il voulait davantage, et il discuta âprement, tout en évitant de prononcer le nom de Mme de Gorne, à qui moi-même, je n’avais pas fait une seule allusion. Nous avions l’air de deux individus qui, à propos d’un litige quelconque, cherchent une transaction, un terrain où ils puissent s’entendre, alors qu’il s’agissait de la destinée même et du bonheur d’une femme. Enfin, de guerre lasse, j’acceptai un compromis, et nous arrivâmes à un accord que je voulus aussitôt rendre définitif. Deux lettres furent échangées entre nous, l’une par laquelle il me cédait le Manoir-au-Puits contre la somme versée ; l’autre, qu’il empocha aussitôt, et par laquelle je devais lui envoyer en Amérique une somme égale le jour où le divorce serait prononcé.
L’affaire était donc conclue. Je suis sûr qu’à ce moment il acceptait de bonne foi. Il me considérait moins comme un
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ennemi et comme un rival que comme un monsieur qui vous rend service. Il alla même, afin que je puisse rentrer chez moi directement, jusqu’à me donner la clef qui ouvre la petite porte de la campagne. Par malheur, tandis que je prenais ma casquette et mon manteau, j’eus le tort de laisser sur la table la lettre de vente signée par lui. En une seconde, Mathias de Gorne vit le parti qu’il pourrait tirer de mon oubli. Garder sa propriété, garder sa femme… et garder l’argent. Prestement il escamota la feuille, m’assena sur la tête un coup de crosse, jeta son fusil et m’étreignit à la gorge de ses deux mains. Mauvais calcul… Plus fort que lui, après une lutte assez vive qui dura peu, je le maîtrisai et l’attachai avec une corde qui traînait dans un coin.
Monsieur le Substitut, si la décision de mon adversaire avait été brusque, la mienne ne fut pas moins rapide. Puisque, somme toute, il avait accepté le marché, je l’obligerais à tenir ses engagements, du moins dans la mesure où j’y étais intéressé.
En quelques bonds, je montai jusqu’au premier étage.
Je ne doutais point que Mme de Gorne ne fût là et qu’elle n’eût entendu le bruit de nos discussions. Éclairé par une lampe de poche, je visitai trois chambres. La quatrième était fermée à clef. Je frappai. Aucune réponse. Mais je me trouvais à l’un de ces moments où nul obstacle ne vous arrête. Dans l’une des chambres, j’avais aperçu un marteau. Je le ramassai et démolis la porte.
Natalie de Gorne était là, en effet, couchée à terre, évanouie.
Je la pris dans mes bras, redescendis et passai par la cuisine.
Dehors, en voyant la neige, je songeai bien que mes traces seraient faciles à suivre, mais qu’importait ? Avais-je à dépister Mathias de Gorne ? Nullement. Maître des 60,000 francs, maître du papier où je m’engageais à lui verser une somme égale le jour du divorce, maître de son domaine, il s’en irait, me laissant Natalie de Gorne. Rien n’était changé entre nous, sauf une chose : au lieu d’attendre son bon plaisir, j’avais saisi tout
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de suite le gage précieux que je convoitais. Ce n’était donc pas un retour offensif de Mathias de Gorne que je redoutais, mais bien plutôt les reproches et l’indignation de Natalie de Gorne.
Que dirait-elle une fois captive ?
Les raisons pour lesquelles je n’eus point de reproche, monsieur le Substitut, Mme de Gorne, je crois, a eu la franchise de vous les dire. L’amour appelle l’amour. Chez moi, cette nuit, brisée par l’émotion, elle m’a fait l’aveu de ses sentiments. Elle m’aimait comme je l’aimais. Nos destinées se confondaient. Elle et moi, nous partîmes ce matin à 5 heures, sans prévoir un instant que la justice pouvait nous demander des comptes. »
Le récit de Jérôme Vignal était fini. Il l’avait débité tout d’un trait, comme un récit appris par cœur et auquel rien ne peut être changé.
Il y eut un instant de répit.
Dans le réduit où ils se cachaient, Hortense et Rénine n’avaient pas perdu une seule des paroles prononcées. La jeune femme murmura :
– Tout cela est fort possible, et, en tout cas, très logique.
– Restent les objections, fit Rénine. Écoutez-les. Elles sont redoutables. Il y en a une surtout…
Celle-ci, le substitut du procureur la formula dès l’abord :
– Et M. de Gorne, dans tout cela ?…
– Mathias de Gorne ? demanda Jérôme.
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– Oui, vous m’avez raconté, avec un grand accent de sincérité, une suite de faits que je suis tout disposé à admettre.
Malheureusement, vous oubliez un point d’une importance capitale : qu’est devenu Mathias de Gorne ? Vous l’avez attaché dans cette pièce. Or, ce matin, il n’y était pas, dans cette pièce.
– Naturellement, monsieur le Substitut, Mathias de Gorne, acceptant en fin de compte le marché, s’en est allé.
– Par où ?
– Sans doute par le chemin qui conduit chez son père.
– Où sont les empreintes de ses pas ? Cette nappe de neige qui nous entoure est un témoin impartial. Après votre duel avec lui, on vous voit, sur la neige, vous éloigner. Pourquoi ne le voit-on pas, lui ? Il est venu, et il n’est pas reparti : où se trouve-t-il ?
Aucune trace. Ou plutôt…
Le substitut baissa la voix :
– Ou plutôt, si, quelques traces sur le chemin du puits, et autour du puits… quelques traces qui prouvent que la lutte suprême a eu lieu là… Et après, rien, plus rien…
Jérôme haussa les épaules.
– Vous m’avez déjà parlé de cela, monsieur le Substitut, et, cela, c’est une accusation de meurtre contre moi. Je n’y répondrai point.
– Me répondrez-vous sur le fait qu’on a ramassé votre revolver à vingt mètres du puits ?
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– Pas davantage.
– Et sur l’étrange coïncidence de ces trois coups de feu entendus dans la nuit, et de ces trois balles qui manquent à votre revolver ?
– Non, monsieur le Substitut. Il n’y a pas eu, comme vous le croyez, de lutte suprême auprès du puits, puisque j’ai laissé M. de Gorne attaché dans cette pièce et que j’ai laissé également mon revolver. Et, d’autre part, si l’on a entendu des coups de feu, ils ne furent pas tirés par moi.
– Coïncidences fortuites, alors ?
– C’est à la justice de les expliquer. Mon unique devoir est de dire la vérité, et vous n’avez pas le droit de m’en demander davantage.
– Si cette vérité est contraire aux faits observés ?
– C’est que les faits ont tort, monsieur le Substitut.
– Soit. Mais jusqu’au jour où la justice pourra les mettre d’accord avec vos assertions, vous comprendrez l’obligation où je suis de vous garder à la disposition du Parquet.
– Et Mme de Gorne ? demanda Jérôme anxieusement.
Le substitut ne répondit pas. Il s’entretint avec le commissaire, puis avec un des agents auquel il donna l’ordre de faire avancer une des deux automobiles. Ensuite, il se tourna vers Natalie.
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Madame, vous avez entendu la déposition de M. Vignal. Elle concorde absolument avec la vôtre. En particulier, M. Vignal affirme que vous étiez évanouie quand il vous a emportée. Mais cet évanouissement a-t-il persisté durant le trajet ?
On eût dit que le sang-froid de Jérôme avait encore affermi l’assurance de la jeune femme. Elle répliqua :
– Je ne me suis réveillée qu’au château, monsieur.
– C’est bien extraordinaire. Vous n’avez pas entendu les trois détonations que presque tout le village a entendues ?
– Je ne les ai pas entendues.
– Et vous n’avez rien vu de ce qui s’est passé près du puits ?
– Il ne s’est rien passé, puisque Jérôme Vignal l’affirme.
– Alors, qu’est devenu votre mari ?
– Je l’ignore.
– Voyons, madame, vous devriez pourtant aider la justice et nous faire part tout au moins de vos suppositions. Croyez-vous qu’il y ait eu accident, et que M. de Gorne, qui avait vu son père et qui avait bu plus que de coutume, ait pu perdre l’équilibre et tomber dans le puits ?
– Quand mon mari est rentré de chez son père, il n’était nullement en état d’ivresse.
– Son père l’a déclaré cependant. Son père et lui avaient bu deux ou trois bouteilles de vin.
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– Son père se trompe.
– Mais la neige ne se trompe pas, madame, fit le substitut avec irritation. Or les traces de pas sont toutes sinueuses.
– Mon mari est rentré à huit heures et demie, avant la chute de la neige.
Le substitut frappa du poing.
– Mais enfin, madame, vous parlez contre l’évidence même ! … Cette nappe de neige est impartiale ! … Que vous soyez en contradiction avec ce qui ne peut pas être contrôlé, je l’admets ! Mais cela, des pas dans la neige… dans la neige…
Il se contint.
L’automobile arrivait devant les fenêtres. Prenant une décision brusque, il dit à Natalie :
– Vous voudrez bien vous tenir à la disposition de la justice, madame, et attendre dans ce manoir…
Et il fit signe au brigadier d’emmener Jérôme Vignal dans l’automobile.
La partie était perdue pour les deux amants. À peine réunis, ils devaient se séparer et se débattre, loin l’un de l’autre, contre les accusations les plus troublantes.
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Jérôme avança d’un pas vers Natalie. Ils échangèrent un long regard douloureux. Puis il s’inclina devant elle et se dirigea vers la sortie, à la suite du brigadier de gendarmerie.
– Halte ! cria une voix… Demi-tour, brigadier ! Jérôme Vignal, pas un mouvement !
Interloqué, le substitut leva la tête, ainsi que les autres personnages. La voix venait du haut de la salle. L’œil-de-bœuf s’était ouvert, et Rénine, penché par là, gesticulait :
– Je désire que l’on m’entende !… J’ai plusieurs remarques à faire… une surtout à propos de la sinuosité des traces… Tout est là … Mathias n’avait pas bu… Mathias n’avait pas bu…
Il s’était retourné et avait passé les deux jambes par l’ouverture, tout en disant à Hortense, qui, stupéfaite, essayait de le retenir :
– Ne bougez pas, chère amie… Il n’y a aucune raison pour qu’on vienne vous déranger.
Et, lâchant les mains, il se laissa tomber dans la salle.
Le substitut semblait ahuri :
– Mais enfin, monsieur, d’où venez-vous ? Qui êtes-vous ?
Rénine brossa ses vêtements maculés de poussière et répondit :
Excusez-moi, monsieur le Substitut, j’aurais dû prendre le chemin de tout le monde. Mais j’étais pressé. En outre, si j’étais
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entré par la porte au lieu de tomber du plafond, mes paroles auraient produit moins d’effet.
Le substitut s’approcha, furieux.
– Qui êtes-vous ?
– Le prince Rénine. J’ai suivi l’enquête du brigadier, ce matin. N’est-ce pas, brigadier ? Depuis, je cherche, je me renseigne. Et c’est ainsi que, désireux d’assister à l’interrogatoire, je me suis réfugié dans une petite pièce isolée…
– Vous étiez là ! Vous avez eu l’audace !…
– Il faut avoir toutes les audaces, quand il s’agit de la vérité.
Si je n’avais pas été là, je n’aurais pas recueilli précisément la petite indication qui me manquait. Je n’aurais pas su que Mathias de Gorne n’était pas ivre le moins du monde. Or, voilà le mot de l’énigme. Quand on sait cela, on connaît la vérité.
Le substitut se trouvait dans une situation assez ridicule.
N’ayant point pris les précautions nécessaires pour que le secret de son enquête fût observé, il lui était difficile d’agir contre cet intrus. Il bougonna :
– Finissons-en. Que demandez-vous ?
– Quelques minutes d’attention.
– Et pourquoi ?
– Pour établir l’innocence de M.
Vignal et de
Mme de Gorne.
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Il avait cet air calme, cette sorte de nonchalance qui lui était particulière aux minutes d’action, et lorsque le dénouement du drame ne dépendait plus que de lui. Hortense frissonna, pleine d’une foi immédiate.
« Ils sont sauvés, pensa-t-elle avec émotion. Je l’avais prié de protéger cette femme et il la sauve de la prison, du désespoir. »
Jérôme et Natalie devaient éprouver cette même impression d’espoir soudain, car ils s’étaient avancés l’un vers l’autre, comme si cet inconnu, descendu du ciel, leur avait donné le droit de joindre leurs mains.
Le substitut haussa les épaules.
– Cette innocence, l’instruction aura tous les moyens de l’établir elle-même, quand le moment sera venu. Vous serez convoqué.
– Il serait préférable de l’établir tout de suite. Un retard pourrait avoir des conséquences fâcheuses.
– C’est que je suis pressé…
– Deux à trois minutes suffiront.
– Deux à trois minutes pour expliquer une pareille affaire !
– Pas davantage.
– Vous la connaissez donc si bien ?
– Maintenant, oui. Depuis ce matin, j’ai beaucoup réfléchi.
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Le substitut comprit que ce monsieur était de ceux qui ne vous lâchent pas et qu’il n’y avait qu’à se résigner. D’un ton un peu goguenard, il lui dit :
– Vos réflexions vous permettent-elles de nous fixer l’endroit où se trouve M. Mathias de Gorne actuellement ?
Rénine tira sa montre et répliqua :
– À Paris, monsieur le Substitut.
– À Paris ? Donc vivant ?
– Donc vivant, et, de plus, en excellente santé.
– Je m’en réjouis. Mais alors, que signifient les pas autour du puits, et la présence de ce revolver, et ces trois coups de feu ?
– Mise en scène, tout simplement.
– Ah ! ah ! Mise en scène imaginée par qui ?
– Par Mathias de Gorne lui-même.
– Bizarre. Et dans quel but ?
– Dans le but de se faire passer pour mort et de combiner les choses de telle façon que, fatalement, M. Vignal soit accusé de cette mort, de cet assassinat.
– L’hypothèse est ingénieuse, approuva le substitut, toujours ironique. Qu’en pensez-vous, monsieur Vignal ?
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Jérôme répondit :
– C’est une hypothèse que j’avais entrevue moi-même, monsieur le Substitut. Il est très admissible qu’après notre lutte et après mon départ, Mathias de Gorne ait formé un nouveau plan où, cette fois, la haine trouvait son compte. Il aimait et détestait sa femme. Il m’exécrait. Il se sera vengé.
– Vengeance qui lui coûterait cher, puisque, selon vos assertions, Mathias de Gorne devait recevoir de vous une nouvelle somme de 60,000 francs.
– Cette somme, monsieur le Substitut, il la récupérait d’un autre côté. L’examen de la situation financière de la famille de Gorne m’avait, en effet, révélé que le père et le fils avaient contracté une assurance sur la vie au profit l’un de l’autre. Le fils mort, ou passant pour mort, le père touchait cette assurance et dédommageait son fils.
– De sorte, dit le substitut en souriant, que, dans toute cette mise en scène, M. de Gorne père serait complice de son fils.
Ce fut Rénine qui riposta :
– Précisément, monsieur le Substitut. Le père et le fils sont d’accord.
– On retrouvera donc le fils chez le père ?
– On l’y aurait retrouvé cette nuit.
– Qu’est-il devenu ?
– Il a pris le train à Pompignat.
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– Suppositions que tout cela !
– Certitude.
– Certitude morale, mais pas la moindre preuve, avouez-le…
Le substitut n’attendit pas la réponse à la question posée.
Jugeant qu’il avait témoigné d’une bonne volonté excessive et que la patience a des bornes, il mit fin à la déposition.
– Pas la moindre preuve, répéta-t-il en prenant son chapeau. Et surtout… surtout, rien dans vos paroles qui puisse contredire, si peu que ce soit, les affirmations de cet implacable témoin, la neige. Pour aller chez son père, il a fallu que Mathias de Gorne sortît d’ici. Par où ?
– Mon Dieu, M. Vignal vous l’a dit, par le chemin qui va d’ici chez son père.
– Pas de traces sur la neige.
– Si.
– Mais celles-là le montrent venant ici, et non pas s’en allant d’ici.
– C’est la même chose.
– Comment cela ?
– Certes. Il n’y a pas qu’une façon de marcher. On n’avance pas toujours en marchant devant soi.
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– De quelle autre manière peut-on avancer ?
– En reculant, monsieur le Substitut.
Ces quelques mots, prononcés simplement, mais d’un ton net qui détachait les syllabes les unes des autres, provoquèrent un grand silence. Du premier coup, chacun en comprenait la signification profonde, et, l’adaptant à la réalité, apercevait dans un éclair cette vérité impénétrable qui semblait soudain la chose la plus naturelle du monde.
Rénine insista, et, marchant à reculons vers la fenêtre, il disait :
– Si je veux m’approcher de cette fenêtre, je puis évidemment marcher droit sur elle, mais je puis aussi bien lui tourner le dos et marcher en arrière. Dans les deux cas, le but est atteint.
Et tout de suite, il reprit avec force :
– Je résume. À huit heures et demie, avant la tombée de la nuit, M. de Gorne venait de chez son père. Donc aucune trace puisque la neige n’avait pas encore tombé. À neuf heures moins dix, M. Vignal se présente, sans laisser non plus la moindre trace de son arrivée. Explication entre les deux hommes.
Conclusion du marché. Ils se battent. Mathias de Gorne est vaincu. Trois heures se sont passées ainsi. Et c’est alors, M. Vignal ayant enlevé Mme de Gorne et s’étant enfui, que Mathias de Gorne, ulcéré, furieux, mais entrevoyant tout à coup la plus terrible des vengeances, conçoit l’idée ingénieuse d’exploiter contre son ennemi cette neige dont on invoque maintenant le témoignage et qui a couvert le sol pendant un intervalle de trois heures. Il organise donc, son propre assassinat, ou plutôt l’apparence de son assassinat et de sa
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chute au fond du puits, et il s’éloigne à reculons, pas à pas, inscrivant sur la page blanche son arrivée au lieu de son départ.
Je m’explique clairement, n’est-ce pas, monsieur le Substitut ?
inscrivant sur la page blanche son arrivée au lieu de son départ.
Le substitut avait cessé de ricaner. Cet importun, cet original, lui paraissait subitement un personnage digne d’attention et de qui il ne convenait point de se moquer.
Il lui demanda :
– Et comment serait-il parti de chez son père ?
– En voiture, tout simplement.
– Qui le conduisait ?
– Son père.
– Comment le savez-vous ?
– Ce matin, le brigadier et moi, nous avons vu la voiture et nous avons parlé au père alors que celui-ci se rendait, comme de coutume, au marché. Le fils était couché sous la bâche. Il a pris le train à Pompignat. Il est à Paris.
Les explications de Rénine, selon sa promesse, avaient à peine duré cinq minutes. Il ne les avait appuyées que sur la logique et la vraisemblance. Et cependant il ne restait plus rien du mystère angoissant où l’on se débattait. Les ténèbres étaient dissipées. Toute la vérité apparaissait. Mme de Gorne pleurait de joie. Jérôme Vignal remerciait avec effusion le bon génie, qui, d’un coup de baguette, changeait le cours des événements.
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– Regardons ensemble ces traces, voulez-vous, monsieur le Substitut ? reprit Rénine. Le tort que nous avons eu, ce matin, le brigadier et moi, c’est de ne nous occuper que des empreintes laissées par le soi-disant assassin et de négliger celles de Mathias de Gorne. Pourquoi eussent-elles attiré notre attention ? Or, justement, le nœud de toute l’affaire est là.
Ils sortirent dans le verger et s’approchèrent de la piste. Il ne fut pas besoin d’un long examen pour constater que beaucoup de ces empreintes étaient gauches, hésitantes, trop enfoncées du talon ou de la pointe, différentes les unes des autres par l’ouverture des pieds.
– Gaucherie inévitable, dit Rénine. Il eût fallu à Mathias de Gorne un véritable apprentissage pour conformer sa marche arrière à sa marche avant, et son père et lui ont dû le sentir, tout au moins en ce qui concerne les zigzags que l’on peut voir, puisque le père de Gorne a eu soin d’avertir le brigadier que son fils avait bu un coup de trop.
Et Rénine ajouta :
– C’est même la révélation de ce mensonge qui m’a éclairé subitement. Lorsque Mme de Gorne a certifié que son mari n’était pas ivre, j’ai pensé aux empreintes et j’ai deviné.
Le substitut prit franchement son parti de l’aventure et se mit à rire.
– Il n’y a plus qu’à mettre des agents aux trousses du pseudo-mort.
– En vertu de quoi, monsieur le Substitut ? fit Rénine.
Mathias de Gorne n’a commis aucun délit. Piétiner les alentours d’un puits, placer plus loin un revolver qui ne lui appartient pas,
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tirer trois coups de feu, s’en aller chez son père à reculons, il n’y a rien de répréhensible. Que pourrait-on lui réclamer ? Les 60,000 francs ? Je suppose que ce n’est pas l’intention de M. Vignal et qu’il ne déposera aucune plainte ?
– Certes non, déclara Jérôme.
– Alors, quoi, l’assurance au profit du survivant ? Mais il n’y aurait délit que si le père en réclamait le paiement. Et cela m’étonnerait fort. Tenez, d’ailleurs, le voici, le bonhomme. Nous allons être fixés sans plus tarder.
Le vieux de Gorne arrivait en effet en gesticulant. Sa figure bonasse se plissait pour exprimer le chagrin et la colère :
– Mon fils ? Paraît qu’il l’a tué… Mon pauvre Mathias mort !
Ah ce bandit de Vignal !
Et il montrait le poing à Jérôme.
Le substitut lui lit brusquement :
– Un mot, monsieur de Gorne. Est-ce que vous avez l’intention de faire valoir vos droits sur une certaine assurance ?
– Dame, fit le vieux, malgré lui…
– C’est que votre fils n’est pas mort. On dit même que, complice de ses petites manigances, vous l’avez fourré sous votre bâche et conduit à la gare.
Le bonhomme cracha par terre, étendit la main comme s’il allait prononcer un serment solennel, demeura un instant immobile, et puis, soudain, se ravisant, faisant volte-face avec
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un cynisme ingénu, le visage détendu, l’attitude conciliante, il éclata de rire :
– Gredin de Mathias ! alors il voulait se faire passer pour mort ? Quel sacripant ! Et il comptait sur moi peut-être pour toucher l’assurance et la lui envoyer ? Comme si j’étais capable d’une pareille saloperie !… Tu ne me connais pas, mon petit…
Et, sans demander son reste, secoué d’une hilarité de bon vivant que divertit une histoire amusante, il s’éloigna, en ayant soin cependant de poser ses grosses bottes à clous sur chacune des empreintes accusatrices laissées par son fils.
Plus tard, lorsque Rénine retourna au Manoir afin de délivrer Hortense, la jeune femme avait disparu.
Il se présenta chez la cousine Ermelin. Hortense lui fit répondre qu’elle s’excusait, mais que, un peu lasse, elle prenait un repos nécessaire.
« Parfait, tout va bien, pensa Rénine. Elle me fuit. Donc, elle m’aime. Le dénouement approche. »
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CHAPITRE 8
« Au dieu Mercure »
À Madame Daniel, à La Roncière, par Bassicourt, le 30
novembre.
« Amie très chère,
Deux semaines encore sans lettre de vous. Je n’espère plus en recevoir avant cette date fâcheuse du 5 décembre à laquelle nous avons fixé le terme de notre association et j’ai hâte d’y arriver, puisque vous serez alors affranchie d’un contrat qui paraît ne plus avoir votre agrément. Pour moi, les sept batailles que nous avons livrées ensemble, et gagnées, furent un temps de joie infinie et d’exaltation. Je vivais près de vous. Je sentais tout le bien que vous faisait cette existence plus active et plus émouvante. Mon bonheur était tel que je n’osais pas vous en parler et vous laisser voir de mes sentiments secrets autre chose que mon désir de vous plaire et mon dévouement passionné.
Aujourd’hui, chère amie, vous ne voulez plus de votre compagnon d’armes. Que votre volonté soit faite !
Mais si je m’incline devant cet arrêt, me permettrez-vous de vous rappeler en quoi j’ai toujours pensé que consisterait notre dernière aventure, et quel but se proposerait notre effort suprême ? Me permettez-vous de répéter vos paroles, dont pas une, depuis, ne s’est effacée de ma mémoire ?
J’exige, avez-vous dit, que vous me rendiez une agrafe de corsage ancienne, composée d’une cornaline sertie dans une monture de filigrane. Je la tenais de ma mère, et personne n’ignorait qu’elle lui avait porté bonheur et qu’elle me portait bonheur. Depuis qu’elle a disparu du coffret où elle était
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enfermée, je suis malheureuse. Rendez-la-moi, monsieur le bon génie.
Et, comme je vous interrogeais sur l’époque où cette agrafe avait disparu, vous avez répliqué en riant :
"Il y a six ou sept ans, ou huit… je ne sais trop… je ne sais pas comment… je ne sais rien…"
C’était plutôt, n’est-ce pas, un défi que vous me jetiez, et vous me posiez cette condition afin qu’il me fût impossible d’y satisfaire. Cependant, j’ai promis et je voudrais tenir ma promesse. Ce que j’ai tenté pour vous montrer la vie sous un jour plus favorable me semblerait inutile, s’il manquait à votre sécurité ce talisman auquel vous attachez du prix. Ne rions pas de ces petites superstitions. Elles sont bien souvent le principe de nos actes les meilleurs.
Chère amie, si vous m’aviez aidé, une fois de plus c’était la victoire. Seul et pressé par l’approche de la date, j’ai échoué, non toutefois sans mettre les choses en un tel état que l’entreprise, si vous voulez la poursuivre, de votre côté, a les plus grandes chances de réussir.
Et vous la poursuivrez, n’est-ce pas ? Nous avons pris vis-à-vis de nous-mêmes un engagement auquel nous devons faire honneur. Dans un temps déterminé, il faut que nous inscrivions au livre de notre existence huit belles histoires, où nous aurons mis de l’énergie, de la logique, de la persévérance, quelque subtilité, et parfois un peu d’héroïsme. Voici la huitième. À vous d’agir pour qu’elle prenne sa place le 5 décembre avant que sonne la huitième heure du soir au cadran de l’horloge.
Et ce jour-là, vous agirez de la façon que je vais vous dire.
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Tout d’abord – et surtout, mon amie, ne taxez pas mes instructions de fantaisistes, chacune d’elles est une condition indispensable du succès – tout d’abord, vous couperez dans le jardin de votre cousine, où j’ai vu qu’il y en avait, trois brins de jonc bien minces, que vous tresserez ensemble, et que vous lierez aux deux bouts de manière à former une cravache rustique, comme un fouet d’enfant.
À Paris, vous achèterez un collier de boules de jais, taillées à facettes, et vous le raccourcirez de telle sorte qu’il se compose de soixante-quinze boules, à peu près égales.
Sous votre manteau d’hiver, vous aurez une robe de laine bleue. Comme chapeau, une toque ornée de feuillage roux. Au cou, un boa de plumes de coq. Pas de gants. Pas de bagues.
L’après-midi, vous vous ferez conduire, par la rive gauche, jusqu’à l’église Saint-Étienne-du-Mont. À quatre heures, exactement, il y aura, devant le bénitier de cette église, une vieille femme vêtue de noir, en train d’égrener un chapelet d’argent. Elle vous offrira de l’eau bénite. Vous lui donnerez votre collier, dont elle comptera les boules et qu’elle vous rendra. En suite de quoi, vous marcherez derrière elle, vous traverserez un bras de la Seine, et elle vous conduira dans une rue déserte de l’île Saint-Louis, devant une maison où vous entrerez seule.
Au rez-de-chaussée de cette maison, vous trouverez un homme encore jeune, de teint très mat, à qui vous direz, après avoir enlevé votre manteau :
« Je viens chercher mon agrafe de corsage. »
Ne vous étonnez pas de son trouble ni de son effroi. Restez calme en sa présence. S’il vous interroge, s’il veut savoir pour
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quelle raison vous vous adressez à lui, ce qui vous pousse à faire cette demande, ne donnez aucune explication. Toutes vos réponses doivent se résumer dans ces courtes formules : "Je viens chercher ce qui m’appartient. Je ne vous connais pas, j’ignore votre nom, mais il m’est impossible de ne pas faire cette démarche auprès de vous. Il faut que je rentre en possession de mon agrafe de corsage. Il le faut."
Je crois sincèrement que, si vous avez la fermeté nécessaire pour ne pas vous départir de cette attitude, quelle que soit la comédie que cet homme puisse jouer, je crois sincèrement à votre entière réussite. Mais la lutte doit être brève, et l’issue dépend uniquement de votre confiance en vous-même et de votre certitude du succès. C’est une sorte de match où vous devez abattre l’adversaire au premier round. Impassible, vous l’emporterez. Hésitante, inquiète, vous ne pouvez rien contre lui. Il vous échappe, reprend le dessus après un premier moment de détresse, et la partie est perdue en l’espace de quelques minutes. Pas de moyen terme : la victoire immédiate ou la défaite.
Dans ce dernier cas, il vous faudrait, et je m’en excuse, accepter de nouveau ma collaboration. Je vous l’offre d’avance, mon amie, sans condition aucune, et en spécifiant bien que tout ce que j’ai pu faire pour vous, et tout ce que je ferai, ne me donne d’autre droit que de vous remercier et de me dévouer encore davantage à celle qui est toute ma joie et toute ma vie. »
Cette lettre, Hortense, après l’avoir lue, la jeta au fond d’un tiroir, en disant avec résolution :
– Je n’irai pas.
D’abord, si elle avait attaché jadis quelque importance à ce bijou, qui lui semblait avoir la valeur d’un porte-bonheur, elle
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ne s’y intéressait guère aujourd’hui que la période des épreuves paraissait terminée. Ensuite, elle ne pouvait oublier ce chiffre de huit qui était le numéro d’ordre de l’aventure nouvelle. S’y lancer, c’était reprendre la chaîne interrompue, se rapprocher de Rénine et lui donner un gage qu’avec son adresse insinuante il saurait bien exploiter.
L’avant-veille du jour fixé la trouva dans les mêmes dispositions. La veille au matin également. Mais tout à coup, sans même qu’elle eût à lutter contre des tergiversations préalables, elle courut au jardin, coupa trois brins de jonc qu’elle tressa comme elle en avait l’habitude, au temps de son enfance, et à midi elle se faisait conduire au train. Une ardente curiosité la soulevait. Elle ne pouvait résister à tout ce que l’aventure offerte par Rénine promettait de sensations amusantes et neuves. C’était vraiment trop tentant. Le collier de jais, la toque au feuillage d’automne, la vieille femme au chapelet d’argent… comment résister à ces appels du mystère, et comment repousser cette occasion de montrer à Rénine ce dont elle était capable ?
« Et puis, quoi ? se disait-elle en riant, c’est à Paris qu’il me convoque. Or, la huitième heure n’est dangereuse pour moi qu’à cent lieues de Paris, au fond du vieux château abandonné de Halingre. La seule horloge qui puisse sonner l’heure menaçante, elle est là-bas, enfermée, captive ! »
Le soir, elle débarquait à Paris. Le matin du 5 décembre, elle achetait un collier de jais qu’elle réduisait à soixante-quinze boules ; elle se parait d’une robe bleue et d’une toque en feuillage roux, et, à quatre heures précises, elle entrait dans l’église de Saint-Étienne-du-Mont.
Son cœur battait violemment. Cette fois elle était seule, et comme elle sentait maintenant la force de cet appui auquel, par crainte irréfléchie plutôt que par raison, elle avait renoncé ! Elle
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cherchait autour d’elle, espérant presque le voir. Mais il n’y avait personne… personne qu’une vieille dame en noir, debout près du bénitier.
Hortense marcha vers elle. La vieille dame, qui pressait entre ses doigts un chapelet aux grains d’argent, lui offrit de l’eau bénite, puis se mit à compter une par une les boules du collier qu’Hortense lui tendit.
Elle murmura :
– Soixante-quinze. C’est bien. Venez.
Sans un mot de plus, elle trottina sous la lueur des réverbères, franchit le pont des Tournelles, s’engagea dans l’île Saint-Louis, et suivit une rue déserte qui la conduisit à un carrefour où elle s’arrêta devant une ancienne maison à balcons de fer forgé.
– Entrez, dit-elle.
Et la vieille dame s’en alla.
Hortense vit alors un magasin de belle apparence qui occupait presque tout le rez-de-chaussée, et dont les vitres étincelantes de lumière électrique laissaient apercevoir un amoncellement désordonné d’objets et de meubles anciens. Elle demeura là quelques secondes, regardant d’un œil distrait.
L’enseigne portait ces mots « Au dieu Mercure » et le nom du marchand : « Pancardi ». Plus haut, sur une avancée qui bordait la bas : du premier étage, une petite niche abritait un Mercure en terre cuite pose sur une jambe, des ailes aux pieds, le caducée à la main, et qui, remarqua Hortense, un peu trop penché en avant, entraîné par sa course, aurait dû logiquement perdre l’équilibre et piquer une tête dans la rue.
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« Allons », dit-elle, à demi-voix.
Elle saisit la poignée et entra.
Malgré le bruit de sonnettes et de grelots que fit la porte, personne ne vint à sa rencontre. Le magasin semblait vide.
Mais, tout au bout, il y avait une arrière-boutique, et une autre à la suite, toutes deux remplies de bibelots et de meubles dont beaucoup devaient avoir une grande valeur. Hortense suivit un passage étroit qui serpentait entre deux parois d’armoires, de consoles et de commodes, monta deux marches et se trouva dans la dernière pièce.
Un homme était assis devant un secrétaire et compulsait des registres. Sans tourner la tête, il dit :
– Je suis à vous… Madame peut visiter…
Cette pièce-là ne contenait que des objets d’un genre spécial qui la rendaient pareille à quelque laboratoire d’alchimiste du Moyen Age, chouettes empaillées, squelettes, crânes, alambics de cuivre, astrolabes, et partout, suspendues aux murs, des amulettes de toutes provenances où dominaient des mains d’ivoire et des mains de corail, avec les deux doigts dressés qui conjurent les mauvais sorts.
– Est-ce que vous désirez particulièrement quelque chose, madame ? dit enfin le sieur Pancardi qui ferma son bureau et se leva.
« C’est bien lui », pensa Hortense.
Il avait, en effet, un teint extraordinairement mat. Une barbiche grisonnante à deux pointes allongeait son visage, que
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surmontait un front chauve et terne, en bas duquel luisaient, à fleur de peau, deux petits yeux inquiets et fuyants.
Hortense, qui n’avait point enlevé sa voilette ni son manteau, répondit :
– Je cherche une agrafe de corsage.
– Voici la vitrine, dit-il en la ramenant vers la boutique intermédiaire.
Après un coup d’œil sur la vitrine, elle prononça :
– Non… non… il n’y a pas ce que je veux. Ce que je veux, ce n’est pas telle ou telle agrafe, mais une agrafe qui a disparu autrefois d’une boîte à bijoux et que je viens chercher ici.
Elle fut stupéfaite de voir le bouleversement de ses traits.
Ses yeux devenaient hagards.
– Ici ? Je ne pense pas que vous ayez aucune chance…
Comment est-elle ?…
En cornaline, sertie dans du filigrane d’or… et de l’époque 1830…
– Je ne comprends pas… balbutia-t-il… Pourquoi me demandez-vous cela ? …
Elle ôta sa voilette et retira son manteau.
Il recula, comme devant un spectacle qui l’eût épouvanté et murmura :
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– La robe bleue… la toque… Ah ! est-ce possible ? le collier de jais ! …
Ce fut peut-être la vue de la cravache aux trois baguettes de jonc qui lui donna la plus violente commotion. Il tendit le doigt vers elle, se mit à vaciller sur lui-même, et, à la fin, battant l’air de ses bras comme un nageur qui se noie, il tomba sur une chaise, évanoui.
Hortense ne bougea pas. « Quelle que soit la comédie qu’il puisse jouer, avait écrit Rénine, ayez le courage de rester impassible. » Bien qu’il ne jouât peut-être pas la comédie, cependant elle se contraignit au calme et à l’indifférence.
Cela dura une ou deux minutes, après quoi le sieur Pancardi sortit de sa torpeur, essuya la sueur qui lui baignait le front, et, cherchant à se Maîtriser, reprit d’une voix tremblante :
– Pourquoi vous êtes-vous adressée à moi ?
– Parce que cette agrafe est en votre possession.
– Qui vous l’a dit ? fit-il sans protester contre l’accusation.
Comment savez-vous ?
– Je le sais parce que cela est. Personne ne m’a rien dit. Je suis venue avec la certitude de trouver mon agrafe ici, et avec la volonté implacable de l’emporter.
– Mais vous me connaissez ? vous savez mon nom ?
– Je ne vous connais pas. J’ignorais votre nom avant de le voir sur votre magasin. Pour moi, vous êtes simplement celui qui me rendra ce qui m’appartient.
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Il était très agité. Il allait et venait dans un petit espace laissé par un cercle de meubles empilés, sur lesquels il frappait stupidement au risque d’en démolir l’équilibre.
Hortense sentit qu’elle le dominait, et, profitant de son désarroi, elle lui ordonna brusquement, avec un ton de menace :
– Où se trouve cet objet ? Il faut me le rendre. Je l’exige.
Pancardi eut un moment de désespoir. Il joignit les mains et marmotta des mots de supplication. Puis, vaincu, soudain résigné, il articula :
– Vous l’exigez ?…
– Je le veux, cela doit être…
– Oui, oui… cela doit être… j’y consens.
– Parlez ! commanda-t-elle, plus durement encore.
Parler, non, mais écrire… Je vais écrire mon secret… et tout sera fini pour moi.
Il retourna devant son bureau et traça fiévreusement quelques lignes sur une feuille qu’il cacheta.
– Tenez, dit-il, voici mon secret… C’était toute ma vie…
Et en même temps, il porta vivement contre sa tempe un revolver qu’il avait saisi sous un monceau de papiers et il tira.
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D’un geste rapide, Hortense lui heurta le bras. La balle troua la glace d’une psyché. Mais Pancardi s’affaissa et se mit à gémir comme s’il eût été blessé.
Hortense fit un grand effort sur elle-même pour ne pas perdre son sang-froid.
« Rénine m’a prévenue, songeait-elle. C’est un comédien. Il a gardé l’enveloppe. Il a gardé son revolver. Je ne serai pas sa dupe. »
Cependant elle se rendait compte que, si elle restait calme en apparence, cette tentative de suicide et cette détonation l’avaient complètement désemparée. Toutes ses forces étaient désunies comme un faisceau dont on a coupé les liens, et elle avait l’impression pénible que l’homme, qui se traînait à ses pieds, en réalité reprenait peu à peu l’avantage sur elle.
Elle s’assit, épuisée. Ainsi que Rénine l’avait prédit, le duel n’avait pas duré plus de quelques minutes, mais c’était elle qui avait succombé, par la faute de ses nerfs de femme, et à l’instant même où elle pouvait croire à son triomphe.
Le sieur Pancardi ne s’y trompa point, et, sans prendre la peine de chercher une transition, il cessa ses jérémiades, se releva d’un bond, esquissa devant Hortense une manière d’entrechat qui montra toute sa souplesse, et s’écria d’un ton goguenard :
– Pour la petite conversation que nous allons avoir, je crois gênant d’être à la merci du premier client qui passe, n’est-ce pas ?
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Il courut jusqu’à la porte d’entrée et, l’ayant ouverte, il abattit le tablier de fer qui clôturait la boutique. Puis, toujours sautillant, il rejoignit Hortense.
– Ouf ! j’ai bien cru que j’y étais. Un effort de plus, madame, et vous gagniez la partie. Mais aussi, je suis un naïf, moi. Il m’a semblé vous voir arriver du fond du passé, comme un émissaire de la Providence, pour me réclamer des comptes, et bêtement j’allais restituer… Ah ! mademoiselle Hortense – laissez-moi vous appeler ainsi, c’est sous ce nom que je vous connaissais –mademoiselle Hortense, vous manquez d’estomac, comme on dit.
Il s’assit auprès d’elle et, la figure méchante, brutalement, il lui lança :
– Maintenant, il s’agit d’être sincère. Qu’est-ce qui a machiné cette histoire ? Pas vous, hein ? Ce n’est pas votre genre. Alors, qui ? Dans ma vie, j’ai toujours été honnête, scrupuleusement honnête… sauf une fois… cette agrafe. Et tandis que je croyais l’affaire finie, enterrée, voilà que ça remonte à la surface. Comment ? Je veux savoir.
Hortense n’essayait même plus de combattre. Il pesait sur elle de toute sa force d’homme, de toute sa rancune, de toute sa peur, de toute la menace qu’il exprimait par ses gestes furieux et par sa physionomie à la fois ridicule et mauvaise.
– Parlez ! Je veux savoir. Si j’ai un ennemi secret, que je puisse me défendre ! Quel est cet ennemi ? Qui vous a poussée ?
Qui vous a fait agir ? Est-ce un rival que ma chance exaspère et qui veut à son tour profiter de l’agrafe ? Mais parlez donc, nom d’un chien… ou je vous jure Dieu…
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Elle s’imagina qu’il faisait un mouvement pour reprendre son revolver et recula en tendant les bras avec l’espoir de s’échapper.
Ils se débattirent ainsi l’un contre l’autre, et Hortense qui avait de plus en plus peur, non pas tant de l’attaque probable que de la figure convulsée de son agresseur, commençait à crier, lorsque le sieur Pancardi resta subitement immobile, les bras en avant, les doigts écartés et les yeux dirigés par-dessus la tête d’Hortense.
– Qu’est-ce qui est là ? Comment êtes-vous entré ? fit-il d’une voix étranglée.
Hortense n’eut même pas besoin de se retourner pour être sûre que Rénine venait à son secours, et que c’était l’apparition inexplicable de cet intrus qui effarait ainsi l’antiquaire. De fait, une silhouette mince glissa hors d’un amas de fauteuils et de canapés, et Rénine avança d’un pas tranquille.
– Qui êtes-vous ? répéta Pancardi. D’où venez-vous ?
– De là-haut, dit-il, très aimable et en montrant le plafond.
– De là-haut ?
– Oui, du premier étage. Je suis locataire, depuis trois mois, de l’étage ci-dessus. Tout à l’heure, j’ai entendu du bruit. On appelait au secours. Alors je suis venu.
Mais comment êtes-vous entré ici ?
– Par l’escalier.
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– Quel escalier ?
– L’escalier de fer qui est au fond de la boutique. Votre prédécesseur était aussi locataire de mon étage, et communiquait directement par cet escalier intérieur. Vous avez fait condamner la porte. Je l’ai ouverte.
– Mais de quel droit, monsieur ? C’est une effraction.
– L’effraction est permise quand il s’agit de secourir un de ses semblables.
– Encore une fois, qui êtes-vous ?
– Le prince Rénine… un ami de madame, fit Rénine en se penchant sur Hortense et en lui baisant la main.
Pancardi parut suffoqué et marmotta :
– Ah ! je comprends… C’est vous l’instigateur du complot…
vous qui avez envoyé madame…
– Moi-même, monsieur Pancardi, moi-même.
– Et quelles sont vos intentions ?
– Très pures, mes intentions. Pas de violence. Simplement un petit entretien après lequel vous me remettrez ce que je viens chercher à mon tour.
– Quoi ?
– L’agrafe de corsage.
– 264 –
– Cela, jamais, fit l’antiquaire avec force.
– Ne dites pas non. C’est couru d’avance.
– Il n’y a pas de force au monde, monsieur, qui puisse me contraindre à un pareil acte.
– Voulez-vous que nous convoquions votre femme
?
Mme Pancardi se rendra peut-être mieux compte que vous de la situation.
L’idée de n’être plus seul en présence de cet adversaire imprévu parut plaire à Pancardi. Il y avait tout près de lui un timbre. Il appuya trois fois sur la sonnerie.
– Parfait
! s’écria Rénine. Vous voyez, chère amie,
M. Pancardi est tout à fait aimable. Plus rien du diable déchaîné qui vous terrorisait tout à l’heure. Non… il suffit que M. Pancardi soit en face d’un homme pour retrouver ses qualités de courtoisie et d’obligeance. Un vrai mouton ! Ce qui ne veut pas dire que les choses vont aller toutes seules. Loin de là ! Rien d’entêté comme un mouton…
Tout au bout du magasin, entre le bureau de l’antiquaire et l’escalier tournant, une tapisserie fut soulevée, livrant passage à une femme qui tenait le battant d’une porte. Elle avait peut-être une trentaine d’années. Vêtue fort simplement, elle semblait, avec son tablier, plutôt une cuisinière qu’une patronne. Mais le visage était sympathique et la tournure avenante.
Hortense, qui avait suivi Rénine, fut très étonnée de reconnaître en elle une femme de chambre qu’elle avait eue à son service, étant jeune fille :
– 265 –
– Comment
! C’est vous, Lucienne
? Vous êtes
Mme Pancardi ?
La nouvelle venue la regarda, la reconnut aussi et parut embarrassée. Rénine lui dit :
– Votre mari et moi, nous avons besoin de vous, madame Pancardi, pour terminer une affaire assez compliquée… une affaire où vous avez joué un rôle important…
Elle avança, sans un mot, visiblement inquiète, et elle dit à son mari, qui ne la quittait pas des yeux :
– Qu’est-ce qu’il y a ? Que me veut-on ? Quelle est cette affaire ?
À voix basse, Pancardi articula ces quelques mots :
– L’agrafe… l’agrafe de corsage…
Il n’en fallut pas davantage pour que Mme Pancardi entrevît la situation dans toute sa gravité. Aussi n’essaya-t-elle pas de faire bonne contenance ou d’opposer d’inutiles protestations.
Elle s’affaissa sur une chaise, en soupirant :
– Ah ! voilà… je m’explique… Mlle Hortense a retrouvé la piste…
Ah ! nous sommes perdus !…
Il y eut un moment de répit. À peine la lutte avait-elle commencé entre les adversaires que le mari et la femme prenaient l’attitude de vaincus qui n’espèrent plus qu’en la
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clémence du vainqueur. Immobile et les yeux fixes, elle se mit à pleurer. Penché sur elle, Rénine prononça :
– Mettons les choses au point, voulez-vous, madame ? Nous y verrons plus clair et je suis sûr que notre entrevue trouvera sa solution toute naturelle. Voici. Il y a neuf ans, alors que vous serviez en province chez Mlle Hortense, vous avez connu le sieur Pancardi, lequel bientôt devint votre amant. Vous étiez corses tous les deux, c’est-à-dire d’un pays où les superstitions sont violentes, où la question de chance et de malchance, la jettatura, le mauvais sort, influent profondément sur la vie de chacun. Or, il était avéré que l’agrafe de corsage de votre patronne avait toujours porté chance à ceux qui la possédaient.
C’est la raison pour laquelle, dans un moment de défaillance, stimulée par le sieur Pancardi, vous avez dérobé ce bijou. Six mois après, vous quittiez votre place et vous deveniez Mme Pancardi. Voilà, résumée en quelques phrases, toute votre aventure, n’est ce pas ? toute l’aventure de deux personnages qui seraient restés honnêtes gens s’ils avaient pu résister à cette tentation passagère.
« Inutile de vous dire à quel point vous avez réussi tous les deux, et comment, maîtres du talisman, croyant à sa vertu et confiants en vous-mêmes, vous vous êtes poussés au premier rang de marchands de bric-à-brac. Aujourd’hui, riches, propriétaires du magasin « Au dieu Mercure », vous attribuez le succès de vos entreprises à cette agrafe de corsage. La perdre, pour vous, ce serait la ruine et la misère. Toute votre vie est concentrée en elle. C’est le fétiche. C’est le petit dieu domestique qui protège et qui conseille. Il est là, quelque part, caché sous le fouillis, et personne évidemment n’aurait rien soupçonné (car je le répète, sauf cette erreur, vous êtes de braves gens), si le hasard ne m’avait conduit à m’occuper de vos affaires. »
Rénine fit une pause et reprit :
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– Il y a deux mois de cela. Deux mois d’investigations minutieuses, qui m’étaient faciles puisque, ayant retrouvé votre piste, j’avais loué l’entresol et que je pouvais utiliser cet escalier… mais tout de même, deux mois perdus jusqu’à un certain point, puisque je n’ai pas encore réussi. Et Dieu sait si je l’ai bouleversé votre magasin ! Pas un meuble qui n’ait été visité.
Pas une lame de parquet qui n’ait été interrogée. Résultat nul.
Si, pourtant, quelque chose, une découverte accessoire. Dans un casier secret de votre bureau, Pancardi, j’ai déniché un petit registre où vous avez conté vos remords, vos inquiétudes, votre peur du châtiment, votre crainte de la colère divine.
« Grosse imprudence, Pancardi. Est-ce qu’on écrit de tels aveux ? Et surtout est-ce qu’on les laisse traîner ? Quoi qu’il en soit, je les ai lus, et j’y ai relevé cette phrase, dont l’importance ne m’a pas échappé, et qui m’a servi à préparer mon plan d’attaque :
« Qu’elle vienne à moi celle que j’ai dépossédée, qu’elle vienne à moi telle que je la voyais dans son jardin, tandis que Lucienne prenait le bijou. Qu’elle m’apparaisse, vêtue de la robe bleue, coiffée de la toque de feuillage roux, avec le collier de jais et la cravache aux trois baguettes de jonc tressées qu’elle portait ce jour-là ! Qu’elle m’apparaisse ainsi et qu’elle me dise « Je viens vous réclamer ce qui m’appartient. » Alors je comprendrai que c’est Dieu qui lui inspire cette démarche et que je dois obéir aux ordres de la Providence. »
« Voilà ce qui est écrit dans votre registre, Pancardi, et ce qui explique la démarche de celle que vous appelez Mlle Hortense. Celle-ci, suivant mes instructions, et conformément à la petite mise en scène que vous avez vous-même imaginée, est venue vers vous, du fond du passé – c’est votre propre expression. Un peu plus de sang-froid et vous savez qu’elle eût gagné la partie. Malheureusement, vous jouez la comédie à merveille, votre tentative de suicide l’a désorientée, et vous avez
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compris qu’il n’y avait point là un ordre de la Providence, mais simplement une offensive de votre ancienne victime. Je n’avais donc plus qu’à intervenir. Me voici, et maintenant, concluons :
« Pancardi, l’agrafe ?
– Non, fit l’antiquaire, à qui l’idée de restituer l’agrafe rendait toute son énergie.
Et vous, madame Pancardi ?
– Je ne sais pas où elle est, affirma la femme.
– Bien. Alors, passons aux actes. Madame Pancardi, vous avez un fils âgé de sept ans, que vous aimez de tout votre cœur.
Aujourd’hui jeudi, comme chaque jeudi d’ailleurs, ce fils doit revenir tout seul de chez sa tante. Deux de mes amis sont postés sur son chemin, et, sauf contre-ordre, l’enlèveront au passage.
Tout de suite, Mme Pancardi s’affola.
– Mon fils ! oh ! je vous en prie… non, pas cela… je vous jure que je ne sais rien. Mon mari n’a jamais voulu se confier à moi.
Rénine continua :
– Deuxième point : dès ce soir, une plainte sera déposée au Parquet. Comme preuve, les aveux du registre. Conséquences : action judiciaire, perquisition, etc.
Pancardi se taisait. On avait l’impression que toutes ces menaces ne l’atteignaient pas et que, protégé par son fétiche, il se croyait invulnérable. Mais sa femme se jeta aux pieds de Rénine en bégayant :
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– Non… non… je vous en supplie, ce serait la prison, je ne veux pas… Et puis, mon fils… oh ! je vous en supplie…
Hortense, apitoyée, prit Rénine à part.
– La pauvre femme ! j’intercède pour elle.
– Tranquillisez-vous, dit-il en riant, il n’arrivera rien à son fils.
– Mais vos amis sont postés ?…
– Pure invention.
– Cette plainte au Parquet ?
– Simple menace.
– Que cherchez-vous donc ?…
– À les effarer, à les faire sortir d’eux-mêmes, dans l’espoir qu’un mot leur échappera, un mot qui me renseignera. Nous avons essayé tous les moyens. Celui-là seul nous reste, et c’est un moyen qui me réussit presque toujours, rappelez-vous nos aventures.
– Mais si le mot que vous attendez n’est pas prononcé ?
– Il faut qu’il le soit, dit Rénine d’une voix sourde. Il faut en finir. L’heure approche.
Ses yeux rencontrèrent ceux de la jeune femme, et elle rougit en pensant que l’heure à laquelle il faisait allusion, c’était
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la huitième, et qu’il n’avait d’autre but que d’en finir avant que cette huitième heure ne sonnât.
– Voilà donc, d’une part, ce que vous risquez, dit-il au couple Pancardi. La disparition de votre enfant, et la prison… La prison certaine puisqu’il y a le registre des aveux. Et maintenant, d’autre part, voici mon offre. Contre la restitution immédiate, instantanée de l’agrafe, vingt mille francs. Elle ne vaut pas trois louis.
Aucune réponse. Mme Pancardi pleurait.
Rénine reprit, en espaçant ses propositions :
– Je double… Je triple… Fichtre, vous êtes exigeant, Pancardi… Alors quoi, il faut mettre le chiffre rond ? Soit. Cent mille.
Il allongea la main comme s’il n’y avait point de doute qu’on ne lui donnât le bijou.
Ce fut Mme Pancardi qui fléchit la première et elle le fit avec une rage soudaine contre son mari :
– Mais avoue donc !… Parle !… où l’as-tu cachée ? Enfin, quoi, tu ne vas pas t’obstiner ? Sinon, c’est la ruine… la misère…
Et puis, notre fils !… Voyons, parle…
Hortense murmura :
– Rénine, c’est de la folie, le bijou n’a aucune valeur.
– Rien à craindre, dit Rénine, il n’acceptera pas… Mais regardez-le… Dans quel état d’agitation il se trouve
!
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Exactement ce que je voulais… Ah ! cela, voyez-vous, c’est passionnant… Faire sortir les gens d’eux-mêmes ! … Leur enlever tout contrôle sur ce qu’ils pensent et sur ce qu’ils disent ! … Et, dans ce désordre, dans la tempête qui les secoue, apercevoir la petite étincelle qui jaillira quelque part !…
Regardez-le ! Regardez-le
Cent mille francs pour un caillou sans valeur… sinon la prison… Il y a de quoi vous tourner la tête !
De fait, l’homme était livide, ses lèvres tremblaient et laissaient couler un peu de salive. On devinait le bouillonnement et le tumulte de tout son être, secoué par des sentiments contradictoires, par des peurs et des convoitises qui se heurtaient. Il éclata soudain, et vraiment il était facile de se rendre compte que ses paroles jaillissaient au hasard, et sans qu’il eût aucunement conscience de ce qu’il disait :
– Cent mille ! Deux cent mille ! Cinq cent mille ! Un million ! Je m’en moque ! Des millions ? à quoi ça sert, des millions ? On les perd. Ça disparaît… Ça s’envole… Il n’y a qu’une chose qui compte, le sort qui est pour vous ou contre vous. Et le sort est pour moi depuis neuf ans. Jamais il ne m’a trahi, et vous voudriez que je le trahisse ? Pourquoi ? Par peur ?
La prison ? Mon fils ?… Des bêtises !… Rien de mauvais ne m’arrivera tant que j’obligerai le sort à travailler pour moi. C’est mon serviteur, mon ami… Il est attaché à l’agrafe. Comment ?
Est-ce que je sais, moi ? C’est la cornaline, sans doute… Il y a des pierres miraculeuses qui contiennent le bonheur, comme d’autres contiennent du feu, ou du soufre, ou de l’or…
Rénine ne le quittait pas des yeux, attentif aux moindres mots et aux moindres intonations. L’antiquaire riait maintenant d’un rire nerveux, tout en reprenant l’aplomb de l’homme qui se sent sûr de lui, et il marchait devant Rénine, avec des gestes saccadés, où l’on sentait une résolution croissante.
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– Des millions ? Mais je n’en voudrais pas, cher monsieur.
Le petit morceau de pierre que je possède vaut beaucoup plus que cela. Et la preuve, c’est tout le mal que vous vous donnez pour me l’enlever. Ah ! ah ! des mois de recherches, vous l’avouez vous-même. Des mois où vous avez tout bouleversé, tandis que moi, qui ne soupçonnais rien, je ne me défendais même pas ! Pourquoi me défendre ? La petite chose se défendait toute seule… Elle ne veut pas être découverte et elle ne le sera pas… Elle se trouve bien ici. Elle préside à de bonnes et loyales affaires qui la satisfont… La chance de Pancardi ? Mais c’est connu dans tout le quartier, chez tous les antiquaires. Je le crie sur les toits « J’ai la chance. » J’ai même eu le toupet de prendre comme patron le dieu de la chance… Mercure ! Lui aussi me protège. Tenez, j’en ai mis partout dans ma boutique, des Mercures ! Regardez là-haut, sur cette planche, toute une série de statuettes, comme celle de l’enseigne, des épreuves signées d’un grand sculpteur, qui s’est ruiné et qui me les a vendues. En voulez-vous une, cher monsieur ? ça vous portera bonheur aussi. Choisissez
! Un cadeau de Pancardi pour vous
dédommager de votre échec ! Ça vous va ?
Il dressa un escabeau contre la muraille, en dessous de la planche, saisit une statuette qu’il descendit et qu’il coucha dans les bras de Rénine. Et, riant de plus belle, d’autant plus surexcité que l’ennemi semblait lâcher pied et reculer devant son attaque fougueuse, il s’exclama :
– Bravo ! il accepte ! Et s’il accepte, c’est que tout le monde est d’accord ! Madame Pancardi, ne vous faites pas de bile.
Votre fils va revenir, et il n’y aura pas de prison ! Au revoir, mademoiselle Hortense…
Au revoir, monsieur. Quand vous voudrez me dire un petit bonjour, trois coups au plafond. Au revoir… emportez votre
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cadeau… et que Mercure vous favorise ! Au revoir, mon cher prince… Au revoir, mademoiselle Hortense…
Il les poussait vers l’escalier de fer, les prenait tour à tour par le bras et les dirigeait jusqu’à la porte basse qui se dissimulait au haut de cet escalier.
Et ce qu’il y a de plus étrange, c’est que Rénine ne protesta pas. Il n’eut pas un mouvement de résistance. Il se laissa conduire, comme un enfant que l’on punit et que l’on met à la porte.
Entre l’instant où il avait fait son offre à Pancardi et l’instant où Pancardi, triomphant, le jetait à la porte avec une statuette dans les bras, il ne s’était pas écoulé cinq minutes.
La salle à manger et le salon de l’entresol que Rénine avait loués donnaient sur la rue. Dans la salle à manger, deux couverts étaient mis.
– Excusez ces préparatifs, dit Rénine à Hortense, en lui ouvrant le salon. J’ai pensé que, en tout état de cause, les événements me permettraient de vous recevoir en cette fin de journée, et que nous pourrions dîner ensemble. Ne me refusez pas cette faveur, qui sera la dernière de notre dernière aventure.
Hortense ne refusa pas ; la façon dont se terminait la bataille, qui était si contraire à tout ce qu’elle avait vu jusqu’ici, la déconcertait. Pourquoi, d’ailleurs, eût-elle refusé puisque les conditions du pacte n’étaient pas remplies ?
Rénine se retira pour donner des ordres à son domestique, puis, deux minutes plus tard, vint rechercher Hortense et la conduisit dans la salle. Il était, à ce moment, un peu plus de sept heures.
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Il y avait des fleurs sur la table. Au milieu se dressait la statuette de Mercure, cadeau du sieur Pancardi.
– Que le dieu de la chance préside à notre repas dit Rénine.
Il se montra fort gai, et dit toute la joie qu’il avait à se trouver en face d’elle.
– Ah ! s’écria-t-il, c’est que vous mettiez de la mauvaise volonté ! Madame me condamnait sa porte… Madame n’écrivait plus… Vraiment, chère amie, vous avez été cruelle, et j’en souffrais profondément. Aussi ai-je dû employer les grands moyens et vous attirer par l’appât des plus fabuleuses entreprises. Avouez que ma lettre était joliment habile ! Les trois baguettes… la robe bleue… Comment résister à tout cela !
Par surcroît, j’ai ajouté de mon cru quelques énigmes de plus, les soixante-quinze boules du collier, la vieille au chapelet d’argent… bref, de quoi rendre la tentation irrésistible. Ne m’en veuillez pas. Je voulais vous voir, et que ce fût aujourd’hui. Vous êtes venue. Merci.
Il raconta ensuite comment il avait retrouvé la piste du bijou volé.
– Vous espériez bien, n’est-ce pas, en m’imposant cette condition, qu’il ne me serait pas possible de la remplir ? Erreur, chère amie. L’épreuve, du moins, au début, était facile, puisqu’elle s’appuyait sur une donnée certaine : le caractère du talisman qui s’attachait à l’agrafe. Il suffisait de rechercher si, dans votre entourage, parmi vos domestiques, il y avait eu quelqu’un sur qui ce caractère ait pu exercer une attraction quelconque. Or, tout de suite, sur la liste des personnes que je parvins à établir, je notai le nom de Mlle Lucienne, originaire de Corse. Ce fut mon point de départ. Après cela, tout s’enchaînait.
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Hortense le considérait avec surprise. Comment se faisait-il qu’il acceptât sa défaite d’un air si nonchalant et qu’il parlât même en triomphateur, alors que, dans la réalité, il avait été nettement vaincu par l’antiquaire, et quelque peu tourné en ridicule ?
Elle ne put s’empêcher de le lui faire sentir, et le ton qu’elle y mit revêtait un certain désappointement, une certaine humiliation.
– Tout s’enchaînait, soit. Mais la chaîne est rompue, puisque, en fin de compte, si vous connaissez le voleur, vous n’avez pas réussi à mettre la main sur l’objet volé.
Le reproche était manifeste. Rénine ne l’avait pas accoutumée à l’insuccès. Et plus encore, elle s’irritait de constater avec quelle insouciance il se résignait à un échec qui, somme toute, entraînait la ruine des espérances qu’il avait pu concevoir.
Il ne répondit pas. Il avait rempli deux coupes de champagne, et il en vidait une lentement, les yeux attachés sur la statuette du dieu Mercure. Il la fit pivoter sur son piédestal, comme un voyageur qui se réjouit.
– Quelle admirable chose qu’une ligne harmonieuse ! La couleur m’exalte moins que la ligne, la proportion, la symétrie, et tout ce qu’il y a de merveilleux dans la forme. Ainsi, chère amie, la couleur de vos yeux bleus, la couleur de vos cheveux fauves, je les aime. Mais ce qui m’émeut, c’est l’ovale de votre visage, c’est la courbe de votre nuque et de vos épaules.
Regardez cette statuette. Pancardi a raison : c’est l’ouvre d’un grand artiste. Les jambes sont à la fois fines et solidement musclées, toute la silhouette donne l’impression de l’élan et de
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la rapidité. C’est très bien. Une seule faute, cependant, très légère, et que vous n’avez peut-être pas remarquée.
– Si, si, affirma Hortense. Elle m’a frappée dès que j’ai vu l’enseigne, dehors. Vous voulez parler, n’est-ce pas, de cette espèce de déséquilibre ? Le dieu est trop penché sur la jambe qui le porte. On croirait qu’il va tomber en avant.
– Tous mes compliments, dit Rénine. La faute est imperceptible, et il faut un œil exercé pour s’en apercevoir.
Mais, en effet, logiquement, le poids du corps devrait l’emporter, et logiquement, selon les lois de la matière, le petit dieu devrait piquer une tête.
Après un silence, il reprit :
– J’ai remarqué ce défaut depuis le premier jour. Comment n’en ai-je pas, alors, tiré de conclusions ? J’ai été choqué parce qu’on avait péché contre une loi esthétique, alors que j’aurais dû l’être parce qu’on avait manqué à une loi physique. Comme si l’art et la nature ne se confondaient pas ! Et comme si les lois de la pesanteur pouvaient être dérangées, sans qu’il y ait là une raison primordiale…
– Que voulez-vous dire ? demanda Hortense, intriguée par ces considérations qui semblaient si étrangères à leurs pensées secrètes. Que voulez-vous dire ?
– Oh ! rien, fit-il. Je m’étonne seulement de n’avoir point compris plus tôt pourquoi ce Mercure ne piquait pas une tête, comme ce serait son devoir.
– Et le motif ?
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– Le motif ? J’imagine que Pancardi, en tripotant la statuette pour la faire servir à ses desseins, en aura dérangé l’équilibre, mais que cet équilibre s’est retrouvé grâce à quelque chose qui retient le petit dieu en arrière, et qui compense son attitude vraiment trop risquée.
– Quelque chose ?
– Oui. En l’occurrence, la statuette aurait pu être scellée.
Mais elle ne l’était pas, et je le savais, ayant remarqué que Pancardi, du haut d’un : échelle, la soulevait et la nettoyait tous les deux ou trois jours. Reste donc, une seule hypothèse : le contrepoids.
Hortense tressaillit. Un peu de lumière l’éclairait à son tour.
Elle murmura :
– Un contrepoids !… Est-ce que vous supposeriez que ce serait… dans le piédestal ?…
– Pourquoi pas ?
Est-ce possible ? Mais, dans ce cas, comment Pancardi vous aurait donné cette statuette ?…
– Il ne m’a pas donné celle-ci, déclara Rénine. Celle-ci, c’est moi qui l’ai prise.
– Mais où ? Quand ?
Tout à l’heure, quand vous étiez au salon. J’ai enjambé cette fenêtra laquelle est située au-dessus de l’enseigne, et à côté de la niche du petit dieu. Et j’ai fait l’échange. C’est-à-dire que j’ai pris la statue qui était dehors et qui avait de l’intérêt pour moi,
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et que j’ai mis celle que m’avait donnée Pancardi et qui n’avait aucun intérêt.
– Mais celle-là n’était pas penchée en avant ?
– Non, pas plus que celles qui sont sur la planche de son magasin. Mais Pancardi n’est pas un artiste. Un défaut d’aplomb ne le frappe pas, il n’y verra que du feu, et il continuera à se croire favorisé par la chance, ce qui revient à dire que la chance continuera à le favoriser. En attendant, voici la statuette, celle de l’enseigne. Dois-je en démolir le piédestal et en sortir votre agrafe de la gaine de plomb soudée à l’arrière de ce piédestal, et qui assure l’équilibre du dieu Mercure ?
– Non !… non !… inutile…, répondit vivement Hortense à voix basse.
L’intuition, la subtilité de Rénine, l’adresse avec laquelle il avait mené toute cette affaire, pour elle, tout cela restait dans l’ombre à cette minute précise. Mais elle songeait soudain que la huitième aventure était achevée, que les épreuves avaient tourné à son avantage, et que l’extrême délai fixé pour la dernière de ces épreuves n’était pas encore atteint.
Il eut, d’ailleurs, la cruauté de le remarquer :
– Huit heures moins le quart, dit-il.
Un lourd silence s’établit entre eux, dont l’un et l’autre subissaient la gêne, au point qu’ils hésitaient à faire le moindre mouvement. Pour le rompre, Rénine plaisanta :
– Ce brave M. Pancardi, comme il a été bon de me renseigner ! Je savais bien, du reste, qu’en l’exaspérant je finirais par recueillir dans ses phrases la petite indication qui
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me manquait. C’est exactement comme si l’on mettait un briquet dans les mains de quelqu’un et qu’on lui intimât l’ordre de s’en servir. À la fin, une étincelle se produit. L’étincelle chez moi, ce qui l’a produite, c’est le rapprochement inconscient, mais inévitable, qu’il a fait entre l’agrafe de cornaline, principe de chance, et Mercure, dieu de la chance. Cela suffisait. Je compris que cette association d’idées provenait de ce que, dans la réalité, il avait associé les deux chances en les incorporant l’une à l’autre, c’est-à-dire, pour être clair, en dissimulant le bijou dans le bloc même de la statuette. Et instantanément je me souvins du Mercure placé à l’extérieur et du défaut d’équilibre…
Rénine s’interrompit brusquement ; il lui semblait que toutes ses paroles tombaient dans le vide. La jeune femme avait appuyé sa main contre son front, et voilant ainsi ses yeux, elle demeurait immobile, très lointaine.
En vérité, elle n’écoutait point. Le dénouement de cette aventure particulière et la façon dont Rénine s’était comporté en cette occasion ne l’intéressaient plus. Ce à quoi elle songeait, c’était à l’ensemble des aventures qu’elle avait vécues depuis trois mois, et à la conduite prodigieuse de l’homme qui lui avait offert son dévouement. Elle apercevait, comme sur un tableau magique, les actes fabuleux accomplis par lui, tout le bien qu’il avait fait, les existences sauvées, les douleurs apaisées, les crimes punis, l’ordre rétabli partout où s’était exercée sa volonté de maître. Rien ne lui était impossible. Ce qu’il entreprenait, il l’exécutait. Chacun des buts vers lesquels il marchait, d’avance était atteint. Et tout cela sans effort excessif, avec le calme de celui qui connaît sa puissance, et qui sait que rien ne lui résistera.
Alors que pouvait-elle contre lui ? Pourquoi et comment se défendre ? S’il exigeait qu’elle se soumît, ne saurait-il pas l’y contraindre, et cette aventure suprême serait-elle pour lui plus
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difficile que les autres ? En admettant qu’elle se sauvât, y avait-il dans l’immense univers une retraite où elle fût à l’abri de sa poursuite ? Dès le premier instant de leur première rencontre, le dénouement était certain, puisque Rénine avait décrété qu’il en serait ainsi.
Cependant, elle cherchait encore des armes, une protection, et elle se disait que, s’il avait rempli les huit conditions, et s’il lui avait rendu l’agrafe de cornaline avant que la huitième heure ne fût sonnée, toutefois elle était protégée par ce fait que la huitième heure devait sonner à l’horloge du château de Halingre, et non pas ailleurs. Le pacte était formel. Rénine avait dit, ce jour-là, en regardant les lèvres qu’il convoitait : « Le vieux balancier de cuivre reprendra son mouvement, et lorsque, à la date fixée, il frappera de nouveau huit coups, alors… »
Elle releva la tête. Lui non plus ne bougeait pas, grave, paisible dans son attente.
Elle fut sur le point de lui dire, et même elle prépara ses phrases :
« Vous savez… notre accord veut que ce soit l’horloge de Halingre. Toutes les conditions sont remplies. Mais pas celle-ci.
Alors je suis libre, n’est-ce pas ? J’ai le droit de ne pas tenir une promesse, que je n’avais pas faite d’ailleurs, mais qui tombe, en tout cas, d’elle-même… Et je suis libre… affranchie de tout scrupule ?… »
Elle n’eut pas le temps de parler. À cette seconde exacte, derrière elle, un déclenchement se produisit, pareil à celui d’une horloge qui va sonner.
Un premier coup de timbre retentit, puis un second, puis un troisième.
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Hortense eut un gémissement. Elle avait reconnu le timbre même de la vieille horloge de Halingre, qui trois mois auparavant, en rompant d’une façon surnaturelle le silence du château abandonné, les avait jetés l’un et l’autre sur le chemin des aventures.
Elle compta. L’horloge sonna les huit coups.
– Ah ! murmura-t-elle, toute défaillante, et se cachant la figure entre les mains… l’horloge… l’horloge qui est ici… celle de là-bas… je reconnais sa voix…
Elle n’en dit pas davantage. Elle devinait que Rénine avait les yeux sur elle, et ce regard lui enlevait toutes ses forces. Elle aurait pu d’ailleurs les recouvrer qu’elle n’en eût pas été plus vaillante, et qu’elle n’eût point cherché à lui opposer la moindre résistance, pour cette raison qu’elle ne voulait pas résister.
Toutes les aventures étaient finies, mais il en restait une à courir, dont l’attente effaçait le souvenir de toutes les autres.
C’était l’aventure d’amour, la plus délicieuse, la plus troublante, la plus adorable des aventures. Elle acceptait l’ordre du destin, heureuse de tout ce qui pourrait advenir, puisqu’elle aimait. Elle sourit, malgré elle, en pensant que la joie revenait dans sa vie à l’instant même où son bien-aimé lui apportait l’agrafe de cornaline.
Une seconde fois, le timbre de l’horloge retentit.
Hortense leva les yeux sur Rénine. Quelques secondes encore elle se débattit. Mais elle était, ainsi qu’un oiseau fasciné, incapable d’un geste de révolte, et, comme le huitième coup sonnait, elle s’abandonna contre lui, en tendant ses lèvres…
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Document Outline

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Table of Contents
CHAPITRE 1 Au sommet de la tour ........................................5
CHAPITRE 2 La carafe d’eau................................................43
CHAPITRE 3 Thérèse et Germaine...................................... 80
CHAPITRE 4 Le film révélateur ..........................................114
CHAPITRE 5 Le cas de Jean-Louis..................................... 147
CHAPITRE 6 La Dame à la Hache .....................................182
CHAPITRE 7 Des pas sur la neige ...................................... 213
CHAPITRE 8 « Au dieu Mercure » ..................................... 251

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