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jueves, 6 de abril de 2017

Les Confidences D'Arséne Lupin (Français) (Maurice Leblanc)

Les Confidences D'Arséne Lupin
Maurice Leblanc

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(1913)

– 2 –
Table des matières
– 1 – Les jeux du soleil .............................................................4
– 2 – L’anneau nuptial ..........................................................36
– 3 – Le signe de l’ombre.......................................................64
– 4 – Le piège infernal ..........................................................92
– 5 – L’écharpe de soie rouge.............................................. 126
– 6 – La mort qui rôde ........................................................ 158
– 7 – Édith au Cou de Cygne...............................................189
– 8 – Le fétu de paille .......................................................... 221
– 9 – Le mariage d’Arsène Lupin .......................................245
Bibliographie sommaire des aventures d’Arsène Lupin ......279
– 3 –
– 1 –
Les jeux du soleil
– Lupin, racontez-moi donc quelque chose.
– Eh ! que voulez-vous que je vous raconte ? On connaît toute ma vie ! me répondit Lupin qui somnolait sur le divan de mon cabinet de travail.
– Personne ne la connaît ! m’écriai-je. On sait, par telle de vos lettres, publiée dans les journaux, que vous avez été mêlé à telle affaire, que vous avez donné le branle à telle autre… Mais votre rôle en tout cela, le fond même de l’histoire, le dénouement du drame on l’ignore.
– Bah ! Un tas de potins qui n’ont aucun intérêt.
– Aucun intérêt, votre cadeau de cinquante mille francs à la femme de Nicolas Dugrival ! Aucun intérêt, la façon mystérieuse dont vous avez déchiffré l’énigme des trois tableaux !
– Étrange énigme, en vérité, dit Lupin. Je vous propose un titre : Le signe de l’ombre.
– Et vos succès mondains ? ajoutai-je. Et le secret de vos bonnes actions ? Toutes ces histoires auxquelles vous avez souvent fait allusion devant moi et que vous appeliez L’anneau nuptial, La mort qui rôde ! etc. Que de confidences en retard, mon pauvre Lupin ! Allons, un peu de courage…
C’était l’époque où Lupin, déjà célèbre, n’avait pourtant pas encore livré ses plus formidables batailles ; l’époque qui précède
– 4 –
les grandes aventures de l’Aiguille creuse et de 813. Sans songer à s’approprier le trésor séculaire des rois de France ou à cambrioler l’Europe au nez du Kaiser, il se contentait des coups de main plus modestes et de bénéfices plus raisonnables, se dépensant en efforts quotidiens, faisant le mal au jour le jour, et faisant le bien aussi, par nature et par dilettantisme, en Don Quichotte qui s’amuse et qui s’attendrit.
Comme il se taisait, je répétai :
– Lupin, je vous en prie !
A ma stupéfaction, il répliqua :
– Prenez un crayon, mon cher, et une feuille de papier.
J’obéis vivement, tout heureux à l’idée qu’il allait enfin me dicter quelques-unes de ces pages où il sait mettre tant de verve et de fantaisie, et que moi, hélas ! je suis obligé d’abîmer par de lourdes explications et de fastidieux développements.
– Vous y êtes ? dit-il.
– J’y suis.
– Inscrivez : 19 – 21 – 18 – 20 – 15 – 21 – 20
– Comment ?
– Inscrivez, vous dis-je.
Il était assis sur le divan, les yeux tournés vers la fenêtre ouverte, et ses doigts roulaient une cigarette de tabac oriental.
– 5 –
Il prononça :
– Inscrivez : 9 – 12 – 6 – 1…
Il y eut un arrêt. Puis il reprit :
– 21.
Et, après un silence :
– 20 – 6…
Était-il fou ? Je le regardai, et peu à peu je m’aperçus qu’il n’avait plus les mêmes yeux indifférents qu’aux minutes précédentes, mais que ses yeux étaient attentifs, et qu’ils semblaient suivre quelque part, dans l’espace, un spectacle qui devait le captiver.
Cependant, il dictait, avec des intervalles entre chacun des chiffres :
– 21 – 9 – 18 – 5…
Par la fenêtre, on ne pouvait guère contempler qu’un morceau de ciel bleu vers la droite, et que la façade de la maison opposée, façade de vieil hôtel dont les volets étaient fermés comme à l’ordinaire. Il n’y avait là rien de particulier, aucun détail qui me parût nouveau parmi ceux que je considérais depuis des années…
– 12 – 5 – 4 – 1…
Et soudain, je compris…, ou plutôt, je crus comprendre. Car comment admettre qu’un homme comme Lupin, si raisonnable
– 6 –
au fond sous son masque d’ironie, pût perdre son temps à de telles puérilités ? Cependant il n’y avait pas de doute possible.
C’était bien cela qu’il comptait, les reflets intermittents d’un rayon de soleil qui se jouait sur la façade noircie de la vieille maison, à la hauteur du second étage.
– 14 – 7…, me dit Lupin.
Le reflet disparut pendant quelques secondes, puis, coup sur coup, à intervalles réguliers, frappa la façade, et disparut de nouveau.
Instinctivement, j’avais compté, et je dis à haute voix :
– 5…
– Vous avez saisi ? Pas dommage ! ricana Lupin.
Il se dirigea vers la fenêtre et se pencha comme pour se rendre compte du sens exact que suivait le rayon lumineux. Puis il alla se recoucher sur le canapé en me disant :
– A votre tour, maintenant, comptez…
J’obéis, tellement ce diable d’homme avait l’air de savoir où il voulait en venir. D’ailleurs, je ne pouvais m’empêcher d’avouer que c’était chose assez curieuse que cette régularité des coups de lumière sur la façade, que ces apparitions et ces disparitions qui se succédaient comme les signaux d’un phare.
Cela provenait évidemment d’une maison située sur le côté de la rue où nous nous trouvions, puisque le soleil pénétrait alors obliquement par mes fenêtres. On eût dit que quelqu’un ouvrait ou fermait alternativement une croisée, ou plutôt se
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divertissait à renvoyer des rayons de clarté à l’aide d’un petit miroir de poche.
– C’est un enfant qui s’amuse, m’écriai-je au bout d’un instant, quelque peu agacé par l’occupation stupide qui m’était imposée.
– Allez toujours !
Et je comptais… Et j’alignais des chiffres… Et le soleil continuait à danser en face de moi, avec une précision vraiment mathématique.
– Et ensuite ? me dit Lupin, à la suite d’un silence plus long…
– Ma foi, cela me semble terminé… Voilà plusieurs minutes qu’il n’y a rien.
Nous attendîmes, et, comme aucune lueur ne se jouait plus dans l’espace, je plaisantai :
– M’est avis que nous avons perdu notre temps. Quelques chiffres sur du papier, le butin est maigre.
Sans bouger de son divan, Lupin reprit :
– Ayez l’obligeance, mon cher, de remplacer chacun de ces chiffres par la lettre de l’alphabet qui lui correspond en comptant, n’est-ce pas, A comme 1, B comme 2, etc.
– Mais c’est idiot.
– 8 –
– Absolument idiot, mais on fait tant de choses idiotes dans la vie… Une de plus…
Je me résignai à cette besogne stupide, et je notai les premières lettres S-U-R-T-O-U-T…
Je m’interrompis, étonné :
– Un mot ! m’écriai-je… Voici un mot qui se forme.
– Continuez donc, mon cher.
Et je continuai, et les lettres suivantes composèrent d’autres mots que je séparais les uns des autres, au fur et à mesure. Et, à ma grande stupéfaction, une phrase entière s’aligna sous mes yeux.
– Ça y est ? me dit Lupin, au bout d’un instant.
– Ça y est ! Par exemple, il y a des fautes d’orthographe.
– Ne vous occupez pas de cela, je vous prie…, lisez lentement.
Alors je lus cette phrase inachevée, que je donne ici telle qu’elle m’apparut :
Surtout il faut fuire le danger, éviter les ataques, n’affronter les forces enemies qu’avec la plus grande prudance, et…
Je me mis à rire.
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– Et voilà ! La lumière se fit ! Hein nous sommes éblouis de clarté !
Mais vraiment, Lupin, confessez que ce chapelet de conseils, égrené par une cuisinière, ne vous avance pas beaucoup.
Lupin se leva sans se départir de son mutisme dédaigneux, et saisit la feuille de papier.
Je me suis souvenu par la suite qu’un hasard, à ce moment, accrocha mes yeux à la pendule. Elle marquait cinq heures dix-huit.
Lupin cependant restait debout, la feuille à la main, et je pouvais constater à mon aise sur son visage si jeune, cette extraordinaire mobilité d’expression qui déroute les observateurs les plus habiles et qui est sa grande force, sa meilleure sauvegarde. A quels signes se rattacher pour identifier un visage qui se transforme à volonté, sans même les secours des fards, et dont chaque expression passagère semble être l’expression définitive ? A quels signes ? Il y en avait un que je connaissais, un signe immuable deux petites rides en croix qui creusaient son front quand il donnait un violent effort d’attention. Et je la vis en cet instant, nette et profonde, la menue croix révélatrice.
Il reposa la feuille de papier et murmura :
– Enfantin !
Cinq heures et demi sonnaient.
– Comment ! m’écriai-je, vous avez réussi ? en douze minutes !
– 10 –
Il fit quelques pas de droite et de gauche dans la pièce, puis alluma une cigarette, et me dit :
– Ayez l’obligeance d’appeler au téléphone le baron Repstein et de le prévenir que je serai chez lui à dix heures du soir.
– Le baron Repstein ? demandai-je, le mari de la fameuse baronne ?
– Oui.
– C’est sérieux ?
– Très sérieux.
Absolument confondu, incapable de lui résister, j’ouvris l’annuaire du téléphone et décrochai l’appareil. Mais, à ce moment, Lupin m’arrêta d’un geste autoritaire, et il prononça, les yeux toujours fixés sur la feuille qu’il avait reprise :
– Non, taisez-vous… C’est inutile de le prévenir… Il y a quelque chose de plus urgent quelque chose de bizarre et qui m’intrigue… Pourquoi diable cette phrase est-elle inachevée ?
Pourquoi cette phrase est-elle…
Rapidement, il empoigna sa canne et son chapeau.
– Partons. Si je ne me trompe pas, c’est une affaire qui demande une solution immédiate, et je ne crois pas me tromper.
– Vous savez quelque chose ?
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– Jusqu’ici, rien du tout.
Dans l’escalier, il passa son bras sous le mien et me dit :
– Je sais ce que tout le monde sait. Le baron Repstein, financier et sportsman, dont le cheval Etna a gagné cette année le Derby d’Epsom et le Grand-Prix de Longchamp, le baron Repstein a été la victime de sa femme, laquelle femme, très connue pour ses cheveux blonds, ses toilettes et son luxe, s’est enfuie voilà quinze jours, emportant avec elle une somme de trois millions, volée à son mari, et toute une collection de diamants, de perles et de bijoux, que la princesse de Berny lui avait confiée et qu’elle devait acheter. Depuis deux semaines, on poursuit la baronne à travers la France et l’Europe, ce qui est facile, la baronne semant l’or et les bijoux sur son chemin. A chaque instant, on croit l’arrêter. Avant-hier même, en Belgique, notre policier national, l’ineffable Ganimard, cueillait, dans un grand hôtel, une voyageuse contre qui les preuves les plus irréfutables s’accumulaient. Renseignements pris, c’était une théâtreuse notoire, Nelly Darbel. Quant à la baronne, introuvable. De son côté, le baron Repstein offre une prime de cent mille francs à qui fera retrouver sa femme. L’argent est entre les mains d’un notaire. En outre, pour désintéresser la princesse de Berny, il vient de vendre en bloc son écurie de courses, son hôtel du boulevard Haussmann et son château de Roquencourt.
– Et le prix de la vente, ajoutai-je, doit être touché tantôt.
Demain, disent les journaux, la princesse de Berny aura l’argent. Seulement, je ne vois pas, en vérité, le rapport qui existe entre cette histoire, que vous avez résumée à merveille, et la phrase énigmatique…
Lupin ne daigna pas me répondre.
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Nous avions suivi la rue que j’habitais et nous avions marché pendant cent cinquante ou deux cents mètres, lorsqu’il descendit du trottoir et se mit à examiner un immeuble, de construction déjà ancienne, et où devaient loger de nombreux locataires.
– D’après mes calculs, me dit-il, c’est d’ici que partaient les signaux, sans doute de cette fenêtre encore ouverte.
– Au troisième étage ?
– Oui.
Il se dirigea vers la concierge et lui demanda :
– Est-ce qu’un de vos locataires ne serait pas en relation avec le baron Repstein ?
– Comment donc ! Mais oui, s’écria la bonne femme, nous avons ce brave M. Lavernoux, qui est le secrétaire, l’intendant du baron. C’est moi qui fais son petit ménage.
– Et on peut le voir ?
– Le voir ? Il est bien malade, ce pauvre monsieur…
– Malade ?
– Depuis quinze jours… depuis l’aventure de la baronne… Il est rentré le lendemain avec la fièvre, et il s’est mis au lit.
– Mais il se lève ?
– Ah ! ça, j’sais pas.
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– Comment, vous ne savez pas ?
– Non, son docteur défend qu’on entre dans sa chambre. Il m’a repris la clef.
– Qui ?
– Le docteur. C’est lui-même qui vient le soigner, deux ou trois fois par jour. Tenez, il sort de la maison, il n’y a pas vingt minutes…, un vieux à barbe grise et à lunettes, tout cassé… Mais où allez-vous, monsieur ?
– Je monte, conduisez-moi, dit Lupin, qui, déjà, avait couru jusqu’à l’escalier. C’est bien au troisième étage, à gauche ?
– Mais ça m’est défendu, gémissait la bonne femme en je poursuivant. Et puis, je n’ai pas la clef, puisque le docteur…
L’un derrière l’autre, ils montèrent les trois étages. Sur le palier, Lupin tira de sa poche un instrument, et, malgré les protestations de la concierge, l’introduisit dans la serrure. La porte céda presque aussitôt. Nous entrâmes.
Au bout d’une pièce obscure, on apercevait de la clarté qui filtrait par une porte entrebâillée. Lupin se précipita, et, dès le seuil, il poussa un cri :
– Trop tard ! Ah ! crebleu !
La concierge tomba à genoux, comme évanouie.
Ayant pénétré à mon tour dans la chambre, je vis sur le tapis un homme à moitié nu qui gisait, les jambes
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recroquevillées, les bras tordus, et la face toute pâle, une face amaigrie, sans chair, dont les yeux gardaient une expression d’épouvante, et dont la bouche se convulsait en un rictus effroyable.
– Il est mort, fit Lupin, après un examen rapide.
– Mais comment ? m’écriai-je, il n’y a pas trace de sang.
– Si, si, répondit Lupin, en montrant sur la poitrine, par la chemise entrouverte, deux ou trois gouttes rouges… Tenez, on l’aura saisi d’une main à la gorge, et de l’autre on l’aura piqué au cœur. Je dis «
piqué
», car vraiment la blessure est
imperceptible. On croirait le trou d’une aiguille très longue.
Il regarda par terre, autour du cadavre. Il n’y avait rien qui attirât l’attention, rien qu’un petit miroir de poche, le petit miroir avec lequel M. Lavernoux s’amusait à faire danser dans l’espace des rayons de soleil.
Mais, soudain, comme la concierge se lamentait et appelait au secours, Lupin se jeta sur elle et la bouscula :
– Taisez-vous !… Écoutez-moi… Vous appellerez tout à l’heure… Écoutez-moi et répondez. C’est d’une importance considérable. M. Lavernoux avait un ami dans cette rue, n’est-ce pas ? à droite et sur le même côté un ami intime ?
– Oui.
– Un ami qu’il retrouvait tous les soirs au café, et avec lequel il échangeait des journaux illustrés ?
– Oui.
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– Son nom ?
– M. Dulâtre.
– Son adresse ?
– Au 92 de la rue.
– Un mot encore ce vieux médecin, à barbe grise et à lunettes, dont vous m’avez parlé, venait depuis longtemps ?
– Non. Je ne le connaissais pas. Il est venu le soir même où M. Lavernoux est tombé malade.
Sans en dire davantage, Lupin m’entraîna de nouveau, redescendit et, une fois dans la rue, tourna sur la droite, ce qui nous fit passer devant mon appartement. Quatre numéros plus loin, il s’arrêtait en face du 92, petite maison basse dont le rez-de-chaussée était occupé par un marchand de vins qui, justement, fumait sur le pas de sa porte, auprès du couloir d’entrée. Lupin s’informa si M. Dulâtre se trouvait chez lui.
– M. Dulâtre est parti, répondit le marchand voilà peut-être une demi-heure… Il semblait très agité, et il a pris une automobile, ce qui n’est pas son habitude.
– Et vous ne savez pas…
– Où il se rendait ? Ma foi, il n’y a pas d’indiscrétion. Il a crié l’adresse assez fort ! « A la Préfecture de Police », qu’il a dit au chauffeur…
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Lupin allait lui-même héler un taxi-auto, quand il se ravisa, et je l’entendis murmurer :
– A quoi bon, il a trop d’avance !
Il demanda encore si personne n’était venu après le départ de M. Dulâtre.
– Si, un vieux monsieur à barbe grise et à lunettes qui est monté chez M. Dulâtre, qui a sonné et qui est reparti.
– Je vous remercie, monsieur, dit Lupin en saluant.
Il se mit à marcher lentement, sans m’adresser la parole et d’un air soucieux. Il était hors de doute que le problème lui semblait fort difficile et qu’il ne voyait pas très clair dans les ténèbres où il paraissait se diriger avec tant de certitude.
D’ailleurs, lui-même m’avoua :
– Ce sont là des affaires qui nécessitent beaucoup plus d’intuition que de réflexion. Seulement, celle-ci vaut fichtre la peine qu’on s’en occupe…
Nous étions arrivés sur les boulevards. Lupin entra dans un cabinet de lecture et consulta très longuement les journaux de la dernière quinzaine. De temps à autre, il marmottait :
– Oui…, oui. Évidemment ce n’est qu’une hypothèse, mais elle explique tout… Or une hypothèse qui répond à toutes les questions n’est pas loin d’être une vérité.
La nuit était venue, nous dînâmes dans un petit restaurant et je remarquai que le visage de Lupin s’animait peu à peu. Ses
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gestes avaient plus de décision. Il retrouvait de la gaieté, de la vie. Quand nous partîmes, et durant le trajet qu’il me fit faire sur le boulevard Haussmann, vers le domicile du baron Repstein, c’était vraiment le Lupin des grandes occasions, le Lupin qui a résolu d’agir et de gagner la bataille.
Un peu avant la rue de Courcelies, notre allure se ralentit.
Le baron Repstein habitait à gauche, entre cette rue et le faubourg Saint-Honoré, un hôtel à trois étages dont nous pouvions apercevoir la façade enjolivée de colonnes et de cariatides.
– Halte dit Lupin tout à coup.
– Qu’y a-t-il ?
– Encore une preuve qui confirme mon hypothèse…
– Quelle preuve ? Je ne vois rien.
– Je vois… Cela suffit…
Il releva le col de son vêtement, rabattit les bords de son chapeau mou, et prononça :
– Crebleu ! le combat sera rude. Allez vous coucher, mon bon ami. Demain, je vous raconterai mon expédition si toutefois elle ne me coûte pas la vie.
– Hein ?
– Eh, eh ! je risque gros. D’abord, mon arrestation, ce qui est peu. Ensuite, la mort, ce qui est pis ! Seulement…
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Il me prit violemment par l’épaule :
– Il y a une troisième chose que je risque, c’est d’empocher deux millions… Et quand j’aurai une première mise de deux millions, on verra de quoi je suis capable. Bonne nuit, mon cher, et si vous ne me revoyez pas…
Il déclama :
« Plantez un saule au cimetière,
J’aime son feuillage éploré… »
Je m’éloignai aussitôt. Trois minutes plus tard – et je continue le récit d’après celui qu’il voulut bien me faire le lendemain – trois minutes plus tard, Lupin sonnait à la porte de l’hôtel Repstein.
– M. le baron est-il chez lui ?
– Oui, répondit le domestique, en examinant cet intrus d’un air étonné, mais M. le baron ne reçoit pas à cette heure-ci.
– M.
le baron connaît l’assassinat de son intendant Lavernoux ?
– Certes.
– Eh bien, veuillez lui dire que je viens à propos de cet assassinat, et qu’il n’y a pas un instant à perdre.
Une voix cria d’en haut :
– Faites monter, Antoine.
– 19 –
Sur cet ordre émis de façon péremptoire, le domestique conduisit Lupin au premier étage. Une porte était ouverte au seuil de laquelle attendait un monsieur que Lupin reconnut pour avoir vu sa photographie dans les journaux, le baron Repstein, le mari de la fameuse baronne, et le propriétaire d’Etna, le cheval le plus célèbre de l’année.
C’était un homme très grand, carré d’épaules, dont la figure, toute rasée, avait une expression aimable, presque souriante, que n’atténuait pas la tristesse des yeux. Il portait des vêtements de coupe élégante, un gilet de velours marron, et, à sa cravate, une perle que Lupin estima d’une valeur considérable.
Il introduisit Lupin dans son cabinet de travail, vaste pièce à trois fenêtres, meublée de bibliothèques, de casiers verts, d’un bureau américain et d’un coffre-fort. Et, tout de suite, avec un empressement visible, il demanda :
– Vous savez quelque chose ?
– Oui, monsieur le baron.
– Relativement à l’assassinat de ce pauvre Lavernoux ?
– Oui, monsieur le baron, et relativement aussi à Mme la baronne.
– Serait-ce possible ? Vite, je vous en supplie…
Il avança une chaise. Lupin s’assit, et commença :
– Monsieur le baron, les circonstances sont graves. Je serai rapide.
– 20 –
– Au fait ! Au fait !
– Eh bien, monsieur le baron, voici en quelques mots, et sans préambule. Tantôt, de sa chambre, Lavernoux, qui, depuis quinze jours, était tenu par son docteur en une sorte de réclusion, Lavernoux a – comment dirais-je ? – a télégraphié certaines révélations à l’aide de signaux, que j’ai notés en partie, et qui m’ont mis sur la trace de cette affaire. Lui-même a été surpris au milieu de cette communication et assassiné.
– Mais par qui ? Par qui ?
– Par son docteur.
– Le nom de ce docteur ?
– Je l’ignore. Mais un des amis de M.
Lavernoux,
M. Dulâtre, celui-là précisément avec lequel il communiquait, doit le savoir, et il doit savoir également le sens exact et complet de la communication car, sans en attendre la fin, il a sauté dans une automobile et s’est fait conduire à la Préfecture de Police.
– Pourquoi ? Pourquoi ? et quel est le résultat de cette démarche ?
– Le résultat, monsieur le baron, c’est que votre hôtel est cerné. Douze agents se promènent sous vos fenêtres. Dès que le soleil sera levé, ils entreront au nom de la loi, et ils arrêteront le coupable.
– L’assassin de Lavernoux se cache donc dans cet hôtel ? Un de mes domestiques ? Mais non, puisque vous parlez d’un docteur !
– 21 –
– Je vous ferai remarquer, monsieur le baron, que, en allant transmettre à la Préfecture de Police les révélations de son ami Lavernoux, le sieur Dulâtre ignorait que son ami Lavernoux allait être assassiné. La démarche du sieur Dulâtre visait autre chose…
– Quelle chose ?
– La disparition de Mme la baronne, dont il connaissait le secret par la communication de Lavernoux.
– Quoi ! On sait enfin ! On a retrouvé la baronne ! Où est-elle ? Et l’argent qu’elle m’a extorqué ?
Le baron Repstein parlait avec une surexcitation extraordinaire. Il se leva et, apostrophant Lupin :
– Allez jusqu’au bout, monsieur. Il m’est impossible d’attendre davantage.
Lupin reprit d’une voix lente et qui hésitait :
– C’est que voilà…, l’explication devient difficile étant donné que nous partons d’un point de vue tout à fait opposé.
– Je ne comprends pas.
– Il faut pourtant que vous compreniez, monsieur le baron… Nous disons, n’est-ce pas – je m’en rapporte aux journaux – nous disons que la baronne Repstein partageait le secret de toutes vos affaires, et qu’elle pouvait non seulement ouvrir ce coffre-fort, mais aussi celui du Crédit Lyonnais où vous enfermiez toutes vos valeurs.
– 22 –
– Oui.
– Or, il y a quinze jours, un soir, tandis que vous étiez au cercle, la baronne Repstein, qui avait réalisé toutes ces valeurs à votre insu, est sortie d’ici avec un sac de voyage où se trouvait votre argent, ainsi que tous les bijoux de la princesse de Berny ?
– Oui.
– Et depuis on ne l’a pas revue ?
– Non.
– Eh bien, il y a une excellente raison pour qu’on ne l’ait pas revue.
– Laquelle ?
– C’est que la baronne Repstein a été assassinée…
– Assassinée la baronne ! Mais vous êtes fou !
– Assassinée, et ce soir-là, tout probablement.
– Je vous répète que vous êtes fou ! Comment la baronne aurait-elle été assassinée, puisqu’on suit sa trace, pour ainsi dire, pas à pas ?
– On suit la trace d’une autre femme.
– Quelle femme ?
– La complice de l’assassin.
– 23 –
– Et cet assassin ?
– Celui-là même qui, depuis quinze jours, sachant que Lavernoux, par la situation qu’il occupait dans cet hôtel, a découvert la vérité, le tient enfermé, l’oblige au silence, le menace, le terrorise ; celui-là même qui, surprenant Lavernoux en train de communiquer avec un de ses amis, le supprime froidement d’un coup de stylet au cœur.
– Le docteur, alors ?
– Oui.
– Mais qui est ce docteur ? Quel est ce génie malfaisant, cet être infernal qui apparaît et qui disparaît, qui tue dans l’ombre et que nul ne soupçonne ?
– Vous ne devinez pas ?
– Non.
– Et vous voulez savoir ?
– Si je le veux ! Mais parlez ! Parlez donc ! Vous savez où il se cache ?
– Oui.
– Dans cet hôtel ?
– Oui.
– C’est lui que la police recherche ?
– 24 –
– Oui.
– Qui est-ce ?
– Vous !
– Moi !
Il n’y avait certes pas dix minutes que Lupin se trouvait en face du baron, et le duel commençait. L’accusation était portée, précise, violente, implacable.
Il répéta :
– Vous-même, affublé d’une fausse barbe et d’une paire de lunettes, courbé en deux comme un vieillard. Bref, vous, le baron Repstein, et c’est vous, pour une bonne raison à laquelle personne n’a songé, c’est que si ce n’est pas vous qui avez combiné toute cette machination, l’affaire est inexplicable.
Tandis que, vous coupable, vous assassinant la baronne pour vous débarrasser d’elle et manger les millions avec une autre femme, vous assassinant votre intendant Lavernoux pour supprimer un témoin irrécusable – oh ! alors, tout s’explique.
Le baron, qui, durant le début de l’entretien, demeurait incliné vers son interlocuteur, épiant chacune de ses paroles avec une avidité fiévreuse, le baron s’était redressé et il regardait Lupin comme si, décidément, il avait affaire à un fou.
Lorsque Lupin eut terminé son discours, il recula de deux ou trois pas, parut prêt à dire des mots que, en fin de compte, il ne prononça point, puis il se dirigea vers la cheminée et sonna.
Lupin ne fit pas un geste. Il attendait en souriant.
– 25 –
Le domestique entra. Son maître lui dit :
– Vous pouvez vous coucher, Antoine. Je reconduirai Monsieur.
– Dois-je éteindre, Monsieur ?
– Laissez le vestibule allumé.
Antoine se retira, et aussitôt, le baron, ayant sorti de son bureau un revolver, revint auprès de Lupin, mit l’arme dans sa poche, et dit très calmement :
– Vous excuserez, monsieur, cette petite précaution, que je suis obligé de prendre au cas, d’ailleurs invraisemblable, où vous seriez devenu fou. Non, vous n’êtes pas fou. Mais vous venez ici dans un but que je ne m’explique pas, et vous avez lancé contre moi une accusation si stupéfiante que je suis curieux d’en connaître la raison.
Il avait une voix émue, et ses yeux tristes semblaient mouillés de larmes.
Lupin frissonna. S’était-il trompé ? L’hypothèse que son intuition lui avait suggérée et qui reposait sur une base fragile de petits faits, cette hypothèse était-elle fausse ? Un détail attira son attention par l’échancrure du gilet, il aperçut la pointe de l’épingle fixée à la cravate du baron, et il constata ainsi la longueur insolite de cette épingle. De plus, la tige d’or en était triangulaire, et formait comme un menu poignard, très fin, très délicat, mais redoutable en des mains expertes.
– 26 –
Et Lupin ne douta pas que l’épingle, ornée de la perle magnifique, n’eût été l’arme qui avait perforé le cœur de ce pauvre M. Lavernoux.
Il murmura :
– Vous êtes rudement fort, monsieur le baron.
L’autre, toujours grave, garda le silence comme s’il ne comprenait pas, et comme s’il attendait les explications auxquelles il avait droit. Et malgré tout, cette attitude impassible troublait Arsène Lupin.
– Oui, rudement fort, car il est évident que la baronne n’a fait qu’obéir à vos ordres en réalisant vos valeurs, de même qu’en empruntant, pour les acheter, les bijoux de la princesse.
Et il est évident que la personne qui est sortie de votre hôtel avec un sac de voyage n’était pas votre femme, mais une complice, votre amie, probablement, et que c’est votre amie qui se fait pourchasser volontairement à travers l’Europe par notre bon Ganimard. Et je trouve la combinaison merveilleuse. Que risque cette femme puisque c’est la baronne que l’on cherche ?
Et comment chercherait-on une autre femme que la baronne, puisque vous avez promis une prime de cent mille francs à qui retrouverait la baronne ? Oh ! les cent mille francs déposés chez un notaire, quel coup de génie ! Ils ont ébloui la police. Ils ont bouché les yeux des plus perspicaces. Un monsieur qui dépose cent mille francs chez un notaire dit la vérité. Et l’on poursuit la baronne ! Et on vous laisse mijoter tranquillement vos petites affaires, vendre au mieux votre écurie de courses et vos meubles, et préparer votre fuite ! Dieu que c’est drôle !
Le baron ne bronchait pas. Il s’avança vers Lupin et lui dit, toujours avec le même flegme :
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– Qui êtes-vous ?
Lupin éclata de rire :
– Quel intérêt cela peut-il avoir en l’occurrence ? Mettons que je sois l’envoyé du destin, et que je surgisse de l’ombre pour vous perdre !
Il se leva précipitamment, saisit le baron à l’épaule et lui jeta en mots saccadés :
– Ou pour te sauver, baron. Écoute-moi ! Les trois millions de la baronne, presque tous les bijoux de la princesse, l’argent que tu as touché aujourd’hui pour la vente de ton écurie et de tes immeubles, tout est là, dans ta poche ou dans ce coffre-fort.
Ta fuite est prête. Tiens, derrière cette tenture, on aperçoit le cuir de ta valise. Les papiers de ton bureau sont en ordre. Cette nuit, tu filais à l’anglaise. Cette nuit, bien déguisé, méconnaissable, toutes tes précautions prises, tu rejoignais ta maîtresse, celle pour qui tu as tué : Nelly Darbel, sans doute, que Ganimard arrêtait en Belgique. Un seul obstacle, soudain, imprévu, la police, les douze agents que les révélations de Lavernoux ont postés sous tes fenêtres. Tu es fichu ! Eh bien, je te sauve. Un coup de téléphone et, vers trois ou quatre heures du matin, vingt de mes amis suppriment l’obstacle, escamotent les douze agents et, sans tambours ni trompettes, on détale.
Comme condition, presque rien, une bêtise pour toi, le partage des millions et des bijoux. Ça colle ?
Il était penché sur le baron et l’apostrophait avec une énergie irrésistible. Le baron chuchota :
– Je commence à comprendre, c’est du chantage…
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– Chantage ou non, appelle ça comme tu veux, mon bonhomme, mais il faut que tu en passes par où j’ai décidé. Et ne crois pas que je flanche au dernier moment. Ne te dis pas
« Voilà un gentleman que la crainte de la police fera réfléchir. Si je joue gros jeu en refusant, lui, il risque également les menottes, la cellule, tout le diable et son train, puisque nous sommes traqués tous deux comme des bêtes fauves. » Erreur, monsieur le baron. Moi, je m’en tire toujours. Il s’agit uniquement de toi… La bourse ou la vie, monseigneur. Part à deux, sinon…, sinon, l’échafaud ! Ça colle ?
Un geste brusque. Le baron se dégagea, empoigna son revolver et tira.
Mais Lupin prévoyait l’attaque, d’autant que le visage du baron avait perdu son assurance et pris peu à peu, sous une poussée lente de peur et de rage, une expression féroce, presque bestiale, qui annonçait la révolte, si longtemps contenue.
Deux fois il tira. Lupin se jeta de côté d’abord, puis s’abattit aux genoux du baron qu’il saisit par les jambes et fit basculer.
D’un effort, le baron se dégagea. Les deux ennemis s’agrippèrent à bras-le-corps, et la lutte fut acharnée, sournoise, sauvage.
Tout à coup, Lupin sentit une douleur à la poitrine.
– Ah ! canaille hurla-t-il. C’est comme avec Lavernoux.
L’épingle !
Il se raidit désespérément, maîtrisa le baron et l’étreignit à la gorge, vainqueur enfin, et tout-puissant.
– Imbécile… Si tu n’avais pas abattu ton jeu, j’étais capable de lâcher la partie. T’as une telle figure d’honnête homme ! Mais
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quels muscles, monseigneur ! Un moment, j’ai bien cru…
Seulement, cette fois, ça y est ! Allons, mon bon ami, donnez l’épingle et faites risette… Mais non, c’est une grimace, ça… Je serre trop fort, peut-être ? Monsieur va tourner de l’œil ? Alors, soyez sage… Bien, une toute petite ficelle autour des poignets…
Vous permettez ? Mon Dieu, quel accord parfait entre nous !
C’est touchant ! Au fond, tu sais, j’ai de la sympathie pour toi…
Et maintenant, petit frère, attention ! Et mille excuses !
Il se dressa à demi et, de toutes ses forces, lui assena au creux de l’estomac un coup de poing formidable. L’autre râla, étourdi, sans connaissance.
– Voilà ce que c’est que de manquer de logique, mon bon ami, dit Lupin. Je t’offrais la moitié de tes richesses. Je ne t’accorde plus rien du tout…, si tant est que je puisse avoir quelque chose. Car c’est là l’essentiel. Où le bougre a-t-il caché son magot
? Dans le coffre-fort
? Bigre, ça sera dur.
Heureusement que j’ai toute la nuit…
Il se mit à fouiller les poches du baron, prit un trousseau de clefs, s’assura d’abord que la valise, dissimulée derrière la tenture, ne contenait pas les papiers et les bijoux, et se dirigea vers le coffre-fort.
Mais à ce moment, il s’arrêta court il entendait du bruit quelque part. Les domestiques ? Impossible ! Leurs mansardes se trouvaient au troisième étage. Il écouta. Le bruit provenait d’en bas. Et subitement il comprit : les agents, ayant perçu les deux détonations, frappaient à la grande porte sans attendre le lever du jour.
– Crebleu ! dit-il, je suis dans de beaux draps. Voilà ces messieurs maintenant…, et à la minute même où nous allions recueillir le fruit de nos laborieux efforts. Voyons, voyons,
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Lupin, du sang-froid ! De quoi s’agit-il ? D’ouvrir en vingt secondes un coffre dont tu ignores le secret. Et tu perds la tête pour si peu ? Voyons, t’as qu’à le trouver, ce secret. Combien qu’il y a de lettres dans le mot ? Quatre ?
Il continuait à réfléchir tout en parlant et tout en écoutant les allées et venues de l’extérieur. Il ferma à double tour la porte de l’antichambre, puis il revint au coffre.
– Quatre chiffres… Quatre lettres… Quatre lettres… Qui diable pourrait me donner un petit coup de main ? un petit bout de tuyau ? Qui ? Mais Lavernoux, parbleu ! Ce bon Lavernoux, puisqu’il a pris la peine, au risque de ses jours, de faire de la télégraphie optique… Dieu que je suis bête. Mais oui, mais oui, nous y sommes ! Crénom ! ça m’émeut. Lupin, tu vas compter jusqu’à dix et comprimer les battements trop rapides de ton cœur. Sinon, c’est de la mauvaise ouvrage.
Ayant compté jusqu’à dix, tout à fait calme, il s’agenouilla devant le coffre-fort. Il manœuvra les quatre boutons avec une attention minutieuse. Ensuite, il examina le trousseau de clefs, choisit l’une d’elles, puis une autre, et tenta vainement de les introduire.
– Au troisième coup l’on gagne, murmura-t-il, en essayant une troisième clef Victoire ! Celle-ci marche ! Sésame, ouvre-toi !
La serrure fonctionna. Le battant fut ébranlé. Lupin l’entraîna vers lui en reprenant le trousseau.
– A nous les millions, dit-il. Sans rancune, baron Repstein.
Mais, d’un bond, il sauta en arrière, avec un hoquet d’épouvante. Ses jambes vacillèrent sous lui. Les clefs
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s’entrechoquaient dans sa main fébrile avec un cliquetis sinistre. Et durant vingt, trente secondes, malgré le vacarme que l’on faisait en bas, et les sonneries électriques qui retentissaient à travers l’hôtel, il resta là, les yeux hagards, à contempler la plus horrible, la plus abominable vision un corps de femme à moitié vêtu, courbé en deux dans le coffre, tassé comme un paquet trop gros et des cheveux blonds qui pendaient…, et du sang…
– La baronne ! bégaya-t-il, la baronne ! Oh ! le monstre !
Il s’éveilla de sa torpeur, subitement, pour cracher à la figure de l’assassin et pour le marteler à coups de talon.
– Tiens, misérable
!… Tiens, canaille
! Et avec ça,
l’échafaud, le panier à son !
Cependant, aux étages supérieurs, des cris répondaient à l’appel des agents. Lupin entendit des pas qui dégringolaient l’escalier. Il était temps de songer à la retraite.
En réalité cela l’embarrassait peu. Durant son entretien avec le baron Repstein, il avait eu l’impression, tellement l’ennemi montrait de sang-froid, qu’il devait exister une issue particulière. Pourquoi, d’ailleurs, le baron eût-il engagé la lutte, s’il n’avait été sûr d’échapper à la police ?
Lupin passa dans la chambre voisine. Elle donnait sur un jardin. A la minute même où les agents étaient introduits, il enjambait le balcon et se laissait glisser le long d’une gouttière.
Il fit le tour des bâtiments. En face, il y avait un mur bordé d’arbustes. Il s’engagea entre ce mur et les arbustes, et trouva une petite porte qu’il lui fut facile d’ouvrir avec une des clefs du trousseau. Dès lors, il n’eut qu’à franchir une cour, à traverser les pièces vides d’un pavillon, et, quelques instants plus tard, il
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se trouvait dans la rue du Faubourg-Saint-Honoré. Bien entendu – et de cela il ne doutait point – la police n’avait pas prévu cette issue secrète.
– Eh bien, qu’en dites-vous, du baron Repstein ? s’écria Lupin, après m’avoir raconté tous les détails de cette nuit tragique. Hein quel immonde personnage ! Et comme il faut parfois se méfier des apparences ! Je vous jure que celui-là avait l’air d’un véritable honnête homme !
Je lui demandai :
– Mais les millions ? Les bijoux de la princesse ?
– Ils étaient dans le coffre. Je me rappelle très bien avoir aperçu le paquet.
– Alors ?
– Ils y sont toujours.
– Pas possible…
– Ma foi, oui. Je pourrais vous dire que j’ai eu peur des agents, ou bien alléguer une délicatesse subite. La vérité est plus simple et plus prosaïque Ça sentait trop mauvais !
– Quoi ?
– Oui, mon cher, l’odeur qui se dégageait de ce coffre, de ce cercueil… Non, je n’ai pas pu… la tête m’a tourné… Une seconde de plus, je me trouvais mal. Est-ce assez idiot ? Tenez, voilà tout ce que j’ai rapporté de mon expédition, l’épingle de cravate. La
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perle vaut au bas mot cinquante mille francs… Mais, tout de même, je vous l’avoue, je suis fichtrement vexé. Quelle gaffe !
– Encore une question, repris-je. Le mot du coffre-fort ?
– Eh bien ?
– Comment l’avez-vous deviné ?
– Oh ! très facilement. Je m’étonne même de n’y avoir pas songé plus tôt.
– Bref ? Il était contenu dans les révélations télégraphiées par ce pauvre Lavernoux.
– Hein ? Voyons, mon cher, les fautes d’orthographe…
– Les fautes d’orthographe ?
– Crebleu ! mais elles sont voulues. Serait-il admissible que le secrétaire, que l’intendant du baron, fit des fautes d’orthographe et qu’il écrivît fuire avec un e final, ataque avec un seul t, enemies avec un seul n et prudance avec un a ? Moi, cela m’a frappé aussitôt. J’ai réuni les quatre lettres, et j’ai obtenu le mot ETNA, le nom du fameux cheval.
– Et ce seul mot a suffi ?
– Parbleu ! Il a suffi, d’abord, pour me lancer sur la piste de l’affaire Repstein, dont tous les journaux parlaient, et ensuite, pour faire naître en moi l’hypothèse que c’était là le mot du coffre-fort, puisque, d’une part, Lavernoux connaissait le contenu macabre du coffre-fort, et que, de l’autre, il dénonçait le baron. Et c’est ainsi, également, que j’ai été conduit à supposer
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que Lavernoux avait un ami dans la rue, qu’ils fréquentaient tous deux le même café, qu’ils s’amusaient à déchiffrer les problèmes et les devinettes cryptographiques des journaux illustrés, et qu’ils s’ingéniaient à correspondre télégraphiquement d’une fenêtre à l’autre.
– Et voilà, m’écriai-je, c’est tout simple !
– Très simple. Et l’aventure prouve une fois de plus qu’il y a, dans la découverte des crimes, quelque chose de bien supérieur à l’examen des faits, à l’observation, déduction, raisonnement et autres balivernes, c’est, je le répète, l’intuition…, l’intuition et l’intelligence… Et Arsène, sans se vanter, ne manque ni de l’une ni de l’autre.
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L’anneau nuptial
Yvonne d’Origny embrassa son fils et lui recommanda d’être bien sage.
– Tu sais que ta grand-mère d’Origny n’aime pas beaucoup les enfants. Pour une fois qu’elle te fait venir chez elle, il faut lui montrer que tu es un petit garçon raisonnable.
Et s’adressant à la gouvernante :
– Surtout, Fraulein, ramenez-le tout de suite après dîner…
Monsieur est encore ici ?
– Oui, Madame, M. le comte est dans son cabinet de travail.
Aussitôt seule, Yvonne d’Origny marcha vers la fenêtre afin d’apercevoir son fils dès qu’il serait dehors. En effet, au bout d’un instant il sortit de l’hôtel, leva la tête et lui envoya des baisers comme chaque jour. Puis sa gouvernante lui prit la main d’un geste dont Yvonne remarqua, avec étonnement, la brusquerie inaccoutumée. Elle se pencha davantage et, comme l’enfant gagnait l’angle du boulevard, elle vit soudain un homme qui descendait d’une automobile et qui s’approchait de lui. Cet homme – elle reconnut Bernard, le domestique de confiance de son mari – cet homme saisit l’enfant par le bras, le fit monter dans l’automobile ainsi que la gouvernante, et donna l’ordre au chauffeur de s’éloigner.
Tout cela n’avait pas duré dix secondes.
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Yvonne, bouleversée, courut jusqu’à la chambre, empoigna un vêtement se dirigea vers la porte. La porte était fermée à clef, et il n’y avait point de clef sur la serrure. En hâte, elle retourna dans son boudoir.
La porte de son boudoir était fermée également.
Tout de suite, l’image de son mari la heurta, cette figure sombre qu’aucun sourire n’éclairait jamais, ce regard impitoyable où, depuis des années, elle sentait tant de rancune et de haine.
– C’est lui ! C’est lui ! se dit-elle… Il a pris l’enfant… Ah c’est horrible !
A coups de poing, à coups de pied, elle frappa la porte, puis bondit vers la cheminée et sonna, sonna éperdument.
Du haut en bas de l’hôtel, le timbre vibra. Les domestiques allaient venir. Des passants peut-être s’ameuteraient dans la rue. Et elle pressait le bouton avec un espoir forcené.
Un bruit de serrure. La porte s’ouvrit violemment. Le comte apparut au seuil du boudoir. Et l’expression de son visage était si terrible qu’Yvonne se mit à trembler.
Il s’avança. Cinq ou six pas le séparaient d’elle. Dans un effort suprême, elle tenta un mouvement, mais il lui fut impossible de bouger, et, comme elle cherchait à prononcer des paroles, elle ne put qu’agiter ses lèvres et qu’émettre des sons incohérents. Elle se sentit perdue. L’idée de la mort la bouleversa. Ses genoux fléchirent, et elle s’affaissa sur ellemême avec un gémissement.
Le comte se précipita et la saisit à la gorge.
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– Tais-toi n’appelle pas, disait-il d’une voix sourde, cela vaut mieux pour toi…
Voyant qu’elle n’essayait pas de se défendre, il desserra son étreinte et sortit de sa poche des bandes de toile toutes prêtes et de longueurs différentes. En quelques minutes la jeune femme eut les bras attachés le long du corps, et fut étendue sur un divan.
L’ombre avait envahi le boudoir. Le comte alluma l’électricité et se dirigea vers un petit secrétaire où Yvonne avait l’habitude de ranger ses lettres. Ne parvenant pas à l’ouvrir, il le fractura à l’aide d’un crochet de fer, vida les tiroirs, et, de tous les papiers, fit un monceau qu’il emporta dans un carton.
– Du temps perdu, n’est-ce pas ? ricana-t-il. Rien que des factures et des lettres insignifiantes… Aucune preuve contre toi… Bah ! N’empêche que je garde mon fils, et je jure Dieu que je ne le lâcherai pas !
Comme il s’en allait, il fut rejoint près de la porte par son domestique Bernard. Ils conversèrent tous deux à voix basse, mais Yvonne entendit ces mots que prononçait le domestique :
– J’ai reçu la réponse de l’ouvrier bijoutier. Il est à ma disposition.
Et le comte répliqua :
– La chose est remise à demain midi. Ma mère vient de me téléphoner qu’elle ne pouvait venir auparavant.
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Ensuite Yvonne perçut le cliquetis de la serrure et le bruit des pas qui descendaient jusqu’au rez-de-chaussée où se trouvait le cabinet de travail de son mari.
Elle demeura longtemps inerte, le cerveau en déroute, avec des idées vagues et rapides qui la brûlaient au passage, comme des flammes. Elle se rappelait la conduite indigne du comte d’Origny, ses procédés humiliants envers elle, ses menaces, ses projets de divorce, et elle comprenait peu à peu qu’elle était la victime d’une véritable conspiration, que les domestiques, sur l’ordre de leur maître, avaient congé jusqu’au lendemain soir, que la gouvernante, sur l’ordre du comte et avec la complicité de Bernard, avait emmené son fils, et que son fils ne reviendrait pas, et qu’elle ne le reverrait jamais !
– Mon fils ! cria-t-elle, mon fils !
Exaspérée par la douleur, de tous ses nerfs, de tous ses muscles, elle se raidit, en un effort brutal. Elle fut stupéfaite : sa main droite conservait une certaine liberté.
Alors un espoir fou la pénétra, et patiemment, lentement, elle commença l’œuvre de délivrance.
Ce fut long. Il lui fallut beaucoup de temps pour élargir le nœud suffisamment, et beaucoup de temps ensuite, quand sa main fut dégagée, pour défaire les liens qui nouaient le haut de ses bras à son buste, puis ceux qui emprisonnaient ses chevilles.
Cependant l’idée de son fils la soutenait, et, comme la pendule frappait huit coups, la dernière entrave tomba. Elle était libre !
A peine debout, elle se rua sur la fenêtre et tourna l’espagnolette avec l’intention d’appeler le premier passant
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venu. Justement, un agent de police se promenait sur le trottoir.
Elle se pencha. Mais l’air vif de la nuit l’ayant frappée au visage, plus calme, elle songea au scandale, à l’enquête, aux interrogatoires, à son fils. Mon Dieu ! Mon Dieu ! Que faire pour le reprendre ? Par quels moyens s’échapper ? Au moindre bruit, le comte pouvait survenir. Et qui sait si, dans un mouvement de rage…
Des pieds à la tête elle frissonnait, prise d’une épouvante subite. L’horreur de la mort se mêlait, en son pauvre cerveau, à la pensée de son fils, et elle bégaya, la gorge étranglée :
– Au secours ! Au secours !
Elle s’arrêta net, et redit tout bas, à plusieurs reprises : « Au secours ! Au secours ! » comme si ce mot éveillait en elle une idée, une réminiscence, et que l’attente d’un secours ne lui parût pas une chose impossible. Durant quelques minutes, elle resta absorbée en une méditation profonde, coupée de pleurs et de tressaillements. Puis, avec des gestes pour ainsi dire mécaniques, elle allongea le bras vers une petite bibliothèque suspendue au-dessus du secrétaire, saisit les uns après les autres quatre livres qu’elle feuilleta distraitement et remit en place et finit par trouver entre les pages du cinquième une carte de visite où ses yeux épelèrent ces deux mots : Horace Velmont, et cette adresse écrite au crayon Cercle de la rue Royale.
Et sa mémoire évoqua la phrase bizarre que cet homme lui avait dite quelques années auparavant en ce même hôtel, un jour de réception :
« Si jamais un péril vous menace, si vous avez besoin de secours, n’hésitez pas, jetez à la poste cette carte que je mets dans ce livre et quelle que soit l’heure, quels que soient les obstacles, je viendrai. »
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Avec quel air étrange il avait prononcé une telle phrase, et comme il donnait l’impression de la certitude, de la force, de la puissance illimitée, de l’audace indomptable !
Brusquement, inconsciemment, sous la poussée d’une décision irrésistible et dont elle se refusait à prévoir les conséquences, Yvonne, avec ses mêmes gestes d’automate, prit une enveloppe pneumatique, introduisit la carte de visite, cacheta, inscrivit les deux lignes : Horace Velmont, Cercle de la rue Royale et s’approcha de la fenêtre entrebâillée. Dehors l’agent de police déambulait. Elle lança l’enveloppe, la confiant au hasard. Peut-être ce chiffon de papier serait-il ramassé, et, comme une lettre égarée, mis à la poste.
Elle n’avait pas accompli cet acte qu’elle en saisit toute l’absurdité. Il était fou de supposer que le message irait à son adresse, et plus fou encore d’espérer que l’homme qu’elle appelait pourrait venir à son secours, quelle que fût l’heure et quels que fussent les obstacles.
Une réaction se produisit, d’autant plus vive que l’effort avait été plus rapide et plus brutal. Yvonne chancela, s’appuya contre un fauteuil et se laissa tomber, à bout d’énergie.
Alors le temps s’écoula, le temps morne des soirées d’hiver où les voitures interrompent seules le silence de la rue. La pendule sonnait, implacable. Dans le demi-sommeil qui l’engourdissait, la jeune femme en comptait les tintements. Elle percevait aussi certains bruits à différents étages de la maison, et savait de la sorte que son mari avait dîné, qu’il montait jusqu’à sa chambre et redescendait dans son cabinet de travail.
Mais tout cela lui semblait très vague, et sa torpeur était telle qu’elle ne songeait même pas à s’étendre sur le divan, pour le cas où il entrerait…
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Les douze coups de minuit… Puis la demie… Puis une heure… Yvonne ne réfléchissait à rien, attendant les événements qui se préparaient et contre lesquels toute rébellion était inutile.
Elle se représentait son fils et elle-même, comme on se représente ces êtres qui ont beaucoup souffert et qui ne souffrent plus, et qui s’enlacent de leurs bras affectueux. Mais un cauchemar la secoua. Voilà que, ces deux êtres, on voulait les arracher l’un à l’autre, et elle avait la sensation affreuse, en son délire, qu’elle pleurait, et qu’elle râlait…
D’un mouvement, elle se dressa. La clef venait de tourner dans la serrure. Attiré par ses cris, le comte allait apparaître. Du regard, Yvonne chercha une arme pour se défendre. Mais la porte fut poussée, et, stupéfaite, comme si le spectacle qui s’offrait à ses yeux lui eût semblé le prodige le plus inexplicable, elle balbutia :
– Vous ! Vous !
Un homme s’avançait vers elle, en habit, son macfarlane et son claque sous le bras, et cet homme jeune, de taille mince, élégant, elle l’avait reconnu, c’était Horace Velmont.
– Vous ! répéta-t-elle.
– Je vous demande pardon, madame, votre lettre ne m’a été remise que tard.
– Est-ce possible ! Est-ce possible que ce soit vous que vous ayez pu !
Il parut très étonné.
– N’avais-je pas promis de me rendre à votre appel ?
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– Oui mais…
– Eh bien, me voici, dit-il en souriant.
Il examina les bandes de toile dont Yvonne avait réussi à se délivrer et hocha la tête, tout en continuant son inspection.
– C’est donc là les moyens que l’on emploie ? Le comte d’Origny, n’est-ce pas ? J’ai vu également qu’il vous avait emprisonnée… Mais alors, le pneumatique ? Ah ! par cette fenêtre… Quelle imprudence de ne pas l’avoir refermée !
Il poussa les deux battants. Yvonne s’effara.
– Si l’on entendait ?
– Il n’y a personne dans l’hôtel. Je l’ai visité.
– Cependant…
– Votre mari est sorti depuis dix minutes.
– Où est-il ?
– Chez sa mère, la comtesse d’Origny.
– Comment le savez-vous ?
– Oh très simplement. Il a reçu un coup de téléphone lui annonçant que sa mère était malade. Comme je l’avais prévu, puisque c’est moi qui ai téléphoné, le comte est sorti précipitamment, suivi de son domestique. Aussitôt, à l’aide de clefs spéciales, je suis entré.
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Il racontait cela le plus naturellement du monde, de même que l’on raconte, dans un salon, une petite anecdote insignifiante. Mais Yvonne demanda, reprise d’une inquiétude soudaine :
– Alors, ce n’est pas vrai… Sa mère n’est pas malade ? En ce cas, mon mari va revenir…
– Certes, le comte s’apercevra qu’on s’est joué de lui, et, d’ici trois quarts d’heure au plus…
– Partons… Je ne veux pas qu’il me retrouve ici… Je rejoins mon fils.
– Un instant….
– Un instant ! Mais vous ne savez donc pas qu’on me l’enlève ? qu’on lui fait du mal, peut-être ?
La figure contractée, les gestes fébriles, elle cherchait à repousser Velmont. Avec beaucoup de douceur, il la contraignit à s’asseoir, et, incliné sur elle, d’attitude respectueuse, il prononça d’un ton grave :
– Écoutez-moi, madame, et ne perdons pas un temps dont chaque minute est précieuse. Tout d’abord, rappelez-vous ceci : Nous nous sommes rencontrés quatre fois, il y a six ans… Et la quatrième fois, dans les salons de cet hôtel, comme je vous parlais avec trop comment dirais-je ? avec trop d’émotion, vous m’avez fait sentir que mes visites vous déplaisaient. Depuis, je ne vous ai pas revue. Et pourtant, malgré tout, votre confiance en moi était telle que vous avez conservé la carte que j’avais mise entre les pages de ce livre, et que, six ans après, c’est moi, et pas un autre, que vous avez appelé. Cette confiance, je vous la
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demande encore. Il faut m’obéir aveuglément. De même que je suis venu à travers tous les obstacles, de même je vous sauverai, quelle que soit la situation.
La tranquillité d’Horace Velmont, sa voix impérieuse aux intonations amicales, apaisaient peu à peu la jeune femme.
Toute faible encore, elle éprouvait de nouveau, en face de cet homme, une impression de détente et de sécurité.
– N’ayez aucune peur, reprit-il. La comtesse d’Origny habite à l’extrémité du bois de Vincennes. En admettant que votre mari trouve une auto, il est impossible qu’il soit de retour avant trois heures et quart. Or il est deux heures trente-Cinq. Je vous jure qu’à trois heures exactement nous partirons et que je vous conduirai vers votre fils. Mais je ne veux pas partir avant de tout savoir.
– Que dois-je faire ? dit-elle.
– Me répondre, et très nettement. Nous avons vingt minutes. C’est assez. Ce n’est pas trop.
– Interrogez-moi.
– Croyez-vous que le comte ait eu des projets criminels ?
– Non.
– Il s’agit donc de votre fils ?
– Oui.
– Il vous l’enlève, n’est-ce pas, parce qu’il veut divorcer et épouser une autre femme, une de vos anciennes amies, que vous
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avez chassée de votre maison ? Oh ! je vous en conjure, répondez-moi sans détours. Ce sont là des faits de notoriété publique, et votre hésitation, vos scrupules, tout doit cesser actuellement, puisqu’il s’agit de votre fils. Ainsi donc, votre mari veut épouser une autre femme ?
– Oui.
– Cette femme n’a pas d’argent. De son côté, votre mari, qui s’est ruiné, n’a d’autres ressources que la pension qui lui est servie par sa mère, la comtesse d’Origny, et les revenus de la grosse fortune que votre fils a héritée de deux de vos oncles.
C’est cette fortune que votre mari convoite et qu’il s’approprierait plus facilement si l’enfant lui était confié. Un seul moyen le divorce. Je ne me trompe pas ?
– Non.
– Ce qui l’arrêtait jusqu’ici, c’était votre refus ?
– Oui, et celui de ma belle-mère dont les sentiments religieux s’opposent au divorce. La comtesse d’Origny ne céderait que dans le cas…
– Que dans le cas ?
– Où l’on pourrait prouver que ma conduite est indigne.
Velmont haussa les épaules.
– Donc il ne peut rien contre vous ni contre votre fils. Au point de vue légal, comme au point de vue de ses intérêts, il se heurte à un obstacle qui est le plus insurmontable de tous, la
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vertu d’une honnête femme. Et cependant voilà que, tout d’un coup, il engage la lutte.
– Que voulez-vous dire ?
– Je veux dire que, si un homme comme le comte, après tant d’hésitations et malgré tant d’impossibilités, se risque dans une aventure aussi incertaine, c’est qu’il a, ou qu’il croit avoir entre les mains, des armes.
– Quelles armes ?
– Je l’ignore. Mais elles existent… Sans quoi il n’eût pas commencé par prendre votre fils.
Yvonne se désespéra.
– C’est horrible… Est-ce que je sais, moi, ce qu’il a pu faire !
Ce qu’il a pu inventer !
– Cherchez bien… Rappelez vos souvenirs… Tenez, dans ce secrétaire qu’il a fracturé, il n’y avait pas une lettre qu’il fût possible de retourner contre vous ?
– Aucune.
– Et dans les paroles qu’il vous a dites, dans ses menaces, il n’y a rien qui vous permette de deviner ?
– Rien.
– Pourtant, pourtant, répéta Velmont, il doit y avoir quelque chose…
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Et il reprit :
– Le comte n’a pas un ami plus intime…, auquel il se confie ?
– Non.
– Personne n’est venu le voir hier ?
– Personne.
– Il était seul quand il vous a liée et enfermée ?
– A ce moment, oui.
– Mais après ?
– Après, son domestique l’a rejoint près de la porte, et j’ai entendu qu’ils parlaient d’un ouvrier bijoutier…
– C’est tout ?
– Et d’une chose qui aurait lieu le lendemain, c’est-à-dire aujourd’hui, à midi, parce que la comtesse d’Origny ne pouvait venir auparavant.
Velmont réfléchit.
– Cette conversation a-t-elle un sens qui vous éclaire sur les projets de votre mari ?
– Je n’en vois pas…
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– Où sont vos bijoux ?
– Mon mari les a vendus.
– Il ne vous en reste pas un seul ?
– Non.
– Pas même une bague ?
– Non, dit-elle en montrant ses mains, rien que cet anneau.
– Qui est votre anneau de mariage ?
– Qui est…, mon anneau…
Elle s’arrêta, interdite. Velmont nota qu’elle rougissait, et il l’entendit balbutier :
– Serait-ce possible ? Mais non… Mais non. Il ignore…
Velmont la pressa de questions aussitôt, et Yvonne se taisait, immobile, le visage anxieux. A la fin, elle répondit, à voix basse :
– Ce n’est pas mon anneau de mariage. Un jour, il y a longtemps, je l’ai fait tomber de la cheminée de ma chambre, où je l’avais mis une minute auparavant, et, malgré toutes mes recherches, je n’ai pu le retrouver. Sans rien dire, j’en ai commandé un autre…, que voici à ma main.
– Le véritable anneau portait la date de votre mariage ?
– Oui 23 octobre.
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– Et le second ?
– Celui-ci ne porte aucune date.
Il sentit en elle une légère hésitation et un trouble qu’elle ne cherchait d’ailleurs pas à dissimuler.
– Je vous en supplie, s’écria-t-il, ne me cachez rien… Vous voyez le chemin que nous avons parcouru en quelques minutes, avec un peu de logique et de sang-froid. Continuons, je vous le demande en grâce.
– Êtes-vous sûr, dit-elle, qu’il soit nécessaire ?
– Je suis sûr que le moindre détail a son importance et que nous sommes près d’atteindre le but. Mais il faut se hâter.
L’heure est grave.
– Je n’ai rien à cacher, fit-elle en relevant la tête. C’était à l’époque la plus misérable et la plus dangereuse de ma vie.
Humiliée chez moi, dans le monde j’étais entourée d’hommages, de tentations, de pièges, comme toute femme qu’on voit abandonnée de son mari. Alors, je me suis souvenue. Avant mon mariage, un homme m’avait aimée, dont j’avais deviné l’amour impossible et qui, depuis, est mort. J’ai fait graver le nom de cet homme, et j’ai porté cet anneau comme on porte un talisman. Il n’y avait pas d’amour en moi puisque j’étais la femme d’un autre. Mais dans le secret de mon cœur, il y eut un souvenir, un rêve meurtri, quelque chose de doux qui me protégeait…
Elle s’était exprimée lentement, sans embarras, et Velmont ne douta pas une seconde qu’elle n’eût dit l’absolue vérité.
Comme il se taisait, elle redevint anxieuse et lui demanda :
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– Est-ce que vous supposez que mon mari ?
Il lui prit la main, et prononça, tout en examinant l’anneau d’or :
– L’énigme est là. Votre mari, je ne sais comment, connaît la substitution. A midi, sa mère viendra. Devant témoins, il vous obligera d’ôter votre bague, et de la sorte, il pourra, en même temps que l’approbation de sa mère, obtenir le divorce, puisqu’il aura la preuve qu’il cherchait.
– Je suis perdue, gémit-elle, je suis perdue !
– Vous êtes sauvée, au contraire ! Donnez-moi cette bague et tantôt, c’est une autre qu’il trouvera, une autre que je vous ferai parvenir avant midi, et qui portera la date du 23 octobre.
Ainsi…
Il s’interrompit brusquement. Tandis qu’il parlait, la main d’Yvonne s’était glacée dans la sienne, et, ayant levé les yeux, il vit que la jeune femme était pâle, affreusement pâle.
– Qu’y a-t-il ? Je vous en prie…
Elle eut un accès de désespoir fou.
– Il y a, il y a que je suis perdue ! Il y a que je ne peux l’ôter, cet anneau ! Il est devenu trop petit ! Comprenez-vous ? Cela n’avait pas d’importance, et je n’y pensais pas… Mais aujourd’hui… Cette preuve… Cette accusation… Ah ! quelle torture ! Regardez… Il fait partie de mon doigt… Il est incrusté dans ma chair… et je ne peux pas… je ne peux pas.
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Elle tirait vainement de toutes ses forces, au risque de se blesser. Mais la chair se gonflait autour de l’anneau, et l’anneau ne bougeait point.
– Ah ! balbutia-t-elle, étreinte par une idée qui la terrifia…
Je me souviens, l’autre nuit un cauchemar que j’ai eu… Il me semblait que quelqu’un entrait dans ma chambre et s’emparait de ma main. Et je ne pouvais pas me réveiller… C’était lui !
c’était lui ! Il m’avait endormie, j’en suis sûre… Et il regardait la bague… Et tantôt il me l’arrachera devant sa mère… Ah ! je comprends tout… Cet ouvrier bijoutier… c’est lui qui me la coupera à même la main… Vous voyez… Je suis perdue…
Elle se cacha la tête et se mit à pleurer. Mais dans le silence, la pendule sonna une fois, et puis une autre fois, et une fois encore. Et Yvonne se redressa d’un bond.
– Le voilà cria-t-elle. Il va venir… Il va venir… Il est trois heures… Allons-nous-en…
– Vous ne partirez pas.
– Mon fils… Je veux le voir, le reprendre…
– Savez-vous seulement où il est ?
– Je veux partir !
– Vous ne partirez pas ! Ce serait de la folie.
Il la saisit aux poignets. Elle voulut se dégager, et Velmont dut apporter une certaine brusquerie pour vaincre sa résistance.
A la fin, il réussit à la ramener vers le divan, puis à l’étendre, et,
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tout de suite sans prêter attention à ses plaintes, il reprit les bandes de toile et lui attacha les bras et les chevilles.
– Oui, disait-il, ce serait de la folie. Qui vous aurait délivrée ? Qui vous aurait ouvert cette porte ? Un complice ?
Quel argument contre vous, et comme votre mari s’en servirait auprès de sa mère ! Et puis, à quoi bon ? Vous enfuir, c’est accepter le divorce…, et sait-on jamais le dénouement ? Il faut rester ici.
Elle sanglotait.
– J’ai peur… J’ai peur… Cet anneau me brûle… Brisez-le…
Brisez-le… Emportez-le… Qu’on ne le retrouve pas !
– Et si l’on ne le retrouve pas à votre doigt, qui l’aurait brisé ? Toujours un complice… Non, il faut affronter la lutte, et vaillamment, puisque je réponds de tout… Croyez en moi… Je réponds de tout… Dussé-je m’attaquer à la comtesse d’Origny et retarder ainsi l’entrevue…, dussé-je venir moi-même avant midi, c’est l’anneau nuptial que l’on arrachera de votre doigt je vous le jure et votre fils vous sera rendu…
Dominée, soumise, Yvonne, par instinct, s’offrait elle-même aux entraves. Quand il se releva, elle était liée comme auparavant.
Il inspecta la pièce pour s’assurer qu’aucune trace ne demeurait de son passage. Puis il s’inclina de nouveau sur la jeune femme et murmura :
– Pensez à votre fils, et, quoi qu’il arrive, ne craignez rien…, je veille sur vous…
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Elle l’entendit ouvrir et refermer la porte du boudoir, puis, quelques minutes après, la porte de la rue.
A trois heures et demie, une automobile s’arrêtait. La porte, en bas, claqua de nouveau, et presque aussitôt Yvonne aperçut son mari qui entrait rapidement, l’air furieux. Il courut vers elle, s’assura qu’elle était toujours attachée, et, s’emparant de sa main, examina la bague. Yvonne s’évanouit…
Elle ne sut pas au juste, en se réveillant, combien de temps elle avait dormi. Mais la clarté du grand jour pénétrait dans le boudoir, et elle constata, au premier mouvement qu’elle fit, que les bandes étaient coupées. Alors elle tourna la tête et vit auprès d’elle son mari qui la regardait.
– Mon fils mon fils, gémit-elle, je veux mon fils…
Il répliqua, d’une voix dont elle sentit la raillerie :
– Notre fils est en lieu sûr. Et, pour l’instant, il ne s’agit pas de lui, mais de vous. Nous sommes l’un en face de l’autre sans doute pour la dernière fois, et l’explication que nous allons avoir est très grave. Je dois vous avertir qu’elle aura lieu devant ma mère. Vous n’y voyez pas d’inconvénient ?
Yvonne s’efforça de cacher son trouble et répondit :
– Aucun.
– Je puis l’appeler ?
– Oui. Laissez-moi, en attendant. Je serai prête quand elle viendra.
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– Ma mère est ici.
– Votre mère est ici ? s’écria Yvonne, éperdue et se rappelant la promesse d’Horace Velmont.
– Oui.
– Et c’est maintenant ? C’est tout de suite que vous voulez ?
– Oui.
– Pourquoi ? Pourquoi pas ce soir ? Demain ?
– Aujourd’hui, et maintenant, déclara le comte. Il s’est produit au cours de la nuit un incident assez bizarre et que je ne m’explique pas : on m’a fait venir chez ma mère dans le but évident de m’éloigner d’ici. Cela me détermine à devancer le moment de l’explication. Vous ne désirez pas prendre quelque nourriture auparavant ?
– Non… non…
– Je vais donc chercher ma mère.
Il se dirigea vers la chambre d’Yvonne. Celle-ci jeta un coup d’œil sur la pendule. La pendule marquait dix heures trente-cinq !
– Ah ! fit-elle avec un frisson d’épouvante.
Dix heures trente-cinq ! Horace Velmont ne la sauverait pas, et personne au monde, et rien au monde ne la sauverait, car il n’y avait point de miracle qui pût faire que l’anneau d’or ne fût pas à son doigt.
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Le comte revint avec la comtesse d’Origny et la pria de s’asseoir. C’était une femme sèche, anguleuse, qui avait toujours manifesté contre Yvonne des sentiments hostiles. Elle ne salua même pas sa belle-fille, montrant ainsi qu’elle était gagnée à l’accusation.
– Je crois, dit-elle, qu’il est inutile de parler très longuement. En deux mots, mon fils prétend…
– Je ne prétends pas, ma mère, dit le comte, j’affirme.
J’affirme sous serment que, il y a trois mois, durant les vacances, le tapissier, en reposant les tapis de ce boudoir et de la chambre, a trouvé, dans une rainure de parquet, l’anneau de mariage que j’avais donné à ma femme. Cet anneau, le voici. La date du 23 octobre est gravée à l’intérieur.
– Alors, dit la comtesse, l’anneau que votre femme porte…
– Cet anneau a été commandé par elle en échange du véritable. Sur mes indications, Bernard, mon domestique, après de longues recherches, a fini par découvrir, aux environs de Paris, où il habite maintenant, le petit bijoutier à qui elle s’était adressée. Cet homme se souvient parfaitement, et il est prêt à en témoigner, que sa cliente ne lui a pas fait inscrire une date, mais un nom. Ce nom, il ne se le rappelle pas, mais peut-être l’ouvrier qui travaillait avec lui, dans son magasin, s’en souviendrait-il. Prévenu par lettre que j’avais besoin de ses services, cet homme a répondu hier qu’il était à ma disposition.
Ce matin, dès neuf heures, Bernard allait le chercher. Tous deux attendent dans mon cabinet.
Il se tourna vers sa femme.
– Voulez-vous, de votre plein gré, me donner cet anneau ?
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Elle articula :
– Vous savez bien, depuis la nuit où vous avez essayé de le prendre à mon insu, qu’il est impossible de l’ôter de mon doigt.
– En ce cas, puis-je donner l’ordre que cet homme monte ?
Il a les instruments nécessaires.
– Oui, dit-elle d’une voix faible.
Elle était résignée. En une sorte de vision elle évoquait l’avenir, le scandale, le divorce prononcé contre elle, l’enfant confié par jugement au père, et elle acceptait cela en pensant qu’elle enlèverait son fils, qu’elle partirait avec lui au bout du monde et qu’ils vivraient tous deux, seuls, heureux…
Sa belle-mère lui dit :
– Vous avez été bien légère, Yvonne.
Yvonne fut sur le point de se confesser à elle et de lui demander sa protection. A quoi bon ? Comment admettre que la comtesse d’Origny pût la croire innocente ? Elle ne répliqua point.
Tout de suite, d’ailleurs, le comte rentrait, suivi de son domestique et d’un homme qui portait une trousse sous le bras.
Et le comte dit à cet homme :
– Vous savez de quoi il s’agit ?
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– Oui, fit l’ouvrier. Une bague qui est devenue trop petite et qu’il faut trancher… C’est facile… Un coup de pince…
– Et vous examinerez ensuite, dit le comte, si l’inscription qui est à l’intérieur de cet anneau fut bien gravée par vous.
Yvonne observa la pendule. Il était onze heures moins dix. Il lui sembla entendre quelque part dans l’hôtel un bruit de voix qui disputaient, et, malgré elle, un sursaut d’espoir la secoua.
Peut-être Velmont avait-il réussi… Mais, le bruit s’étant renouvelé, elle se rendit compte que des marchands ambulants passaient sous ses fenêtres et s’éloignaient.
C’était fini. Horace Velmont n’avait pas pu la secourir. Et elle comprit que, pour retrouver son enfant, il lui faudrait agir par ses propres forces, car les promesses des autres sont vaines.
Elle eut un mouvement de recul. Elle avait vu sur sa main la main sale de l’ouvrier, et ce contact odieux la révoltait.
L’homme s’excusa avec embarras. Le comte dit à sa femme :
– Il faut pourtant vous décider.
Alors elle tendit sa main fragile et tremblante que l’ouvrier saisit de nouveau, qu’il retourna, et appuya sur la table, la paume découverte. Yvonne sentit le froid de l’acier. Elle souhaita mourir, d’un coup, et, s’attachant aussitôt à cette idée de mort, elle pensa à des poisons qu’elle achèterait et qui l’endormiraient presque à son insu.
L’opération fut rapide. De biais, les petites tenailles d’acier repoussèrent la chair, se firent une place, et mordirent la bague.
Un effort brutal la bague se brisa. Il n’y avait plus qu’à écarter
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les deux extrémités pour la sortir du doigt. C’est ce que fit l’ouvrier.
Le comte s’exclama, triomphant :
– Enfin nous allons savoir… La preuve est là ! Et nous sommes tous témoins…
Il agrippa l’anneau et regarda l’inscription. Un cri de stupeur lui échappa. L’anneau portait la date de son mariage avec Yvonne : « Vingt-trois octobre. »
Nous étions assis sur la terrasse de Monte-Carlo. Son histoire terminée, Lupin alluma une cigarette et lança paisiblement des bouffées vers le ciel bleu.
Je lui dis :
– Eh bien ?
– Eh bien, quoi ?
– Comment, quoi ? mais la fin de l’aventure…
– La fin de l’aventure ? Mais il n’y en a pas d’autre.
– Voyons vous plaisantez…
– Nullement. Celle-là ne vous suffit pas ? La comtesse est sauvée. Le mari, n’ayant pas la moindre preuve contre elle, est contraint par sa mère à renoncer au divorce et à rendre l’enfant.
Voilà tout. Depuis il a quitté sa femme, et celle-ci vit heureuse, avec son fils, un garçon de seize ans.
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– Oui… oui… mais la façon dont la comtesse a été sauvée ?
Lupin éclata de rire.
– Mon cher ami…
(Lupin daigne parfois m’appeler de la sorte.)
– Mon cher ami, vous avez peut-être une certaine adresse pour raconter mes exploits, mais fichtre ! il faut mettre les points sur les i. Je vous jure que la comtesse n’a pas eu besoin d’explication.
– Je n’ai aucun amour-propre, lui répondis-je en riant.
Mettez les points sur les i.
Il prit une pièce de cinq francs et referma la main sur elle.
– Qu’y a-t-il dans cette main ?
– Une pièce de cinq francs.
Il ouvrit la main. La pièce de cinq francs n’y était pas.
– Vous voyez comme c’est facile ! Un ouvrier bijoutier coupe avec des tenailles une bague sur laquelle est gravé un nom, mais il en présente une autre sur laquelle est gravée la date du 23
octobre. C’est un simple tour d’escamotage, et j’ai celui-là dans le fond de mon sac, ainsi que beaucoup d’autres. Bigre ! J’ai travaillé six mois avec Pickmann.
– Mais alors…
– Allez-y donc !
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– L’ouvrier bijoutier ?
– C’était Horace Velmont !… C’était ce brave Lupin ! En quittant la comtesse à trois heures du matin, j’ai profité des quelques minutes qui me restaient avant l’arrivée du mari pour inspecter son cabinet de travail. Sur la table, j’ai trouvé la lettre que l’ouvrier bijoutier avait écrite. Cette lettre me donnait l’adresse. Moyennant quelques louis j’ai pris la place de l’ouvrier, et je suis venu avec un anneau d’or coupé et gravé d’avance. Passez, muscade. Le comte n’y a vu que du feu.
– Parfait, m’écriai-je.
Et j’ajoutai, un peu ironique à mon tour :
– Mais ne croyez-vous pas que vous-mêmes fûtes quelque peu dupé en l’occurrence ?
– Ah ! Et par qui ?
– Par la comtesse.
– En quoi donc ?
– Dame ! Ce nom inscrit comme un talisman… Ce beau ténébreux qui l’aima et souffrit pour elle… Tout cela me paraît fort invraisemblable, et je me demande si, tout Lupin que vous soyez, vous n’êtes pas tombé au milieu d’un joli roman d’amour bien réel et pas trop innocent.
Lupin me regarda de travers.
– Non, dit-il.
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– Comment le savez-vous ?
– Si la comtesse altéra la vérité en me disant qu’elle avait connu cet homme avant son mariage et qu’il était mort, et si elle l’aima dans le secret de son cœur, j’ai du moins la preuve que cet amour fut idéal, et que lui, ne le soupçonna pas.
– Et cette preuve ?
– Elle est inscrite au creux de la bague que j’ai brisée moi-même au doigt de la comtesse et que je porte. La voici. Vous pouvez lire le nom qu’elle avait fait graver.
Il me donna la bague. Je lus « Horace Velmont ».
Il y eut entre Lupin et moi un instant de silence, et, l’ayant observé, je notai sur son visage une certaine émotion, un peu de mélancolie.
Je repris :
– Pourquoi vous êtes-vous résolu à me raconter cette histoire à laquelle vous avez fait souvent allusion devant moi ?
– Pourquoi ?
Il me montra, d’un signe, une femme très belle encore qui passait devant nous, au bras d’un jeune homme.
Elle aperçut Lupin et le salua.
– C’est elle, murmura-t-il, c’est elle avec son fils.
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– Elle vous a donc reconnu ?
– Elle me reconnaît toujours, quel que soit mon déguisement.
– Mais, depuis le cambriolage du château de Thibermesnil, la police a identifié les deux noms de Lupin et d’Horace Velmont.
– Oui.
– Elle sait par conséquent qui vous êtes ?
– Oui.
– Et elle vous salue ? m’écriai-je malgré moi.
Il m’empoigna le bras, et, violemment :
– Croyez-vous donc que je sois Lupin pour elle ? Croyez-vous que je sois à ses yeux un cambrioleur, un escroc, un gredin ? Mais je serais le dernier des misérables, j’aurais tué, même, qu’elle me saluerait encore.
– Pourquoi ? Parce qu’elle vous a aimé ?
– Allons donc ! ce serait une raison de plus, au contraire, pour qu’elle me méprisât.
– Alors ?
– Je suis l’homme qui lui a rendu son fils !
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Le signe de l’ombre
– J’ai reçu votre télégramme, me dit, en entrant chez moi, un monsieur à moustaches grises, vêtu d’une redingote marron, et coiffé d’un chapeau à larges bords. Et me voici. Qu’y a-t-il ?
Si je n’avais pas attendu Arsène Lupin, je ne l’aurais certes pas reconnu sous cet aspect de vieux militaire en retraite.
– Qu’y a-t-il ? répliquai-je. Oh ! pas grand-chose, une coïncidence assez bizarre. Et comme il vous plaît de démêler les affaires mystérieuses, au moins autant que de les combiner…
– Et alors ?
– Vous êtes bien pressé !
– Excessivement, si l’affaire en question ne vaut pas la peine que je me dérange. Par conséquent, droit au but.
– Droit au but, allons-y ! Et commencez, je vous prie, par jeter un coup d’œil sur ce petit tableau que j’ai découvert, l’autre semaine, dans un magasin poudreux de la rive gauche, et que j’ai acheté pour son cadre Empire, à double palmette car la peinture est abominable.
– Abominable, en effet, dit Lupin, au bout d’un instant, mais le sujet lui-même ne manque pas de saveur…, ce coin de vieille cour avec sa rotonde à colonnade grecque, son cadran solaire et son bassin, avec son puits délabré au toit Renaissance, avec ses marches et son banc de pierre, tout cela est pittoresque.
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– Et authentique, ajoutai-je. La toile, bonne ou mauvaise, n’a jamais été enlevée de son cadre Empire. D’ailleurs, la date est là… Tenez, dans le bas, à gauche, ces chiffres rouges, 15-4-2, qui signifient évidemment 15 avril 1802.
– En effet… en effet… Mais vous parliez d’une coïncidence, et, jusqu’ici, je ne vois pas…
J’allai prendre dans un coin une longue-vue que j’établis sur son trépied et que je braquai vers la fenêtre ouverte d’une petite chambre située en face de mon appartement, de l’autre côté de la rue. Et je priai Lupin de regarder.
Il se pencha. Le soleil, oblique à cette heure, éclairait la chambre où l’on apercevait des meubles d’acajou très simples, un grand lit d’enfant habillé de rideaux en cretonne.
– Ah ! dit Lupin tout à coup, le même tableau !
– Exactement le même ! affirmai-je. Et la date vous voyez la date en rouge ? 15-4-2.
– Oui, je vois… Et qui demeure dans cette chambre ?
– Une dame ou plutôt une ouvrière, puisqu’elle est obligée de travailler pour vivre…, des travaux de couture qui la nourrissent à peine, elle et son enfant.
– Comment s’appelle-t-elle ?
– Louise d’Ernemont. D’après mes renseignements, elle est l’arrière-petite-fille d’un fermier général qui fut guillotiné sous la Terreur.
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– Le même jour qu’André Chénier, acheva Lupin. Cet Ernemont, selon les mémoires du temps, passait pour très riche.
Il releva la tête et me demanda :
– L’histoire est intéressante… Pourquoi avez-vous attendu pour me la raconter ?
– Parce que c’est aujourd’hui le 15 avril.
– Eh bien ?
– Eh bien, depuis hier, je sais – un bavardage de concierge
– que le 15 avril occupe une place importante dans la vie de Louise d’Ernemont.
– Pas possible !
– Contrairement à ses habitudes, elle qui travaille tous les jours, qui tient en ordre les deux pièces dont se compose son appartement, qui prépare le déjeuner que sa fille prendra au retour de l’école communale le 15 avril, elle sort avec la petite vers dix heures, et ne rentre qu’à la nuit tombante. Cela, depuis des années, et quel que soit le temps. Avouez que c’est étrange, cette date que je trouve sur un vieux tableau analogue, et qui règle la sortie annuelle de la descendante du fermier général Ernemont.
– Étrange… Vous avez raison, prononça Lupin d’une voix lente. Et l’on ne sait pas où elle va ?
– On l’ignore. Elle ne s’est confiée à personne. D’ailleurs elle parle très peu.
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– Vous êtes sûr de vos informations ?
– Tout à fait sûr. Et la preuve qu’elles sont exactes, tenez, la voici.
Une porte s’était ouverte en face, livrant passage à une petite fille de sept à huit ans, qui vint se mettre à la fenêtre. Une dame apparut derrière elle, assez grande, encore jolie, l’air doux et mélancolique. Toutes deux étaient prêtes, habillées de vêtements simples, mais qui dénotaient chez la mère un souci d’élégance.
– Vous voyez, murmurai-je, elles vont sortir.
De fait, après un moment, la mère prit l’enfant par la main, et elles quittèrent la chambre.
Lupin saisit son chapeau.
– Venez-vous ?
Une curiosité trop vive me stimulait pour que je fisse la moindre objection. Je descendis avec Lupin.
En arrivant dans la rue, nous aperçûmes ma voisine qui entrait chez un boulanger. Elle acheta deux petits pains qu’elle plaça dans un menu panier que portait sa fille et qui semblait déjà contenir des provisions. Puis elles se dirigèrent du côté des boulevards extérieurs, qu’elles suivirent jusqu’à la place de l’Étoile. L’avenue Kléber les conduisit à l’entrée de Passy.
Lupin marchait silencieusement, avec une préoccupation visible que je me réjouissais d’avoir provoquée. De temps à
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autre, une phrase me montrait le fil de ses réflexions, et je pouvais constater que l’énigme demeurait entière pour lui comme pour moi.
Louise d’Ernemont cependant avait obliqué sur la gauche par la rue Raynouard, vieille rue paisible où Franklin et Balzac vécurent, et qui, bordée d’anciennes maisons et de jardins discrets, vous donne une impression de province. Au pied du coteau qu’elle domine, la Seine coule, et des ruelles descendent vers le fleuve.
C’est l’une de ces ruelles, étroite, tortueuse, déserte, que prit ma voisine. Il y avait d’abord à droite une maison dont la façade donnait sur la rue Raynouard, puis un mur moisi, d’une hauteur peu commune, soutenu de contreforts, hérissé de tessons de bouteilles.
Vers le milieu, une porte basse en forme d’arcade le trouait, devant laquelle Louise d’Ernemont s’arrêta, et qu’elle ouvrit à l’aide d’une clef qui nous parut énorme. La mère et la fille entrèrent.
– En tout cas, me dit Lupin, elle n’a rien à cacher, car elle ne s’est pas retournée une seule fois…
Il avait à peine achevé cette phrase qu’un bruit de pas retentit derrière nous. C’étaient deux vieux mendiants, un homme et une femme déguenillés, sales, crasseux, couverts de haillons. Ils passèrent sans prêter attention à notre présence.
L’homme sortit de sa besace une clef semblable à celle de ma voisine, et l’introduisit dans la serrure. La porte se referma sur eux.
Et tout de suite, au bout de la ruelle, un bruit d’automobile qui s’arrête. Lupin m’entraîna cinquante mètres plus bas, dans
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un renfoncement qui suffisait à nous dissimuler. Et nous vîmes descendre, un petit chien sous le bras, une jeune femme très élégante, parée de bijoux, les yeux trop noirs, les lèvres trop rouges, et les cheveux trop blonds. Devant la porte, même manœuvre, même clef… La demoiselle au petit chien disparut.
– Ça commence à devenir amusant, ricana Lupin. Quel rapport ces gens-là peuvent-ils avoir les uns avec les autres ?
Successivement débouchèrent deux dames âgées, maigres, assez misérables d’aspect, et qui se ressemblaient comme deux sœurs puis un valet de chambre ; puis un caporal d’infanterie ; puis un gros monsieur vêtu d’une jaquette malpropre et rapiécée ; puis une famille d’ouvriers, tous les six pâles, maladifs, l’air de gens qui ne mangent pas à leur faim. Et chacun des nouveaux venus arrivait avec un panier ou un filet rempli de provisions.
– C’est un pique-nique, m’écriai-je.
– De plus en plus étonnant, articula Lupin, et je ne serai tranquille que quand je saurai ce qui se passe derrière ce mur.
L’escalader, c’était impossible. En outre nous vîmes qu’il aboutissait, au bas de la ruelle comme en haut, à deux maisons dont aucune fenêtre ne donnait sur l’enclos.
Nous cherchions vainement un stratagème, quand, tout à coup, la petite porte se rouvrit et livra passage à l’un des enfants de l’ouvrier.
Le gamin monta en courant jusqu’à la rue Raynouard.
Quelques minutes après, il rapportait deux bouteilles d’eau, qu’il déposa pour sortir de sa poche la grosse clef.
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A ce moment, Lupin m’avait déjà quitté et longeait le mur d’un pas lent comme un promeneur qui flâne. Lorsque l’enfant, après avoir pénétré dans l’enclos, repoussa la porte, il fit un bond et planta la pointe de son couteau dans la gâche de la serrure. Le pêne n’étant pas engagé, un effort suffit pour que le battant s’entrebâillât.
– Nous y sommes, dit Lupin.
Il passa la tête avec précaution, puis, à ma grande surprise, entra franchement. Mais, ayant suivi son exemple, je pus constater que, à dix mètres en arrière du mur, un massif de lauriers élevait comme un rideau qui nous permettait d’avancer sans être vus.
Lupin se posta au milieu du massif. Je m’approchai et, ainsi que lui, j’écartai les branches d’un arbuste. Le spectacle qui s’offrit alors à mes yeux était si imprévu, que je ne pus retenir une exclamation, tandis que, de son côté, Lupin jurait entre ses dents :
– Crebleu ! celle-là est drôle !
Nous avions devant nous, dans l’espace restreint qui s’étendait entre les deux maisons sans fenêtres, le même décor que représentait le vieux tableau acheté par moi chez un brocanteur !
Le même décor ! Au fond, contre un second mur, la même rotonde grecque offrait sa colonnade légère. Au centre, les mêmes bancs de pierre dominaient un cercle de quatre marches qui descendaient vers un bassin aux dalles moisies. Sur la gauche, le même puits dressait son toit de fer ouvragé, et tout près, le même cadran solaire montrait la flèche de son style et sa table de marbre.
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Le même décor ! Et ce qui ajoutait à l’étrangeté du spectacle, c’était le souvenir, obsédant pour Lupin et pour moi, de cette date du 15 avril, et c’était l’idée que précisément ce jour-là nous étions le 15 avril, et que seize à dix-huit personnes, si différentes d’âge, de condition et de manières, avaient choisi le 15 avril pour se rassembler en ce coin perdu de Paris.
Toutes, à la minute où nous les vîmes, assises par groupes isolés sur les bancs et les marches, elles mangeaient. Non loin de ma voisine et de sa fille, la famille d’ouvriers et le couple de mendiants fusionnaient, tandis que le valet de chambre, le monsieur à la jaquette malpropre, le caporal d’infanterie et les deux sœurs maigres, réunissaient leurs tranches de jambon, leurs boîtes de sardines et leur fromage de gruyère.
Il était alors une heure et demie. Le mendiant sortit sa pipe ainsi que le gros monsieur. Les hommes se mirent à fumer près de la rotonde et les femmes les rejoignirent. D’ailleurs, tous ces gens avaient l’air de se connaître.
Ils se trouvaient assez loin de nous, de sorte que nous n’entendions pas leurs paroles. Cependant, nous vîmes que la conversation devenait animée. La demoiselle au petit chien surtout, très entourée maintenant, pérorait et faisait de grands gestes qui incitaient le petit chien à des aboiements furieux.
Mais soudain il y eut une exclamation et, aussitôt, des cris de colère, et tous, hommes et femmes, ils s’élancèrent en désordre vers le puits.
Un des gamins de l’ouvrier en surgissait à ce moment, attaché par la ceinture au crochet de fer qui termine la corde, et les trois autres gamins le remontaient en tournant la manivelle.
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Plus agile, le caporal se jeta sur lui, et, tout de suite, le valet de chambre et le gros monsieur l’agrippèrent, tandis que les mendiants et les sœurs maigres se battaient avec le ménage ouvrier.
En quelques secondes, il ne restait plus à l’enfant que sa chemise. Maître des vêtements, le valet de chambre se sauva, poursuivi par le caporal qui lui arracha la culotte, laquelle fut reprise au caporal par une des sœurs maigres.
– Ils sont fous ! murmurai-je, absolument ahuri.
– Mais non, mais non, dit Lupin.
– Comment ! vous y comprenez donc quelque chose ?
A la fin, Louise d’Ernemont qui, après le débat, s’était posée en conciliatrice, réussit à apaiser le tumulte. On s’assit de nouveau, mais il y eut une réaction chez tous ces gens exaspérés, et ils demeurèrent immobiles et taciturnes, comme harassés de fatigue.
Et du temps s’écoula. Impatienté, et commençant à souffrir de la faim, j’allai chercher jusqu’à la rue Raynouard quelques provisions, que nous nous partageâmes tout en surveillant les acteurs de la comédie incompréhensible qui se jouait sous nos yeux. Chaque minute semblait les accabler d’une tristesse croissante, et ils prenaient des attitudes découragées, courbaient le dos de plus en plus et s’absorbaient dans leurs méditations.
– Vont-ils coucher là ? prononçai-je avec ennui.
Mais, vers cinq heures, le gros monsieur à la jaquette malpropre tira sa montre. On l’imita, et tous, leur montre à la
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main, ils parurent attendre avec anxiété un événement qui devait avoir pour eux une importance considérable.
L’événement ne se produisit pas, car, au bout de quinze à vingt minutes, le gros monsieur eut un geste de désespoir, se leva et mit son chapeau.
Alors des lamentations retentirent. Les deux sours maigres et la femme de l’ouvrier se jetèrent à genoux et firent le signe de la croix. La demoiselle au petit chien et la mendiante s’embrassèrent en sanglotant, et nous surprîmes Louise d’Ernemont qui serrait sa fille contre elle, d’un mouvement triste.
– Allons-nous-en, dit Lupin.
– Vous croyez que la séance est finie ?
– Oui, et nous n’avons que le temps de filer.
Nous partîmes sans encombre. Au haut de la rue Raynouard, Lupin tourna sur sa gauche et, me laissant dehors, entra dans la première maison, celle qui dominait l’enclos.
Après avoir conversé quelques instants avec le concierge, il me rejoignit et nous arrêtâmes une automobile.
– Rue de Turin, 34, dit-il au chauffeur.
Au 34 de cette rue, le rez-de-chaussée était occupé par une étude de notaire et, presque aussitôt, nous fûmes introduits dans le cabinet de Me Valandier, homme d’un certain âge, affable et souriant.
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Lupin se présenta sous le nom du capitaine en retraite Janniot. Il voulait se faire bâtir une maison selon ses goûts, et on lui avait parlé d’un terrain sis auprès de la rue Raynouard.
– Mais ce terrain n’est pas à vendre ! s’écria Me Valandier.
– Ah ! on m’avait dit…
– Nullement…, nullement…
Le notaire se leva et prit dans une armoire un objet qu’il nous montra. Je fus confondu. C’était le même tableau que j’avais acheté, le même tableau qui se trouvait chez Louise d’Ernemont.
– Il s’agit du terrain que représente cette toile, le d’Ernemont comme on l’appelle ?
– Précisément.
– Eh bien, reprit le notaire, ce clos faisait partie d’un grand jardin que possédait le fermier général d’Ernemont, exécuté sous la Terreur. Tout ce qui pouvait être vendu, les héritiers le vendirent peu à peu. Mais ce dernier morceau est resté et restera dans l’indivision…, à moins que…
Le notaire se mit à rire.
– A moins que ? interrogea Lupin.
– Oh ! c’est toute une histoire, assez curieuse d’ailleurs, et dont je m’amuse quelquefois à parcourir le dossier volumineux.
– Est-il indiscret ?
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– Pas du tout, déclara Me Valandier qui semblait ravi, au contraire, de placer son récit.
Et sans se faire prier, il commença.
« Dès le début de la Révolution, Louis-Agrippa d’Ernemont, sous prétexte de rejoindre sa femme qui vivait à Genève avec leur fille Pauline, ferma son hôtel du faubourg Saint-Germain, congédia ses domestiques, et vint s’installer, ainsi que son fils Charles, dans sa petite maison de Passy où personne ne le connaissait, qu’une vieille servante dévouée. Il y resta caché durant trois ans, et il pouvait espérer que sa retraite ne serait pas découverte lorsqu’un jour, après déjeuner, comme il faisait sa sieste, la vieille servante entra précipitamment dans sa chambre. Elle avait aperçu au bout de la rue une patrouille d’hommes armés qui semblait se diriger vers la maison. Louis d’Ernemont s’apprêta vivement, et, à l’instant où les hommes frappaient, disparut par la porte qui donnait sur le jardin, en criant à son fils d’une voix effacée :
« Retiens-les…, cinq minutes seulement.
« Voulait-il s’enfuir ? Trouva-t-il gardées les issues du jardin ? Sept ou huit minutes plus tard, il revenait, répondait très calmement aux questions, et ne faisait aucune difficulté pour suivre les hommes. Son fils Charles, bien qu’il n’eût que dix-huit ans, fut également emmené. »
– Cela se passait ? demanda Lupin.
– Cela se passait le 26 germinal an II, c’est-à-dire le…
Me Valandier s’interrompit, les yeux tournés vers le calendrier qui pendait au mur, et il s’écria :
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– Mais c’est justement aujourd’hui. Nous sommes le 15
avril, jour anniversaire de l’arrestation du fermier général.
– Coïncidence bizarre, dit Lupin. Et cette arrestation eut, sans doute, étant donné l’époque, des suites graves ?
– Oh ! fort graves, dit le notaire en riant. Trois mois après, au début de Thermidor, le fermier général montait sur l’échafaud. On oublia son fils Charles en prison, et leurs biens furent confisqués.
– Des biens immenses, n’est-ce pas ? fit Lupin.
– Eh voilà ! voilà précisément où les choses se compliquent.
Ces biens qui, en effet, étaient immenses, demeurèrent introuvables. On constata que l’hôtel du faubourg Saint-Germain avait été, avant la Révolution, vendu à un Anglais, ainsi que tous les châteaux et terres de province, ainsi que tous les bijoux, valeurs et collections du fermier général. La Convention, puis le Directoire, ordonnèrent des enquêtes minutieuses. Elles n’aboutirent à aucun résultat.
– Il restait tout au moins, dit Lupin, la maison de Passy.
– La maison de Passy fut achetée à vil prix par le délégué même de la Commune qui avait arrêté d’Ernemont, le citoyen Broquet. Le citoyen Broquet s’y enferma, barricada les portes, fortifia les murs, et lorsque Charles d’Ernemont, enfin libéré, se présenta, il le reçut à coups de fusil. Charles intenta des procès, les perdit, promit de grosses sommes. Le citoyen Broquet fut intraitable. Il avait acheté la maison, il la garda, et il l’eût gardée jusqu’à sa mort, si Charles n’avait obtenu l’appui de Bonaparte.
Le 12 février 1803, le citoyen Broquet vida les lieux, mais la joie de Charles fut si grande, et sans doute son cerveau avait été
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bouleversé si violemment par toutes ces épreuves, que, en arrivant au seuil de la maison enfin reconquise, avant même d’ouvrir la porte, il se mit à danser et à chanter. Il était fou !
– Bigre ! murmura Lupin. Et que devint-il ?
– Sa mère, et sa sœur Pauline (laquelle avait fini par se marier à Genève avec un de ses cousins) étant mortes toutes deux, la vieille servante prit soin de lui, et ils vécurent ensemble dans la maison de Passy. Des années se passèrent sans événement notable, mais soudain, en 1812, un coup de théâtre.
A son lit de mort, devant deux témoins qu’elle appela, la vieille servante fit d’étranges révélations. Elle déclara que, au début de la Révolution, le fermier général avait transporté dans sa maison de Passy des sacs remplis d’or et d’argent, et que ces sacs avaient disparu quelques jours avant l’arrestation. D’après des confidences antérieures de Charles d’Ernemont, qui les tenait de son père, les trésors se trouvaient cachés dans le jardin, entre la rotonde, le cadran solaire et le puits. Comme preuve elle montra trois tableaux, ou plutôt, car ils n’étaient pas encadrés, trois toiles que le fermier général avait peintes durant sa captivité et qu’il avait réussi à lui faire passer avec l’ordre de les remettre à sa femme, à son fils et à sa fille. Tentés par l’appât des richesses, Charles et la vieille bonne avaient gardé le silence.
Puis étaient venus les procès, la conquête de la maison, la folie de Charles, les recherches personnelles et inutiles de la servante, et les trésors étaient toujours là.
– Et ils y sont encore, ricana Lupin.
– Et ils y sont toujours, s’écria Me Valandier à moins…, à moins que le citoyen Broquet, qui sans doute avait flairé quelque chose, ne les ait dénichés. Hypothèse peu probable, car le citoyen Broquet mourut dans la misère.
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– Alors ?
– Alors on chercha. Les enfants de Pauline, la sœur, accoururent de Genève. On découvrit que Charles s’était marié clandestinement et qu’il avait des fils. Tous ces héritiers se mirent à la besogne.
– Mais Charles ?
– Charles vivait dans la retraite la plus absolue. Il ne quittait pas sa chambre.
– Jamais ?
– Si, et c’est là vraiment ce qu’il y a d’extraordinaire, de prodigieux dans l’aventure. Une fois l’an, Charles d’Ernemont, mû par une sorte de volonté inconsciente, descendait, suivait exactement le chemin que son père avait suivi, traversait le jardin, et s’asseyait tantôt sur les marches de la rotonde, dont vous voyez ici le dessin, tantôt sur la margelle de ce puits. A cinq heures vingt-sept minutes, il se levait et rentrait, et, jusqu’à sa mort, survenue en 1820, il ne manqua pas une seule fois cet incompréhensible pèlerinage. Or ce jour-là, c’était le 15 avril, jour de l’anniversaire de l’arrestation.
Me Valandier ne souriait plus, troublé lui-même par la déconcertante histoire qu’il nous racontait.
Après un instant de réflexion, Lupin demanda :
– Et depuis la mort de Charles ?
– Depuis cette époque, reprit le notaire avec une certaine solennité, depuis bientôt cent ans, les héritiers de Charles et de
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Pauline d’Ernemont continuent le pèlerinage du 15 avril. Les premières années, des fouilles minutieuses furent pratiquées.
Pas un pouce du jardin que l’on ne scrutât, pas une motte de terre que l’on ne retournât. Maintenant, c’est fini. A peine si l’on cherche. A peine si, de temps à autre, sans motif, on soulève une pierre ou l’on explore le puits. Non, ils s’assoient sur les marches de la rotonde comme le pauvre fou, et comme lui attendent. Et, voyez-vous, c’est la tristesse de leur destinée.
Depuis cent ans, tous ceux qui se sont succédé, les fils après les pères, tous, ils ont perdu, comment dirais-je ? le ressort de la vie. Ils n’ont plus de courage, plus d’initiative. Ils attendent, ils attendent le 15 avril, et lorsque le 15 avril est arrivé, ils attendent qu’un miracle se produise. Tous, la misère a fini par les vaincre. Mes prédécesseurs et moi, peu à peu, nous avons vendu, d’abord la maison pour en construire une autre de rapport plus fructueux, ensuite des parcelles du jardin, et d’autres parcelles. Mais, ce coin-là, ils aimeraient mieux mourir que de l’aliéner. Là-dessus tout le monde est d’accord, aussi bien Louise d’Ernemont, l’héritière directe de Pauline, que les mendiants, les ouvriers, le valet de chambre, la danseuse de cirque, etc. qui représentent ce malheureux Charles.
Un nouveau silence, et Lupin reprit :
– Votre opinion, Maître Valandier ?
– Mon opinion est qu’il n’y a rien. Quel crédit accorder aux dires d’une vieille bonne, affaiblie par l’âge ? Quelle importance attacher aux lubies d’un fou ? En outre, si le fermier général avait réalisé sa fortune, ne croyez-vous point que cette fortune se serait trouvée ? Dans un espace restreint comme celui-là, on cache un papier, un joyau, non pas des trésors.
– Cependant, les tableaux ?
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– Oui, évidemment. Mais tout de même, est-ce une preuve suffisante ?
Lupin se pencha sur celui que le notaire avait tiré de l’armoire, et après l’avoir examiné longuement :
– Vous avez parlé de trois tableaux ?
– Oui ; l’un, que voici, fut remis à mon prédécesseur par les héritiers de Charles. Louise d’Ernemont en possède un autre.
Quant au troisième, on ne sait ce qu’il est devenu.
Lupin me regarda et continua :
– Et chacun d’eux portait la même date ?
– Oui, inscrite par Charles d’Ernemont lorsqu’il les fit encadrer peu de temps avant sa mort La même date, 15-4-2, c’est-à-dire le 15 avril an II, selon le calendrier révolutionnaire, puisque l’arrestation eut lieu en avril 1794.
– Ah ! bien, parfait, dit Lupin le chiffre 2 signifie…
Il demeura pensif durant quelques instants et reprit :
– Encore une question, voulez-vous ? Personne ne s’est jamais offert pour résoudre ce problème ?
Me Valendier leva les bras.
– Que dites-vous là s’écria-t-il. Mais ce fut la plaie de l’étude. De 1820 à 1843, un de mes prédécesseurs, Me Turbon, a été convoqué dix-huit fois à Passy par le groupe des héritiers auxquels des imposteurs, des tireurs de cartes, des illuminés
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avaient promis de découvrir les trésors du fermier général. A la fin, une règle fut établie : toute personne étrangère qui voulait opérer des recherches devait, au préalable, déposer une certaine somme.
– Quelle somme ?
– Cinq mille francs. En cas de réussite, le tiers des trésors revient à l’individu. En cas d’insuccès, le dépôt reste acquis aux héritiers. Comme ça, je suis tranquille.
– Voici les cinq mille francs.
Le notaire sursauta.
– Hein ! que dites-vous ?
– Je dis, répéta Lupin en sortant cinq billets de sa poche, et en les étalant sur la table avec le plus grand calme, je dis que voici le dépôt de cinq mille francs. Veuillez m’en donner reçu, et convoquer tous les héritiers d’Ernemont pour le 15 avril de l’année prochaine, à Passy.
Le notaire n’en revenait pas. Moi-même, quoique Lupin m’eût habitué à ces coups de théâtre, j’étais fort surpris.
– C’est sérieux ? articula M Valandier.
– Absolument sérieux.
– Pourtant je ne vous ai pas caché mon opinion. Toutes ces histoires invraisemblables ne reposent sur aucune preuve.
– Je ne suis pas de votre avis, déclara Lupin.
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Le notaire le regarda comme on regarde un monsieur dont la raison n’est pas très saine. Puis, se décidant, il prit la plume et libella, sur papier timbré, un contrat qui mentionnait le dépôt du capitaine en retraite Janniot, et lui garantissait un tiers des sommes par lui découvertes.
– Si vous changez d’avis, ajouta-t-il, je vous prie de m’en avertir huit jours d’avance. Je ne préviendrai la famille d’Ernemont qu’au dernier moment, afin de ne pas donner à ces pauvres gens un espoir trop long.
– Vous pouvez les prévenir dès aujourd’hui, Maître Valandier. Ils passeront, de la sorte, une année meilleure.
On se quitta. Aussitôt dans la rue, je m’écrai :
– Vous savez donc quelque chose ?
– Moi
? répondit Lupin, rien du tout. Et c’est là,
précisément, ce qui m’amuse.
– Mais il y a cent ans que l’on cherche !
– Il s’agit moins de chercher que de réfléchir. Or j’ai trois cent soixante-cinq jours pour réfléchir. C’est trop, et je risque d’oublier cette affaire, si intéressante qu’elle soit. Cher ami, vous aurez l’obligeance de me la rappeler, n’est-ce pas ?
Je la lui rappelai à diverses reprises pendant les mois qui suivirent, sans que, d’ailleurs, il parût y attacher beaucoup d’importance. Puis il y eut toute une période durant laquelle je n’eus pas l’occasion de le voir. C’était l’époque, je le sus depuis, du voyage qu’il fit en Arménie, et de la lutte effroyable qu’il
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entreprit contre le Sultan rouge, lutte qui se termina par l’effondrement du despote.
Je lui écrivais toutefois à l’adresse qu’il m’avait donnée, et je pus ainsi lui communiquer que certains renseignements obtenus de droite et de gauche sur ma voisine, Louise d’Ernemont, m’avaient révélé l’amour qu’elle avait eu, quelques années auparavant, pour un jeune homme très riche, qui l’aimait encore, mais qui, contraint par sa famille, avait dû l’abandonner, ainsi que le désespoir de la jeune femme, la vie courageuse qu’elle menait avec sa fille.
Lupin ne répondit à aucune de mes lettres. Les recevait-il ?
La date approchait cependant, et je n’étais pas sans me demander si ses nombreuses entreprises ne l’empêcheraient pas de venir au rendez-vous fixé.
De fait, le matin du 15 avril arriva, et j’avais fini de déjeuner que Lupin n’était pas encore là. A midi un quart, je m’en allai et me fis conduire à Passy.
Tout de suite, dans la ruelle, j’avisai les quatre gamins de l’ouvrier qui stationnaient devant la porte. Averti par eux, Me Valandier accourut à ma rencontre.
– Eh bien, le capitaine Janniot ? s’écria-t-il.
– Il n’est pas ici ?
– Non, et je vous prie de croire qu’on l’attend avec impatience.
Les groupes, en effet, se pressaient autour du notaire, et tous ces visages, que je reconnus, n’avaient plus leur expression morne et découragée de l’année précédente.
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– Ils espèrent, me dit Me Valandier, et c’est ma faute. Que voulez-vous… Votre ami m’a laissé un tel souvenir que j’ai parlé à ces braves gens avec une confiance que je n’éprouve pas. Mais, tout de même, c’est un drôle de type que ce capitaine Janniot…
Il m’interrogea, et je lui donnai, sur le capitaine, des indications quelque peu fantaisistes que les héritiers écoutaient en hochant la tête.
Louise d’Ernemont murmura :
– Et s’il ne vient pas ?
– Nous aurons toujours les cinq mille francs à nous partager, dit le mendiant.
N’importe ! La parole de Louise d’Ernemont avait jeté un froid. Les visages se renfrognèrent, et je sentis comme une atmosphère d’angoisse qui pesait sur nous.
A une heure et demie, les deux sœurs maigres s’assirent, prises de défaillance. Puis le gros monsieur à la jaquette malpropre eut une révolte subite contre le notaire.
– Parfaitement, Maître Valandier, vous êtes responsable…
Vous auriez dû amener le capitaine de gré ou de force… Un farceur, évidemment.
Il me regarda d’un œil mauvais et le valet de chambre, de son côté, maugréa des injures à mon adresse.
Mais l’aîné des gamins surgit à la porte en criant :
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– Voilà quelqu’un ! Une motocyclette !
Le bruit d’un moteur grondait par-delà le mur. Au risque de se rompre les os, un homme à motocyclette dégringolait la ruelle. Brusquement, devant la porte, il bloqua ses freins et sauta de machine.
Sous la couche de poussière qui le recouvrait comme d’une enveloppe, on pouvait voir que ses vêtements gros bleu, que son pantalon au pli bien formé, n’étaient point ceux d’un touriste, pas plus que son chapeau de feutre noir ni que ses bottines vernies.
Mais ce n’est pas le capitaine Janniot, clama le notaire qui hésitait à le reconnaître.
– Si, affirma Lupin en nous tendant la main, c’est le capitaine Janniot, seulement j’ai fait couper ma moustache Maître Valandier, voici le reçu que vous avez signé.
Il saisit un des gamins par le bras et lui dit :
– Cours à la station de voitures et ramène une automobile jusqu’à la rue Raynouard. Galope, j’ai un rendez-vous urgent à deux heures et quart.
Il y eut des gestes de protestation. Le capitaine Janniot tira sa montre.
– Eh quoi ! il n’est que deux heures moins douze. J’ai quinze bonnes minutes. Mais pour Dieu que je suis fatigué ! et surtout comme j’ai faim !
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En hâte le caporal lui tendit son pain de munition qu’il mordit à pleines dents, et s’étant assis, il prononça :
– Vous m’excuserez. Le rapide de Marseille a déraillé entre Dijon et Laroche. Il y a une quinzaine de morts, et des blessés que j’ai dû secourir. Alors, dans le fourgon des bagages, j’ai trouvé cette motocyclette Maître Valandier, vous aurez l’obligeance de la faire remettre à qui de droit. L’étiquette est encore attachée au guidon. Ah te voici de retour, gamin. L’auto est là ? Au coin de la rue Raynouard ? A merveille.
Il consulta sa montre.
– Eh ! Eh ! pas de temps à perdre.
Je le regardais avec une curiosité ardente. Mais quelle devait être l’émotion des héritiers d’Ernemont ! Certes, ils n’avaient pas, dans le capitaine Janniot, la foi que j’avais en Lupin. Cependant leurs figures étaient blêmes et crispées.
Lentement le capitaine Janniot se dirigea vers la gauche et s’approcha du cadran solaire. Le piédestal en était formé par un homme au torse puissant, qui portait, sur les épaules, une table de marbre dont le temps avait tellement usé la surface qu’on distinguait à peine les lignes des heures gravées. Au-dessus un Amour, aux ailes déployées, tenait une longue flèche qui servait d’aiguille.
Le capitaine resta penché environ une minute, les yeux attentifs.
Puis il demanda :
– Un couteau, s’il vous plaît ?
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Deux heures sonnèrent quelque part. A cet instant précis, sur le cadran illuminé de soleil, l’ombre de la flèche se profilait suivant une cassure du marbre qui coupait le disque à peu près par le milieu.
Le capitaine saisit le couteau qu’on lui tendait. Il l’ouvrit. Et à l’aide de la pointe, très doucement, il commença à gratter le mélange de terre, de mousse et de lichen qui remplissait l’étroite cassure.
Tout de suite, à dix centimètres du bord, il s’arrêta, comme si son couteau eût rencontré un obstacle, enfonça l’index et le pouce, et retira un menu objet qu’il frotta entre les paumes de ses mains et offrit ensuite au notaire.
– Tenez, Maître Valandier, voici toujours quelque chose.
C’était un diamant énorme, de la grosseur d’une noisette, et taillé de façon admirable.
Le capitaine se remit à la besogne. Presque aussitôt, nouvelle halte. Un second diamant, superbe et limpide comme le premier, apparut.
Et puis il en vint un troisième, et un quatrième.
Une minute après, tout en suivant d’un bord à l’autre la fissure, et sans creuser certes à plus d’un centimètre et demi de profondeur, le capitaine avait retiré dix-huit diamants de la même grosseur.
Durant cette minute il n’y eut pas, autour du cadran solaire, un seul cri, pas un seul geste. Une sorte de stupeur anéantissait les héritiers. Puis le gros monsieur murmura :
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– Crénom de crénom !
Et le caporal gémit :
– Ah ! mon capitaine…, mon capitaine…
Les deux sœurs tombèrent évanouies. La demoiselle au petit chien se mit à genoux et pria, tandis que le domestique titubant, l’air d’un homme ivre, se tenait la tête à deux mains, et que Louise d’Ernemont pleurait.
Lorsque le calme fut rétabli et qu’on voulut remercier le capitaine Janniot, on s’aperçut qu’il était parti.
Ce n’est qu’au bout de plusieurs années que l’occasion se présenta, pour moi, d’interroger Lupin au sujet de cette affaire.
En veine de confidences, il me répondit :
– L’affaire des dix-huit diamants ? Mon Dieu, quand je songe que trois ou quatre générations de mes semblables en ont cherché la solution !
– Et les dix-huit diamants étaient là, sous un peu de poussière !
– Mais comment avez-vous deviné ?
– Je n’ai pas deviné. J’ai réfléchi. Ai-je eu même besoin de réfléchir ? Dès le début, je fus frappé par ce fait que toute l’aventure était dominée par une question primordiale : la question de temps. Lorsqu’il avait encore sa raison, Charles d’Ernemont inscrivait une date sur les trois tableaux. Plus tard, dans les ténèbres où il se débattait, une petite lueur d’intelligence le conduisait chaque année au centre du vieux
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jardin, et la même lueur l’en éloignait chaque année, au même instant, c’est-à-dire à cinq heures vingt-sept minutes. Qu’est-ce qui réglait de la sorte le mécanisme déréglé de ce cerveau ?
Quelle force supérieure mettait en mouvement le pauvre fou ?
Sans aucun doute, la notion instinctive du Temps que représentait, sur les tableaux du fermier général, le cadran solaire. C’était la révolution annuelle de la terre autour du soleil qui ramenait à date fixe Charles d’Ernemont dans le jardin de Passy. Et c’était la révolution diurne qui l’en chassait à heure fixe, c’est-à-dire à l’heure, probablement, où le soleil, caché par des obstacles différents de ceux d’aujourd’hui, n’éclairait plus le jardin de Passy. Or tout cela, le cadran solaire en était le symbole même. Et c’est pourquoi, tout de suite, je sus où il fallait chercher.
– Mais l’heure de la recherche, comme l’avez-vous établie ?
– Tout simplement d’après les tableaux. Un homme vivant à cette époque, comme Charles d’Ernemont, eût inscrit 26
germinal an II, ou 15 avril 1794, mais non 15 avril an II. Je suis stupéfait que personne n’y ait songé.
– Le chiffre 2 signifiait donc deux heures ?
– Évidemment. Et voici ce qui dut se passer. Le fermier général commença par convertir sa fortune en bonnes espèces d’or et d’argent. Puis, par surcroît de précaution, avec cet or et cet argent, il acheta dix-huit diamants merveilleux. Surpris par l’arrivée de la patrouille, il s’enfuit dans le jardin. Où cacher les diamants ? Le hasard fit que ses yeux tombèrent sur le cadran.
Il était deux heures. L’ombre de la flèche suivait alors la cassure du marbre. Il obéit à ce signe de l’ombre, enfonça dans la poussière les dix-huit diamants, et revint très calmement se livrer aux soldats.
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– Mais l’ombre de la flèche se rencontre tous les jours à deux heures avec la cassure du marbre, et non pas seulement le 15 avril.
– Vous oubliez, mon cher ami, qu’il s’agit d’un fou et que, lui, n’a retenu que cette date, le 15 avril.
– Soit, mais vous, du moment que vous aviez déchiffré l’énigme, il vous était facile, depuis un an, de vous introduire dans l’enclos et de dérober les diamants.
– Très facile, et je n’eusse certes pas hésité, si j’avais eu affaire à d’autres gens. Mais vrai, ces malheureux m’ont fait pitié. Et puis, vous connaissez cet idiot de Lupin : l’idée d’apparaître tout d’un coup en génie bienfaisant et d’épater son semblable, lui ferait commettre toutes les bêtises.
– Bah ! m’écriai-je, la bêtise n’est pas si grande. Six beaux diamants ! Voilà un contrat que les héritiers d’Ernemont ont dû remplir avec joie.
Lupin me regarda et, soudain, éclatant de rire :
– Vous ne savez donc pas ? Ah ! celle-là est bien bonne… La joie des héritiers d’Ernemont… Mais, mon cher ami, le lendemain ce brave capitaine Janniot avait autant d’ennemis mortels ! Le lendemain les deux sœurs maigres et le gros monsieur organisaient la résistance. Le contrat ? Aucune valeur, puisque, et c’était facile à le prouver, il n’y avait point de capitaine Janniot. « Le capitaine Janniot ! D’où sort cet aventurier ? Qu’il nous attaque et l’on verra ! »
– Louise d’Ernemont, elle-même ?
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– Non, Louise d’Ernemont protesta contre cette infamie.
Mais que pouvait-elle ? D’ailleurs, devenue riche, elle retrouva son fiancé. Je n’entendis plus parler d’elle.
– Et alors ?
– Et alors, mon cher ami, pris au piège, légalement impuissant, j’ai dû transiger et accepter pour ma part un modeste diamant, le plus petit et le moins beau. Allez donc vous mettre en quatre pour rendre service à votre prochain !
Et Lupin bougonna entre ses dents :
– Ah ! la reconnaissance, quelle fumisterie ! Heureusement que les honnêtes gens ont pour eux leur conscience, et la satisfaction du devoir accompli.
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Le piège infernal
Après la course, un flot de personnes qui s’écoulait vers la sortie de la tribune ayant passé contre lui, Nicolas Dugrival porta vivement la main à la poche intérieure de son veston. Sa femme lui dit :
– Qu’est-ce que tu as ?
– Je suis toujours inquiet…, avec cet argent ! J’ai peur d’un mauvais coup.
Elle murmura :
– Aussi je ne te comprends pas. Est-ce qu’on garde sur soi une pareille somme ! Toute notre fortune… Nous avons eu pourtant assez de mal à la gagner.
– Bah ! dit-il, est-ce qu’on sait qu’elle est là, dans ce portefeuille ?
– Mais si, mais si, bougonna-t-elle. Tiens, le petit domestique que nous avons renvoyé la semaine dernière le savait parfaitement. N’est-ce pas, Gabriel ?
– Oui, ma tante, fit un jeune homme qui se tenait à ses côtés.
Les époux Dugrival et leur neveu Gabriel étaient très connus sur les hippodromes, où les habitués les voyaient presque chaque jour. Dugrival, gros homme au teint rouge, l’aspect d’un
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bon vivant ; sa femme, lourde également, le masque vulgaire, toujours vêtue d’une robe de soie prune dont l’usure était trop visible ; le neveu, tout jeune, mince, la figure pâle, les yeux noirs, les cheveux blonds et un peu bouclés.
En général, le ménage restait assis pendant toute la réunion.
C’était Gabriel qui jouait pour son oncle, surveillant les chevaux au paddock, recueillant des tuyaux de droite et de gauche parmi les groupes des jockeys et des lads, faisant la navette entre les tribunes et le pari mutuel.
La chance, ce jour-là, leur fut favorable, car, trois fois, les voisins de Dugrival virent le jeune homme qui lui rapportait de l’argent.
La cinquième course se terminait. Dugrival alluma un cigare. A ce moment, un monsieur sanglé dans une jaquette marron, et dont le visage se terminait par une barbiche grisonnante, s’approcha de lui et demanda d’un ton de confidence :
– Ce n’est pas à vous, monsieur, qu’on aurait volé ceci ?
Il exhibait en même temps une montre en or, munie de sa chaîne.
Dugrival sursauta.
– Mais oui…, mais oui c’est à moi… Tenez, mes initiales sont gravées N. D Nicolas Dugrival.
Et aussitôt il plaqua la main sur la poche de son veston avec un geste d’effroi. Le portefeuille s’y trouvait encore.
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– Ah ! fit-il bouleversé, j’ai eu de la chance… Mais tout de même, comment a-t-on pu ? Connaît-on le coquin ?
– Oui, nous le tenons, il est au poste. Veuillez avoir l’obligeance de me suivre, nous allons éclaircir cette affaire.
– A qui ai-je l’honneur ?
– M. Delangle, inspecteur de la Sûreté. J’ai déjà prévenu M.
Marquenne, l’officier de paix. Nicolas Dugrival sortit avec l’inspecteur, et tous deux, contournant les tribunes, se dirigèrent vers le commissariat. Ils en étaient à une cinquantaine de pas, quand l’inspecteur fut abordé par quelqu’un qui lui dit en hâte :
– Le type à la montre a bavardé, nous sommes sur la piste de toute une bande. M. Marquenne vous prie d’aller l’attendre au pari mutuel et de surveiller les alentours de la quatrième baraque.
Il y avait foule devant le pari mutuel, et l’inspecteur Delangle maugréa :
– C’est idiot, ce rendez-vous… Et puis qui dois-je surveiller ?
M. Marquenne n’en fait jamais d’autres…
Il écarta des gens qui le pressaient de trop près.
– Fichtre ! Il faut jouer des coudes et tenir son porte-monnaie. C’est comme cela que vous avez été pincé, monsieur Dugrival.
– Je ne m’explique pas…
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– Oh ! si vous saviez comment ces messieurs opèrent… On n’y voit que du feu. L’un vous marche sur le pied, l’autre vous éborgne avec sa canne, et le troisième vous subtilise votre portefeuille. En trois gestes, c’est fini… Moi qui vous parle, j’y ai été pris.
Il s’interrompit, et, d’un air furieux :
– Mais sacré non, nous n’allons pas moisir ici ! Quelle cohue… Ce n’est pas supportable… Ah ! M. Marquenne, là-bas, qui nous fait signe… Un moment, je vous prie…, et surtout ne bougez pas.
A coups d’épaule, il se fraya un passage dans la foule.
Nicolas Dugrival le suivit un instant des yeux. L’ayant perdu de vue, il se tint un peu à l’écart pour n’être point bousculé.
Quelques minutes s’écoulèrent. La sixième course allait commencer, lorsque Dugrival aperçut sa femme et son neveu qui le cherchaient. Il leur expliqua que l’inspecteur Delangle se concertait avec l’officier de paix. Tu as toujours ton argent ? lui demanda sa femme.
– Parbleu répondit-il, je te jure que l’inspecteur et moi, nous ne nous laissions pas serrer de trop près.
Il tâta son veston, étouffa un cri, enfonça la main dans sa poche, et se mit à bredouiller des syllabes confuses, tandis que Mme Dugrival, épouvantée, bégayait :
– Quoi ! qu’est-ce qu’il y a ?
– Volé, gémit-il, le portefeuille…, les cinquante billets…
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– Pas vrai ! s’exclama-t-elle, pas vrai !
– Si, l’inspecteur, un escroc c’est lui…
Elle poussa de véritables hurlements.
– Au voleur ! on a volé mon mari ! Cinquante mille francs, nous sommes perdus… Au voleur !
Très vite, ils furent entourés d’agents et conduits au commissariat. Dugrival se laissait faire, absolument ahuri. Sa femme continuait à vociférer, accumulant des explications, poursuivant d’invectives le faux inspecteur.
– Qu’on le cherche ! Qu’on le trouve ! Une jaquette marron la barbe en pointe… Ah ! le misérable, ce qu’il nous a roulés…
Cinquante mille francs… Mais…, mais… Qu’est-ce que tu fais, Dugrival ?
D’un bond elle se jeta sur son mari. Trop tard… Il avait appliqué contre sa tempe le canon d’un revolver. Une détonation retentit. Dugrival tomba. Il était mort.
On n’a pas oublié le bruit que firent les journaux à propos de cette affaire, et comment ils saisirent l’occasion pour accuser une fois de plus la police d’incurie et de maladresse. Était-il admissible qu’un pickpocket pût ainsi, en plein jour et dans un endroit public, jouer le rôle d’inspecteur et dévaliser impunément un honnête homme ?
La femme de Nicolas Dugrival entretenait les polémiques par ses lamentations et les interviews qu’elle accordait. Un reporter avait réussi à la photographier devant le cadavre de son mari, tandis qu’elle étendait la main et qu’elle jurait de venger le
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mort. Debout, près d’elle, son neveu Gabriel montrait un visage haineux. Lui aussi, en quelques mots prononcés à voix basse et d’un ton de décision farouche, avait fait le serment de poursuivre et d’atteindre le meurtrier.
On dépeignait le modeste intérieur qu’ils occupaient aux Batignolles, et, comme ils étaient dénués de toutes ressources, un journal de sport ouvrit une souscription en leur faveur.
Quant au mystérieux Delangie, il demeurait introuvable.
Deux individus furent arrêtés, que l’on dut relâcher aussitôt. On se lança sur plusieurs pistes, immédiatement abandonnées ; on mit en avant plusieurs noms, et, finalement, on accusa Arsène Lupin, qui provoqua la fameuse dépêche du célèbre cambrioleur, dépêche envoyée de New York six jours après l’incident.
« Proteste avec indignation contre calomnie inventée par une police aux abois. Envoie mes condoléances aux malheureuses victimes, et donne à mon banquier ordres nécessaires pour que cinquante mille francs leur soient remis.
– Lupin. »
De fait, le lendemain même du jour où ce télégramme était publié, un inconnu sonnait à la porte de Mme Dugrival et déposait une enveloppe entre ses mains. L’enveloppe contenait cinquante billets de mille francs.
Ce coup de théâtre n’était point fait pour apaiser les commentaires. Mais un autre événement se produisit, qui suscita de nouveau une émotion considérable. Deux jours plus tard, les personnes qui habitaient la même maison que Mme Dugrival et que Gabriel, furent réveillées vers quatre heures du matin par des cris affreux. On se précipita. Le concierge réussit à ouvrir la porte. A la lueur d’une bougie dont un voisin s’était
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muni, il trouva, dans sa chambre, Gabriel, étendu, des liens aux poignets et aux chevilles, un bâillon sur la bouche, et, dans la chambre voisine, Mme Dugrival qui perdait tout son sang par une large blessure à la poitrine.
Elle murmura :
– L’argent on m’a volé…, tous les billets…
Et elle s’évanouit.
Que s’était-il passé ?
Gabriel raconta – et dès qu’elle fut capable de parler, Mme Dugrival compléta le récit de son neveu – qu’il avait été réveillé par l’agression de deux hommes, dont l’un le bâillonnait, tandis que l’autre l’enveloppait de liens. Dans l’obscurité, il n’avait pu voir ces hommes, mais il avait entendu le bruit de la lutte que sa tante soutenait contre eux. Lutte effroyable, déclara Mme Dugrival. Connaissant évidemment les lieux, guidés par on ne sait quelle intuition, les bandits s’étaient dirigés aussitôt vers le petit meuble qui renfermait l’argent, et, malgré la résistance qu’elle avait opposée, malgré ses cris, faisaient main basse sur la liasse de billets. En partant, l’un d’eux, qu’elle mordait au bras, l’avait frappée d’un coup de couteau, puis ils s’étaient enfuis.
– Par où ? lui demanda-t-on.
– Par la porte de ma chambre, et ensuite, je suppose, par celle du vestibule.
– Impossible ! Le concierge les aurait surpris.
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Car tout le mystère résidait en ceci : comment les bandits avaient-ils pénétré dans la maison, et comment avaient-ils pu en sortir ? Aucune issue ne s’offrait à eux. Était-ce un des locataires ? Une enquête minutieuse prouva l’absurdité d’une telle supposition.
Alors ?
L’inspecteur principal Ganimard, qui fut chargé plus spécialement de cette affaire, avoua qu’il n’en connaissait pas de plus déconcertante.
C’est fort comme du Lupin, disait-il, et cependant ce n’est pas du Lupin… Non, il y a autre chose là-dessous, quelque chose d’équivoque, de louche… D’ailleurs, si c’était du Lupin, pourquoi aurait-il repris les cinquante mille francs qu’il avait envoyés ? Autre question qui m’embarrasse : quel rapport y a-t-il entre ce second vol et le premier, celui du champ de courses ?
Tout cela est incompréhensible, et j’ai l’impression, ce qui m’arrive rarement, qu’il est inutile de chercher. Pour ma part, j’y renonce.
Le juge d’instruction s’acharna. Les reporters unirent leurs efforts à ceux de la justice. Un célèbre détective anglais passa le détroit. Un riche Américain, auquel les histoires policières tournaient la tête, offrit une prime importante à quiconque apporterait un premier élément de vérité. Six semaines après, on n’en savait pas davantage. Le public se rangeait à l’opinion de Ganimard, et le juge d’instruction lui-même était las de se débattre dans les ténèbres que le temps ne pouvait qu’épaissir.
Et la vie continua chez la veuve Dugrival. Soignée par son neveu, elle ne tarda pas à se remettre de sa blessure. Le matin, Gabriel l’installait dans un fauteuil de la salle à manger, près de la fenêtre, faisait le ménage, et se rendait ensuite aux
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provisions. Il préparait le déjeuner sans même accepter l’aide de la concierge.
Excédés par les enquêtes de la police et surtout par les demandes d’interviews, la tante et le neveu ne recevaient personne. La concierge elle-même, dont les bavardages inquiétaient et fatiguaient Mme Dugrival, ne fut plus admise.
Elle se rejetait sur Gabriel, l’apostrophant chaque fois qu’il passait devant la loge.
– Faites attention, monsieur Gabriel, on vous espionne tous les deux. Il y a des gens qui vous guettent. Tenez, encore hier soir, mon mari a surpris un type qui lorgnait vos fenêtres.
– Bah ! répondit Gabriel, c’est la police qui nous garde. Tant mieux !
Or, un après-midi, vers quatre heures, il y eut, au bout de la rue, une violente altercation entre deux marchands des quatre-saisons. La concierge aussitôt s’éloigna de sa loge pour écouter les invectives que se lançaient les adversaires. Elle n’avait pas le dos tourné, qu’un homme jeune, de taille moyenne, habillé de vêtements gris d’une coupe irréprochable, se glissa dans la maison et monta vivement l’escalier.
Au troisième étage, il sonna.
Son appel demeurant sans réponse, il sonna de nouveau.
A la troisième fois, la porte s’ouvrit.
– Mme Dugrival ? demanda-t-il en retirant son chapeau.
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– Mme Dugrival est encore souffrante, et ne peut recevoir personne, riposta Gabriel qui se tenait dans l’antichambre.
– Il est de toute nécessité que je lui parle.
– Je suis son neveu, je pourrais peut-être lui communiquer…
– Soit, dit l’individu. Veuillez dire à Mme Dugrival que, le hasard m’ayant fourni des renseignements précieux sur le vol dont elle a été victime, je désire examiner l’appartement, et me rendre compte par moi-même de certains détails. Je suis très accoutumé à ces sortes d’enquêtes, et mon intervention lui sera sûrement profitable.
Gabriel l’examina un moment, réfléchit et prononça :
– En ce cas, je suppose que ma tante consentira… Prenez la peine d’entrer.
Après avoir ouvert la porte de la salle à manger, il s’effaça, livrant passage à l’inconnu. Celui-ci marcha jusqu’au seuil, mais, à l’instant même où il le franchissait, Gabriel leva le bras et, d’un geste brusque, le frappa d’un coup de poignard au-dessus de l’épaule droite.
Un éclat de rire jaillit dans la salle.
– Touché ! cria Mme Dugrival en s’élançant de son fauteuil.
Bravo, Gabriel. Mais dis donc, tu ne l’as pas tué, le bandit ?
– Je ne crois pas, ma tante. La lame est fine et j’ai retenu mon coup.
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L’homme chancelait, les mains en avant, le visage d’une pâleur mortelle.
– Imbécile ! ricana la veuve. Tu es tombé dans le piège… Pas malheureux ! il y a assez longtemps qu’on t’attendait ici. Allons, mon bonhomme, dégringole. Ça t’embête, hein ? Faut bien cependant. Parfait un genou à terre d’abord, devant la patronne et puis l’autre genou… Ce qu’on est bien éduqué ! Patatras !
voilà qu’on s’écroule… Ah ! Jésus-Dieu, si mon pauvre Dugrival pouvait le voir ainsi ! Et maintenant, Gabriel, à la besogne !
Elle gagna sa chambre et ouvrit le battant d’une armoire à glace où des robes étaient pendues. Les ayant écartées, elle poussa un autre battant qui formait le fond de l’armoire et qui dégagea l’entrée d’une pièce située dans la maison voisine.
– Aide-moi à le porter, Gabriel. Et tu le soigneras de ton mieux, hein ? Pour l’instant, il vaut son pesant d’or, l’artiste.
Un matin, le blessé reprit un peu conscience. Il souleva les paupières et regarda autour de lui.
Il était couché dans une pièce plus grande que celle où il avait été frappé, une pièce garnie de quelques meubles, et munie de rideaux épais qui voilaient les fenêtres du haut en bas.
Cependant il y avait assez de lumière qu’il pût voir près de lui, assis sur une chaise et l’observant, le jeune Gabriel Dugrival.
– Ah
! c’est toi, le gosse, murmura-t-il, tous mes compliments, mon petit. Tu as le poignard sûr et délicat.
Et il se rendormit.
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Ce jour-là et les jours qui suivirent, il se réveilla plusieurs fois, et chaque fois, il apercevait la figure pâle de l’adolescent, ses lèvres minces, ses yeux noirs d’une expression si dure.
– Tu me fais peur, disait-il. Si tu as juré de m’exécuter, ne te gêne pas. Mais rigole ! L’idée de la mort m’a toujours semblé la chose du monde la plus cocasse. Tandis qu’avec toi, mon vieux, ça devient macabre. Bonsoir, j’aime mieux faire dodo !
Pourtant Gabriel, obéissant aux ordres de Mme Dugrival, lui prodiguait des soins attentifs. Le malade n’avait presque plus de fièvre et commençait à s’alimenter de lait et de bouillon. Il reprenait quelque force et plaisantait.
– A quand la première sortie du convalescent ? La petite voiture est prête ? Mais rigole donc, animal ! Tu as l’air d’un saule pleureur qui va commettre un crime. Allons, une risette à papa.
Un jour, en s’éveillant, il eut une impression de gêne fort désagréable. Après quelques efforts, il s’aperçut que pendant son sommeil, on lui avait attaché les jambes, le buste et les bras au fer du lit, et cela par de fines cordelettes d’acier qui lui entraient dans la chair au moindre mouvement.
– Ah ! dit-il à son gardien, cette fois, c’est le grand jeu. Le poulet va être saigné. Est-ce toi qui m’opères, l’ange Gabriel ?
En ce cas, mon vieux, que ton rasoir soit bien propre ! Service antiseptique, s’il vous plaît.
Mais il fut interrompu par le bruit d’une serrure qui grince.
La porte en face de lui s’ouvrit, et Mme Dugrival apparut.
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Lentement elle s’approcha, prit une chaise, et sortit de sa poche un revolver qu’elle arma et qu’elle déposa sur la table de nuit.
– Brrr, murmura le captif, on se croirait à l’Ambigu Quatrième acte le jugement du traître. Et c’est le beau sexe qui exécute la main des grâces… Quel honneur ! Madame Dugrival, je compte sur vous pour ne pas me défigurer.
– Tais-toi, Lupin.
– Ah ! vous savez ?… Bigre, on a du flair.
– Tais-toi, Lupin.
Il y avait, dans le son de sa voix, quelque chose de solennel qui impressionna le captif et le contraignit au silence.
Il observa l’un après l’autre ses deux geôliers. Les traits bouffis, le teint rouge de Mme Dugrival contrastaient avec le visage délicat de son neveu, mais tous deux avaient le même air de résolution implacable.
La veuve se pencha et lui dit :
– Es-tu prêt à répondre à mes questions ?
– Pourquoi pas ?
– Alors écoute-moi bien.
– Je suis tout oreilles.
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– Comment as-tu su que Dugrival portait tout son argent dans sa poche ?
– Un bavardage de domestique…
– Un petit domestique qui a servi chez moi, n’est-ce pas ?
– Oui.
– Et c’est toi qui a d’abord volé la montre de Dugrival, pour la lui rendre ensuite et lui inspirer confiance ?
– Oui.
Elle réprima un mouvement de rage.
–Imbécile ! Mais oui, imbécile ! Comment, tu dépouilles mon homme, tu l’accules à se tuer, et au lieu de ficher le camp à l’autre bout du monde et de te cacher, tu continues à faire le Lupin en plein Paris ! Tu ne te rappelais donc plus que j’avais juré, sur la tête même du mort, de retrouver l’assassin ?
– C’est cela qui m’épate, dit Lupin. Pourquoi m’avoir soupçonné ?
– Pourquoi ? mais c’est toi-même qui t’es vendu.
– Moi ?
– Évidemment… Les cinquante mille francs…
– Eh bien, quoi un cadeau…
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– Oui, un cadeau, que tu donnes l’ordre, par télégramme, de m’envoyer pour faire croire que tu étais en Amérique le jour des courses. Un cadeau ! la bonne blague ! c’est-à-dire, n’est-ce pas, que ça te tracassait, l’idée de ce pauvre type que tu avais assassiné. Alors tu as restitué l’argent à la veuve, ouvertement, bien entendu, parce qu’il y a la galerie et qu’il faut toujours que tu fasses du battage, comme un cabotin que tu es. A merveille !
Seulement, mon bonhomme, dans ce cas, il ne fallait pas qu’on me remette les billets mêmes volés à Dugrival ! Oui, triple idiot, ceux-là mêmes et pas d’autres ! Nous avions les numéros, Dugrival et moi. Et tu es assez stupide pour m’adresser le paquet ! Comprends-tu ta bêtise, maintenant ?
Lupin se mit à rire.
– La gaffe est gentille. Je n’en suis pas responsable. J’avais donné d’autres ordres… Mais, tout de même, je ne peux m’en prendre qu’à moi.
– Hein, tu l’avoues. C’était signer ton vol, et c’était signer ta perte aussi. Il n’y avait plus qu’à te trouver. A te trouver ? Non, mieux que cela. On ne trouve pas Lupin, on le fait venir ! Ça, c’est une idée de maître. Elle est de mon gosse de neveu, qui t’exècre autant que moi, si possible, et qui te connaît à fond par tous les livres qui ont été écrits sur toi. Il connaît ta curiosité, ton besoin d’intrigue, ta manie de chercher dans les ténèbres, et de débrouiller ce que les autres n’ont pas réussi à débrouiller. Il connaît aussi cette espèce de fausse bonté qui est la tienne, la sensiblerie bébête qui te fait verser des larmes de crocodile sur tes victimes. Et il a organisé la comédie il a inventé l’histoire des deux cambrioleurs ! le second vol des cinquante mille francs !
Ah ! je te jure Dieu que le coup de couteau que je me suis fichu de mes propres mains ne m’a pas fait mal ! Et je te jure Dieu que nous avons passé de jolis moments à t’attendre, le petit et moi, à lorgner tes complices qui rôdaient sous nos fenêtres et qui étudiaient la place. Et pas d’erreur, tu devais venir ! Puisque tu
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avais rendu les cinquante mille francs à la veuve Dugrival, il n’était pas possible que tu admettes que la veuve Dugrival soit dépouillée de ses cinquante mille francs. Tu devais venir, par gloriole, par vanité ! Et tu es venu !
La veuve eut un rire strident.
– Hein est-ce bien joué, cela ? Le Lupin des Lupin ! le maître des maîtres ! l’inaccessible et l’invisible ! Le voilà pris au piège par une femme et par un gamin ! Le voilà en chair et en os… Le voilà pieds et poings liés, pas plus dangereux qu’une mauviette. Le voilà ! Le voilà ! » Elle tremblait de joie, et elle se mit à marcher à travers la chambre avec des allures de bête fauve qui ne lâche pas de l’œil sa victime. Et jamais Lupin n’avait senti dans un être plus de haine et de sauvagerie.
– Assez bavardé, dit-elle.
Se contenant soudain, elle retourna près de lui, et, sur un ton tout différent, la voix sourde, elle scanda :
– Depuis douze jours, Lupin, et grâce aux papiers qui se trouvaient dans ta poche, j’ai mis le temps à profit. Je connais toutes tes affaires, toutes tes combinaisons, tous tes faux noms, toute l’organisation de ta bande, tous les logements que tu possèdes dans Paris et ailleurs. J’ai même visité l’un d’eux, le plus secret, celui où tu caches tes papiers, tes registres et l’histoire détaillée de tes opérations financières. Le résultat de mes recherches ? Pas mauvais. Voici quatre chèques détachés de quatre carnets, et qui correspondent à quatre comptes que tu as dans des banques sous quatre noms différents. Sur chacun d’eux j’ai inscrit la somme de dix mille francs. Davantage eût été périlleux. Maintenant, signe.
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– Bigre ! dit Lupin avec ironie, c’est tout bonnement du chantage, honnête madame Dugrival.
– Cela te suffoque, hein ?
– Cela me suffoque.
– Et tu trouves l’adversaire à ta hauteur ?
– L’adversaire me dépasse. Alors le piège, qualifions-le d’infernal, le piège infernal où je suis tombé ne fut pas tendu seulement par une veuve altérée de vengeance, mais aussi par une excellente industrielle désireuse d’augmenter ses capitaux ?
– Justement.
– Mes félicitations. Et j’y pense, est-ce que, par hasard, M.
Dugrival ?
– Tu l’as dit, Lupin. Après tout, pourquoi te le cacher ? Ça soulagera ta conscience. Oui, Lupin, Dugrival travaillait dans la même partie que toi. Oh ! pas en grand… Nous étions des modestes…, une pièce d’or de-ci, de-là…, un porte-monnaie que Gabriel, dressé par nous, chipait aux courses de droite et de gauche… Et, de la sorte, on avait fait sa petite fortune…, de quoi planter des choux.
– J’aime mieux cela, dit Lupin.
– Tant mieux ! Si je t’en parle, moi, c’est pour que tu saches bien que je ne suis pas une débutante, et que tu n’as rien à espérer. Un secours ? non. L’appartement où nous sommes communique avec ma chambre. Il a une sortie particulière, et personne ne s’en doute. C’était l’appartement spécial de
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Dugrival. Il y recevait ses amis. Il y avait ses instruments de travail, ses déguisements son téléphone, même, comme tu peux voir. Donc, rien à espérer. Tes complices ont renoncé à te chercher par là. Je les ai lancés sur une autre piste. Tu es bien fichu. Commences-tu à comprendre la situation ?
– Oui.
– Alors, signe.
– Et, quand j’aurai signé, je serai libre ?
– Il faut que je touche d’abord.
– Et après ?
– Après, sur mon âme, sur mon salut éternel, tu seras libre.
– Je manque de confiance.
– As-tu le choix ?
– C’est vrai. Donne.
Elle détacha la main droite de Lupin et lui présenta une plume en disant :
– N’oublie pas que les quatre chèques portent quatre noms différents et que, chaque fois, l’écriture change.
– Ne crains rien.
Il signa.
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– Gabriel, ajouta la veuve, il est dix heures. Si, à midi, je ne suis pas là, c’est que ce misérable m’aura joué un tour de sa façon. Alors casse-lui la tête. Je te laisse le revolver avec lequel ton oncle s’est tué. Sur six balles, il en reste cinq. Ça suffit.
Elle partit en chantonnant.
Il y eut un assez long silence, et Lupin marmotta :
– Je ne donnerais pas deux sous de ma peau.
Il ferma les yeux un instant, puis brusquement dit à Gabriel :
– Combien ?
Et comme l’autre ne semblait pas entendre, il s’irrita.
– Eh ! oui, combien ? Réponds, quoi ! Nous avons le même métier, tous deux. Je vole, tu voles, nous volons. Alors on est faits pour s’accorder. Hein ? ça va ? nous décampons ? Je t’offre une place dans ma bande, une place de luxe. Combien veux-tu pour toi ? Dix mille ? vingt mille ? Fixe ton prix, et n’y regarde pas. Le coffre est plein.
Il eut un frisson de colère en voyant le visage impassible de son gardien.
– Ah ! il ne répondra même pas ! Voyons, quoi, tu l’aimais tant que ça, le Dugrival ? Écoute, si tu veux me délivrer… Allons, réponds !
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Mais il s’interrompit. Les yeux du jeune homme avaient cette expression cruelle qu’il connaissait si bien. Pouvait-il espérer le fléchir ?
– Crénom de crénom, grinça-t-il, je ne vais pourtant pas crever ici, comme un chien… Ah ! si je pouvais…
Se raidissant, il fit, pour rompre ses liens, un effort qui lui arracha un cri de douleur et il retomba sur son lit, exténué.
– Allons, murmura-t-il au bout d’un instant, la veuve l’a dit, je suis fichu. Rien à faire. De Profundis, Lupin…
Un quart d’heure s’écoula, une demi-heure…
Gabriel, s’étant approché de Lupin, vit qu’il tenait les yeux fermés et que sa respiration était égale comme celle d’un homme qui dort. Mais Lupin lui dit :
– Crois pas que je dorme, le gosse. Non, on ne dort pas à cette minute-là. Seulement je me fais une raison… Faut bien, n’est-ce pas ? Et puis, je pense à ce qui va suivre… Parfaitement, j’ai ma petite théorie là-dessus. Tel que tu me vois, je suis partisan de la métempsycose et de la migration des âmes. Mais ce serait un peu long à t’expliquer… Dis donc, petit avant de se séparer, si on se donnait la main ? Non ? Alors, adieu Bonne santé et longue vie, Gabriel…
Il baissa les paupières, se tut, et ne bougea plus jusqu’à l’arrivée de Mme Dugrival.
La veuve entra vivement, un peu avant midi. Elle semblait très surexcitée.
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– J’ai l’argent, dit-elle à son neveu. File. Je te rejoins dans l’auto qui est en bas.
– Mais…
– Pas besoin de toi pour en finir avec lui. Je m’en charge à moi toute seule. Pourtant, si le cœur t’en dit, de voir la grimace d’un coquin… Passe-moi l’instrument.
Gabriel lui donna le revolver, et la veuve reprit :
– Tu as bien brûlé nos papiers ?
– Oui.
– Allons-y. Et sitôt son compte réglé, au galop. Les coups de feu peuvent attirer les voisins. Il faut qu’on trouve les deux appartements vides.
Elle s’avança vers le lit.
– Tu es prêt, Lupin ?
– C’est-à-dire que je brûle d’impatience.
– Tu n’as pas de recommandation à me faire ?
– Aucune…
– Alors…
– Un mot cependant.
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– Parle.
– Si je rencontre Dugrival dans l’autre monde, qu’est-ce qu’il faut que je lui dise de ta part ?
Elle haussa les épaules et appliqua le canon du revolver sur la tempe de Lupin.
– Parfait, dit-il, et surtout ne tremblez pas, ma bonne dame… Je vous jure que cela ne vous fera aucun mal. Vous y êtes ? Au commandement, n’est-ce pas ? une deux trois.
La veuve appuya sur la détente. Une détonation retentit.
– C’est ça, la mort ? dit Lupin. Bizarre ! j’aurais cru que c’était plus différent de la vie.
Il y eut une seconde détonation. Gabriel arracha l’arme des mains de sa tante et l’examina.
– Ah ! fit-il, on a enlevé les balles… Il ne reste plus que les capsules…
Sa tante et lui demeurèrent un moment immobiles, confondus.
– Est-ce possible ? balbutia-t-elle… Qui aurait pu ? Un inspecteur ? Le juge d’instruction ?
Elle s’arrêta, et, d’une voix étranglée :
– Écoute du bruit…
– 113 –
Ils écoutèrent, et la veuve alla jusqu’au vestibule. Elle revint, furieuse, exaspérée par l’échec et par la crainte qu’elle avait eue.
– Personne… Les voisins doivent être sortis nous avons le temps… Ah ! Lupin, tu riais déjà… Le couteau, Gabriel.
– Il est dans ma chambre.
– Va le chercher.
Gabriel s’éloigna en hâte. La veuve trépignait de rage.
– Je l’ai juré ! Tu y passeras, mon bonhomme ! Je l’ai juré à Dugrival, et chaque matin et chaque soir je refais le serment… je le refais à genoux, oui, à genoux devant Dieu qui m’écoute !
C’est mon droit de venger le mort ! Ah ! dis donc, Lupin, il me semble que tu as peur. Il a peur ! il a peur ! Je vois ça dans ses yeux ! Gabriel, arrive, mon petit… Regarde ses yeux ! Regarde ses lèvres… Il tremble… Donne le couteau, que je le lui plante dans le cœur, tandis qu’il a le frisson… Ah ! froussard ! Vite, vite, Gabriel, donne le couteau.
– Impossible de le trouver, déclara le jeune homme, qui revenait en courant, tout effaré, il a disparu de ma chambre ! Je n’y comprends rien !
– Tant mieux ! cria la veuve Dugrival à moitié folle, tant mieux ! je ferai la besogne moi-même.
Elle saisit Lupin à la gorge et l’étreignit de ses dix doigts crispés, à pleines mains, à pleines griffes, et elle se mit à serrer désespérément. Lupin eut un râle et s’abandonna. Il était perdu.
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Brusquement, un fracas du côté de la fenêtre. Une des vitres avait sauté en éclats.
– Quoi ? qu’y a-t-il ? bégaya la veuve en se relevant, bouleversée.
Gabriel, plus pâle encore qu’à l’ordinaire, murmura :
– Je ne sais pas je ne sais pas !
– Comment a-t-on pu ? répéta la veuve.
Elle n’osait bouger, dans l’attente de ce qui allait se produire. Et quelque chose surtout l’épouvantait, c’est que par terre, autour d’eux, il n’y avait aucun projectile, et que la vitre pourtant, cela était visible, avait cédé au choc d’un objet lourd et assez gros, d’une pierre, sans doute.
Après un instant, elle chercha sous le lit, sous la commode.
– Rien, dit-elle.
– Non, fit son neveu qui cherchait également.
Et elle reprit en s’asseyant à son tour :
– J’ai peur… les bras me manquent… achève-le…
– J’ai peur moi aussi.
– Pourtant…, pourtant, bredouilla-t-elle, il faut bien…, j’ai juré…
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Dans un effort suprême, elle retourna près de Lupin et lui entoura le cou de ses doigts raidis. Mais Lupin, qui scrutait son visage blême, avait la sensation très nette qu’elle n’aurait pas la force de le tuer. Pour elle, il devenait sacré, intangible. Une puissance mystérieuse le protégeait contre toutes les attaques, une puissance qui l’avait déjà sauvé trois fois par des moyens inexplicables, et qui trouverait d’autres moyens pour écarter de lui les embûches de la mort.
Elle lui dit à voix basse :
– Ce que tu dois te ficher de moi !
– Ma foi, pas du tout. A ta place j’aurais une venette !
– Fripouille, va ! Tu t’imagines qu’on te secourt que tes amis sont là, hein ? Impossible, mon bonhomme.
– Je le sais. Ce n’est pas eux qui me défendent… Personne même ne me défend…
– Alors ?
– Alors, tout de même, il y a quelque chose d’étrange là-dessous, de fantastique, de miraculeux, qui te donne la chair de poule, ma bonne femme.
– Misérable ! Tu ne riras plus bientôt.
– Ça m’étonnerait.
– Patiente.
Elle réfléchit encore et dit à son neveu :
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– Qu’est-ce que tu ferais ?
– Rattache-lui le bras, et allons-nous-en, répondit-il.
Conseil atroce ! C’était condamner Lupin à la mort la plus affreuse, la mort par la faim.
– Non, dit la veuve, il trouverait peut-être encore une planche de salut. J’ai mieux que cela.
Elle décrocha le récepteur du téléphone. Ayant obtenu la communication, elle demanda :
– Le numéro 822.48, s’il vous plaît ?
Et, après un instant :
– Allô…, le service de la Sûreté ? M. l’inspecteur principal Ganimard est-il ici ? Pas avant vingt minutes ? Dommage !
Enfin ! quand il sera là, vous lui direz ceci de la part de Mme Dugrival… Oui, Mme Nicolas Dugrival… Vous lui direz qu’il vienne chez moi. Il ouvrira la porte de mon armoire à glace, et, cette porte ouverte, il constatera que l’armoire cache une issue qui fait communiquer ma chambre avec deux pièces. Dans l’une d’elles, il y a un homme solidement ligoté. C’est le voleur, l’assassin de Dugrival. Vous ne me croyez pas ? Avertissez M.
Ganimard. Il me croira, lui. Ah ! j’oubliais le nom de l’individu Arsène Lupin…
Et, sans un mot de plus, elle raccrocha le récepteur.
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– Voilà qui est fait, Lupin. Au fond, j’aime autant cette vengeance. Ce que je vais me tordre en suivant les débats de l’affaire Lupin ! Tu viens, Gabriel ?
– Oui, ma tante.
– Adieu, Lupin, on ne se reverra sans doute pas, car nous passons à l’étranger. Mais je te promets de t’envoyer des bonbons quand tu seras au bagne.
– Des chocolats, la mère ! Nous les mangerons ensemble.
– Adieu !
– Au revoir !
La veuve sortit avec son neveu, laissant Lupin enchaîné sur le lit.
Tout de suite il remua son bras libre et tâcha de se dégager.
Mais à la première tentative, il comprit qu’il n’aurait jamais la force de rompre les cordons d’acier qui le liaient. Épuisé par la fièvre et par l’angoisse, que pouvait-il faire durant les vingt ou trente minutes peut-être qui lui restaient avant l’arrivée de Ganimard ?
Il ne comptait pas davantage sur ses amis. Si, trois fois, il avait été sauvé de la mort, cela provenait évidemment de hasards prodigieux, mais non point d’une intervention de ses amis. Sans quoi, ils ne se fussent pas contentés de ces coups de théâtre invraisemblables. Ils l’eussent bel et bien délivré.
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Non, il fallait renoncer à toute espérance. Ganimard venait, Ganimard le trouverait là. C’était inévitable. C’était un fait accompli.
Et la perspective de l’événement l’irritait d’une façon singulière. Il entendait déjà les sarcasmes de son vieil ennemi. Il devinait l’éclat de rire qui, le lendemain, accueillerait l’incroyable nouvelle. Qu’il fût arrêté en pleine action, sur le champ de bataille, pour ainsi dire, et par une escouade imposante d’adversaires, soit ! Mais arrêté, cueilli plutôt, ramassé dans de telles conditions, c’était vraiment trop stupide.
Et Lupin, qui tant de fois avait bafoué les autres, sentait tout ce qu’il y avait de ridicule pour lui dans le dénouement de l’affaire Dugrival, tout ce qu’il y avait de grotesque à s’être laissé prendre au piège infernal de la veuve, et, en fin de compte, à être
« servi » à la police comme un plat de gibier, cuit à point et savamment assaisonné.
– Sacré veuve ! bougonna-t-il. Elle aurait mieux fait de m’égorger tout simplement.
Il prêta l’oreille. Quelqu’un marchait dans la pièce voisine.
Ganimard ? Non. Quelle que fût sa hâte, l’inspecteur ne pouvait encore être là. Et puis Ganimard n’eût pas agi de cette manière, n’eût pas ouvert la porte aussi doucement que l’ouvrait cette autre personne. Lupin se rappela les trois interventions miraculeuses auxquelles il devait la vie. Était-il possible que ce fût réellement quelqu’un qui l’eût protégé contre la veuve, et que ce quelqu’un entreprît maintenant de le secourir ? Mais qui, en ce cas ?
Sans que Lupin réussît à le voir, l’inconnu se baissa derrière le lit. Lupin devina le bruit des tenailles qui s’attaquaient aux cordelettes d’acier et qui le délivraient peu à peu. Son buste d’abord fut dégagé, puis les bras, puis les jambes.
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Et une voix lui dit :
– Il faut vous habiller.
Très faible, il se souleva à demi, au moment où l’inconnu se redressait.
– Qui êtes-vous ? murmura-t-il. Qui êtes-vous ?
Et une grande surprise l’envahit.
A côté de lui, il y avait une femme vêtue d’une robe noire et coiffée d’une dentelle qui recouvrait une partie de son visage. Et cette femme, autant qu’il pouvait en juger, était jeune, et de taille élégante et mince.
– Qui êtes-vous ? répéta-t-il.
– Il faut venir, dit la femme, le temps presse.
– Est-ce que je peux ! dit Lupin en faisant une tentative désespérée… Je n’ai pas la force.
– Buvez cela.
Elle versa du lait dans une tasse, et, comme elle la lui tendait, sa dentelle s’écarta, laissant la figure à découvert.
– Toi ! C’est toi ! balbutia-t-il. C’est vous qui êtes ici ? c’est vous qui étiez ?
Il regardait stupéfié cette femme dont les traits offraient avec ceux de Gabriel une si frappante analogie, dont le visage,
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délicat et régulier, avait la même pâleur, dont la bouche avait la même expression dure et antipathique. Une sœur n’eût pas présenté avec un frère une telle ressemblance. A n’en pas douter, c’était le même être. Et, sans croire un instant que Gabriel se cachât sous des vêtements de femme, Lupin au contraire eut l’impression profonde qu’une femme était auprès de lui, et que l’adolescent qui l’avait poursuivi de sa haine et qui l’avait frappé d’un coup de poignard était bien vraiment une femme. Pour l’exercice plus commode de leur métier, les époux Dugrival l’avaient accoutumée à ce déguisement de garçon.
– Vous vous, répétait-il. Qui se serait douté ?
Elle vida dans la tasse le contenu d’une petite fiole.
– Buvez ce cordial, dit-elle.
Il hésita, pensant à du poison.
Elle reprit :
– C’est moi qui vous ai sauvé.
– En effet, en effet, dit-il… C’est vous qui avez désarmé le revolver ?
– Oui.
– Et c’est vous qui avez dissimulé le couteau ?
– Le voici, dans ma poche.
– Et c’est vous qui avez brisé la vitre au moment où votre tante m’étranglait ?
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– C’est moi, avec le presse-papier qui était sur cette table et que j’ai jeté dans la rue.
– Mais pourquoi ? pourquoi ? demanda-t-il, absolument interdit.
– Buvez.
– Vous ne vouliez donc pas que je meure ? Mais alors pourquoi m’avez-vous frappé, au début ?
– Buvez.
Il vida la tasse d’un trait, sans trop savoir la raison de sa confiance subite.
– Habillez-vous…, rapidement, ordonna-t-elle, en se retirant du côté de la fenêtre.
Il obéit, et elle revint près de lui, car il était retombé sur une chaise, exténué.
– Il faut partir, il le faut, nous n’avons que le temps…
Rassemblez toutes vos forces.
Elle se courba un peu pour qu’il s’appuyât à son épaule, et elle le mena vers la porte et vers l’escalier.
Et Lupin marchait, marchait, comme on marche dans un rêve, dans un de ces rêves bizarres où il se passe les choses du monde les plus incohérentes, et qui était la suite heureuse du cauchemar épouvantable qu’il vivait depuis deux semaines.
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Une idée cependant l’effleura. Il se mit à rire.
– Pauvre Ganimard… Vraiment il n’a pas de veine. Je donnerais bien deux sous pour assister à mon arrestation.
Après avoir descendu l’escalier, grâce à sa compagne qui le soutenait avec une énergie incroyable, il se trouva dans la rue, en face d’une automobile où elle le fit monter.
– Allez, dit-elle au chauffeur.
Lupin, que le grand air et le mouvement étourdissaient, se rendit à peine compte du trajet et des incidents qui le marquaient. Il reprit toute sa connaissance chez lui, dans un des domiciles qu’il occupait, et gardé par un de ses domestiques auquel la jeune femme donnait des instructions.
– Va-t’en, dit-elle au domestique.
Et, comme elle s’éloignait également, il la retint par un pli de sa robe.
– Non… non…, il faut m’expliquer d’abord… Pourquoi m’avez-vous sauvé ? C’est à l’insu de votre tante que vous êtes revenue ? Mais pourquoi m’avez-vous sauvé ? Par pitié ?
Elle se taisait, et, le buste droit, la tête un peu renversée, elle conservait son air énigmatique et dur. Pourtant il crut voir que le dessin de sa bouche offrait moins de cruauté que d’amertume.
Ses yeux, ses beaux yeux noirs, révélaient de la mélancolie. Et Lupin, sans comprendre encore, avait l’intuition confuse de ce qui se passait en elle. Il lui saisit la main. Elle le repoussa, en un sursaut de révolte où il sentait de la haine, presque de la répulsion. Et comme il insistait, elle s’écria :
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– Mais laissez-moi ! laissez-moi vous ne savez donc pas que je vous exècre ?
Ils se regardèrent un moment, Lupin déconcerté, elle frémissante et pleine de trouble, son pâle visage tout coloré d’une rougeur insolite. Il lui dit doucement.
– Si vous m’exécrez, il fallait me laisser mourir… C’était facile. Pourquoi ne l’avez-vous pas fait ?
– Pourquoi ? Pourquoi ? Est-ce que je sais ?
Sa figure se contractait. Vivement, elle la cacha dans ses deux mains, et il vit deux larmes qui coulaient entre ses doigts.
Très ému, il fut sur le point de lui dire des mots affectueux, comme à une petite fille qu’on veut consoler, et de lui donner de bons conseils, et de la sauver à son tour, de l’arracher à la vie mauvaise qu’elle menait.
Mais de tels mots eussent été absurdes, prononcés par lui, et il ne savait plus que dire, maintenant qu’il comprenait toute l’aventure, et qu’il pouvait évoquer la jeune femme à son chevet de malade, soignant l’homme qu’elle avait blessé, admirant son courage et sa gaieté, s’attachant à lui, s’éprenant de lui, et, trois fois, malgré elle sans doute, en une sorte d’élan instinctif avec des accès de rancune et de rage, le sauvant de la mort.
Et tout cela était si étrange, si imprévu, un tel étonnement bouleversait Lupin, que, cette fois, il n’essaya pas de la retenir quand elle se dirigea vers la porte, à reculons et sans le quitter du regard.
Elle baissa la tête, sourit un peu, et disparut.
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Il sonna d’un coup brusque.
– Suis cette femme, dit-il à un domestique… Et puis non, reste ici… Après tout, cela vaut mieux…
Il demeura pensif assez longtemps. L’image de la jeune femme l’obsédait. Puis il repassa dans son esprit toute cette curieuse, émouvante et tragique histoire, où il avait été si près de succomber, et, prenant sur la table un miroir, il contempla longuement, avec une certaine complaisance, son visage que la maladie et l’angoisse n’avaient pas trop abîmé.
– Ce que c’est, pourtant, murmura-t-il, que d’être joli garçon !
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L’écharpe de soie rouge
Ce matin-là, en sortant de chez lui, à l’heure ordinaire où il se rendait au Palais de Justice, l’inspecteur principal Ganimard nota le manège assez curieux d’un individu qui marchait devant lui, le long de la rue Pergolèse.
Tous les cinquante ou soixante pas, cet homme, pauvrement vêtu, coiffé, bien qu’on fût en novembre, d’un chapeau de paille, se baissait, soit pour renouer les lacets de ses chaussures, soit pour ramasser sa canne, soit pour tout autre motif. Et, chaque fois, il tirait de sa poche, et déposait furtivement sur le bord même du trottoir, un petit morceau de peau d’orange.
Simple manie, sans doute, divertissement puéril auquel personne n’eût prêté attention ; mais Ganimard était un de ces observateurs perspicaces que rien ne laisse indifférents, et qui ne sont satisfaits que quand ils savent la raison secrète des choses.
Il se mit donc à suivre l’individu.
Or, au moment où celui-ci tournait à droite par l’avenue de la Grande-Armée, l’inspecteur le surprit qui échangeait des signes avec un gamin d’une douzaine d’années, lequel gamin longeait les maisons de gauche.
Vingt mètres plus loin, l’individu se baissa et releva le bas de son pantalon. Une pelure d’orange marqua son passage. A cet instant même, le gamin s’arrêta, et, à l’aide d’un morceau de craie, traça sur la maison qu’il côtoyait, une croix blanche, entourée d’un cercle.
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Les deux personnages continuèrent leur promenade. Une minute après, nouvelle halte. L’inconnu ramassa une épingle et laissa tomber une peau d’orange, et aussitôt le gamin dessina sur le mur une seconde croix qu’il inscrivit également dans un cercle blanc.
« Sapristi, pensa l’inspecteur principal avec un grognement d’aise, voilà qui promet… Que diable peuvent comploter ces deux clients-là ? »
Les deux « clients » descendirent par l’avenue Friediand et par le faubourg Saint-Honoré, sans que, d’ailleurs, il se produisît un fait digne d’être retenu.
A intervalles presque réguliers, la double opération recommençait, pour ainsi dire mécaniquement. Cependant il était visible, d’une part, que l’homme aux pelures d’orange n’accomplissait sa besogne qu’après avoir choisi la maison qu’il fallait marquer, et, d’autre part, que le gamin ne marquait cette maison qu’après avoir observé le signal de son compagnon.
L’accord était donc certain, et la manœuvre surprise présentait un intérêt considérable aux yeux de l’inspecteur principal.
Place Beauvau, l’homme hésita. Puis, semblant se décider, il releva et rabattit deux fois le bas de son pantalon. Alors le gamin s’assit sur le bord du trottoir, en face du soldat qui montait la garde au ministère de l’Intérieur, et il marqua la pierre de deux petites croix et de deux cercles.
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A hauteur de l’Élysée, même cérémonie. Seulement, sur le trottoir où cheminait le factionnaire de la Présidence, il y eut trois signes au lieu de deux.
« Qu’est-ce que ça veut dire ? » murmura Ganimard, pâle d’émotion, et qui, malgré lui, pensait à son éternel ennemi Lupin, comme il y pensait chaque fois que s’offrait une circonstance mystérieuse…
« Qu’est-ce que ça veut dire ? »
Pour un peu, il eût empoigné et interrogé les deux
« clients ». Mais il était trop habile pour commettre une pareille bêtise. D’ailleurs, l’homme aux peaux d’orange avait allumé une cigarette, et le gamin, muni également d’un bout de cigarette, s’était approché de lui dans le but apparent de lui demander du feu.
Ils échangèrent quelques paroles. Rapidement, le gamin tendit à son compagnon un objet qui avait, du moins l’inspecteur le crut, la forme d’un revolver dans sa gaine. Ils se penchèrent ensemble sur cet objet, et six fois, l’homme tourné vers le mur porta la main à sa poche et fit un geste comme s’il eût chargé une arme.
Sitôt ce travail achevé, ils revinrent sur leurs pas, gagnèrent la rue de Surène, et l’inspecteur, qui les suivait d’aussi près que possible, au risque d’éveiller leur attention, les vit pénétrer sous le porche d’une vieille maison dont tous les volets étaient clos, sauf ceux du troisième et dernier étage.
Il s’élança derrière eux. A l’extrémité de la porte cochère, il avisa au fond d’une grande cour l’enseigne d’un peintre en bâtiment et, sur la gauche, la cage d’un escalier.
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Il monta, et dès le premier étage, sa hâte fut d’autant plus grande qu’il entendit, tout en haut, un vacarme, comme des coups que l’on frappe.
Quand il arriva au dernier palier, la porte était ouverte. Il entra, prêta l’oreille une seconde, perçut le bruit d’une lutte, courut jusqu’à la chambre d’où ce bruit semblait venir, et resta sur le seuil fort essoufflé et très surpris de voir l’homme aux peaux d’orange et le gamin qui tapaient le parquet avec des chaises.
A ce moment, un troisième personnage sortit d’une pièce voisine. C’était un jeune homme de vingt-huit à trente ans, qui portait des favoris coupés court, des lunettes, un veston d’appartement fourré d’astrakan, et qui avait l’air d’un étranger, d’un Russe.
– Bonjour, Ganimard, dit-il.
Et s’adressant aux deux compagnons :
– Je vous remercie, mes amis, et tous mes compliments pour le résultat obtenu. Voici la récompense promise.
Il leur donna un billet de cent francs, les poussa dehors, et referma sur lui les deux portes.
– Je te demande pardon, mon vieux, dit-il à Ganimard.
J’avais besoin de te parler…, un besoin urgent.
Il lui offrit la main, et comme l’inspecteur restait abasourdi, la figure ravagée de colère, il s’exclama :
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– Tu ne sembles pas comprendre… C’est pourtant clair…
J’avais un besoin urgent de te voir… Alors, n’est-ce pas ?
Et affectant de répondre à une objection :
– Mais non, mon vieux, tu te trompes. Si je t’avais écrit ou téléphoné, tu ne serais pas venu…, ou bien tu serais venu avec un régiment. Or je voulais te voir tout seul, et j’ai pensé qu’il n’y avait qu’à envoyer ces deux braves gens à ta rencontre, avec ordre de semer des peaux d’orange, de dessiner des croix et des cercles, bref, de te tracer un chemin jusqu’ici. Eh bien, quoi ? tu as l’air ahuri. Qu’y a-t-il ? Tu ne me reconnais pas, peut-être ?
Lupin… Arsène Lupin… Fouille dans ta mémoire… Ce nom-là ne te rappelle pas quelque chose ?
– Animal, grinça Ganimard entre ses dents.
Lupin sembla désolé, et d’un ton affectueux :
– Tu es fâché ? Si, je vois ça à tes yeux… L’affaire Dugrival, n’est-ce pas ? J’aurais dû attendre que tu vinsses m’arrêter ?
Saperlipopette, l’idée ne m’en est pas venue ! Je te jure bien qu’une autre fois…
– Canaille, mâchonna Ganimard.
– Et moi qui croyais te faire plaisir ! Ma foi oui, je me suis dit « Ce bon gros Ganimard, il y a longtemps qu’on ne s’est vus.
Il va me sauter au cou. »
Ganimard, qui n’avait pas encore bougé, parut sortir de sa stupeur. Il regarda autour de lui, regarda Lupin, se demanda visiblement s’il n’allait pas, en effet, lui sauter au cou, puis, se dominant, il empoigna une chaise et s’installa, comme s’il eût pris subitement le parti d’écouter son adversaire.
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– Parle, dit-il et pas de balivernes. Je suis pressé.
– C’est ça, dit Lupin, causons. Impossible de rêver un endroit plus tranquille. C’est un vieil hôtel qui appartient au duc de Rochelaure, lequel, ne l’habitant jamais, m’a loué cette étape et a consenti la jouissance des communs à un entrepreneur de peinture. J’ai quelques logements analogues, fort pratiques. Ici, malgré mon apparence de grand seigneur russe, je suis M. Jean Dubreuil, ancien ministre… Tu comprends, j’ai choisi une profession un peu encombrée pour ne pas attirer l’attention…
– Qu’est-ce que tu veux que ça me fiche ? interrompit Ganimard.
– En effet, je bavarde et tu es pressé. Excuse-moi, ce ne sera pas long… Cinq minutes… Je commence… Un cigare ? Non.
Parfait. Moi non plus.
Il s’assit également, joua du piano sur la table tout en réfléchissant et s’exprima de la sorte :
– Le 17 octobre 1599, par une belle journée chaude et joyeuse… Tu me suis bien ?… Donc, le 17 octobre 1599 Au fait, est-il absolument nécessaire de remonter jusqu’au règne d’Henri IV et de te documenter sur la chronique du Pont-Neuf ?
Non, tu ne dois pas être ferré en histoire de France, et je risque de te brouiller les idées. Qu’il te suffise donc de savoir que, cette nuit, vers une heure du matin, un batelier qui passait sous la dernière arche de ce même Pont-Neuf, côté rive gauche, entendit tomber, à l’avant de sa péniche, une chose qu’on avait lancée du haut du pont, et qui était visiblement destinée aux profondeurs de la Seine. Son chien se précipita en aboyant, et, quand le batelier parvint à l’extrémité de sa péniche, il vit que sa bête secouait avec sa gueule un morceau de journal qui avait
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servi à envelopper divers objets. Il recueillit ceux des objets qui n’étaient pas tombés à l’eau et, rentré dans sa cabine, les examina. L’examen lui parut intéressant, et, comme cet homme est en relations avec un de mes amis, il me fit prévenir. Et ce matin, on me réveillait pour me mettre au courant de l’affaire et en possession des objets recueillis. Les voici.
Il les montra, rangés sur une table. Il y avait d’abord les bribes déchirées d’un numéro de journal. Il y avait ensuite un gros encrier de cristal, au couvercle duquel était attaché un long bout de ficelle. Il y avait un petit éclat de verre, puis une sorte de cartonnage flexible, réduit en chiffon. Et il y avait enfin un morceau de soie rouge écarlate, terminé par un gland de même étoffe et de même couleur.
– Tu vois nos pièces à conviction, mon bon ami, reprit Lupin. Certes, le problème à résoudre serait plus facile si nous avions les autres objets que la stupidité du chien a dispersés.
Mais il me semble cependant qu’on peut s’en tirer avec un peu de réflexion et d’intelligence. Et ce sont là précisément tes qualités maîtresses. Qu’en dis-tu ?
Ganimard ne broncha pas. Il consentait à subir les bavardages de Lupin, mais sa dignité lui commandait de n’y répondre ni par un seul mot ni même par un hochement de tête qui pût passer pour une approbation ou une critique.
– Je vois que nous sommes entièrement du même avis, continua Lupin, sans paraître remarquer le silence de l’inspecteur principal. Et je résume ainsi, en une phrase définitive, l’affaire telle que la racontent ces pièces à conviction.
Hier soir, entre neuf heures et minuit, une demoiselle d’allures excentriques fut blessée à coups de couteau, puis serrée à la gorge jusqu’à ce que mort s’ensuivît, par un monsieur bien habillé, portant monocle, appartenant au monde des courses, et
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avec lequel ladite demoiselle venait de manger trois meringues et un éclair au café.
Lupin alluma une cigarette, et, saisissant la manche de Ganimard :
– Hein ! ça t’en bouche un coin, inspecteur principal ! Tu t’imaginais que, dans le domaine des déductions policières, de pareils tours de force étaient interdits au profane. Erreur, monsieur. Lupin jongle avec les déductions comme un détective de roman. Mes preuves ? Aveuglantes et enfantines.
Et il reprit, en désignant les objets au fur et à mesure de sa démonstration :
– Ainsi, donc, hier soir après neuf heures (ce fragment de journal porte la date d’hier et la mention « journal du soir » ; en outre tu peux voir ici, collée au papier, une parcelle de ces bandes jaunes sous lesquelles on envoie les numéros d’abonnés, numéros qui n’arrivent à domicile qu’au courrier de neuf heures), donc, après neuf heures, un monsieur bien habillé (veuille bien noter que ce petit éclat de verre présente sur un des bords le trou rond d’un monocle, et que le monocle est un ustensile essentiellement aristocratique), un monsieur bien habillé est entré dans une pâtisserie (voici le cartonnage très mince, en forme de boîte, où l’on voit encore un peu de la crème des meringues et de l’éclair qu’on y rangea selon l’habitude).
Muni de son paquet, le monsieur au monocle rejoignit cette jeune personne dont cette écharpe de soie rouge écarlate indique suffisamment les allures excentriques. L’ayant rejointe, et pour des motifs encore inconnus, il la frappa d’abord à coups de couteau, puis l’étrangla à l’aide de cette écharpe de soie.
(Prend ta loupe, inspecteur principal, et tu verras, sur la soie, des marques d’un rouge plus foncé qui sont, ici, les marques d’un couteau que l’on essuie, et là, celles d’une main sanglante qui se cramponne à une étoffe.) Son crime commis, et afin de ne
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laisser aucune trace derrière lui, il sort de sa poche : 1° le journal auquel il est abonné, et qui (parcours ce fragment) est un journal de courses dont il te sera facile de connaître le titre ; 2° une corde qui se trouve être une corde à fouet (et ces deux détails te prouvent, n’est-ce pas, que notre homme s’intéresse aux courses et s’occupe lui-même de cheval). Ensuite, il recueille les débris de son monocle dont le cordon s’est cassé pendant la lutte. Il coupe avec des ciseaux (examine les hachures des ciseaux), il coupe la partie maculée de l’écharpe, laissant l’autre sans doute aux mains crispées de la victime. Il fait une boule avec le cartonnage du pâtissier. Il dépose aussi certains objets dénonciateurs qui, depuis, ont dû glisser dans la Seine, comme le couteau. Il enveloppe le tout avec un journal, ficelle et attache, pour faire poids, cet encrier de cristal. Puis il décampe. Un instant plus tard, le paquet tombe sur la péniche du marinier. Et voilà. Ouf ! j’en ai chaud. Que dis-tu de l’aventure ?
Il observa Ganimard pour se rendre compte de l’effet que son discours avait produit sur l’inspecteur. Ganimard ne se départit pas de son mutisme.
Lupin se mit à rire.
– Au fond, tu es estomaqué. Mais tu te méfies. «Pourquoi ce diable de Lupin me passe-t-il cette affaire, au lieu de la garder pour lui, de courir après l’assassin, et de le dépouiller, s’il y a eu vol ? » Évidemment, la question est logique. Mais il y a un mais : je n’ai pas le temps. A l’heure actuelle, je suis débordé de besogne. Un cambriolage à Londres, un autre à Lausanne, une substitution d’enfant à Marseille, le sauvetage d’une jeune fille autour de qui rôde la mort, tout me tombe à la fois sur les bras.
Alors je me suis dit : « Si je passais l’affaire à ce bon Ganimard ?
Maintenant qu’elle est à moitié débrouillée, il est bien capable de réussir. Et quel service je lui rends ! comme il va pouvoir se distinguer !
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« Aussitôt dit, aussitôt fait. A huit heures du matin, j’expédiais à ta rencontre le type aux peaux d’orange. Tu mordais à l’hameçon, et, à neuf heures, tu arrivais ici tout frétillant.
Lupin s’était levé. Il se baissa un peu vers l’inspecteur et lui dit, les yeux dans les yeux :
– Un point c’est tout. L’histoire est finie. Tantôt, probablement, tu connaîtras la victime…, quelque danseuse de ballet, quelque chanteuse de café-concert. D’autre part, il y a des chances pour que le coupable habite aux environs du Pont-Neuf, et plutôt sur la rive gauche. Enfin, voici toutes les pièces à conviction. Je t’en fais cadeau. Travaille. Je ne garde que ce bout d’écharpe. Si tu as besoin de reconstituer l’écharpe tout entière, apporte-moi l’autre bout, celui que la justice recueillera au cou de la victime. Apporte-le moi dans un mois, jour pour jour, c’est-à-dire le 28 décembre prochain, à 10 heures. Tu es sûr de me trouver. Et sois sans crainte : tout cela est sérieux, mon bon ami, je te le jure. Aucune fumisterie. Tu peux aller de l’avant. Ah ! à propos, un détail qui a son importance. Quand tu arrêteras le type au monocle, attention ; il est gaucher. Adieu, ma vieille, et bonne chance !
Lupin fit une pirouette, gagna la porte, l’ouvrit et disparut, avant même que Ganimard ne songeât à prendre une décision.
D’un bond, l’inspecteur se précipita, mais il constata aussitôt que la poignée de la serrure, grâce à un mécanisme qu’il ignorait, ne tournait pas. Il lui fallut dix minutes pour dévisser cette serrure, dix autres pour dévisser celle de l’antichambre.
Quand il eut dégringolé les trois étages, Ganimard n’avait plus le moindre espoir de rejoindre Arsène Lupin.
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D’ailleurs, il n’y pensait pas. Lupin lui inspirait un sentiment bizarre et complexe où il y avait de la peur, de la rancune, une admiration involontaire et aussi l’intuition confuse que, malgré tous ses efforts, malgré la persistance de ses recherches, il n’arriverait jamais à bout d’un pareil adversaire. Il le poursuivait par devoir et par amour-propre, mais avec la crainte continuelle d’être dupé par ce redoutable mystificateur, et bafoué devant un public toujours prêt à rire de ses mésaventures.
En particulier, l’histoire de cette écharpe rouge lui sembla bien équivoque. Intéressante, certes, par plus d’un côté, mais combien invraisemblable ! Et combien aussi l’explication de Lupin, si logique en apparence, résistait peu à un examen sévère :
« Non, se dit Ganimard, tout cela c’est de la blague…, un ramassis de suppositions et d’hypothèses qui ne repose sur rien.
Je ne marche pas. »
Quand il parvint au 36 du quai des Orfèvres, il était absolument décidé à tenir l’incident pour nul et non avenu.
Il monta au service de la Sûreté. Là, un de ses camarades lui dit :
– Tu as vu le chef ?
– Non.
– Il te demandait tout à l’heure.
– Ah ?
– Oui, va le rejoindre.
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– Où ?
– Rue de Berne…, un assassinat qui a été commis cette nuit…
– Ah ! et la victime ?
– Je ne sais pas trop une chanteuse de café-concert, je crois.
Ganimard murmura simplement :
– Crebleu de crebleu !
Vingt minutes après, il sortait du métro et se dirigeait vers la rue de Berne.
La victime, connue dans le monde des théâtres sous le sobriquet de Jenny Saphir, occupait un modeste appartement situé au second étage. Conduit par un agent de police, l’inspecteur principal traversa d’abord deux pièces, puis pénétra dans la chambre où se trouvaient déjà les magistrats chargés de l’enquête, le chef de la Sûreté, M. Dudouis, et un médecin légiste.
Au premier coup d’œil, Ganimard tressaillit. Il avait aperçu, couché sur un divan, le cadavre d’une jeune femme dont les mains se crispaient à un lambeau de soie rouge ! L’épaule, qui apparaissait hors du corsage échancré, portait la marque de deux blessures autour desquelles le sang s’était figé. La face, convulsée, presque noire, gardait une expression d’épouvante folle.
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Le médecin légiste, qui venait de terminer son examen, prononça :
– Mes premières conclusions sont très nettes. La victime a d’abord été frappée de deux coups de poignard, puis étranglée.
La mort par asphyxie est visible.
« Crebleu de crebleu » pensa de nouveau Ganimard qui se rappelait les paroles de Lupin, son évocation du crime…
Le juge d’instruction objecta :
– Cependant le cou n’offre point d’ecchymose.
– La strangulation, déclara le médecin, a pu être pratiquée à l’aide de cette écharpe de soie que la victime portait et dont il reste ce morceau auquel elle s’était cramponnée des deux mains pour se défendre.
– Mais pourquoi, dit le juge, ne reste-t-il que ce morceau ?
Qu’est devenu l’autre ?
– L’autre, maculé de sang peut-être, aura été emporté par l’assassin. On distingue très bien le déchiquetage hâtif des ciseaux.
« Crebleu de crebleu répéta Ganimard entre ses dents pour la troisième fois, cet animal de Lupin a tout vu sans être là ! »
– Et le motif du crime ? demanda le juge. Les serrures ont été fracturées, les armoires bouleversées. Avez-vous quelques renseignements, monsieur Dudouis ?
Le chef de la Sûreté répliqua :
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– Je puis tout au moins avancer une hypothèse, qui résulte des déclarations de la bonne. La victime, dont le talent de chanteuse était médiocre, mais que l’on connaissait pour sa beauté, a fait, il y a deux ans, un voyage en Russie, d’où elle est revenue avec un magnifique saphir que lui avait donné, paraît-il, un personnage de la cour. Jenny Saphir, comme on appelait la jeune femme depuis ce jour, était très fière de ce cadeau, bien que, par prudence, elle ne le portât pas. N’est-il pas à supposer que le vol du saphir fut la cause du crime ?
– Mais la femme de chambre connaissait l’endroit où se trouvait la pierre ?
– Non, personne ne le connaissait. Et le désordre de cette pièce tendrait à prouver que l’assassin l’ignorait également.
– Nous allons interroger la femme de chambre, prononça le juge d’instruction.
M. Dudouis prit à part l’inspecteur principal, et lui dit :
– Vous avez l’air tout drôle, Ganimard. Qu’y a-t-il ? Est-ce que vous soupçonnez quelque chose ?
– Rien du tout, chef.
– Tant pis. Nous avons besoin d’un coup d’éclat à la Sûreté.
Voilà plusieurs crimes de ce genre dont l’auteur n’a pu être découvert. Cette fois-ci, il nous faut le coupable, et rapidement.
– Difficile, chef.
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– Il le faut. Écoutez-moi, Ganimard. D’après la femme de chambre, Jenny Saphir, qui avait une vie très régulière, recevait fréquemment, depuis un mois, à son retour du théâtre, c’est-à-dire vers dix heures et demie, un individu qui restait environ jusqu’à minuit. « C’est un homme du monde, prétendait Jenny Saphir : il veut m’épouser. » Cet homme du monde prenait d’ailleurs toutes les précautions pour n’être pas vu, relevant le col de son vêtement et rabattant les bords de son chapeau quand il passait devant la loge de la concierge. Et Jenny Saphir, avant même qu’il n’arrivât, éloignait toujours sa femme de chambre. C’est cet individu qu’il s’agit de retrouver.
– Il n’a laissé aucune trace ?
– Aucune. Il est évident que nous sommes en présence d’un gaillard très fort, qui a préparé son crime, et qui l’a exécuté avec toutes les chances possibles d’impunité. Son arrestation nous fera grand honneur. Je compte sur vous, Ganimard.
– Ah ! vous comptez sur moi, chef, répondit l’inspecteur. Eh bien, on verra…, on verra… Je ne dis pas non… Seulement…
Il semblait très nerveux et son agitation frappa M. Dudouis.
– Seulement, poursuivit Ganimard, seulement je vous jure vous entendez, chef, je vous jure…
– Vous me jurez quoi ?
– Rien…, on verra ça, chef on verra…
Ce n’est que dehors, une fois seul, que Ganimard acheva sa phrase. Et il l’acheva tout haut, en frappant du pied, et avec l’accent de la colère la plus vive :
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« Seulement, je jure devant Dieu que l’arrestation se fera par mes propres moyens, et sans que j’emploie un seul des renseignements que m’a fournis ce misérable. Ah ! non, alors »
Pestant contre Lupin, furieux d’être mêlé à cette affaire, et résolu cependant à la débrouiller, il se promena au hasard des rues. Le cerveau tumultueux, il cherchait à mettre un peu d’ordre dans ses idées et à découvrir, parmi les faits épars, un petit détail, inaperçu de tous, non soupçonné de Lupin, qui pût le conduire au succès.
Il déjeuna rapidement chez un marchand de vins, puis reprit sa promenade, et tout à coup s’arrêta, stupéfié, confondu.
Il pénétrait sous le porche de la rue de Surène, dans la maison même où Lupin l’avait attiré quelques heures auparavant. Une force plus puissante que sa volonté l’y conduisait de nouveau.
La solution du problème était là. Là, se trouvaient tous les éléments de la vérité. Quoi qu’il fît, les assertions de Lupin étaient si exactes, ses calculs si justes, que, troublé jusqu’au fond de l’être par une divination aussi prodigieuse, il ne pouvait que reprendre l’œuvre au point où son ennemi l’avait laissée.
Sans plus de résistance, il monta les trois étages.
L’appartement était ouvert. Personne n’avait touché aux pièces à conviction. Il les empocha.
Dès lors, il raisonna et il agit pour ainsi dire mécaniquement, sous les impulsions du maître auquel il ne pouvait pas ne pas obéir.
En admettant que l’inconnu habitât aux environs du Pont-Neuf, il fallait découvrir, sur le chemin qui mène de ce pont, à la rue de Berne, l’importante pâtisserie ouverte le soir, où les gâteaux avaient été achetés. Les recherches ne furent pas longues. Près de la gare Saint-Lazare, un pâtissier lui montra de
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petites boîtes en carton, identiques, comme matière et comme forme, à celle que Ganimard possédait. En outre, une des vendeuses se rappelait avoir servi, la veille au soir, un monsieur engoncé dans- son col de fourrure, mais dont elle avait aperçu le monocle.
– Voilà, contrôlé, un premier indice, pensa l’inspecteur, notre homme porte un monocle.
Il réunit ensuite les fragments du journal de courses, et les soumit à un marchand de journaux qui reconnut aisément le Turf illustré. Aussitôt, il se rendit aux bureaux du Turf et demanda la liste des abonnés. Sur cette liste, il releva les noms et adresses de tous ceux qui demeuraient dans les parages du Pont-Neuf, et principalement, puisque Lupin l’avait dit, sur la rive gauche du fleuve.
Il retourna ensuite à la Sûreté, recruta une demi-douzaine d’hommes, et les expédia avec les instructions nécessaires.
A sept heures du soir, le dernier de ces hommes revint et lui annonça la bonne nouvelle. Un M. Prévailles, abonné au Turf, habitait un entresol sur le quai des Augustins. La veille au soir, il sortait de chez lui, vêtu d’une pelisse de fourrure, recevait des mains de la concierge sa correspondance et son journal le Turf illustré, s’éloignait et rentrait vers minuit.
Ce M. Prévailles portait un monocle. C’était un habitué des courses, et lui-même possédait plusieurs chevaux qu’il montait ou mettait en location.
L’enquête avait été si rapide, les résultats étaient si conformes aux prédictions de Lupin que Ganimard se sentit bouleversé en écoutant le rapport de l’agent. Une fois de plus, il mesurait l’étendue prodigieuse des ressources dont Lupin
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disposait. Jamais, au cours de sa vie déjà longue, il n’avait rencontré une telle clairvoyance, un esprit aussi aigu et aussi prompt.
Il alla trouver M. Dudouis.
– Tout est prêt, chef. Vous avez un mandat ?
– Hein ?
– Je dis que tout est prêt pour l’arrestation, chef.
– Vous savez qui est l’assassin de Jenny Saphir ?
– Oui.
– Mais comment ? Expliquez-vous.
Ganimard éprouva quelque scrupule, rougit un peu, et cependant répondit :
– Un hasard, chef. L’assassin a jeté dans la Seine tout ce qui pouvait le compromettre. Une partie du paquet a été recueillie et me fut remise.
– Par qui ?
– Un batelier qui n’a pas voulu dire son nom, craignant les représailles. Mais j’avais tous les indices nécessaires. La besogne était facile.
Et l’inspecteur raconta comment il avait procédé.
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– Et vous appelez cela un hasard ! s’écria M. Dudouis. Et vous dites que la besogne était facile ! Mais c’est une de vos plus belles campagnes. Menez-la jusqu’au bout vous-même, mon cher Ganimard, et soyez prudent.
Ganimard avait hâte d’en finir. Il se rendit au quai des Augustins avec ses hommes qu’il répartit autour de la maison.
La concierge, interrogée, déclara que son locataire prenait ses repas dehors, mais qu’il passait régulièrement chez lui après son dîner.
De fait, un peu avant neuf heures, penchée à sa fenêtre, elle avertit Ganimard, qui donna aussitôt un léger coup de sifflet.
Un monsieur en chapeau haut de forme, enveloppé dans sa pelisse de fourrure, suivait le trottoir qui longe la Seine. Il traversa la chaussée et se dirigea vers la maison.
Ganimard s’avança :
– Vous êtes bien monsieur Prévailles ?
– Oui, mais vous-même ?
– Je suis chargé d’une mission…
Il n’eut pas le temps d’achever sa phrase. A la vue des hommes qui surgissaient de l’ombre, Prévailles avait reculé vivement jusqu’au mur, et tout en faisant face à ses adversaires, il se tenait adossé contre la porte d’une boutique située au rez-de-chaussée et dont les volets étaient clos.
– Arrière, cria-t-il, je ne vous connais pas.
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Sa main droite brandissait une lourde canne, tandis que sa main gauche, glissée derrière lui, semblait chercher à ouvrir la porte.
Ganimard eut l’impression qu’il pouvait s’enfuir par là et par quelque issue secrète.
– Allons, pas de blague, dit-il en s’approchant… Tu es pris…
Rends-toi.
Mais au moment où il empoignait la canne de Prévailles, Ganimard se souvint de l’avertissement donné par Lupin : Prévailles était gaucher, et c’était son revolver qu’il cherchait de la main gauche.
L’inspecteur se baissa rapidement, il avait vu le geste subit de l’individu. Deux détonations retentirent. Personne ne fut touché.
Quelques secondes après, Prévailles recevait un coup de crosse au menton, qui l’abattait sur-le-champ. A neuf heures, on l’écrouait au Dépôt.
Ganimard, à cette époque, jouissait déjà d’une grande réputation. Cette capture opérée si brusquement, et par des moyens très simples que la police se hâta de divulguer, lui valut une célébrité soudaine. On chargea aussitôt Prévailles de tous les crimes demeurés impunis, et les journaux exaltèrent les prouesses de Ganimard.
L’affaire, au début, fut conduite vivement. Tout d’abord on constata que Prévailles, de son véritable nom Thomas Derocq, avait eu déjà maille à partir avec la justice. En outre, la perquisition que l’on fit chez lui, si elle ne provoqua pas de nouvelles preuves, amena cependant la découverte d’un peloton
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de corde semblable à la corde employée autour du paquet, et la découverte de poignards qui auraient produit une blessure analogue aux blessures de la victime.
Mais, le huitième jour, tout changea. Prévailles, qui, jusqu’ici, avait refusé de répondre, Prévailles, assisté de son avocat, opposa un alibi très net : le soir du crime, il était aux Folies-Bergère.
De fait on finit par trouver, dans la poche de son smoking, un coupon de fauteuil et un programme de spectacle qui tous deux portaient la date de ce soir-là.
– Alibi préparé, objecta le juge d’instruction.
– Prouvez-le, répondit Prévailles.
Des confrontations eurent lieu. La demoiselle de la pâtisserie crut reconnaître le monsieur au monocle. Le concierge de la rue de Berne crut reconnaître le monsieur qui rendait visite à Jenny Saphir. Mais personne n’osait rien affirmer de plus.
Ainsi l’instruction ne rencontrait rien de précis, aucun terrain solide sur lequel on pût établir une accusation sérieuse.
Le juge fit venir Ganimard et lui confia son embarras.
– Il m’est impossible d’insister davantage, les charges manquent.
– Cependant, vous êtes convaincu, monsieur le juge d’instruction ! Prévailles se serait laissé arrêter sans résistance s’il n’avait pas été coupable.
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– Il prétend qu’il a cru à une attaque. De même il prétend qu’il n’a jamais vu Jenny Saphir, et, en vérité, nous ne trouvons personne pour le confondre. Et pas davantage, en admettant que le saphir ait été volé, nous n’avons pu le trouver chez lui.
– Ailleurs non plus, objecta Ganimard.
– Soit, mais ce n’est pas une charge contre lui, cela. Savez-vous ce qu’il nous faudrait, monsieur Ganimard, et avant peu ?
L’autre bout de cette écharpe rouge.
– L’autre bout ?
– Oui, car il est évident que si l’assassin l’a emporté, c’est que les marques sanglantes de ses doigts sont sur l’étoffe.
Ganimard ne répondit pas. Depuis plusieurs jours il sentait bien que toute l’aventure tendait vers ce dénouement. Il n’y avait pas d’autre preuve possible. Avec l’écharpe de soie, et avec cela seulement, la culpabilité de Prévailles était certaine. Or la situation de Ganimard exigeait cette culpabilité. Responsable de l’arrestation, illustré par elle, prôné comme l’adversaire le plus redoutable des malfaiteurs, il devenait absolument ridicule si Prévailles était relâché.
Par malheur, l’unique et indispensable preuve était dans la poche de Lupin. Comment l’y reprendre ?
Ganimard chercha, il s’épuisa en nouvelles investigations, refit l’enquête, passa des nuits blanches à scruter le mystère de la rue de Berne, reconstitua l’existence de Prévailles, mobilisa dix hommes pour découvrir l’invisible saphir. Tout fut inutile.
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Le 27 décembre, le juge d’instruction l’interpella dans les couloirs du palais.
– Eh bien, monsieur Ganimard, du nouveau ?
– Non, monsieur le juge d’instruction.
– En ce cas, j’abandonne l’affaire.
– Attendez un jour encore.
– Pourquoi ? Il nous faudrait l’autre bout de l’écharpe l’avez-vous ?
– Je l’aurai demain.
– Demain ?
– Oui, mais confiez-moi le morceau qui est en votre possession.
– Moyennant quoi ?
– Moyennant quoi je vous promets de reconstituer l’écharpe complète.
– Entendu.
Ganimard entra dans le cabinet du juge. Il en sortit avec le lambeau de soie.
« Crénom de bon sang, bougonnait-il, j’irai la chercher, la preuve, et je l’aurai… Si toutefois M. Lupin ose venir au rendez-vous. »
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Au fond, il ne doutait pas que M. Lupin n’eût cette audace, et c’était ce qui, précisément, l’agaçait. Pourquoi Lupin le voulait-il, ce rendez-vous
? Quel but poursuivait-il en
l’occurrence ?
Inquiet, la rage au cœur, plein de haine, il résolut de prendre toutes les précautions nécessaires, non seulement pour ne pas tomber dans un guet-apens, mais même pour ne pas manquer, puisque l’occasion s’en présentait, de prendre son ennemi au piège. Et le lendemain, qui était le 28 décembre, jour fixé par Lupin, après avoir étudié, toute la nuit, le vieil hôtel de la rue de Surène et s’être convaincu qu’il n’y avait d’autre issue que la grande porte, après avoir prévenu ses hommes qu’il allait accomplir une expédition dangereuse, c’est avec eux qu’il arriva sur le champ de bataille.
Il les posta dans un café. La consigne était formelle : s’il apparaissait à l’une des fenêtres du troisième étage, ou s’il ne revenait pas au bout d’une heure, les agents devaient envahir la maison et arrêter quiconque essaierait d’en sortir.
L’inspecteur principal s’assura que son revolver fonctionnait bien, et qu’il pourrait le tirer facilement de sa poche. Puis il monta.
Il fut assez surpris de revoir les choses comme il les avait laissées, c’est à-dire les portes ouvertes et les serrures fracturées. Ayant constaté que les fenêtres de la chambre principale donnaient bien sur la rue, il visita les trois autres pièces qui constituaient l’appartement. Il n’y avait personne.
« M. Lupin a eu peur, murmura-t-il, non sans une certaine satisfaction. »
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– T’es bête, dit une voix derrière lui.
S’étant retourné, il vit sur le seuil un vieil ouvrier en longue blouse de peintre.
– Cherche pas, dit l’homme. C’est moi, Lupin. Je travaille depuis ce matin chez l’entrepreneur de peinture. En ce moment, c’est l’heure du repas. Alors je suis monté.
Il observait Ganimard avec un sourire joyeux, et il s’écria :
– Vrai ! c’est une satanée minute que j’te dois là, mon vieux.
J’la vendrais pas pour dix ans de ta vie, et cependant j’t’aime bien ! Qu’en penses-tu, l’artiste ? Est-ce combiné, prévu ? prévu depuis A jusqu’à Z ? J’l’ai t’i comprise, l’affaire ? J’lai ti pénétré, l’mystère de l’écharpe ? Je n’te dis pas qu’il n’y avait pas des trous dans mon argumentation, des mailles qui manquaient à la chaîne… Mais quel chef-d’œuvre d’intelligence
! Quelle
reconstitution, Ganimard ! Quelle intuition de tout ce qui avait eu lieu, et de tout ce qui allait avoir lieu depuis la découverte du crime jusqu’à ton arrivée ici, en quête d’une preuve ! Quelle divination vraiment merveilleuse ! T’as l’écharpe ?
– La moitié, oui. Tu as l’autre ?
– La voici. Confrontons.
Ils étalèrent les deux morceaux de soie sur la table. Les échancrures faites par les ciseaux correspondaient exactement.
En outre les couleurs étaient identiques.
– Mais je suppose, dit Lupin, que tu n’es pas venu seulement pour cela. Ce qui t’intéresse, c’est de voir les marques du sang. Suis-moi, Ganimard, le jour n’est pas suffisant ici.
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Ils passèrent dans la pièce voisine, située du côté de la cour, et plus claire en effet, et Lupin appliqua son étoffe sur la vitre.
– Regarde, dit-il en laissant la place à Ganimard.
L’inspecteur tressaillit de joie. Distinctement on voyait les traces des cinq doigts et l’empreinte de la paume. La preuve était irrécusable. De sa main ensanglantée, de cette même main qui avait frappé Jenny Saphir, l’assassin avait empoigné l’étoffe et noué l’écharpe autour du cou.
– Et c’est l’empreinte d’une main gauche, nota Lupin… D’où mon avertissement, qui n’avait rien de miraculeux, comme tu vois. Car, si j’admets que tu me considères comme un esprit supérieur, mon bon ami, je ne veux pas cependant que tu me traites de sorcier.
Ganimard avait empoché prestement le morceau de soie.
Lupin l’approuva.
– Mais oui, mon gros, c’est pour toi. Ça me fait tant de plaisir de te faire plaisir ! Et tu vois, il n’y avait pas de piège dans tout cela rien que de l’obligeance…, un service de camarade à camarade, de copain à copain… Et aussi, je te l’avoue, un peu de curiosité… Oui, je voulais examiner l’autre morceau de soie… Celui de la police… N’aie pas peur. N’aie pas peur, je vais te le rendre… Une seconde seulement.
D’un geste nonchalant, et tandis que Ganimard l’écoutait malgré lui, il s’amusait avec le gland qui terminait la moitié de l’écharpe.
– Comme c’est ingénieux, ces petits ouvrages de femme !
As-tu remarqué ce détail de l’enquête ? Jenny Saphir était très adroite, et confectionnait elle-même ses chapeaux et ses robes.
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Il est évident que cette écharpe a été faite par elle… D’ailleurs, je m’en suis aperçu dès le premier jour. Curieux de ma nature, comme j’ai eu l’honneur de te le dire, j’avais étudié à fond le morceau de soie que tu viens d’empocher, et dans l’intérieur même du gland, j’avais découvert une petite médaille de sainteté que la pauvre fille avait mise là comme un porte-bonheur. Détail touchant, n’est-ce pas, Ganimard ? Une petite médaille de Notre-Dame-de-Bon-Secours.
L’inspecteur ne le quittait pas des yeux, très intrigué. Et Lupin continuait :
– Alors, je me suis dit comme il serait intéressant d’explorer l’autre moitié de l’écharpe, celle que la police trouvera au cou de la victime ! Car cette autre moitié, que je tiens enfin, est terminée de la même façon… De sorte que je saurai si la même cachette existe et ce qu’elle renferme… Mais regarde donc, mon bon ami, est-ce habilement fait ! Et si peu compliqué ! Il suffit de prendre un écheveau de cordonnet rouge et de le tresser autour d’une olive de bois creuse, tout en réservant, au milieu, une petite retraite, un petit vide, étroit forcément, mais suffisant pour qu’on puisse y mettre une médaille de sainteté…, ou tout autre chose… Un bijou, par exemple… Un saphir…
Au même instant, il achevait d’écarter les cordonnets de soie, et, au creux d’une olive, il saisissait entre le pouce et l’index une admirable pierre bleue, d’une pureté et d’une taille parfaites.
– Hein, que disais-je, mon bon ami ?
Il leva la tête. L’inspecteur, livide, les yeux hagards, semblait ahuri, fasciné par la pierre qui miroitait devant lui. Il comprenait enfin toute la machination.
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– Animal, murmura-t-il, retrouvant son injure de la première entrevue.
Les deux hommes étaient dressés l’un contre l’autre.
– Rends-moi ça, fit l’inspecteur.
Lupin tendit le morceau d’étoffe.
– Et le saphir ! ordonna Ganimard.
– T’es bête.
– Rends-moi ça, sinon…
– Sinon, quoi, espèce d’idiot ? s’écria Lupin. Ah ça ! mais, t’imagines-tu que c’est pour des prunes que je t’ai octroyé l’aventure ?
– Rends-moi ça !
– Tu m’as pas regardé ? Comment voilà quatre semaines que je te fais marcher comme un daim, et tu voudrais… Voyons, Ganimard, un petit effort, mon gros… Comprends que, depuis quatre semaines, tu n’es que le bon caniche Ganimard, apporte apporte au monsieur… Ah ! le bon toutou à son père… Faites le beau Susucre ?
Contenant la colère qui bouillonnait en lui, Ganimard ne songeait qu’à une chose, appeler ses agents. Et comme la pièce où il se trouvait donnait sur la cour, peu à peu, par un mouvement tournant, il essayait de revenir à la porte de communication. D’un bond, il sauterait alors vers la fenêtre et casserait l’un des carreaux.
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– Faut-il tout de même, continuait Lupin, que vous en ayez une couche, toi et les autres ! Depuis le temps que vous tenez l’étoffe, il n’y en a pas un qui ait eu l’idée de la palper, pas un qui se soit demandé la raison pour laquelle la pauvre fille s’accrochait à son écharpe. Pas un ! Vous agissez au hasard, sans réfléchir, sans rien prévoir.
L’inspecteur avait atteint son but. Profitant d’une seconde où Lupin s’éloignait de lui, il fit volte-face soudain, et saisit la poignée de la porte. Mais un juron lui échappa la poignée ne bougea pas.
Lupin s’esclaffa.
– Même pas ça ! tu n’avais même pas prévu ça ! Tu me tends un traquenard, et tu n’admets pas que je puisse flairer la chose d’avance… Et tu te laisses conduire dans cette chambre, sans te demander si je ne t’y conduis pas exprès, et sans te rappeler que les serrures sont munies de mécanismes spéciaux !
Voyons, en toute sincérité, qu’est-ce que tu dis de cela ?
– Ce que j’en dis ? proféra Ganimard, hors de lui.
Rapidement, il avait tiré son revolver et visait l’ennemi en pleine figure.
– Haut les mains ! s’écria-t-il.
Lupin se planta devant lui, en levant les épaules.
– Encore la gaffe.
– Haut les mains, je te répète !
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– Encore la gaffe. Ton ustensile ne partira pas.
– Quoi ?
– Ta femme de ménage, la vieille Catherine, est à mon service. Elle a mouillé la poudre ce matin, pendant que tu prenais ton café au lait.
Ganimard eut un mouvement de rage, empocha l’arme, et se jeta sur Lupin.
– Après ? fit celui-ci, en l’arrêtant net d’un coup de pied sur la jambe.
Leurs vêtements se touchaient presque. Leurs regards se provoquaient, comme les regards de deux adversaires qui vont en venir aux mains.
Pourtant, il n’y eut pas de combat. Le souvenir des luttes précédentes rendait la lutte inutile. Et Ganimard, qui se rappelait toutes les défaites passées, ses vaines attaques, les ripostes foudroyantes de Lupin, ne bougeait pas. Il n’y avait rien à faire, il le sentait. Lupin disposait des forces contre lesquelles toute force individuelle se brisait. Alors, à quoi bon ?
– N’est-ce pas ? prononça Lupin, d’une voix amicale, il vaut mieux en rester là. D’ailleurs, mon bon ami, réfléchis bien à tout ce que l’aventure t’a rapporté : la gloire, la certitude d’un avancement prochain, et, grâce à cela, la perspective d’une heureuse vieillesse. Tu ne voudrais pas cependant y ajouter la découverte du saphir et la tête de ce pauvre Lupin… Ce ne serait pas juste. Sans compter que ce pauvre Lupin t’a sauvé la vie.
Mais oui, monsieur ! Qui donc vous avertissait ici même que
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Prévailles était gaucher ? Et c’est comme ça que tu me remercies ? Pas chic, Ganimard. Vrai, tu me fais de la peine.
Tout en bavardant, Lupin avait accompli le même manège que Ganimard et s’était approché de la porte.
Ganimard comprit que l’ennemi allait lui échapper.
Oubliant toute prudence, il voulut lui barrer la route et reçut dans l’estomac un formidable coup de tête qui l’envoya rouler jusqu’à l’autre mur.
En trois gestes, Lupin fit jouer un ressort, tourna la poignée, entrouvrit le battant et s’esquiva en éclatant de rire.
Lorsque Ganimard, vingt minutes après, réussit à rejoindre ses hommes, l’un de ceux-ci lui dit :
– Il y a un ouvrier peintre qui est sorti de la maison, comme ses camarades rentraient de déjeuner, et qui m’a remis une lettre. « Vous donnerez ça à votre patron », qu’il m’a dit. « A quel patron ? » que j’ai répondu. Il était loin déjà. Je suppose que c’est pour vous.
– Donne.
Ganimard décacheta la lettre. Elle était griffonnée en hâte, au crayon, et contenait ces mots…
« Ceci, mon bon ami, pour te mettre en garde contre une excessive crédulité. Quand un quidam te dit que les cartouches de ton revolver sont mouillées, si grande que soit ta confiance en ce quidam, se nommât-il Arsène Lupin, ne te laisse pas monter le coup. Tire d’abord, et, si le quidam fait une pirouette dans l’éternité, tu auras la preuve : 1° que les cartouches
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n’étaient pas mouillées ; 2 ° que la vieille Catherine est la plus honnête des femmes de ménage.
« En attendant que j’aie l’honneur de la connaître, accepte, mon bon ami, les sentiments affectueux de ton fidèle « Arsène Lupin. »
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La mort qui rôde
Après avoir contourné les murs du château, Arsène Lupin revint à son point de départ. Décidément aucune brèche n’existait, et l’on ne pouvait s’introduire dans le vaste domaine de Maupertuis que par une petite porte basse et solidement verrouillée à l’intérieur, ou par la grille principale auprès de laquelle veillait le pavillon du garde.
– Soit, dit-il, nous emploierons les grands moyens.
Pénétrant au milieu des taillis où il avait caché sa motocyclette, il détacha un paquet de corde légère enroulé sous la selle, et se dirigea vers un endroit qu’il avait noté au cours de son examen. A cet endroit, situé loin de la route, à la lisière d’un bois, de grands arbres plantés dans le parc débordaient le mur.
Lupin fixa une pierre à l’extrémité de la corde, et, l’ayant lancée, attrapa une grosse branche, qu’il lui suffit dès lors d’attirer à lui et d’enjamber.
La branche, en se redressant, le souleva de terre. Il franchit le mur, glissa le long de l’arbre, et sauta doucement sur l’herbe du parc.
C’était l’hiver. Entre les rameaux dépouillés, par-dessus le vallonnement des pelouses, il aperçut au loin le petit château de Maupertuis. Craignant d’être vu, il se dissimula derrière un groupe de sapins. Là, à l’aide d’une lorgnette, il étudia la façade mélancolique et sombre du château. Toutes les fenêtres étaient closes et comme défendues par des volets hermétiques. On eût dit un logis inhabité.
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« Pristi, murmura Lupin, pas gai, le manoir ! Ce n’est pas ici que je finirai mes jours. »
Mais, comme trois heures sonnaient à l’horloge, une des portes du rez-de-chaussée s’ouvrit sur la terrasse, et une silhouette de femme, très mince, enveloppée dans un manteau noir, apparut.
La femme se promena de long en large durant quelques minutes, entourée aussitôt d’oiseaux auxquels elle jetait des miettes de pain. Puis elle descendit les marches de pierre qui conduisaient à la pelouse centrale, et elle la suivit en prenant l’allée de droite.
Avec sa lorgnette, Lupin la voyait distinctement venir de son côté. Elle était grande, blonde, d’une tournure gracieuse, l’air d’une toute jeune fille. Elle avançait d’un pas allègre, regardant le pâle soleil de décembre, et s’amusant à briser les petites branches mortes aux arbustes du chemin.
Elle était arrivée à peu près aux deux tiers de la distance qui la séparait de Lupin, quand des aboiements furieux éclatèrent, et un chien énorme, un danois de taille colossale, surgit d’une cabane voisine et se dressa au bout de la chaîne qui le retenait.
La jeune fille s’écarta un peu et passa, sans prêter plus d’attention à un incident qui devait se reproduire chaque jour.
Le chien redoubla de colère, debout sur ses pattes, et tirant sur son collier au risque de s’étrangler.
Trente ou quarante pas plus loin, impatientée sans doute, elle se retourna et fit un geste de la main. Le danois eut un sursaut de rage, recula jusqu’au fond de sa niche, et bondit de nouveau, irrésistible. La jeune fille poussa un cri de terreur
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folle. Le chien franchissait l’espace, en traînant derrière lui sa chaîne brisée.
Elle se mit à courir, à courir de toutes ses forces, et elle appelait au secours désespérément. Mais, en quelques sauts, le chien la rejoignait.
Elle tomba, tout de suite épuisée, perdue. La bête était déjà sur elle, la touchait presque.
A ce moment précis, il y eut une détonation. Le chien fit une cabriole en avant, se remit d’aplomb, gratta le sol à coups de patte, puis se coucha en hurlant à diverses reprises, un hurlement rauque, essoufflé, qui s’acheva en une plainte sourde et en râles indistincts. Et ce fut tout.
– Mort, dit Lupin, qui était accouru aussitôt, prêt à décharger son revolver une seconde fois.
La jeune fille s’était relevée, toute pâle, chancelante encore.
Elle examina, très surprise, cet homme qu’elle ne connaissait pas, et qui venait de lui sauver la vie, et elle murmura :
– Merci… J’ai eu bien peur… Il était temps… Je vous remercie, monsieur.
Lupin ôta son chapeau.
– Permettez-moi de me présenter, mademoiselle, Paul Daubreuil… Mais, avant toute explication, je vous demande un instant…
Il se baissa vers le cadavre du chien, et examina la chaîne à l’endroit où l’effort de la bête l’avait brisée.
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– C’est bien ça ! fit-il entre ses dents c’est bien ce que je supposais. Bigre ! les événements se précipitent… J’aurais dû arriver plus tôt.
Revenant à la jeune fille, il lui dit vivement…
– Mademoiselle, nous n’avons pas une minute à perdre. Ma présence dans ce parc est tout à fait insolite. Je ne veux pas qu’on m’y surprenne, et cela, pour des raisons qui vous concernent uniquement. Pensez-vous qu’on ait pu, du château, entendre la détonation ?
La jeune fille semblait remise déjà de son émotion, et elle répondit avec une assurance où se révélait toute sa nature courageuse :
– Je ne le pense pas.
– Monsieur votre père est au château, aujourd’hui ?
– Mon père est souffrant, couché depuis des mois. En outre, sa chambre donne sur l’autre façade.
– Et les domestiques ?
– Ils habitent également, et travaillent de l’autre côté.
Personne ne vient jamais par ici. Moi seule m’y promène.
– Il est donc probable qu’on ne m’a pas vu non plus, d’autant que ces arbres nous cachent.
– C’est probable.
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– Alors, je puis vous parler librement ?
– Certes, mais je ne m’explique pas…
– Vous allez comprendre.
Il s’approcha d’elle un peu plus et lui dit :
– Permettez-moi d’être bref. Voici. Il y a quatre jours, Mlle Jeanne Darcieux…
– C’est moi, dit-elle en souriant.
– Mlle Jeanne Darcieux, continua Lupin, écrivait une lettre à l’une de ses amies du nom de Marceline, laquelle habite Versailles…
– Comment savez-vous tout cela ? dit la jeune fille stupéfaite, j’ai déchiré la lettre avant de l’achever.
– Et vous avez jeté les morceaux sur le bord de la route qui va du château à Vendôme.
– En effet je me promenais…
– Ces morceaux furent recueillis, et j’en eus communication le lendemain même.
– Alors…, vous avez lu ? fit Jeanne Darcieux avec une certaine irritation.
– Oui, j’ai commis cette indiscrétion, et je ne le regrette pas, puisque je puis vous sauver.
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– Me sauver de quoi ?
– De la mort.
Lupin prononça cette petite phrase d’une voix très nette. La jeune fille eut un frisson.
– Je ne suis pas menacée de mort.
– Si, mademoiselle. Vers la fin d’octobre, comme vous lisiez sur un banc de la terrasse où vous aviez coutume de vous asseoir chaque jour, à la même heure, un moellon de la corniche s’est détaché, et il s’en est fallu de quelques centimètres que vous ne fussiez écrasée.
– Un hasard…
– Par une belle soirée de novembre, vous traversiez le potager, au clair de la lune. Un coup de feu fut tiré, la balle siffla à vos oreilles.
– Du moins je l’ai cru…
– Enfin, la semaine dernière, le petit pont de bois qui enjambe la rivière du parc, à deux mètres de la chute d’eau, s’écroula au moment où vous passiez. C’est par miracle que vous avez pu vous accrocher à une racine.
Jeanne Darcieux essaya de sourire.
– Soit, mais il n’y a là, ainsi que je l’écrivais à Marceline, qu’une série de coïncidences, de hasards…
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– Non, mademoiselle, non. Un hasard de cette sorte est admissible… Deux le sont également et encore ! Mais on n’a pas le droit de supposer que, trois fois, le hasard s’amuse et parvienne à répéter le même acte, dans des circonstances aussi extraordinaires. C’est pourquoi je me suis cru permis de venir à votre secours. Et, comme mon intervention ne peut être efficace que si elle demeure secrète, je n’ai pas hésité à m’introduire ici autrement que par la porte. Il était temps, ainsi que vous le disiez. L’ennemi vous attaquait une fois de plus.
– Comment ! Est-ce que vous pensez ? Non, ce n’est pas possible… Je ne veux pas croire…
Lupin ramassa la chaîne et, la montrant :
– Regardez le dernier anneau. Il est hors de doute qu’il a été limé. Sans quoi, une chaîne de cette force n’eût pas cédé.
D’ailleurs la marque de la lime est visible.
Jeanne avait pâli, et l’effroi contractait son joli visage.
– Mais qui donc m’en veut ainsi ? balbutia-t-elle. C’est terrible… Je n’ai fait de mal à personne… Et pourtant il est certain que vous avez raison… Bien plus…
Elle acheva plus bas :
« Bien plus, je me demande si le même danger ne menace pas mon père.
– On l’a attaqué, lui aussi ?
– Non, car il ne bouge pas de sa chambre. Mais sa maladie est si mystérieuse ! Il n’a plus de forces…, il ne peut plus
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marcher… En outre, il est sujet à des étouffements, comme si son cœur s’arrêtait. Ah ! quelle horreur !
Lupin sentit toute l’autorité qu’il pouvait prendre sur elle en un pareil moment, et il lui dit :
– Ne craignez rien, mademoiselle. Si vous m’obéissez aveuglément, je ne doute pas du succès.
– Oui… oui je veux bien mais tout cela est si affreux…
– Ayez confiance, je vous en prie. Et veuillez m’écouter.
J’aurais besoin de quelques renseignements.
Coup sur coup il lui posa des questions, auxquelles Jeanne Darcieux répondit hâtivement.
– Cette bête n’était jamais détachée, n’est-ce pas ?
– Jamais.
– Qui la nourrissait ?
– Le garde. A la tombée du jour il lui apportait sa pâtée.
– Il pouvait, par conséquent, s’approcher d’elle sans être mordu ?
– Oui, et lui seul, car elle était féroce.
– Vous ne soupçonnez pas cet homme ?
– Oh non Baptiste ! Jamais…
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– Et vous ne voyez personne ?
– Personne. Nos domestiques nous sont très dévoués. Ils m’aiment beaucoup.
– Vous n’avez pas d’amis au château ?
– Non.
– Pas de frère ?
– Non.
– Votre père est donc seul à vous protéger ?
– Oui, et je vous ai dit dans quel état il se trouvait.
– Vous lui avez raconté les diverses tentatives ?
– Oui, et j’ai eu tort. Notre médecin, le vieux docteur Guéroult, m’a défendu de lui donner la moindre émotion.
– Votre mère ?
– Je ne me souviens pas d’elle. Elle est morte, il y a seize ans il y a juste seize ans.
– Vous aviez ?
– Un peu moins de cinq ans.
– Et vous habitiez ici ?
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– Nous habitions Paris. C’est l’année suivante seulement que mon père a acheté ce château.
Lupin demeura quelques instants silencieux, puis il conclut :
– C’est bien, mademoiselle, je vous remercie. Pour le moment, ces renseignements me suffisent. D’ailleurs, il ne serait pas prudent de rester plus longtemps ensemble.
– Mais, dit-elle, le garde, tout à l’heure, trouvera ce chien…
Qui l’aura tué ?
– Vous, mademoiselle, vous, pour vous défendre contre une attaque.
– Je ne porte jamais d’arme.
– Il faut croire que si, dit Lupin en souriant, puisque vous avez tué cette bête, et que vous seule pouvez l’avoir tuée. Et puis on croira ce qu’on voudra. L’essentiel est que, moi, je ne sois pas suspect, quand je viendrai au château.
– Au château ? Vous avez l’intention ?
– Je ne sais pas encore comment mais je viendrai. Et dès ce soir… Ainsi donc, je vous le répète, soyez tranquille, je réponds de tout.
Jeanne le regarda et, dominée par lui, conquise par son air d’assurance et de bonne foi, elle dit simplement :
– Je suis tranquille.
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– Alors, tout ira pour le mieux. A ce soir, mademoiselle.
– A ce soir.
Elle s’éloigna, et Lupin, qui la suivit des yeux, jusqu’au moment où elle disparut à l’angle du château, murmura :
« Jolie créature ! il serait dommage qu’il lui arrivât malheur. Heureusement, ce brave Arsène veille au grain. »
Peu soucieux qu’on le rencontrât, l’oreille aux aguets, il visita le parc en ses moindres recoins, chercha la petite porte basse qu’il avait notée à l’extérieur, et qui était celle du potager, ôta le verrou, prit la clef, puis longea les murs, et se retrouva près de l’arbre qu’il avait escaladé. Deux minutes plus tard, il remontait sur sa motocyclette.
Le village de Maupertuis était presque contigu au château.
Lupin s’informa et apprit que le Dr Guéroult habitait à côté de l’église.
Il sonna, fut introduit dans le cabinet de consultation, et se présenta sous son nom de Paul Daubreuil, demeurant à Paris, rue de Surène, et entretenant avec le service de la Sûreté des relations officieuses sur lesquelles il réclamait le secret. Ayant eu connaissance, par une lettre déchirée, des incidents qui avaient mis en péril la vie de Mlle Darcieux, il venait au secours de la jeune fille.
Le Dr Guéroult, vieux médecin de campagne, qui chérissait Jeanne, admit aussitôt, sur les explications de Lupin, que ces incidents constituaient les preuves indéniables d’un complot.
Très ému, il offrit l’hospitalité à son visiteur et le retint à dîner.
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Les deux hommes causèrent longtemps. Le soir, ils se rendirent ensemble au château.
Le docteur monta dans la chambre du malade qui était située au premier étage, et demanda la permission d’amener un de ses jeunes confrères, auquel, désireux de repos, il avait l’intention de transmettre sa clientèle à bref délai.
En entrant, Lupin aperçut Jeanne Darcieux au chevet de son père. Elle réprima un geste d’étonnement, puis, sur un signe du docteur, sortit.
La consultation eut alors lieu en présence de Lupin. M.
Darcieux avait une figure amaigrie par la souffrance et des yeux brûlés de fièvre. Ce jour-là, il se plaignit surtout de son cœur.
Après l’auscultation, il interrogea le médecin avec une anxiété visible, et chaque réponse semblait un soulagement pour lui. Il parla aussi de Jeanne, persuadé qu’on le trompait et que sa fille avait échappé à d’autres accidents. Malgré les dénégations du docteur, il était inquiet. Il aurait voulu que la police fût avertie et qu’on fît des enquêtes.
Mais son agitation l’épuisa, et il s’assoupit peu à peu.
Dans le couloir, Lupin arrêta le docteur.
– Voyons, docteur, votre opinion exacte. Pensez-vous que la maladie de M. Darcieux puisse être attribuée à une cause étrangère ?
– Comment cela ?
– Oui, supposons qu’un même ennemi ait intérêt à faire disparaître le père et la fille…
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Le Dr Guéroult sembla frappé de l’hypothèse.
– En effet en effet cette maladie affecte parfois un caractère si anormal ! Ainsi, la paralysie des jambes, qui est presque complète, devrait avoir pour corollaire…
Le docteur réfléchit un instant, puis il prononça, à voix basse :
– Le poison, alors…, mais quel poison ? Et d’ailleurs, je ne vois aucun symptôme d’intoxication il faudrait supposer… Mais que faites-vous ? Qu’y a-t-il ?
Les deux hommes causaient alors devant une petite salle du premier étage, où Jeanne, profitant de la présence du docteur chez son père, avait commencé son repas du soir. Lupin, qui la regardait par la porte ouverte, la vit porter à ses lèvres une tasse dont elle but quelques gorgées.
Soudain il se précipita sur elle et lui saisit le bras.
– Qu’est-ce que vous buvez là ?
– Mais, dit-elle, interloquée une infusion…, du thé.
– Vous avez fait une grimace de dégoût pourquoi ?
– Je ne sais pas il m’a semblé…
– Il vous a semblé ?
– Qu’il y avait…, une sorte d’amertume… Mais cela provient sans doute du médicament que j’y ai mêlé.
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– Quel médicament ?
– Des gouttes que je prends à chaque dîner selon votre ordonnance, n’est-ce pas, docteur ?
– Oui, déclara le Dr Guérouit, mais ce médicament n’a aucun goût… Vous le savez bien, Jeanne, puisque vous en usez depuis quinze jours, et que c’est la première fois…
– En effet, murmura la jeune fille, et celui-là a un goût… Ah tenez, j’en ai encore la bouche qui me brûle.
A son tour le Dr Guérouit avala une gorgée de la tasse :
– Ah ! pouah ! s’écria-t-il, en recrachant, l’erreur n’est pas possible !
De son côté, Lupin examinait le flacon qui contenait le médicament, et il demanda :
– Dans la journée, où range-t-on ce flacon ?
Mais Jeanne ne put répondre. Elle avait porté la main à sa poitrine, et, le visage blême, les yeux convulsés, elle paraissait souffrir infiniment.
– Ça me fait mal ça me fait mal, bégaya-t-elle.
Les deux hommes la portèrent vivement dans sa chambre et l’étendirent sur le lit.
– Il faudrait un vomitif, dit Lupin.
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– Ouvrez l’armoire, ordonna le docteur… Il y a une trousse de pharmacie… Vous l’avez ? Sortez un des petits tubes… Oui, celui-là… Et de l’eau chaude maintenant… Vous en trouverez sur le plateau de la théière.
Appelée par un coup de sonnette, la bonne, qui était plus spécialement au service de Jeanne, accourut. Lupin lui expliqua que Mlle Darcieux était prise d’un malaise inexplicable.
Il revint ensuite à la petite salle à manger, visita le buffet et les placards, descendit à la cuisine où il prétexta que le docteur l’avait dépêché pour étudier l’alimentation de M. Darcieux. Sans en avoir l’air, il fit causer la cuisinière, le domestique, et le garde Baptiste, lequel mangeait au château.
En remontant, il trouva le docteur.
– Eh bien ?
– Elle dort.
– Aucun danger ?
– Non. Heureusement elle n’avait bu que deux ou trois gorgées. Mais c’est la seconde fois aujourd’hui que vous lui sauvez la vie. L’analyse de ce flacon nous en donnera la preuve.
– Analyse inutile, docteur. La tentative d’empoisonnement est certaine.
– Mais qui ?
– Je ne sais pas. Mais le démon qui machine tout cela connaît évidemment les habitudes du château. Il va et vient à sa
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guise, se promène dans le parc, lime la chaîne du chien, mêle du poison aux aliments, bref se remue et agit comme s’il vivait de la vie même de celle ou plutôt de ceux qu’il veut supprimer.
– Ah ! vous pensez décidément que le même péril menace M. Darcieux ?
– Sans doute.
– Un des domestiques, alors ? Mais c’est inadmissible. Est-ce que vous croyez ?
– Je ne crois rien. Je ne sais rien. Tout ce que je puis dire, c’est que la situation est tragique, et qu’il faut redouter les pires événements. La mort est ici, docteur, elle rôde dans ce château, et, avant peu, elle atteindra ceux qu’elle poursuit.
– Que faire ?
– Veiller, docteur. Prétextons que la santé de M. Darcieux nous inquiète, et couchons dans cette petite salle. Les deux chambres du père et de la fille sont proches. En cas d’alerte, nous sommes sûrs de tout entendre.
Ils avaient un fauteuil à leur disposition. Il fut convenu qu’ils y dormiraient à tour de rôle.
En réalité, Lupin ne dormit que deux ou trois heures. Au milieu de la nuit, sans prévenir son compagnon, il quitta la chambre, fit une ronde minutieuse dans le château, et sortit par la grille principale.
Vers neuf heures, il arrivait à Paris avec sa motocyclette.
Deux de ses amis, auxquels il avait téléphoné en cours de route,
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l’attendaient. Tous trois, chacun de son côté, passèrent la journée à faire les recherches que Lupin avait méditées.
A six heures, il repartit précipitamment, et jamais peut-être, ainsi qu’il me le raconta par la suite, il ne risqua sa vie avec plus de témérité qu’en effectuant ce retour à une vitesse folle, un soir brumeux de décembre, où la lumière de son phare trouait à peine les ténèbres.
Devant la grille, encore ouverte, il sauta de machine, et courut jusqu’au château dont il monta le premier étage en quelques bonds.
Dans la petite salle, personne.
Sans hésiter, sans frapper, il entra dans la chambre de Jeanne.
– Ah ! vous êtes là, dit-il avec un soupir de soulagement en apercevant Jeanne et le docteur, qui causaient, assis l’un près de l’autre.
– Quoi ? Du nouveau ? fit le docteur inquiet de voir dans un tel état d’agitation cet homme, dont il savait le sang-froid.
– Rien, répondit-il, rien de nouveau. Et ici ?
– Ici non plus. Nous venons de quitter M. Darcieux. Il mangeait de bon appétit, après une excellente journée. Quant à Jeanne, vous voyez, elle a déjà retrouvé ses belles couleurs.
– Alors il faut partir.
– Partir ! mais c’est impossible, protesta la jeune fille.
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– Il le faut, s’écria Lupin en frappant du pied et avec une véritable violence.
Tout de suite, il se maîtrisa, prononça quelques paroles d’excuse, puis il resta trois ou quatre minutes dans un silence profond que le docteur et Jeanne se gardèrent de troubler.
Enfin, il dit à la jeune fille :
– Vous partirez demain matin, mademoiselle, et pour une semaine ou deux seulement. Je vous conduirai chez votre amie de Versailles, celle à qui vous écrivez. Je vous supplie de préparer tout, dès ce soir, et ouvertement. Avertissez les domestiques… De son côté, le docteur voudra bien prévenir M.
Darcieux, et lui faire comprendre, avec toutes les précautions possibles, que ce voyage est indispensable pour votre sécurité.
D’ailleurs il vous rejoindra aussitôt que ses forces le lui permettront. C’est convenu, n’est-ce pas ?
– Oui, dit-elle, absolument dominée par la voix impérieuse et douce de Lupin.
– En ce cas, dit-il, faites vite, et ne quittez plus votre chambre.
– Mais, objecta la jeune fille avec un frisson cette nuit…
– Ne craignez rien. S’il y avait le moindre danger, nous reviendrions, le docteur et moi. N’ouvrez votre porte que si l’on frappe trois coups très légers.
Jeanne sonna aussitôt la bonne. Le docteur passa chez M.
Darcieux, tandis que Lupin se faisait servir quelques aliments dans la petite salle.
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– Voilà qui est terminé, dit le docteur au bout de vingt minutes. M. Darcieux n’a pas trop protesté. Au fond, lui aussi, il trouve qu’il est bon d’éloigner Jeanne.
Ils se retirèrent tous deux et sortirent du château.
Près de la grille, Lupin appela le garde.
– Vous pouvez fermer, mon ami. Si M. Darcieux avait besoin de nous, qu’on vienne nous chercher aussitôt.
Dix heures sonnaient à l’église de Maupertuis. Des nuages noirs, entre lesquels la lune se glissait par moments, pesaient sur la campagne.
Les deux hommes firent une centaine de pas.
Ils approchaient du village quand Lupin empoigna le bras de son compagnon.
– Halte !
– Qu’y a-t-il donc ? s’écria le docteur.
– Il y a, prononça Lupin d’un ton saccadé, que, si mes calculs sont justes, si je ne me blouse pas du tout au tout dans cette affaire, il y a que, cette nuit, Mlle Darcieux sera assassinée.
– Hein ! que dites-vous ? balbutia le docteur épouvanté…
Mais alors, pourquoi sommes-nous partis ?
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– Précisément pour que le criminel, qui suit tous nos gestes dans l’ombre, ne diffère pas son forfait, et qu’il l’accomplisse, non pas à l’heure choisie par lui, mais à l’heure que j’ai fixée.
– Nous retournons donc au château ?
– Certes, mais chacun de notre côté.
– Tout de suite, en ce cas.
– Écoutez-moi bien, docteur, dit Lupin d’une voix posée, et ne perdons pas notre temps en paroles inutiles. Avant tout, il faut déjouer toute surveillance. Pour cela, rentrez directement chez vous, et n’en repartez que quelques minutes après, lorsque vous aurez la certitude de n’avoir pas été suivi. Vous gagnerez alors les murs du château vers la gauche, jusqu’à la petite porte du potager. En voici la clef. Quand l’horloge de l’église sonnera onze coups, vous ouvrirez doucement, et vous marcherez droit vers la terrasse, derrière le château. La cinquième fenêtre ferme mal. Vous n’aurez qu’à enjamber le balcon. Une fois dans la chambre de Mlle Darcieux, poussez le verrou et ne bougez plus.
Vous entendez, ne bougez plus, ni l’un ni l’autre, quoi qu’il arrive. J’ai remarqué que Mlle Darcieux laisse entrouverte la fenêtre de son cabinet de toilette, n’est-ce pas ?
– Oui, une habitude que je lui ai donnée.
– C’est par là que l’on viendra.
– Mais vous ?
– C’est aussi par là que je viendrai.
– Et vous savez qui est ce misérable ?
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Lupin hésita, puis répondit :
– Non… Je ne sais pas… Et justement, comme cela, nous le saurons. Mais, je vous en conjure, du sang-froid. Pas un mot, pas un geste, quoi qu’il arrive.
– Je vous le promets.
– Mieux que cela, docteur. Je vous demande votre parole.
– Je vous donne ma parole.
Le docteur s’en alla. Aussitôt, Lupin monta sur un tertre voisin d’où l’on apercevait les fenêtres du premier et du second étage. Plusieurs d’entre elles étaient éclairées.
Il attendit assez longtemps. Une à une les lueurs s’éteignirent. Alors, prenant une direction opposée à celle du docteur, il bifurqua sur la droite, et longea le mur jusqu’au groupe d’arbres, près duquel il avait caché sa motocyclette, la veille.
Onze heures sonnèrent. Il calcula le temps que le docteur pouvait mettre à traverser le potager et à s’introduire dans le château.
« Et d’un, murmura-t-il. De ce côté-là, tout est en règle. A la rescousse, Lupin. L’ennemi ne va pas tarder à jouer son dernier atout et fichtre, il faut que je sois là… »
Il exécuta la même manœuvre que la première fois, attira la branche et se hissa sur le bord du mur, d’où il put gagner les plus gros rameaux de l’arbre.
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A ce moment, il dressa l’oreille. Il lui semblait entendre un frémissement de feuilles mortes. Et, de fait, il discerna une ombre, qui remuait au-dessous de lui, et trente mètres plus loin.
« Crebleu, se dit-il, je suis fichu, la canaille a flairé le coup… »
Un rayon de lune passa. Distinctement, Lupin vit que l’homme épaulait. Il voulut sauter â terre et se retourna. Mais il sentit un choc à la poitrine, perçut le bruit d’une détonation, poussa un juron de colère, et dégringola de branche en branche, comme un cadavre…
Cependant le Dr Guérouit, suivant les prescriptions d’Arsène Lupin, avait escaladé le rebord de la cinquième fenêtre, et s’était dirigé à tâtons vers le premier étage. Arrivé devant la chambre de Jeanne, il frappa trois coups légers, fut introduit, et poussa aussitôt le verrou.
– Étends-toi sur ton lit, dit-il tout bas à la jeune fille qui avait gardé ses vêtements du soir. Il faut que tu paraisses couchée. Brrrr, il ne fait pas chaud ici. La fenêtre de ton cabinet de toilette est ouverte ?
– Oui… Voulez-vous que…
– Non, laisse-la. On va venir.
– On va venir ! bredouilla Jeanne effarée.
– Oui, sans aucun doute.
– Mais qui est-ce que vous soupçonnez ?
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– Je ne sais pas… Je suppose que quelqu’un est caché dans le château ou dans le parc.
– Oh ! j’ai peur.
– N’aie pas peur. Le gaillard qui te protège semble rudement fort et ne joue qu’à coup sûr. Il doit être à l’affût quelque part dans la cour.
Le docteur éteignit la veilleuse et s’approcha de la croisée, dont il souleva le rideau. Une corniche étroite, qui courait le long du premier étage, ne lui permettant de voir qu’une partie éloignée de la cour, il revint s’installer auprès du lit.
Il s’écoula des minutes très pénibles et qui leur parurent infiniment longues. L’horloge sonnait au village, mais, absorbés par tous les petits bruits nocturnes, c’est à peine s’ils en percevaient le tintement. Ils écoutaient, ils écoutaient de tous leurs nerfs exaspérés.
– Tu as entendu ? souffla le docteur.
– Oui oui, dit Jeanne qui s’était assise sur son lit.
– Couche-toi… couche-toi, reprit-il au bout d’un instant…
On vient…
Un petit claquement s’était produit dehors, contre la corniche. Puis il y eut une suite de bruits indiscrets, dont ils n’auraient su préciser la nature. Mais ils avaient l’impression que la fenêtre voisine s’ouvrait davantage, car des bouffées d’air froid les enveloppaient.
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Soudain ce fut très net : il y avait quelqu’un à côté.
Le docteur, dont la main tremblait un peu, saisit son revolver. Il ne bougea pas néanmoins, se rappelant l’ordre formel qui lui avait été donné, et redoutant de prendre une décision contraire.
L’obscurité était absolue dans la chambre. Ils ne pouvaient donc voir où se trouvait l’ennemi. Mais ils devinaient sa présence. Ils suivaient ses gestes invisibles, sa marche assourdie par le tapis, et ils ne doutaient point qu’il n’eût franchi le seuil de la chambre.
Et l’ennemi s’arrêta. Cela, ils en furent certains. Il était debout, à cinq pas du lit, immobile, indécis peut-être, cherchant à percer l’ombre de son regard aigu.
Dans la main du docteur, la main de Jeanne frissonnait, glacée et couverte de sueur.
De son autre main, le docteur serrait violemment son arme, le doigt sur la détente. Malgré sa parole, il n’hésitait pas : que l’ennemi touchât l’extrémité du lit, le coup partait, jeté au hasard.
L’ennemi fit un pas encore, puis s’arrêta de nouveau. Et c’était effrayant, ce silence, cette impassibilité, ces ténèbres où des êtres s’épiaient éperdument.
Qui donc surgissait ainsi dans la nuit profonde ? Qui était cet homme ? Quelle haine horrible le poussait contre la jeune fille, et quelle œuvre abominable poursuivait-il ?
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Si terrifiés qu’ils fussent, Jeanne et le docteur ne pensaient qu’à cela voir, connaître la vérité, contempler le masque de l’ennemi.
Il fit un pas encore et ne bougea plus. Il leur semblait que sa silhouette se détachait, plus noire sur l’espace noir, et que son bras se levait peu à peu.
Une minute passa, et puis une autre.
Et tout à coup, plus loin que l’homme, vers la droite, un bruit sec… Une lumière jaillit, ardente, fut projetée contre l’homme, l’éclaira en pleine face, brutalement.
Jeanne poussa un cri d’épouvante. Elle avait vu, dressé au-dessus d’elle, un poignard à la main, elle avait vu son père !
En même temps presque, et, comme la lumière était éteinte, une détonation… Le docteur avait tiré.
– Crebleu… Ne tirez donc pas, hurla Lupin.
A bras-le-corps, il empoigna le docteur, qui suffoquait :
– Vous avez vu… Vous avez vu… Écoutez… Il s’enfuit…
– Laissez-le s’enfuir… C’est ce qu’il y a de mieux.
Lupin fit jouer de nouveau le ressort de sa lanterne électrique, courut dans le cabinet de toilette, constata que l’homme avait disparu et, revenant tranquillement vers la table, alluma la lampe.
Jeanne était couchée sur son lit, blême, évanouie.
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Le docteur, accroupi dans un fauteuil, émettait des sons inarticulés.
– Voyons, dit Lupin en riant, reprenez-vous. Il n’y a pas à se frapper, puisque c’est fini.
– Son père… son père… gémissait le vieux médecin.
– Je vous en prie, docteur, Mlle Darcieux est malade.
Soignez-la.
Sans plus s’expliquer, Lupin regagna le cabinet de toilette et passa sur la corniche. Une échelle s’y trouvait appuyée. Il descendit rapidement. En longeant le mur, vingt pas plus loin, ii se heurta aux barreaux d’une échelle de corde à laquelle il grimpa, et qui le conduisit dans la chambre de M. Darcieux.
Cette chambre était vide.
« Parfait, se dit-il. Le client a jugé la situation mauvaise, et il a décampé. Bon voyage… Et, sans doute, la porte est-elle barricadée ? Justement… C’est ainsi que notre malade, roulant ce brave docteur, se relevait la nuit en toute sécurité, fixait au balcon son échelle de corde, et préparait ses petits coups. Pas si bête, le Darcieux… »
Il ôta les verrous et revint à la chambre de Jeanne. Le docteur, qui en sortait, l’entraîna vers la petite salle.
– Elle dort, ne la dérangeons pas. La secousse a été rude, et il lui faudra du temps pour se remettre.
Lupin prit une carafe et but un verre d’eau. Puis il s’assit et, paisiblement :
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– Bah ! demain il n’y paraîtra plus.
– Que dites-vous ?
– Je dis que demain il n’y paraîtra plus.
– Et pourquoi ?
– D’abord parce qu’il ne m’a pas semblé que Mlle Darcieux éprouvât pour son père une affection très grande…
– Qu’importe ! Pensez à cela un père qui veut tuer sa fille !
un père qui, pendant des mois, recommence quatre, cinq, six fois sa tentative monstrueuse ! Voyons, n’y a-t-il pas là de quoi flétrir à jamais une âme moins sensible que celle de Jeanne ?
Quel souvenir odieux !
– Elle oubliera.
– On n’oublie pas cela.
– Elle oubliera, docteur, et pour une raison très simple…
– Mais parlez donc !
– Elle n’est pas la fille de M. Darcieux !
– Hein ?
– Je vous répète qu’elle n’est pas la fille de ce misérable.
– Que dites-vous ? M. Darcieux…
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– M. Darcieux n’est que son beau-père. Elle venait de naître quand son père, son vrai père est mort. La mère de Jeanne épousa alors un cousin de son mari, qui portait le même nom que lui, et elle mourut l’année même de ses secondes noces. Elle laissait Jeanne aux soins de M. Darcieux. Celui-ci l’emmena d’abord à l’étranger, puis acheta ce château, et, comme personne ne le connaissait dans le pays, il présenta l’enfant comme sa fille. Elle-même ignore la vérité sur sa naissance.
Le docteur demeurait confondu. Il murmura :
– Vous êtes certain de ces détails ?
– J’ai passé ma journée dans les mairies de Paris. J’ai compulsé les états civils, j’ai interrogé deux notaires, j’ai vu tous les actes. Le doute n’est pas possible.
– Mais cela n’explique pas le crime, ou plutôt la série des crimes.
– Si, déclara Lupin, et, dès le début, dès la première heure où j’ai été mêlé à cette affaire, une phrase de Mlle Darcieux me fit pressentir la direction qu’il fallait donner à mes recherches.
« J’avais presque cinq ans lorsque ma mère est morte, me dit-elle. Ii y a de cela seize ans. » Donc Mlle Darcieux allait prendre vingt et un ans, c’est-à-dire qu’elle était sur le point de devenir majeure. Tout de suite, je vis là un détail important. La majorité, c’est l’âge où l’on vous rend des comptes. Quelle était la situation de fortune de Mlle Darcieux, héritière naturelle de sa mère ? Bien entendu, je ne songeai pas une seconde au père.
D’abord on ne peut imaginer pareille chose, et puis la comédie que jouait Darcieux impotent, couché, malade…
– Réellement malade, interrompit le docteur.
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– Tout cela écartait de lui les soupçons d’autant plus que, lui-même, je le croyais en butte aux attaques criminelles. Mais n’y avait-il point dans leur famille quelque personne intéressée à leur disparition ? Mon voyage à Paris m’a révélé la vérité. Mlle Darcieux tient de sa mère une grosse fortune dont son beau-père a l’usufruit. Le mois prochain, il devait y avoir à Paris, sur convocation du notaire, une réunion du conseil de famille. La vérité éclatait, c’était la ruine pour Darcieux.
– Il n’a donc pas mis d’argent de côté ?
– Si, mais il a subi de grosses pertes par suite de spéculations malheureuses.
– Mais enfin, quoi ! Jeanne ne lui eût pas retiré la gestion de sa fortune.
– Il est un détail que vous ignorez, docteur, et que j’ai connu par la lecture de la lettre déchirée, c’est que Mlle Darcieux aime le frère de son amie de Versailles, Marceline, et que, M.
Darcieux s’opposant au mariage – vous en comprenez maintenant la raison – elle attendait sa majorité pour se marier.
– En effet, dit le docteur, en effet… C’était la ruine.
– La ruine, je vous le répète. Une seule chance de salut lui restait, la mort de sa belle-fille, dont il est l’héritier le plus direct.
– Certes, mais à condition qu’on ne le soupçonnât point.
– Évidemment, et c’est pourquoi il a machiné la série des accidents, afin que la mort parût fortuite. Et c’est pourquoi, de mon côté, voulant précipiter les choses, je vous ai prié de lui
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apprendre le départ imminent de Mlle Darcieux. Dès lors, il ne suffisait plus que le soi-disant malade errât dans le parc ou dans les couloirs, à la faveur de la nuit, et mît à exécution un coup longuement combiné. Non, il fallait agir, et agir tout de suite, sans préparation, brutalement, à main armée. Je ne doutais pas qu’il ne s’y déterminât. Il est venu.
– Il ne se méfiait donc pas ?
– De moi, si. Il a pressenti mon retour cette nuit, et il veillait à l’endroit même où j’avais déjà franchi le mur.
– Eh bien ?
– Eh bien, dit Lupin en riant, j’ai reçu une balle en pleine poitrine ou plutôt mon portefeuille a reçu une balle… Tenez, on peut voir le trou… Alors, j’ai dégringolé de l’arbre, comme un homme mort. Se croyant délivré de son seul adversaire, il est parti vers le château. Je l’ai vu rôder pendant deux heures. Puis, se décidant, il a pris dans la remise une échelle qu’il a appliquée contre la fenêtre. Je n’avais plus qu’à le suivre.
Le docteur réfléchit et dit :
– Vous auriez pu lui mettre la main au collet, auparavant.
Pourquoi l’avoir laissé monter ? L’épreuve était dure pour Jeanne et inutile…
– Indispensable
! Jamais Mlle Darcieux n’aurait pu
admettre la vérité. Il fallait qu’elle vît la face même de l’assassin.
Dès son réveil, vous lui direz la situation. Elle guérira vite.
– Mais M. Darcieux…
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– Vous expliquerez sa disparition comme bon vous semblera…, un voyage subit…, un coup de folie… On fera quelques recherches… Et soyez sûr qu’on n’entendra plus parler de lui…
Le docteur hocha la tête.
– Oui en effet.. vous avez raison… Vous avez mené tout cela avec une habileté extraordinaire, et Jeanne vous doit la vie…
Elle vous remerciera elle-même. Mais, de mon côté, ne puis-je vous être utile en quelque chose ? Vous m’avez dit que vous étiez en relations avec le service de la Sûreté… Me permettrez-vous d’écrire, de louer votre conduite, votre courage ?
Lupin se mit à rire.
– Certainement ! une lettre de ce genre me sera profitable.
Écrivez donc à mon chef direct, l’inspecteur principal Ganimard. Il sera enchanté de savoir que son protégé, Paul Daubreuil, de la rue de Surène, s’est encore signalé par une action d’éclat. Je viens précisément de mener une belle campagne sous ses ordres, dans une affaire dont vous avez dû entendre parler, l’affaire de « l’écharpe rouge » Ce brave M.
Ganimard, ce qu’il va se réjouir !
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Édith au Cou de Cygne
– Arsène Lupin, que pensez-vous au juste de l’inspecteur Ganimard ?
– Beaucoup de bien, cher ami.
– Beaucoup de bien ? Mais alors pourquoi ne manquez-vous jamais l’occasion de le tourner en ridicule ?
– Mauvaise habitude, et dont je me repens. Mais que voulez-vous ? C’est la règle. Voici un brave homme de policier, voilà des tas de braves types qui sont chargés d’assurer l’ordre, qui nous défendent contre les apaches, qui se font tuer pour nous autres, honnêtes gens, et en revanche nous n’avons pour eux que sarcasmes et dédain. C’est idiot !
– A la bonne heure, Lupin, vous parlez comme un bon bourgeois.
– Qu’est-ce que je suis donc ? Si j’ai sur la propriété d’autrui des idées un peu spéciales, je vous jure que ça change du tout au tout quand il s’agit de ma propriété à moi. Fichtre, il ne faudrait pas s’aviser de toucher à ce qui m’appartient. Je deviens féroce, alors. Oh… Oh ! ma bourse, mon portefeuille, ma montre… à bas les pattes ! J’ai l’âme d’un conservateur, cher ami, les instincts d’un petit rentier, et le respect de toutes les traditions et de toutes les autorités. Et c’est pourquoi Ganimard m’inspire beaucoup d’estime et de gratitude.
– Mais peu d’admiration.
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– Beaucoup d’admiration aussi. Outre le courage indomptable, qui est le propre de tous ces messieurs de la Sûreté, Ganimard possède des qualités très sérieuses, de la décision, de la clairvoyance, du jugement. Je l’ai vu à l’œuvre.
C’est quelqu’un. Connaissez-vous ce qu’on a appelé l’histoire d’ Édith au Cou de Cygne ?
– Comme tout le monde.
– C’est-à-dire pas du tout. Eh bien, cette affaire est peut-
être celle que j’ai le mieux combinée, avec le plus de soins et le plus de précautions, celle où j’ai accumulé le plus de ténèbres et le plus de mystères, celle dont l’exécution demanda le plus de maîtrise. Une vraie partie d’échecs, savante, rigoureuse et mathématique. Pourtant Ganimard finit par débrouiller l’écheveau. Actuellement, grâce à lui, on sait la vérité au quai des Orfèvres. Et je vous assure que c’est une vérité pas banale.
– Peut-on la connaître ?
– Certes un jour ou l’autre quand j’aurai le temps… Mais, ce soir, la Brunelli danse à l’Opéra, et si elle ne me voyait pas à mon fauteuil !
Mes rencontres avec Lupin sont rares. Il se confesse difficilement, quand cela lui plaît. Ce n’est que peu à peu, par bribes, par échappées de confidences, que j’ai pu noter les diverses phases de l’histoire, et la reconstituer dans son ensemble et dans ses détails.
L’origine, on s’en souvient, et je me contenterai de mentionner les faits :
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Il y a trois ans, à l’arrivée, en gare de Rennes, du train qui venait de Brest, on trouva démolie la porte d’un fourgon loué pour le compte d’un riche Brésilien, le colonel Sparmiento, lequel voyageait avec sa femme dans le même train.
Le fourgon démoli transportait tout un lot de tapisseries. La caisse qui contenait l’une d’elles avait été brisée et la tapisserie avait disparu.
Le colonel Sparmiento déposa une plainte contre la Compagnie du chemin de fer, et réclama des dommages-intérêts considérables, à cause de la dépréciation que faisait subir ce vol à la collection des tapisseries.
La police chercha. La Compagnie promit une prime importante. Deux semaines plus tard, une lettre mal fermée ayant été ouverte par l’administration des postes, on apprit que le vol avait été effectué sous la direction d’Arsène Lupin, et qu’un colis devait partir le lendemain pour l’Amérique du Nord.
Le soir même, on découvrait la tapisserie dans une malle laissée en consigne à la gare Saint-Lazare.
Ainsi donc le coup était manqué. Lupin en éprouva une telle déception qu’il exhala sa mauvaise humeur dans un message adressé au colonel Sparmiento, où il lui disait ces mots suffisamment clairs : « J’avais eu la délicatesse de n’en prendre qu’une. La prochaine fois, je prendrai les douze. A bon entendeur, salut. A.L. »
Le colonel Sparmiento habitait, depuis quelques mois, un hôtel situé au fond d’un petit jardin, à l’angle de la rue de la Faisanderie et de la rue Dufrénoy. C’était un homme un peu fort, large d’épaules, aux cheveux noirs, au teint basané, et qui s’habillait avec une élégante sobriété. Il avait épousé une jeune Anglaise extrêmement belle, mais de santé précaire et que
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l’aventure des tapisseries affecta profondément. Dès le premier jour, elle supplia son mari de les vendre à n’importe quel prix.
Le colonel était d’une nature trop énergique et trop obstinée pour céder à ce qu’il avait le droit d’appeler un caprice de femme. Il ne vendit rien, mais il multiplia les précautions et s’entoura de tous les moyens propres à rendre impossible tout cambriolage.
Tout d’abord, pour n’avoir à surveiller que la façade donnant sur le jardin, il fit murer toutes les fenêtres du rez-de-chaussée et du premier étage qui ouvraient sur la rue Dufrénoy.
Ensuite il demanda le concours d’une maison spéciale qui assurait la sécurité absolue des propriétés. On plaça chez lui, à chaque fenêtre de la galerie où furent pendues les tapisseries, des appareils à déclenchement, invisibles, dont il connaissait seul la position et qui, au moindre contact, allumaient toutes les ampoules électriques de l’hôtel et faisaient fonctionner tout un système de timbres et de sonneries.
En outre, les Compagnies d’assurances auxquelles il s’adressa ne consentirent à s’engager de façon sérieuse, que s’il installait la nuit, au rez-de-chaussée de son hôtel, trois hommes fournis par elles et payés par lui. A cet effet, elles choisirent trois anciens inspecteurs, sûrs, éprouvés, et auxquels Lupin inspirait une haine vigoureuse.
Quant à ses domestiques, le colonel les connaissait de longue date. Il en répondait.
Toutes ces mesures prises, la défense de l’hôtel organisée comme celle d’une place forte, le colonel donna une grande fête d’inauguration, sorte de vernissage où furent conviés les membres des deux cercles dont il faisait partie, ainsi qu’un certain nombre de dames, de journalistes, d’amateurs et de critiques d’art.
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Aussitôt franchie la grille du jardin, il semblait que l’on pénétrât dans une prison. Les trois inspecteurs, postés au bas de l’escalier, vous réclamaient votre carte d’invitation et vous dévisageaient d’un œil soupçonneux. On eût dit qu’ils allaient vous fouiller ou prendre les empreintes de vos doigts.
Le colonel, qui recevait au premier étage, s’excusait en riant, heureux d’expliquer les dispositions qu’il avait imaginées pour la sécurité de ses tapisseries.
Sa femme se tenait auprès de lui, charmante de jeunesse et de grâce, blonde, pâle, flexible, avec un air mélancolique et doux, cet air de résignation des êtres que le destin menace.
Lorsque tous les invités furent réunis, on ferma les grilles du jardin et les portes du vestibule. Puis on passa dans la galerie centrale, à laquelle on accédait par de doubles portes blindées, et dont les fenêtres, munies d’énormes volets, étaient protégées par des barreaux de fer. Là se trouvaient les douze tapisseries.
C’étaient des œuvres d’art incomparables, qui, s’inspirant de la fameuse tapisserie de Bayeux, attribuée à la reine Mathilde, représentaient l’histoire de la conquête de l’Angleterre. Commandées au 16e siècle par le descendant d’un homme d’armes qui accompagnait Guillaume le Conquérant, exécutées par un célèbre tisserand d’Arras, Jehan Gosset, elles avaient été retrouvées quatre cents ans après, au fond d’un vieux manoir de Bretagne. Prévenu, le colonel avait enlevé l’affaire au prix de cinquante mille francs. Elles en valaient vingt fois autant.
Mais la plus belle des douze pièces de la série, la plus originale, bien que le sujet ne fût pas traité par la reine Mathilde, était précisément celle qu’Arsène Lupin avait
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cambriolée, et qu’on avait réussi à lui reprendre. Elle représentait Édith au Cou de Cygne, cherchant parmi les morts d’Hastings le cadavre de son bien-aimé Harold, le dernier roi saxon.
Devant celle-là, devant la beauté naïve du dessin, devant les couleurs éteintes, et le groupement animé des personnages, et la tristesse affreuse de la scène, les invités s’enthousiasmèrent Édith au Cou de Cygne, la reine infortunée, ployait comme un lis trop lourd. Sa robe blanche révélait son corps alangui. Ses longues mains fines se tendaient en un geste d’effroi et de supplication. Et rien n’était plus douloureux que son profil qu’animait le plus mélancolique et le plus désespéré des sourires.
– Sourire poignant, nota l’un des critiques, que l’on écoutait avec déférence un sourire plein de charme, d’ailleurs, et qui me fait penser, colonel, au sourire de Mme Sparmiento.
Et, la remarque paraissant juste, il insista :
– Il y a d’autres points de ressemblance qui m’ont frappé tout de suite, comme la courbe très gracieuse de la nuque, comme la finesse des mains et aussi quelque chose dans la silhouette, dans l’attitude habituelle…
– C’est tellement vrai, avoua le colonel, que cette ressemblance m’a décidé à l’achat des tapisseries. Et il y avait à cela une autre raison. C’est que, par une coïncidence véritablement curieuse, ma femme s’appelle précisément Édith, Édith au Cou de Cygne, l’ai-je appelée depuis.
Et le colonel ajouta en riant :
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– Je souhaite que les analogies s’arrêtent là et que ma chère Édith n’ait pas, comme la pauvre amante de l’histoire, à chercher le cadavre de son bien-aimé. Dieu merci je suis bien vivant, et n’ai pas envie de mourir. Il n’y a que le cas où les tapisseries disparaîtraient… Alors, ma foi, je ne répondrais pas d’un coup de tête…
Il riait en prononçant ces paroles, mais son rire n’eut pas d’écho, et les jours suivants, dans tous les récits qui parurent au sujet de cette soirée, on retrouva la même impression de gêne et de silence. Les assistants ne savaient plus que dire.
Quelqu’un voulut plaisanter :
– Vous ne vous appelez pas Harold, colonel ?
– Ma foi, non, déclara-t-il, et sa gaieté ne se démentait pas.
Non, je ne m’appelle pas ainsi, et je n’ai pas non plus la moindre ressemblance avec le roi saxon.
Tout le monde, depuis, fut également d’accord pour affirmer que, à ce moment, comme le colonel terminait sa phrase, du côté des fenêtres (celle de droite ou celle du milieu, les opinions ont varié sur ce point), il y eut un premier coup de timbre, bref, aigu, sans modulations. Ce coup fut suivi d’un cri de terreur que poussa Mme Sparmiento, en saisissant le bras de son mari. Il s’exclama :
– Qu’est-ce que c’est ? Qu’est-ce que ça veut dire ?
Immobiles, les invités regardaient vers les fenêtres. Le colonel répéta :
– Qu’est-ce que ça veut dire ? Je ne comprends pas.
Personne que moi ne connaît l’emplacement de ce timbre…
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Et, au même instant, là-dessus encore unanimité des témoignages au même instant, l’obscurité soudaine, absolue, et, tout de suite, du haut en bas de l’hôtel, dans tous les salons, dans toutes les chambres, à toutes les fenêtres, le vacarme étourdissant de tous les timbres et de toutes les sonneries.
Ce fut, durant quelques secondes, le désordre imbécile, l’épouvante folle. Les femmes vociféraient. Les hommes cognaient aux portes closes, à grands coups de poing. On se bousculait, On se battait. Des gens tombèrent, que l’on piétina.
On eût dit la panique d’une foule terrifiée par la menace des flammes, ou par la détonation d’obus. Et, dominant le tumulte, la voix du colonel qui hurlait :
– Silence
! ne bougez pas
! Je réponds de tout
!
L’interrupteur est là dans le coin… Voici…
De fait, s’étant frayé un passage à travers ses invités, il parvint à l’angle de la galerie et, subitement, la lumière électrique jaillit de nouveau, tandis que s’arrêtait le tourbillon des sonneries.
Alors, dans la clarté brusque, un étrange spectacle apparut.
Deux dames étaient évanouies. Pendue au bras de son mari, agenouillée, livide, Mme Sparmiento semblait morte. Les hommes, pâles, la cravate défaite, avaient l’air de combattants.
– Les tapisseries sont là cria quelqu’un.
On fut très étonné, comme si la disparition de ces tapisseries eût dû résulter naturellement de l’aventure et en donner la seule explication plausible.
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Mais rien n’avait bougé. Quelques tableaux de prix, accrochés aux murs, s’y trouvaient encore. Et, bien que le même tapage se fût répercuté dans tout l’hôtel, bien que les ténèbres se fussent produites partout, les inspecteurs n’avaient vu personne entrer ni personne tenter de s’introduire…
– D’ailleurs, dit le colonel, il n’y a que les fenêtres de la galerie qui soient munies d’appareils à sonnerie, et ces appareils, dont je suis le seul à connaître le mécanisme, je ne les avais pas remontés.
On rit bruyamment de l’alerte, mais on riait sans conviction, et avec une certaine honte, tellement chacun sentait l’absurdité de sa propre conduite. Et l’on n’eut qu’une hâte, ce fut de quitter cette maison où l’on respirait, malgré tout, une atmosphère d’inquiétude et d’angoisse.
Deux journalistes pourtant demeurèrent, que le colonel rejoignit après avoir soigné Édith et l’avoir remise aux mains des femmes de chambre. A eux trois, ils firent, avec les détectives, une enquête qui n’amena pas d’ailleurs la découverte du plus petit détail intéressant. Puis le colonel déboucha une bouteille de champagne. Et ce n’est par conséquent qu’à une heure avancée de la nuit – exactement deux heures quarante-cinq que les journalistes s’en allèrent, que le colonel regagna son appartement, et que les détectives se retirèrent dans la chambre du rez-de-chaussée qui leur était réservée.
A tour de rôle, ils prirent la garde, garde qui consistait d’abord à se tenir éveillé, puis à faire une ronde dans le jardin et à monter jusqu’à la galerie.
Cette consigne fut ponctuellement exécutée, sauf de cinq heures à sept heures du matin où, le sommeil l’emportant, ils ne firent point de ronde. Mais, dehors, c’était le grand jour. En
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outre, s’il y avait eu le moindre appel des sonneries, n’auraient-ils pas été réveillés ?
Cependant, à sept heures vingt, quand l’un d’eux eut ouvert la porte de la galerie et poussé les volets, il constata que les douze tapisseries avaient disparu.
Par la suite, on a reproché à cet homme et à ses camarades de n’avoir pas donné l’alarme immédiatement, et d’avoir commencé les investigations avant de prévenir le colonel et de téléphoner au commissariat. Mais en quoi ce retard, si excusable, a-t-il entravé l’action de la police ?
Quoi qu’il en soit, c’est à huit heures et demie seulement que le colonel fut averti. Il était tout habillé et se disposait à sortir. La nouvelle ne sembla pas l’émouvoir outre mesure, ou, du moins, il réussit à se dominer. Mais l’effort devait être trop grand, car, tout à coup, il tomba sur une chaise et s’abandonna quelques instants à un véritable accès de désespoir, très pénible à considérer chez cet homme d’une apparence si énergique.
Se reprenant, maître de lui, il passa dans la galerie, examina les murailles nues, puis s’assit devant une table et griffonna rapidement une lettre qu’il mit sous enveloppe et cacheta.
– Tenez, dit-il, je suis pressé un rendez-vous urgent…, voici une lettre pour le commissaire de police.
Et comme les inspecteurs l’observaient, il ajouta :
– C’est mon impression que je donne au commissaire un soupçon qui me vient… Qu’il se rende compte… De mon côté, je vais me mettre en campagne…
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Il partit, en courant, avec des gestes dont les inspecteurs devaient se rappeler l’agitation.
Quelques minutes après, le commissaire de police arrivait.
On lui donna la lettre. Elle contenait ces mots :
« Que ma femme bien-aimée me pardonne le chagrin que je vais lui causer. Jusqu’au dernier moment, son nom sera sur mes lèvres. »
Ainsi, dans un moment de folie, à la suite de cette nuit où la tension nerveuse avait suscité en lui une sorte de fièvre, le colonel Sparmiento courait au suicide. Aurait-il le courage d’exécuter un tel acte ? ou bien, à la dernière minute, sa raison le retiendrait-elle ?
On prévint Mme Sparmiento.
Pendant qu’on faisait des recherches et qu’on essayait de retrouver la trace du colonel, elle attendit, toute pantelante d’horreur.
Vers la fin de l’après-midi, on reçut de Ville-d’Avray un coup de téléphone. Au sortir d’un tunnel, après le passage d’un train, des employés avaient trouvé le corps d’un homme affreusement mutilé, et dont le visage n’avait plus forme humaine. Les poches ne contenaient aucun papier. Mais le signalement correspondait à celui du colonel.
A sept heures du soir, Mme Sparmiento descendait d’automobile à Ville-d’Avray. On la conduisit dans une des chambres de la gare. Quand on eut écarté le drap qui le recouvrait, Édith, Édith au Cou de Cygne, reconnut le cadavre de son mari.
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En cette circonstance, Lupin, selon l’expression habituelle n’eut pas une bonne presse.
« Qu’il prenne garde ! écrivit un chroniqueur ironiste, lequel résumait bien l’opinion générale, il ne faudrait pas beaucoup d’histoires de ce genre pour lui faire perdre toute la sympathie que nous ne lui avons pas marchandée jusqu’alors. Lupin n’est acceptable que si ses coquineries sont commises au préjudice de banquiers véreux, de barons allemands, de rastaquouères équivoques, de sociétés financières et anonymes. Et surtout, qu’il ne tue pas ! Des mains de cambrioleur, soit, mais des mains d’assassin, non… Or, s’il n’a pas tué, il est du moins responsable de cette mort. Il y a du sang sur lui. Les armes de son blason sont rouges »
La colère, la révolte publique s’aggravaient de toute la pitié qu’inspirait la pâle figure d’Édith. Les invités de la veille parlèrent. On sut les détails impressionnants de la soirée, et aussitôt une légende se forma autour de la blonde Anglaise, légende qui empruntait un caractère vraiment tragique à l’aventure populaire de la reine au Cou de Cygne.
Et pourtant on ne pouvait se retenir d’admirer l’extraordinaire virtuosité avec laquelle le vol avait été accompli.
Tout de suite, la police l’expliqua de cette façon : les détectives ayant constaté, dès l’abord, et ayant affirmé par la suite qu’une des trois fenêtres de la galerie était grande ouverte, comment douter que Lupin et ses complices ne se fussent introduits par cette fenêtre ?
Hypothèse fort plausible. Mais alors comment avaient-ils pu : 1° Franchir la grille du jardin, à l’aller et au retour, sans que personne les aperçût ? 2° Traverser le jardin et planter une échelle dans la plate-bande, sans laisser la moindre trace ? 3°
Ouvrir les volets et la fenêtre, sans faire jouer les sonneries et les lumières de l’hôtel ?
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Le public, lui, accusa les trois détectives. Le juge d’instruction les interrogea longuement, fit une enquête minutieuse sur leur vie privée, et déclara de la manière la plus formelle qu’ils étaient au-dessus de tout soupçon.
Quant aux tapisseries, rien ne permettait de croire qu’on pût les retrouver.
C’est à ce moment que l’inspecteur principal Ganimard revint du fond des Indes, où, après l’aventure du diadème et la disparition de Sonia Krichnoff, et sur la foi d’un ensemble de preuves irréfutables qui lui avaient été fournies par d’anciens complices de Lupin, il suivait la piste de Lupin. Roulé une fois de plus par son éternel adversaire, et supposant que celui-ci l’avait envoyé en Extrême-Orient pour se débarrasser de lui pendant l’affaire des tapisseries, il demanda à ses chefs un congé de quinze jours, se présenta chez Mme Sparmiento, et lui promit de venger son mari.
Édith en était à ce point où l’idée de la vengeance n’apporte même pas de soulagement à la douleur qui vous torture. Le soir même de l’enterrement, elle avait congédié les trois inspecteurs, et remplacé, par un seul domestique et par une vieille femme de ménage, tout un personnel dont la vue lui rappelait trop cruellement le passé. Indifférente à tout, enfermée dans sa chambre, elle laissa Ganimard libre d’agir comme il l’entendait.
Il s’installa donc au rez-de-chaussée et, tout de suite, se livra aux investigations les plus minutieuses. Il recommença l’enquête, se renseigna dans le quartier, étudia la disposition de l’hôtel, fit jouer vingt fois, trente fois, chacune des sonneries.
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Au bout de quinze jours, il demanda une prolongation de son congé. Le chef de la Sûreté, qui était alors M. Dudouis, vint le voir, et le surprit au haut d’une échelle dans la galerie.
Ce jour-là, l’inspecteur principal avoua l’inutilité de ses recherches.
Mais, le surlendemain, M. Dudouis, repassant par là, trouva Ganimard fort soucieux. Un paquet de journaux s’étalait devant lui. A la fin, pressé de questions, l’inspecteur principal murmura :
– Je ne sais rien, chef, absolument rien, mais il y a une diable d’idée qui me tracasse… Seulement, c’est tellement fou !
Et puis ça n’explique pas… Au contraire, ça embrouille les choses plutôt…
– Alors ?
– Alors, chef, je vous supplie d’avoir un peu de patience de me laisser faire. Mais si, tout à coup, un jour ou l’autre, je vous téléphonais, il faudrait sauter dans une auto et ne pas perdre une minute… C’est que le pot aux roses serait découvert.
Il se passa encore quarante-huit heures. Un matin, M.
Dudouis reçut un petit bleu :
« Je vais à Lille. Signé Ganimard. »
« Que diable, se dit le chef de la Sûreté, peut-il aller faire là-bas ? »
La journée s’écoula sans nouvelles, et puis une autre encore.
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Mais M. Dudouis avait confiance. Il connaissait son Ganimard et n’ignorait pas que le vieux policier n’était point de ces gens qui s’emballent sans raison. Si Ganimard « marchait », c’est qu’il avait des motifs sérieux pour marcher.
De fait, le soir de cette seconde journée, M. Dudouis fut appelé au téléphone.
– C’est vous, chef ?
– Est-ce vous, Ganimard ?
Hommes de précaution tous deux, ils s’assurèrent qu’ils ne se trompaient pas l’un et l’autre sur leur identité. Et, tranquillisé, Ganimard reprit hâtivement…
– Dix hommes tout de suite, chef. Et venez vous-même, je vous en prie.
– Où êtes-vous ?
– Dans la maison, au rez-de-chaussée. Mais je vous attendrai derrière la grille du jardin.
– J’arrive. En auto, bien entendu ?
– Oui, chef. Faites arrêter l’auto à cent pas. Un léger coup de sifflet, et j’ouvrirai.
Les choses s’exécutèrent selon les prescriptions de Ganimard. Un peu avant minuit, comme toutes les lumières étaient éteintes aux étages supérieurs, il se glissa dans la rue et alla au-devant de M. Dudouis. Il y eut un rapide conciliabule.
Les agents obéirent aux ordres de Ganimard. Puis le chef et
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l’inspecteur principal revinrent ensemble, traversèrent sans bruit le jardin, et s’enfermèrent avec les plus grandes précautions.
– Eh bien quoi ? dit M. Dudouis. Qu’est-ce que tout cela signifie ? Vraiment, nous avons l’air de conspirateurs.
Mais Ganimard ne riait pas. Jamais son chef ne l’avait vu dans un tel état d’agitation et ne l’avait entendu parler d’une voix aussi bouleversée.
– Du nouveau, Ganimard ?
– Oui, chef, et cette fois ! Mais c’est à peine si je peux y croire… Pourtant je ne me trompe pas… Je tiens toute la vérité…
Et elle a beau être invraisemblable, c’est la vraie vérité… Il n’y en a pas d’autre… C’est ça et pas autre chose.
Il essuya les gouttes de sueur qui découlaient de son front, et, M. Dudouis l’interrogeant, il se domina, avala un verre d’eau, et commença :
– Lupin m’a souvent roulé…
– Dites donc, Ganimard ? interrompit M. Dudouis, si vous alliez droit au but ? En deux mots, qu’y a-t-il ?
– Non, chef, objecta l’inspecteur principal, il faut que vous sachiez les différentes phases par où j’ai passé. Excusez-moi, mais je crois cela indispensable.
Et il répéta :
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– Je disais donc, chef, que Lupin m’a souvent roulé, et qu’il m’en a fait voir de toutes les couleurs. Mais dans ce duel où j’ai toujours eu le dessous jusqu’ici j’ai du moins gagné l’expérience de son jeu, la connaissance de sa tactique. Or, en ce qui concerne l’affaire des tapisseries, j’ai été presque aussitôt conduit à me poser ces deux questions :
« 1° Lupin ne faisant jamais rien sans savoir où il va, devait envisager le suicide de M. Sparmiento comme une conséquence possible de la disparition des tapisseries. Cependant Lupin, qui a horreur du sang, a tout de même volé les tapisseries.
– L’appât des cinq ou six cent mille francs qu’elles valent, observa M. Dudouis.
– Non, chef, je vous répète, quelle que soit l’occasion, pour rien au monde, même pour des millions et des millions, Lupin ne tuerait, ni même ne voudrait être la cause d’un mort. Voilà un premier point.
« 2° Pourquoi ce vacarme, la veille au soir, pendant la fête d’inauguration ? Évidemment pour effrayer, n’est-ce pas, pour créer autour de l’affaire, et en quelques minutes, une atmosphère d’inquiétude et de terreur, et finalement pour détourner les soupçons d’une vérité qu’on eût peut-être soupçonnée sans cela… Vous ne comprenez pas, chef ?
– Ma foi, non.
– En effet, dit Ganimard, en effet ce n’est pas clair. Et moi-même, tout en me posant le problème en ces termes, je ne comprenais pas bien… Pourtant, j’avais l’impression d’être sur la bonne voie… Oui, il était hors de doute que Lupin voulait détourner les soupçons, les détourner sur lui, Lupin, entendons-
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nous afin que la personne même qui dirigeait l’affaire demeurât inconnue.
– Un complice ? insinua M. Dudouis, un complice qui, mêlé aux invités, a fait fonctionner les sonneries et qui, après le départ, a pu se dissimuler dans l’hôtel ?
– Voilà… Voilà… Vous brûlez, chef. Il est certain que les tapisseries, n’ayant pu être volées par quelqu’un qui s’est introduit subrepticement dans l’hôtel, l’ont été par quelqu’un qui est resté dans l’hôtel, et non moins certain qu’en examinant la liste des invités, et qu’en procédant à une enquête sur chacun d’eux, on pourrait…
– Eh bien ?
– Eh bien, chef, il y a un mais c’est que les trois détectives tenaient cette liste en main quand les invités sont arrivés, et qu’ils la tenaient encore au départ. Or soixante-trois invités sont entrés, et soixante-trois sont partis. Donc…
– Alors un domestique ?
– Non.
– Les détectives ?
– Non.
– Cependant… Cependant dit le chef avec impatience, si le vol a été commis de l’intérieur…
– C’est un point indiscutable, affirma l’inspecteur, dont la fièvre semblait croître. Là-dessus, pas d’hésitation. Toutes mes
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recherches aboutissaient à la même certitude. Et ma conviction devenait peu à peu si grande que j’en arrivai un jour à formuler cet axiome ahurissant :
« En théorie et en fait, le vol n’a pu être commis qu’avec l’aide d’un complice habitant l’hôtel. Or il n’y a pas eu de complice.
– Absurde, dit M. Dudouis.
– Absurde, en effet, dit Ganimard, mais à l’instant même où je prononçais cette phrase absurde, la vérité surgissait en moi.
– Hein ?
– Oh ! une vérité bien obscure, bien incomplète, mais suffisante. Avec ce fil conducteur, je devais aller jusqu’au bout.
Comprenez-vous chef ?
M. Dudouis demeurait silencieux. Le même phénomène devait se produire en lui, qui s’était produit en Ganimard. Il murmura :
– Si ce n’est aucun des invités, ni les domestiques, ni les détectives, il ne reste plus personne…
– Si chef, il reste quelqu’un…
M. Dudouis tressaillit comme s’il eût reçu un choc, et, d’une voix qui trahissait son émotion :
– Mais non, voyons, c’est inadmissible.
– Pourquoi ?
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– Voyons, réfléchissez…
– Parlez donc, chef… Allez-y.
– Quoi ! Non, n’est-ce pas ?
– Allez-y, chef.
– Impossible ! Quoi ! Sparmiento aurait été le complice de Lupin !
Ganimard eut un ricanement :
– Parfait le complice d’Arsène Lupin… De la sorte tout s’explique. Pendant la nuit, et tandis que les trois détectives veillaient en bas, ou plutôt qu’ils dormaient, car le colonel Sparmiento leur avait fait boire du champagne peut-être pas très catholique, ledit colonel a décroché les tapisseries et les a fait passer par les fenêtres de sa chambre, laquelle chambre, située au deuxième étage, donne sur une autre rue, que l’on ne surveillait pas, puisque les fenêtres inférieures sont murées.
M. Dudouis réfléchit, puis haussa les épaules :
– Inadmissible !
– Et pourquoi donc ?
– Pourquoi ? Parce que si le colonel avait été le complice d’Arsène Lupin, il ne se serait pas tué après avoir réussi son coup.
– Et qui vous dit qu’il s’est tué ?
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– Comment ! Mais on l’a retrouvé, mort.
– Avec Lupin, je vous l’ai dit, il n’y a pas de mort.
– Cependant celui-ci fut réel. En outre, Mme Sparmiento l’a reconnu.
– Je vous attendais là, chef. Moi aussi, l’argument me tracassait. Voilà que, tout à coup, au lieu d’un individu, j’en avais trois en face de moi : 1° Arsène Lupin, cambrioleur ; 2°
Son complice, le colonel Sparmiento ; 3° Un mort. Trop de richesses : Seigneur Dieu ! n’en jetez plus !
Ganimard saisit une liasse de journaux, la déficela et présenta l’un d’eux à M. Dudouis.
– Vous vous rappelez, chef… Quand vous êtes venu, je feuilletais les journaux… Je cherchais si, à cette époque, il n’y avait pas eu un incident qui pût se rapporter à votre histoire et confirmer mon hypothèse. Veuillez lire cet entrefilet.
M. Dudouis prit le journal et, à haute voix, il lut :
« Un fait bizarre nous est signalé par notre correspondant de Lille. A la Morgue de cette ville, on a constaté hier matin la disparition d’un cadavre, le cadavre d’un inconnu qui s’était jeté la veille sous les roues d’un tramway à vapeur… On se perd en conjectures sur cette disparition. »
M. Dudouis demeura pensif, puis demanda :
– Alors… Vous croyez ?
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– J’arrive de Lille, répondit Ganimard, et mon enquête ne laisse subsister aucun doute à ce propos. Le cadavre a été enlevé la nuit même où le colonel Sparmiento donnait sa fête d’inauguration. Transporté dans une automobile, il a été conduit directement à Ville-d’Avray où l’automobile resta jusqu’au soir près de la ligne de chemin de fer.
– Par conséquent, acheva M. Dudouis, près du tunnel.
– A côté, chef.
– De sorte que le cadavre que l’on a retrouvé n’est autre que ce cadavre-là, habillé des vêtements du colonel Sparmiento.
– Précisément, chef.
– De sorte que le colonel Sparmiento est vivant ?
– Comme vous et moi, chef.
– Mais alors, pourquoi toutes ces aventures ? Pourquoi ce vol d’une seule tapisserie, puis sa restitution, puis le vol des douze ? Pourquoi cette fête d’inauguration ? et ce vacarme ? et tout enfin ? Votre histoire ne tient pas debout, Ganimard.
– Elle ne tient pas de debout, chef, parce que vous vous êtes, comme moi, arrêté en chemin, parce que, si cette aventure est déjà étrange, il fallait cependant aller encore plus loin, beaucoup plus loin vers l’invraisemblable et le stupéfiant. Et pourquoi pas, après tout ? Est-ce qu’il ne s’agit pas d’Arsène Lupin ? Est-ce que nous ne devons pas, avec lui, nous attendre justement à ce qui est invraisemblable et stupéfiant ? Ne devons-nous pas nous orienter vers l’hypothèse la plus folle ? Et quand je dis la plus folle, le mot n’est pas exact. Tout cela, au contraire, est d’une logique admirable et d’une simplicité
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enfantine. Des complices ? Ils vous trahissent. Des complices ?
A quoi bon ! quand il est si commode et si naturel d’agir soi-même, en personne, avec ses propres mains, et par ses seuls moyens !
– Qu’est-ce que vous dites ? Qu’est-ce que vous dites ?
scanda M. Dudouis, avec un effarement qui croissait à chaque exclamation.
Ganimard eut un nouveau ricanement.
– Ça vous suffoque, n’est-ce pas, chef ? C’est comme moi le jour où vous êtes venu me voir ici et que l’idée me travaillait.
J’étais abruti de surprise. Et pourtant, je l’ai pratiqué, le client.
Je sais de quoi il est capable… Mais celle-là, non, elle est trop raide !
– Impossible ! Impossible ! répétait M. Dudouis, à voix basse.
– Très possible, au contraire, chef, et très logique, et très normal, aussi limpide que le mystère de la Sainte-Trinité. C’est la triple incarnation d’un seul et même individu ! Un enfant résoudrait ce problème en une minute, par simple élimination.
Supprimons le mort, il nous reste Sparmiento et Lupin.
Supprimons Sparmiento…
– Il nous reste Lupin, murmura le chef de la Sûreté.
– Oui, chef, Lupin tout court, Lupin en deux syllabes et en cinq lettres. Lupin décortiqué de son enveloppe brésilienne.
Lupin ressuscité d’entre les morts, Lupin qui, transformé depuis six mois en colonel Sparmiento, et voyageant en Bretagne, apprend la découverte de douze tapisseries, les achète, combine le vol de la plus belle, pour attirer l’attention sur lui, Lupin, et
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pour la détourner de lui, Sparmiento, organise à grand fracas, devant le public ébahi, le duel de Lupin contre Sparmiento et de Sparmiento contre Lupin, projette et réalise la fête d’inauguration, épouvante ses invités, et, lorsque tout est prêt, se décide, en tant que Lupin vole les tapisseries de Sparmiento, en tant que Sparmiento disparaît victime de Lupin et meurt insoupçonné, insoupçonnable, regretté par ses amis, plaint par la foule et laissant derrière lui, pour empocher les bénéfices de l’affaire…
Ici, Ganimard s’arrêta, regarda le chef, et, d’un ton qui soulignait l’importance de ses paroles, acheva :
– Laissant derrière lui une veuve inconsolable.
– Mme Sparmiento ! Vous croyez vraiment…
– Dame, fit l’inspecteur principal, on n’échafaude pas toute une histoire comme celle-ci sans qu’il y ait quelque chose au bout des bénéfices sérieux.
– Mais les bénéfices, il me semble qu’ils sont constitués par la vente que Lupin fera des tapisseries en Amérique ou ailleurs.
– D’accord, mais cette vente, le colonel Sparmiento pouvait aussi bien l’effectuer. Et même mieux. Donc, il y a autre chose.
– Autre chose ?
– Voyons, chef, vous oubliez que le colonel Sparmiento a été victime d’un vol important, et que, s’il est mort, du moins sa veuve demeure. C’est donc sa veuve qui touchera.
– Qui touchera quoi ?
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– Comment, quoi ? Mais ce qu’on lui doit le montant des assurances.
M. Dudouis fut stupéfait. Toute l’aventure lui apparaissait d’un coup, avec sa véritable signification. Il murmura :
– C’est vrai c’est vrai le colonel avait assuré ses tapisseries…
– Parbleu ! Et pas pour rien.
– Pour combien ?
– Huit cent mille francs.
– Huit cent mille francs !
– Comme je vous le dis. A cinq compagnies différentes.
– Et Mme Sparmiento les a touchés ?
– Elle a touché cent cinquante mille francs hier, deux cent mille francs aujourd’hui, pendant mon absence. Les autres paiements s’échelonneront cette semaine.
– Mais c’est effrayant ! Il eût fallu…
– Quoi, chef ? D’abord, ils ont profité de mon absence pour les règlements de compte. C’est à mon retour, par la rencontre imprévue d’un directeur de compagnie d’assurances que je connais et que j’ai fait parler, que j’ai appris la chose.
Le chef de la Sûreté se tut assez longtemps, abasourdi, puis il marmotta :
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– Quel homme, tout de même !
Ganimard hocha la tête.
– Oui, chef, une canaille, mais on doit l’avouer, un rude homme. Pour que son plan réussît, il fallait avoir manœuvré de telle sorte que, pendant quatre ou cinq semaines, personne ne pût émettre ou même concevoir le moindre doute sur le colonel Sparmiento. Il fallait que toutes les colères et toutes les recherches fussent concentrées sur le seul Lupin. Il fallait que, en dernier ressort, on se trouvât simplement en face d’une veuve douloureuse, pitoyable, la pauvre Édith au Cou de Cygne, vision de grâce et de légende, créature si touchante que ces messieurs des Assurances étaient presque heureux de déposer entre ses mains de quoi atténuer son chagrin. Voilà ce qui fut.
Les deux hommes étaient tout près l’un de l’autre et leurs yeux ne se quittaient pas.
Le chef dit :
– Qu’est-ce que c’est que cette femme ?
– Sonia Krichnoff !
– Sonia Krichnoff ?
– Oui, cette Russe que j’avais arrêtée l’année dernière, lors de l’affaire du diadème, et que Lupin a fait fuir.
– Vous êtes sûr ?
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– Absolument. Dérouté comme tout le monde par les machinations de Lupin, je n’avais pas porté mon attention sur elle. Mais, quand j’ai su le rôle qu’elle jouait, je me suis souvenu.
C’est bien Sonia, métamorphosée en Anglaise Sonia, qui, par amour pour Lupin, n’hésiterait pas à se faire tuer.
M. Dudouis approuva :
– Bonne prise, Ganimard.
– J’ai mieux à vous offrir, chef.
– Ah ! et quoi donc ?
– La vieille nourrice de Lupin.
– Victoire ?
– Elle est ici depuis que Mme Sparmiento joue les veuves : c’est la cuisinière.
– Oh ! Oh ! fit M. Dudouis, mes compliments, Ganimard !
J’ai encore mieux à vous offrir, chef !
M. Dudouis tressauta. La main de l’inspecteur, de nouveau accrochée à la sienne, tremblait.
– Que voulez-vous dire, Ganimard ?
– Pensez-vous, chef, que je vous aurais dérangé à cette heure, s’il ne s’agissait que de ce gibier-là ? Sonia et Victoire.
Peuh ! Elles auraient bien attendu.
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– Alors ? murmura M. Dudouis qui comprenait enfin l’agitation de l’inspecteur principal.
– Alors, vous avez deviné, chef !
– Il est là ?
– Il est là.
– Caché ?
– Pas du tout, camouflé, simplement. C’est le domestique.
Cette fois, M. Dudouis n’eut pas un geste, pas une parole.
L’audace de Lupin le confondait.
Ganimard ricana :
– La Sainte-Trinité s’est accrue d’un quatrième personnage, Édith au Cou de Cygne aurait pu faire des gaffes. La présence du maître était nécessaire ; il a eu le culot de revenir. Depuis trois semaines, il assiste à mon enquête et en surveille tranquillement les progrès.
– Vous l’avez reconnu ?
– On ne reconnaît pas Lupin. Il a une science du maquillage et de la transformation qui le rend méconnaissable. Et puis j’étais à mille lieues de penser… Mais ce soir, comme j’épiais Sonia dans l’ombre de l’escalier, j’ai entendu Victoire qui parlait au domestique et l’appelait « mon petit ». La lumière s’est faite en moi ; « mon petit », c’est ainsi qu’elle l’a toujours désigné : j’étais fixé.
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A son tour, M. Dudouis semblait bouleversé par la présence de l’ennemi, si souvent poursuivi et toujours insaisissable.
– Nous le tenons, cette fois nous le tenons, dit-il sourdement. Il ne peut plus nous échapper.
– Non, chef, il ne le peut plus, ni lui ni les deux femmes…
– Où sont-ils ?
– Sonia et Victoire sont au second étage, Lupin au troisième.
– Mais, observa M. Dudouis avec une inquiétude soudaine, n’est-ce pas précisément par les fenêtres de ces chambres que les tapisseries ont été passées, lors de leur disparition ?
– Oui.
– En ce cas, Lupin peut s’enfuir par là également, puisque ces fenêtres donnent dans la rue Dufrénoy.
– Évidemment, chef, mais j’ai pris mes précautions. Dès votre arrivée, j’ai envoyé quatre de nos hommes sous la fenêtre, dans la rue Dufrénoy. La consigne est formelle si quelqu’un apparaît aux fenêtres et fait mine de descendre, qu’on tire. Le premier coup à blanc, le deuxième à balle.
– Allons, Ganimard, vous avez pensé à tout, et, dès le petit matin…
– Attendre, chef ! Prendre des gants avec ce coquin-là !
s’occuper des règlements et de l’heure légale et de toutes ces bêtises ! Et s’il nous brûle la politesse pendant ce temps ? S’il a
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recours à l’un de ses trucs à la Lupin ? Ah non, pas de blagues.
Nous le tenons, sautons dessus, et tout de suite.
Et Ganimard, indigné, tout frémissant d’impatience, sortit, traversa le jardin et fit entrer une demi-douzaine d’hommes.
– Ça y est, chef ! j’ai fait donner l’ordre, rue Dufrénoy, de mettre le revolver au point et de viser les fenêtres. Allons-y.
Ces allées et venues avaient fait un certain bruit, qui certainement n’avait pas échappé aux habitants de l’hôtel. M.
Dudouis sentait qu’il avait la main forcée. Il se décida.
– Allons-y.
L’opération fut rapide.
A huit, armés de leurs brownings, ils montèrent l’escalier sans trop de précautions, avec la hâte de surprendre Lupin avant qu’il n’eût le temps d’organiser sa défense.
– Ouvrez, hurla Ganimard, en se ruant sur une porte qui était celle de la chambre occupée par Mme Sparmiento.
D’un coup d’épaule, un agent la démolit.
Dans la chambre, personne. Et dans la chambre de Victoire, personne non plus !
– Elles sont en haut ! s’écria Ganimard. Elles ont rejoint Lupin dans sa mansarde. Attention !
Tous les huit, ils escaladèrent le troisième étage. A sa grande surprise, Ganimard trouva la porte de la mansarde
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ouverte et la mansarde vide. Et les autres pièces étaient vides aussi.
– Crénom de crénom proféra-t-il, que sont-ils devenus ?
Mais le chef l’appela. M. Dudouis, qui venait de redescendre au second étage, constatait que l’une des fenêtres était, non point fermée, mais simplement poussée.
Tenez, dit-il à Ganimard, voilà le chemin qu’ils ont pris le chemin des tapisseries. Je vous l’avais dit la rue Dufrénoy.
– Mais on aurait tiré dessus, protesta Ganimard qui grinçait de rage, la rue est gardée.
– Ils seront partis avant que la rue ne soit gardée.
– Ils étaient tous les trois dans leur chambre quand je vous ai téléphoné, chef !
– Ils seront partis pendant que vous m’attendiez du côté du jardin.
– Mais pourquoi ? Pourquoi ? Il n’y avait aucune raison pour qu’ils partent aujourd’hui plutôt que demain, ou que la semaine prochaine, après avoir empoché toutes les assurances…
Si, il y avait une raison, et Ganimard la connut lorsqu’il eut avisé sur la table une lettre à son nom, lorsqu’il l’eut décachetée et qu’il en eut pris connaissance. Elle était formulée en ces mêmes termes de certificat que l’on délivre aux serviteurs dont on est satisfait :
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« Je soussigné, Arsène Lupin, gentleman-cambrioleur, ex-colonel, ex-larbin, ex-cadavre, certifie que le nommé Ganimard a fait preuve, durant son séjour en cet hôtel, des qualités les plus remarquables. D’une conduite exemplaire, dévoué, attentif, il a, sans le secours d’aucun indice, déjoué une partie de mes plans et sauvé quatre cent cinquante mille francs aux Compagnies d’assurances. Je l’en félicite et l’excuse bien volontiers de n’avoir pas prévu que le téléphone d’en bas communique avec le téléphone installé dans la chambre de Sonia Krichnoff et que, en téléphonant à M. le chef de la Sûreté, il me téléphonait en même temps d’avoir à déguerpir au plus vite. Faute vénielle, qui ne saurait obscurcir l’éclat de ses services ni diminuer le mérite de sa victoire.
« En suite de quoi, je lui demande de bien vouloir accepter l’hommage de mon admiration et de ma vive sympathie.
« Arsène Lupin »
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Le fétu de paille
Ce jour-là, vers quatre heures, comme le soir approchait, maître Goussot s’en revint de la chasse avec ses quatre fils.
C’étaient de rudes hommes, tous les cinq, haut sur jambes, le torse puissant, le visage tanné par le soleil et par le grand air.
Et tous les cinq exhibaient, plantée sur une encolure énorme, la même petite tête au front bas, aux lèvres minces, au nez recourbé comme un bec d’oiseau, à l’expression dure et peu sympathique. On les craignait autour d’eux. Ils étaient âpres au gain, retors, et d’assez mauvaise foi.
Arrivé devant le vieux rempart qui entoure le domaine d’Héberville, maître Goussot ouvrit une porte étroite et massive, dont il remit, lorsque ses fils eurent passé, la lourde clef dans sa poche. Et il marcha derrière eux, le long du chemin qui traverse les vergers. De place en place il y avait de grands arbres dépouillés par l’automne, et des groupes de sapins, vestiges de l’ancien parc où s’étend aujourd’hui la ferme de maître Goussot.
Un des fils prononça :
– Pourvu que la mère ait allumé quelques bûches !
Sûrement, dit le père. Tiens, il y a même de la fumée.
On voyait, au bout d’une pelouse, les communs et le logis principal, et, par-dessus, l’église du village dont le clocher semblait trouer les nuages qui traînaient au ciel.
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– Les fusils sont déchargés ? demanda maître Goussot.
– Pas le mien, dit l’aîné. J’y avais glissé une balle pour casser la tête d’un émouchet… Et puis…
Il tirait vanité de son adresse, celui-là. Et il dit à ses frères :
– Regardez la petite branche, au haut du cerisier. Je vous la casse net.
Cette petite branche portait un épouvantail, resté là depuis le printemps, et qui protégeait de ses bras éperdus les rameaux sans feuilles.
Il épaula. Le coup partit.
Le mannequin dégringola avec de grands gestes comiques et tomba sur une grosse branche inférieure où il demeura rigide, à plat ventre, sa tête en linge coiffée d’un vaste chapeau haut de forme, et ses jambes en foin ballottant de droite et de gauche, au-dessus d’une fontaine qui coulait, près du cerisier, dans une auge de bois.
On se mit à rire. Le père applaudit :
– Joli coup, mon garçon. Aussi bien, il commençait à m’agacer le bonhomme. Je ne pouvais pas lever les yeux de mon assiette, quand je mangeais, sans voir cet idiot-là…
Ils avancèrent encore de quelques pas. Une vingtaine de mètres, tout au plus, les séparaient de la maison, quand le père fit une halte brusque et dit :
– Hein ? Qu’y a-t-il ?
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Les frères aussi s’étaient arrêtés, et ils écoutaient.
L’un d’eux murmura :
– Ça vient de la maison du côté de la lingerie…
Et un autre balbutia :
– On dirait des plaintes… Et la mère qui est seule !
Soudain un cri jaillit, terrible. Tous les cinq, ils s’élancèrent.
Un nouveau cri retentit, puis des appels désespérés.
– Nous voilà ! nous voilà ! proféra l’aîné qui courait en avant.
Et, comme il fallait faire un détour pour gagner la porte, d’un coup de poing il démolit une fenêtre et il sauta dans la chambre de ses parents. La pièce voisine était la lingerie où la mère Goussot se tenait presque toujours.
– Ah ! crebleu, dit-il, en la voyant sur le parquet, étendue, le visage couvert de sang. Papa ! Papa !
– Quoi où est-elle ? hurla maître Goussot qui survenait… Ah crebleu, c’est-i possible ? Qu’est-ce qu’on t’a fait, la mère ?
Elle se raidit et, le bras tendu, bégaya :
– Courez dessus ! Par ici ! Par ici ! Moi, c’est rien…, des égratignures… Mais courez donc ! il a pris l’argent !
Le père et les fils bondirent.
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– Il a pris l’argent ! vociféra maître Goussot, en se ruant vers la porte que sa femme désignait… Il a pris l’argent ! Au voleur !
Mais un tumulte de voix s’élevait à l’extrémité du couloir par où venaient les trois autres fils.
– Je l’ai vu ! Je l’ai vu !
– Moi aussi ! Il a monté l’escalier.
– Non, le voilà, il redescend !
Une galopade effrénée secouait les planchers. Subitement maître Goussot, qui arrivait au bout du couloir, aperçut un homme contre la porte du vestibule, essayant d’ouvrir. S’il y parvenait, c’était le salut, la fuite par la place de l’Eglise et par les ruelles du village.
Surpris dans sa besogne, l’homme, stupidement, perdit la tête, fonça sur maître Goussot qu’il fit pirouetter, évita le frère aîné et, poursuivi par les quatre fils, reprit le long couloir, entra dans la chambre des parents, enjamba la fenêtre qu’on avait démolie et disparut.
Les fils se jetèrent à sa poursuite au travers des pelouses et des vergers, que l’ombre de la nuit envahissait.
– Il est fichu, le bandit, ricana maître Goussot. Pas d’issue possible pour lui. Les murs sont trop hauts. Il est fichu. Ah ! la canaille !
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Et comme ses deux valets revenaient du village, il les mit au courant et leur donna des fusils.
– Si ce gredin-là fait seulement mine d’approcher de la maison, crevez-lui la peau. Pas de pitié !
Il leur désigna leurs postes, s’assura que la grande grille, réservée aux charrettes, était bien fermée, et, seulement alors, se souvint que sa femme avait peut-être besoin de secours.
– Eh bien, la mère ?
– Où est-il ? est-ce qu’on l’a ? demanda-t-elle aussitôt.
– Oui, on est dessus. Les gars doivent le tenir déjà.
Cette nouvelle acheva de la remettre, et un petit coup de rhum lui rendit la force de s’étendre sur son lit, avec l’aide de maître Goussot, et de raconter son histoire.
Ce ne fut pas long d’ailleurs. Elle venait d’allumer le feu dans la grande salle, et elle tricotait paisiblement à la fenêtre de sa chambre en attendant le retour des hommes, quand elle crut apercevoir, dans la lingerie voisine, un grincement léger.
« Sans doute, se dit-elle, que c’est la chatte que j’aurai laissée là. »
Elle s’y rendit en toute sécurité et fut stupéfaite de voir que les deux battants de celle des armoires à linge où l’on cachait l’argent étaient ouverts. Elle s’avança, toujours sans méfiance.
Un homme était là, qui se dissimulait, le dos aux rayons.
– Mais par où avait-il passé ? demanda maître Goussot.
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– Par où ? Mais par le vestibule, je suppose. On ne ferme jamais la porte.
– Et alors, il a sauté sur toi ?
– Non, c’est moi qui ai sauté. Lui, il voulait s’enfuir.
– Il fallait le laisser.
– Comment ! Et l’argent !
– Il l’avait donc déjà ?
– S’il l’avait ! Je voyais la liasse des billets dans ses mains, la canaille ! Je me serais plutôt fait tuer… Ah ! on s’est battu, va.
– Il n’était donc pas armé ?
– Pas plus que moi. On avait ses doigts, ses ongles, ses dents. Tiens, regarde, il m’a mordue, là. Et je criais ! et j’appelais. Seulement, voilà je suis vieille il m’a fallu lâcher.
– Tu le connais, l’homme ?
– Je crois bien que c’est le père Traînard.
– Le chemineau ? Eh parbleu, oui, s’écria le fermier, c’est le père Traînard… Il m’avait semblé aussi le reconnaître… Et puis, depuis trois jours, il rôde autour de la maison. Ah ! le vieux bougre, il aura senti l’odeur de l’argent… Ah ! mon père Traînard, ce qu’on va rigoler ! Une raclée numéro un d’abord, et puis la justice. Dis donc, la mère, tu peux bien te lever maintenant ? Appelle donc les voisins. Qu’on coure à la
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gendarmerie… Tiens, il y a le gosse du notaire qui a une bicyclette… Sacré père Traînard, ce qu’il détalait ! Ah ! il a encore des jambes, pour son âge. Un vrai lapin !
Il se tenait les côtes, ravi de l’aventure. Que risquait-il ?
Aucune puissance au monde ne pouvait faire que le chemineau s’échappât, qu’il ne reçût l’énergique correction qu’il méritait, et ne s’en allât, sous bonne escorte, à la prison de la ville.
Le fermier prit un fusil et rejoignit ses deux valets.
– Rien de nouveau ?
– Non, maître Goussot, pas encore.
– Ça ne va pas tarder. A moins que le diable ne l’enlève par-dessus les murs…
De temps à autre, on entendait les appels que se lançaient au loin les quatre frères. Évidemment le bonhomme se défendait, plus agile qu’on ne l’eût cru. Mais, avec des gaillards comme les frères Goussot…
Cependant l’un d’eux revint, assez découragé, et il ne cacha pas son opinion.
– Pas la peine de s’entêter pour l’instant. Il fait nuit noire.
Le bonhomme se sera niché dans quelque trou. On verra ça demain.
– Demain ! mais tu es fou, mon garçon, protesta maître Goussot.
– 227 –
L’aîné parut à son tour, essoufflé, et fut du même avis que son frère. Pourquoi ne pas attendre au lendemain, puisque le bandit était dans le domaine comme entre les murs d’une prison ?
– Eh bien, j’y vais, s’écria maître Goussot. Qu’on m’allume une lanterne.
Mais, à ce moment, trois gendarmes arrivèrent, et il affluait aussi des gars du village qui s’en venaient aux nouvelles.
Le brigadier de gendarmerie était un homme méthodique. Il se fit d’abord raconter toute l’histoire, bien en détail, puis il réfléchit, puis il interrogea les quatre frères, séparément, et en méditant après chacune des dépositions. Lorsqu’il eut appris d’eux que le chemineau s’était enfui vers le fond du domaine, qu’on l’avait perdu de vue plusieurs fois, et qu’il avait disparu définitivement aux environs d’un endroit appelé « La Butte-aux Corbeaux », il réfléchit encore, et conclut :
– Faut mieux attendre. Dans tout le fourbi d’une poursuite, la nuit, le père Traînard peut se faufiler au milieu de nous… Et, bonsoir la compagnie.
Le fermier haussa les épaules et se rendit, en maugréant, aux raisons du brigadier. Celui-ci organisa la surveillance, répartit les frères Goussot et les gars du village sous la surveillance de ses hommes, s’assura que les échelles étaient enfermées, et installa son quartier général dans la salle à manger où maître Goussot et lui somnolèrent devant un carafon de vieille eau-de-vie.
La nuit fut tranquille. Toutes les deux heures, le brigadier faisait une ronde et relevait les postes. Il n’y eut aucune alerte.
Le père Traînard ne bougea pas de son trou.
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Au petit matin la battue commença.
Elle dura quatre heures.
En quatre heures, les cinq hectares du domaine furent visités, fouillés, arpentés en tous sens par une vingtaine d’hommes qui frappaient les buissons à coups de canne, piétinaient les touffes d’herbe, scrutaient le creux des arbres, soulevaient les amas de feuilles sèches. Et le père Traînard demeura invisible.
– Ah ! bien, elle est raide, celle-là, grinçait maître Goussot.
– C’est à n’y rien comprendre, répliquait le brigadier.
Phénomène inexplicable, en effet. Car enfin, à part quelques anciens massifs de lauriers et de fusains, que l’on battit consciencieusement, tous les arbres étaient dénudés. Il n’y avait aucun bâtiment, aucun hangar, aucune meule, bref, rien qui pût servir de cachette.
Quant au mur, un examen attentif convainquit le brigadier lui-même l’escalade en était matériellement impossible.
L’après-midi on recommença les investigations en présence du juge d’instruction et du substitut. Les résultats ne furent pas plus heureux. Bien plus, cette affaire parut aux magistrats tellement suspecte, qu’ils manifestèrent leur mauvaise humeur et ne purent s’empêcher de dire :
– Êtes-vous bien sûr, maître Goussot, que vos fils et vous n’avez pas eu la berlue ?
– 229 –
– Et ma femme, cria maître Goussot, rouge de colère, est-ce qu’elle avait la berlue quand le chenapan lui serrait la gorge ?
Regardez voir les marques !
– Soit, mais alors, où est-il, le chenapan ?
– Ici, entre ces quatre murs.
– Soit. Alors cherchez-le. Pour nous, nous y renonçons. Il est trop évident que, si un homme était caché dans l’enceinte de ce domaine, nous l’aurions déjà découvert.
– Eh bien, je mettrai la main dessus, moi qui vous parle, gueula maître Goussot. Il ne sera pas dit qu’on m’aura volé six mille francs. Oui, six mille ! il y avait trois vaches que j’avais vendues, et puis la récolte de blé, et puis les pommes. Six billets de mille que j’allais porter à la Caisse. Eh bien, je vous jure Dieu que c’est comme si je les avais dans ma poche.
– Tant mieux, je vous le souhaite, fit le juge d’instruction en se retirant, ainsi que le substitut et les gendarmes.
Les voisins s’en allèrent également, quelque peu goguenards. Et il ne resta plus, à la fin de l’après-midi, que les Goussot et les deux valets de ferme.
Tout de suite maître Goussot expliqua son plan. Le jour, les recherches. La nuit, une surveillance de toutes les minutes. Ça durerait ce que ça durerait. Mais quoi ! le père Traînard était un homme comme les autres, et, les hommes, ça mange et ça boit.
II faudrait donc bien que le père Traînard sortît de sa tanière pour manger et pour boire.
– A la rigueur, dit maître Goussot, il peut avoir dans sa poche quelques croûtes de pain, ou encore ramasser la nuit
– 230 –
quelques racines. Mais pour ce qui est de la boisson, rien à faire.
Il n’y a que la fontaine. Bien malin, s’il en approche.
Lui-même, ce soir-là, il prit la garde auprès de la fontaine.
Trois heures plus tard l’aîné de ses fils le relaya. Les autres frères et les domestiques couchèrent dans la maison, chacun veillant à son tour, et toutes bougies, toutes lampes allumées, pour qu’il n’y eût pas de surprise.
Quinze nuits consécutives, il en fut de même. Et quinze jours durant, tandis que deux hommes et que la mère Goussot restaient de faction, les cinq autres inspectaient le clos d’Héberville.
Au bout de ces deux semaines, rien.
Le fermier ne dérageait pas.
Il fit venir un ancien inspecteur de la Sûreté qui habitait la ville voisine.
L’inspecteur demeura chez lui toute une semaine. Il ne trouva ni le père Traînard ni le moindre indice qui pût donner l’espérance de le trouver.
– Elle est raide, répétait maître Goussot. Car il est là, le vaurien ! Pour la question d’y être, il y est. Alors…
Se plantant sur le seuil de la porte, il invectivait l’ennemi à pleine gueule :
– Bougre d’idiot, t’aimes mieux donc crever au fond de ton trou que de cracher l’argent ? Crève donc, saligaud !
– 231 –
Et la mère Goussot, à son tour, glapissait de sa voix pointue :
– C’est-y la prison qui te fait peur ? Lâche les billets et tu pourras déguerpir.
Mais le père Traînard ne soufflait mot, et le mari et la femme s’époumonaient en vain. Des jours affreux passèrent.
Maître Goussot ne dormait plus, tout frissonnant de fièvre. Les fils devenaient hargneux, querelleurs, et ils ne quittaient pas leurs fusils, n’ayant d’autre idée que de tuer le chemineau.
Au village on ne parlait que de cela, et l’affaire Goussot, locale d’abord, ne tarda pas à occuper la presse. Du chef-lieu, de la capitale, il vint des journalistes, que maître Goussot éconduisit avec des sottises.
– Chacun chez soi, leur disait-il. Mêlez-vous de vos occupations. J’ai les miennes. Personne n’a rien à y voir.
– Cependant, maître Goussot…
– Fichez-moi la paix.
Et il leur fermait sa porte au nez.
Il y avait maintenant quatre semaines que le père Traînard se cachait entre les murs d’Héberville. Les Goussot continuaient leurs recherches par entêtement et avec autant de conviction, mais avec un espoir qui s’atténuait de jour en jour, et comme s’ils se fussent heurtés à un de ces obstacles mystérieux qui découragent les efforts. Et l’idée qu’ils ne reverraient pas leur argent commençait à s’implanter en eux.
– 232 –
Or, un matin, vers dix heures, une automobile, qui traversait la place du village à toute allure, s’arrêta net, par suite d’une panne.
Le mécanicien ayant déclaré, après examen, que la réparation exigerait un bon bout de temps, le propriétaire de l’automobile résolut d’attendre à l’auberge et de déjeuner.
C’était un monsieur encore jeune, à favoris coupés court, au visage sympathique, et qui ne tarda pas à lier conversation avec les gens de l’auberge.
Bien entendu, on lui raconta l’histoire des Goussot. II ne la connaissait pas, arrivant de voyage, mais il parut s’y intéresser vivement. Il se la fit expliquer en détail, formula des objections, discuta des hypothèses avec plusieurs personnes qui mangeaient à la même table, et finalement s’écria :
– Bah ! cela ne doit pas être si compliqué. J’ai un peu l’habitude de ces sortes d’affaires. Et si j’étais sur place…
– Facile, dit l’aubergiste. Je connais maître Goussot… Il ne refusera pas…
Les négociations furent brèves, maître Goussot se trouvait dans un de ces états d’esprit où l’on proteste moins brutalement contre l’intervention des autres. En tout cas sa femme n’hésita pas.
– Qu’il vienne donc, ce monsieur…
Le monsieur régla son repas et donna l’ordre à son mécanicien d’essayer la voiture sur la grand-route, aussitôt que la réparation serait terminée.
– 233 –
– Il me faut une heure, dit-il, pas davantage. Dans une heure, soyez prêt.
Puis il se rendit chez maître Goussot.
A la ferme il parla peu. Maître Goussot, repris d’espérance malgré lui, multiplia les renseignements, conduisit son visiteur le long des murs et jusqu’à la petite porte des champs, montra la clef qui l’ouvrait, et fit le récit minutieux de toutes les recherches que l’on avait opérées.
Chose bizarre : l’inconnu, s’il ne parlait point, semblait ne pas écouter davantage. Il regardait, tout simplement, et avec des yeux plutôt distraits. Quand la tournée fut finie, maître Goussot dit anxieusement…
– Eh bien ?
– Quoi ?
– Vous savez ?
L’étranger resta un moment sans répondre. Puis il déclara :
– Non, rien du tout.
– Parbleu ! s’écria le fermier, en levant les bras au ciel est-ce que vous pouvez savoir ? Tout ça, c’est de la frime. Voulez-vous que je vous dise, moi ? Eh bien, le père Traînard a si bien fait qu’il est mort au fond de son trou et que les billets pourriront avec lui. Vous entendez ? C’est moi qui vous le dis.
Le monsieur, très calme, prononça :
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– Un seul point m’intéresse. Le chemineau, somme toute, étant libre, la nuit a pu se nourrir tant bien que mal. Mais comment pouvait-il boire ?
– Impossible ! s’écria le fermier, impossible ! il n’y a que cette fontaine, et nous avons monté la garde contre, toutes les nuits.
– C’est une source. Où jaillit-elle ?
– Ici même.
– Il y a donc une pression suffisante pour qu’elle monte seule dans le bassin ?
– Oui.
– Et l’eau, où s’en va-t-elle, quand elle sort du bassin ?
– Dans ce tuyau que vous voyez, qui passe sous terre, et qui la conduit jusqu’à la maison, où elle sert à la cuisine. Donc, pas moyen d’en boire, puisque nous étions là et que la fontaine est à vingt mètres de la maison.
– Il n’a pas plu durant ces quatre semaines ?
– Pas une fois, je vous l’ai déjà dit.
L’inconnu s’approcha de la fontaine et l’examina. L’auge était formée par quelques planches de bois assemblées au-dessus même du sol, et où l’eau s’écoulait, lente et claire.
– Il n’y a pas plus de trente centimètres d’eau en profondeur, n’est ce pas ? dit-il.
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Pour mesurer, il ramassa sur l’herbe un fétu de paille qu’il dressa dans le bassin. Mais, comme il était penché, il s’interrompit soudain au milieu de sa besogne, et regarda autour de lui.
– Ah ! que c’est drôle, dit-il en partant d’un éclat de rire.
– Quoi… Qu’est-ce que c’est ? balbutia maître Goussot qui se précipita sur le bassin, comme si un homme eût pu se tenir couché entre ces planches exiguës.
Et la mère Goussot supplia :
– Quoi ? Vous l’avez vu ? Où est-il ?
– Ni dedans… ni dessous, répondit l’étranger, qui riait toujours.
II se dirigea vers la maison, pressé par le fermier, par la femme et par les quatre fils. L’aubergiste était là également, ainsi que les gens de l’auberge qui avaient suivi les allées et venues de l’étranger. Et on se tut, dans l’attente de l’extraordinaire révélation.
– C’est bien ce que je pensais, dit-il, d’un air amusé, il a fallu que le bonhomme se désaltérât, et comme il n’y avait que la source…
– Voyons, voyons, bougonna maître Goussot, nous l’aurions bien vu.
– C’était la nuit.
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– Nous l’aurions entendu, et même vu, puisque nous étions à côté.
– Lui aussi.
– Et il a bu de l’eau du bassin ?
– Oui.
– Comment ?
– De loin.
– Avec quoi ?
– Avec ceci.
L’inconnu montra la paille qu’il avait ramassée.
– Tenez voilà le chalumeau du consommateur. Et vous remarquerez la longueur insolite de ce chalumeau, lequel, en réalité, est composé de trois fétus de paille, mis bout à bout.
C’est cela que j’ai remarqué aussitôt, l’assemblage de ces trois fétus. La preuve était évidente.
– Mais sacrédieu, la preuve de quoi ? s’écria maître Goussot, exaspéré.
L’inconnu décrocha du râtelier une petite carabine.
– Elle est chargée ? demanda-t-il.
– Oui, dit le plus jeune des frères, je m’amuse avec contre les moineaux. C’est du menu plomb.
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– Parfait. Quelques grains dans le derrière suffiront.
Son visage devint subitement autoritaire. Il empoigna le fermier par le bras, et scanda, d’un ton impérieux…
– Écoutez, maître Goussot, je ne suis pas de la police, moi, et je ne veux pas, à aucun prix, livrer ce pauvre diable. Quatre semaines de diète et de frayeur… C’est assez. Donc, vous allez me jurer, vous et vos fils, qu’on lui donnera la clef des champs, sans lui faire aucun mal.
– Qu’il rende l’argent !
– Bien entendu. C’est juré ?
– C’est juré.
Le monsieur se tenait de nouveau sur le pas de la porte, à l’entrée du verger. Vivement il épaula, un peu en l’air et dans la direction du cerisier qui dominait la fontaine. Le coup partit. Un cri rauque jaillit là-bas, et l’épouvantail que l’on voyait, depuis un mois, à califourchon sur la branche-maîtresse, dégringola jusqu’au sol pour se relever aussitôt et se sauver à toutes jambes.
Il y eut une seconde de stupeur, puis des exclamations. Les fils se précipitèrent et ne tardèrent pas à rattraper le fuyard, empêtré qu’il était dans ses loques et affaibli par les privations.
Mais l’inconnu déjà le protégeait contre leur colère.
– Bas les pattes ! Cet homme m’appartient. Je défends qu’on y touche… Je ne t’ai pas trop salé les fesses, père Traînard ?
– 238 –
Planté sur ses jambes de paille qu’enveloppaient des lambeaux d’étoffe effiloqués, les bras et tout le corps habillés de même, la tête bandée de linge, ligoté, serré, boudiné, le bonhomme avait encore l’apparence rigide d’un mannequin. Et c’était si comique, si imprévu, que les assistants pouffaient de rire.
L’étranger lui dégagea la tête, et l’on aperçut un masque de barbe grise ébouriffée, rabattue de tous côtés sur un visage de squelette où luisaient des yeux de fièvre.
Les rires redoublèrent.
– L’argent… Les six billets… ordonna le fermier.
L’étranger le tint à distance.
– Un moment on va vous rendre cela. N’est-ce pas, père Traînard ?
Et, tout en coupant avec son couteau les liens de paille et d’étoffe, il plaisantait :
– Mon pauvre bonhomme, t’en as une touche. Mais comment as-tu réussi ce coup-là
? Il faut que tu sois
diantrement habile, ou plutôt que tu aies eu une sacré venette ?
Alors, comme ça, la première nuit, tu as profité du répit qu’on te laissait pour t’introduire dans cette défroque ? Pas bête. Un épouvantail, comment aurait-on pu avoir l’idée ? On avait tellement l’habitude de le voir accroché à son arbre. Mais, mon pauvre vieux, ce que tu devais être mal ! à plat ventre ! les jambes et les bras pendants ! toute la journée comme ça…
Fichue position ! Et quelles manœuvres pour risquer un mouvement, hein ? Quelle frousse quand tu t’endormais ! Et il
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fallait manger ! Et il fallait boire ! Et tu entendais la sentinelle !
et tu devinais le canon de son fusil à un mètre de ta frimousse !
Brrr… Mais le plus chouette, vois-tu c’est ton fétu de paille !
Vrai, quand on pense que sans bruit, sans geste pour ainsi dire, tu devais extirper des brins de paille de ta défroque, les ajuster bout à bout, projeter ton appareil jusqu’au bassin, et biberonner, goutte à goutte, un peu de l’eau bienfaisante… Vrai, c’est à hurler d’admiration… Bravo, père Traînard !
Et il ajouta entre ses dents :
– Seulement, tu sens trop mauvais, mon bonhomme. Tu ne t’es donc pas lavé depuis un mois, saligaud ? Tu avais pourtant de l’eau à discrétion. Tenez, vous autres, je vous le passe. Moi, je vais me laver les mains.
Maître Goussot et ses quatre fils s’emparèrent vivement de la proie qu’on leur abandonnait.
– Allons, ouste, donne l’argent.
Si abruti qu’il fût, le chemineau trouva encore la force de jouer l’étonnement.
– Prends donc pas cet air idiot, grogna le fermier. Les six billets… Donne.
– Quoi ? Qu’è qu’on me veut ? balbutia le père Traînard.
– L’argent et tout de suite…
– Quel argent ?
– Les billets !
– 240 –
– Les billets ?
– Ah ! Tu commences à m’embêter. A moi, les gars…
On renversa le bonhomme, on lui arracha la loque qui lui servait de vêtement, on chercha, on fouilla.
Il n’y avait rien.
– Brigand de voleur, cria maître Goussot, qu’est-ce que t’en as fait ?
Le vieux mendiant semblait encore plus ahuri. Trop malin pour avouer, il continuait à gémir :
– Qu’è qu’on m’veut ? D’largent ? J’ai pas seulement trois sous à moi…
Mais ses yeux écarquillés ne quittaient pas son vêtement, et il paraissait n’y rien comprendre, lui non plus.
La fureur des Goussot ne put se contenir davantage. On le roua de coups, ce qui n’avança pas les choses. Mais le fermier était convaincu qu’il avait caché l’argent, avant de s’introduire dans l’épouvantail.
– Où l’as-tu mis, canaille ? Dis ! Dans quel coin du verger ?
L’argent ? répétait le chemineau d’un air niais.
– Oui, l’argent, l’argent que tu as enterré quelque part…
Ah ! si on ne le trouve pas, ton compte est bon… Il y a des témoins, n’est-ce pas ? Vous tous, les amis. Et puis, le monsieur…
– 241 –
Il se retourna pour interpeller l’inconnu qui devait être du côté de la fontaine, â trente ou quarante pas sur la gauche. Et il fut tout surpris de ne pas l’y voir en train de se laver les mains.
– Est-ce qu’il est parti ? demanda-t-il.
Quelqu’un répondit :
– Non… non… il a allumé une cigarette, et il s’est enfoncé dans le verger, en se promenant.
– Ah ! tant mieux, dit maître Goussot, c’est un type à nous retrouver les billets, comme il a retrouvé l’homme.
– A moins que… fit une voix.
– A moins que… qu’est-ce que tu veux dire, toi ? interrogea le fermier. Tu as une idée ? Donne-la donc… Quoi ?
Mais il s’interrompit brusquement, assailli d’un doute, et il y eut un instant de silence. Une même pensée s’imposait à tous les paysans. Le passage de l’étranger à Héberville, la panne de son automobile, sa manière de questionner les gens à l’auberge, et de se faire conduire dans le domaine, tout cela n’était-ce pas un coup préparé d’avance, un truc de cambrioleur qui connaît l’histoire par les journaux, et qui vient sur place tenter la bonne affaire ?
– Rudement fort, prononça l’aubergiste. Il aura pris l’argent dans la poche du père Traînard, sous nos yeux, en le fouillant.
– Impossible, balbutia maître Goussot on l’aurait vu sortir par là du côté de la maison… Or il se promène dans le verger.
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La mère Goussot, toute défaillante, risqua :
– La petite porte du fond là-bas ?
– La clef ne me quitte point.
– Mais tu la lui as fait voir.
– Oui, mais je l’ai reprise… Tiens, la voilà.
Il mit la main dans sa poche et poussa un cri.
– Ah ! cré bon Dieu, elle n’y est pas… il me l’a barbotée…
Aussitôt, il s’élança, suivi, escorté de ses fils et de plusieurs paysans.
A moitié chemin on perçut le ronflement d’une automobile, sans aucun doute celle de l’inconnu, qui avait donné ses instructions à son chauffeur pour qu’il l’attendît à cette issue lointaine.
Quand les Goussot arrivèrent à la porte, ils virent sur le battant de bois vermoulu, inscrits à l’aide d’un morceau de brique rouge, ces deux mots :
« Arsène Lupin ».
Malgré l’acharnement et la rage des Goussot, il fut impossible de prouver que le père Traînard avait dérobé de l’argent. Vingt personnes en effet durent attester que, somme toute, on n’avait rien découvert sur lui. Il s’en tira avec quelques mois de prison.
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Il ne les regretta point. Dès sa libération, il fut avisé secrètement que, tous les trimestres, à telle date, à telle heure, sous telle borne de telle route, il trouverait trois louis d’or.
Pour le père Traînard, c’est la fortune.
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Le mariage d’Arsène Lupin
« Monsieur Arsène Lupin a l’honneur de vous faire part de son mariage avec Mademoiselle Angélique de SarzeauVendôme, princesse de Bourbon-Condé, et vous prie d’assister à la bénédiction nuptiale qui aura lieu en l’église Sainte-Clothilde.
« Le duc de Sarzeau-Vendôme a l’honneur de vous faire part du mariage de sa fille Angélique, princesse de Bourbon-Condé, avec Monsieur Arsène Lupin, et vous prie… »
Le duc Jean de Sarzeau-Vendôme ne put achever la lecture des lettres qu’il tenait dans sa main tremblante. Pâle de colère, son long corps maigre agité de frissons, il suffoquait.
– Voilà dit-il à sa fille en lui tendant les deux papiers. Voilà ce que nos amis ont reçu ! Voilà ce qui court les rues depuis hier. Hein ! Que pensez-vous de cette infamie, Angélique ?
Qu’en penserait votre pauvre mère, si elle vivait encore ?
Angélique était longue et maigre comme son père, osseuse et sèche comme lui. Âgée de trente-trois ans, toujours vêtue de laine noire, timide, effacée, elle avait une tête trop petite, comprimée à droite et à gauche, et d’où le nez jaillissait comme une protestation contre une pareille exiguïté. Pourtant, on ne pouvait dire qu’elle fût laide, tellement ses yeux étaient beaux, tendres et graves, d’une fierté un peu triste, de ces yeux troublants qu’on n’oublie pas quand on les a vus une fois.
Elle avait rougi de honte d’abord en entendant son père, et en apprenant par lui l’offense dont elle était victime. Mais
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comme elle le chérissait, bien qu’il se montrât dur avec elle, injuste et despotique, elle lui dit :
– Oh ! je pense que c’est une plaisanterie, mon père, et qu’il n’y faut pas prêter attention.
– Une plaisanterie ? Mais tout le monde en jase ! Dix journaux, ce matin, reproduisent cette lettre abominable, en l’accompagnant de commentaires ironiques ! On rappelle notre généalogie, nos ancêtres, les morts illustres de notre famille. On feint de prendre la chose au sérieux.
– Cependant personne ne peut croire…
– Évidemment, personne. Il n’empêche que nous sommes la fable de Paris.
– Demain, on n’y pensera plus.
– Demain, ma fille, on se souviendra que le nom d’Angélique de Sarzeau-Vendôme a été prononcé plus qu’il ne devait l’être. Ah ! si je pouvais savoir quel est le misérable qui s’est permis…
A ce moment, Hyacinthe, son valet de chambre particulier, entra et prévint M. le duc qu’on le demandait au téléphone.
Toujours furieux, il décrocha l’appareil et bougonna :
– Eh bien ? Qu’y a-t-il ? Oui, c’est moi, le duc de SarzeauVendôme.
On lui répondit :
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– J’ai des excuses à vous faire, monsieur le duc, ainsi qu’à Mlle Angélique. C’est la faute de mon secrétaire.
– Votre secrétaire ?
– Oui, les lettres de faire-part n’étaient qu’un projet dont je voulais vous soumettre la rédaction. Par malheur, mon secrétaire a cru…
– Mais enfin, monsieur, qui êtes-vous ?
– Comment, monsieur le duc, vous ne reconnaissez pas ma voix ? la voix de votre futur gendre ?
– Quoi ?
– Arsène Lupin.
Le duc tomba sur une chaise. Il était livide.
– Arsène Lupin… C’est lui Arsène Lupin…
Angélique eut un sourire.
– Vous voyez, mon père, qu’il n’y a là qu’une plaisanterie, une mystification…
Mais le duc, soulevé d’une nouvelle colère, se mit à marcher en gesticulant :
– Je vais déposer une plainte… Il est inadmissible que cet individu se moque de moi ! S’il y a encore une justice, elle doit agir !
– 247 –
Une seconde fois, Hyacinthe entra. Il apporta deux cartes.
– Chotois ? Lepetit ? Connais pas.
– Ce sont deux journalistes, monsieur le duc…
– Qu’est-ce qu’ils me veulent ?
– Ils voudraient parler à monsieur le duc au sujet du mariage.
– Qu’on les fiche à la porte ! s’exclama le duc. Et dites au concierge que mon hôtel est fermé aux paltoquets de cette espèce.
– Je vous en prie, mon père risqua Angélique.
– Toi, ma fille, laisse-nous la paix. Si tu avais consenti autrefois à épouser un de tes cousins, nous n’en serions pas là.
Le soir même de cette scène, un des deux reporters publiait, en première page de son journal, un récit quelque peu fantaisiste de son expédition rue de Varenne, dans l’antique demeure des Sarzeau-Vendôme, et s’étendait complaisamment sur le courroux et sur les protestations du vieux gentilhomme.
Le lendemain, un autre journal insérait une interview d’Arsène Lupin, prétendue prise dans un couloir de l’Opéra.
Arsène Lupin ripostait :
« Je partage entièrement l’indignation de mon futur beau-père. L’envoi de ces lettres constitue une incorrection dont je ne suis pas responsable, mais dont je tiens à m’excuser publiquement. Pensez donc, la date de notre mariage n’est pas
– 248 –
encore fixée ! Mon beau-père propose le début de mai. Ma fiancée et moi trouvons cela bien tard
! Six semaines
d’attente ! »
Ce qui donnait à l’affaire une saveur toute spéciale et que les amis de la maison goûtaient particulièrement, c’était le caractère même du duc, son orgueil, l’intransigeance de ses idées et de ses principes. Dernier descendant des barons de Sarzeau, la plus noble famille de Bretagne, arrière-petit-fils de ce Sarzeau qui, ayant épousé une Vendôme, ne consentit qu’après dix ans de Bastille à porter le nouveau titre que Louis XV lui imposait, le duc Jean n’avait renoncé à aucun des préjugés de l’ancien régime. Dans sa jeunesse il avait suivi le comte de Chambord en exil. Devenu vieux, il refusait un siège au Palais-Bourbon sous prétexte qu’un Sarzeau ne peut s’asseoir qu’entre ses pairs.
L’aventure le toucha au vif. Il ne décolérait pas, invectivant Lupin à coups d’épithètes sonores, le menaçant de tous les supplices possibles, s’en prenant à sa fille.
– Voilà ! si tu t’étais mariée ! Ce ne sont pourtant pas les partis qui manquaient ! Tes trois cousins, Mussy, Emboise et Caorches sont de bonne noblesse, bien apparentés, suffisamment riches, et ils ne demandent encore qu’à t’épouser.
Pourquoi les refuses-tu ? Ah ! C’est que Mademoiselle est une rêveuse, une sentimentale, et ses cousins sont trop gros, ou trop maigres, ou trop vulgaires !
C’était une rêveuse, en effet. Livrée à elle-même depuis son enfance, elle avait lu tous les livres de chevalerie, tous les fades romans d’autrefois qui traînaient dans les armoires de ses aïeules, et elle voyait la vie comme un conte de fées où les jeunes filles très belles sont toujours heureuses, tandis que les autres attendent jusqu’à la mort le fiancé qui ne vient pas. Pourquoi eût-elle épousé l’un de ses cousins, puisqu’ils n’en voulaient
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qu’à sa dot, aux millions que sa mère lui avait laissés ? Autant rester vieille fille et rêver…
Elle répondit doucement :
– Vous allez vous rendre malade, mon père. Oubliez cette histoire ridicule.
Mais comment aurait-il oublié ? Chaque matin un coup d’épingle ravivait sa blessure. Trois jours de suite Angélique reçut une merveilleuse gerbe de fleurs où se dissimulait la carte d’Arsène Lupin. Il ne pouvait aller à son cercle, sans qu’un ami l’abordât :
– Elle est drôle, celle d’aujourd’hui.
– Quoi ?
– Mais la nouvelle fumisterie de votre gendre ! Ah ! vous ne savez pas ? Tenez, lisez…
« M. Arsène Lupin demandera au Conseil d’État d’ajouter à son nom le nom de sa femme et de s’appeler désormais : Lupin de Sarzeau-Vendôme. »
Et le lendemain on lisait :
« La jeune fiancée portant en vertu d’une ordonnance, non abrogée, de Charles X, le titre et les armes de Bourbon-Condé, dont elle est la dernière héritière, le fils aîné des Lupin de Sarzeau-Vendôme aura nom prince Arsène de Bourbon-Condé. »
Et le jour suivant une réclame annonçait :
– 250 –
« La Grande Maison de Linge expose le trousseau de Mlle de Sarzeau-Vendôme. Comme initiales : L. S. V. » Puis une feuille d’illustrations publia une scène photographiée : le duc, son gendre et sa fille, assis autour d’une table, et jouant au piquet voleur.
Et la date aussi fut annoncée à grand fracas : le 4 mai.
Et des détails furent donnés sur le contrat. Lupin se montrait d’un désintéressement admirable. Il signerait, disait-on, les yeux fermés, sans connaître le chiffre de la dot.
Tout cela mettait le vieux gentilhomme hors de lui. Sa haine contre Lupin prenait des proportions maladives. Bien que la démarche lui coûtât, il se rendit chez le Préfet de police qui lui conseilla de se méfier.
– Nous avons l’habitude du personnage, il emploie contre vous un de ses trucs favoris. Passez-moi l’expression, monsieur le duc, il vous « cuisine », ne tombez pas dans le piège.
– Quel truc, quel piège ? demanda-t-il anxieusement.
– Il cherche à vous affoler et à vous faire accomplir, par intimidation, tel acte auquel, de sang-froid, vous vous refuseriez.
– M. Arsène Lupin n’espère pourtant pas que je vais lui offrir la main de ma fille !
– Non, mais il espère que vous allez commettre comment dirai-je ? une gaffe.
– 251 –
– Laquelle ?
– Celle qu’il veut précisément que vous commettiez.
– Alors, votre conclusion, monsieur le préfet ?
– C’est de rentrer chez vous, monsieur le duc, ou, si tout ce bruit vous agace, de partir pour la campagne, et d’y rester bien tranquillement, sans vous émouvoir.
Cette conversation ne fit qu’aviver les craintes du vieux gentilhomme. Lupin lui parut un personnage terrible, usant de procédés diaboliques, et entretenant des complices dans tous les mondes. Il fallait se méfier.
Dès lors, la vie ne fut point tolérable.
Il devint de plus en plus hargneux et taciturne, et ferma la porte à tous ses anciens amis, même aux trois prétendants d’Angélique, les cousins Mussy, d’Emboise et Caorches, qui, fâchés tous les trois les uns avec les autres, par suite de leur rivalité, venaient alternativement toutes les semaines.
Sans le moindre motif, il chassa son maître d’hôtel et son cocher. Mais il n’osa les remplacer de peur d’introduire chez lui des créatures d’Arsène Lupin, et son valet de chambre particulier, Hyacinthe, en qui, l’ayant à son service depuis quarante ans, il avait toute confiance, dut s’astreindre aux corvées de l’écurie et de l’office.
– Voyons, mon père, disait Angélique, s’efforçant de lui faire entendre raison, je ne vois vraiment pas ce que vous redoutez. Personne au monde ne peut me contraindre à ce mariage absurde.
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– Parbleu ! Ce n’est pas cela que je redoute.
– Alors, quoi, mon père ?
– Est-ce que je sais ? Un enlèvement ! Un cambriolage ! Un coup de force ! Il est hors de doute aussi que nous sommes environnés d’espions.
Un après-midi, il reçut un journal où cet article était souligné au crayon rouge :
« La soirée du contrat a lieu aujourd’hui à l’hôtel SarzeauVendôme. Cérémonie tout intime, où quelques privilégiés seulement seront admis à complimenter les heureux fiancés.
Aux futurs témoins de Mlle de Sarzeau-Vendôme, le prince de la Rochefoucault-Limours et le comte de Chartres, M. Arsène Lupin présentera les personnalités qui ont tenu à honneur de lui assurer leur concours, M. le Préfet de police et M. le Directeur de la prison de la Santé. »
C’était trop. Dix minutes plus tard, le duc envoyait son domestique Hyacinthe porter trois pneumatiques. A quatre heures, en présence d’Angélique, il recevait les trois cousins : Paul de Mussy, gros, lourd, et d’une pâleur extrême ; Jacques d’Emboise, mince, rouge de figure et timide ; Anatole de Caorches, petit, maigre et maladif ; tous trois de vieux garçons déjà, sans élégance et sans allure.
La réunion fut brève. Le duc avait préparé tout un plan de campagne, de campagne défensive, dont il dévoila, en termes catégoriques, la première partie.
– Angélique et moi nous quittons Paris cette nuit, et nous nous retirons dans nos terres de Bretagne. Je compte sur vous
– 253 –
trois, mes neveux, pour coopérer à ce départ. Toi, Emboise, tu viendras nous chercher avec ta limousine. Vous, Mussy, vous amènerez votre automobile et vous voudrez bien vous occuper des bagages avec mon valet de chambre Hyacinthe. Toi, Caorches, tu seras à la gare d’Orléans, et tu prendras des sleepings pour Vannes au train de dix heures quarante. C’est promis ?
La fin de la journée s’écoula sans incidents. Après le dîner seulement, afin d’éviter toutes chances d’indiscrétion, le duc prévint Hyacinthe d’avoir à remplir une malle et une valise.
Hyacinthe était du voyage, ainsi que la femme de chambre d’Angélique.
A neuf heures, tous les domestiques, sur l’ordre de leur maître, étaient couchés. A dix heures moins dix, le duc, qui terminait ses préparatifs, entendit la trompe d’une automobile.
Le concierge ouvrit la porte de la cour d’honneur. De la fenêtre, le duc reconnut le landaulet de Jacques d’Emboise.
– Allez lui dire que je descends, ordonna-t-il à Hyacinthe, et prévenez Mademoiselle.
Au bout de quelques minutes, comme Hyacinthe n’était pas de retour, il sortit de sa chambre. Mais, sur le palier, il fut assailli par deux hommes masqués, qui le bâillonnèrent et l’attachèrent avant qu’il eût pu pousser un seul cri. Et l’un de ces hommes lui dit à voix basse :
– Premier avertissement, monsieur le duc. Si vous persistez à quitter Paris, et à me refuser votre consentement, ce sera plus grave.
Et le même individu enjoignit à son compagnon :
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– Garde-le. Je m’occupe de la demoiselle.
A ce moment, deux autres complices s’étaient déjà emparés de la femme de chambre, et Angélique, également bâillonnée, évanouie, gisait sur un fauteuil de son boudoir.
Elle se réveilla presque aussitôt sous l’action des sels qu’on lui faisait respirer, et, quand elle ouvrit les yeux, elle vit penché au-dessus d’elle un homme jeune, en tenue de soirée, la figure souriante et sympathique, qui lui dit :
– Je vous demande pardon, mademoiselle. Tous ces incidents sont un peu brusques, et cette façon d’agir plutôt anormale. Mais les circonstances nous entraînent souvent à des actes que notre conscience n’approuve pas. Excusez-moi.
Il lui prit la main très doucement, et passa un large anneau d’or au doigt de la jeune fille, en prononçant :
– Voici. Nous sommes fiancés. N’oubliez jamais celui qui vous offre cet anneau… Il vous supplie de ne pas fuir et d’attendre à Paris les marques de son dévouement. Ayez confiance en lui.
Il disait tout cela d’une voix si grave et si respectueuse, avec tant d’autorité et de déférence, qu’elle n’avait pas la force de résister. Leurs yeux se rencontrèrent. Il murmura :
– Les beaux yeux purs que vous avez ! Ce sera bon de vivre sous le regard de ces yeux. Fermez-les maintenant…
Il se retira. Ses complices le suivirent. L’automobile repartit, et l’hôtel de la rue de Varenne demeura silencieux jusqu’à l’instant où Angélique, reprenant toute sa connaissance, appela les domestiques.
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Ils trouvèrent le duc, Hyacinthe, la femme de chambre, et le ménage des concierges, tous solidement ligotés. Quelques bibelots de grande valeur avaient disparu, ainsi que le portefeuille du duc et tous ses bijoux, épingles et cravate, boutons en perles fines, montre, etc.
La police fut aussitôt prévenue. Dès le matin on apprenait que la veille au soir, comme il sortait de chez lui en automobile, d’Emboise avait été frappé d’un coup de couteau par son propre chauffeur, et jeté, à moitié mort, dans une rue déserte. Quant à Mussy et à Caorches, ils avaient reçu un message téléphonique soi-disant envoyé par le duc et qui les contremandait.
La semaine suivante, sans plus se soucier de l’enquête, sans répondre aux convocations du juge d’instruction, sans même lire les communications d’Arsène Lupin à la presse sur « la fuite de Varennes », le duc, sa fille et son valet de chambre prenaient sournoisement un train omnibus pour Vannes, et descendaient, un soir, dans l’antique château féodal qui domine la presqu’île de Sarzeau. Tout de suite, avec l’aide de paysans bretons, véritables vassaux du Moyen Age, on organisait la résistance. Le quatrième jour Mussy arrivait, le cinquième Caorches, et le septième Emboise, dont la blessure n’était pas aussi grave qu’on le craignait.
Le duc attendit deux jours encore avant de signifier à son entourage ce qu’il appelait, puisque son évasion avait réussi malgré Lupin, la seconde moitié de son plan. Il le fit en présence des trois cousins, par un ordre péremptoire dicté à Angélique, et qu’il voulut bien expliquer ainsi :
– Toutes ces histoires me font le plus grand mal. J’ai entrepris contre cet homme, dont nous avons pu juger l’audace, une lutte qui m’épuise. Je veux en finir coûte que coûte. Pour
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cela il n’est qu’un moyen, Angélique, c’est que vous me déchargiez de toute responsabilité en acceptant la protection d’un de vos cousins. Avant un mois, il faut que vous soyez la femme de Mussy, de Caorches ou d’Emboise. Votre choix est libre. Décidez-vous.
Durant quatre jours Angélique pleura, supplia son père. A quoi bon ? Elle sentait bien qu’il serait inflexible et qu’elle devrait, en fin de compte, se soumettre à sa volonté. Elle accepta.
– Celui que voudrez, mon père, je n’aime aucun d’eux.
Alors, que m’importe d’être malheureuse avec l’un plutôt qu’avec l’autre…
Sur quoi, nouvelle discussion, le duc voulant la contraindre à un choix personnel. Elle ne céda point. De guerre lasse, et pour des raisons de fortune, il désigna Emboise.
Aussitôt les bans furent publiés.
Dès lors, la surveillance redoubla autour du château, d’autant que le silence de Lupin et la cessation brusque de la campagne menée par lui dans les journaux ne laissaient pas d’inquiéter le duc de Sarzeau-Vendôme. Il était évident que l’ennemi préparait un coup et qu’il tenterait de s’opposer au mariage par quelques-unes de ces manœuvres qui lui étaient familières.
Pourtant il ne se passa rien. L’avant-veille, la veille, le matin de la cérémonie, rien. Le mariage eut lieu à la mairie, puis il y eut la bénédiction nuptiale à l’église. C’était fini.
Seulement alors, le duc respira. Malgré la tristesse de sa fille, malgré le silence embarrassé de son gendre que la situation
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semblait gêner quelque peu, il se frottait les mains d’un air heureux, comme après la victoire la plus éclatante.
– Qu’on baisse le pont-levis ! dit-il à Hyacinthe, qu’on laisse entrer tout le monde ! Nous n’avons plus rien à craindre de ce misérable.
Après le déjeuner, il fit distribuer du vin aux paysans et trinqua avec eux. Ils chantèrent et ils dansèrent.
Vers trois heures, il rentra dans les salons du rez-de-chaussée.
C’était le moment de sa sieste. Il gagna, tout au bout des pièces, la salle des gardes. Mais il n’en avait pas franchi le seuil qu’il s’arrêta brusquement et s’écria :
– Qu’est-ce que tu fais donc là, Emboise ? En voilà une plaisanterie !
Emboise était debout, en vêtements de pêcheur breton, culotte et veston sales, déchirés, rapiécés, trop larges et trop grands pour lui.
Le duc semblait stupéfait. Il examina longtemps, avec des yeux ahuris, ce visage qu’il connaissait, et qui, en même temps, éveillait en lui des souvenirs vagues d’un passé très lointain.
Puis, tout à coup, il marcha vers l’une des fenêtres qui donnaient sur l’esplanade et appela :
– Angélique !
– Qu’y a-t-il, mon père ? répondit-elle en s’avançant.
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– Ton mari ?
– Il est là, mon père, fit Angélique en montrant Emboise qui fumait une cigarette et lisait à quelque distance.
Le duc trébucha et tomba assis sur un fauteuil, avec un grand frisson d’épouvante.
– Ah ! Je deviens fou !
Mais l’homme qui portait des habits de pêcheur s’agenouilla devant lui en disant :
– Regardez-moi, mon oncle… Vous me reconnaissez, n’est-ce pas, c’est moi votre neveu, celui qui jouait ici autrefois, celui que vous appeliez Jacquot… Rappelez-vous… Tenez, voyez cette cicatrice…
– Oui… oui, balbutia le duc, je te reconnais… C’est toi, Jacques. Mais l’autre…
Il se pressa la tête entre les mains.
– Et pourtant non, ce n’est pas possible Explique-toi… Je ne comprends pas… Je ne veux pas comprendre…
Il y eut un silence pendant lequel le nouveau venu ferma la fenêtre et ferma la porte qui communiquait avec le salon voisin.
Puis il s’approcha du vieux gentilhomme, lui toucha doucement l’épaule, pour le réveiller de sa torpeur, et sans préambule, comme s’il eût voulu couper court à toute explication qui ne fût pas strictement nécessaire, il commença en ces termes :
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– Vous vous rappelez, mon oncle, que j’ai quitté la France depuis quinze ans, après le refus qu’Angélique opposa à ma demande en mariage. Or, il y a quatre ans, c’est-à-dire la onzième année de mon exil volontaire et de mon établissement dans l’extrême-sud de l’Algérie, je fis la connaissance, au cours d’une partie de chasse organisée par un grand chef arabe, d’un individu dont la bonne humeur, le charme, l’adresse inouïe, le courage indomptable, l’esprit à la fois ironique et profond, me séduisirent au plus haut point.
« Le comte d’Andrésy passa six semaines chez moi. Quand il fut parti, nous correspondîmes l’un avec l’autre de façon régulière. En outre, je lisais souvent son nom dans les journaux, aux rubriques mondaines ou sportives. Il devait revenir et je me préparais à le recevoir, il y a trois mois, lorsqu’un soir, comme je me promenais à cheval, les deux serviteurs arabes qui m’accompagnaient se jetèrent sur moi, m’attachèrent, me bandèrent les yeux, et me conduisirent, en sept nuits et sept jours, par des chemins déserts, jusqu’à une baie de la côte, où cinq hommes les attendaient. Aussitôt, je fus embarqué sur un petit yacht à vapeur qui leva l’ancre sans plus tarder.
«
Qui étaient ces hommes
? Quel était leur but en
m’enlevant ? Aucun indice ne put me renseigner. Ils m’avaient enfermé dans une cabine étroite percée d’un hublot que traversaient deux barres de fer en croix. Chaque matin, par un guichet qui s’ouvrait entre la cabine voisine et la mienne, on plaçait sur ma couchette deux ou trois livres de pain, une gamelle abondante et un flacon de vin, et on reprenait les restes de la veille que j’y avais disposés.
« De temps à autre, la nuit, le yacht stoppait et j’entendais le bruit du canot qui s’en allait vers quelque havre, puis qui revenait chargé de provisions sans doute. Et l’on repartait, sans se presser, comme pour une croisière de gens du monde qui flânent et n’ont pas hâte d’arriver. Quelquefois, monté sur une
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chaise, j’apercevais par mon hublot la ligne des côtes, mais si indistincte que je ne pouvais rien préciser.
« Et cela dura des semaines. Un des matins de la neuvième, m’étant avisé que le guichet de communication n’avait pas été refermé, je le poussai. La cabine était vide à ce moment. Avec un effort, je réussis à prendre une lime à ongles sur une toilette.
« Deux semaines après, à force de patience, j’avais limé les barres de mon hublot, et j’aurais pu m’évader par là ; mais, si je suis bon nageur, je me fatigue assez vite. Il me fallait donc choisir un moment où le yacht ne serait pas trop éloigné de la terre. C’est seulement avant-hier que, juché à mon poste, je discernai les côtes, et que, le soir, au coucher du soleil, je reconnus, à ma stupéfaction, la silhouette du château de Sarzeau avec ses tourelles pointues et la masse de son donjon.
Était-ce donc là le terme de mon voyage mystérieux ?
« Toute la nuit, nous croisâmes au large. Et toute la journée d’hier également. Enfin ce matin, on se rapprocha à une distance que je jugeai propice, d’autant plus que nous naviguions entre des roches derrière lesquelles je pouvais nager en toute sécurité. Mais, à la minute même où j’allais m’enfuir, je m’avisai que, une fois encore, le guichet de communication que l’on avait cru fermer s’était rouvert de lui-même, et qu’il battait contre la cloison. Je l’entrebâillai de nouveau par curiosité. A portée de mon bras, il y avait une petite armoire que je pus ouvrir, et où ma main, à tâtons, au hasard, saisit une liasse de papiers.
«
C’était des lettres, des lettres qui contenaient les instructions adressées aux bandits dont j’étais prisonnier. Une heure après, lorsque j’enjambai le hublot et que je me laissai glisser dans la mer, je savais tout : les raisons de mon enlèvement, les moyens employés, le but poursuivi, et la machination abominable ourdie, depuis trois mois, contre le
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duc de Sarzeau-Vendôme et contre sa fille. Malheureusement, il était trop tard. Obligé, pour n’être pas vu du bateau, de me blottir dans le creux d’un récif, je n’abordai la côte qu’à midi. Le temps de gagner la cabane d’un pêcheur, de troquer mes vêtements contre les siens, de venir ici. Il était trois heures. En arrivant j’appris que le mariage avait été célébré le matin même. »
Le vieux gentilhomme n’avait pas prononcé une parole. Les yeux rivés aux yeux de l’étranger, il écoutait avec un effroi grandissant.
Parfois le souvenir des avertissements que lui avait donnés le Préfet de police revenait à son esprit :
« On vous cuisine, monsieur le duc… On vous cuisine. »
Il dit, la voix sourde :
– Parle achève… Tout cela m’oppresse… Je ne comprends pas encore et j’ai peur.
L’étranger reprit :
– Hélas… L’histoire est facile à reconstituer et se résume en quelques phrases. Voici : lors de sa visite chez moi, et des confidences que j’eus le tort de lui faire, le comte d’Andrésy retint plusieurs choses : d’abord que j’étais votre neveu, et que, cependant, vous me connaissiez relativement peu, puisque j’avais quitté Sarzeau tout enfant et que, depuis, nos relations s’étaient bornées au séjour de quelques semaines que je fis ici, il y a quinze ans, et durant lesquelles je demandai la main de ma cousine Angélique ; ensuite, que, ayant rompu avec tout mon passé, je ne recevais plus aucune correspondance ; et enfin, qu’il y avait, entre lui, Andrésy, et moi, une certaine ressemblance
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physique que l’on pouvait accentuer jusqu’à la rendre frappante.
Son plan fut échafaudé sur trois points.
« II soudoya mes deux serviteurs arabes, qui devaient l’avertir au cas où j’aurais quitté l’Algérie. Puis il revint à Paris avec mon nom et mon apparence exacte, se fit connaître de vous, chez qui il fut invité chaque quinzaine, et vécut sous mon nom, qui devint ainsi l’une des nombreuses étiquettes sous lesquelles il cache sa véritable personnalité. Il y a trois mois “la poire étant mûre”, comme il dit dans ses lettres, il commença l’attaque par une série de communications à la presse, et en même temps, craignant sans doute qu’un journal ne révélât en Algérie le rôle que l’on jouait sous mon nom à Paris, il me faisait frapper par mes serviteurs, puis enlever par ses complices.
Dois-je vous en dire davantage en ce qui vous concerne, mon oncle ? »
Un tremblement nerveux agitait le duc de SarzeauVendôme. L’épouvantable vérité, à laquelle il refusait d’ouvrir les yeux, lui apparaissait tout entière, et prenait le visage odieux de l’ennemi. Il agrippa les mains de son interlocuteur et lui dit âprement, désespérément :
– C’est Lupin, n’est-ce pas ?
– Oui, mon oncle.
– Et c’est à lui c’est à lui que j’ai donné ma fille en mariage !
– Oui, mon oncle, à lui qui m’a volé mon nom de Jacques d’Emboise, et qui vous a volé votre fille. Angélique est la femme légitime d’Arsène Lupin et cela conformément à vos ordres. Une lettre de lui que voici en fait foi. Il a bouleversé votre existence, troublé votre esprit, assiégé « les pensées de vos veilles et les rêves de vos nuits », cambriolé votre hôtel, jusqu’à l’instant où,
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pris de peur, vous vous êtes réfugié ici, et où, croyant échapper à ses manœuvres et à son chantage, vous avez dit à votre fille de désigner comme époux l’un de ses trois cousins, Mussy, Emboise ou Caorches.
– Mais pourquoi a-t-elle choisi celui-là plutôt que les deux autres ?
– C’est vous, mon oncle, qui l’avez choisi.
– Au hasard parce qu’il était plus riche…
– Non, pas au hasard, mais sur les conseils sournois, obsédants et très habiles de votre domestique Hyacinthe.
Le duc sursauta.
– Hein ! Quoi ! Hyacinthe serait complice ?
– D’Arsène Lupin, non, mais de l’homme qu’il croit être Emboise et qui a promis de lui verser cent mille francs, huit jours après le mariage.
– Ah le bandit ! il a tout combiné, tout prévu.
– Tout prévu, mon oncle, jusqu’à simuler un attentat contre lui-même, afin de détourner les soupçons, jusqu’à simuler une blessure, reçue à votre service.
– Mais dans quelle intention
? Pourquoi toutes ces
infamies ?
– Angélique possède onze millions, mon oncle. Votre notaire à Paris devait en remettre les titres la semaine prochaine
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au pseudo d’Emboise, lequel les réalisait aussitôt et disparaissait. Mais, dès ce matin, vous lui avez remis, comme cadeau personnel, cinq cent mille francs d’obligations au porteur que ce soir, à neuf heures, hors du château, près du Grand-Chêne, il doit passer à l’un de ses complices, qui les négociera demain matin à Paris.
Le du de Sarzeau-Vendôme s’était levé, et il marchait rageusement en frappant des pieds.
– Ce soir à neuf heures, dit-il… Nous verrons… Nous verrons… D’ici là… Je vais prévenir la gendarmerie.
– Arsène Lupin se moque bien des gendarmes.
– Télégraphions à Paris.
– Oui, mais les cinq cent mille francs… Et puis le scandale surtout, mon oncle… Pensez à ceci votre fille, Angélique de Sarzeau-Vendôme, mariée à cet escroc, à ce brigand… Non, non à aucun prix…
– Alors quoi ?
– Quoi ?
A son tour, le neveu se leva et, marchant vers un râtelier où des armes de toutes sortes étaient suspendues, il décrocha un fusil qu’il posa sur la table près du vieux gentilhomme.
– Là-bas, mon oncle, aux confins du désert, quand nous nous trouvons en face d’une bête fauve, nous ne prévenons pas les gendarmes, nous prenons notre carabine et nous l’abattons, la bête fauve, sans quoi c’est elle qui nous écrase sous sa griffe.
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– Qu’est-ce que tu dis ?
– Je dis que j’ai pris là-bas l’habitude de me passer des gendarmes. C’est une façon de rendre la justice un peu sommaire, mais c’est la bonne, croyez-moi, et, aujourd’hui, dans le cas qui nous occupe, c’est la seule.
– La bête morte, vous et moi l’enterrons dans quelque ni vu ni connu.
– Angélique ?
– Nous l’avertirons après.
– Que deviendra-t-elle ?
– Elle restera ce qu’elle est légalement, ma femme, la femme du véritable Emboise. Demain, je l’abandonne et je retourne en Algérie. Dans deux mois, le divorce est prononcé.
Le duc écoutait, pâle, les yeux fixes, la mâchoire crispée. Il murmura :
– Es-tu sûr que ses complices du bateau ne le préviendront pas de ton évasion ?
– Pas avant demain.
– De sorte que ?
– De sorte qu’à neuf heures, ce soir, Arsène Lupin prendra inévitablement, pour aller au Grand-Chêne, le chemin de ronde
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qui suit les anciens remparts et qui contourne les ruines de la chapelle. J’y serai, moi, dans les ruines.
– J’y serai, moi aussi, dit simplement le duc de SarzeauVendôme en décrochant un fusil de chasse.
Il était à ce moment cinq heures du soir. Le duc s’entretint longtemps encore avec son neveu, vérifia les armes, les rechargea. Puis, dès que la nuit fut venue, par des couloirs obscurs, il le conduisit jusqu’à sa chambre et le cacha dans un réduit contigu.
La fin de l’après-midi s’écoula sans incident. Le dîner eut lieu. Le duc s’efforça de rester calme. De temps en temps, à la dérobée, il regardait son gendre et s’étonnait de la ressemblance qu’il offrait avec le véritable Emboise. C’était le même teint, la même forme de figure, la même coupe de cheveux. Pourtant le regard différait, plus vif chez celui-là, plus lumineux, et, à ta longue, le duc découvrit de petits détails inaperçus jusqu’ici, et qui prouvaient l’imposture du personnage.
Après le dîner, on se sépara. La pendule marquait huit heures. Le duc passa dans sa chambre et délivra son neveu. Dix minutes plus tard, à la faveur de la nuit, ils se glissaient au milieu des ruines, le fusil en main. Angélique cependant avait gagné, en compagnie de son mari, l’appartement qu’elle occupait au rez-de-chaussée d’une tour qui flanquait l’aile gauche du château. Au seuil de l’appartement, son mari lui dit :
– Je vais me promener un peu, Angélique. A mon retour, consentirez-vous à me recevoir ?
– Certes, dit-elle.
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Il la quitta et monta au premier étage, ferma la porte à clef, ouvrit doucement une fenêtre qui donnait sur la campagne et se pencha. Au pied de la tour, à quarante mètres au-dessous de lui, il distingua une ombre. Il siffla. Un léger coup de sifflet lui répondit.
Alors il tira d’une armoire une grosse serviette en cuir, bourrée de papiers, qu’il enveloppa d’une étoffe noire et ficela.
Puis il s’assit à sa table et écrivit :
« Content que tu aies reçu mon message, car je trouve dangereux de sortir du château avec le gros paquet des titres.
Les voici. Avec ta motocyclette, tu arriveras à Paris pour le train de Bruxelles du matin. Là-bas, tu remettras les valeurs à Z qui les négociera aussitôt.
« A. L. »
« Post-scriptum. – En passant au Grand-Chêne, dis aux camarades que je les rejoins. J’ai des instructions à leur donner.
D’ailleurs, tout va bien. Personne ici n’a le moindre soupçon. »
Il attacha la lettre sur le paquet, et descendit le tout par la fenêtre, à l’aide d’une ficelle.
« Bien, se dit-il, ça y est. Je suis tranquille. »
Il patienta quelques minutes encore, en déambulant à travers la pièce, et en souriant à deux portraits de gentilshommes suspendus à la muraille…
« Horace de Sarzeau-Vendôme, maréchal de France le Grand Condé… Je vous salue, mes aïeux. Lupin de SarzeauVendôme sera digne de vous. »
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A la fin, le moment étant venu, il prit son chapeau et descendit.
Mais, au rez-de-chaussée, Angélique surgit de son appartement, et s’exclama, l’air égaré :
– Écoutez, je vous en prie…, il serait préférable…
Et tout de suite, sans en dire davantage, elle rentra chez elle, laissant à son mari une vision d’effroi et de délire.
« Elle est malade, se dit-il. Le mariage ne lui réussit pas. »
Il alluma une cigarette et conclut, sans attacher d’importance à cet incident qui eût dû le frapper :
« Pauvre Angélique tout ça finira par un divorce »
Dehors la nuit était obscure, le ciel voilé de nuages.
Les domestiques fermaient les volets du château. Il n’y avait point de lumière aux fenêtres, le duc ayant l’habitude de se coucher après le repas.
En passant devant le logis du garde, et en s’engageant sur le pont-levis :
– Laissez la porte ouverte, dit-il, je fais un tour et je reviens.
Le chemin de ronde se trouvait à droite, et conduisait, le long des anciens remparts qui jadis ceignaient le château d’une seconde enceinte beaucoup plus vaste, jusqu’à une poterne aujourd’hui presque démolie.
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Ce chemin, qui contournait une colline et suivait ensuite le flanc d’un vallon escarpé, était bordé à gauche de taillis épais.
« Quel merveilleux endroit pour un guet-apens, dit-il. C’est un vrai coupe-gorge. »
Il s’arrêta, croyant entendre du bruit. Mais non, c’était un froissement de feuilles. Pourtant une pierre dégringola le long des pentes, rebondissant aux aspérités du roc. Mais, chose bizarre, rien ne l’inquiétait, il se remit à marcher. L’air vif de la mer arrivait jusqu’à lui par-dessus les plaines de la presqu’île, il s’en remplissait les poumons avec joie.
« Comme c’est bon de vivre ! se dit-il. Jeune encore, de vieille noblesse, multi-millionnaire, qu’est-ce qu’on peut rêver de mieux, Lupin de SarzeauVendôme ? »
A une petite distance, il aperçut, dans l’obscurité, la silhouette plus noire de la chapelle dont les ruines dominaient le chemin de quelques mètres. Des gouttes de pluie commençaient à tomber, et il entendit une horloge frapper neuf coups. Il hâta le pas. Il y eut une courte descente, puis une montée. Et, brusquement, il s’arrêta de nouveau.
Une main saisit la sienne.
Il recula, voulut se dégager.
Mais quelqu’un émergeait d’un groupe d’arbres qu’il frôlait, et une voix lui dit :
– Taisez-vous… Pas un mot…
Il reconnut sa femme, Angélique.
– 270 –
– Qu’est-ce qu’il y a donc ? demanda-t-il.
Elle murmura, si bas que les mots étaient à peine intelligibles :
– On vous guette… Ils sont là, dans les ruines, avec des fusils…
– Qui ?
– Silence… Écoutez…
Ils restèrent immobiles un instant, puis elle dit :
– Ils ne bougent pas… Peut-être ne m’ont-ils pas entendue.
Retournons…
– Mais…
– Suivez-moi !
L’accent était si impérieux qu’il obéit sans l’interroger davantage. Mais soudain elle s’effara.
– Courons… Ils viennent… J’en suis sûre…
De fait, on percevait un bruit de pas.
Alors, rapidement, lui tenant toujours la main, avec une force irrésistible elle l’entraîna par un raccourci, dont elle suivait les sinuosités sans hésitations, malgré les ténèbres et les ronces. Et, très vite, ils arrivèrent au pont-levis.
– 271 –
Elle passa son bras sous le sien. Le garde les salua. Ils traversèrent la grande cour, pénétrèrent dans le château, et elle le conduisit jusqu’à la tour d’angle où ils demeuraient tous deux.
– Entrez, dit-elle.
– Chez vous ?
– Oui.
Deux femmes de chambre attendaient. Sur l’ordre de leur maîtresse, elles se retirèrent dans les pièces qu’elles occupaient au troisième étage.
Presque aussitôt on frappait à la porte du vestibule qui commandait l’appartement, et quelqu’un appela.
– Angélique !
– C’est vous, mon père ? dit-elle en dominant son émotion.
– Oui, ton mari est ici ?
– Nous venons de rentrer.
– Dis-lui donc que j’aurais besoin de lui parler. Qu’il me rejoigne chez moi… C’est urgent.
– Bien, mon père, je vais vous l’envoyer.
Elle prêta l’oreille durant quelques secondes, puis revint dans le boudoir où se tenait son mari, et elle affirma :
– J’ai tout lieu de croire que mon père ne s’est pas éloigné.
– 272 –
Il fit un geste pour sortir.
– En ce cas, s’il désire me parler…
– Mon père n’est pas seul, dit-elle vivement, en lui barrant la route.
– Qui donc l’accompagne ?
– Son neveu, Jacques d’Emboise.
Il y eut un silence. Il la regarda avec une certaine surprise, ne comprenant pas bien la conduite de sa femme. Mais, sans s’attarder à l’examen de cette question, il ricana :
– Ah ! cet excellent Emboise est là ? Alors tout le pot aux roses est découvert ? A moins que…
– Mon père sait tout, dit-elle… J’ai entendu une conversation tantôt, entre eux. Son neveu a lu des lettres… J’ai hésité d’abord à vous prévenir… Et puis j’ai cru que mon devoir…
II l’observa de nouveau. Mais aussitôt reprit par l’étrangeté de la situation, il éclata de rire !
– Comment ? mes amis du bateau ne brûlent pas mes lettres ? Et ils ont laissé échapper leur captif ? Les imbéciles !
Ah ! Quand on ne fait pas tout soi-même ! N’importe, c’est cocasse. Emboise contre Emboise… Eh mais, si l’on ne me reconnaissait plus, maintenant ? Si Emboise lui-même me confondait avec lui-même ?
– 273 –
Il se retourna vers une table de toilette, saisit une serviette qu’il mouilla et frotta de savon, et, en un tournemain, s’essuya la figure, se démaquilla et changea le mouvement de ses cheveux.
– Ça y est, dit-il apparaissant à Angélique tel qu’elle l’avait vu le soir du cambriolage, à Paris, ça y est. Je suis plus à mon aise pour discuter avec mon beau-père.
– Où allez-vous ? dit-elle en se jetant devant la porte.
– Dame ! Rejoindre ces messieurs.
– Vous ne passerez pas !
– Pourquoi ?
– Et s’ils vous tuent ?
– Me tuer ?
– C’est cela qu’ils veulent, vous tuer… cacher votre cadavre quelque part… Qui le saurait ?
– Soit, dit-il, à leur point de vue ils ont raison. Mais si je ne vais pas au-devant d’eux, c’est eux qui viendront. Ce n’est pas cette porte qui les arrêtera… Ni vous, je pense. Par conséquent il vaut mieux en finir.
– Suivez-moi ! ordonna Angélique.
Elle souleva la lampe qui les éclairait, entra dans sa chambre, poussa l’armoire à glace, qui roula sur des roulettes dissimulées, écarta une vieille tapisserie et dit :
– 274 –
– Voici une autre porte qui n’a pas servi depuis longtemps.
Mon père en croit la clef perdue. La voici. Ouvrez. Un escalier pratiqué dans les murailles vous mènera tout au bas de la tour.
Vous n’aurez qu’à tirer les verrous d’une seconde porte. Vous serez libre.
Il fut stupéfait, et il comprit soudain toute la conduite d’Angélique. Devant ce visage mélancolique, disgracieux, mais d’une telle douceur, il resta un moment décontenancé, presque confus. Il ne pensait plus à rire. Un sentiment de respect, où il y avait des remords et de la bonté, pénétrait en lui. :
– Pourquoi me sauvez-vous ? murmura-t-il.
– Vous êtes mon mari.
Il protesta :
– Mais non… Mais non… C’est un titre que j’ai volé. La loi ne reconnaîtra pas ce mariage.
– Mon père ne veut pas de scandale, dit-elle.
– Justement, fit-il avec vivacité, justement j’avais envisagé tout cela, et c’est pourquoi j’avais emmené votre cousin Emboise à proximité. Moi disparu, c’est lui votre mari. C’est lui que vous avez épousé devant les hommes.
– C’est vous que j’ai épousé devant l’Église.
– L’Église ! l’Église ! il y a des accommodements avec elle…
On fera casser votre mariage.
– Sous quel prétexte avouable ?
– 275 –
Il se tut, réfléchit à toutes ces choses insignifiantes pour lui et ridicules, mais si graves pour elle, et il répéta plusieurs fois :
– C’est terrible c’est terrible j’aurais dû prévoir…
Et tout à coup, envahi par une idée, il s’écria, en frappant dans ses mains :
– Voilà ! J’ai trouvé. Je suis au mieux avec un des principaux personnages du Vatican. Le Pape fait ce que je veux… J’obtiendrai une audience et je ne doute pas que le Saint-Père, ému par mes supplications…
Son plan était si comique, sa joie si naïve qu’Angélique ne put s’empêcher de sourire, et elle lui dit :
– Je suis votre femme devant Dieu.
Elle le regardait avec un regard où il n’y avait ni mépris ni hostilité, et point même de colère, et il se rendit compte qu’elle oubliait de considérer en lui le bandit et le malfaiteur, pour ne penser qu’à l’homme qui était son mari et auquel le prêtre l’avait liée jusqu’à l’heure suprême de la mort.
Il fit un pas vers elle et l’observa plus profondément. Elle ne baissa pas les yeux d’abord. Mais elle rougit. Et jamais il n’avait vu un visage plus touchant, empreint d’une telle dignité. Il lui dit, comme au premier soir de Paris :
– Oh vos yeux vos yeux calmes et tristes…, et si beaux…
Elle baissa la tête et balbutia :
– 276 –
– Allez-vous-en ! Allez-vous-en !
Devant son trouble, il eut l’intuition subite des sentiments plus obscurs qui la remuaient et qu’elle ignorait elle-même.
Dans cette âme de vieille fille dont il connaissait l’imagination romanesque, les rêves inassouvis, les lectures surannées, ne représentait-il pas soudain, en cette minute exceptionnelle, et par suite des circonstances anormales de leurs rencontres, quelque chose de spécial, le héros à la Byron, le bandit romantique et chevaleresque ? Un soir, malgré les obstacles, aventurier fameux, ennobli déjà par la légende, grandi par son audace, un soir, il était entré chez elle, et il lui avait passé au doigt l’anneau nuptial. Fiançailles mystiques et passionnées, telles qu’on en voyait au temps du Corsaire et d’Hernani.
Ému, attendri, il fut sur le point de céder à un élan d’exaltation, et de s’écrier :
« Partons ! Fuyons ! Vous êtes mon épouse ma compagne…
Partagez mes périls, mes joies et mes angoisses… C’est une existence étrange et forte, superbe et magnifique… »
Mais les yeux d’Angélique s’étaient relevés vers lui, et ils étaient si purs et si fiers qu’il rougit à son tour.
Ce n’était pas là une femme à qui l’on pût parler ainsi. Il murmura :
– Je vous demande pardon… J’ai commis beaucoup de mauvaises actions, mais aucune dont le souvenir me sera plus amer. Je suis un misérable… J’ai perdu votre vie.
– Non, dit-elle doucement, vous m’avez au contraire indiqué ma voie véritable.
– 277 –
Il fut près de l’interroger. Mais elle avait ouvert la porte et lui montrait le chemin. Aucune parole ne pouvait plus être prononcée entre eux. Sans dire un mot, il sortit en s’inclinant très bas devant elle.
Un mois après, Angélique de Sarzeau-Vendôme, princesse de Bourbon-Condé, épouse légitime d’Arsène Lupin, prenait le voile, et, sous le nom de sœur Marie-Auguste, s’enterrait au couvent des religieuses dominicaines.
Le jour même de cette cérémonie, la Mère supérieure du couvent recevait une lourde enveloppe cachetée et une lettre…
La lettre contenait ces mots : « Pour les pauvres de sœur Marie-Auguste. »
Dans l’enveloppe, il y avait cinq cents billets de mille francs.
– 278 –
Bibliographie sommaire des aventures
d’Arsène Lupin
Titre du roman ou du recueil
Détail des recueils et
Année de
années de parution dans
parution du
les journaux
recueil ou du
roman
complet
1 La Comtesse de Cagliostro
( Le Journal 1923 – 1924)
1924
2
Arsène Lupin, Gentleman- L’Arrestation d’Arsène 1907
cambrioleur
Lupin – Arsène Lupin en
prison – L’Évasion
d’Arsène Lupin – Le
Mystérieux voyageur – Le
Collier de la Reine – Le
Sept de cœur – Le Coffre-
fort de madame Imbert –
La Perle noire – Herlock
Sholmes arrive trop tard.
( Je Sais Tout 1905 – 1906
– 1907)
3 Les
Confidences
d’Arsène
Lupin
Les Jeux du soleil –
1913
L’Anneau nuptial – Le
Signe de l’ombre – Le
Piège infernal – L’Écharpe
de soie rouge – La Mort
qui rôde – Édith au cou de
cygne – Le Fétu de paille –
Le Mariage d’Arsène
Lupin. ( Je Sais Tout 1911 –
1912)
4 Le Bouchon de cristal
1912
5 Arsène Lupin contre Herlock La Dame blonde ( Je Sais 1908
Sholmès
Tout 1906 – 1907) – La
Lampe juive ( Je Sais Tout
1907)
6 L’Aiguille
creuse
( Je Sais Tout 1908 – 1909)
1909
7 La Demoiselle aux yeux verts
( Le Journal 1926 – 1927)
1927
8 Les Huit coups de l’horloge
Au Sommet de la tour – La
1923
Carafe d’eau – Thérèse et
Germaine – Le Film
– 279 –
Titre du roman ou du recueil
Détail des recueils et
Année de
années de parution dans
parution du
les journaux
recueil ou du
roman
complet
révélateur – Le Cas de
Jean-Louis – La Dame à la
hache – Des Pas sur la
neige – «
Au dieu
Mercure ». ( Excelsior 1920
– 1923)
9 « 813 »
1910
10 L’Éclat
d’obus
( Le Journal 1915)
1916
11 Le Triangle d’or
( Le Journal 1917)
1918
12 L’Île aux trente cercueils
( Le Journal 1919)
1920
13 Les Dents du tigre
( Le Journal 1920)
1921
14 L’Homme à la peau de bique
Nouvelle
1927
15 L’Agence Barnett et Cie
Les Gouttes qui tombent –
1928
La Lettre d’amour du roi
George – La Partie de
baccara – L’Homme aux
dents d’or – Les Douze
Africaines de Béchoux – Le
Hasard fait des miracles –
Gants blancs... guêtres
blanches... – Béchoux
arrête Jim Barnett.
16 Le Cabochon d’émeraude
Nouvelle
1930
17 La Demeure mystérieuse
( Le Journal 1928)
1929
18 La
Barre-y-va
( Le Journal 1930)
1931
19 La Femme aux deux sourires
( Le Journal 1932)
1933
20 Victor, de la brigade mondaine
1934
21 La Cagliostro se venge
1935
22 Les Milliards d’Arsène Lupin
( L’Auto 1939)
1941
– 280 –
Document Outline

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Table of Contents
– 1 – Les jeux du soleil .............................................................4
– 2 – L’anneau nuptial ..........................................................36
– 3 – Le signe de l’ombre.......................................................64
– 4 – Le piège infernal ..........................................................92
– 5 – L’écharpe de soie rouge.............................................. 126
– 6 – La mort qui rôde ........................................................ 158
– 7 – Édith au Cou de Cygne...............................................189
– 8 – Le fétu de paille .......................................................... 221
– 9 – Le mariage d’Arsène Lupin .......................................245
Bibliographie sommaire des aventures d’Arsène Lupin ......279

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