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miércoles, 5 de abril de 2017

L'Eclat d'Obus (Français) (Maurice Leblanc)

L'Eclat d'Obus
Maurice Leblanc

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(1916)
Édition du groupe « Ebooks libres et gratuits »

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Table des matières
Première partie .........................................................................4
Chapitre 1 Un crime a été commis ..............................................5
Chapitre 2 La chambre close..................................................... 18
Chapitre 3 Ordre de mobilisation ............................................. 31
Chapitre 4 Une lettre d’Elisabeth..............................................50
Chapitre 5 La paysanne de Corvigny.......................................68
Chapitre 6 Ce que Paul vit au château d’Ornequin..................85
Chapitre 7 H. E. R. M. ................................................................98
Chapitre 8 Le journal d’Elisabeth ............................................116
Chapitre 9 Fils d’empereur......................................................130
Chapitre 10 75 ou 155 ? ............................................................ 144
Deuxième partie.................................................................... 155
Chapitre 1 Yser… misère.......................................................... 156
Chapitre 2 Le major Hermann ...............................................168
Chapitre 3 La maison du passeur...........................................184
Chapitre 4 Un chef-d’oeuvre de la kultur................................205
Chapitre 5 Le prince Conrad s’amuse.....................................224
Chapitre 6 La lutte impossible ................................................245
Chapitre 7 La loi du vainqueur ...............................................265
Chapitre 8 L’éperon 132 ......................................................... 280
Chapitre 9 Hohenzollern ........................................................ 298
Chapitre 10 Deux exécutions ................................................... 317
Bibliographie sommaire des aventures d’Arsène Lupin ......339
À propos de cette édition électronique................................. 341
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Première partie
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Chapitre 1
Un crime a été commis
– Si je vous disais que je me suis trouvé en face de lui, jadis, sur le territoire même de la France ! Elisabeth regarda Paul Delroze avec l’expression de tendresse d’une jeune mariée pour qui le moindre moi de celui qu’elle aime est un sujet d’émerveillement.
– Vous avez vu Guillaume II en France ? dit-elle.
– De mes yeux vu, et sans qu’il me soit possible d’oublier une seule des circonstances qui ont marqué cette rencontre. Et cependant il y a bien longtemps…
Il parlait avec une gravité soudaine, et comme si l’évocation de ce souvenir eût éveillé en lui les pensées les plus pénibles. Elisabeth lui dit :
– Racontez-moi cela, Paul, voulez-vous ?
– Je vous le raconterai, fit-il. D’ailleurs, bien que je ne fusse encore qu’un enfant à cette époque, l’incident est mêlé de façon si tragique à ma vie elle-même que je ne pourrais pas ne pas vous le confier en tous ses détails.
Ils descendirent. Le train s’était arrêté en gare de Corvigny, station terminus de la ligne d’intérêt local qui part du chef-lieu, atteint la vallée du Liseron et aboutit, six lieues avant la frontière, au pied de la petite cité lorraine que Vauban entoura,
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dit-il en ses Mémoires, « des plus parfaites demi-lunes qui se puissent imaginer ».
La gare présentait une animation extrême. Il y avait beaucoup de soldats et un grand nombre d’officiers. Une multitude de voyageurs, familles bourgeoises, paysans, ouvriers, baigneurs des villes d’eaux voisines que desservait Corvigny, attendaient sur le quai, au milieu d’un entassement de colis, le départ du prochain convoi pour le chef-lieu.
C’était le dernier jeudi de juillet, le jeudi qui précéda la mobilisation. Elisabeth se serra anxieusement contre son mari.
– Oh ! Paul, dit-elle en frissonnant, pourvu qu’il n’y ait pas la guerre !…
– La guerre ! En voilà une idée !
– Pourtant, tous ces gens qui s’en vont, toutes ces familles qui s’éloignent de la frontière…
– Cela ne prouve pas…
– Non, mais vous avez bien lu dans le journal tout à l’heure. Les nouvelles sont très mauvaises. L’Allemagne se prépare. Elle a tout combiné… Ah ! Paul, si nous étions séparés !… et puis, que je ne sache plus rien de vous… et puis, que vous soyez blessé… et puis… Il lui pressa la main.
– N’ayez pas peur, Elisabeth. Rien de tout cela n’arrivera. Pour qu’il y ait la guerre, il faut que quelqu’un la déclare. Or quel est le fou, le criminel odieux, qui oserait prendre cette décision abominable ?
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– Je n’ai pas peur, dit-elle, et je suis même sûre que je serais très brave si vous deviez partir. Seulement… seulement, ce serait plus cruel pour nous que pour beaucoup d’autres. Pensez donc, mon chéri, nous ne sommes mariés que de ce matin. À l’évocation de ce mariage si récent, et où il y avait de telles promesses de joie profonde et durable, son joli visage blond qu’illuminait une auréole de boucles dorées souriait déjà du sourire le plus confiant, et elle murmura :
– Mariés de ce matin, Paul… Alors, vous comprenez, ma provision de bonheur n’est pas bien lourde.
Il y eut un mouvement dans la foule. Tout le monde se groupait autour de la sortie. C’était un général, accompagné de deux officiers supérieurs, qui se dirigeait vers la cour où
l’attendait une automobile. On entendit une musique militaire : dans l’avenue de la gare passait un bataillon de chasseurs à
pied. Puis ce fut, conduit par des artilleurs, un attelage de seize chevaux, qui traînait une énorme pièce de siège dont la silhouette, malgré la pesanteur de l’affût, semblait légère grâce à
l’extrême longueur du canon. Et un troupeau de boeufs suivit.
Les deux sacs de voyage à la main, Paul, qui n’avait pas trouvé d’employé, demeurait sur le trottoir, lorsqu’un homme guêtré de cuir, habillé d’une culotte de velours gros vert et d’un veston de chasse à boutons de corne, s’approcha de lui, et, ôtant sa casquette :
– Monsieur Paul Delroze, n’est-ce pas ? Je suis le garde du château…
Il avait une figure énergique et franche, à la peau durcie par le soleil et par le froid, des cheveux déjà gris, et cet air un peu rude qu’ont certains vieux serviteurs à qui leur place laisse une complète indépendance. Depuis dix-sept ans, il habitait et
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régissait pour le comte d’Andeville, père d’Elisabeth, le vaste domaine d’Ornequin, au-dessus de Corvigny.
– Ah ! c’est vous, Jérôme, s’écria Paul. Très bien. Je vois que vous avez reçu la lettre du comte d’Andeville. Nos domestiques sont arrivés ?
– Tous les trois de ce matin, monsieur, et ils nous ont aidés, ma femme et moi, à mettre un peu d’ordre dans le château pour recevoir monsieur et madame.
Il salua de nouveau Elisabeth qui lui dit :
– Vous me reconnaissez donc, Jérôme ? Il y a si longtemps que je ne suis venue !
– Mademoiselle Elisabeth avait quatre ans. Ç’a été un deuil pour ma femme et pour moi quand nous avons su que
mademoiselle ne reviendrait pas au château… ni M. le comte, à
cause de sa pauvre femme défunte. Et ainsi M. le comte ne fera pas un petit tour par ici cette année ?
– Non, Jérôme, je ne le crois pas. Malgré tant d’années écoulées, mon père a toujours beaucoup de chagrin.
Jérôme avait pris les sacs et les déposait dans une calèche commandée à Corvigny, et qu’il fit avancer. Quant aux gros bagages, il devait les emporter avec la charrette de la ferme. Le temps était beau. On releva la capote de la voiture. Paul et sa femme s’installèrent.
– La route n’est pas bien longue, dit le garde… quatre lieues… Mais ça monte.
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– Le château est-il à peu près habitable ? demanda Paul.
– Dame ! ça ne vaut pas un château habité, mais tout de même monsieur verra. On a fait ce qu’on a pu. Ma femme est si contente que les maîtres arrivent !… Monsieur et madame la trouveront au bas du perron. Je l’ai avertie que monsieur et madame seraient là sur le coup de six heures et demie, sept heures…
– Un brave homme, dit Paul à Elisabeth quand ils furent partis, mais qui ne doit pas avoir souvent l’occasion de parler. Il se rattrape…
La route escaladait en pente raide les hauteurs de Corvigny et constituait au milieu de la ville, entre la double rangée des magasins, des monuments publics et des hôtels, l’artère principale, encombrée ce jour-là d’attroupements inusités. Elle redescendait ensuite et contournait les antiques bastions de Vauban. Puis il y eut de légères ondulations à travers une plaine que dominaient à droite et à gauche les deux forts du Petit et du Grand Jonas. C’est en suivant cette route sinueuse, qui serpentait parmi les pièces d’avoine et de blé, sous le dôme ombreux formé au-dessus d’elle par des alignements de peupliers, que Paul Delroze revint sur cet épisode de son enfance dont il avait promis le récit à Elisabeth.
– Comme je vous l’ai dit, Elisabeth, l’épisode se rattache à
un drame terrible, et si étroitement, que cela ne fait et ne peut faire qu’un dans mon souvenir. Ce drame, on en a beaucoup parlé à l’époque, et votre père, qui était un ami de mon père, comme vous le savez, en eut connaissance par les journaux. S’il ne vous en a rien dit, c’est sur ma demande, et parce que je voulais être le premier à vous raconter ces événements… si douloureux pour moi.
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Leurs mains s’unirent. Il savait que chacune de ses phrases serait accueillie avec ferveur et, après un silence, il reprit :
– Mon père était un de ces hommes qui forcent la
sympathie, même l’affection, de tous ceux qui les approchent. Enthousiaste, généreux, plein de séduction et de bonne humeur, s’exaltant pour toutes les belles causes et pour tous les beaux spectacles, il aimait la vie et en jouissait avec une sorte de hâte.
« En 70, engagé volontaire, il avait gagné sur les champs de bataille ses galons de lieutenant, et l’existence héroïque du soldat convenait si bien à sa nature, qu’il s’engagea une seconde fois pour combattre au Tonkin, et une troisième fois pour aller à
la conquête de Madagascar. «
C’est au retour de cette
campagne, d’où il revint capitaine et officier de la Légion d’honneur, qu’il se maria. Six ans plus tard il était veuf.»
« Lorsque ma mère mourut, j’avais à peine quatre ans, et mon père m’entoura d’une tendresse d’autant plus vive que la mort de sa femme l’avait frappé cruellement. Il tint à
commencer lui-même mon éducation. Au point de vue
physique, il s’ingéniait à développer mon entraînement et à faire de moi un gars solide et courageux. L’été, nous allions au bord de la mer ; l’hiver, dans les montagnes de Savoie, sur la neige et sur la glace. Je l’aimais de tout mon coeur. Aujourd’hui encore, je ne puis songer à lui sans une émotion réelle.
« À onze ans, je le suivis dans un voyage à travers la France, qu’il avait retardé depuis des années parce qu’il voulait que je l’accomplisse avec lui, et seulement à l’âge où j’en pourrais comprendre toute la signification. C’était un pèlerinage aux lieux mêmes et sur les routes où il avait combattu jadis, durant l’année terrible.
« Ces journées, qui devaient se terminer par la plus affreuse catastrophe, m’ont laissé des impressions profondes. Aux bords de la Loire, dans les plaines de la Champagne, dans les vallées des Vosges, et surtout parmi les villages de l’Alsace, quelles
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larmes j’ai versées en voyant couler les siennes ! De quel espoir naïf j’ai palpité en écoutant ses paroles d’espoir !
« – Paul, me disait-il, je ne doute pas qu’un jour ou l’autre tu ne te trouves en face de ce même ennemi que j’ai combattu. Dès maintenant, et malgré toutes les belles phrases d’apaisement que tu pourras entendre, hais-le de toute ta haine, cet ennemi. Quoi qu’on dise, c’est un barbare, une brute orgueilleuse, un homme de sang et de proie. Il nous a écrasés une première fois, il n’aura de cesse qu’il ne nous ait écrasés encore, et définitivement. Ce jour-là, Paul, rappelle-toi chacune des étapes que nous parcourons ensemble. Celles que tu suivras seront des étapes de victoire, j’en suis sûr. Mais n’oublie pas un instant les noms de celles-ci, Paul, et que ta joie de triompher n’efface jamais ces noms de douleur et d’humiliation qui sont : Froeschwiller, Mars-la-Tour, Saint-Privat, et tant d’autres !
N’oublie pas, Paul…
« Puis il souriait :
« – Mais pourquoi m’inquiéter ? C’est lui-même qui se chargera d’éveiller la haine au coeur de ceux qui ont oublié et de ceux qui n’ont pas vu. Est-ce qu’il peut changer, lui ? Tu verras, Paul, tu verras. Tout ce que je puis te dire ne vaut pas l’effroyable réalité. Ce sont des monstres. »
Paul Delroze s’était tu. Sa femme lui demanda, d’une voix un peu timide :
– Pensez-vous que votre père avait tout à fait raison ?
– Mon père était peut-être influencé par des souvenirs trop récents. J’ai beaucoup voyagé en Allemagne, j’y ai même séjourné, et je crois que l’état d’âme n’est plus le même. Aussi, je l’avoue, j’ai quelquefois du mal à comprendre les paroles de
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mon père… Cependant… cependant elles me troublent très souvent. Et puis, ce qui s’est passé par la suite est si étrange !
La voiture avait ralenti. La route s’élevait doucement vers les collines qui surplombent la vallée du Liseron. Le soleil penchait du côté de Corvigny. Une diligence les croisa, chargée de malles, puis deux automobiles où s’entassaient les voyageurs et les colis. Un piquet de cavalerie galopait à travers les champs.
– Marchons, dit Paul Delroze.
Ils suivirent à pied la voiture et Paul reprit :
– Ce qui me reste à vous dire, Elisabeth, se présente à ma mémoire en détails très précis, qui émergent en quelque sorte d’une brume épaisse où je ne distingue rien. À peine puis-je affirmer que, cette partie du voyage terminée, nous devions aller de Strasbourg vers la Forêt-Noire. Pourquoi notre itinéraire futil changé ? Je ne le sais pas. Je me vois un matin en gare de Strasbourg et montant dans un train qui se dirigeait vers les Vosges… oui, dans les Vosges. Mon père lisait et relisait une lettre qu’il venait de recevoir et qui semblait lui faire plaisir. Cette lettre avait-elle modifié ses projets ? Je ne sais pas non plus. Nous avons déjeuné en cours de route. Il faisait une chaleur d’orage et je me suis endormi, de sorte que je me rappelle seulement la place principale d’une petite ville allemande où nous avons loué deux bicyclettes, laissant nos valises à la consigne… Et puis… comme tout cela est confus !…
nous avons roulé à travers un pays dont aucune impression ne m’est restée. À un moment, mon père me dit :
« – Tiens, Paul, nous franchissons la frontière… nous voici en France…
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« Et, plus tard, combien de temps après ?… il s’arrêta pour demander son chemin à un paysan qui lui indiqua un raccourci au milieu des bois. Mais quel chemin ? et quel raccourci ? Dans mon cerveau, c’est une ombre impénétrable où mes pensées sont comme ensevelies.
« Et tout à coup l’ombre se déchire, et je vois, mais avec une netteté surprenante, une clairière, de grands arbres, de la mousse qui ressemble à du velours et une vieille chapelle. Sur tout cela il pleut de grosses gouttes de plus en plus précipitées, et mon père me dit :
« – Mettons-nous à l’abri, Paul.
« Sa voix, comme elle résonne en moi ! et comme je me représente exactement la petite chapelle aux murailles verdies par l’humidité ! Derrière, le toit débordant un peu au-dessus du choeur, nous mîmes nos bicyclettes à l’abri. C’est alors que le bruit d’une conversation nous parvint de l’intérieur, et que nous perçûmes aussi le grincement de la porte qui s’ouvrait sur le côté.
« Quelqu’un sortit et déclara en allemand :
« – II n’y a personne. Dépêchons-nous.
«
À ce moment nous contournions la chapelle avec
l’intention d’y entrer par cette porte, et il arriva que mon père, qui marchait le premier, se trouva soudain en présence de l’homme qui avait dû prononcer les mots allemands.
« De part et d’autre il y eut un mouvement de recul, l’étranger paraissant très contrarié et mon père stupéfait de cette rencontre insolite. Une seconde ou deux peut-être, ils
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demeurèrent immobiles l’un en face de l’autre. J’entendis mon père qui murmurait :
« – Est-ce possible ? L’empereur…
« Et moi-même, étonné par ces mots, ayant vu souvent le portrait du Kaiser, je ne pouvais douter : celui qui était là, devant nous, c’était l’empereur d’Allemagne.
« L’empereur d’Allemagne en France ! Vivement, il avait baissé la tête et relevé, jusqu’aux bords rabattus de son chapeau, le col en velours d’une vaste pèlerine. Il se tourna vers la chapelle. Une dame en sortait, suivie d’un individu que je regardai à peine, une façon de domestique. La dame était grande, jeune encore, assez belle, brune.
« L’empereur lui saisit le bras avec une véritable violence et l’entraîna en lui disant, sur un ton de colère, des paroles que nous ne pûmes distinguer. Ils reprirent le chemin par lequel nous étions venus, et qui conduisait à la frontière. Le domestique s’était jeté dans le bois et les précédait.
« – L’aventure est vraiment bizarre, dit mon père en riant. Pourquoi diable Guillaume II se risque-t-il par là ? Et en plein jour ! Est-ce que la chapelle présenterait quelque intérêt artistique ? Allons-y, veux-tu, Paul ?
« Nous entrâmes. Un peu de jour seulement passait par un vitrail noir de poussière et de toiles d’araignées. Mais ce peu de jour suffit à nous montrer des piliers trapus, des murailles nues, rien qui semblât mériter l’honneur d’une visite impériale, selon l’expression de mon père, lequel ajouta :
« – Il est évident que Guillaume II est venu voir cela en touriste, à l’aventure, et qu’il est fort ennuyé d’être surpris dans
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cette escapade. Peut-être la dame qui l’accompagne lui avait-elle assuré qu’il ne courait aucun risque. De là son irritation contre elle et ses reproches.
« Il est curieux, n’est-ce pas, Elisabeth, que tous ces menus faits, qui n’avaient en réalité qu’une importance relative pour un enfant de mon âge, je les aie enregistrés fidèlement, alors que tant d’autres, plus essentiels, ne se sont pas gravés en moi. Cependant, je vous raconte ce qui fut, comme si je le voyais devant mes yeux et comme si les mots résonnaient à mon oreille. Et j’aperçois encore, à l’instant où je parle, aussi nettement que je l’aperçus à l’instant où nous sortions de la chapelle, la compagne de l’empereur qui revient et traverse la clairière d’un pas hâtif, et je l’entends dire à mon père :
« – Puis-je vous demander un service, monsieur ?
« Elle est oppressée. Elle a dû courir. Et tout de suite, sans attendre la réponse, elle ajoute :
« – La personne que vous avez rencontrée désirerait avoir un entretien avec vous.
«
L’inconnue s’exprime aisément en français. Pas le
moindre accent.
« Mon père hésite. Mais cette hésitation semble la révolter, comme une offense inconcevable envers la personne qui l’envoie, et elle dit d’un ton âpre :
« – Je ne suppose pas que vous ayez l’intention de refuser !
«
– Pourquoi pas
? dit mon père, dont je devine
l’impatience. Je ne reçois aucun ordre.
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« – Ce n’est pas un ordre, dit-elle en se contenant, c’est un désir.
« – Soit, j’accepte l’entretien. Je reste à la disposition de cette personne.
« Elle parut indignée :
« – Mais non, mais non, il faut que ce soit vous…
« – Il faut que ce soit moi qui me dérange, s’écria mon père fortement, et sans doute que je franchisse la frontière au-delà de laquelle on daigne m’attendre ! Tous mes regrets, madame, c’est là une démarche que je ne ferai pas. Vous direz à cette personne que, si elle redoute de ma part une indiscrétion, elle peut être tranquille. Allons, Paul, tu viens ?
« Il ôta son chapeau et s’inclina devant l’inconnue. Mais elle lui barra le passage.
«
– Non, non, vous m’écouterez. Une promesse de
discrétion, est-ce que cela compte ? Non, il faut en finir d’une façon ou d’une autre, et vous admettrez bien…
« À partir de ce moment, je n’ai plus entendu. Elle était en face de mon père, hostile, véhémente. Son visage se contractait avec une expression vraiment féroce qui me faisait peur. Ah !
comment n’ai-je pas prévu ?… Mais j’étais si jeune ! Et puis, cela se passa si vite !… En s’avançant vers mon père, elle l’accula pour ainsi dire jusqu’au pied d’un gros arbre, à droite de la chapelle. Leurs voix s’élevèrent. Elle eut un geste de menace. Il se mit à rire. Et ce fut brusque, immédiat : d’un coup de couteau
– ah ! cette lame dont je vis soudain la lueur dans l’ombre ! –
elle le frappa en pleine poitrine, deux fois… deux fois, là, en pleine poitrine. Mon père tomba. »
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Paul Delroze s’était arrêté, tout pâle au souvenir du crime.
– Ah ! balbutia Elisabeth, ton père a été assassiné… Mon pauvre Paul, mon pauvre ami…
Et elle reprit, haletante d’angoisse :
– Alors, Paul, qu’est-il advenu ? vous avez crié ? …
– J’ai crié, je me suis élancé vers lui, mais une main implacable me saisit. C’était l’individu, le domestique, qui surgissait du bois et m’empoignait. Je vis son couteau levé audessus de ma tête. Je sentis un choc terrible à l’épaule. À mon tour je tombai.
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Chapitre 2
La chambre close
La voiture attendait Elisabeth et Paul à quelque distance. Arrivés sur le plateau, ils s’étaient assis au bord du chemin. La vallée du Liseron s’ouvrait devant eux en courbes molles et verdoyantes, où la petite rivière onduleuse était escortée de deux routes blanches qui en suivaient tous les caprices. En arrière, sous le soleil, se massait Corvigny que l’on dominait d’une centaine de mètres tout au plus. Une lieue plus loin, en avant, se dressaient les tourelles d’Ornequin et les ruines du vieux donjon.
La jeune femme garda longtemps le silence, terrifiée par le récit de Paul. À la fin, elle lui dit :
– Ah ! Paul, tout cela est terrible. Est-ce que vous avez beaucoup souffert ?
– Je ne me rappelle plus rien à partir de ce moment, plus rien jusqu’au jour où je me suis trouvé dans une chambre que je ne connaissais pas, soigné par une vieille cousine de mon père et par une religieuse. C’était la plus belle chambre d’une auberge située entre Belfort et la frontière. Un matin, de très bonne heure, douze jours auparavant, l’aubergiste avait découvert deux corps immobiles que l’on avait déposés là durant la nuit, deux corps baignés de sang. Au premier examen, il constata que l’un de ces corps était glacé. C’était celui de mon pauvre père. Moi, je respirais, mais si peu !
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« La convalescence fut très longue et coupée de rechutes et d’accès de fièvre où, pris de délire, je voulais me sauver. Ma vieille cousine, seule parente qui me restât, fut admirable de dévouement et d’attentions. Deux mois plus tard, elle m’emmenait chez elle à peu près guéri de ma blessure, mais si profondément affecté par la mort de mon père et par les circonstances épouvantables de cette mort, qu’il me fallut plusieurs années pour rétablir ma santé. Quant au drame luimême… »
– Eh bien ? fit Elisabeth, qui avait entouré de son bras le cou de son mari en un geste de protection passionnée.
– Eh bien, fit Paul, jamais il ne fut possible d’en percer le mystère. La justice s’y employa pourtant avec beaucoup de zèle et de minutie, tâchant de vérifier les seuls renseignements qu’elle pût utiliser, ceux que je lui donnais. Tous ses efforts échouèrent. D’ailleurs, ces renseignements étaient si vagues !
En dehors de ce qui s’était passé dans la clairière et devant la chapelle, que savais-je ? Où chercher cette clairière ? Où la découvrir, cette chapelle ? En quel pays le drame s’était-il déroulé ?
– Mais cependant vous avez effectué un voyage, votre père et vous, pour venir en ce pays, et il me semble qu’en remontant à votre départ même de Strasbourg…
– Eh ! vous comprenez bien qu’on n’a pas négligé cette piste, et que la justice française, non contente de requérir l’appui de la justice allemande, a lancé sur place ses meilleurs policiers. Mais c’est là précisément ce qui, dans la suite, quand j’ai eu l’âge de raison, m’a semblé le plus étrange, c’est qu’aucune trace de notre passage à Strasbourg n’a été relevée. Vous entendez, aucune ? Or, s’il est une chose dont j’étais absolument certain, c’est que nous avions bien mangé et couché
a Strasbourg, au moins deux journées entières. Le juge
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d’instruction qui poursuivait l’affaire a conclu que mes souvenirs d’enfant, d’enfant meurtri, bouleversé, devaient être faux. Mais moi, je savais que non ; je le savais, et je le sais encore.
– Et alors, Paul ?
– Alors, je ne puis m’empêcher d’établir un rapprochement entre l’abolition totale de faits incontestables, faciles à contrôler ou à reconstituer, comme le séjour de deux Français à
Strasbourg, comme leur voyage dans un chemin de fer, comme le dépôt de leurs valises en consigne, comme la location de deux bicyclettes dans un bourg d’Alsace, un rapprochement, dis-je, entre ces faits et ce fait primordial que l’empereur fut mêlé
directement, oui, directement à l’affaire.
– Mais ce rapprochement, Paul, a dû s’imposer à l’esprit du juge comme au vôtre…
– Évidemment ; mais ni le juge, ni aucun des magistrats et des personnages officiels qui recueillirent des dépositions, n’ont voulu admettre la présence de l’empereur en Alsace ce jour-là.
– Pourquoi ?
– Parce que les journaux allemands avaient signalé sa présence à Francfort à la même heure.
– À Francfort !
– Parbleu, cette présence est signalée là où il l’ordonne, et jamais là où il ne veut pas qu’elle le soit. En tout cas, sur ce point encore, j’étais accusé d’erreur, et l’enquête se heurtait à un ensemble d’obstacles, d’impossibilités, de mensonges, d’alibis, qui, pour moi, révélait l’action continue et toute-puissante d’une
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autorité sans limites. Cette explication est la seule admissible. Voyons, est-ce que deux Français peuvent loger dans un hôtel de Strasbourg sans qu’on relève leurs noms sur le registre de cet hôtel ? Or, qu’un tel registre ait été confisqué, ou telle page arrachée, nos noms n’ont été relevés nulle part. Donc, aucune preuve, aucun indice. Patrons et domestiques d’hôtel ou de restaurant, buralistes de gare, employés de chemin de fer, loueurs de bicyclettes, autant de subalternes, c’est-à-dire de complices, qui tous ont reçu la consigne du silence et dont pas un seul n’a désobéi.
– Mais plus tard, Paul, vous avez dû chercher vous-même ?
– Si j’ai cherché ! Quatre fois déjà depuis mon adolescence j’ai parcouru la frontière, de la Suisse au Luxembourg, de Belfort à Longwy, interrogeant les individus, étudiant les paysages ! Et durant combien d’heures surtout me suis-je acharné à creuser jusqu’au fond de mon cerveau pour en extraire l’infime souvenir qui m’eût éclairé. Rien. Dans ces ténèbres, aucune lueur nouvelle. Trois images seulement ont jailli à travers l’épaisse brume du passé. L’image des lieux et des choses qui furent les témoins du crime : les arbres de la clairière, la vieille chapelle, le sentier qui fuit au milieu des bois. L’image de l’empereur. Et l’image… l’image de la femme qui tua.
Paul avait baissé la voix. La douleur et la haine contractaient son visage.
– Oh ! celle-là, je vivrais cent ans que je la verrais devant mes yeux comme on voit un spectacle dont tous les détails sont en pleine lumière. La forme de sa bouche, l’expression de son regard, la nuance de ses cheveux, le caractère spécial de sa marche, le rythme de ses gestes, le dessin de sa silhouette, tout cela est en moi, non pas comme des visions que j’évoque à
volonté, mais comme des choses qui font partie de mon être luimême. On croirait que, pendant mon délire, toutes les forces
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mystérieuses de mon esprit ont travaillé à l’assimilation complète de ces souvenirs odieux. Et si, aujourd’hui, ce n’est plus l’obsession maladive d’autrefois, c’est une souffrance à
certaines heures, quand le soir tombe et que je suis seul. Mon père a été tué, et celle qui l’a tué vit encore, impunie, heureuse, riche, honorée, poursuivant son oeuvre de haine et de destruction.
– Vous la reconnaîtriez, Paul ?
– Si je la reconnaîtrais ? Entre mille et mille femmes. Et fûtelle transformée par l’âge, je retrouverais sous les rides de la vieille femme, le visage même de la jeune femme qui assassina mon père, une fin d’après-midi du mois de septembre. Ne pas la reconnaître ! Mais la couleur même de sa robe, je l’ai notée !
N’est-ce pas incroyable ? une robe grise avec un fichu de dentelle noire autour des épaules, et là, au corsage, en guise de broche, un lourd camée encadré d’un serpent d’or dont les yeux étaient faits de rubis. Vous voyez, Elisabeth, que je n’ai pas oublié ce que je n’oublierai jamais.
Il se tut. Elisabeth pleurait. Comme son mari, ce passé
l’enveloppait d’horreur et d’amertume. Il l’attira contre lui et la baisa au front.
Elle lui dit :
– N’oublie pas, Paul. Le crime sera puni parce qu’il le faut. Mais que ta vie ne soit pas soumise à ce souvenir de haine. Nous sommes deux maintenant, et nous nous aimons. Regarde vers l’avenir.
Le château d’Ornequin est une belle et simple construction du XVIe siècle, avec quatre tourelles surmontées de clochetons,
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avec de hautes fenêtres à pinacle dentelé, et une fine balustrade en saillie du premier étage.
Des pelouses régulières, encadrant le rectangle de la cour d’honneur, forment esplanade, et conduisent par la droite et par la gauche vers des jardins, des bois et des vergers. Un des côtés de ces pelouses se termine en une large terrasse d’où l’on a vue sur la vallée du Liseron, et qui supporte, dans l’alignement du château, les ruines majestueuses d’un donjon carré.
Le tout a grande allure. Entouré de fermes et de champs, le domaine, quand il est bien entretenu, suppose une exploitation active et vigilante. C’est un des plus vastes du département.
Dix-sept années plus tôt, à la mise en vente qui suivit la mort du dernier baron d’Ornequin, le comte d’Andeville, père d’Elisabeth, l’avait acheté sur un désir de sa femme. Marié
depuis cinq ans, ayant donné sa démission d’officier de cavalerie pour se consacrer à celle qu’il aimait, il voyageait avec elle, lorsque le hasard leur fit visiter Ornequin au moment même où la vente, à peine annoncée dans les journaux de la région, allait s’en effectuer. Hermine d’Andeville s’enthousiasma. Le comte, qui cherchait un domaine dont l’exploitation occupât ses loisirs, enleva l’affaire par l’entremise d’un homme de loi.
Durant tout l’hiver qui suivit, il dirigea, de Paris, les travaux de restauration que nécessitait l’abandon où l’ancien propriétaire avait laissé son château. Il voulait que la demeure fût confortable, et, la voulant belle aussi, il y envoya tous les bibelots, tapisseries, objets d’art, toiles de maîtres, qui ornaient son hôtel de Paris.
Ce n’est qu’au mois d’août qu’ils purent s’installer. Ils vécurent là quelques semaines délicieuses avec leur chère
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Elisabeth, âgée de quatre ans, et leur fils Bernard, un gros garçon que la comtesse venait de mettre au monde.
Toute dévouée à ses enfants, Hermine d’Andeville ne sortait jamais du parc. Le comte surveillait ses fermes et parcourait ses chasses, en compagnie de son garde Jérôme.
Or, à la fin d’octobre, la comtesse ayant pris froid, et le malaise qui s’ensuivit ayant eu des conséquences assez graves, le comte d’Andeville décida de la conduire, ainsi que ses enfants, dans le Midi. Deux semaines après, il y eut une rechute. En trois jours, elle fut emportée.
Le comte éprouva ce désespoir qui vous fait comprendre que la vie est finie et que, quoi qu’il arrive, on ne goûtera plus ni joie ni même apaisement d’aucune sorte. Il vécut, mais non pas tant pour ses enfants que pour entretenir en lui le culte de la morte et pour perpétuer un souvenir qui devenait sa seule raison d’être.
Incapable de retourner dans ce château d’Ornequin où il avait connu une félicité trop parfaite, et, d’autre part, n’admettant pas que des intrus pussent y demeurer, il donna l’ordre à Jérôme d’en fermer les portes et les volets, et de condamner le boudoir et la chambre de la comtesse de manière que nul n’y entrât jamais. Jérôme eut en outre mission de louer les fermes à des cultivateurs et d’en toucher les loyers.
Cette rupture avec le passé ne suffit pas au comte. Chose bizarre pour un homme qui n’existait plus que par le souvenir de sa femme, tout ce qui la lui rappelait, objets familiers, cadre d’habitation, lieux et paysages, lui était une torture, et ses enfants eux-mêmes lui inspiraient un sentiment de malaise qu’il ne pouvait surmonter. Il avait en province, à Chaumont, une
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soeur plus âgée et veuve. Il lui confia sa fille Elisabeth et son fils Bernard et partit en voyage.
Auprès de sa tante Aline, créature de devoir et d’abnégation, Elisabeth eut une enfance attendrie, grave, studieuse, où la vie de son coeur se forma en même temps que son esprit et que son caractère. Elle reçut une forte éducation et une discipline morale très rigoureuse.
À vingt ans, c’était une grande jeune fille, vaillante et sans crainte, dont le visage, naturellement un peu mélancolique, s’éclairait parfois du sourire le plus naïf et le plus affectueux, un de ces visages où s’inscrivent d’avance les épreuves et les ravissements que le destin vous réserve. Toujours humides, les yeux semblaient s’émouvoir au spectacle de toutes les choses. Les cheveux, avec leurs boucles pâles, donnaient de l’allégresse à sa physionomie.
Le comte d’Andeville, qui, à chaque séjour qu’il faisait auprès d’elle, entre deux voyages, subissait un peu plus le charme de sa fille, l’emmena deux hivers de suite en Espagne et en Italie. C’est ainsi qu’à Rome elle rencontra Paul Delroze, qu’ils se retrouvèrent à Naples, puis à Syracuse, puis au cours d’une longue excursion à travers la Sicile, et que cette intimité
les attacha l’un à l’autre par un lien dont ils connurent la force à
l’instant de leur séparation.
Ainsi qu’Elisabeth, Paul avait été élevé en province et, comme elle, chez une parente dévouée qui tâcha de lui faire oublier, à force de soins et d’affection, le drame de son enfance. Si l’oubli ne vint pas, elle réussit tout au moins à continuer l’oeuvre du père et à faire de Paul un garçon droit, aimant le travail, d’une culture étendue, épris d’action et curieux de la vie. Il passa par l’École Centrale, puis, son service militaire accompli, il resta deux ans en Allemagne, étudiant sur place
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certaines questions industrielles et mécaniques qui le passionnaient avant tout.
De haute taille, bien découplé, les cheveux noirs rejetés en arrière, la face un peu maigre, le menton volontaire, il donnait une impression de force et d’énergie.
Sa rencontre avec Elisabeth lui révéla tout un monde de sentiments et d’émotions qu’il avait dédaignés jusqu’ici. Ce fut pour lui, comme pour la jeune fille, une sorte d’ivresse, mêlée d’étonnement. L’amour créait en eux des âmes nouvelles, libres, légères, dont l’enthousiasme et l’épanouissement contrastaient avec les habitudes que leur avait imposées la forme sévère de leur existence. Dès son retour en France, il demandait la main de la jeune fille. Elle lui était accordée.
Au contrat qui eut lieu trois jours avant le mariage, le comte d’Andeville annonça qu’il ajoutait à la dot d’Elisabeth le château d’Ornequin. Les deux jeunes gens résolurent de s’y établir, et Paul chercherait alors dans les vallées industrielles de cette région une affaire qu’il pût acquérir et diriger.
Jeudi le 30 juillet ils se marièrent à Chaumont. Cérémonie tout intime, car on parlait beaucoup de la guerre, bien que, sur la foi de renseignements auxquels il attachait le plus grand crédit, le comte d’Andeville affirmât que cette éventualité ne pouvait être envisagée. Au déjeuner de famille qui réunit les témoins, Paul fit la connaissance de Bernard d’Andeville, le frère d’Elisabeth, collégien de dix-sept ans à peine dont les vacances commençaient, et qui lui plut par son bel entrain et par sa franchise. Il fut convenu que Bernard les rejoindrait dans quelques jours à Ornequin.
Enfin, à une heure, Elisabeth et Paul quittaient Chaumont en chemin de fer. La main dans la main, ils s’en allaient vers le
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château où devaient s’écouler les premières années de leur union, peut-être même tout cet avenir de bonheur et de quiétude qui s’ouvre au regard ébloui des amants.
Il était six heures et demie lorsqu’ils aperçurent au bas du perron la femme de Jérôme, Rosalie, une bonne grosse mère aux joues couperosées et à l’aspect réjouissant. En hâte, avant le dîner, ils firent le tour du jardin, puis visitèrent le château.
Elisabeth ne contenait pas son émoi. Quoique nul souvenir ne pût l’agiter, il lui semblait néanmoins retrouver quelque chose de cette mère qu’elle avait si peu connue, dont elle ne se rappelait pas l’image, et qui avait vécu là ses dernières journées heureuses. Pour elle, l’ombre de la défunte cheminait au détour des allées. Les grandes pelouses vertes dégageaient une odeur spéciale. Les feuilles des arbres frissonnaient à la brise avec un murmure qu’elle croyait bien avoir perçu déjà en cet endroit même, aux mêmes heures, et tandis que sa mère l’écoutait auprès d’elle.
– Vous paraissez triste, Elisabeth ? demanda Paul.
– Triste, non, mais troublée. C’est ma mère qui nous accueille ici, dans ce refuge où elle avait rêvé de vivre et où nous arrivons avec le même rêve. Et alors un peu d’inquiétude m’oppresse. C’est comme si j’étais une étrangère, une intruse qui dérange de la paix et du repos. Pensez donc ! Il y a si longtemps que ma mère habite ce château ! Elle y est seule. Mon père n’a jamais voulu y venir, et je me dis que nous n’avons peut-être pas le droit d’y venir, nous, avec notre indifférence à
ce qui n’est pas nous. Paul sourit :
– Elisabeth, amie chérie, vous éprouvez tout simplement cette impression de malaise que l’on éprouve en arrivant à la fin du jour dans un pays nouveau.
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– Je ne sais pas, dit-elle. Sans doute avez-vous raison…
Cependant, je ne puis me défendre d’un certain malaise, et c’est si contraire à ma nature
! Est-ce que vous croyez aux
pressentiments, Paul ?
– Non, et vous ?
– Eh bien, moi non plus, dit-elle en riant et en lui tendant ses lèvres.
Ils furent surpris de trouver, aux salons et aux chambres du château, un air de pièces où l’on n’a pas cessé d’habiter. Selon les ordres du comte, tout avait gardé le même arrangement qu’aux jours lointains d’Hermine d’Andeville. Les bibelots d’autrefois étaient là, aux mêmes places, et toutes les broderies, tous les carrés de dentelle, toutes les miniatures, tous les beaux fauteuils du XVIIIe siècle, toutes les tapisseries flamandes, tous les meubles collectionnés jadis par le comte pour embellir sa demeure. Ainsi, du premier coup, ils entraient dans un cadre de vie charmant et intime.
Après le dîner, ils retournèrent aux jardins et s’y promenèrent enlacés et silencieux. De la terrasse, ils virent la vallée pleine de ténèbres au travers desquelles brillaient quelques lumières. Le vieux donjon élevait ses ruines robustes dans un ciel pâle, où traînait encore un peu de jour confus.
– Paul, dit Elisabeth à voix basse, avez-vous remarqué qu’en visitant le château nous avons passé près d’une porte fermée par un gros cadenas ?
– Au milieu du grand couloir, dit Paul, et tout près de votre chambre, n’est-ce pas ?
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– Oui. C’était le boudoir que ma pauvre mère occupait. Mon père exigea qu’il fût fermé, ainsi que la chambre qui en dépend, et Jérôme posa un cadenas et lui envoya la clef. Ainsi personne n’y a pénétré depuis. Il est ce qu’il était alors. Tout ce qui servait à ma mère, ses ouvrages en train, ses livres familiers s’y trouvent. Et, au mur, en face, entre les deux fenêtres toujours closes, il y a son portrait que mon père avait fait faire un an auparavant par un grand peintre de ses amis, un portrait en pied et qui est l’image parfaite de maman, m’a-t-il dit. À côté, un prie-Dieu, le sien. Ce matin, mon père m’a donné la clef du boudoir, et je lui ai promis de m’agenouiller sur ce prie-Dieu, et de prier devant ce portrait.
– Allons, Elisabeth.
La main de la jeune femme frissonnait dans celle de son mari lorsqu’ils montèrent l’escalier qui conduisait au premier étage. Des lampes étaient allumées tout au long du couloir. Ils s’arrêtèrent.
La porte était large et haute, pratiquée dans un mur épais, et couronnée d’un trumeau aux reliefs dorés.
– Ouvrez, Paul, dit Elisabeth, dont la voix tremblait.
Elle lui tendit la clef. Il fit fonctionner le cadenas et saisit le bouton de la porte. Mais soudain elle agrippa le bras de son mari.
– Paul, Paul, un instant… C’est pour moi un tel
bouleversement ! Pensez donc, me voici pour la première fois devant ma mère, devant son image… et vous êtes auprès de moi, mon bien-aimé… Il me semble que toute ma vie de petite fille recommence.
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– Oui, de petite fille, dit-il, en la pressant passionnément contre lui, et c’est ta vie de femme aussi… Elle se dégagea, réconfortée par son étreinte, et murmura :
– Entrons, mon Paul chéri.
Il poussa la porte, puis il retourna dans le couloir où il prit une des lampes suspendues au mur, et il revint la placer sur un guéridon. Elisabeth avait déjà traversé la pièce et se tenait devant le portrait. Le visage de sa mère demeurant dans l’ombre, elle disposa la lampe de manière à la mettre en pleine clarté.
– Comme elle est belle, Paul !
Il s’approcha et leva la tête. Défaillante, Elisabeth s’agenouilla sur le prie-Dieu. Mais au bout d’un moment, comme Paul se taisait, elle le regarda et fut stupéfaite. Il ne bougeait pas, livide, les yeux agrandis par la plus épouvantable vision.
– Paul ! s’écria-t-elle, qu’est-ce que vous avez ?
Il se mit à reculer vers la porte, sans pouvoir détacher son regard du portrait de la comtesse Hermine. Il chancelait comme un homme ivre, et ses bras battaient l’air autour de lui.
– Cette femme… cette femme…, balbutia-t-il d’une voix rauque.
– Paul ! implora Elisabeth, que veux-tu dire ?
– Cette femme, c’est celle qui a tué mon père.
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Chapitre 3
Ordre de mobilisation
L’horrible accusation fut suivie d’un silence effrayant. Debout en face de son mari, Elisabeth cherchait à comprendre des paroles qui n’avaient pas encore pour elle leur sens véritable, mais qui l’atteignaient cependant comme des blessures profondes.
Elle fit deux pas vers lui, et, les yeux dans les yeux, elle articula, si bas qu’il entendit à peine :
– Qu’est-ce que tu viens de dire, Paul ? c’est une chose si monstrueuse !…
Il répondit sur le même ton :
– Oui, c’est une chose monstrueuse. Moi-même je n’y crois pas encore… je ne veux pas y croire…
– Alors… tu t’es trompé, n’est-ce pas ? Tu t’es trompé, avoue-le…
Elle le suppliait de toute sa détresse, comme si elle eût espéré le fléchir. Par-dessus l’épaule de sa femme, il accrocha de nouveau son regard au portrait maudit, et tressaillit des pieds à
la tête.
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– Ah ! c’est elle, affirma-t-il en serrant les poings. C’est elle… je la reconnais… C’est elle qui a tué…
Un sursaut de révolte secoua la jeune femme, et se frappant violemment la poitrine :
– Ma mère ! ma mère à moi aurait tué… ma mère ! celle que mon père adorait et qu’il n’a pas cessé d’adorer !… ma mère qui me berçait autrefois et qui m’embrassait ! J’ai tout oublié d’elle, mais pas cela, pas l’impression de ses caresses et de ses baisers !
Et c’est elle qui aurait tué !
– C’est elle.
– Ah ! Paul, ne dites pas une telle infamie ! Comment pouvez-vous affirmer, si longtemps après le crime ? Vous n’étiez qu’un enfant et, cette femme, vous l’avez si peu vue !… à peine quelques minutes.
– Je l’ai vue plus qu’on ne peut voir, s’exclama Paul avec force. Depuis l’instant du crime, son image ne m’a pas quitté. J’aurais voulu m’en délivrer parfois, comme on veut se délivrer d’un cauchemar. Je n’ai pas pu. Et c’est cette image qui est là
contre ce mur. Aussi sûrement que j’existe, la voilà, je la reconnais comme je reconnaîtrais votre image après vingt ans !
C’est elle… Tenez, mais tenez, à son corsage, cette broche entourée d’un serpent d’or… Un camée ! ne vous l’ai-je pas dit !
Et les yeux de ce serpent… des rubis ! Et le fichu de dentelle noire autour des épaules ! C’est elle ! c’est la femme que j’ai vue !
Une fureur croissante le surexcitait, et il menaçait du poing le portrait d’Hermine d’Andeville.
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– Tais-toi, s’écria Elisabeth, que torturait chacune de ses paroles, tais-toi, je te défends…
Elle voulut lui appliquer la main sur la bouche pour le réduire au silence. Mais Paul eut un geste de recul comme s’il se refusait à subir le contact de sa femme, et ce fut un mouvement si brusque, si instinctif, qu’elle s’écroula avec des sanglots, tandis que lui, exaspéré, fouetté par la douleur et la haine, en proie à une sorte d’hallucination épouvantée qui le faisait reculer jusqu’à la porte, proférait :
– La voilà ! C’est sa bouche mauvaise, ses yeux implacables !
Elle pense au crime. Je la vois… je la vois… Elle s’avance vers mon père ! Elle l’entraîne !… Elle lève le bras !… Elle le tue !…
Ah, la misérable !…
Il s’enfuit.
Cette nuit-là, Paul la passa dans le parc, courant comme un fou, au hasard des allées obscures, ou se jetant exténué sur le gazon des pelouses, pleurant, et pleurant indéfiniment.
Paul Delroze n’avait jamais souffert que par le souvenir du crime, souffrance atténuée, mais qui, néanmoins, dans certaines crises, devenait aiguë, jusqu’à lui sembler la brûlure d’une plaie nouvelle. La douleur, cette fois, fut telle et si imprévue que, malgré sa maîtrise habituelle et l’équilibre de sa raison, il perdit véritablement la tête. Ses pensées, ses actes, ses attitudes, les mots qu’il criait dans la nuit, furent ceux d’un homme qui n’a plus la direction de lui-même.
Une seule idée revenait toujours en son cerveau
tumultueux, où les idées et les impressions tourbillonnaient comme des feuilles au vent, une seule pensée terrible : « Je
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connais celle qui a tué mon père, et la femme que j’aime est la fille de cette femme ! »
Aimait-il encore ? Certes il pleurait désespérément un bonheur qu’il savait brisé, mais aimait-il encore Elisabeth ?
Pouvait-il aimer la fille d’Hermine d’Andeville ?
Au petit jour, quand il rentra et qu’il passa devant la chambre d’Elisabeth, son coeur ne battit pas plus vite. Sa haine contre la meurtrière abolissait tout ce qui pouvait palpiter en lui d’amour, de désir, de tendresse ou même de simple et humaine pitié.
L’engourdissement où il tomba durant quelques heures détendit un peu ses nerfs, mais ne changea pas la disposition de son esprit. Peut-être au contraire, et cela sans même y réfléchir, se refusait-il avec plus de force à rencontrer Elisabeth. Cependant, il voulait savoir, se rendre compte, s’entourer de tous les renseignements nécessaires, et ne prendre qu’en toute certitude la décision qui allait dénouer, dans un sens ou dans l’autre, le grand drame de sa vie.
Avant tout il fallait interroger Jérôme et sa femme, dont le témoignage prenait une valeur considérable du fait qu’ils avaient connu la comtesse d’Andeville. Certaines questions de dates, par exemple, pouvaient être élucidées sur-le-champ. Il les trouva dans leur pavillon, tous deux très agités. Jérôme un journal à la main et Rosalie gesticulant avec effroi.
– Ça y est, monsieur, s’écria Jérôme. Monsieur peut en être sûr : c’est pour tantôt !
– Quoi ? fit Paul.
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– La mobilisation. Monsieur verra ça. J’ai vu les gendarmes, des amis à moi, et ils m’ont averti. Les affiches sont prêtes. Paul observa distraitement :
– Les affiches sont toujours prêtes.
– Oui, mais on va les coller tantôt, monsieur verra ça. Et puis, que monsieur lise le journal. Ces cochons-là – que monsieur m’excuse, il n’y a pas d’autre mot – ces cochons-là
veulent la guerre. L’Autriche entrerait bien en pourparlers, mais pendant ce temps, eux ils mobilisent, et voici plusieurs jours. À
preuve qu’on ne peut plus entrer chez eux. Bien plus, hier, pas loin d’ici, ils ont démoli une gare française et fait sauter des rails. Que monsieur lise !
Paul parcourut des yeux les dépêches de la dernière heure, mais, quoiqu’il eût l’impression de leur gravité, la guerre lui semblait une chose si invraisemblable qu’il n’y prêta qu’une attention passagère.
– Tout cela s’arrangera, conclut-il, c’est leur manière de causer, la main sur la garde de l’épée, mais je ne veux pas croire…
– Monsieur a bien tort, murmura Rosalie.
Il n’écoutait plus, ne songeant au fond qu’à la tragédie de son destin et cherchant par quelle voie il obtiendrait de Jérôme les réponses qui lui étaient nécessaires. Mais, incapable de se contenir davantage, il attaqua le sujet franchement.
– Vous savez peut-être, Jérôme, que madame et moi nous sommes entrés dans la chambre de la comtesse d’Andeville.
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Cette déclaration fit sur le garde et sur sa femme un effet extraordinaire, comme si c’eût été un sacrilège de pénétrer dans cette chambre close depuis si longtemps, la chambre de madame, ainsi qu’ils l’appelaient entre eux.
– Est-ce Dieu possible ! balbutia Rosalie.
Et Jérôme ajouta :
– Mais non, mais non, puisque j’avais envoyé à M. le comte la seule clef du cadenas, une clef de sûreté.
– Il nous l’a donnée hier matin, dit Paul.
Et, tout de suite, sans s’occuper davantage de leur stupeur, il interrogea :
– Il y a entre les deux fenêtres le portrait de la comtesse d’Andeville. À quelle époque ce portrait fut-il apporté et placé
là ?
Jérôme ne répondit pas aussitôt. Il réfléchissait. Il regarda sa femme, puis, après un instant, articula :
– Mais c’est bien simple, à l’époque où M. le comte a expédié tous ses meubles au château, avant l’installation.
– C’est-à-dire ?
Durant les trois ou quatre secondes que Paul attendit la réponse, son angoisse fut intolérable. Cette réponse était décisive.
– Eh bien ? reprit-il.
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– Eh bien, au printemps de l’année 1898.
– 1898 !
Ces mots, Paul les répéta d’une voix sourde. 1898, c’était l’année même où son père avait été assassiné !
Sans se permettre de réfléchir, avec le sang-froid du juge d’instruction qui ne dévie pas du plan qu’il s’est tracé, il demanda :
– Ainsi donc le comte et la comtesse d’Andeville sont arrivés ici ?…
– M. le comte et Mme la comtesse sont arrivés au château le 28 août 1898, et ils sont repartis pour le Midi le 24 octobre.
Maintenant Paul connaissait la vérité, puisque l’assassinat de son père avait eu lieu le 19 septembre. Et toutes les circonstances qui dépendaient de cette vérité, qui l’expliquaient en ses principaux détails, ou qui en découlaient, lui apparurent d’un coup. Il se rappela que son père entretenait des relations d’amitié avec le comte d’Andeville. Il se dit que son père avait dû, au cours de son voyage en Alsace, apprendre le séjour en Lorraine de son ami d’Andeville, et projeter de lui faire la surprise d’une visite. Il évalua la distance qui séparait Ornequin de Strasbourg, distance qui correspondait bien aux heures passées en chemin de fer. Et il interrogea :
– Combien de kilomètres d’ici à la frontière ?
– Exactement sept, monsieur.
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– De l’autre côté, on arrive à une petite ville allemande assez rapprochée, n’est-ce pas ?
– Oui, monsieur, Ebrecourt.
– Peut-on prendre un raccourci pour aller à la frontière ?
– Jusqu’à moitié route de la frontière, oui, monsieur, un sentier en haut du parc.
– À travers le bois ?
– À travers les bois de M. le comte.
– Et dans ces bois…
Il n’y avait plus, pour acquérir la certitude totale, absolue, celle qui résulte, non pas d’une interprétation des faits, mais des faits eux-mêmes, devenus pour ainsi dire visibles et palpables, il n’y avait plus qu’à poser la question suprême : dans les bois n’y a-t-il pas une petite chapelle au milieu d’une clairière ?
Pourquoi Paul Delroze ne la posa-t-il pas, cette question ?
Jugea-t-il qu’elle était vraiment trop précise, et qu’elle pouvait amener le garde-chasse à des réflexions et à des
rapprochements que motivait déjà amplement la nature même de l’entretien ? Il se contenta de dire encore :
– La comtesse d’Andeville n’a-t-elle pas voyagé pendant les deux mois qu’elle habitait Ornequin ? Une absence de quelques jours…
– Ma foi non. Mme la comtesse n’est pas sortie de son domaine.
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– Ah ! elle restait dans le parc ?
– Mais oui, monsieur. M. le comte allait presque tous les après-midi en voiture jusqu’à Corvigny, ou du côté de la vallée, mais Mme la comtesse ne sortait pas du parc ou des bois.
Paul savait ce qu’il voulait savoir. Indifférent à ce que pourraient penser Jérôme et sa femme, il ne prit pas la peine de donner un prétexte à cette étrange série de demandes, sans rapport apparent les unes avec les autres. Il quitta le pavillon.
Quelle que fût sa hâte d’aller jusqu’au bout de son enquête, il remit à plus tard les investigations qu’il voulait faire en dehors du parc. On eût dit qu’il redoutait de se trouver en face de cette preuve dernière, bien inutile cependant après toutes celles que le hasard lui avait fournies.
Il retourna donc au château, puis, quand ce fut l’heure du déjeuner, il résolut d’accepter cette rencontre inévitable avec Elisabeth.
Mais la femme de chambre le rejoignit au salon et lui annonça que madame s’excusait auprès de lui. Un peu souffrante, elle demandait la permission de manger chez elle. Il comprit qu’elle voulait le laisser entièrement libre, refusant pour sa part de le supplier en faveur d’une mère qu’elle respectait et, en fin de compte, se soumettant d’avance aux décisions de son mari.
Il eut alors, à déjeuner seul, sous les yeux des gens qui le servaient, la sensation profonde que sa vie était perdue et qu’Elisabeth et lui, au jour même de leur mariage, devenaient, par suite de circonstances dont ils n’étaient ni l’un ni l’autre responsables, des ennemis que rien au monde ne pouvait plus rapprocher l’un de l’autre. Il n’avait, certes, point de haine
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contre elle et ne lui reprochait pas le crime de sa mère, mais inconsciemment il lui en voulait, comme d’une faute, d’être la fille de cette mère.
Durant deux heures, après le repas, il resta enfermé dans la chambre du portrait, tragique entrevue qu’il voulait avoir avec la meurtrière, pour s’emplir les yeux de l’image maudite et pour donner à ses souvenirs une force nouvelle.
Il examina les moindres détails. Il étudia le camée, le cygne aux ailes déployées qui s’y trouvait représenté, les ciselures du serpent d’or qui servait de cadre, l’écartement des rubis, et aussi le mouvement de la dentelle autour des épaules, et aussi la forme de la bouche, et la nuance des cheveux et le dessin du visage.
C’était bien la femme qu’il avait vue, un soir de septembre. Dans un coin du tableau, il y avait la signature du peintre et, en dessous, un cartouche : Portrait de la comtesse H. Sans doute, le tableau avait-il été exposé, et l’on s’était contenté de cette désignation discrète : comtesse Hermine.
« Allons, se dit. Paul, encore quelques minutes et tout ce passé ressuscitera. J’ai retrouvé la coupable, il n’y a plus qu’à
retrouver le lieu du crime. Si la chapelle est bien là, dans les bois, la vérité sera complète. »
II marcha résolument vers cette vérité. Il la redoutait moins puisqu’il ne pouvait plus se dérober à son étreinte. Et, cependant, comme son coeur battait à grands coups douloureux, et combien l’impression lui était affreuse, de faire ce chemin qui conduisait à celui que suivait son père seize ans auparavant !
Un geste vague de Jérôme lui avait enseigné la direction. Il traversa le parc, du côté de la frontière, en obliquant sur sa
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gauche, et passa près d’un pavillon. À l’entrée des bois s’ouvrait une longue allée de sapins dans laquelle il s’engagea et qui, cinq cents pas plus loin, se divisait en trois allées plus étroites. Deux d’entre elles, qu’il explora, aboutissaient à des fourrés inextricables. La troisième menait au sommet d’un tertre, d’où il redescendit, encore à sa gauche, par une autre allée de sapins.
Et, en choisissant celle-ci, Paul se rendit compte que le motif de son choix était précisément que cette allée de sapins éveillait en lui, il n’aurait su dire par quelles similitudes de forme et de disposition, des réminiscences qui guidaient ses pas.
Droite d’abord assez longtemps, l’allée fit un coude brusque dans une futaie de grands hêtres, dont les dômes de feuillage se rejoignaient ; puis elle se redressa et, au bout de la voûte obscure sous quoi elle cheminait, Paul aperçut cet épanouissement de lumière qui indique l’ouverture d’un rondpoint.
En vérité, l’angoisse lui brisa les jambes et il dut faire un effort pour avancer. Était-ce la clairière où son père avait reçu le coup mortel ? À mesure que son regard découvrait un peu plus de l’espace lumineux, il se sentait envahi d’une conviction plus profonde. Comme dans la chambre du portrait, le passé
reprenait en lui et devant lui la figure même de la réalité !
C’était la même clairière, entourée d’un cercle d’arbres qui offraient le même tableau, et recouverte d’un tapis d’herbes et de mousse que les mêmes sentiers divisaient en secteurs analogues. C’était une même portion du ciel que découpait la masse capricieuse des frondaisons. Et c’était, là, sur sa gauche, veillée par deux ifs que Paul reconnut, c’était la chapelle.
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La chapelle ! La petite, et vieille, et massive chapelle dont les lignes avaient creusé comme des sillons dans le cerveau du jeune homme ! Des arbres grandissent, s’élargissent et changent de forme. L’apparence d’une clairière se modifie. Les chemins s’y entrelacent de façon différente. On peut se tromper. Mais cela, un édifice de granit et de ciment, cela est immuable. Il faut des siècles pour lui donner telle couleur d’un gris verdâtre qui est la marque du temps sur la pierre, et cette patine qui ne s’altère plus jamais.
La chapelle qui se dressait là, avec son fronton creusé d’une rosace aux vitraux poussiéreux, était bien celle où l’empereur d’Allemagne avait surgi, suivi de la femme qui, dix minutes plus tard, assassinait…
Paul se dirigea vers la porte. Il voulait revoir l’endroit dans lequel, pour la dernière fois, son père lui avait adressé la parole. Quelle émotion ! Le même petit toit qui avait abrité leurs bicyclettes débordait par-derrière, et c’était la même porte de bois à grosses ferrures rouillées.
Il monta l’unique marche. Il souleva le loquet. II poussa le battant. Mais, en ce moment exact où il entrait, deux hommes cachés dans l’ombre, à droite et à gauche, bondirent sur lui.
L’un d’eux le visa de son revolver en pleine figure. Par quel miracle Paul put-il discerner le canon de l’arme et se baisser à
temps pour que la balle ne l’atteignît point ? Une deuxième détonation retentit. Mais il avait bousculé l’homme et lui arrachait l’arme des mains, tandis que le second de ses agresseurs le menaçait d’un poignard. Il recula et sortit de la chapelle, le bras tendu et les tenant en respect avec le revolver.
– Haut les mains ! cria-t-il.
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Sans attendre le geste qu’il ordonnait, à son insu il pressa la détente à deux reprises. Les deux fois il y eut un claquement…
aucune détonation. Mais il avait suffi qu’il tirât pour que les deux misérables, effrayés, fissent volte-face au plus vite et se sauvassent à toutes jambes.
Une seconde, Paul resta indécis, stupéfait par la brusquerie de ce guet-apens. Puis, vivement, il tira de nouveau sur les fuyards. Mais à quoi bon ! l’arme, chargée sans doute de deux coups seulement, claquait et ne détonait pas.
Alors, il se mit à courir dans la direction que suivaient ses agresseurs, et il se rappelait que jadis l’empereur et sa compagne, en s’éloignant de la chapelle, avaient pris cette même direction qui était évidemment celle de la frontière.
Presque aussitôt les hommes, se voyant poursuivis, entrèrent dans le bois et se faufilèrent entre les arbres. Mais Paul, plus agile, gagnait du terrain, et d’autant plus rapidement qu’il avait contourné une dépression encombrée de fougères et de ronces où les autres s’étaient aventurés.
Soudain l’un d’eux lança un coup de sifflet strident. Était-ce un signal à l’adresse de quelque complice ? Un peu après, ils disparurent derrière une ligne d’arbustes très touffus. Quand il eut franchi cette ligne, Paul aperçut à cent pas devant lui un mur élevé qui semblait clore les bois de tous côtés. Les hommes se trouvaient à mi-chemin, et il s’avisa qu’ils allaient tout droit vers une partie de ce mur où il y avait une petite porte basse.
Paul redoubla d’efforts afin d’arriver avant qu’ils n’eussent le temps d’ouvrir. Le terrain découvert lui permettait une allure plus vive et les hommes, visiblement épuisés, ralentissaient.
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– Je les tiens, les bandits, fit-il à haute voix. Enfin je vais donc savoir…
Un deuxième coup de sifflet, suivi d’un cri rauque. Il n’était plus qu’à trente pas d’eux et il les entendait parler.
– Je les tiens, je les tiens, se répétait-il avec une joie farouche. Et il se proposait de frapper l’un au visage avec le canon de son revolver et de sauter à la gorge de l’autre.
Mais, avant même qu’ils n’eussent atteint le mur, la porte fut poussée du dehors. Un troisième individu apparut, qui leur livra passage.
Paul jeta son revolver et son élan fut tel, et il déploya une telle énergie, qu’il réussit à saisir la porte et à la tirer vers lui.
La porte céda. Et ce qu’il vit alors l’épouvanta à un tel point qu’il eut un mouvement de recul et qu’il ne songea pas à se défendre contre cette nouvelle attaque. Le troisième individu –
ô cauchemar atroce !… et d’ailleurs était-il possible que ce fût autre chose qu’un cauchemar ? – le troisième individu levait un couteau sur lui, et le visage de celui-ci, Paul le connaissait…
C’était un visage pareil à celui qu’il avait vu autrefois, un visage d’homme et non de femme, mais la même sorte de visage, incontestablement la même sorte… Un visage marqué par seize années de plus et par une expression plus dure et plus mauvaise encore, mais la même sorte de visage, la même sorte !…
Et l’homme frappa Paul, comme la femme d’autrefois, comme celle qui était morte depuis, avait frappé le père de Paul.
Si Paul Delroze chancela, ce fut plutôt par suite de l’ébranlement nerveux que lui causa l’aspect de ce fantôme, car la lame du poignard, heurtant le bouton qui fermait l’épaulette
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de drap de sa veste, vola en éclats. Étourdi, les yeux voilés de brume, il perçut le bruit de la porte, puis le grincement de la clef dans la serrure, et enfin le ronflement d’une automobile qui démarrait de l’autre côté de la muraille. Quand Paul sortit de sa torpeur, il n’y avait plus rien à faire. L’individu et ses deux acolytes étaient hors d’atteinte.
Pour l’instant d’ailleurs, le mystère de la ressemblance incompréhensible entre l’être d’autrefois et l’être d’aujourd’hui l’absorbait tout entier. Il ne pensait qu’à cela : « La comtesse d’Andeville est morte, et voilà qu’elle ressuscite sous l’apparence d’un homme dont le visage est le visage même qu’elle aurait actuellement. Visage de parent ? Visage de frère inconnu, de frère jumeau ? »
Et il songea :
« Après tout, est-ce que je ne me trompe pas ? Ne suis-je pas victime d’une hallucination, si naturelle dans la crise que je traverse ? Qui m’assure qu’il y a le moindre rapport entre le passé et le présent ? Il me faudrait une preuve. »
Cette preuve, elle se trouvait à la disposition de Paul, et si forte qu’il lui fut impossible de douter plus longtemps.
Ayant avisé dans l’herbe les débris du poignard, il en ramassa le manche. Sur la corne de ce manche, quatre lettres étaient gravées comme au fer rouge, un H, un E, un R et un M. H.E.R.M… les quatre premières lettres d’Hermine ! …
C’est à ce moment, comme il contemplait les lettres qui prenaient pour lui une telle signification, c’est à ce moment – et Paul ne devait jamais l’oublier – que la cloche d’une église voisine se mit à tinter de la façon la plus étrange, tintement
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régulier, monotone, ininterrompu, à la fois allègre et si émouvant !
– Le tocsin, murmura-t-il, sans attacher à ce mot le sens qu’il comportait. Et il ajouta :
– Quelque incendie probablement.
Dix minutes plus tard, Paul réussissait, en utilisant les branches débordantes d’un arbre, à franchir le mur. D’autres bois s’étendaient, que traversait un chemin forestier. Il suivit sur ce chemin les traces de l’automobile et, en une heure, parvint à la frontière.
Un poste de gendarmes allemands campait au pied du poteau et l’on apercevait une route blanche où défilaient des uhlans.
Au-delà, un amas de toits rouges et de jardins. Était-ce la petite ville où jadis son père et lui avaient loué des bicyclettes, la petite ville d’Ebrecourt ?
La cloche mélancolique n’avait pas cessé. Il se rendait compte que le son venait de France, et même qu’une autre cloche sonnait quelque part, en France également, et une troisième du côté du Liseron, et toutes trois avec la même hâte, comme si elles lançaient autour d’elles un appel éperdu.
Il répéta anxieusement :
– Le tocsin… le tocsin… Et cela passe d’église en église…
Est-ce que ce serait ?…
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Mais il chassa la terrifiante pensée. Non, non, il entendait mal, ou bien c’était l’écho d’une seule cloche qui rebondissait au creux des vallées, et roulait sur les plaines.
Cependant il regardait la route blanche qui sortait de la petite ville allemande, et il observa qu’un flot continu de cavaliers arrivait par là et se répandait dans la campagne. En outre, un détachement de dragons français surgit à la crête d’une colline. À la lorgnette, l’officier étudia l’horizon, puis repartit avec ses hommes.
Alors, ne pouvant aller plus loin, Paul s’en retourna jusqu’au mur qu’il avait franchi, et constata que ce mur encerclait bien tout le domaine, bois et parc. Il apprit d’ailleurs d’un vieux paysan que la construction en remontait à une douzaine d’années, ce qui expliquait pourquoi, dans ses explorations le long de la frontière, Paul n’avait jamais retrouvé
la chapelle. Une seule fois, il s’en souvint, quelqu’un lui avait parlé d’une chapelle, mais située à l’intérieur d’une propriété
close. Comment s’en fût-il inquiété ?
En suivant ainsi l’enceinte du château, il se rapprocha de la commune même d’Ornequin dont l’église se dressa tout à coup au fond d’une éclaircie pratiquée dans les bois. La cloche, qu’il n’entendait plus depuis un instant, sonna de nouveau très nettement. C’était la cloche d’Ornequin. Elle était grêle, déchirante comme une plainte, et, malgré sa précipitation et sa légèreté, plus solennelle que le glas qui sonne la mort. Paul se dirigea vers elle…
Un joli village, tout fleuri de géraniums et de marguerites, se massait autour de son église. Des groupes silencieux stationnaient devant une affiche placardée sur la mairie. Paul avança et lut :
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ORDRE DE MOBILISATION
À toute autre époque de sa vie, ces mots lui eussent apparu avec toute leur formidable et lugubre signification. Mais la crise qu’il subissait était trop forte pour qu’une grande émotion trouvât place en lui. À peine même s’il consentit à envisager les conséquences inéluctables de cette nouvelle. Soit, on mobilisait. Le soir, à minuit, commençait le premier jour de la mobilisation. Soit, chacun devait partir. Il partirait donc. Et cela prenait dans son esprit la forme d’un acte si impérieux, les proportions d’un devoir qui dominait tellement toutes les petites obligations et toutes les petites nécessités individuelles, qu’il éprouva au contraire une sorte d’apaisement à recevoir ainsi du dehors l’ordre qui lui dictait sa conduite. Aucune hésitation possible. Le devoir était là : partir.
Partir ? En ce cas, pourquoi ne pas partir immédiatement ?
À quoi bon rentrer au château, revoir Elisabeth, chercher une explication douloureuse et vaine, accorder ou refuser un pardon que sa femme ne lui demandait pas, mais que la fille d’Hermine d’Andeville ne méritait point ?
Devant la principale auberge, une diligence attendait, qui portail cette inscription :
Corvigny-Ornequin – Service de la gare
Quelques personnes s’y installaient. Sans plus réfléchir à
une situation que les événements dénouaient à leur manière, il monta.
À la gare de Corvigny, on lui dit que son train ne partait que dans une demi-heure et qu’il n’y en avait plus d’autre, le train du soir, qui correspondait avec l’express de nuit sur la grande ligne, étant supprimé.
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Paul retint sa place, et puis, après s’être renseigné, il retourna en ville jusqu’au bureau d’un loueur de voitures qui possédait deux automobiles.
Il s’entendit avec ce loueur, et il fut décidé que la plus grande de ces automobiles irait sans retard au château d’Ornequin et serait mise à la disposition de Mme Paul Delroze.
Et il écrivit à sa femme ces quelques mots :
« Elisabeth,
« Les circonstances sont assez graves pour que je vous prie de quitter Ornequin. Les voyages en chemin de fer n’étant plus assurés, je vous envoie une automobile qui vous conduira cette nuit même à Chaumont, chez votre tante. Je suppose que les domestiques voudront vous accompagner, et que, dans le cas d’une guerre qui, malgré tout, me paraît encore improbable, Jérôme et Rosalie fermeront le château et se retireront à
Corvigny.
« Pour moi, je rejoins mon régiment. Quel que soit l’avenir qui nous est réservé, Elisabeth, je n’oublierai pas celle qui fut ma fiancée et qui porte mon nom. – P. Delroze. »
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Chapitre 4
Une lettre d’Elisabeth
À neuf heures, la position n’était plus tenable. Le colonel enrageait.
Dès le milieu de la nuit – cela se passait au premier mois de la guerre, le 22 août – il avait amené son régiment au carrefour de ces trois routes dont l’une débouchait du Luxembourg belge. La veille, l’ennemi occupait les lignes de la frontière, à douze kilomètres de distance environ. Il fallait, ordre formel du général commandant la division, le contenir jusqu’à midi, c’està-dire jusqu’à ce que la division entière pût rejoindre. Une batterie de 75 appuyait le régiment.
Le colonel avait disposé ses hommes dans un repli de terrain. La batterie se dissimulait également. Or, dès les premières lueurs du jour, régiment et batterie étaient repérés par l’ennemi et copieusement arrosés d’obus.
On s’établit à deux kilomètres sur la droite. Cinq minutes après, les obus tombaient et tuaient une demi-douzaine d’hommes et deux officiers.
Nouveau déplacement. Dix minutes plus tard, nouvelle attaque. Le colonel s’obstina. En une heure, il y eut trente hommes hors de combat. Un des canons fut démoli.
Et il n’était que neuf heures.
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– Cré bon sang ! s’écria le colonel, comment peuvent-ils nous repérer de la sorte ? Il y a de la sorcellerie là-dessous !
Il se dissimulait avec ses commandants, avec le capitaine d’artillerie et avec quelques hommes de liaison, derrière un talus par-dessus lequel on découvrait un assez vaste horizon de plateaux onduleux. Non loin, à gauche, un village abandonné. En avant, des fermes éparses, et, sur toute cette étendue déserte, pas un ennemi visible. Rien qui pût indiquer d’où
provenait cette pluie d’obus. Vainement les 75 avaient « tâté »
quelques points. Le feu continuait toujours.
– Encore trois heures à tenir, grogna le colonel, nous tiendrons, mais le quart du régiment y passera. À ce moment un obus siffla entre les officiers et les hommes de liaison et se ficha en pleine terre. Tous, ils eurent un mouvement de recul dans l’attente de l’explosion. Mais un des hommes, un caporal, s’élança, saisit l’obus et l’examina.
– Vous êtes fou, caporal ! hurla le colonel. Lâchez donc ça et presto.
Le caporal remit doucement le projectile dans son trou, puis, en hâte, il s’approcha du colonel, réunit les talons et porta la main à son képi.
– Excusez-moi, mon colonel, j’ai voulu voir sur la fusée la distance à laquelle se trouvaient les canons ennemis. 5
kilomètres 250 mètres. Le renseignement peut avoir une valeur.
Son calme confondit le colonel, qui s’exclama :
– Crebleu ! et si ça avait éclaté ?
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– Bast ! mon colonel, qui ne risque rien…
– Évidemment… mais, tout de même, c’est un peu raide. Comment vous appelez-vous ?
– Delroze, Paul, caporal à la troisième compagnie.
– Eh bien, caporal Delroze, je vous félicite de votre courage, et je crois bien que vos galons de sergent ne sont pas loin. En attendant, un bon conseil : ne recommencez pas ce coup-là…
Sa phrase fut interrompue par l’explosion toute proche d’un shrapnell. Un des hommes de liaison tomba, frappé à la poitrine, tandis qu’un officier chancelait sous la masse de terre qui l’éclaboussa.
– Allons, dit le colonel quand l’ordre fut rétabli, il n’y a rien à faire qu’à courber la tête sous l’orage. Que chacun se mette à
l’abri le mieux possible, et patientons.
Paul Delroze s’avança de nouveau.
– Pardonnez-moi, mon colonel, de me mêler de ce qui ne me regarde pas, mais on pourrait, je crois, éviter…
– Éviter la mitraille ? Parbleu ! je n’ai qu’à changer de position une fois de plus. Mais comme nous serons repérés aussitôt… Allons, mon garçon, rejoignez votre poste.
Paul insista :
– Peut-être, mon colonel, ne s’agirait-il pas de changer notre position, mais de changer le tir de l’ennemi.
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– Oh ! oh ! fit le colonel un peu ironique, mais impressionné
cependant par le sang-froid de Paul, et vous connaissez un moyen ?
– Oui, mon colonel.
– Expliquez-vous.
– Donnez-moi vingt minutes, mon colonel, et dans vingt minutes les obus changeront de direction.
Le colonel ne put s’empêcher de sourire.
– Parfait ! Et sans doute vous les ferez tomber où vous voudrez ?
– Oui, mon colonel.
– Sur le champ de betteraves qui est là-bas, à quinze cents mètres à droite ?
– Oui, mon colonel.
Le capitaine d’artillerie, qui avait écouté la conversation, plaisanta à son tour :
– Pendant que vous y êtes, caporal, puisque vous m’avez déjà fourni l’indication de la distance, et que je connais à peu près la direction, ne pourriez-vous me préciser cette direction afin que je règle exactement mon tir et que je démolisse les batteries allemandes ?
– Ce sera plus long et beaucoup plus difficile, mon capitaine, répondit Paul. J’essaierai cependant. À onze heures
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précises, vous voudrez bien examiner l’horizon, du côté de la frontière. Je lancerai un signal.
– Lequel ?
– Je l’ignore. Trois fusées sans doute…
– Mais votre signal n’aura de valeur que s’il s’élève audessus même de la position ennemie…
– Justement…
– Et pour cela il faudrait la connaître…
– Je la connaîtrai.
– Et s’y rendre…
– Je m’y rendrai.
Paul salua, pivota sur les talons, et, avant même que les officiers eussent le temps de l’approuver ou d’émettre une objection, il se glissait en courant au ras du talus, s’engageait à
gauche dans une sorte de cavée dont les bords étaient hérissés de ronces, et disparaissait.
– Drôle de type, murmura le colonel. Où veut-il en venir ?
Une telle décision et une telle audace le disposaient en faveur du jeune soldat et, bien qu’il n’eût qu’une confiance assez restreinte dans le résultat de l’entreprise, il lui fut impossible de ne pas consulter plusieurs fois sa montre durant les minutes qu’il passa, avec ses officiers, derrière le frêle rempart d’une meule de foin. Minutes effroyables, où le chef de corps ne pense
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pas un instant au danger qui le menace, mais au danger de tous ceux dont il a la garde et qu’il considère comme ses enfants.
Il les voyait autour de lui, étendus dans le chaume, la tête couverte de leur sac, ou bien pelotonnés dans les taillis, ou bien tapis dans les creux du sol. L’ouragan de fer s’acharnait après eux. Cela se précipitait comme une grêle rageuse qui veut accomplir en toute hâte sa besogne de destruction. Soubresauts d’hommes qui font une pirouette et qui retombent immobiles, hurlements de blessés, cris de soldats qui s’interpellent, plaisanteries même… Et par là-dessus le tonnerre ininterrompu des explosions…
Et puis subitement le silence, un silence total, définitif, un apaisement infini dans l’espace et sur le sol, une sorte de délivrance ineffable. Le colonel exprima sa joie par un éclat de rire.
– Cristi ! le caporal Delroze est un rude homme. Le comble, ce serait que le champ de betteraves en question fût arrosé à son tour, comme il l’a promis.
Il n’avait pas achevé qu’une bombe explosait à quinze cents mètres à droite, non pas sur le champ de betteraves, mais en avant. Une deuxième alla trop loin. À la troisième l’endroit était repéré. Et l’arrosage commença.
Il y avait là, dans l’accomplissement de la tâche que s’était imposée le caporal, quelque chose de si prodigieux à la fois et d’une précision si mathématique que le colonel et ses officiers ne doutèrent pour ainsi dire pas qu’il n’allât jusqu’au bout de cette tâche, et que, malgré les obstacles insurmontables, il ne réussît à donner le signal convenu.
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Sans répit, ils fouillèrent l’horizon de leurs jumelles, tandis que l’ennemi redoublait d’efforts contre le champ de betteraves.
À onze heures cinq, il y eut une fusée rouge.
Elle apparut beaucoup plus à droite qu’on n’eût pu le supposer.
Et deux autres la suivirent.
Armé de sa longue-vue, le capitaine d’artillerie ne tarda pas à découvrir un clocher d’église qui émergeait à peine d’une vallée dont la dépression demeurait invisible parmi les ondulations du plateau, et la flèche de ce clocher dépassait si peu qu’on avait pu la prendre pour un arbre isolé. D’après les cartes il fut facile de constater que c’était le village de Brumoy.
Connaissant, par l’obus que le caporal avait examiné, la distance exacte des batteries allemandes, le capitaine téléphona à son lieutenant.
Une demi-heure plus tard, les batteries allemandes se taisaient, et, comme une quatrième fusée avait jailli, les 75
continuèrent à bombarder l’église ainsi que le village et ses abords immédiats.
Un peu avant midi, le régiment fut rejoint par une compagnie de cyclistes qui précédaient la division. Ordre était donné d’avancer à tout prix.
Le régiment avança, à peine inquiété, lorsqu’on approcha de Brumoy, par quelques coups de fusil. L’arrière-garde ennemie se repliait.
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Dans le village en ruine, et dont quelques maisons flambaient encore, on trouva le plus incroyable désordre de cadavres, de blessés, de chevaux abattus, de canons démolis, de caissons et de fourgons éventrés. Toute une brigade avait été
surprise au moment où, certaine d’avoir déblayé le terrain, elle allait se mettre en route.
Mais un appel partit du haut de l’église, dont la nef et la façade effondrées ne présentaient plus qu’un chaos indescriptible. Seule la tour du clocher, percée à jour, et noircie par l’incendie de quelques poutres, se maintenait et portait encore, grâce à un miracle d’équilibre, la mince flèche de pierre qui la couronnait. À moitié penché hors de cette flèche, un paysan agitait les bras et criait pour attirer l’attention.
Les officiers reconnurent Paul Delroze.
Prudemment, parmi les décombres, on monta l’escalier qui conduisait à la plate-forme de la tour. Là, entassés contre la petite porte pratiquée dans la flèche, il y avait huit cadavres d’Allemands, et la porte, démolie, tombée en travers, barrait le passage de telle façon qu’il fallut la briser à coups de hache pour délivrer Paul.
À la fin de l’après-midi, lorsqu’on eut constaté que la poursuite de l’ennemi se heurtait à des obstacles trop sérieux, le colonel assembla le régiment sur la place et embrassa le caporal Delroze.
– D’abord, la récompense, lui dit-il. Je demande la médaille militaire, et avec un tel motif que vous l’aurez. Maintenant, mon petit, expliquez-vous.
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Et Paul, au milieu du cercle que formaient autour de lui les officiers et les gradés de chaque compagnie, répondit aux questions.
– Mon Dieu, c’est bien simple, mon colonel. Nous étions espionnés.
– Évidemment, mais qui était l’espion et où se trouvait-il ?
– Mon colonel, c’est un hasard qui m’a renseigné. À côté de l’emplacement que nous occupions ce matin, il y avait à notre gauche, n’est-ce pas, un village avec une église ?
– Oui, mais j’avais fait évacuer le village dès mon arrivée, et il n’y avait personne dans l’église.
– S’il n’y avait eu personne dans l’église, pourquoi le coq qui surmonte le clocher affirmait-il que le vent venait de l’est, alors qu’il venait de l’Ouest ? Et pourquoi, lorsque nous changions de position, la direction de ce coq obliquait-elle vers nous ?
– Vous êtes sûr ?
– Oui, mon colonel. Et c’est pourquoi, après avoir obtenu votre permission, je n’ai pas hésité à me glisser jusqu’à l’église et à m’introduire dans le clocher aussi furtivement que possible. Je ne m’étais pas trompé. Un homme était là, dont j’ai réussi, non sans mal, à me rendre maître.
– Le misérable ! Un Français ?
– Non, mon colonel, un Allemand déguisé en paysan.
– Il sera fusillé.
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– Non, mon colonel, je lui ai promis la vie sauve.
– Impossible.
– Mon colonel, il fallait bien savoir comment il renseignait l’ennemi.
– Et alors ?
– Oh ! ce n’était pas compliqué. Face au Nord, l’église possède une horloge, dont nous ne pouvions, nous, apercevoir le cadran. De l’intérieur notre homme manoeuvrait les aiguilles, de manière que la plus grande, alternativement posée sur trois ou quatre chiffres, énonçât la distance exacte où nous nous trouvions de l’église, et cela dans la direction du coq. C’est ce que je fis moi-même, et aussitôt l’ennemi, rectifiant son tir suivant mes indications, arrosait consciencieusement le champ de betteraves.
– En effet, dit le colonel en riant.
– Il ne me restait plus qu’à me porter au second poste d’observation d’où l’on recueillait le message de l’espion. De là
je saurais – car l’espion ignorait ce détail essentiel – où se cachaient les batteries ennemies. Je courus donc jusqu’ici, et ce n’est qu’en arrivant que je constatai, au pied même de l’église qui servait d’observatoire, la présence de ces batteries et de toute une brigade allemande.
– Mais c’était une imprudence folle ! Ils n’ont donc pas tiré
sur vous ?
– Mon colonel, j’avais endossé les vêtements de l’espion, de leur espion. Je parle allemand, je savais le mot de passe, et un
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seul d’entre eux connaissait cet espion, l’officier observateur. Sans la moindre défiance, le général commandant la brigade m’envoya donc vers lui dès qu’il apprit par moi que des Français m’avaient démasqué et que je venais de leur échapper.
– Et vous avez eu l’audace… ?
– Il le fallait bien, mon colonel, et puis vraiment j’avais tous les atouts. Cet officier ne se doutait de rien, et, quand je parvins sur la plate-forme de la tour d’où il transmettait ses indications, je n’eus aucun mal à l’assaillir et à le réduire au silence. Ma tâche était finie, il n’y avait plus qu’à vous faire le signal convenu.
– Rien que cela ! et au milieu de six ou sept mille hommes !
– Je vous l’avais promis, mon colonel, et il était onze heures. Sur la plate-forme se trouvait tout l’attirail nécessaire pour envoyer des signaux de jour et de nuit. Comment n’en pas profiter ? J’allumai une fusée, puis une seconde, puis une troisième et une quatrième, et la bataille commença.
– Mais, ces fusées, c’était autant d’avertissements qui réglaient notre tir sur ce clocher où vous vous trouviez ! C’est sur vous que nous tirions !
– Ah ! je vous jure, mon colonel, que ces idées-là, on ne les a pas en de pareils moments. Le premier obus qui frappa l’église me sembla le bienvenu. Et puis, l’ennemi ne me laissait guère le temps de réfléchir ! Aussitôt, une demi-douzaine de gaillards avait escaladé la tour. J’en démolis quelques-uns avec mon revolver, mais il y eut par la suite un autre assaut, et plus tard un autre encore. J’avais dû me réfugier derrière la porte qui ferme la cage de la flèche. Quand ils l’eurent jetée bas, elle me servit de barricade, et, comme je disposais des armes et des
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munitions prises à mes premiers assaillants, que j’étais inaccessible et à peu près invisible, il me fut facile de soutenir un siège en règle.
– Tandis que nos 75 vous canonnaient.
– Tandis que nos 75 me délivraient, mon colonel, car vous pensez bien que, l’église une fois démolie et la charpente en feu, on n’osa plus s’aventurer dans la tour. Je n’eus donc qu’à
prendre patience jusqu’à votre arrivée.
Paul Delroze avait fait son récit de la façon la plus simple et comme s’il se fût agi de choses toutes naturelles. Le colonel, après l’avoir félicité de nouveau, lui confirma sa nomination au grade de sergent, et lui dit :
– Vous n’avez rien à me demander ?
– Si, mon colonel, je voudrais interroger l’espion allemand que j’ai laissé là-bas, et, par la même occasion, reprendre mon uniforme que j’ai caché.
– Entendu, vous allez dîner avec nous, et ensuite on vous donnera une bicyclette.
À sept heures du soir, Paul retournait à la première église. Une vive déception l’y attendait. L’espion avait brisé ses liens et s’était enfui.
Toutes les recherches de Paul, dans l’église et dans le village, furent mutiles. Cependant, sur une des marches de l’escalier, non loin de l’endroit où il s’était jeté sur l’espion, il ramassa le poignard avec lequel son adversaire avait essayé de le frapper.
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Ce poignard était exactement semblable à celui qu’il avait ramassé dans l’herbe trois semaines plus tôt, devant la petite porte des bois d’Ornequin. La même lame triangulaire. Le même manche en corne brune, et, sur ce manche, les quatre lettres : H.E.R.M.
L’espion et la femme qui ressemblait si étrangement à
Hermine d’Andeville, la meurtrière de son père, se servaient tous deux d’une arme identique.
Le lendemain, la division dont faisait partie le régiment de Paul continuait son offensive et entrait en Belgique après avoir culbuté l’ennemi. Mais le soir le général recevait l’ordre de se replier.
La retraite commençait. Douloureuse pour tous, elle le fut peut-être davantage pour celles de nos troupes qui avaient débuté par la victoire. Paul et ses camarades de la troisième compagnie ne dérageaient pas. Durant la demi-journée passée en Belgique, ils avaient vu les ruines d’une petite ville anéantie par les Allemands, les cadavres de quatre-vingts femmes fusillées, des vieillards pendus par les pieds, des enfants égorgés en tas. Et il fallait reculer devant ces monstres !
Des soldats belges s’étaient mêlés au régiment et, leur visage gardant l’épouvante des visions infernales, ils racontaient des choses que l’imagination même ne concevait pas. Et il fallait reculer ! Il fallait reculer avec la haine au coeur et un désir forcené de vengeance qui crispait les mains autour des fusils.
Et pourquoi reculer ? Ce n’était pas la défaite, puisque l’on se repliait en bon ordre, avec des arrêts brusques et des retours violents contre l’ennemi déconcerté. Mais le nombre brisait toute résistance. Le flot des barbares se reformait. Deux mille vivants remplaçaient mille morts. Et on reculait.
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Un soir, Paul connut, par un journal qui datait d’une semaine, une des causes de cette retraite et la nouvelle lui fut pénible. Le 20 août, après quelques heures d’un bombardement effectué dans les conditions les plus inexplicables, Corvigny avait été pris d’assaut, alors qu’on attendait de cette place forte une défense d’au moins quelques jours, qui eût donné plus d’énergie à nos opérations sur le flanc gauche des Allemands.
Ainsi Corvigny avait succombé, et le château d’Ornequin, abandonné sans doute, comme Paul lui-même le désirait, par Jérôme et par Rosalie, était maintenant détruit, pillé, saccagé, avec ce raffinement et cette méthode que les barbares apportaient dans leur oeuvre de dévastation. Et, de ce côté
encore, les hordes furieuses se précipitaient.
Journées sinistres de la fin d’août, les plus tragiques peutêtre que la France ait jamais vécues. Paris menacé. Douze départements envahis. Le vent de la mort soufflait sur l’héroïque nation.
C’est au matin d’une de ces journées que Paul entendit derrière lui, dans un groupe de jeunes soldats, une voix joyeuse qui l’interpellait.
– Paul ! Paul ! Enfin, je suis arrivé à ce que je voulais ! Quel bonheur !
Ces jeunes soldats, c’étaient des engagés volontaires, versés dans le régiment, et parmi eux, Paul reconnut aussitôt le frère d’Elisabeth, Bernard d’Andeville.
Il n’eut pas le temps de réfléchir à l’attitude qu’il lui fallait prendre. Son premier mouvement eût été de se détourner, mais Bernard lui avait saisi les deux mains et les serrait avec une
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gentillesse et une affection qui montraient que le jeune homme ne savait rien encore de la rupture survenue entre Paul et sa femme.
– Mais oui, Paul, c’est moi, déclara-t-il gaiement. Je peux te tutoyer, n’est-ce pas ? Oui, c’est moi, et ça t’épate, hein ? Tu imagines une rencontre providentielle, un hasard comme on n’en voit pas ? Les deux beaux-frères réunis dans le même régiment !… Eh bien, non, c’est à ma demande expresse. « Je m’engage, ai-je dit, ou à peu près, aux autorités, je m’engage comme c’est mon devoir et mon plaisir. Mais, à titre d’athlète plus que complet et de lauréat de toutes les sociétés de gymnastique et de préparation militaire, je désire qu’on m’envoie illico sur le front et dans le régiment de mon beaufrère, le caporal Paul Delroze. » Et comme on ne pouvait pas se passer de mes services, on m’a expédié ici… Et alors, quoi ? Tu ne semblés pas transporté ?
Paul écoutait à peine. Il se disait : « Voilà le fils d’Hermine d’Andeville. Celui qui me touche est le fils de la femme qui a tué… » Mais la figure de Bernard exprimait une telle franchise et tant d’allégresse ingénue, qu’il articula :
– Si, si… Seulement tu es si jeune !
– Moi ? Je suis très vieux. Dix-sept ans le jour de mon engagement.
– Mais ton père ?
– Papa m’a donné son autorisation. Sans quoi, d’ailleurs, je ne lui aurais pas donné la mienne.
– Comment ?
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– Mais oui, il s’est engagé.
– Ton père s’est engagé… À son âge ?…
– Comment ? mais il est très jeune. Cinquante ans le jour de son engagement ! On l’a versé comme interprète dans l’étatmajor anglais. Toute la famille sous les armes, tu vois… Ah !
j’oubliais, j’ai une lettre d’Elisabeth pour toi.
Paul tressaillit. Il n’avait pas voulu jusqu’ici interroger son beau-frère sur la jeune femme. Il murmura, en prenant la lettre :
– Ah ! elle t’a remis cela…
– Mais non, elle nous l’a envoyée d’Ornequin.
– D’Ornequin ? Mais c’est impossible ! Elisabeth est partie le soir même de la mobilisation. Elle allait à Chaumont, chez sa tante.
– Pas du tout. J’ai été dire adieu à notre tante : elle n’avait aucune nouvelle d’Elisabeth depuis le début de la guerre. D’ailleurs, regarde l’enveloppe. « Paul Delroze, aux soins de M. d’Andeville, à Paris »… Et c’est timbré d’Ornequin et de Corvigny.
Après avoir regardé, Paul balbutia :
– Oui, tu as raison, et la date est visible sur le cachet de la poste : « 18 août ». Le 18 août… Et Corvigny est tombé au pouvoir des Allemands le 20 août, le surlendemain. Donc Elisabeth était encore là.
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– Mais non, mais non, s’écria Bernard. Elisabeth n’est pas une enfant. Tu comprends bien qu’elle n’aura pas attendu les Boches, à dix pas de la frontière ! Au premier coup de feu de ce côté-là, elle a dû quitter le château. Et c’est cela qu’elle t’annonce. Lis donc sa lettre, Paul.
Paul ne doutait pas, au contraire, de ce qu’il allait apprendre en lisant cette lettre, et c’est avec un frisson qu’il en déchira l’enveloppe. Elisabeth avait écrit :
« Paul,
« Je ne puis me décider à partir d’Ornequin. Un devoir m’y retient, auquel je ne faillirai pas, celui de délivrer le souvenir de ma mère. Comprenez-moi bien, Paul : ma mère demeure pour moi l’être le plus pur. Celle qui m’a bercée dans ses bras, celle à
qui mon père a gardé tout son amour, ne peut même pas être soupçonnée. Mais vous l’accusez, vous, et c’est contre vous que je veux la défendre.
« Les preuves, dont je n’ai pas besoin pour croire, je les trouverai pour vous forcer à croire. Et, ces preuves, il me semble que je ne les trouverai qu’ici. Je resterai donc.
« Jérôme et Rosalie restent également, bien que l’on annonce rapproche de l’ennemi. Ce sont de braves coeurs, et vous n’avez donc rien à craindre, puisque je ne serai pas seule.
« Elisabeth Delroze. »
Paul replia la lettre. Il était très pâle.
Bernard lui demanda :
– Elle n’est plus là-bas, n’est-ce pas ?
– Si, elle y est.
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– Mais c’est de la folie ! Comment ! mais avec de tels monstres !… un château isolé… Voyons, voyons, Paul, elle n’ignore pourtant pas les dangers terribles qui la menacent !
Qu’est-ce qui peut la retenir ? Ah ! c’est effroyable !…
La figure contractée, les poings crispés, Paul gardait le silence…
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Chapitre 5
La paysanne de Corvigny
Trois semaines auparavant, en apprenant que la guerre était déclarée, Paul avait senti sourdre en lui, immédiate et implacable, la résolution de se faire tuer.
Le désastre de sa vie, l’horreur de son mariage avec une femme qu’au fond il ne cessait pas d’aimer, les certitudes acquises au château d’Ornequin, tout cela l’avait bouleversé à
un tel point que la mort lui apparut comme un bienfait.
Pour lui, la guerre, ce fut, instantanément et sans le moindre débat, la mort. Tout ce qu’il pouvait admirer d’émouvant et de grave, de réconfortant et de magnifique, dans les événements de ces premières semaines, l’ordre parfait de la mobilisation, l’enthousiasme des soldats, l’unité admirable de la France, le réveil de l’âme nationale, aucun de ces grands spectacles n’attira son attention. Au plus profond de lui-même il avait décrété qu’il accomplirait de tels actes que la chance la plus invraisemblable ne pourrait le sauver.
C’est ainsi qu’il avait cru trouver, dès le premier jour, l’occasion voulue. S’emparer de l’espion dont il soupçonnait la présence dans le clocher de l’église, pénétrer ensuite au coeur même des troupes ennemies pour signaler leur position, c’était aller à une mort certaine. Il y alla bravement. Et, comme il avait une conscience très nette de sa mission, il la remplit avec autant de prudence que de bravoure. Mourir, soit, mais mourir après
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avoir réussi. Et il goûta, dans l’action comme dans le succès, une joie singulière à laquelle il ne s’attendait point.
La découverte du poignard employé par l’espion
l’impressionna vivement. Quel rapport pouvait-il établir entre cet homme et celui qui avait tenté de le frapper ? Quel rapport entre cela et la comtesse d’Andeville, morte seize années auparavant
? Et comment, par quels liens invisibles, se
rattachaient-ils tous les trois à cette même oeuvre de trahison et d’espionnage dont Paul avait surpris les différentes manifestations ?
Mais surtout la lettre d’Elisabeth lui porta un coup extrêmement brutal. Ainsi la jeune femme était là-bas, parmi les obus, les balles, les luttes sanglantes autour du château, le délire et la rage des vainqueurs, l’incendie, les fusillades, les tortures, les atrocités ! Elle était là, jeune et belle, presque seule, sans défense ! Et elle y était parce que lui, Paul, n’avait pas eu l’énergie de la revoir et de l’entraîner avec lui !
Ces pensées provoquaient en Paul des crises d’abattement, d’où il sortait tout à coup pour se jeter au-devant de quelque péril, poursuivant ses folles entreprises jusqu’au bout, quoi qu’il advînt, avec un courage tranquille et une obstination farouche qui inspiraient à ses camarades autant de surprise que d’admiration. Et peut-être, moins que la mort, cherchait-il désormais cette ivresse ineffable que l’on éprouve à la braver.
Et la journée du 6 septembre arriva ; la journée du miracle inouï où le grand chef, lançant à ses armées d’immortelles paroles, enfin leur ordonna de se jeter sur l’ennemi. La retraite si vaillamment supportée, mais si cruelle, se terminait. Épuisés, à bout de souffle, luttant un contre deux depuis des jours, n’ayant pas le temps de dormir, n’ayant pas le temps de manger, ne marchant que par le prodige d’efforts dont ils n’avaient même plus conscience, ne sachant pas pourquoi ils ne se
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couchaient point dans le fossé pour y attendre la mort… c’est à
ces hommes-là que l’on dit
: «
Halte
! Demi-tour
! Et
maintenant droit à l’ennemi ! »
Et ils firent demi-tour. Ces moribonds retrouvèrent la force. Du plus humble au plus illustre, chacun tendit sa volonté et se battit comme si le salut de la France eût dépendu de lui seul. Autant de soldats, autant de héros sublimes. On leur demandait de vaincre ou de se faire tuer. Ils furent victorieux.
Parmi les plus intrépides, Paul brilla au premier rang. Ce qu’il fit et ce qu’il supporta, ce qu’il tenta et ce qu’il réussit, luimême il avait conscience que cela dépassait les bornes de la réalité. Le 6, le 7 et le 8, puis du 11 au 13, malgré l’excès de la fatigue et malgré des privations de sommeil et de nourriture auxquelles on n’imagine pas qu’il soit humainement possible de résister, il n’eut aucune autre sensation que d’avancer, et d’avancer encore, et d’avancer toujours. Que ce fût dans l’ombre ou sous la clarté du soleil, sur les bords de la Marne ou dans les couloirs de l’Argonne, que ce fût vers le Nord ou vers l’est quand on envoya sa division renforcer les troupes de la frontière, qu’il fût couché à plat ventre et qu’il rampât dans les terres labourées, ou bien debout, qu’il chargeât à la baïonnette, il allait de l’avant, et chaque pas était une délivrance, et chaque pas était une conquête.
Chaque pas aussi exaspérait sa haine. Oh ! comme son père avait eu raison de les exécrer, ces gens-là ! Aujourd’hui Paul les voyait à l’oeuvre. Partout c’était la dévastation stupide et l’anéantissement irraisonné. Partout l’incendie, et le pillage, et la mort. Otages fusillés, femmes assassinées bêtement, pour le plaisir. Églises, châteaux, maisons de riches et masures de pauvres, il ne restait plus rien. Les ruines elles-mêmes avaient été détruites et les cadavres torturés.
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Quelle joie de battre un tel ennemi ! Bien que réduit à la moitié de son effectif, le régiment de Paul, lâché comme une meute, mordait sans répit la bête fauve. Elle semblait plus hargneuse et plus redoutable à mesure qu’elle approchait de la frontière, et l’on fonçait encore sur elle dans l’espoir fou de lui donner le coup de grâce. Et un jour, sur le poteau qui marquait l’embranchement de deux routes, Paul lut :
Corvigny, 14 km.
Ornequin, 31 km 400.
La frontière, 38 km 300.
Corvigny, Ornequin ! Avec quelle émotion de tout son être il lut ces syllabes imprévues ! D’ordinaire, absorbé par l’ardeur de la lutte et par tant de soucis divers, il prêtait peu d’attention aux noms des localités traversées, et le hasard seul les lui apprenait. Et voilà que tout à coup il se trouvait à si peu de distance du château d’Ornequin ! Corvigny, 14 kilomètres… Était-ce vers Corvigny que se dirigeaient la troupe française, vers la petite place forte que les Allemands avaient enlevée d’assaut et occupée dans de si étranges conditions ?
Ce jour-là on se battait depuis l’aube contre un ennemi qui semblait résister plus mollement. Paul à la tête d’une escouade, avait été envoyé par son capitaine jusqu’au village de Bléville avec ordre d’y entrer si l’ennemi s’en était retiré, mais de ne pas pousser plus avant. Et c’est après les dernières maisons de ce village qu’il aperçut le poteau indicateur.
Il était alors assez inquiet. Un taube venait de survoler le pays. Une embûche était possible.
– Retournons au village, dit-il. On va s’y barricader en attendant.
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Mais un bruit soudain crépita derrière une colline boisée qui coupait la route du côté de Corvigny, un bruit de plus en plus net, et dans lequel Paul, au bout d’un instant, reconnut le ronflement énorme d’une auto, sans doute d’une
automitrailleuse.
– Fourrez-vous dans le fossé, cria-t-il à ses hommes. Cachez-vous dans les meules. La baïonnette au canon. Et que personne ne bouge !
Il avait compris le danger, cette auto traversant le village, fonçant au milieu de la compagnie, semant la panique et se défilant ensuite par quelque autre chemin. Rapidement, il escalada le tronc crevassé d’un vieux chêne et s’installa parmi les branches, à une hauteur qui surplombait la route de quelques mètres. Presque aussitôt, l’auto apparut. C’était bien une auto blindée, formidable et monstrueuse sous sa carapace, mais d’un modèle assez ancien qui laissait voir, au-dessus des plaques d’acier, le casque et la tête des hommes.
Elle avançait à toute allure, prête à bondir en cas d’alerte. Les hommes courbaient le dos. Paul en compta une demidouzaine. Deux canons de mitrailleuses dépassaient.
Il épaula son fusil et visa le conducteur, un gros Germain dont la figure écarlate semblait teintée de sang. Puis, posément, à l’instant propice, il tira.
– Chargez, les gars ! cria-t-il en dégringolant de son arbre. Mais il ne fut même pas besoin de donner l’assaut. Le conducteur, frappé à la poitrine, avait encore eu la présence d’esprit de freiner et d’arrêter sa voiture. Se voyant cernés, les Allemands levèrent les bras.
– Kamerad ! Kamerad !
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Et l’un d’eux, sautant de l’auto après avoir jeté ses armes, se précipita vers Paul :
– Alsacien, sergent ! Alsacien de Strasbourg ! Ah ! sergent, il y a assez de jours que je le guette, ce moment-là !
Tandis que ses hommes conduisaient les prisonniers dans le village, Paul, en toute hâte, interrogea l’Alsacien :
– D’où vient l’auto ?
– De Corvigny.
– Du monde à Corvigny ?
– Très peu. Une arrière-garde de deux cent cinquante Badois, tout au plus.
– Et dans les forts ?
– À peu près autant. On n’avait pas cru nécessaire de réparer les tourelles et l’on est pris à l’improviste. Vont-ils essayer de se maintenir ou se replier vers la frontière ? Ils hésitent, c’est pourquoi on nous a envoyés en reconnaissance.
– Alors, nous pouvons marcher ?
– Oui, mais tout de suite, sans quoi ils reçoivent des renforts importants, deux divisions.
– Qui seront là ?
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– Demain. Elles doivent traverser la frontière demain, vers midi.
– Cré nom ! il n’y a pas de temps à perdre, dit Paul.
Tout en examinant l’automitrailleuse et en faisant désarmer et fouiller les prisonniers, Paul réfléchissait aux mesures à
prendre, lorsqu’un de ses hommes, resté dans le village, vint lui annoncer l’arrivée d’un détachement français. Un lieutenant le commandait.
Paul se hâta de mettre cet officier au courant. Les événements nécessitaient une action immédiate. Il s’offrit à
partir à la découverte dans l’auto même que l’on avait capturée.
– Soit, dit l’officier ; moi, j’occupe le village et je m’arrange pour que la division soit prévenue le plus tôt possible.
L’automobile fila dans la direction de Corvigny. Huit hommes s’y étaient entassés. Deux d’entre eux, spécialement chargés des mitrailleuses, en étudiaient le mécanisme. Le prisonnier alsacien, debout afin qu’on pût bien voir de partout son casque et son uniforme, surveillait l’horizon.
Tout cela fut décidé et exécuté en l’espace de quelques minutes, sans discussion et sans que l’on s’arrêtât aux détails de l’entreprise.
– À la grâce de Dieu ! s’exclama Paul lorsqu’il fut au volant. Vous êtes prêts à mener l’aventure jusqu’au bout, mes amis ?
– Et même au-delà, sergent, fit auprès de lui une voix qu’il reconnut. C’était Bernard d’Andeville, le frère d’Elisabeth. Bernard appartenant à la 9e compagnie, Paul avait réussi depuis
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leur rencontre à l’éviter, ou du moins à ne pas lui parler. Mais il savait que le jeune homme se battait bien.
– Ah ! c’est toi, dit-il.
– En chair et en os, s’écria Bernard. Je suis venu avec mon lieutenant, et lorsque je t’ai vu monter dans l’auto et emmener ceux qui se présentaient, tu comprends si j’ai saisi l’occasion !
Et il ajouta, d’un ton qui s’embarrassait :
– L’occasion de faire un joli coup sous tes ordres, et l’occasion de te parler, Paul… car je n’ai pas eu de chance jusqu’ici… Il m’a même semblé que tu n’étais pas avec moi…
comme je l’espérais.
– Mais si, mais si, articula Paul… seulement, les
préoccupations…
– Au sujet d’Elisabeth, n’est-ce pas ?
– Oui.
– Je comprends. Tout de même cela n’explique pas qu’il y ait entre nous… comme une gêne…
À ce moment, l’Alsacien prescrivit :
– Il ne faut pas se montrer… Des uhlans !…
Une patrouille débouchait d’un chemin de traverse, au détour d’un bois. Il leur cria, en passant près d’eux :
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– Fichez le camp, camarades
! Au galop
! voilà les
Français !…
Paul profita de l’incident pour ne pas répondre à son beaufrère. Il avait forcé la vitesse, et l’auto filait avec un fracas de tonnerre, escaladant les pentes et dévalant comme une trombe.
Les détachements ennemis se faisaient plus nombreux. L’Alsacien les interpellait, ou, par signes, les incitait à une retraite immédiate.
– Ce que c’est rigolo de les voir ! dit-il en riant. C’est une galopade effrénée derrière nous. Et il ajouta :
– Je vous avertis, sergent, qu’à ce train-là nous allons tomber en plein Corvigny. Est-ce ça que vous voulez ?
– Non, répliqua Paul, on s’arrêtera en vue de la ville.
– Et si l’on est cerné ?
– Par qui ? En tout cas, ce n’est pas ces bandes de fuyards qui pourraient s’opposer à notre retour. Bernard d’Andeville prononça :
– Paul, je te soupçonne de ne pas penser du tout au retour.
– Du tout, en effet. As-tu peur ?
– Oh ! quel vilain mot !
Mais, après un silence, Paul reprit d’une voix où il y avait moins de rudesse :
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– Je regrette que tu sois venu, Bernard.
– Le danger est-il donc plus grand pour moi que pour toi et pour les autres ?
– Non.
– Alors, fais-moi l’honneur de ne rien regretter.
Toujours debout, penché au-dessus du sergent, l’Alsacien indiqua :
– La pointe de clocher en face de nous, derrière le rideau d’arbres, c’est Corvigny. J’estime qu’en obliquant sur les hauteurs de gauche nous pourrions voir ce qui se passe dans la ville.
– Nous le verrons bien mieux en y entrant, remarqua Paul. Seulement, nous risquons gros… Toi surtout, l’Alsacien. Prisonnier, on te fusille. Dois-je te descendre avant Corvigny ?
– Vous ne m’avez pas regardé, sergent.
La route rejoignait la ligne du chemin de fer. Puis apparurent les premières maisons des faubourgs. Quelques soldats se montraient.
– Pas un mot à ceux-là, ordonna Paul, il ne faut pas les effaroucher… sans quoi ils nous prendraient de dos au moment décisif.
Il reconnut la gare et constata qu’elle était fortement occupée. Le long de l’avenue qui montait à la ville, des casques à
pointe allaient et venaient.
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– En avant ! s’écria Paul. S’il y a des rassemblements de troupes, ce ne peut être que sur la place. Les mitrailleuses sont prêtes ? Et les fusils ? Prépare le mien, Bernard. Et, au premier signal, feu à volonté !
L’auto déboucha violemment, en pleine place. Ainsi qu’il l’avait prévu, une centaine d’hommes s’y trouvaient, tous massés devant le porche de l’église, auprès des faisceaux des baïonnettes. L’église n’était plus qu’un monceau de décombres, et presque toutes les maisons de la place avaient été anéanties par le bombardement.
Les officiers qui se tenaient à l’écart, poussèrent des exclamations joyeuses et gesticulèrent en apercevant cette auto qu’ils avaient envoyée en reconnaissance, et dont ils attendaient évidemment le retour avant de prendre une décision sur la défense de la ville. Rejoints sans doute par des officiers de liaison, ils étaient nombreux. Un général les dominait tous de sa haute taille. Des automobiles stationnaient à quelque distance.
La rue était pavée, mais aucun trottoir ne la séparait du terrain même de la place. Paul la suivit, puis, à vingt mètres des officiers, il donna un coup de volant brutal, et l’effroyable machine fonça droit dans le groupe, renversa, écrasa, obliqua légèrement pour prendre d’enfilade tous les faisceaux de fusils et pénétra comme une masse irrésistible au milieu du détachement. Ce fut la mort, et la bousculade, et la fuite éperdue, et les vociférations de la douleur et de l’épouvante.
– Feu à volonté ! cria Paul qui arrêta la voiture. Et, de ce blockhaus imprenable, surgi soudain au centre de la place, la fusillade commença, tandis que se précipitait le crépitement sinistre des deux mitrailleuses.
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En l’espace de cinq minutes, la place fut jonchée de morts et de blessés. Le général et plusieurs officiers gisaient inertes. Les survivants se sauvèrent.
– Cessez le feu ! ordonna Paul.
Il amena l’auto jusqu’au bout de l’avenue qui descendait à la gare. Attirées par les détonations, les troupes de la gare accouraient. Quelques décharges de mitrailleuses les dispersèrent.
Trois fois, à vive allure, Paul fit le tour de la place afin de surveiller les voies d’accès. De tous côtés l’ennemi fuyait par les routes et par les sentiers qui conduisaient à la frontière. Et de tous côtés aussi les habitants de Corvigny sortaient de leurs maisons et manifestaient leur joie.
– Qu’on relève et qu’on soigne les blessés, commanda Paul. Et qu’on appelle le sonneur de l’église, ou quelqu’un qui sache sonner les cloches. C’est urgent !
Et tout de suite, au vieux sacristain qui se présenta :
– Le tocsin, mon brave, le tocsin à tour de bras ! et quand tu seras fatigué, qu’un camarade te remplace ! Va… Le tocsin, sans une seconde de répit.
C’était le signal dont Paul était convenu avec le lieutenant français et qui devait annoncer à la division la réussite de l’entreprise et la nécessité de la marche en avant.
Il était deux heures. À cinq heures, l’état-major et une brigade prenaient possession de Corvigny, et nos 75 lançaient quelques obus. À dix heures du soir, le reste de la division ayant rejoint, les Allemands étaient chassés du Grand-Jonas et du
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Petit-Jonas et se concentraient en avant de la frontière. Il fut décidé que dès l’aube on les délogerait.
– Paul, dit Bernard à son beau-frère, avec qui il se retrouva après l’appel du soir, Paul, j’ai à te raconter quelque chose… qui m’intrigue… quelque chose de très louche… tu vas en juger. Tout à l’heure, je me promenais dans une des petites rues qui avoisinent l’église, quand je fus abordé par une femme… une femme dont je n’ai pas tout d’abord distingué les traits ni le costume, car l’obscurité était à peu près complète, mais qui cependant, au bruit de ses sabots sur le pavé, me parut être une paysanne. Elle me dit, et, pour une paysanne, sa façon de s’exprimer me surprit un peu :
« – Mon ami, vous pourriez peut-être me donner un
renseignement…
« Et, comme je me mettais à sa disposition, elle commença :
« – Voilà. J’habite un petit village tout près d’ici. Tantôt j’ai su que votre corps d’armée était là. Alors, j’y suis venue, parce que je voudrais voir un soldat qui fait partie de ce corps d’armée. Seulement, je ne sais pas le numéro de son régiment…
Oui, il y a eu des changements… ses lettres n’arrivent pas… il n’a pas reçu les miennes sans doute… Oh ! si par hasard vous le connaissiez !… un bon garçon, si brave !
« Je lui répondis :
« – Le hasard peut vous servir en effet, madame. Quel est le nom de ce soldat ?
« – Delroze, le caporal Paul Delroze. »
Paul s’exclama :
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– Comment ! Il s’agissait de moi ?
– Il s’agissait de toi, Paul, et la coïncidence me sembla si curieuse que je lui donnai simplement le numéro de ton régiment et celui de ta compagnie, sans lui révéler notre parenté.
« – Ah ! bien, fit-elle, et le régiment est à Corvigny ?
« – Oui, depuis tantôt.
« – Et vous le connaissez, Paul Delroze ?
« – De nom seulement, ai-je répliqué.
« Et vraiment je n’aurais su dire pourquoi je répliquai ainsi et pourquoi, ensuite, je continuai la conversation de manière qu’elle ne devinât pas mon étonnement.
« – II a été nommé sergent et cité à l’ordre du jour, c’est comme cela que j’ai entendu parler de lui. Voulez-vous que je m’enquière et que je vous conduise ?
« – Pas encore, fit-elle, pas encore, j’aurais trop d’émotion.
« Trop d’émotion ? cela me paraissait de plus en plus équivoque. Cette femme qui te recherchait si avidement et qui retardait le moment de te voir !
« Je lui demandai :
« – Vous vous intéressez beaucoup à lui ?
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« – Oui, beaucoup.
« – II est de votre famille, peut-être ?
« – C’est mon fils.
« – Votre fils !
« Sûrement, jusqu’ici, elle n’avait pas soupçonné une seconde que je lui faisais subir un interrogatoire. Mais ma stupeur fut telle qu’elle recula dans l’ombre comme pour se mettre en état de défensive.
« J’avais glissé la main dans ma poche et saisi la petite lanterne électrique que je porte toujours sur moi. J’appuyai sur le ressort et je lui jetai la lumière en plein visage, tout en m’avançant vers elle. Mon geste la déconcerta et elle demeura quelques secondes immobile. Puis violemment elle rabattit un fichu qui lui couvrait la tête, et, avec une vigueur imprévue, elle me frappa le bras de telle sorte que je lâchai ma lanterne. Et ce fut le silence immédiat, absolu. Où était-elle ? Devant moi ? À
droite ? À gauche ? Comment se pouvait-il qu’aucun bruit ne me révélât sa présence ou son départ. L’explication m’en fut donnée lorsque, après avoir retrouvé et rallumé ma lanterne électrique, j’aperçus à terre ses deux sabots qu’elle avait laissés pour prendre la fuite. Depuis, je l’ai cherchée, mais vainement. Elle a disparu. »
Paul avait écouté le récit de son beau-frère avec une attention croissante. Il lui demanda :
– Alors tu as vu sa figure ?
– Oh ! très distinctement. Une figure énergique… des sourcils et des cheveux noirs… un air de méchanceté… Quant
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aux vêtements, une tenue de paysanne, mais trop propre et trop arrangée, et qui sentait le déguisement.
– Quel âge environ ?
– Quarante ans.
– Est-ce que tu la reconnaîtrais ?
– Sans hésitation.
– Tu m’as parlé de fichu ? De quelle couleur ?
– Noir.
– Fermé, comment ? Par un noeud ?
– Non, par une broche.
– Un camée ?
– Oui, un large camée encerclé d’or. Comment sais-tu cela ?
Paul garda le silence assez longtemps et murmura :
– Je te montrerai demain, dans une des pièces du château d’Ornequin, un portrait qui doit avoir avec la femme qui t’a accosté une ressemblance frappante, la ressemblance qui peut exister entre deux soeurs peut-être… ou bien… ou bien…
Il saisit son beau-frère par le bras, et, l’entraînant :
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– Écoute, Bernard, il y a autour de nous, dans le passé et dans le présent, des choses effrayantes… qui pèsent sur ma vie et sur la vie d’Elisabeth… sur la tienne aussi par conséquent. Ce sont des ténèbres affreuses, au milieu desquelles je me débats et où des ennemis que j’ignore poursuivent depuis vingt ans un plan auquel je ne puis rien comprendre. Dès le début de cette lutte mon père est mort, victime d’un assassinat. Aujourd’hui, c’est moi que l’on attaque. Mon union avec ta soeur est brisée, et rien ne peut plus nous rapprocher l’un de l’autre, de même que rien non plus ne peut faire qu’il y ait, entre toi et moi, l’amitié et la confiance que nous avions le droit d’espérer. Ne m’interroge pas Bernard, ne cherche pas à en savoir d’avantage. Un jour peut-être, et je ne souhaite pas qu’il arrive, tu sauras pourquoi je te demande le silence.
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Chapitre 6
Ce que Paul vit au château d’Ornequin
Dès l’aube, Paul Delroze fut réveillé par des sonneries de clairon. Et, tout de suite, dans le duel des canons qui commença, il reconnut la voix brève et sèche du 75 et l’aboiement rauque du 77 allemand.
– Tu viens, Paul ? appela Bernard. Le café est servi en bas.
Les deux beaux-frères avaient trouvé deux chambres audessus d’un marchand de vin. Tout en faisant honneur à un déjeuner substantiel, Paul, qui, la veille au soir, avait recueilli des renseignements sur l’occupation de Corvigny et d’Ornequin, raconta :
– Mercredi le 19 août, Corvigny, à la grande satisfaction de ses habitants, pouvait encore croire que les horreurs de la guerre lui seraient épargnées. On se battait en Alsace et devant Nancy. On se battait en Belgique, mais il semblait que l’effort allemand négligeât la route d’invasion, étroite il est vrai et en apparence d’intérêt secondaire, qu’offrait la vallée du Liseron. À
Corvigny, une brigade française poussait activement les travaux de défense. Le Grand et le Petit-Jonas étaient prêts sous leur coupole de béton. On attendait.
– Et Ornequin ? demanda Bernard.
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– À Ornequin, nous avions une compagnie de chasseurs à
pied dont les officiers habitaient le château. Jour et nuit cette compagnie, soutenue par un détachement de dragons, patrouillait le long de la frontière.
« En cas d’alerte, la consigne était de prévenir aussitôt les forts et de se replier tout en résistant énergiquement.
« La soirée de ce mercredi fut absolument tranquille. Une douzaine de dragons avaient galopé au-delà de la frontière jusqu’en vue de la petite ville allemande d’Ebrecourt. Aucun mouvement de troupes ne se dessinait de ce côté ni sur la ligne de chemin de fer qui aboutit à Ebrecourt. Nuit paisible également. Pas un coup de fusil. Il est prouvé qu’à deux heures du matin pas un soldat allemand n’avait franchi la frontière. Or c’est à deux heures précises qu’une formidable détonation retentit. Quatre autres la suivirent à des intervalles très rapprochés. Ces cinq détonations étaient dues à l’explosion de cinq obus de 420 qui détruisirent du premier coup les trois coupoles du Grand-Jonas et les deux coupoles du Petit-Jonas. »
– Comment ! mais Corvigny est à vingt-quatre kilomètres de la frontière, et les 420 ne portent pas à cette distance !
– N’empêche qu’il tomba encore six gros obus à Corvigny, tous sur l’église et sur la place. Et ces six obus tombèrent vingt minutes plus tard, c’est-à-dire au moment où l’on pouvait supposer que, l’alerte étant donnée, la garnison de Corvigny s’était rassemblée sur la place. C’est, en effet, ce qui eut lieu, et tu peux deviner le carnage qui en résulta.
– Soit, mais encore une fois, la frontière est à vingt-quatre kilomètres. Une telle distance a donc dû laisser à nos troupes le temps de se reformer et de se préparer aux attaques que ce
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bombardement annonçait. On a eu pour le moins trois ou quatre heures devant soi.
– Pas un quart d’heure. Le bombardement n’était pas fini que l’assaut commença. Un assaut ? Non pas. Nos troupes, celles de Corvigny, comme celles qui accouraient des deux forts, nos troupes décimées et en déroute, étaient entourées d’ennemis, massacrées ou obligées de se rendre, avant même que l’on pût organiser un semblant de résistance. Cela se produisit subitement, sous la lumière aveuglante de projecteurs dressés on ne sait où et on ne sait comment. Et cela eut un dénouement immédiat. On peut dire qu’en dix minutes Corvigny fut investi, attaqué, pris et occupé par l’ennemi.
– Mais d’où venait-il ? D’où sortait-il ?
– On l’ignore.
– Et les patrouilles de nuit à la frontière ? Les postes de sentinelles ? La compagnie détachée au château d’Ornequin ?
– Rien. Aucune nouvelle. De ces trois cents hommes qui avaient pour mission de veiller et d’avertir, on n’a jamais entendu parler, tu entends, jamais. On peut reconstituer la garnison de Corvigny soit avec les soldats qui se sont échappés, soit avec les morts que les habitants ont identifiés et enterrés. Mais les trois cents chasseurs d’Ornequin ont disparu sans laisser l’ombre d’une trace. Ni fugitifs, ni blessés, ni cadavres. Rien.
– C’est incroyable. Tu as interrogé ?…
– Dix personnes hier soir, dix personnes qui, depuis un mois, sans être gênées d’ailleurs par les quelques soldats du Landsturm auxquels fut confiée la garde de Corvigny, ont
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poursuivi une enquête minutieuse sur tous ces problèmes, et qui n’ont même pas pu établir une hypothèse plausible. Une seule certitude : l’affaire fut préparée de longue date et dans ses moindres détails. Les forts, les coupoles, l’église, la place, avaient été exactement repérés, et les canons de siège disposés d’avance et rigoureusement pointés de façon que les onze obus pussent atteindre les onze objectifs que l’on avait résolu d’atteindre. Voilà. Pour le reste, mystère.
– Et le château d’Ornequin ? Et Elisabeth ?
Paul s’était levé. Les clairons sonnaient l’appel du matin. La canonnade redoublait d’intensité. Ils se dirigèrent tous deux vers la place, et Paul continua :
– Là aussi le mystère est effarant, et peut-être davantage encore. Une des routes transversales qui coupent la plaine entre Corvigny et Ornequin a été désignée par l’ennemi comme une limite que personne, ici, n’a eu le droit de franchir sous peine de mort.
– Donc, pour Elisabeth ?… dit Bernard.
– Je ne sais pas, je ne sais rien de plus. Et c’est terrible, cette ombre de mort qui s’étend sur toutes les choses et sur tous les événements. Il paraît – je n’ai pas pu contrôler la provenance de ce bruit – que le village d’Ornequin, situé près du château, n’existe même plus. Il a été entièrement détruit, mieux que cela, supprimé, et ses quatre cents habitants emmenés en captivité. Et alors…
Paul baissa la voix et dit en frissonnant :
– Et alors qu’ont-ils fait au château ? On le voit, le château. On aperçoit encore de loin ses tourelles, ses murs. Mais derrière
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ces murs, que s’est-il passé ? Qu’est-il advenu d’Elisabeth ?
Voilà bientôt quatre semaines qu’elle vit au milieu de ces brutes, seule, exposée à tous les outrages. La malheureuse !…
Le jour se levait à peine quand ils arrivèrent sur la place. Paul fut mandé par son colonel qui lui transmit les félicitations très chaleureuses du général commandant la division, et lui annonça qu’il était proposé pour la croix et pour le grade de sous-lieutenant, et qu’il avait d’ores et déjà le commandement de sa section.
– C’est tout, ajouta le colonel en riant. À moins que vous n’ayez quelque autre désir ?…
– J’en ai deux, mon colonel.
– Allez-y.
– D’abord que mon beau-frère Bernard d’Andeville, ici présent, soit placé dès maintenant dans ma section comme caporal. Il l’a mérité.
– Convenu. Et ensuite ?
– Ensuite, que tout à l’heure, quand on va nous porter vers la frontière, ma section soit dirigée vers le château d’Ornequin, qui se trouve sur la route même.
– C’est-à-dire qu’elle soit désignée pour l’attaque même du château ?
– Comment, pour l’attaque ? dit Paul avec inquiétude. Mais l’ennemi s’est concentré le long de la frontière, six kilomètres au-delà du château.
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– On le croyait hier. En réalité, la concentration a eu lieu au château d’Ornequin, excellente position de défense où l’ennemi s’accroche désespérément en attendant ses renforts. La meilleure preuve c’est qu’il riposte. Tenez, là-bas, à droite, cet obus qui éclate… et plus loin ce shrapnell… deux… trois shrapnells. Ce sont eux qui ont repéré les batteries que nous avons installées sur les hauteurs environnantes et qui les arrosent en conscience. Ils doivent avoir une vingtaine de canons.
– Mais alors, balbutia Paul assailli par une idée atroce, mais alors le tir de nos batteries est dirigé…
– Est dirigé vers eux, cela va sans dire. Voilà une bonne heure que nos 75 bombardent le château d’Ornequin. Paul jeta un cri.
– Que dites-vous, mon colonel ? Le château d’Ornequin est bombardé…
Et, près de lui, Bernard d’Andeville répétait avec angoisse :
– Bombardé, est-ce possible ?
Surpris, l’officier demanda :
– Vous connaissez ce château ? Il vous appartient peutêtre ? Oui ? Et vous avez des parents qui l’habitent encore ?
– Ma femme, mon colonel.
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Paul était très pâle. Bien qu’il s’efforçât pour maîtriser son émotion, de conserver une immobilité rigide, ses mains tremblaient un peu et son menton se convulsait.
Sur le Grand-Jonas, trois pièces d’artillerie lourde, des Rimailhos, hissés par des tracteurs, se mirent à tonner. Et cela, qui s’ajoutait à l’oeuvre tenace des 75, prenait, après les paroles de Paul Delroze, une signification terrible. Le colonel, et autour de lui les officiers qui avaient assisté à l’entretien, gardaient le silence. La situation était de celles où les fatalités de la guerre se déchaînent dans leur tragique horreur, plus fortes que les forces mêmes de la nature, et, comme elles, aveugles, injustes et implacables. Il n’y avait rien à faire. Aucun de ces hommes n’eût songé à intercéder pour que l’action de l’artillerie cessât ou diminuât d’intensité. Et Paul n’y songea pas davantage. Il murmura :
– On croirait que le feu de l’ennemi se ralentit. Peut-être sont-ils en retraite…
Trois obus qui éclatèrent au bas de la ville, derrière l’église, démentirent cet espoir. Le colonel hocha la tête.
– En retraite ? Pas encore. La place est trop importante pour eux, ils attendent des renforts, et ils ne lâcheront que quand nos régiments entreront dans la danse… ce qui ne saurait tarder.
En effet l’ordre d’avancer fut apporté quelques instants après au colonel. Le régiment suivrait la route et se déploierait dans les plaines situées à droite.
– Allons-y, messieurs, dit-il à ses officiers. La section du sergent Delroze marchera en tête. Sergent, point de direction :
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le château d’Ornequin. Il y a deux petits raccourcis. Vous les prendrez.
– Bien, mon colonel.
Toute la douleur et toute la rage de Paul s’exaspéraient en un immense besoin d’agir, et lorsqu’il se mit en chemin avec ses hommes, il se sentit des forces inépuisables et le pouvoir de conquérir à lui seul la position ennemie. Il allait de l’un à l’autre avec la hâte infatigable d’un chien de berger qui pousse son troupeau. Il multipliait les conseils et les encouragements.
– Toi, mon brave, tu es un gaillard, je te connais, tu ne flancheras pas… Toi non plus… seulement, tu penses trop à ta peau, et tu grognes, tandis qu’il faut rigoler… Hein, les enfants, on rigole, n’est-ce pas ? Il y a un coup de collier à donner, on le donnera en plein, sans regarder derrière soi, pas vrai ?
Au-dessus d’eux, les obus suivaient leur chemin dans l’espace, sifflant, gémissant, explosant, formant comme une voûte de mitraille et de fer.
– Courbez la tête ! Couchez-vous ! criait Paul.
Lui, il restait debout, indifférent aux projectiles ennemis. Mais avec quelle épouvante il entendait les nôtres, ceux qui venaient de l’arrière, de toutes les collines avoisinantes et qui s’en allaient en avant porter la destruction et la mort. Où
tomberait-il, celui-là
? Et celui-ci, où jaillirait la pluie
meurtrière de ses balles et de ses éclats ? Plusieurs fois il murmura :
– Elisabeth ! Elisabeth…
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La vision de sa femme, blessée, agonisante, l’obsédait. Depuis plusieurs jours déjà, depuis le jour où il avait appris qu’Elisabeth s’était refusé à quitter le château d’Ornequin, il ne pouvait penser à elle sans une émotion que ne contrariait plus jamais un soubresaut de révolte ou un mouvement de colère. Il ne mêlait plus les souvenirs abominables du passé et les réalités charmantes de son amour. Quand il songeait à la mère exécrée, l’image de la fille ne se présentait plus à son esprit. C’étaient deux êtres de race différente et qui n’avaient aucun rapport l’un avec l’autre. Vaillante, risquant sa vie pour obéir à un devoir qu’elle jugeait de valeur plus haute que sa vie, Elisabeth prenait aux yeux de Paul une noblesse singulière. Elle était bien la femme qu’il avait aimée et chérie, et la femme qu’il aimait encore.
Paul s’arrêta. Il s’était aventuré avec ses hommes sur un terrain plus découvert, et probablement repéré, que l’ennemi arrosait de mitraille. Plusieurs soldats furent culbutés.
– Halte ! commanda-t-il, tout le monde à plat ventre.
Il empoigna Bernard.
– Mais couche-toi donc, petit
! Pourquoi t’exposer
inutilement ?… Reste là… Ne bouge pas…
Il le maintenait à terre d’un geste amical, lui entourait le cou et lui parlait avec douceur, comme s’il eût voulu manifester au frère toute la tendresse qui lui remontait au coeur pour sa chère Elisabeth. Il oubliait les âpres paroles qu’il avait dites à Bernard la veille au soir, et il lui en disait d’autres toutes différentes où
palpitait une affection qu’il avait reniée.
– Ne bouge pas, petit. Vois-tu, je n’aurais pas dû te prendre avec moi et t’emmener, comme cela, dans cette fournaise. Je
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suis responsable de toi, et je ne veux pas… je ne veux pas que tu sois touché.
Le feu diminua. En rampant, les hommes atteignirent un double rang de peupliers au long desquels ils progressèrent et qui les conduisit en pente douce vers une crête que coupait un chemin creux. Paul, ayant escaladé le talus et dominant ainsi le plateau d’Ornequin, aperçut au loin les ruines du village, l’église écroulée, et, plus à gauche, un chaos de pierres et d’arbres d’où
émergeaient quelques pans de mur. C’était le château.
Partout autour, des fermes, des meules, des granges flambaient…
En arrière, les troupes françaises s’éparpillaient de tous côtés. Une batterie était venue s’établir à l’abri d’un bois voisin et tirait sans interruption. Paul voyait là-bas l’éruption des obus au-dessus du château et parmi les ruines.
Incapable de supporter un pareil spectacle, il reprit sa course en tête de sa section. Le canon ennemi avait cessé de tonner, réduit au silence sans doute. Mais quand ils furent à
trois kilomètres d’Ornequin, les balles sifflèrent autour d’eux, et Paul avisa au loin un détachement allemand qui se repliait sur Ornequin tout en faisant le coup de feu.
Et toujours les 75 et les Rimailhos grondaient. C’était affreux. Paul saisit Bernard par le bras et prononça d’une voix frémissante :
– S’il m’arrivait malheur, tu dirais à Elisabeth que je lui demande pardon, n’est-ce pas, que je lui demande pardon…
Il avait peur soudain que la destinée ne lui permît pas de revoir sa femme, et il se rendait compte qu’il avait agi envers
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elle avec une cruauté inexcusable, l’abandonnant comme une coupable pour une faute qu’elle n’avait pas commise, et la livrant à toutes les tortures. Et il marchait rapidement, suivi de loin par ses hommes.
Mais, à l’endroit où le raccourci débouche sur la route, en vue du Liseron, il fut rejoint par un cycliste. Le colonel donnait l’ordre que la section attendît le gros du régiment pour une attaque d’ensemble. Ce fut l’épreuve la plus dure.
Paul, en proie à une exaltation croissante, frissonnait de fièvre et de colère.
– Voyons, Paul, lui disait Bernard, ne te mets pas dans un état pareil ! Nous arriverons à temps.
– À temps… pour quoi faire ? répliquait-il. Pour la retrouver morte ou blessée ?… Ou pour ne pas la retrouver du tout ? Et puis quoi ! nos sacrés canons, ils ne peuvent pas se taire ?
Qu’est-ce qu’ils bombardent maintenant que l’adversaire ne répond plus ? Des cadavres… des maisons démolies…
– Et l’arrière-garde qui couvre la retraite allemande ?
– Eh bien, ne sommes-nous pas là, nous, les fantassins ?
C’est notre affaire. Un déploiement de tirailleurs, et puis une bonne charge à la baïonnette…
Enfin, la section repartit, renforcée par le reste de la troisième compagnie et sous le commandement du capitaine. Un détachement de hussards passa au galop, se dirigeant vers le village afin de couper la route aux fugitifs. La compagnie obliqua vers le château.
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En face c’était le grand silence de la mort. Piège peut-être ?
Ne pouvait-on croire que des forces ennemies solidement retranchées et barricadées se préparaient à la résistance suprême ?
Dans l’allée des vieux chênes qui conduisait à la cour d’honneur, rien de suspect. Aucune silhouette, aucun bruit.
Paul et Bernard toujours en tête, le doigt sur la détente de leur fusil, fouillaient d’un regard aigu le jour confus des sousbois. Par-dessus le mur, tout proche et troué de brèches béantes, s’élevaient des colonnes de fumée.
En approchant, ils entendirent des gémissements, puis la plainte déchirante d’un râle. C’étaient des blessés allemands.
Et soudain la terre trembla, comme si un cataclysme intérieur en eût brisé l’écorce, et, de l’autre côté du mur, ce fut une explosion formidable, ou plutôt une suite d’explosions, comme des coups de tonnerre répétés. L’espace s’obscurcit sous une nuée de sable et de poussière, d’où jaillissaient toutes sortes de matériaux et de débris. L’ennemi avait fait sauter le château.
– Cela nous était destiné, sans doute, dit Bernard, nous devions sauter en même temps. L’affaire a été mal calculée.
Quand ils eurent franchi la grille, le spectacle de la cour bouleversée, des tourelles éventrées, du château anéanti, des communs en flammes, des agonisants qui se convulsaient, des cadavres amoncelés, les effraya, au point qu’ils eurent un mouvement de recul.
– En avant ! En avant ! cria le colonel qui accourait au galop. Il y a des troupes qui ont dû se défiler à travers le parc.
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Paul connaissait le chemin, l’ayant parcouru quelques semaines plus tôt, en des circonstances si tragiques. Il s’élança à
travers les pelouses, parmi les blocs de pierre et les arbres déracinés. Mais, comme il passait en vue d’un petit pavillon qui se dressait à l’entrée du bois, il s’arrêta, cloué net au sol. Et Bernard et tous les hommes demeuraient stupéfaits, béants d’horreur.
Contre le mur de ce pavillon, il y avait, debout, deux cadavres attachés à des anneaux par la même chaîne qui leur encerclait le ventre. Les bustes plongeaient au-dessus de la chaîne et les bras pendaient jusqu’à terre.
Cadavres d’homme et de femme, Paul reconnaissait Jérôme et Rosalie.
Ils avaient été fusillés.
À côté d’eux, la chaîne continuait. Un troisième anneau était scellé au mur. Du sang souillait le plâtre, et des traces de balles étaient visibles. Sans aucun doute, il y avait eu une troisième victime et le cadavre avait été enlevé.
En s’approchant, Paul remarqua dans le plâtre un éclat d’obus qui s’y était incrusté. Au bord du trou, entre le plâtre et le fragment de projectile, on voyait une poignée de cheveux, des cheveux blonds aux teintes dorées, des cheveux arrachés à la tête d’Elisabeth.
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Chapitre 7
H. E. R. M.
Plus encore que du désespoir et que de l’horreur, Paul éprouva, sur le moment, un immense besoin de se venger, et tout de suite, à n’importe quel prix. Il regarda autour de lui, comme si tous les blessés qui agonisaient dans le parc eussent été coupables du meurtre monstrueux…
– Les lâches ! grinçait-il, les assassins !…
– Es-tu sûr ?… balbutia Bernard… Es-tu sûr que ce soient les cheveux d’Elisabeth ?
– Mais oui, mais oui, ils l’ont fusillée comme les deux autres. Je les reconnais tous les deux, c’est le garde et sa femme. Ah ! les misérables…
Paul leva sa crosse sur un Allemand qui se traînait dans l’herbe, et il allait frapper, lorsque son colonel arriva près de lui.
– Eh bien, Delroze, qu’est-ce que vous faites ? Et votre compagnie ?
– Ah ! si vous saviez, mon colonel ! …
Paul se précipita sur son chef. Il avait un air de démence, et il articula, en brandissant son fusil :
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– Ils l’ont tuée, mon colonel ; oui, ils ont fusillé ma femme…
Tenez, contre ce mur, avec les deux personnes qui la servaient…
Ils l’ont fusillée… Elle avait vingt ans, mon colonel… Ah ! il faut les massacrer tous, comme des chiens !…
Mais Bernard l’entraînait déjà.
– Ne perdons pas de temps, Paul, vengeons-nous sur ceux qui se battent… On entend des coups de feu là-bas. II doit y en avoir de cernés.
Paul n’avait plus guère conscience de ses actes. Il reprit sa course, ivre de rage et de douleur.
Dix minutes après, il rejoignait sa compagnie et traversait, en vue de la chapelle, le carrefour où son père avait été
poignardé. Plus loin, au lieu de la petite porte qui naguère s’ouvrait dans le mur, une vaste brèche avait été pratiquée par où devaient entrer et sortir les convois de ravitaillement destinés au château. À huit cents mètres de là, dans la plaine, à
l’intersection du chemin et de la grand-route, une violente fusillade crépitait.
Quelques douzaines de fuyards essayaient de se frayer un passage au milieu des hussards qui avaient suivi la route. Assaillis de dos par la compagnie de Paul, ils parvinrent à se réfugier dans un carré d’arbres et de taillis où ils se défendirent avec une énergie farouche. Ils reculaient pas à pas, tombant les uns après les autres.
– Pourquoi résistent-ils ? murmura Paul, qui tirait sans répit et que l’ardeur de la lutte calmait peu à peu. On croirait qu’ils cherchent à gagner du temps.
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– Regarde donc ! articula Bernard, dont la voix semblait altérée.
Sous les arbres, venant de la frontière, une automobile, bondée de soldats allemands, débouchait. Étaient-ce des renforts ? Non. L’automobile tourna presque sur la place, et, entre elle et les derniers combattants du petit bois, il y avait, debout, en grand manteau gris, un officier qui, le revolver au poing, les exhortait à la résistance, tout en opérant sa retraite vers la voiture envoyée à son secours.
– Regarde, Paul, regarde, répéta Bernard.
Paul fut stupéfait. Cet officier que Bernard signalait à son attention, c’était… Mais non, la chose ne pouvait être admise. Et pourtant…
Il demanda :
– Qu’est-ce que tu veux dire, Bernard ?
– Le même visage, murmura Bernard, le même visage que celui d’hier, tu sais, Paul, le visage de cette femme qui m’interrogeait hier soir, sur toi, Paul.
Et Paul, de son côté, reconnaissait, sans hésitation possible, l’être mystérieux qui avait tenté de le tuer près de la petite porte du parc, l’être qui offrait une si inconcevable ressemblance avec la meurtrière de son père, avec la femme du portrait, avec Hermine d’Andeville, avec la mère d’Elisabeth et de Bernard. Bernard épaula son fusil.
– Non, ne tire pas ! cria Paul effrayé d’un tel geste.
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– Pourquoi ?
– Tâchons de le prendre vivant.
Il s’élança, soulevé de haine, mais l’officier avait couru jusqu’à la voiture. Les soldats allemands lui tendaient déjà la main et le hissaient parmi eux. D’un coup de feu, Paul atteignit celui qui se trouvait au volant. L’officier saisit alors le volant à
l’instant où l’automobile allait se heurter contre un arbre, la redressa et, la faisant filer au milieu des obstacles avec une grande habileté, la mena derrière un repli de terrain et, de là, vers la frontière.
Il était sauvé.
Aussitôt qu’il fut à l’abri des balles, les ennemis qui combattaient encore se rendirent.
Paul tremblait de fureur impuissante. Pour lui, cet être représentait le mal sous toutes ses formes, et, depuis la première jusqu’à la dernière minute de cette longue série de drames, assassinats, espionnages, attentats, trahisons, fusillades, qui se multipliaient dans un même sens et dans un même esprit, il apparaissait comme le génie du crime.
Seule, la mort de cet être aurait pu assouvir la haine de Paul. C’était lui, Paul n’en doutait pas, c’était lui le monstre qui avait fait fusiller Elisabeth. Ah ! l’ignominie ! Elisabeth fusillée !
vision infernale qui le martyrisait…
– Qui est-ce ? s’écria-t-il… Comment le savoir ? Comment parvenir à lui, et le torturer, et l’égorger ?…
– Interroge un des prisonniers, dit Bernard.
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Sur un ordre du capitaine, qui jugeait prudent de ne pas avancer davantage, la compagnie se replia pour demeurer en liaison avec le reste du régiment, et Paul fut désigné
spécialement pour occuper le château avec sa section et pour y conduire les prisonniers.
En route, il se hâta de questionner deux ou trois gradés et quelques soldats. Mais il ne put tirer d’eux que des renseignements assez confus, car ils étaient arrivés de Corvigny la veille et n’avaient fait que passer la nuit au château.
Ils ignoraient même le nom de l’officier en grand manteau gris, pour qui ils s’étaient sacrifiés. On rappelait le major, voilà
tout.
– Cependant, insista Paul, c’était votre chef immédiat ?
– Non. Le chef du détachement d’arrière-garde auquel nous appartenons est un oberleutnant, qui a été blessé par l’explosion des mines, alors qu’on s’enfuyait. Nous voulions l’emmener. Le major s’y est refusé violemment, et, le revolver au poing, il nous a ordonné de marcher devant lui, menaçant de mort le premier qui l’abandonnerait. Et, tout à l’heure, pendant qu’on se battait, il se tenait à dix pas en arrière et continuait à
nous menacer de son revolver, pour nous obliger à le défendre. Trois d’entre nous sont tombés sous ses balles.
– Il comptait sur le secours de l’automobile, n’est-ce pas ?
– Oui, et sur des renforts qui devaient nous sauver tous, disait-il. Mais seule l’automobile est venue, et l’a sauvé, lui.
– L’ oberleutnant connaît son nom, sans doute ? Est-il blessé grièvement ?
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– L’ oberleutnant ? Une jambe cassée. Nous l’avons étendu dans un pavillon du parc.
– Le pavillon contre lequel on a fusillé ?…
– Oui.
Or, on approchait de ce pavillon, sorte de petite orangerie où l’on rentrait les plantes l’hiver. Les cadavres de Rosalie et de Jérôme avaient été enlevés. Mais la chaîne sinistre pendait le long du mur, attachée aux trois anneaux de fer, et Paul revit, avec un frémissement d’épouvante, les traces des balles et le petit éclat d’obus qui retenait dans le plâtre les cheveux d’Elisabeth.
Un obus français ! Cela ajoutait encore de l’horreur à
l’atrocité du meurtre.
Ainsi donc, la veille, lorsque lui, Paul, par la capture de l’automobile blindée et par son raid audacieux jusqu’à Corvigny, avait ouvert la route aux troupes françaises, il déterminait les événements qui aboutissaient au meurtre de sa femme !
L’ennemi se vengeait de sa reculade en fusillant les habitants du château ! Elisabeth, collée au mur, rivée à une chaîne, était criblée de balles ! Et, par une ironie affreuse, son cadavre recevait encore les éclats des premiers obus que les canons français avaient tirés avant la nuit, du haut des collines avoisinant Corvigny.
Paul enleva le fragment d’obus et détacha les boucles d’or qu’il recueillit précieusement. Ensuite, avec Bernard, il entra dans le pavillon où déjà les infirmiers avaient installé une ambulance provisoire. Il trouva l’ oberleutnant étendu sur une couche de paille, bien soigné, et en état de répondre aux questions.
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Tout de suite un point se précisa, de façon très nette, c’est que les troupes allemandes qui avaient tenu garnison au château d’Ornequin n’avaient eu, pour ainsi dire, aucun contact avec celles qui, la veille, s’étaient repliées en avant de Corvigny et des forts contigus. Comme si l’on eût peur qu’une indiscrétion fût commise relativement à ce qui s’était passé pendant l’occupation du château, la garnison avait été évacuée dès l’arrivée des troupes de combat.
– À ce moment, raconta l’ oberleutnant, qui faisait partie de ces dernières, il était sept heures du soir, vos 75 avaient déjà
repéré le château, et nous n’avons plus trouvé qu’un groupe de généraux et d’officiers supérieurs. Leurs fourgons de bagages s’en allaient et leurs automobiles étaient prêtes. On me donna l’ordre de tenir aussi longtemps que possible et de faire sauter le château. D’ailleurs le major avait tout disposé en conséquence.
– Le nom de ce major ?
– Je ne sais pas. Il se promenait avec un jeune officier auquel les généraux eux-mêmes ne s’adressaient qu’avec respect. C’est ce même officier qui m’appela et m’enjoignit d’obéir au major « comme à l’empereur ».
– Et ce jeune officier, qui était-ce ?
– Le prince Conrad.
– Un des fils du Kaiser ?
– Oui. Il a quitté le château hier, à la fin de la journée.
– Et le major a passé la nuit ici ?
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– Je le suppose. En tout cas il était là ce matin. Nous avons mis le feu aux mines et nous sommes partis. Trop tard, puisque j’ai été blessé auprès de ce pavillon… auprès du mur…
Paul se domina et dit :
– Auprès du mur devant lequel on a fusillé trois Français, n’est-ce pas ?
– Oui.
– Quand les a-t-on fusillés ?
– Hier soir, vers six heures, je crois, avant notre arrivée de Corvigny.
– Qui les a fait fusiller ?
– Le major.
Paul sentait les gouttes de sueur qui coulaient de son crâne sur son front et sur sa nuque. Il ne s’était pas trompé : Elisabeth avait été fusillée par ordre de ce personnage innommable et inconcevable, dont la figure évoquait à s’y méprendre la figure même d’Hermine d’Andeville, la mère d’Elisabeth !
Il continua, d’une voix tremblante :
– Ainsi, trois Français fusillés, vous êtes bien sûr ?
– Oui, les habitants du château. Ils avaient trahi.
– Un homme et deux femmes, n’est-ce pas ?
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– Oui.
– Pourtant il n’y a que deux cadavres attachés au pavillon ?
– Oui, deux. Sur l’ordre du prince Conrad, le major a fait enterrer la dame du château.
– Où ?
– Le major ne me l’a pas dit.
– Mais peut-être savez-vous pourquoi on l’a fusillée ?
– Elle avait surpris, paraît-il, des secrets fort importants.
– On aurait pu l’emmener prisonnière ?…
– Évidemment, mais le prince Conrad ne voulait plus d’elle.
– Hein !
Paul avait sursauté. L’officier reprit, avec un sourire équivoque :
– Dame ! On connaît le prince. C’est le don Juan de la famille. Depuis des semaines qu’il habitait le château, il avait eu le temps, n’est-ce pas, de plaire… et puis… et puis de se lasser…
D’ailleurs le major prétend que cette femme et que les deux domestiques avaient essayé d’empoisonner le prince. Alors, n’est-ce pas ?
Il n’acheva pas. Paul se penchait sur lui avec une figure convulsée, le saisissait à la gorge, et articulait :
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– Un mot de plus et je t’étrangle… Ah ! tu as de la chance d’être blessé… sans quoi… sans quoi…
Et Bernard, hors de lui, le bousculait également :
– Oui, tu en as de la chance. Et puis, tu sais, ton prince Conrad, eh bien, c’est un cochon… et je me charge de le lui dire en pleine face… un cochon comme toute sa famille et comme vous tous…
Ils laissèrent l’ oberleutnant fort ahuri et ne comprenant rien à cette fureur subite.
Mais dehors Paul eut un accès de désespoir. Ses nerfs se détendaient. Toute sa colère et toute sa haine se changeaient en un abattement infini. Il retenait à peine ses larmes.
– Voyons, Paul, s’écria Bernard, tu ne vas pas croire un mot…
– Non, mille fois non ! Mais ce qui s’est passé, je le devine. Ce soudard de prince aura voulu faire le beau devant Elisabeth et profiter de ce qu’il était le maître… Pense donc ! une femme seule, sans défense, voilà une conquête qui en vaut la peine. Quelles tortures elle a dû subir, la malheureuse ! quelles humiliations ! Une lutte de chaque jour… des menaces… des brutalités… Et puis, au dernier moment, pour la punir de sa résistance, la mort…
– On la vengera, Paul, dit Bernard à voix basse.
– Certes, mais oublierai-je jamais que c’est pour moi qu’elle est restée ici… par ma faute. Plus tard je t’expliquerai et tu comprendras combien j’ai été dur et injuste… Et cependant…
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Il demeura songeur. L’image du major le hantait, et il répéta :
– Et cependant… cependant… il y a des choses si étranges…
Tout l’après-midi, des troupes françaises continuèrent d’affluer par la vallée du Liseron et par le village d’Ornequin, afin de s’opposer à un retour offensif de l’ennemi. La section de Paul étant au repos, il en profita pour se livrer avec Bernard à
des recherches minutieuses dans le parc et dans les ruines du château. Mais aucun indice ne leur révéla où le corps d’Elisabeth avait été enfoui.
Vers cinq heures, ils firent donner à Rosalie et à Jérôme une sépulture convenable. Deux croix se dressèrent au sommet d’un petit tertre semé de fleurs. Un aumônier vint dire les prières des morts. Et ce fut avec émotion que Paul s’agenouilla sur la tombe des deux fidèles serviteurs que leur dévouement avait perdus.
À ceux-là aussi, Paul promit de les venger. Et son désir de vengeance évoquait en lui, avec une intensité presque douloureuse, l’image exécrée de ce major, cette image qui ne pouvait plus maintenant se détacher du souvenir qu’il gardait de la comtesse d’Andeville.
Il emmena Bernard.
– Es-tu sûr de ne t’être pas trompé en faisant un
rapprochement entre le major et la soi-disant paysanne qui t’a interrogé à Corvigny ?
– Absolument sûr.
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– Alors, viens. Je t’ai parlé d’un portrait de femme. Nous allons le voir et tu me diras ton impression immédiate.
Paul avait remarqué que la partie du château où se trouvaient la chambre et le boudoir d’Hermine d’Andeville n’avait pas été entièrement démolie par l’explosion des mines ni par celle des obus. Peut-être ainsi le boudoir demeurait-il dans son état primitif.
L’escalier n’existant plus, ils ne purent atteindre le premier étage qu’en escaladant les moellons écroulés. Le corridor se devinait à certains endroits. Toutes les portes étaient arrachées et les chambres offraient un chaos lamentable.
– Voici, dit Paul, montrant un vide entre deux pans de mur qui se maintenaient par miracle.
C’était bien le boudoir d’Hermine d’Andeville, délabré, crevassé, jonché de plâtras et de débris, mais parfaitement reconnaissable et rempli des meubles que Paul avait entraperçus le soir de son mariage. Les volets des fenêtres bouchaient le jour en partie. Mais il y avait assez de lumière pour que Paul devinât le mur opposé. Et tout de suite, il s’écria :
– Le portrait a été enlevé !
Pour lui, ce fut une grosse déception et, en même temps, une preuve de l’importance considérable que l’adversaire attachait à ce portrait. Si on l’avait enlevé, n’était-ce point parce qu’il constituait un témoignage accablant ?
– Je te jure, dit Bernard, que cela ne modifie en rien mon opinion. La certitude que j’ai relativement au major et à la paysanne de Corvigny n’a pas besoin d’être contrôlée. Qu’est-ce qu’il représentait, ce portrait ?
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– Je te l’ai dit, une femme.
– Quelle femme ? Était-ce un tableau que mon père y avait mis, un des tableaux de sa collection ?
– Justement, affirma Paul, désireux de donner le change à
son beau-frère.
Ayant écarté l’un des volets, il distingua sur la muraille nue le grand rectangle que le tableau recouvrait naguère, et il put se rendre compte, à certains détails, que l’enlèvement avait été
précipité. Ainsi, le cartouche arraché du cadre gisait à terre. Paul le ramassa furtivement pour que Bernard ne vît pas l’inscription qui s’y trouvait gravée.
Mais comme il examinait plus attentivement le panneau et que Bernard avait décroché l’autre volet, il poussa une exclamation.
– Qu’y a-t-il ? dit Bernard.
– Là… tu vois… cette signature sur la muraille… à l’endroit même du tableau… Une signature et une date.
C’était écrit au crayon, en deux lignes qui rayaient le plâtre blanc à une hauteur d’homme. La date : mercredi soir, 16
septembre 1914. La signature : Major Hermann.
Major Hermann ! Avant même que Paul en eût conscience, ses yeux s’accrochaient à un détail où se concentrait toute la signification de ces lignes, et, tandis que Bernard se penchait et regardait à son tour, il murmurait avec un étonnement sans bornes :
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– Hermann… Hermine…
C’étaient presque les mêmes mots ! Hermine débutait par les mêmes lettres que le nom ou que le prénom dont le major faisait suivre son grade sur la muraille. Major Hermann ! la comtesse Hermine ! H. E. R. M… les quatre lettres incrustées sur le poignard avec lequel on avait voulu le tuer, lui ! H. E. R. M…, les quatre lettres incrustées sur le poignard de l’espion qu’il avait capturé dans le clocher d’une église ! Bernard prononça :
– À mon avis, c’est une écriture de femme. Mais alors…
Et pensivement il continua :
– Mais alors… que devons-nous conclure ? Ou bien la paysanne d’hier et le major Hermann ne sont qu’un seul et même personnage, c’est-à-dire que cette paysanne est un homme ou que le major n’en est pas un… Ou bien… ou bien nous avons affaire à deux personnages distincts, une femme et un homme, et je crois qu’il en est ainsi, malgré la ressemblance surnaturelle qui existe entre cet homme et cette femme… Car enfin, comment admettre qu’un même personnage ait pu hier soir signer cela ici, franchir les lignes françaises et, déguisé en paysanne, m’aborder à Corvigny… et puis, ce matin, revenir ici déguisé en major allemand, faire sauter le château, fuir, et, après avoir tué quelques-uns de ses soldats, disparaître en automobile ?
Paul ne répondit pas, absorbé par ses réflexions. Au bout d’un moment, il passa dans la chambre voisine, qui séparait le boudoir de l’appartement que sa femme Elisabeth avait habité.
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De l’appartement, il ne restait rien que des décombres. Mais la pièce intermédiaire n’avait pas trop pâti et il était facile de constater, au lavabo, au lit couvert de draps en désordre, qu’elle servait de chambre et qu’on y avait couché la nuit précédente.
Sur la table, Paul trouva des journaux allemands et un journal français, daté du 10 septembre, où le communiqué qui relatait la victoire de la Marne était biffé de deux grands traits au crayon rouge et annoté de ce mot : « Mensonge !
mensonge ! » avec la signature H.
– Nous sommes bien chez le major Hermann, dit Paul à
Bernard.
– Et le major Hermann, déclara Bernard, a brûlé cette nuit des papiers compromettants… Tu vois dans la cheminée cet amoncellement de cendres.
Il se baissa et recueillit quelques enveloppes et quelques feuilles à demi consumées, qui, d’ailleurs, ne présentaient que des mots sans suite et des phrases incohérentes.
Mais le hasard ayant tourné ses yeux vers le lit, il avisa, sous le sommier, un paquet de vêtements cachés, ou peut-être oubliés dans la hâte du départ. Il les tira vers lui et aussitôt s’écria :
– Ah ! celle-là est un peu forte !
– Quoi ? fit Paul, qui fouillait la chambre de son côté.
– Ces vêtements… des vêtements de paysanne… ceux que j’ai vus sur la femme à Corvigny. Pas d’erreur possible… c’était bien cette nuance marron et cette étoffe de bure. Et puis, tiens, ce fichu en dentelle noire dont je t’ai parlé…
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– Qu’est-ce que tu dis ? s’écria Paul en accourant.
– Dame ! tu peux regarder, c’est une sorte de fichu et qui ne date pas d’hier. Ce qu’il est usé et déchiré ! Il y a encore, piquée dedans, la broche que je t’ai signalée, tu vois ?
Dès l’abord, Paul l’avait remarquée, cette broche, et avec quel effroi ! Quel sens terrible elle donnait à la découverte des vêtements dans la chambre même du major Hermann, et près du boudoir d’Hermine d’Andeville ! Le camée, gravé d’un cygne aux ailes ouvertes, et encerclé d’un serpent d’or dont les yeux étaient faits de rubis ! Depuis son enfance, Paul le connaissait, ce camée, pour l’avoir vu au corsage même de celle qui avait tué
son père, et il le connaissait pour l’avoir revu dans ses moindres détails sur le portrait de la comtesse Hermine. Et voilà qu’il le retrouvait là, piqué dans le fichu de dentelle noire, mêlé aux vêtements de la paysanne de Corvigny, et oublié dans la chambre du major Hermann !
Bernard prononça :
– La preuve est certaine maintenant. Puisque les vêtements sont là, c’est que la femme qui m’a interrogé sur toi est revenue ici cette nuit ; mais quel rapport y a-t-il entre elle et cet officier qui est son image frappante ? L’être qui m’interrogeait sur toi est-il le même que l’être qui, deux heures auparavant, faisait fusiller Elisabeth ? Et qui sont ces gens-là ? À quelle bande d’assassins et d’espions nous heurtons-nous ?
– À des Allemands, sans plus, déclara Paul. Assassiner et espionner, c’est pour eux des formes naturelles et permises de la guerre, et d’une guerre qu’ils avaient commencée en pleine période de paix. Je te l’ai dit, Bernard, de cette guerre-là, nous sommes les victimes depuis bientôt vingt ans. Le meurtre de
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mon père fut le début du drame. Et maintenant, c’est notre pauvre Elisabeth que nous pleurons. Et ce n’est pas fini.
– Pourtant, dit Bernard, il a pris la fuite.
– Nous le reverrons, sois-en sûr. S’il ne vient pas, c’est moi qui irai le chercher. Et ce jour-là…
Il y avait deux fauteuils dans cette chambre. Paul et Bernard résolurent d’y passer la nuit, et sans plus tarder ils inscrivirent leurs noms sur le mur du couloir. Puis Paul rejoignit ses hommes afin de surveiller leur installation parmi les granges et les communs encore debout. Là, le soldat qui lui servait d’ordonnance, un brave Auvergnat du nom de Gériflour, lui apprit qu’il avait déniché deux paires de draps et des matelas propres, au fond d’une maisonnette attenant au pavillon du garde. Les lits étaient donc prêts.
Paul accepta. Il fut convenu que Gériflour et un de ses camarades iraient au château et s’accommoderaient des deux fauteuils.
La nuit s’écoula sans alerte, nuit de fièvre et d’insomnie pour Paul, que hantait le souvenir d’Elisabeth. Au matin, il tomba dans un sommeil lourd, agité de cauchemars et que coupa soudain la sonnerie du réveil. Bernard l’attendait.
L’appel eut lieu dans la cour du château. Paul constata que son ordonnance Gériflour et son camarade manquaient.
– Ils doivent dormir, dit-il à Bernard, nous allons les secouer.
Ils refirent, à travers les ruines, le chemin qui conduisait au premier étage et le long des chambres démolies.
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Dans la pièce que le major Hermann avait occupée, ils trouvèrent, sur le lit, le soldat Gériflour affaissé, couvert de sang, mort. Sur un des fauteuils gisait son camarade, mort également.
Autour des cadavres, aucun désordre, aucune trace de lutte. Les deux soldats avaient dû être tués pendant leur sommeil.
Quant à l’arme, Paul l’aperçut aussitôt. C’était un poignard dont le manche de bois portait les lettres H. E. R. M.
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Chapitre 8
Le journal d’Elisabeth
II y avait dans ce double meurtre, qui succédait à une suite d’événements tragiques, tous enchaînés les uns aux autres par le lien le plus rigoureux, il y avait une telle accumulation d’horreurs et de fatalité révoltante que les deux jeunes gens ne prononcèrent pas une parole et ne firent pas un geste.
Jamais la mort, dont ils avaient tant de fois déjà senti le souffle au cours des batailles, ne leur était apparue sous un aspect plus sinistre et plus odieux.
La mort ! Ils la voyaient, non pas comme un mal sournois qui frappe au hasard, mais comme un spectre qui se glisse dans l’ombre, épie l’adversaire, choisit son moment, et lève le bras dans une intention déterminée. Et ce spectre prenait pour eux la forme même et le visage du major Hermann.
Paul articula, et vraiment sa voix avait cette intonation sourde, effarée, qui semble évoquer les forces mauvaises des ténèbres :
– Il est venu cette nuit. Il est venu, et comme nous avions marqué nos noms sur le mur, ces noms de Bernard d’Andeville et Paul Delroze, qui représentent à ses yeux les noms de deux ennemis, il a profité de l’occasion pour se débarrasser de ces deux ennemis. Persuadé que c’étaient toi et moi qui dormions dans cette chambre, il a frappé… et ceux qu’il a frappés c’est ce pauvre Gériflour et son camarade, qui meurent à notre place.
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Après un long silence, il murmura :
– Ils meurent comme est mort mon père… et comme est morte Elisabeth… et aussi le garde et sa femme… et de la même main… la même, tu entends, Bernard ! Oui, c’est inadmissible, n’est-ce pas ? et ma raison se refuse à l’admettre… Pourtant, c’est la même main qui tient toujours le poignard… celui d’autrefois et celui-ci.
Bernard examina l’arme. Il dit en voyant les quatre lettres :
– Hermann, n’est-ce pas ? major Hermann ?
– Oui, affirma Paul vivement… Est-ce son nom réel et quelle est sa véritable personnalité ? Je l’ignore. Mais l’être qui a commis tous ces crimes est bien celui qui signe de ces quatre lettres : H. E. R. M.
Après avoir donné l’alerte aux hommes de sa section et fait avertir l’aumônier et le médecin-major, Paul résolut de demander un entretien particulier à son colonel et de lui confier toute l’histoire secrète qui pourrait jeter quelque lumière sur l’exécution d’Elisabeth et sur l’assassinat des deux soldats. Mais il apprit que le colonel et son régiment bataillaient au-delà de la frontière, et que la troisième compagnie était appelée en hâte, sauf un détachement qui devait rester au château sous les ordres du sergent Delroze. Paul fit donc l’enquête lui-même avec ses hommes.
Elle ne lui révéla rien. Il fut impossible de recueillir le moindre indice sur la façon dont le meurtrier avait pénétré, d’abord dans l’enceinte du parc, puis dans les ruines, et enfin dans la chambre. Aucun civil n’ayant passé, fallait-il en conclure que l’auteur du double crime était un des soldats de la troisième
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compagnie ? Évidemment non. Et cependant quelle supposition adopter en dehors de celle-ci ?
Et Paul ne découvrit rien non plus qui le renseignât sur la mort de sa femme et sur l’endroit où on l’avait enterrée. Et cela c’était l’épreuve la plus dure.
Auprès des blessés allemands il se heurta à la même ignorance que chez les prisonniers. Tous ils connaissaient l’exécution d’un homme et de deux femmes, mais tous ils étaient arrivés après cette exécution et après le départ des troupes d’occupation.
Il poussa jusqu’au village d’Ornequin. Peut-être savait-on quelque chose là. Peut-être les habitants avaient-ils entendu parler de la châtelaine, de la vie qu’elle menait au château, de son martyre, de sa mort…
Ornequin était vide. Pas une femme, pas un vieillard. L’ennemi avait dû envoyer les habitants en Allemagne, et sans doute dès le commencement, son but manifeste étant de supprimer tout témoin de ses actes pendant l’occupation et de faire le désert autour du château.
Ainsi Paul consacra trois jours à poursuivre de vaines recherches.
– Et cependant, disait-il à Bernard, Elisabeth n’a pu disparaître entièrement. Si je ne trouve pas sa tombe, ne puis-je pas trouver la moindre trace de son séjour ici ? Elle y a vécu. Elle y a souffert. Un souvenir d’elle me serait si précieux !
Il avait fini par reconstituer l’emplacement exact de la chambre qu’elle habitait, et même, au milieu des décombres, le monceau de pierres et de plâtras qui restait de cette chambre.
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Cela était confondu avec les débris des salons, au rez-dechaussée, sur lesquels avaient dégringolé les plafonds du premier étage, et c’est dans ce chaos, sous le tas des murs pulvérisés et des meubles en miettes, qu’un matin il recueillit un petit miroir brisé, et puis une brosse d’écaille, et puis un canif d’argent, et puis une trousse de ciseaux, tous objets ayant appartenu à Elisabeth.
Mais ce qui le troubla davantage encore, ce fut la découverte d’un gros agenda, où il savait que la jeune femme marquait avant son mariage ses dépenses, la liste des courses ou des visites à faire, et, parfois, des notes plus intimes sur sa vie.
Or, de cet agenda il ne restait que le cartonnage avec la date 1914 et la partie qui concernait les sept premiers mois de l’année. Tous les fascicules des cinq derniers mois avaient été
non pas arrachés, mais détachés un à un des ficelles qui les retenaient à la reliure.
Tout de suite, Paul pensa :
« Ils ont été détachés par Elisabeth, et cela sans hâte, à un moment où rien ne la pressait ni ne l’inquiétait, et où elle désirait simplement se servir de ces feuillets pour écrire au jour le jour… Quoi ? quoi, sinon, justement, ces notes plus intimes qu’elle jetait auparavant sur l’agenda, entre un relevé de compte et une recette. Et comme, après mon départ, il n’y a plus eu de comptes et que l’existence n’a plus été pour elle que le drame le plus affreux, c’est sans doute à ces pages disparues qu’elle a confié sa détresse… ses plaintes… peut-être sa révolte contre moi. »
Ce jour-là, en l’absence de Bernard, Paul redoubla d’ardeur. Il fouilla sous toutes les pierres et dans tous les trous. Il souleva
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les marbres cassés, les lustres tordus, les tapis déchiquetés, les poutres noircies par les flammes. Durant des heures il s’obstina. Il distribua les ruines en secteurs patiemment interrogés tour à
tour, et les ruines ne répondant pas à ses questions il refit dans le parc des investigations minutieuses.
Efforts inutiles, et dont Paul sentait l’inutilité. Elisabeth devait tenir beaucoup trop à ces pages pour ne les avoir pas, ou bien détruites, ou bien parfaitement cachées. À moins…
« À moins, se dit-il, qu’on ne les lui ait dérobées. Le major devait exercer sur elle une surveillance continue. Et, en ce cas, qui sait ?… »
Une hypothèse se dessinait dans l’esprit de Paul. Après avoir découvert le vêtement de la paysanne et le fichu de dentelle noire, il les avait laissés, n’y attachant pas d’autre importance, sur le lit même de la chambre, et il se demandait si le major, la nuit où il avait assassiné les deux soldats, n’était pas venu avec l’intention de reprendre les vêtements, ou, du moins, le contenu de leurs poches, ce qu’il n’avait pu faire, puisque le soldat Gériflour, couché dessus, les dissimulait aux regards.
Or voilà que Paul croyait se rappeler qu’en dépliant cette jupe et ce corsage de paysanne il avait perçu dans une poche un froissement de papier. Ne pouvait-on en conclure que c’était le journal d’Elisabeth, surpris et volé par le major Hermann ?
Paul courut jusqu’à la chambre où le double crime avait été
commis. Il saisit les vêtements et chercha.
« Ah ! fit-il aussitôt, avec une véritable joie, les voici ! »
Les feuilles détachées de l’agenda remplissaient une grande enveloppe jaune. Elles étaient toutes indépendantes les unes
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des autres, froissées et déchirées par endroits, et il suffit à Paul d’un coup d’oeil pour se rendre compte que ces feuilles ne correspondaient qu’aux mois d’août et de septembre, et que même il en manquait quelques-unes dans la série de ces deux mois.
Et il vit l’écriture d’Elisabeth.
Ce n’était pas d’abord un journal bien détaillé. Des notes simplement, de pauvres notes où s’exhalait un coeur meurtri, et qui, plus longues parfois, avaient nécessité l’adjonction d’une feuille supplémentaire. Des notes jetées de jour ou de nuit, au hasard de la plume ou du crayon, à peine lisibles parfois, et qui donnaient l’impression d’une main qui tremble, de deux yeux voilés de larmes, et d’un être éperdu de douleur.
Et rien ne pouvait émouvoir Paul plus profondément.
Il était seul, il lut :
Dimanche 2 août.
« II n’aurait pas dû m’écrire cette lettre. Elle est trop cruelle. Et puis pourquoi me propose-t-il de quitter Ornequin ?
La guerre ? Alors, parce que la guerre est possible, je n’aurais pas le courage de rester ici et d’y faire mon devoir ? Comme il me connaît peu ! C’est donc qu’il me croit lâche ou bien capable de soupçonner ma pauvre maman ?… Paul, mon cher Paul, tu n’aurais pas dû me quitter… »
Lundi 3 août.
« Depuis que les domestiques sont partis, Jérôme et Rosalie redoublent d’attentions pour moi. Rosalie m’a suppliée de partir également. "Et vous, Rosalie, lui ai-je dit, est-ce que vous vous
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en irez ? – Oh ! nous, nous sommes de petites gens qui n’avons rien à craindre. Et puis, c’est notre place d’être ici." Je lui ai répondu que c’était la mienne aussi. Mais j’ai bien vu qu’elle ne pouvait pas comprendre.
« Quand je rencontre Jérôme, il hoche la tête et il me regarde avec des yeux tristes. »
Mardi 4 août.
« Mon devoir ? Oui, je ne le discute pas. J’aimerais mieux mourir que d’y renoncer. Mais comment le remplir, ce devoir ?
Et comment parvenir à la vérité ? Je suis pleine de courage, et pourtant je ne cesse de pleurer, comme si je n’avais rien de mieux à faire. C’est que je pense surtout à Paul. Où est-il ? Que devient-il ? Quand Jérôme m’a dit ce matin que la guerre était déclarée, j’ai cru que j’allais m’évanouir. Ainsi Paul va se battre. Il sera blessé peut-être ! Tué ! Ah ! mon Dieu, est-ce que vraiment ma place ne serait pas auprès de lui, dans une ville voisine de l’endroit où il se bat ? Que puis-je espérer en restant ici ? Oui, mon devoir, je sais… ma mère. Ah ! maman, je te demande pardon. Mais, vois-tu, c’est que j’aime et que j’ai peur qu’il ne lui arrive quelque chose… »
Jeudi 6 août.
« Toujours des larmes. Je suis de plus en plus malheureuse. Mais je sens que, si je devais l’être davantage encore, je ne céderais pas. D’ailleurs, pourrais-je le rejoindre, alors qu’il ne veut plus de moi et qu’il ne m’écrit même pas ? Son amour ?
Mais il me déteste ! Je suis la fille d’une femme pour qui sa haine n’a pas de bornes. Ah ! quelle horreur ! Est-ce possible ?
Mais alors, s’il pense ainsi à maman et si je ne réussis pas dans ma tâche, nous ne pourrons plus jamais nous revoir, lui et moi ?
Voilà la vie qui m’attend ? »
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Vendredi 7 août.
« J’ai beaucoup interrogé Jérôme et Rosalie sur maman. Ils ne l’ont connue que quelques semaines, mais ils se la rappellent bien et tout ce qu’ils m’ont dit m’a fait tant plaisir ! Il paraît qu’elle était si bonne et si belle ! Tout le monde l’adorait.
« – Elle n’était pas toujours gaie, m’a dit Rosalie. Était-ce le mal qui la minait déjà, je ne sais pas, mais quand elle souriait, cela vous remuait le coeur.
« Ma pauvre chère maman !… »
Samedi 8 août.
« Ce matin, nous avons entendu le canon très loin. On se bat à dix lieues d’ici.»
Tantôt des Français sont venus. J’en avais aperçu bien souvent du haut de la terrasse, qui passaient dans la vallée du Liseron. Ceux-là vont demeurer au château. Leur capitaine s’est excusé. Par crainte de me gêner, ses lieutenants et lui logent et prennent leurs repas dans le pavillon que Jérôme et Rosalie habitaient. »
Dimanche 9 août.
« Toujours sans nouvelles de Paul. Moi non plus je ne tente pas de lui écrire. Je ne veux pas qu’il entende parler de moi jusqu’au moment où j’aurai toutes les preuves.
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« Mais que faire ? Et comment avoir les preuves d’une chose qui s’est passée il y a seize ans ? Je cherche, j’étudie, je réfléchis. Rien. »
Lundi 10 août.
« Le canon ne cesse pas dans le lointain. Pourtant le capitaine m’a dit qu’aucun mouvement ne laissait prévoir une attaque ennemie de ce côté. »
Mardi 11 août.
« Tantôt, un soldat, de faction dans les bois, près de la petite porte qui donne sur la campagne, a été tué d’un coup de couteau. On suppose qu’il aura voulu barrer le passage à un individu qui cherchait à sortir du parc. Mais comment cet individu était-il entré ? »
Mercredi 12 août.
« Qu’y a-t-il ? Voici un fait qui m’a vivement impressionnée et qui me semble inexplicable. Du reste il y en a d’autres qui sont aussi déconcertants, bien que je ne saurais dire pourquoi. Je suis très étonnée que le capitaine et que tous les soldats que je rencontre paraissent insouciants à ce point et puissent même plaisanter entre eux. Moi j’éprouve cette impression qui vous accable à rapproche des orages. C’est sans doute un état nerveux. « Donc ce matin… »
Paul s’interrompit. Tout le bas de la page où ces lignes étaient écrites, ainsi que la page suivante, étaient arrachées. Devait-on en conclure que le major, après avoir dérobé le journal d’Elisabeth, en avait extrait, pour des motifs quelconques, les pages où la jeune femme donnait certaines explications ? Et le journal reprenait :
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Vendredi 14 août.
« Je n’ai pu faire autrement que de me confier au capitaine. Je l’ai conduit près de l’arbre mort, entouré de lierre, et je l’ai prié de s’étendre et d’écouter. Il a mis beaucoup de patience et d’attention dans son examen. Mais il n’a rien entendu, et, de fait, recommençant l’expérience à mon tour, j’ai dû reconnaître qu’il avait raison.
« – Vous voyez, madame, tout est absolument normal.
« – Mon capitaine, je vous jure qu’avant-hier il sortait de cet arbre-là, à cet endroit précis, un bruit confus. El cela a duré
plusieurs minutes.
« Il m’a répondu, non sans sourire un peu :
« – Il serait facile de faire abattre cet arbre. Mais ne pensezvous pas, madame, que, dans l’état de tension nerveuse où nous sommes tous, nous puissions être sujets à certaines erreurs, à
des sortes d’hallucinations ? Car enfin d’où proviendrait ce bruit ?…
« Oui, évidemment, il avait raison. Et cependant, j’ai entendu… J’ai vu… »
Samedi 15 août.
« Hier soir, on a ramené deux officiers allemands qui furent enfermés dans la buanderie, au bout des communs.
« Ce matin, on n’a plus retrouvé dans cette buanderie que leurs uniformes.
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« Qu’ils aient fracturé la porte, soit. Mais l’enquête du capitaine a montré qu’ils s’étaient enfuis, revêtus d’uniformes français, et qu’ils avaient passé devant les sentinelles en se disant chargés d’une mission à Corvigny.
« Qui leur a fourni ces uniformes ? Bien plus, il leur a fallu connaître le mot d’ordre… Qui leur a révélé ce mot d’ordre ?…
« Il paraît qu’une paysanne est venue plusieurs jours de suite apporter des oeufs et du lait, une paysanne habillée un peu trop bien et que l’on n’a pas revue aujourd’hui… Mais rien ne prouve sa complicité. »
Dimanche 16 août.
« Le capitaine m’a engagée vivement à partir. Il ne sourit plus, maintenant. Il semble très préoccupé.
« – Nous sommes environnés d’espions, m’a-t-il dit. En outre, il y a des signes qui nous portent à croire que nous pourrions être attaqués d’ici peu. Non pas une grosse attaque, ayant pour but de forcer le passage à Corvigny, mais un coup de main sur le château. Mon devoir est de vous prévenir, madame, que d’un moment à l’autre, nous pouvons être contraints de nous replier sur Corvigny et qu’il serait pour vous plus qu’imprudent de rester.
« J’ai répondu au capitaine que rien ne changerait ma résolution.
« Jérôme et Rosalie m’ont suppliée également. À quoi bon ?
Je ne partirai pas. »
– 126 –
Une fois encore, Paul s’arrêta. Il y avait, à cet endroit de l’agenda, une page de moins, et la suivante, celle du 18 août, déchirée au commencement et à la fin, ne donnait qu’un fragment du journal écrit par la jeune femme à cette date :
« … et c’est la raison pour laquelle je n’en ai pas parlé dans la lettre que je viens d’envoyer à Paul. Il saura que je reste à
Ornequin, et les motifs de ma décision, voilà tout. Mais il doit ignorer mon espoir.
« Il est encore si confus, cet espoir, et bâti sur un détail si insignifiant ! Néanmoins, je suis pleine de joie. Je ne comprends pas la signification de ce détail, et, malgré moi, je sens son importance. Ah ! le capitaine peut bien s’agiter et multiplier les patrouilles, tous ses soldats visiter leurs armes et crier leur envie de se battre. L’ennemi peut bien s’installer à Ebrecourt, comme on le dit ! Que m’importe ? Une seule idée compte ! Aije trouvé le point de départ ? Suis-je sur la bonne route ?
« Voyons, réfléchissons… »
La page était déchirée là, à l’endroit où Elisabeth allait entrer dans des explications précises. Était-ce une mesure prise par le major Hermann ? Sans aucun doute, mais pourquoi ?
Déchirée également, la première moitié de la page du mercredi 19 août. Le 19 août, veille du jour où les Allemands avaient emporté d’assaut Ornequin, Corvigny et toute la région… Quelles lignes avait tracées la jeune femme en cet après-midi du mercredi ? Qu’avait-elle découvert ? Que se préparait-il dans l’ombre ?
La peur envahissait Paul. Il se souvenait qu’à deux heures du matin, le jeudi, le premier coup de canon avait tonné au–127 –
dessus de Corvigny, et c’est le coeur étreint qu’il lut sur la seconde partie de la page :
Onze heures du soir.
« Je me suis relevée et j’ai ouvert ma fenêtre. De tous côtes il y a des aboiements de chiens. Ils se répondent, s’arrêtent, semblent écouter, et recommencent à hurler comme jamais je ne les avais entendus. Quand ils se taisent, le silence devient impressionnant et alors j’écoute à mon tour afin de surprendre les bruits indistincts qui les tiennent éveillés.
« Et il me semble, à moi aussi, qu’ils existent, ces bruits. C’est autre chose que le froissement des feuilles. Cela n’a aucun rapport avec ce qui anime d’ordinaire le grand calme des nuits. Cela vient de je ne sais pas où, et mon impression est si forte à
la fois et si confuse, que je me demande, en même temps, si je ne m’attarde pas à noter les battements de mon coeur ou bien si je ne devine pas le bruit de toute une armée en marche.
« Allons ! je suis folle. Une armée en marche ! Et nos avantpostes à la frontière ? Et nos sentinelles autour du château ?… Il y aurait bataille, échange de coups de fusil… »
Une heure du matin.
« Je n’ai pas bougé de la fenêtre. Les chiens n’aboyaient plus. Tout dormait. Et voilà que j’ai vu quelqu’un qui sortait d’entre les arbres et qui traversait la pelouse. J’aurais pu croire que c’était un de nos soldats. Mais, lorsque cette ombre passa sous ma fenêtre, il y avait assez de lumière dans le ciel pour me permettre de distinguer une silhouette de femme. Je pensai à
Rosalie. Mais non, la silhouette était haute, l’allure légère et rapide.
– 128 –
« Je fus sur le point de réveiller Jérôme et de donner l’alarme. Je ne l’ai pas fait. L’ombre s’était évanouie du côté de la terrasse. Et tout à coup, il y eut un cri d’oiseau qui me parut étrange… Et puis une lueur qui fusa dans le ciel, comme une étoile filante jaillissant de la terre même.
« Et puis, plus rien. Encore le silence, l’immobilité des choses. Plus rien. Et cependant, depuis, je n’ose pas me coucher. J’ai peur, sans savoir de quoi. Tous les périls surgissent de tous les coins de l’horizon. Ils s’avancent, me cernent, m’emprisonnent, m’étouffent, m’écrasent. Je ne puis plus respirer. J’ai peur… j’ai peur… »
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Chapitre 9
Fils d’empereur
Paul serrait entre ses mains crispées le lamentable journal auquel Elisabeth avait confié ses angoisses.
« Ah ! la malheureuse, pensa-t-il, comme elle a dû souffrir !
Et ce n’est encore que le début du chemin qui la conduisait à la mort… »
Il redoutait d’aller plus avant. Les heures du supplice approchaient pour Elisabeth, menaçantes et implacables, et il aurait voulu lui crier :
« Mais, va-t’en ! N’affronte pas le destin ! J’oublie le passé. Je t’aime. »
Trop tard ! C’était lui-même, par sa cruauté, qui l’avait conduite au supplice et il devait, jusqu’au bout, assister à toutes les étapes du calvaire dont il connaissait l’étape suprême et terrifiante.
Brusquement, il tourna les feuillets.
Il y avait d’abord trois pages blanches, celles qui portaient les dates du 20, du 21 et du 22 août… journées de
bouleversement durant lesquelles elle n’avait pas pu écrire. Les pages du 23 et 24 manquaient. Celles-là, sans doute, relataient
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les événements et contenaient des révélations sur l’inexplicable invasion.
Le journal recommençait au milieu d’une feuille déchirée, la feuille du mardi 25.
«… Oui, Rosalie, je me sens tout à fait bien et je vous remercie de la façon dont vous m’avez soignée.
« – Alors, plus de fièvre ?
« – Non, Rosalie, c’est fini.
« – Madame me disait déjà cela hier et la fièvre est revenue… peut-être à cause de cette visite… Mais cette visite n’aura pas lieu aujourd’hui… Demain seulement… J’ai reçu l’ordre d’avertir Madame… Demain à cinq heures…
« Je n’ai pas répondu. À quoi bon se révolter ? Aucune des paroles humiliantes que je devrai entendre ne me fera plus de mal que ce qui est là sous mes yeux : la pelouse envahie des chevaux au piquet, des camions et des caissons dans les allées, la moitié des arbres abattus, des officiers vautrés sur le gazon, qui boivent et qui chantent, et, juste en face de moi, accroché au balcon même de ma fenêtre, un drapeau allemand. Ah ! les misérables !
« Je ferme les yeux pour ne pas voir. Et c’est plus horrible encore… Ah ! le souvenir de cette nuit… et ce matin, quand le soleil s’est levé, la vision de tous ces cadavres. Il y avait de ces malheureux qui vivaient encore et autour desquels les monstres dansaient, et je percevais les cris des agonisants qui suppliaient qu’on les achevât.
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« Et puis… et puis… Mais je ne veux plus y penser et ne plus penser à rien de ce qui peut détruire mon courage et mon espoir.
« Paul, c’est en songeant à toi que j’écris ce journal. Quelque chose me dit que tu le liras, s’il m’arrive malheur, et il faut alors que j’aie la force de le continuer et de te mettre chaque jour au courant. Peut-être comprends-tu déjà, d’après mon récit, ce qui me paraît, à moi, encore bien obscur. Quel rapport y a-t-il entre le passé et le présent, entre le crime d’autrefois et l’attaque inexplicable de l’autre nuit ? Je ne sais. Je t’ai exposé les faits en détail, ainsi que mes hypothèses. Toi, tu concluras, et tu iras jusqu’au bout de la vérité. »
Mercredi 26 août.
« Il y a beaucoup de bruit dans le château. On va et vient en tous sens et surtout dans les salons au-dessous de ma chambre. Voici une heure qu’une demi-douzaine de camions et autant d’automobiles ont débouché sur la pelouse. Les camions étaient vides. Deux ou trois dames ont sauté de chaque limousine, des Allemandes qui faisaient de grands gestes et riaient bruyamment. Les officiers se sont précipités à leur rencontre, et il y a eu des effusions de joie. Puis, tout ce monde s’est dirigé
vers le château. Quel est leur but ?
« Mais il me semble qu’on marche dans le couloir. Cinq heures déjà…
« On frappe…
« Ils sont entrés à cinq, lui d’abord, et quatre officiers obséquieux et courbés devant lui.
« Il leur a dit en français, sur un ton sec :
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« – Vous voyez, messieurs. Tout ce qui est dans cette chambre et dans l’appartement réservé à madame, je vous enjoins de n’y pas toucher. Pour le reste, à l’exception des deux grands salons, je vous le donne. Gardez ici ce qui vous est nécessaire et emportez ce qui vous plaît. C’est la guerre, c’est le droit de la guerre.
« Avec quel accent de conviction stupide il prononça ces mots : "C’est le droit de la guerre !" et il répéta :
« – Quant à l’appartement de madame, n’est-ce pas, aucun meuble n’en doit bouger. Je connais les convenances.
« Maintenant il me regarde et il a l’air de me dire :
« – Hein ! comme je suis chevaleresque ! Je pourrais tout prendre. Mais je suis un Allemand et, comme tel, je connais les convenances.
« Il attend un remerciement. Je lui dis :
« – C’est le pillage qui commence ? Je m’explique l’arrivée des camions.
« – On ne pille pas ce qui vous appartient de par le droit de la guerre, répondit-il.
« – Ah !… Et le droit de la guerre ne s’étend pas sur les meubles et sur les objets d’art des deux salons ?
« Il rougit. Alors, je me mets à rire.
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« – Je comprends, c’est votre part. Bien choisi. Rien que des choses précieuses et de grande valeur. Le rebut, vos domestiques se le partagent.
« Les officiers se retournent, furieux. Lui, il devient plus rouge encore. Il a une figure toute ronde, des cheveux trop blonds, pommadés, et que divise au milieu une raie impeccable. Le front est bas, et, derrière ce front, je devine l’effort qu’il fait pour trouver une riposte. Enfin, il s’approche de moi, et d’une voix triomphante :
« – Les Français ont été battus à Charleroi, battus à
Morhange, battus partout. Ils reculent sur toute la ligne. Le sort de la guerre est réglé.
« Si violente que soit ma douleur, je ne bronche pas, mes yeux le défient, et je murmure :
« – Goujat !
« Il a chancelé. Ses compagnons ont entendu, et j’en vois un qui porte la main à la garde de son épée. Mais lui, que va-t-il faire ? Que va-t-il dire ? On sent qu’il est fort embarrassé et que son prestige est atteint.
« – Madame, dit-il, vous ignorez sans doute qui je suis ?
« – Mais non, monsieur. Vous êtes le prince Conrad, un des fils du Kaiser. Et après ?
« Nouvel effort de dignité. Il se redresse. J’attends les menaces et l’expression de sa colère ; mais non, c’est un éclat de rire qui me répond, un rire affecté de grand seigneur insouciant, trop dédaigneux pour s’offusquer, trop intelligent pour prendre la mouche.
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« – Petite Française ! Est-elle assez charmante, messieurs !
Avez-vous entendu ? Quelle impertinence ! C’est la Parisienne, messieurs, avec toute sa grâce et toute son espièglerie.
« Et, me saluant d’un geste large, sans un mot de plus, il s’en alla en plaisantant :
«
– Petite Française
! Ah
! messieurs, ces petites
Françaises !… »
Jeudi 27 août.
« Toute la journée, déménagement. Les camions roulent vers la frontière, surchargés de butin.
« C’était le cadeau de noces de mon pauvre père, toutes ses collections si patiemment et si amoureusement acquises, et c’était le décor précieux où Paul et moi nous devions vivre. Quel déchirement !
« Les nouvelles de la guerre sont mauvaises. J’ai beaucoup pleuré.
« Le prince Conrad est venu. J’ai dû le recevoir, car il m’a fait avertir par Rosalie que si je n’accueillais pas ses visites les habitants d’Ornequin en subiraient les conséquences ! »
À cet endroit de son journal, Elisabeth s’était encore interrompue. Deux jours plus tard, à la date du 29, elle reprenait :
« Il est venu hier. Aujourd’hui également. Il s’efforce de se montrer spirituel, cultivé. Il parle littérature et musique,
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Goethe, Wagner… Il parle seul d’ailleurs, et cela le met dans un tel état de colère qu’il a fini par s’écrier :
« – Mais, répondez donc ! Quoi, ce n’est pas déshonorant, même pour une Française, de causer avec le prince Conrad !
« – Une femme ne cause pas avec son geôlier.
« Il a protesté vivement.
« – Mais vous n’êtes pas en prison, que diable !
« – Puis-je sortir de ce château ?
« – Vous pouvez vous promener dans le parc…
« – Donc, entre quatre murs, comme une prisonnière.
« – Enfin, quoi ? Que voulez-vous ?
« – M’en aller d’ici, et vivre… où vous l’exigerez, à Corvigny, par exemple.
« – C’est-à-dire loin de moi !
« Comme je gardais le silence, il s’est un peu incliné et a repris à voix basse :
« – Vous me détestez, n’est-ce pas ? Oh ! je ne l’ignore pas. J’ai l’habitude des femmes. Seulement, c’est le prince Conrad que vous détestez, n’est-ce pas
? C’est l’Allemand… Le
vainqueur… Car enfin il n’y a pas de raison pour que l’homme lui-même vous soit… antipathique… Et, en ce moment, c’est
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l’homme qui est en jeu… qui cherche à plaire… Vous comprenez ?… Alors…
« Je m’étais mise debout, en face de lui. Je n’ai pas prononcé une seule parole, mais il a dû voir, dans mes yeux, un tel dégoût qu’il s’est arrêté au milieu de sa phrase, l’air absolument stupide. Puis, la nature reprenant le dessus, grossièrement, il m’a montré le poing et il est parti en claquant la porte, en mâchonnant des menaces… »
Deux pages ensuite manquaient au journal. Paul était livide. Jamais aucune souffrance ne l’avait brûlé à ce point. Il lui semblait que sa pauvre chère Elisabeth vivait encore et qu’elle luttait sous son regard, et qu’elle se sentait regardée par lui. Et rien ne pouvait le bouleverser plus profondément que le cri de détresse et d’amour qui marquait le feuillet du 1er septembre.
« Paul, mon Paul, ne crains rien. Oui, j’ai déchiré ces deux pages parce que je ne voulais pas que tu aies jamais connaissance d’aussi vilaines choses. Mais cela ne t’éloignera pas de moi, n’est-ce pas ? Ce n’est pas parce qu’un barbare s’est permis de m’outrager que j’en suis moins digne d’être aimée, n’est-ce pas ? Oh ! tout ce qu’il m’a dit, Paul… hier encore… ses injures, ses menaces odieuses, ses promesses plus infâmes encore… et toute sa rage… Non, je ne veux pas te le répéter. En me confiant à ce journal, je pensais te confier mes pensées et mes actes de chaque jour. Je croyais n’y apporter que le témoignage de ma douleur. Mais cela, c’est autre chose, et je n’ai pas le courage… Pardonne-moi mon silence. Qu’il te suffise de connaître l’offense pour pouvoir me venger plus tard. Ne m’en demande point davantage… »
De fait, les jours suivants, la jeune femme ne raconta plus par le détail les visites quotidiennes du prince Conrad, mais comme on sentait dans son récit la présence obstinée de l’ennemi autour d’elle ! C’étaient des notes brèves où elle n’osait
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plus s’abandonner comme avant, et qu’elle jetait au hasard des pages, marquant elle-même les jours, sans souci des dates supprimées.
Et Paul lisait en tremblant. Et des révélations nouvelles augmentaient son effroi.
Jeudi.
« Rosalie les interroge chaque matin. Le recul des Français continue. Il paraît même que c’est une déroute et que Paris est abandonné. Le gouvernement s’est enfui. Nous sommes perdus. »
Sept heures du soir.
« Il se promène sous mes fenêtres selon son habitude. Il est accompagné d’une femme que j’ai déjà vue de loin plusieurs fois et qui est toujours enveloppée d’une grande mante de paysanne, et coiffée d’un fichu de dentelle qui lui cache la figure. Mais la plupart du temps, son compagnon de promenade autour de la pelouse est un officier qu’on appelle le major. Celui-là
également garde la tête enfoncée dans le col relevé de son manteau gris. »
Vendredi.
« Les soldats dansent sur la pelouse, tandis que leur musique joue les hymnes allemands et que les cloches d’Ornequin sonnent à toute volée. Ils célèbrent l’entrée de leurs troupes à Paris. Comment douter que ce ne soit vrai ? Hélas !
leur joie est la meilleure preuve de la vérité. »
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Samedi.
« Entre mon appartement et le boudoir où se trouve le portrait de maman, il y a la chambre que maman occupait. Cette chambre est habitée par le major. C’est un ami intime du prince et un personnage considérable, dit-on, que les soldats ne connaissent que sous le nom de major Hermann. Il ne s’humilie pas comme les autres officiers devant le prince. Au contraire, il semble s’adresser à lui avec une certaine familiarité.
« En ce moment, ils marchent l’un près de l’autre, dans l’allée. Le prince s’appuie sur le bras du major Hermann. Je devine qu’ils parlent de moi et qu’ils ne sont pas d’accord. On dirait presque que le major Hermann est en colère. »
10 heures du matin.
« Je ne me trompais pas. Rosalie m’a appris qu’il y avait eu entre eux une scène violente. »
Mardi 8 septembre.
« Il y a quelque chose d’étrange dans leur allure à tous. Le prince, le major, les officiers semblent nerveux. Les soldats ne chantent plus. On entend des bruits de querelles. Est-ce que les événements nous seraient favorables ? »
Jeudi.
« L’agitation augmente. Il paraît que des courriers arrivent à chaque instant. Les officiers ont renvoyé en Allemagne une partie de leurs bagages. J’ai un grand espoir. Mais, d’un autre côté…
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« Ah ! mon Paul chéri, si tu savais la torture de ces visites !…
Ce n’est plus l’homme doucereux des premiers jours. Il a jeté le masque… Mais non, mais non, le silence là-dessus… »
Vendredi.
« Tout le village d’Ornequin a été évacué en Allemagne. Ils ne veulent pas qu’il y ait un seul témoin de ce qui s’est passé au cours de l’effroyable nuit que je t’ai racontée. »
Dimanche soir.
« C’est la défaite, le recul loin de Paris. Il me l’a avoué en grinçant de rage et en proférant des menaces contre moi. Je suis l’otage contre lequel on se venge… »
Mardi.
« Paul, si jamais tu le rencontres dans la bataille, tue-le comme un chien. Mais est-ce que ces gens-là se battent ! Ah ! je ne sais plus ce que je dis… Ma tête se perd. Pourquoi suis-je restée dans ce château ? Il fallait m’emmener de force, Paul…
« Paul, sais-tu ce qu’il a imaginé ?… Ah ! le lâche… On a gardé douze habitants d’Ornequin, comme otages, et c’est moi, c’est moi qui suis responsable de leur existence. Comprends-tu l’horreur ? Selon ma conduite, ils vivront ou seront fusillés, un à
un… Comment croire une telle infamie ? Veut-il seulement me faire peur ? Ah ! l’ignominie de cette menace ! Quel enfer !
J’aimerais mieux mourir… »
Neuf heures du soir.
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«… Mourir ? Mais non, pourquoi mourir ? Rosalie est venue. Son mari s’est concerté avec une des sentinelles qui prendront la garde cette nuit à la petite porte du parc, plus loin que la chapelle.
« À trois heures du matin, Rosalie me réveillera, et nous nous enfuirons jusqu’à de grands bois où Jérôme connaît un refuge inaccessible… Mon Dieu, si nous pouvions réussir ! »
Onze heures du soir.
« Que s’est-il passé ? Pourquoi me suis-je relevée ? Tout cela n’est qu’un cauchemar, j’en suis sûre… et pourtant je tremble de fièvre, et c’est à peine si je puis écrire… Et ce verre d’eau sur ma table ?… Pourquoi est-ce que je n’ose pas boire de cette eau, comme j’ai coutume de le faire aux heures d’insomnie ?
« Ah ! l’abominable cauchemar ! Comment oublierai-je jamais ce que j’ai vu tandis que je dormais ? Car je dormais, j’en suis certaine ; je m’étais couchée pour prendre un peu de repos avant de fuir, et c’est en rêve que j’ai vu ce fantôme de femme !
Un fantôme ?… Mais oui, il n’y a que des fantômes qui franchissent les portes fermées au verrou, et son pas faisait si peu de bruit en glissant sur le parquet que je n’entendais guère que l’imperceptible froissement de sa jupe.
« Que venait-elle faire ? À la lueur de ma veilleuse, je la voyais qui contournait la table et qui avançait vers mon lit, avec précaution, la tête perdue dans les ténèbres. J’eus tellement peur que je refermai les yeux afin qu’elle me crût endormie. Mais la sensation même de sa présence et de son approche grandissait en moi, et je suivais de la façon la plus nette tout ce qu’elle faisait. S’étant penchée sur moi, elle me regarda longtemps, comme si elle ne me connaissait pas et qu’elle eût voulu étudier mon visage. Comment, alors, n’entendit-elle point
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les battements désordonnés de mon coeur ? Moi, j’entendais le sien et aussi le mouvement régulier de sa respiration. Comme je souffrais ! Qui était cette femme ? Quel était son but ?
« Elle cessa son examen et s’écarta. Pas bien loin. À travers mes paupières, je la devinais courbée près de moi et occupée à
quelque besogne silencieuse, et, à la longue, je devins tellement certaine qu’elle ne m’observait plus que je cédai peu à peu à la tentation d’ouvrir les yeux. Je voulais voir, ne fût-ce qu’une seconde, voir sa figure, voir son geste…
« Et je regardai.
« Mon Dieu, par quel miracle ai-je eu la force de retenir le cri qui jaillit de tout mon être ? « La femme qui était là et dont je distinguais nettement le visage, éclairé par la veilleuse, c’était… « Oh ! je n’écrirai pas un pareil blasphème ! Cette femme eût été près de moi, agenouillée, priant, et j’aurais aperçu un doux visage qui sourît dans ses larmes, non, je n’aurais pas tremblé devant cette vision inattendue de celle qui est morte. Mais cette expression convulsée, atroce de haine et de méchanceté, sauvage, infernale… aucun spectacle au monde ne pouvait déchaîner en moi plus d’épouvante. Et c’est pour cela peut-être, pour ce qu’un tel spectacle avait d’excessif et de surnaturel, c’est pour cela que je ne criai point et que maintenant je suis presque calme. Au moment où mes yeux regardaient, j’avais déjà compris que j’étais la proie d’un cauchemar.
« Maman, maman, tu n’as jamais eu et tu ne peux pas avoir cette expression-là, n’est-ce pas ? Tu étais bonne, n’est-ce pas ?
Tu souriais ? Et si tu vivais encore tu aurais toujours le même air de bonté et de douceur ? Maman chérie, depuis le soir affreux où Paul a reconnu ton portrait, je suis entrée bien souvent dans cette chambre, pour apprendre ton visage de mère, que j’avais oublié – j’étais si jeune quand tu es morte,
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maman ! – et si je souffrais que le peintre t’eût donné une expression différente de celle que j’aurais voulue, du moins ce n’était pas l’expression méchante et féroce de tout à l’heure. Pourquoi me haïrais-tu ? Je suis ta fille. Père m’a dit souvent que nous avions le même sourire, toi et moi, et aussi qu’en me regardant tes yeux se mouillaient de tendresse. Alors… alors…
tu ne me détestes pas, n’est-ce pas ? et j’ai bien rêvé ?
« Ou du moins, si je n’ai pas rêvé en voyant une femme dans ma chambre, je rêvais lorsque cette femme me parut avoir ton visage. Hallucination… délire… À force de regarder ton portrait et de penser à toi, j’ai donné à l’inconnue le visage que je connaissais, et c’est elle, et non pas toi, qui avait cette expression odieuse.
« Et alors je ne boirai pas de cette eau. Ce qu’elle a versé, c’est du poison sans doute… ou peut-être de quoi m’endormir profondément et me livrer au prince… Et je songe à la femme qui se promène parfois avec lui…
« Mais je ne sais rien… Je ne comprends rien… Mes idées tourbillonnent dans mon cerveau épuisé…
«… Bientôt trois heures… J’attends Rosalie. La nuit est calme. Aucun bruit dans le château ni aux alentours.
«… Trois heures sonnent. Ah ! me sauver d’ici !… être libre ! »
– 143 –
Chapitre 10
75 ou 155 ?
Anxieusement, Paul Delroze tourna la page, comme s’il eût espéré que ce projet de fuite pût avoir une issue heureuse, et ce fut pour ainsi dire le choc d’une douleur nouvelle qu’il reçut en lisant les premières lignes écrites, le matin suivant, d’une écriture presque illisible :
« Nous avons été dénoncés, trahis. Vingt hommes nous épiaient… Ils se sont jetés sur nous, comme des brutes…
Maintenant je suis enfermée dans le pavillon du parc. À côté, un petit réduit sert de prison à Jérôme et à Rosalie. Ils sont attachés et bâillonnés. Moi, je suis libre, mais il y a des soldats à
la porte. Je les entends parler. »
Midi.
« J’ai bien du mal à t’écrire, Paul. À chaque instant le soldat de faction ouvre et me surveille. On ne m’a pas fouillée, de sorte que j’ai conservé les pages de mon journal, et je t’écris vite, par petits bouts, dans l’ombre…
« … Mon journal !… Le trouveras-tu, Paul ? Sauras-tu tout ce qui s’est passé et ce que je suis devenue ? Pourvu qu’ils ne me l’arrachent pas !…
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« … Ils m’ont apporté du pain et de l’eau. Je suis toujours séparée de Rosalie et de Jérôme. On ne leur a pas donné à
manger. »
Deux heures.
« Rosalie a réussi à se délivrer de son bâillon. Du réduit où
elle se trouve, elle me parle à demi-voix. Elle a entendu ce que disaient les soldats allemands qui nous gardent, et j’apprends que le prince Conrad est parti hier soir pour Corvigny, que les Français approchent et que l’on est très inquiet ici. Va-t-on se défendre ? Va-t-on se replier vers la frontière ?… C’est le major Hermann qui a fait manquer notre évasion. Rosalie dit que nous sommes perdus… »
Deux heures et demie.
« Rosalie et moi, nous avons dû nous interrompre. Je viens de lui demander ce qu’elle voulait dire… Pourquoi sommesnous perdus ?… Elle prétend que le major Hermann est un être diabolique.
« – Oui, diabolique, a-t-elle répété, et comme il a des raisons spéciales pour agir contre vous…
« – Quelles raisons, Rosalie ?
« – Tout à l’heure, je vous expliquerai… Mais soyez sûre que, si le prince Conrad ne revient pas de Corvigny à temps pour nous sauver, le major Hermann en profitera pour nous faire fusiller tous les trois… »
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Paul eut un véritable rugissement en voyant ce mot épouvantable tracé par la main de sa pauvre Elisabeth. C’était sur la dernière des pages. Il n’y avait plus, après cela, que quelques phrases écrites au hasard, en travers du papier, visiblement à tâtons. De ces phrases haletantes comme des hoquets d’agonie…
« … Le tocsin… Le vent l’apporte de Corvigny… Qu’est-ce que cela veut dire ?… Les troupes françaises ?… Paul, Paul… tu es peut-être avec elles !… «… Deux soldats sont entrés en riant :
« – Capout, la dame !… Capout, tous les trois… Major Hermann a dit capout…
« … Seule encore… Nous allons mourir… Mais Rosalie voudrait me parler… Elle n’ose pas… »
Cinq heures.
« … Le canon français… Des obus éclatent autour du château… Ah ! si l’un d’eux pouvait m’atteindre !… J’entends la voix de Rosalie… Qu’a-t-elle à me dire ? Quel secret a-t-elle surpris ?…
« … Ah ! l’horreur ! Ah ! l’ignoble vérité ! Rosalie a parlé. Mon Dieu, je vous en prie, donnez-moi le temps d’écrire… Paul, jamais tu ne pourras supposer… Il faut que tu saches, avant que je meure… Paul… »
Le reste de la page avait été arraché, et les pages suivantes jusqu’à la fin du mois étaient blanches. Elisabeth avait-elle eu le temps et la force de transcrire les révélations de Rosalie ?
C’était là une question que Paul ne se posa même pas. Que lui importaient ces révélations et les ténèbres qui enveloppaient
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de nouveau et pour toujours une vérité qu’il ne pouvait plus découvrir ? Que lui importaient la vengeance, et le prince Conrad, et le major Hermann, et tous ces sauvages qui martyrisaient et qui tuaient les femmes ? Elisabeth était morte. Il venait pour ainsi dire de la voir mourir sous ses yeux.
En dehors de cette réalité, rien ne valait une pensée ni un effort. Et, défaillant, engourdi par une lâcheté soudaine, les yeux fixés sur le journal où la malheureuse avait noté les phases du supplice le plus cruel qu’il fût possible d’imaginer, il se sentait peu à peu glisser vers un immense besoin
d’anéantissement et d’oubli. Elisabeth l’appelait. À quoi bon lutter maintenant ? Pourquoi ne pas la rejoindre ?
Quelqu’un lui frappa sur l’épaule. Une main saisit le revolver qu’il tenait, et Bernard lui dit :
– Laisse cela tranquille, Paul. Si tu juges qu’un soldat a le droit de se tuer actuellement, je t’en laisserai libre tout à l’heure, lorsque tu m’auras écouté…
Paul ne protesta pas. La tentation de la mort l’avait effleuré, mais à son insu presque. Et bien qu’il y eût succombé peut-être, en un moment de folie, il était encore dans cet état d’esprit où
l’on reprend vite conscience.
– Parle, dit-il.
– Ce ne sera pas long. Trois minutes d’explications tout au plus. Écoute.
Et Bernard commença :
– Je vois, d’après l’écriture, que tu as retrouvé un journal rédigé par Elisabeth. Ce journal confirme bien ce que tu savais ?
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– Oui.
– Elisabeth, quand elle l’a écrit, était bien menacée de mort ainsi que Jérôme et Rosalie ?
– Oui.
– Et tous trois ont été fusillés le jour même où nous arrivions toi et moi à Corvigny, c’est-à-dire mercredi le 16 ?
– Oui.
– C’est-à-dire entre cinq et six heures du soir et la veille du jeudi où nous avons pu parvenir ici, au château d’Ornequin ?
– Oui, mais pourquoi ces questions ?
– Pourquoi ? Voici, Paul. Je t’ai repris, et j’ai entre les mains, l’éclat d’obus que tu as recueilli dans le mur du pavillon à l’endroit même où Elisabeth a été fusillée. Le voici. Une boucle de cheveux s’y trouvait encore collée.
– Eh bien ?
– Eh bien, j’ai causé tout à l’heure avec un adjudant d’artillerie, de passage au château, et il résulte de notre conversation et de son examen que cet éclat ne provient pas d’un obus tiré par un canon de 75, mais d’un obus tiré par un canon de 155, un Rimailho.
– Je ne comprends pas.
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– Tu ne comprends pas parce que tu ignores, ou que tu as oublié, ce fait que vient de me rappeler mon adjudant. Le soir de Corvigny, mercredi 16, les batteries qui ont ouvert le feu et qui ont lancé quelques obus sur le château, au moment où
l’exécution avait lieu, étaient toutes nos batteries de 75, et nos Rimailhos de 155 n’ont tiré que le lendemain jeudi, pendant notre marche sur le château. Donc, comme Elisabeth a été
fusillée et enterrée le mercredi soir vers six heures, il est matériellement impossible qu’un éclat d’obus tiré par un Rimailho lui ait enlevé des boucles de cheveux puisque les Rimailhos n’ont tiré que le jeudi matin.
– Alors ? murmura Paul, la voix altérée.
– Alors, comment douter que l’éclat d’obus du Rimailho, ramassé par terre le jeudi matin, n’ait été volontairement enfoncé parmi des boucles de cheveux coupés la veille au soir ?
– Mais tu es fou ! Dans quel but aurait-on fait cela ?
Bernard eut un sourire.
– Mon Dieu, dans le but de faire croire qu’Elisabeth avait été fusillée alors qu’elle ne Fêtait point.
Paul se jeta sur lui, et, le secouant :
– Tu sais quelque chose, Bernard ! Sans quoi, est-ce que tu pourrais rire ? Mais parle donc ! Et ces balles sur le mur du pavillon ? Et cette chaîne de fer ? Ce troisième anneau ?
– Justement. Trop de mise en scène ! Lorsqu’une exécution a lieu, est-ce qu’on voit ainsi la trace des balles ? Et puis, le cadavre d’Elisabeth, l’as-tu retrouvé ? Qui te prouve qu’après
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avoir fusillé Jérôme et sa femme ils n’ont pas eu pitié d’elle ? Ou bien, qui sait, une intervention…
Paul sentait un peu d’espoir l’envahir. Condamnée par le major Hermann, peut-être Elisabeth avait-elle été sauvée par le prince Conrad, revenu de Corvigny avant l’exécution…
Il balbutia :
– Peut-être… oui, peut-être… Et alors voici : le major Hermann connaissant notre présence à Corvigny – souviens-toi de ta rencontre avec cette paysanne –, le major Hermann, tenant du moins à ce qu’Elisabeth fût morte pour nous, et à ce que nous renoncions à la chercher, le major Hermann a simulé
cette mise en scène. Ah ! comment savoir ?
Bernard s’approcha de lui et prononça gravement :
– Ce n’est pas l’espérance que je t’apporte, Paul, c’est la certitude. J’ai voulu t’y préparer. Maintenant, écoute. Si j’ai interrogé cet adjudant d’artillerie, c’était pour contrôler des faits que je n’ignorais plus. Oui, tantôt, au village même d’Ornequin, où je me trouvais, il est arrivé de la frontière un convoi de prisonniers allemands. L’un d’eux, avec qui j’ai pu échanger quelques mots, faisait partie de la garnison qui occupait le château. Il a donc vu, lui. Il sait ! Eh bien ! Elisabeth n’a pas été
fusillée. Le prince Conrad a empêché l’exécution.
– Qu’est-ce que tu dis ? Qu’est-ce que tu dis ? s’écria Paul qui défaillait de joie… Alors, tu es sûr ? Elle est vivante ?
– Oui, vivante… Ils l’ont emmenée en Allemagne.
– Mais depuis ?… Car enfin le major Hermann a pu la rejoindre et réussir dans ses desseins !
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– Non.
– Comment le sais-tu ?
– Par ce soldat prisonnier. La dame française qu’il a vue ici, il l’a revue ce matin.
– Où ?
– Non loin de la frontière, dans une villa des environs d’Ebrecourt, sous la protection de celui qui l’a sauvée, et qui, certes, est de taille à la défendre contre le major Hermann.
– Qu’est-ce que tu dis ? répéta Paul, mais sourdement cette fois, et la figure contractée.
– Je dis que le prince Conrad, qui semble prendre son métier de soldat en amateur – il passe d’ailleurs pour un crétin, même auprès de sa famille –, a établi son quartier général à
Ebrecourt, qu’il rend chaque jour visite à Elisabeth, et que par conséquent toute crainte…
Mais Bernard s’interrompit, et demanda, stupéfait :
– Qu’as-tu donc ? Te voilà livide…
Paul saisit son beau-frère aux épaules et articula :
– Elisabeth est perdue. Le prince Conrad s’est épris d’elle…
rappelle-toi, on nous l’avait dit déjà… et ce journal n’est qu’un cri d’angoisse… Il s’est épris d’elle, et il ne lâche pas sa proie, comprends-tu ? Il ne reculera devant rien !
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– Oh ! Paul, je ne puis croire…
– Devant rien, je te le dis. Ce n’est pas seulement un crétin, c’est un fourbe et un misérable. Quand tu liras ce journal, tu verras… Et puis assez de mots, Bernard. Ce qu’il faut maintenant, c’est agir, et tout de suite, sans même prendre le temps de la réflexion.
– Que veux-tu faire ?
– Arracher Elisabeth à cet homme, la délivrer…
– Impossible.
– Impossible ? Nous sommes à trois lieues de l’endroit où
ma femme est prisonnière, exposée aux outrages de ce forban, et tu t’imagines que je vais rester là, les bras croisés ? Allons donc ! il ne faudrait pas avoir de sang dans les veines ! À
l’oeuvre, Bernard, et si tu hésites, j’irai seul.
– Tu iras seul… où cela ?
– Là-bas. Je n’ai besoin de personne… Je n’ai besoin d’aucune aide. Un uniforme allemand, et c’est tout. Je passerai à
la faveur de la nuit. Je tuerai les ennemis qu’il faudra tuer, et demain matin Elisabeth sera ici, libre.
Bernard hocha la tête et dit avec douceur :
– Mon pauvre Paul !
– Quoi ? Que signifie ?…
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– Cela signifie que j’aurais été le premier à t’approuver, et que nous aurions marché ensemble au secours d’Elisabeth. Les risques, ça ne compte pas. Par malheur…
– Par malheur ?
– Eh bien ! voilà, Paul. On renonce de ce côté à une offensive plus vigoureuse. Des régiments de réserve et de territoriale sont appelés. Quant à nous, nous partons.
– Nous partons ? balbutia Paul, atterré.
– Oui, ce soir. Ce soir même notre division s’embarque à
Corvigny et nous filons je ne sais où… Reims peut-être, ou Arras. Enfin l’Ouest, le Nord. Tu vois, mon pauvre Paul, que ton projet n’est pas réalisable. Allons, sois courageux. Et ne prends pas cet air de détresse. Tu me crèves le coeur… Voyons, quoi, Elisabeth n’est pas en danger… Elle saura se défendre…
Paul ne répondit pas un seul mot. Il se rappelait cette phrase abominable du prince Conrad, rapportée dans le journal d’Elisabeth : « C’est la guerre… C’est le droit, c’est la loi de la guerre. » Cette loi, il en sentait peser sur lui le poids formidable, mais il sentait en même temps qu’il la subissait dans ce qu’elle a de plus noble et de plus exaltant : le sacrifice individuel à tout ce qu’exige le salut de la nation.
Le droit de la guerre ? Non, le devoir de la guerre, et un devoir si impérieux qu’on ne le discute point, et qu’on ne doit même pas, si implacable qu’il soit, laisser palpiter, dans le secret de son âme, le frémissement d’une plainte. Qu’Elisabeth fût en face de la mort ou du déshonneur, cela ne regardait pas le sergent Paul Delroze, et cela ne pouvait pas le détourner une seconde du chemin qu’on lui ordonnait de suivre. Avant d’être
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homme il était soldat. Il n’avait d’autre devoir qu’envers la France, sa patrie douloureuse et bien-aimée.
Il plia soigneusement le journal d’Elisabeth, et sortit, suivi de son beau-frère. À la tombée de la nuit il quittait le château d’Ornequin.
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Deuxième partie
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Chapitre 1
Yser… misère
Toul, Bar-le-Duc, Vitry-le-François… Les petites villes défilèrent devant le long convoi qui emmenait Bernard et Paul vers l’Ouest de la France. D’autres trains, innombrables, précédaient le leur ou le suivaient, chargés de troupes et de matériel. Puis ce fut la grande banlieue de Paris, et ce fut ensuite la montée vers le Nord, Beauvais, Amiens, Arras.
Il fallait arriver les premiers là-bas, sur la frontière, rejoindre les Belges héroïques, et les rejoindre le plus haut possible. Chaque lieue de terrain parcourue, ce devait être autant de terrain soustrait à l’envahisseur pendant la longue guerre immobile qui se préparait.
Cette montée vers le Nord, le sous-lieutenant Paul Delroze
– son nouveau grade lui fut conféré en cours de route –
l’accomplit en rêve, pour ainsi dire, se battant chaque jour, risquant la mort à chaque minute, entraînant ses hommes avec une fougue irrésistible, mais tout cela comme s’il l’eût fait à son insu, et par le déclenchement automatique d’une volonté réglée d’avance. Tandis que Bernard jouait sa vie en riant, et soutenait par sa verve et sa gaieté le courage de ses camarades, Paul demeurait taciturne et distrait. Fatigues, privations, intempéries, tout lui semblait indifférent.
Néanmoins, c’était pour lui une volupté profonde – il l’avouait parfois à Bernard – que d’aller de l’avant. Il avait l’impression de se diriger vers un but précis, le seul qui l’intéressât, la délivrance d’Elisabeth. Que ce fût cette frontière
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qu’il attaquât, et non pas l’autre, celle de l’Est, c’était toujours et quand même l’ennemi exécré contre lequel il se ruait de toute sa haine. L’abattre ici ou là, peu importait. Dans un cas comme dans l’autre, Elisabeth était libre.
– Nous arriverons, lui disait Bernard. Tu comprends bien qu’Elisabeth aura raison de ce morveux. Pendant ce temps, nous débordons les Boches, nous fonçons à travers la Belgique, nous surprenons Conrad sur ses derrières, et nous nous emparons d’Ebrecourt en cinq sec ! Ça ne te fait pas rigoler, cette perspective ? Non, je sais, tu ne rigoles jamais que quand tu démolis un Boche. Ah ! là, par exemple, tu as un petit rire pointu qui me renseigne. Je me dis : « Pan ! la balle a porté… »
ou bien : « Ça y est… il en tient un au bout de sa fourchette. »
Car tu manies la fourchette, à l’occasion… Ah ! mon lieutenant, comme on devient féroce ! Rire parce qu’on tue ! Et penser qu’on a raison de rire !
Roye, Lassigny, Chaulnes… Plus tard, le canal de la Bassée et la rivière de la Lys… Et plus tard enfin, Ypres, Ypres ! Les deux lignes s’arrêtent là, prolongées jusqu’à la mer. Après les rivières françaises, après la Marne, après l’Aisne, après l’Oise, après la Somme, c’est un petit ruisseau belge que va rougir le sang des jeunes hommes. L’effroyable bataille de l’Yser commence.
Bernard, qui gagna rapidement les galons de sergent, et Paul Delroze vécurent dans cet enfer jusqu’aux premiers jours de décembre. Ils formèrent, avec une demi-douzaine de Parisiens, deux engagés volontaires, un réserviste, et un Belge du nom de Laschen, échappé de Roulers et qui avait jugé plus expéditif, pour combattre l’ennemi, de se joindre aux Français, une petite troupe que le feu semblait respecter. De toute la section commandée par Paul, il ne restait que ceux-là, et, lorsque cette section fut reconstituée, ils continuèrent à se grouper entre eux. Toutes les missions dangereuses, ils les
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revendiquaient. Et toujours, leur expédition finie, ils se retrouvaient sains et saufs, sans une égratignure, comme s’ils se portaient mutuellement bonheur.
Durant les deux dernières semaines, le régiment, lancé à
l’extrême pointe d’avant-garde, fut flanqué de formations belges et de formations anglaises. Il y eut assaut d’héroïsme. De furieuses charges à la baïonnette furent exécutées, dans la boue, dans l’eau même des inondations, et les Allemands tombaient par milliers et par dizaines de milliers.
Bernard exultait.
– Vois-tu, Tommy, disait-il à un petit soldat anglais aux côtés duquel il avançait un jour sous la mitraille, et qui, du reste, ne comprenait pas un seul mot de français, vois-tu, Tommy, personne plus que moi n’admire les Belges, mais ils ne m’épatent pas, et cela pour la bonne raison qu’ils se battent à
notre manière, c’est-à-dire comme des lions. Ceux qui m’épatent, c’est vous, les gars d’Albion. Ça, c’est autre chose…
vous avez votre façon de faire la besogne… et quelle besogne !
Pas d’excitation, pas de fureur. Ça se passe au fond de vous. Ah !
par exemple, de la rage quand vous reculez, et alors vous devenez terribles. Vous ne gagnez jamais de terrain que quand vous avez lâché pied. Résultat : purée de Boches.
C’est le soir de ce jour, comme la troisième compagnie tiraillait aux environs de Dixmude, qu’il se produisit un incident dont la nature parut fort bizarre aux deux beaux-frères. Paul sentit brusquement au-dessus des reins, sur le côté droit, un choc très vif. Il n’eut pas le temps de s’en inquiéter. Mais, revenu dans la tranchée, il constata qu’une balle avait troué le cuir de son étui à revolver et s’était aplatie sur le canon de l’arme. Or, étant donné la position que Paul occupait, il avait fallu que cette balle fût tirée derrière lui, c’est-à-dire par un
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soldat de sa compagnie ou d’une compagnie de son régiment. Était-ce un hasard ? Une maladresse ?
Le surlendemain, ce fut au tour de Bernard. La chance le protégea également. Une balle traversa son sac et lui effleura l’omoplate.
Et, quatre jours après, Paul eut son képi percé, et, cette fois encore, le projectile venait des lignes françaises.
Il n’y avait donc aucun doute. Les deux beaux-frères étaient visés de la façon la plus évidente, et le traître, bandit à la solde de l’ennemi, se cachait dans les rangs mêmes des Français.
– Pas d’erreur, dit Bernard. Toi d’abord, et puis moi, et puis toi. Il y a de l’Hermann là-dessous. Le major doit être à
Dixmude.
– Et peut-être aussi le prince, observa Paul.
– Peut-être. En tout cas un de leurs agents s’est glissé parmi nous. Comment le découvrir ? Avertir le colonel ?
– Si tu veux, Bernard, mais ne parlons pas de nous et de notre lutte particulière avec le major. Si j’ai eu l’intention un instant d’avertir le colonel, j’y ai renoncé, ne voulant pas que le nom d’Elisabeth fût mêlé à toute cette aventure.
D’ailleurs, il n’était pas besoin de mettre les chefs sur leurs gardes. Si les tentatives contre les deux beaux-frères ne se renouvelèrent pas, les faits de trahison recommençaient chaque jour. Batteries françaises repérées, attaques prévenues, tout prouvait l’organisation méthodique d’un système d’espionnage beaucoup plus actif que partout ailleurs. Comment ne pas
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soupçonner la présence du major Hermann, qui était évidemment un des principaux rouages de ce système ?
– Il est là, répétait Bernard, en montrant les lignes allemandes. Il est là parce qu’actuellement la grande partie se joue dans ces marécages, et qu’il y a de la besogne pour lui. Et il y est aussi parce que nous y sommes.
– Comment le saurait-il ? objectait Paul. Et Bernard ripostait :
– Pourquoi ne le saurait-il pas ?
Un après-midi il y eut, dans une cabane qui servait de demeure au colonel, une réunion des chefs de bataillon et des capitaines à laquelle Paul Delroze fut convoqué. Là, il apprit que le général commandant la division avait ordonné la prise d’une petite maison située sur la rive gauche du canal, et qui, en temps ordinaire, était habitée par un passeur. Les Allemands s’y étaient fortifiés. Le feu de leurs batteries lourdes, établies en hauteur, de l’autre côté, défendait ce blockhaus que l’on se disputait depuis plusieurs jours. Il fallait l’enlever.
– Pour cela, précisa le colonel, on a demandé aux
compagnies d’Afrique cent volontaires qui partent ce soir et donneront l’assaut demain matin. Notre rôle est de les soutenir aussitôt, et, une fois le coup de main réussi, de repousser les contre-attaques qui ne manqueront pas d’être extrêmement violentes vu l’importance de la position. Cette position, vous la connaissez, messieurs. Elle est séparée de nous par des marais où nos volontaires d’Afrique s’engageront cette nuit… jusqu’à la ceinture, pourrait-on dire. Mais, à droite de ce marais, il y a, tout le long du canal, un chemin de halage par lequel nous pourrons, nous, arriver à la rescousse. Ce chemin, balayé par les deux artilleries, est libre en grande partie. Cependant, cinq
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cents mètres avant la maison du passeur, il y a un vieux phare qui était occupé jusqu’ici par les Allemands et que nous avons démoli tantôt à coups de canon. L’ont-ils évacué tout à fait ?
Risquons-nous de nous heurter à un poste avancé ? Voilà ce qu’il serait bon de savoir. J’ai songé à vous, Delroze.
– Je vous remercie, mon colonel.
– La mission n’est pas dangereuse, mais elle est délicate et doit aboutir à une certitude. Partez cette nuit. Si le vieux phare est occupé, revenez. Sinon, faites-vous rejoindre par une douzaine d’hommes solides que vous dissimulerez
soigneusement jusqu’à notre approche. Ce sera un excellent point d’appui.
– Bien, mon colonel.
Paul prit aussitôt ses dispositions, réunit le petit groupe des Parisiens et des engagés qui, avec le réserviste et le Belge Laschen, formait sa cohorte habituelle, les prévint qu’il aurait sans doute besoin d’eux dans le courant de la nuit, et, le soir, à
neuf heures, il s’en allait en compagnie de Bernard d’Andeville.
Le feu des projecteurs ennemis les retint longtemps au bord du canal, derrière un énorme tronc de saule déraciné. Puis d’impénétrables ténèbres s’accumulèrent autour d’eux, à tel point qu’ils ne discernaient même pas la ligne de l’eau.
Ils rampaient plutôt qu’ils ne marchaient, par crainte des clartés inattendues. Un peu de brise passait sur les champs de boue et sur les marécages où frémissait une plainte de roseaux.
– C’est lugubre, murmura Bernard.
– Tais-toi.
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– À ta guise, sous-lieutenant.
Des canons tonnaient de temps à autre sans raison, comme des chiens qui aboient pour faire du bruit dans le grand silence inquiétant, et aussitôt d’autres canons aboyaient rageusement, comme pour faire du bruit à leur tour et montrer qu’ils ne dormaient point.
Et, de nouveau, l’apaisement. Rien ne bougeait plus dans l’espace. Il semblait que les herbes des marécages devenaient immobiles. Pourtant Bernard et Paul pressentaient la progression lente des volontaires d’Afrique partis en même temps qu’eux, leurs longues haltes au milieu des eaux glacées, leurs efforts tenaces.
– De plus en plus lugubre, gémit Bernard.
– Ce que tu es impressionnable, ce soir ! observa Paul.
– C’est l’Yser, Yser, misère, disent les Boches.
Ils se couchèrent vivement. L’ennemi balayait le chemin avec des réflecteurs et sondait aussi les marais. Ils eurent encore deux alertes, et enfin atteignirent sans encombre les abords du vieux phare.
Il était onze heures et demie. Avec d’infinies précautions ils se glissèrent parmi les blocs démolis et purent bientôt se rendre compte que le poste était abandonné. Cependant, sous les marches écroulées de l’escalier, ils découvrirent une trappe ouverte et une échelle qui s’enfonçait dans une cave où
brillaient des lueurs de sabres et de casques. Mais Bernard, qui, d’en haut, fouillait l’ombre avec une lampe électrique, déclara :
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– Rien à craindre, ce sont des morts. Les Boches les auront jetés là, après la canonnade de tantôt.
– Oui, dit Paul. Aussi faut-il prévoir le cas où ils viendraient les rechercher. Monte la garde du côté de l’Yser, Bernard.
– Et si l’un de ces bougres-là vit encore ?
– Je vais le descendre,
– Retourne leurs poches, dit Bernard en s’en allant, et rapporte-nous leurs carnets de route. Ça me passionne. Il n’est pas de meilleur document sur l’état de leur âme… ou plutôt de leur estomac.
Paul descendit. La cave était de proportions assez vastes. Une demi-douzaine de corps en jonchaient le sol, tous inertes et déjà glacés. Distraitement, sur le conseil de Bernard, il retourna les poches et visita les carnets. Rien d’intéressant ne retint son attention. Mais, dans la vareuse du sixième soldat qu’il examina, un petit maigre, frappé en pleine figure, il trouva un portefeuille au nom de Rosenthal, qui contenait des billets de banque français et belges et un paquet de lettres timbrées d’Espagne, de Hollande et de Suisse. Les lettres, toutes écrites en allemand, avaient été adressées à un agent d’Allemagne résidant en France, dont le nom ne paraissait pas, et transmises par lui au soldat Rosenthal sur lequel Paul les découvrait. Ce soldat devait les communiquer, ainsi qu’une photographie, à
une troisième personne désignée sous le nom d’Excellence.
« Service d’espionnage, se dit Paul en les parcourant…
Renseignements confidentiels… Statistiques… Quelle race de coquins ! »
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Mais, ayant ouvert de nouveau le portefeuille, il en sortit une enveloppe qu’il déchira. Dans cette enveloppe il y avait une photographie, et la surprise de Paul fut si grande en regardant cette photographie qu’il poussa un cri.
Elle représentait la femme dont il avait vu le portrait dans la chambre close d’Ornequin, la même femme, avec le même fichu de dentelle arrangé de façon identique, et avec cette même expression dont le sourire ne masquait pas la dureté. Et, cette femme, n’était-ce pas la comtesse Hermine d’Andeville, la mère d’Elisabeth et de Bernard ?
L’épreuve portait la marque de Berlin. L’ayant retournée, Paul aperçut une chose qui augmenta sa stupeur. Quelques mots y étaient inscrits : À Stéphane d’Andeville, 1902.
Stéphane, c’était le prénom du comte d’Andeville !
Ainsi donc la photographie avait été envoyée de Berlin au père d’Elisabeth et de Bernard en 1902, c’est-à-dire quatre ans après la mort de la comtesse Hermine. De telle sorte qu’on se trouvait en face de deux solutions : ou bien la photographie, prise avant la mort de la comtesse Hermine, portait la date de l’année où le comte l’avait reçue, ou bien la comtesse Hermine vivait encore…
Et, malgré lui, Paul songeait au major Hermann, dont cette image, pareillement au portrait de la chambre close, évoquait le souvenir en son esprit troublé, Hermann ! Hermine ! Et voilà
maintenant que l’image d’Hermine il la découvrait sur le cadavre d’un espion allemand, aux bords de cet Yser où devait rôder le chef d’espionnage qu’était certainement le major Hermann !
– Paul ! Paul !
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C’était son beau-frère qui l’appelait. Paul se redressa vivement, cacha la photographie, bien résolu à n’en point parler, et monta jusqu’à la trappe.
– Eh bien, Bernard, qu’y a-t-il ?
– Une petite troupe de Boches. J’ai cru d’abord qu’il s’agissait d’une patrouille, qu’on relevait les postes, et qu’ils resteraient de l’autre côté. Mais non. Ils ont détaché deux barques et ils franchissent le canal.
– En effet, je les entends.
– Si on tirait dessus ? proposa Bernard.
– Non, ce serait donner l’alarme. Il est préférable de les observer. C’est d’ailleurs notre mission.
Mais, à ce moment, il y eut un léger coup de sifflet qui provenait du chemin de halage, que Bernard et Paul avaient suivi. On répondit, de la barque, par un coup de sifflet de même nature. Deux autres signaux furent échangés à intervalles réguliers. Une horloge d’église sonna minuit.
– Un rendez-vous, supposa Paul. Cela devient intéressant. Viens. J’ai remarqué, en bas, un endroit où je pense qu’on peut se mettre à l’abri de toute surprise.
C’était une arrière-cave, séparée de la première par un bloc de maçonnerie dans lequel il y avait une brèche qu’il leur fut aisé de franchir. Rapidement ils remplirent cette brèche avec des pierres tombées de la voûte et des murs.
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Ils avaient à peine fini qu’un bruit de pas retentit au-dessus d’eux et que des mots allemands leur parvinrent. La troupe ennemie devait être assez nombreuse. Bernard engagea l’extrémité de son fusil dans une des meurtrières que formait leur barricade.
– Qu’est-ce que tu fais ? demanda Paul.
– Et s’ils viennent ? Je m’apprête. Nous pouvons soutenir un siège en règle.
– Pas de bêtises, Bernard. Écoutons. Peut-être pourronsnous surprendre quelques mots.
– Toi, peut-être, Paul, mais moi qui ne comprends pas une syllabe d’allemand…
Une lueur violente inonda la cave. Un soldat descendit et accrocha une grosse lampe à un clou du mur. Une douzaine d’hommes le rejoignirent et les deux beaux-frères furent aussitôt renseignés. Ces hommes étaient venus pour enlever les morts.
Ce ne fut pas long. Au bout de quinze minutes, il ne restait plus dans la cave qu’un cadavre, celui de l’agent Rosenthal. En haut, une voix impérieuse commanda :
– Restez-là, vous autres, et attendez-nous. Et toi, Karl, descends le premier.
Quelqu’un apparut sur les échelons supérieurs. Paul et Bernard furent stupéfaits d’apercevoir un pantalon rouge, puis une capote bleue, enfin l’uniforme complet d’un soldat français. L’individu sauta à terre et cria :
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– J’y suis. Excellence. À votre tour.
Ils virent alors le Belge Laschen, ou plutôt le soi-disant Belge qui se faisait appeler Laschen et qui comptait dans la section de Paul. Maintenant ils savaient d’où venaient les trois coups de fusil tirés sur eux. Le traître était là. Sous la lumière, ils distinguaient nettement son visage, le visage d’un homme de quarante ans, aux traits lourds et chargés de graisse, aux yeux bordés de rouge.
Il saisit les montants de l’échelle de façon à bien la caler. Un officier descendit prudemment, enveloppé dans un large manteau gris au col relevé. Ils reconnurent le major Hermann.
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Chapitre 2
Le major Hermann
Tout de suite, et malgré le sursaut de haine qui l’eût poussé
à un acte de vengeance immédiate, Paul appuya sa main sur le bras de Bernard pour l’obliger à la prudence.
Mais quelle rage le bouleversait lui-même à l’aspect de ce démon ! Celui qui représentait à ses yeux l’ensemble de tous les crimes commis contre son père et contre sa femme, celui-là
s’offrait à la balle de son revolver, et Paul ne pouvait pas bouger ! Bien plus, les circonstances se présentaient de telle façon que, en toute certitude, cet homme s’en irait dans quelques minutes, vers d’autres crimes, sans qu’il fût possible de l’abattre.
– À la bonne heure, Karl, dit le major en allemand – et il s’adressait au faux Laschen – à la bonne heure, tu es exact au rendez-vous. Et alors, quoi de nouveau ?
– Avant tout. Excellence, répondit Karl qui semblait traiter le major avec cette déférence mêlée de familiarité que l’on a visà-vis d’un supérieur qui est à la fois votre complice, avant tout une permission…
Il enleva sa capote bleue, revêtit la vareuse d’un des morts et, faisant le salut militaire :
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– Ouf !… Voyez-vous, Excellence, je suis un bon Allemand. Aucune besogne ne me répugne. Mais sous cet uniforme-là, j’étouffe.
– Donc, tu désertes ?
– Excellence, le métier pratiqué de la sorte est trop dangereux, la blouse du paysan français, oui ; la capote du soldat français, non. Ces gens-là n’ont peur de rien, je suis obligé de les suivre, et je risque d’être tué par une balle allemande.
– Mais les deux beaux-frères ?
– Trois fois je leur ai tiré dans le dos, et trois fois j’ai raté
mon coup. Rien à faire, ce sont des veinards, et je finirais par être pincé. Aussi, comme vous dites, je déserte, et j’ai profité du gamin qui fait la navette entre Rosenthal et moi pour vous donner rendez-vous.
– Rosenthal m’a réexpédié ton mot au quartier général.
– Mais il y avait aussi une photographie, celle que vous savez, ainsi qu’un paquet de lettres reçues de vos agents de France. Je ne voulais pas, si j’étais découvert, qu’on trouvât sur moi de telles preuves.
– Rosenthal devait me les apporter lui-même. Par malheur, il a commis une bêtise.
– Laquelle, Excellence ?
– Celle de se faire tuer par un obus.
– 169 –
– Allons donc !
– Voilà son cadavre à tes pieds.
Karl se contenta de hausser les épaules et de dire :
– L’imbécile !
– Oui, il n’a jamais su se débrouiller, ajouta le major, complétant l’oraison funèbre. Reprends-lui son portefeuille, Karl. Il le mettait dans une poche intérieure de son gilet de laine.
L’espion se baissa et dit au bout d’un instant :
– Il n’y est pas, Excellence.
– C’est qu’il l’a changé de place. Regarde dans les autres poches.
– Pas davantage, affirma Karl, après avoir obéi.
– Comment ? Celle-là est raide ! Rosenthal ne se séparait jamais de son portefeuille. Il le gardait sur lui pour dormir. Il l’aura gardé pour mourir.
– Cherchez vous-même, Excellence.
– Mais alors ?
– Alors quelqu’un est venu ici depuis tantôt et a pris le portefeuille.
– Qui ? Des Français ?
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L’espion se releva, demeura silencieux un moment, et, s’approchant du major, lui dit d’une voix lente :
– Des Français, non. Excellence ; mais un Français.
– Que veux-tu dire ?
– Excellence, Delroze est parti tantôt en reconnaissance avec son beau-frère Bernard d’Andeville. De quel côté ? Je n’ai pu le savoir. Je le sais maintenant. Il est venu par ici. Il a exploré les ruines du phare et, voyant des morts, il a retourné
les poches.
– Mauvaise affaire, bougonna le major. Tu es sûr ?
– Certain. Il devait être là, il y a une heure au plus. Peut-être même, ajouta Karl en riant, peut-être y est-il encore, caché dans quelque trou… L’un et l’autre, ils jetèrent un regard autour d’eux, mais machinalement, et sans que ce geste indiquât de leur part une crainte sérieuse. Puis le major reprit pensivement :
– Au fond, ce paquet de lettres reçues par nos agents, lettres sans adresses et sans noms, cela n’a qu’une importance relative. Mais la photographie, c’est plus grave.
– Beaucoup plus. Excellence
! Comment
! voilà une
photographie tirée en 1902, et que nous recherchons par conséquent depuis douze ans ! Je réussis, après combien d’efforts, à la retrouver dans les papiers que le comte Stéphane d’Andeville a laissés chez lui durant la guerre. Et cette photographie, que vous vouliez reprendre au comte d’Andeville à qui vous aviez eu l’imprudence de la donner, est à l’heure actuelle entre les mains de Paul Delroze, le gendre de
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M. d’Andeville, le mari d’Elisabeth d’Andeville, et votre ennemi mortel !
– Eh ! mon Dieu ! je le sais bien, s’écria le major visiblement agacé. Tu n’as pas besoin de m’en dire tant !
– Excellence, il faut toujours regarder la vérité en face. Quel a été votre but à l’égard de Paul Delroze ? Lui cacher tout ce qui peut le renseigner sur votre véritable personnalité, et, pour cela, tourner son attention, ses recherches, sa haine, vers le major Hermann. C’est bien cela, n’est-ce pas ? Vous avez été jusqu’à
multiplier les poignards gravés des quatre lettres H. E. R. M., et même jusqu’à mettre la signature « major Hermann » sur le panneau où était accroché le fameux portrait. Bref, toutes les précautions. De la sorte, quand vous aurez jugé à propos de faire rentrer le major Hermann dans le néant, Paul Delroze croira que son ennemi est mort, et il ne pensera plus à vous. Or, qu’arrive-t-il aujourd’hui
? C’est qu’il possède, avec cette
photographie, la preuve la plus certaine du rapport qui existe entre le major Hermann et ce fameux portrait qu’il a vu le soir de son mariage, c’est-à-dire entre le présent et le passé.
– Évidemment, mais cette photographie trouvée sur un cadavre quelconque ne prendrait d’importance pour lui que s’il en connaissait la provenance, par exemple s’il pouvait voir son beau-père d’Andeville.
– Son beau-père d’Andeville se bat dans les rangs de l’armée anglaise, à trois lieues de Paul Delroze.
– Le savent-ils ?
– Non, mais un hasard peut les rapprocher. En outre, Bernard et son père s’écrivent, et Bernard a dû raconter à son
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père les événements qui se sont passés au château d’Ornequin, du moins ceux que Paul Delroze et lui ont pu reconstituer.
– Eh ! qu’importe, s’ils ignorent les autres événements. Et c’est là l’essentiel. Par Elisabeth ils sauraient tous nos secrets et ils devineraient qui je suis. Or, ils ne la rechercheront pas puisqu’ils la croient morte.
– En êtes-vous bien sûr. Excellence ?
– Que dis-tu ?
Les deux complices étaient l’un contre l’autre, les yeux dans les yeux, le major inquiet et irrité, l’espion un peu narquois.
– Parle, dit le major, qu’y a-t-il ?
– Excellence, il y a que, tantôt, j’ai pu mettre la main sur la valise de Delroze. Oh ! pas longtemps… quelques secondes…
mais tout de même assez pour voir deux choses…
– Dépêche-toi.
– D’abord les feuilles volantes de ce manuscrit dont vous avez brûlé par précaution les pages les plus importantes, mais dont malheureusement vous avez égaré toute une partie.
– Le journal de sa femme ?
– Oui.
Le major lâcha un juron.
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– Que je sois damné ! On brûle tout, dans ces cas-là ! Ah ! si je n’avais pas eu cette curiosité stupide !… Et après ?
– Après, Excellence ? Oh ! presque rien, un fragment d’obus, oui, un petit fragment d’obus, mais qui m’a bien eu l’air d’être l’éclat que vous m’avez ordonné d’enfoncer dans le mur du pavillon, après y avoir plaqué des cheveux d’Elisabeth. Qu’en pensez-vous, Excellence ?
Le major frappa du pied avec colère et lança une nouvelle bordée de jurons et d’anathèmes sur la tête de Paul Delroze.
– Qu’en pensez-vous, Excellence ? répéta l’espion.
– Tu as raison, s’écria-t-il. Par le journal de sa femme, ce satané Français peut entrevoir la vérité, et ce morceau d’obus en sa possession, c’est la preuve que, pour lui, sa femme vit peutêtre encore, et c’est cela que je voulais éviter. Sans quoi nous l’aurons toujours sur le dos.
Sa fureur s’exaspérait.
– Ah ! Karl, il m’embête, celui-là. Lui et son gamin de beaufrère, quels sacripants ! Par Dieu, je croyais bien que tu m’en avais débarrassé le soir où nous sommes revenus au château dans leur chambre et où nous avons vu leurs noms inscrits sur la muraille. Et tu comprends qu’ils n’en resteront pas là, maintenant qu’ils savent que la petite n’est pas morte. Ils la chercheront. Ils la trouveront. Et comme elle connaît tous nos secrets !… Il fallait la supprimer, Karl !
– Et le prince ? ricana l’espion.
– Conrad est un idiot. Toute cette famille de Français nous portera malheur, à Conrad le premier, qui est assez bête pour
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s’amouracher de la péronnelle. Il fallait la supprimer, tout de suite, Karl, je te l’avais ordonné, et ne pas attendre le retour du prince…
Placé en pleine lumière, le major Hermann montrait la plus épouvantable face de bandit que l’on pût imaginer, épouvantable non point par la difformité des traits ou par quelque chose de spécialement laid, mais par l’expression qui était repoussante et sauvage, et où Paul retrouvait encore, mais portée à son paroxysme, l’expression de la comtesse Hermine, d’après son portrait et d’après sa photographie. À l’évocation du crime manqué, le major Hermann semblait souffrir mille morts, comme si le crime eût été sa condition de vivre. Les dents grinçaient. Les yeux étaient injectés de sang.
D’une voix distraite, les doigts crispés à l’épaule de son complice, il articula, et, cette fois, en français :
– Karl, on dirait que nous ne pouvons pas les atteindre et qu’un miracle les protège contre nous. Toi, ces jours-ci, tu as raté ton coup trois fois. Au château d’Ornequin, tu en as tué
deux autres à leur place. Moi aussi, je l’ai manqué un jour, près de la petite porte du parc. Et c’était dans ce même parc… près de la même chapelle… tu n’as pas oublié… Il y a seize ans…
lorsqu’il n’était qu’un enfant, lui, et que tu lui as planté ton couteau en pleine chair… Eh bien, ce jour-là, tu commençais tes maladresses… L’espion se mit à rire, d’un rire cynique et insolent.
– Que voulez-vous, Excellence ? Je débutais dans la carrière et je n’avais pas votre maîtrise. Voilà un père et son gosse que nous ne connaissions même pas dix minutes auparavant, et qui ne nous avaient rien fait que d’embêter le Kaiser. Moi, la main m’a tremblé, je le confesse. Tandis que vous… Ah ! ce que vous avez expédié le père, vous ! Un petit coup de votre petite main, ouf ! ça y était !
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Cette fois ce fut Paul qui, lentement, avec précaution, engagea le canon de son revolver dans une des brèches. Il ne pouvait plus douter, maintenant, après les révélations de Karl, que le major eût tué son père. C’était bien cet être-là ! et son complice d’aujourd’hui, c’était déjà son complice d’autrefois, le subalterne qui avait tenté de le tuer, lui, Paul, tandis que son père expirait.
Bernard, devant le geste de Paul, lui souffla à l’oreille :
– Tu es décidé, hein ? Nous l’abattons ?
– Attends mon signal, murmura Paul, mais ne tire pas sur lui. Tire sur l’espion.
Malgré tout, il pensait au mystère inexplicable des liens qui unissaient le major Hermann à Bernard d’Andeville et à sa soeur Elisabeth, et n’admettait pas que ce fût Bernard qui accomplît l’oeuvre de justice. Lui-même il hésitait, comme on hésite devant un acte dont on ne connaît pas toute la portée. Qui était ce bandit
? Quelle personnalité lui attribuer
?Aujourd’hui,
major Hermann et chef de l’espionnage allemand ; hier, compagnon de plaisir du prince Conrad, tout-puissant au château d’Ornequin, se déguisant en paysanne et rôdant à
travers Corvigny ; jadis assassin, complice de l’empereur, châtelaine d’Ornequin… Parmi toutes ces personnalités, qui toutes n’étaient que les aspects divers d’un seul et même être, quelle était la véritable ?
Éperdument, Paul regardait le major, comme il avait regardé la photographie, et, dans la chambre close, le portrait d’Hermine d’Andeville. Hermann… Hermine… les noms se confondaient en lui.
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Et il notait la finesse des mains, blanches et petites ainsi que des mains de femme. Les doigts effilés s’ornaient de bagues aux pierres précieuses. Les pieds aussi, chaussés de bottes, étaient délicats. Le visage, très pâle, n’offrait aucune trace de barbe. Mais toute cette apparence efféminée était démentie par le son rauque d’une voix éraillée, par la lourdeur des mouvements et de la démarche, et par une sorte d’énergie réellement barbare.
Le major plaqua ses deux mains sur sa figure et réfléchit pendant quelques minutes. Karl le considérait avec une certaine pitié et un air de se demander si son maître n’éprouvait pas, au souvenir de crimes commis, un commencement de remords.
Mais le maître, secouant sa torpeur, lui dit – et sa haine seule frissonnait en sa voix à peine perceptible :
– Tant pis pour eux, Karl, tant pis pour tous ceux qui essaient de nous barrer la route. J’ai supprimé le père, et j’ai bien fait. Un jour ce sera le tour du fils… Maintenant…
maintenant, il s’agit de la petite.
– Voulez-vous que je m’en charge. Excellence ?
– Non, j’ai besoin de toi ici, et j’ai besoin d’y rester moimême. Les affaires vont très mal. Mais au début de janvier, j’irai là-bas. Le 10 au matin, je serai à Ebrecourt. Quarante-huit heures après, il faut que ce soit fini. Et ce sera fini, je le jure.
De nouveau il se tut, tandis que l’espion éclatait de rire. Paul s’était baissé pour se mettre à la hauteur de son revolver. Une hésitation plus longue eût été coupable. Tuer le major, ce n’était plus se venger et tuer l’assassin de son père, c’était prévenir un crime nouveau et sauver Elisabeth. Il fallait agir, quelles que pussent être les conséquences de l’acte. Il s’y décida.
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– Tu es prêt ? dit-il très bas à Bernard.
– Oui. J’attends ton signal.
Il visa froidement, guettant la seconde propice, et il allait presser la détente, lorsque Karl prononça en allemand :
– Dites donc. Excellence, vous savez ce qui se prépare pour la maison du passeur ?
– Quoi ?
– Tout bonnement une attaque. Cent volontaires des compagnies d’Afrique sont déjà en route par les marais. L’assaut aura lieu dès l’aube. Vous n’avez que le temps d’avertir le quartier général et de vous assurer des précautions qu’ils comptent prendre.
Le major déclara simplement :
– Elles sont prises.
– Que dites-vous. Excellence ?
– Je te dis qu’elles sont prises. J’ai été prévenu par un autre côté, et, comme on tient fortement à la maison du passeur, j’ai téléphoné au commandant du poste qu’on lui enverrait trois cents hommes à cinq heures du matin. Les volontaires d’Afrique donneront dans le piège. Pas un n’en reviendra vivant.
Le major eut un petit rire satisfait et releva le col de son manteau en ajoutant :
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– D’ailleurs, pour plus de sûreté, j’irai passer la nuit là-bas…
d’autant que je me demande si, par hasard, ce n’est pas le commandant de poste qui aurait envoyé des hommes ici, et fait prendre les papiers de Rosenthal dont il savait la mort.
– Mais…
– Assez bavardé. Occupe-toi de Rosenthal, et partons.
– Je vous accompagne, Excellence ?
– Inutile. Une des barques me conduira par le canal. La maison n’est pas à quarante minutes d’ici.
Sur l’appel de l’espion, trois soldats descendirent, et le cadavre fut hissé jusqu’à la trappe supérieure.
Karl et le major restaient immobiles tous deux, au pied de l’échelle, et Karl portait vers la trappe la lumière de la lanterne qu’il avait détachée. Bernard murmura :
– Nous tirons ?
– Non, répondit Paul.
– Mais…
– Je te le défends…
Lorsque l’opération fut terminée, le major prescrivit :
– Éclaire-moi bien et que l’échelle ne bouge pas. Il monta et disparut.
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– Ça y est, cria-t-il. Dépêche-toi.
À son tour, l’espion grimpa. On entendit leurs pas au-dessus de la cave. Ces pas s’éloignèrent dans la direction du canal, et il n’y eut plus aucun bruit.
– Eh bien, quoi, s’écria Bernard, qu’est-ce qui t’a pris ?
L’occasion était unique. Les deux bandits tombaient du coup.
– Et nous après, prononça Paul. Ils étaient douze là-haut. Nous étions réglés.
– Mais Elisabeth était sauvée, Paul ! En vérité, je ne te comprends pas. Comment ! nous avons de pareils monstres à
portée de nos balles, et tu les laisses partir ! L’assassin de ton père, le bourreau d’Elisabeth est là, et c’est à nous que tu penses !
– Bernard, dit Paul Delroze, tu n’as pas compris les dernières paroles qu’ils ont échangées. L’ennemi est prévenu de l’attaque et de nos projets sur la maison du passeur. Tout à
l’heure les cent volontaires d’Afrique qui rampent dans le marais seront victimes de l’embuscade qui leur est tendue. C’est donc à eux qu’il nous faut penser. C’est eux que nous devons sauver d’abord. Nous n’avons pas le droit de nous faire tuer, alors qu’il nous reste à accomplir un tel devoir. Et je suis sûr que tu me donnes raison.
– Oui, dit Bernard. Mais tout de même l’occasion était bonne.
– Nous la retrouverons, et bientôt peut-être, affirma Paul, qui songeait à la maison du passeur, où le major Hermann devait se rendre.
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– Enfin, quelles sont tes intentions ?
– Je rejoins le détachement des volontaires. Si le lieutenant qui les commande est de mon avis, l’assaut n’aura pas lieu à
sept heures, mais tout de suite, et je serai de la fête.
– Et moi ?
– Retourne auprès du colonel. Expose-lui la situation, et dis-lui que la maison du passeur sera prise ce matin et que nous y tiendrons jusqu’à l’arrivée des renforts.
Ils se quittèrent sans un mot de plus et Paul se jeta résolument dans les marais.
La tâche qu’il entreprenait ne rencontra pas les obstacles auxquels il croyait se heurter. Après quarante minutes d’une marche assez pénible, il perçut des murmures de voix, lança le mot d’ordre et se fit conduire vers le lieutenant.
Les explications de Paul convainquirent aussitôt l’officier : il fallait ou bien renoncer à l’affaire ou bien en brusquer l’exécution.
La colonne se porta en avant.
À trois heures, guidés par un paysan qui connaissait une passe où les hommes n’enfonçaient que jusqu’aux genoux, ils réussirent à gagner les abords de la maison sans être signalés. Mais, l’alarme ayant été donnée par une sentinelle, l’attaque commença. Cette attaque, un des plus beaux faits d’armes de la guerre, est trop connue pour qu’il soit nécessaire d’en donner ici le détail. Elle fut d’une violence extrême. L’ennemi, qui se tenait sur ses gardes, riposta avec une vigueur égale. Les fils de fer s’entremêlaient. Les pièges abondaient. Un corps à corps
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furieux s’engagea devant la maison, puis dans la maison, et lorsque les Français, victorieux, eurent abattu ou fait prisonniers les quatre-vingt-trois Allemands qui la défendaient, eux-mêmes avaient subi des pertes qui réduisaient leur effectif de moitié.
Le premier, Paul avait sauté dans les tranchées dont la ligne flanquait la maison vers la gauche et se prolongeait en demicercle jusqu’à l’Yser. Il avait son idée : avant que l’attaque ne réussît, il voulait couper toute retraite aux fugitifs.
Repoussé d’abord, il gagna la berge, suivi de trois volontaires, s’engagea dans l’eau, remonta le canal, parvint ainsi de l’autre côté de la maison, et trouva, comme il s’y attendait, un pont de bateaux. À ce moment il aperçut une silhouette qui s’évanouissait dans l’ombre.
– Restez-là, dit-il à ses hommes, et que personne ne passe.
Lui-même, il s’élança, franchit le pont, et se mit à courir.
Un projecteur ayant illuminé la rive, il avisa de nouveau la silhouette à cinquante pas en avant. Une minute plus tard, il criait :
– Halte ! ou je fais feu.
Et, comme le fugitif continuait, il tira, mais de façon à ne pas l’atteindre.
L’homme s’arrêta et déchargea quatre fois son revolver tandis que Paul, courbé en deux, se jetait dans ses jambes et le renversait.
Maîtrisé, l’ennemi n’opposa aucune résistance. Paul l’enroula dans son manteau et le saisit à la gorge.
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De sa main libre, il lui jeta en pleine figure la lumière de sa lanterne. Son instinct ne l’avait pas trompé : il tenait le major Hermann.
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Chapitre 3
La maison du passeur
Paul Delroze ne prononça pas une parole. Poussant devant lui son prisonnier, dont il avait attaché les poignets derrière le dos, il revint vers le pont, parmi les ténèbres illuminées de courtes lueurs.
L’attaque se poursuivait. Cependant un certain nombre de fuyards ayant voulu s’échapper, et les volontaires qui gardaient le pont les ayant accueillis à coups de fusil, les Allemands se crurent tournés, et cette diversion précipita leur défaite.
Lorsque Paul arriva, le combat était fini. Mais une contreattaque ennemie, soutenue par les renforts promis au commandant du poste, ne pouvait pas tarder à se produire et tout de suite on organisa la défense.
La maison du passeur, que les Allemands avaient puissamment fortifiée et entourée de tranchées, se composait d’un rez-de-chaussée et d’un seul étage dont les trois pièces n’en formaient plus qu’une seule. Une soupente cependant, qui servait autrefois de mansarde à un domestique, et à laquelle on accédait par trois marches de bois, s’ouvrait comme une alcôve au fond de cette vaste pièce. C’est là que Paul à qui était réservée l’organisation de l’étage, c’est là que Paul amena son prisonnier. Il le coucha sur le parquet, le ligota à l’aide d’une corde et l’attacha solidement à une poutre, et, tout en agissant, il fut pris d’un tel élan de haine qu’il le saisit à la gorge comme pour l’étrangler.
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Il se domina. À quoi bon se presser ? Avant de tuer cet homme ou de le livrer aux soldats qui le colleraient au mur, ne serait-ce pas une joie profonde que de s’expliquer avec lui ?
Comme le lieutenant entrait, il lui dit de façon à être entendu de tous et surtout du major :
– Mon lieutenant, je vous recommande ce misérable, qui n’est autre que le major Hermann, un des chefs de l’espionnage allemand. J’ai des preuves sur moi. S’il m’arrivait malheur, qu’on ne l’oublie pas. Et, au cas où il faudrait battre en retraite…
Le lieutenant sourit.
– Hypothèse inadmissible. Nous ne battrons pas en retraite, pour la bonne raison que je ferais plutôt sauter la bicoque. Et, par conséquent, le major Hermann sauterait avec nous. Donc, soyez tranquille.
Les deux officiers se concertèrent sur les mesures de défense, et rapidement on se mit à l’oeuvre.
Avant tout, le pont de bateaux fut disloqué, des tranchées creusées sur le long du canal, et les mitrailleuses retournées. À
son étage, Paul fit transporter les sacs de terre d’une façade à
l’autre et consolider, à l’aide de poteaux placés en arcs-boutants, les parties de mur qui semblaient le moins solides.
À cinq heures et demie, sous la clarté des projecteurs allemands, plusieurs obus tombèrent aux environs. L’un d’eux atteignit la maison. Les grosses pièces commençaient à balayer le chemin de halage.
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C’est par ce chemin que déboucha, un peu avant le jour, un détachement de cyclistes envoyés en hâte. Bernard d’Andeville les précédait.
Il expliqua que deux compagnies et une section de sapeurs, devançant un bataillon complet, s’étaient mis en route, mais que, gênés par les obus ennemis, ils devaient longer les marais, en contrebas et à l’abri du talus qui étayait le chemin de halage. Leur marche étant ainsi ralentie, il faudrait les attendre pour le moins une heure.
– Une heure, dit le lieutenant, ce sera long. Mais c’est possible. Donc…
Tandis qu’il donnait de nouveaux ordres et qu’il assignait leurs postes aux cyclistes, Paul remonta, et il allait raconter à
Bernard la capture du major Hermann lorsque son beau-frère lui annonça :
– Tu sais, Paul, papa est ici avec moi !
Paul tressauta.
– Ton père est ici ? Ton père est venu avec toi ?
– Parfaitement, et de la manière la plus naturelle du monde. Figure-toi qu’il cherchait l’occasion depuis quelque temps déjà…
Ah ! à propos, il a été nommé sous-lieutenant interprète.
Paul n’écoutait pas. Il se disait seulement :
« M. d’Andeville est là… M. d’Andeville, le mari de la comtesse Hermine. Il ne peut pas ne pas savoir, lui. Est-elle vivante ou morte ? Ou bien a-t-il été jusqu’au bout la dupe d’une
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intrigante, et garde-t-il à la disparue son souvenir et sa tendresse ? Mais non, cela n’est pas croyable, puisqu’il y a cette photographie, faite quatre ans plus tard, et qui lui a été envoyée, et envoyée de Berlin ! Donc il sait, et alors… »
Paul était vivement troublé. Les révélations de l’espion Karl lui avaient montré tout à coup M. d’Andeville sous un jour étrange. Et voilà que les circonstances amenaient M. d’Andeville auprès de lui, à l’instant même où le major Hermann venait d’être capturé !
Paul se tourna vers la soupente. Le major ne bougeait pas, le visage collé contre la muraille.
– Ton père est donc resté dehors ? dit Paul à son beau-frère.
– Oui, il avait pris la bicyclette d’un homme qui a couru près de nous et qui a été légèrement blessé. Papa le soigne.
– Va le chercher, et, si le lieutenant n’y voit pas d’inconvénient…
Il fut interrompu par l’éclatement d’un shrapnell dont les balles criblèrent les sacs entassés devant eux. Le jour se levait. On voyait une colonne ennemie surgir de l’ombre à mille mètres au plus.
– Qu’on se prépare ! cria d’en bas le lieutenant. Et pas un coup de feu avant mon ordre. Que personne ne se montre !…
Ce n’est qu’au bout d’un quart d’heure, et seulement durant quatre ou cinq minutes, que Paul et M. d’Andeville purent échanger quelques mots, d’une façon si heurtée d’ailleurs que Paul n’eut pas le loisir de se demander quelle attitude il prendrait en face du père d’Elisabeth. Le drame du passé, le rôle
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que le mari de la comtesse Hermine pouvait jouer dans ce drame, tout cela se mêlait en son esprit avec la défense du blockhaus. Et, malgré l’affection qui les liait l’un à l’autre, leur poignée de main fut presque distraite.
Paul faisait boucher une petite fenêtre avec un matelas. Bernard avait son poste à l’autre bout de la salle. M. d’Andeville dit à Paul :
– Vous êtes sûr de tenir, n’est-ce pas ?
– Absolument, puisqu’il le faut.
– Oui, il le faut. J’étais à la division hier avec le général anglais auquel je suis attaché comme interprète, quand on a résolu cette attaque. La position, paraît-il, est de premier ordre, et il est indispensable qu’on s’y accroche. C’est alors que j’ai vu là l’occasion de vous revoir, Paul. Je connaissais la présence de votre régiment. J’ai donc demandé à accompagner le contingent désigné pour…
Nouvelle interruption. Un obus trouait le toit et crevait la façade opposée au canal.
– Personne n’est touché ?
– Personne, répondit-on.
Un peu après, M. d’Andeville reprenait :
– Le plus curieux, c’est d’avoir retrouvé Bernard chez votre colonel, cette nuit. Vous pensez avec quelle joie je me suis mêlé
aux cyclistes. C’était le seul moyen de rester un peu auprès de mon petit Bernard et de venir vous serrer la main… Et puis, je
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n’avais pas de nouvelles de ma pauvre Elisabeth, et Bernard m’a raconté…
– Ah ! dit Paul vivement, Bernard vous a raconté tout ce qui s’est passé au château ?
– Du moins tout ce qu’il a pu savoir, et il y a bien des choses inexplicables sur lesquelles, selon lui, Paul, vous avez des données plus précises. Ainsi, pourquoi Elisabeth est-elle restée à Ornequin ?
– C’est elle qui l’a voulu, répliqua Paul, et je n’ai été averti de sa décision que plus tard, par lettre.
– Je sais. Mais pourquoi ne l’avez-vous pas emmenée, Paul ?
– En quittant Ornequin, j’ai pris toutes les dispositions nécessaires pour qu’elle pût s’en aller.
– Soit. Mais vous n’auriez pas dû quitter Ornequin sans elle. Tout le mal vient de là.
M. d’Andeville avait parlé avec une certaine rigueur, et, comme Paul se taisait, il insista :
– Pourquoi n’avez-vous pas emmené Elisabeth ? Bernard m’a dit qu’il y avait eu des choses très graves, que vous aviez fait allusion à des événements exceptionnels. Vous pourriez peutêtre m’expliquer…
Il semblait à Paul deviner en M. d’Andeville une hostilité
sourde, et cela l’irritait d’autant plus que la part d’un homme dont la conduite lui paraissait maintenant si déconcertante.
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– Croyez-vous, lui dit-il, que ce soit le moment ?
– Mais oui, mais oui, nous pouvons être séparés d’un moment à l’autre…
Paul ne le laissa pas achever. Il se tourna brusquement vers lui et s’écria :
– Vous avez raison, monsieur ! C’est là une idée affreuse. Il serait effrayant que je ne pusse pas répondre à vos questions et que vous ne pussiez pas répondre aux miennes. Le sort d’Elisabeth dépend peut-être des quelques phrases que nous allons prononcer. Car la vérité est entre nous. Un mot pour la mettre en lumière, et tout nous presse. Il faut parler dès maintenant, quoi qu’il arrive.
Son émotion surprit M. d’Andeville qui lui dit :
– Ne serait-il pas bon d’appeler Bernard ?
– Non ! non ! fit Paul, à aucun prix ! C’est une chose qu’il ne doit pas connaître, puisqu’il s’agit…
– Puisqu’il s’agit ? questionna M. d’Andeville, de plus en plus étonné.
Un homme tomba près d’eux, frappé par une balle. Paul se précipita : touché au front, l’homme était mort. Et deux balles encore pénétrèrent par une ouverture trop grande que Paul fit boucher en partie.
M. d’Andeville, qui l’avait aidé, poursuivit l’entretien.
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– Vous disiez que Bernard ne doit pas entendre parce qu’il s’agit ?…
– Parce qu’il s’agit de sa mère, répondit Paul.
– De sa mère ? Comment ! Il s’agit de sa mère ?… De ma femme ? Je ne comprends pas.
Par les meurtrières, on apercevait trois colonnes ennemies qui s’avançaient, au-dessus des plaines inondées, sur des chaussées étroites convergeant vers le canal en face de la maison du passeur.
– Quand ils seront à deux cents mètres du canal, nous tirerons, dit le lieutenant commandant les volontaires, qui était venu inspecter les travaux de défense. Mais pourvu que leurs canons ne démolissent pas trop la bicoque !
– Et nos renforts ? demanda Paul.
– Ils seront là dans trente à quarante minutes. En attendant, les 75 font de la bonne besogne.
Dans l’espace les obus se croisaient. Il en tombait au milieu des colonnes allemandes. Il en tombait autour du blockhaus.
Paul, courant de tous côtés, encourageait les hommes et leur donnait des conseils.
De temps à autre, s’approchant de la soupente, il examinait le major Hermann. Puis il retournait à son poste.
Pas une seconde il ne cessait de penser au devoir qui lui incombait comme officier et comme combattant, et pas une
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seconde non plus à ce qu’il lui fallait dire à M. d’Andeville. Mais ces deux obsessions en se confondant lui enlevaient toute lucidité, et il ne savait comment s’expliquer avec son beau-père et comment débrouiller l’inexplicable situation. Plusieurs fois M. d’Andeville l’interrogea. Il ne répondit pas.
La voix du lieutenant se fit entendre.
– Attention !… En joue !… Feu !…
À quatre reprises le commandement fut répété.
La colonne ennemie la plus proche, décimée par les balles, parut hésiter.
Mais les autres la rejoignirent, et elle se reforma.
Deux obus allemands éclatèrent sur la maison. Le toit fut enlevé d’un coup, quelques mètres de la façade démolis, et trois hommes écrasés.
À la tourmente une accalmie succéda. Mais Paul avait eu si nettement la sensation du danger qui les menaçait tous qu’il lui fut impossible de se contenir plus longtemps. Se décidant soudain, il apostropha M. d’Andeville, et, sans plus chercher de préambules, il lui jeta :
– Un mot avant tout… Il faut que je sache… Êtes-vous bien sûr que la comtesse d’Andeville soit morte ?
Et aussitôt il reprit :
– Oui, ma question vous semble folle… Elle vous semble ainsi parce que vous ne savez rien. Mais je ne suis pas fou, et je
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vous demande d’y répondre comme si j’avais eu le temps de vous exposer tous les motifs qui la justifient. La comtesse Hermine est-elle morte ?
M. d’Andeville se domina, et, acceptant de se mettre dans l’état d’esprit que réclamait Paul, il prononça :
– Existe-t-il une raison quelconque qui vous permettrait de supposer que ma femme est encore vivante ?
– Des raisons très sérieuses, j’oserais dire des raisons irréfutables.
M. d’Andeville haussa les épaules et déclara d’une voix ferme :
– Ma femme est morte dans mes bras. J’ai senti sous mes lèvres ses mains glacées, ce froid de la mort qui est si horrible quand on aime. Je l’ai enveloppée moi-même, suivant son désir, dans sa robe de mariée, et j’étais là quand on a cloué le cercueil. Et après ?
Paul l’écoutait en songeant :
« Est-ce qu’il a dit la vérité ? Oui, et néanmoins puis-je admettre ?… »
– Après ? répéta M. d’Andeville d’une voix plus impérieuse.
– Après, reprit Paul, une autre question… celle-ci : le portrait qui se trouvait dans le boudoir de la comtesse d’Andeville était-il son portrait ?
– Évidemment, son portrait en pied…
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– La représentant, dit Paul, avec un fichu de dentelle noire autour des épaules ?
– Oui, un fichu comme elle aimait à en porter.
– Et que fermait par devant un camée encerclé d’un serpent d’or ?
– Oui, un vieux camée qui me venait de ma mère, et que ma femme ne quittait jamais.
Un élan irréfléchi souleva Paul. Les affirmations de M. d’Andeville lui semblaient des aveux, et tout frémissant de colère il scanda :
– Monsieur, vous n’avez pas oublié que mon père a été
assassiné, n’est-ce pas ? Nous en avons souvent parlé tous deux. C’était votre ami. Eh bien, la femme qui l’a assassiné et que j’ai vue, dont l’image est creusée dans mon cerveau, cette femme portait un fichu de dentelle noire autour des épaules, et un camée encerclé d’un serpent d’or. Et cette femme, j’ai retrouvé
son portrait dans la chambre de votre femme… Oui, le soir de mes noces, j’ai vu son portrait… Comprenez-vous,
maintenant ?… Comprenez-vous ?
Entre les deux hommes la minute fut tragique.
M. d’Andeville, les mains crispées autour de son fusil, tremblait.
« Mais pourquoi tremble-t-il ? se demandait Paul dont les soupçons grandissaient jusqu’à devenir une accusation véritable. Est-ce la révolte ou la rage d’être démasqué qui le fait frémir ainsi ? Et dois-je le considérer comme le complice de sa femme ? Car enfin… »
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Il sentit son bras tordu par une étreinte violente. M. d’Andeville balbutiait, livide :
– Vous osez ! Ainsi ma femme aurait assassiné votre père !…
Mais vous êtes ivre ! Ma femme qui était une sainte devant Dieu et devant les hommes ! Et vous osez ? Ah ! je ne sais pas ce qui me retient de vous casser la figure.
Paul se dégagea rudement. Tous deux secoués par une fureur que surexcitaient le vacarme du combat et la folie même de leur querelle, ils furent sur le point de se colleter pendant que les balles et les obus sifflaient autour d’eux.
Un pan de mur encore s’écroula. Paul donna des ordres, et, en même temps, il pensait au major Hermann qui était là dans un coin, et devant qui il aurait pu amener M. d’Andeville, comme un criminel que l’on confronte avec son complice. Pourquoi cependant n’agissait-il pas ainsi ?
Se souvenant tout à coup, il tira de sa poche la photographie de la comtesse Hermine trouvée sur le cadavre de l’Allemand Rosenthal.
– Et cela, dit-il, en la lui plaçant sous les yeux, vous savez ce que c’est que cela ? La date est dessus : 1902. Et vous prétendez que la comtesse Hermine est morte ? Hein ! répondez : une photographie de Berlin, qui vous fut envoyée par votre femme quatre ans après sa mort !
M. d’Andeville chancela. On eût dit que toute sa colère s’évanouissait et se changeait en une stupeur infinie. Paul brandissait devant lui la preuve accablante que constituait le morceau de carton. Et il l’entendit murmurer :
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– Qui m’a volé cela ? C’était dans mes papiers à Paris… Mais aussi pourquoi ne l’ai-je pas déchirée ?…
Et, très bas, il articulait :
– Oh ! Hermine, mon Hermine bien-aimée !…
N’était-ce pas l’aveu ? Mais alors que signifiait un aveu exprimé en ces termes et avec cette affirmation de tendresse pour une femme chargée de crimes et d’infamies ?
Du rez-de-chaussée, le lieutenant hurla :
– Tout le monde aux tranchées de l’avant, sauf dix hommes. Delroze, gardez les meilleurs tireurs, et feu à volonté !
Les volontaires, sous la conduite de Bernard, descendirent en hâte. Malgré les pertes subies, l’ennemi approchait du canal. Déjà même, à droite et à gauche, des groupes de pionniers, constamment renouvelés, s’acharnaient à réunir les bateaux échoués sur la rive. Contre l’assaut imminent, le lieutenant des volontaires ramassait ses hommes en première ligne, tandis que les tireurs de la maison avaient mission, sous la rafale des obus, de tirer sans relâche. Un à un, cinq de ces tireurs tombèrent.
Paul et M.
d’Andeville se multipliaient, tout en se
concertant sur les ordres à donner et sur les actes à accomplir. Il n’y avait point de chance, eu égard à la grande infériorité du nombre, que l’on pût résister. Mais peut-être pouvait-on tenir jusqu’à l’arrivée des renforts, ce qui eût assuré la possession du blockhaus.
L’artillerie française, dans l’impossibilité d’un tir efficace parmi la mêlée des combattants, avait cessé le feu, tandis que
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les canons allemands gardaient toujours la maison comme objectif, et des obus éclataient à tous moments.
Un homme encore fut blessé, que l’on transporta jusqu’à la soupente auprès du major Hermann, et qui mourut presque aussitôt.
Dehors, la lutte s’engageait sur l’eau et dans l’eau même du canal, sur les barques et autour des barques. Corps à corps furieux, tumulte, cris de haine et cris de douleur, hurlements d’effroi et chants de victoire… la confusion était telle que Paul et M. d’Andeville avaient peine à placer leurs balles.
Paul dit à son beau-père :
– Je crains que nous succombions avant d’être secourus. Je dois donc vous prévenir que le lieutenant a pris ses dispositions pour faire sauter la maison. Comme vous êtes ici par hasard, sans mission qui vous donne le titre et les devoirs d’un combattant…
– Je suis ici à titre de Français, riposta M. d’Andeville. Je resterai jusqu’à la dernière minute.
– Alors peut-être aurons-nous le temps de finir. Écoutezmoi, monsieur. Je tâcherai d’être bref. Mais si un mot, un seul mot vous éclairait, je vous demande de m’interrompre tout de suite.
Il comprenait qu’il y avait entre eux des ténèbres incommensurables, et que, coupable ou non, complice ou dupe de sa femme, M. d’Andeville devait savoir des choses que lui, Paul, ignorait, et que ces choses ne pouvaient être précisées que par une exposition suffisante des événements.
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Il commença donc à parler. Il le fit posément, calmement, tandis que M. d’Andeville écoutait en silence. Et ils ne cessaient de tirer, armant leurs fusils, épaulant, visant et rechargeant avec tranquillité, comme s’ils étaient à l’exercice. Autour d’eux et audessus d’eux, la mort poursuivait son oeuvre implacable.
Mais Paul avait à peine raconté son arrivée à Ornequin avec Elisabeth, son entrée dans la chambre close et son épouvante à
la vue du portrait, qu’un obus énorme explosa sur leurs têtes et les éclaboussa de mitraille.
Les quatre volontaires furent touchés. Paul tomba
également, frappé au cou, et aussitôt, bien qu’il ne souffrît pas, il sentit que toutes ses idées sombraient peu à peu dans la brume sans qu’il pût les retenir. Il s’y efforçait cependant, et il avait encore, par un prodige de volonté, un reste d’énergie qui lui permettait certaines réflexions et certaines impressions. Ainsi vit-il son beau-père à genoux près de lui, et il réussit à lui dire :
– Le journal d’Elisabeth… vous le trouverez dans ma valise, au campement… avec quelques pages écrites par moi… qui vous feront comprendre… Mais d’abord il faut… tenez, cet officier allemand qui est là, attaché… c’est un espion… surveillez-le…
tuez-le… sinon le 10 janvier… Mais vous le tuerez, n’est-ce pas ?
Paul ne pouvait plus articuler. D’ailleurs il s’apercevait que M. d’Andeville n’était pas à genoux pour l’écouter ou le soigner, mais que, atteint lui-même, le visage en sang, il se ployait en deux et, finalement s’accroupissait avec des plaintes de plus en plus sourdes.
Dans la vaste pièce il y eut alors un grand calme au-delà
duquel crépitaient les détonations des fusils. Les canons allemands ne tiraient plus. La contre-attaque de l’ennemi devait
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se poursuivre avec succès, et Paul, incapable d’un mouvement, attendait la formidable explosion annoncée par le lieutenant.
Plusieurs fois il prononça le nom d’Elisabeth. Il pensait qu’aucun danger ne la menaçait désormais, puisque le major Hermann allait mourir, lui aussi. D’ailleurs, son frère Bernard saurait bien la défendre. Mais, à la longue, cependant, cette sorte de quiétude s’évanouissait, se changeait en malaise, puis en tourment, et faisait place à une sensation dont chaque seconde aggravait la torture. Était-ce un cauchemar, une hallucination maladive qui le hantait ? Cela se passait du côté de la soupente où il avait entraîné le major Hermann et où gisait le cadavre d’un soldat. Horreur ! il lui semblait que le major avait coupé ses liens, qu’il se soulevait, et qu’il regardait autour de lui.
De toutes ses forces Paul ouvrit ses yeux, et de toutes ses forces il exigea qu’ils demeurassent ouverts.
Mais une ombre de plus en plus épaisse les voilait, et au travers de cette ombre il discernait, comme on voit la nuit un spectacle confus, le major qui se débarrassait de son manteau, qui se penchait sur le cadavre, qui lui ôtait sa capote de drap bleu, qui s’en revêtait lui-même, qui mettait sur sa tête le képi du mort, s’entourait le cou de sa cravate, prenait son fusil, sa baïonnette, ses cartouches, et qui, ainsi transformé, descendait les trois marches de bois.
Vision terrible ! Paul aurait voulu douter et croire à
l’apparition de quelque fantôme surgi de sa fièvre et de son délire. Mais tout lui attestait la réalité du spectacle. Et c’était pour lui la plus infernale des souffrances. Le major s’enfuyait !
Paul était trop faible pour envisager la situation telle qu’elle se présentait. Le major songeait-il à le tuer et à tuer M. d’Andeville ? Le major savait-il qu’ils étaient là, tous deux
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blessés, à portée de sa main ? Autant de questions que Paul ne se posait pas. Une seule idée obsédait son cerveau défaillant : le major Hermann s’enfuyait. Grâce à son uniforme il se mêlerait aux volontaires ! À la faveur de quelque signal, il rejoindrait les Allemands ! Et il serait libre ! Et il reprendrait contre Elisabeth son oeuvre de persécution, son oeuvre de mort !
Ah ! si l’explosion avait pu se produire ! Que la maison du passeur sautât, et le major était perdu…
Dans son inconscience, Paul se rattachait encore à cet espoir. Cependant sa raison vacillait. Ses pensées devenaient de plus en plus confuses. Rapidement, il s’enfonça parmi les ténèbres où l’on ne peut plus voir, où l’on ne peut plus entendre…
Trois semaines plus tard, le général commandant en chef les armées descendait d’automobile devant le perron d’un vieux château du Boulonnais, transformé en hôpital militaire.
L’officier d’administration l’attendait à la porte.
– Le sous-lieutenant Delroze est prévenu de ma visite ?
– Oui, mon général.
– Conduisez-moi dans sa chambre.
Paul Delroze était levé, le cou enveloppé de linge, mais le visage calme et sans trace de fatigue.
Très ému par la présence du grand chef dont l’énergie et le sang-froid avaient sauvé la France, il prit aussitôt la position
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militaire. Mais le général lui tendit la main et s’écria d’une bonne voix affectueuse :
– Asseyez-vous, lieutenant Delroze… Je dis bien lieutenant, car c’est votre grade depuis hier. Non, pas de remerciements. Fichtre ! Nous sommes en reste avec vous. Et alors, déjà sur pied ?
– Mais oui, mon général. La blessure n’était pas bien grave.
– Tant mieux. Je suis content de tous mes officiers. Mais, tout de même, un gaillard de votre espèce, cela ne se compte pas par douzaines. Votre colonel m’a remis sur vous un rapport particulier qui offre une telle suite d’actions incomparables que je me demande si je ne ferai pas exception à la règle que je me suis imposée, et si je ne communiquerai pas ce rapport au public.
– Non, mon général, je vous en prie.
– Vous avez raison, mon ami. C’est la noblesse de
l’héroïsme d’être anonyme, et c’est la France seule qui doit avoir pour le moment toute la gloire. Je me contenterai donc de vous citer une fois de plus à l’ordre de l’armée, et de vous remettre la croix pour laquelle vous étiez déjà proposé.
– Mon général, je ne sais comment…
– En outre, mon ami, si vous désirez la moindre chose, j’insiste vivement auprès de vous pour que vous me donniez cette occasion de vous être personnellement agréable.
Paul hocha la tête en souriant. Tant de bonhomie et des attentions si cordiales le mettaient à l’aise.
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– Et si je suis trop exigeant, mon général ?
– Allez-y !
– Eh bien, soit, mon général. J’accepte. Et voici ce que je demande. Tout d’abord un congé de convalescence de deux semaines, qui comptera du samedi 9 janvier, c’est-à-dire du jour où je quitterai l’hôpital.
– Ce n’est pas une faveur. C’est un droit.
– Oui, mon général. Mais ce congé, j’aurai le droit de le passer où je voudrai.
– Entendu.
– Bien plus, j’aurai en poche un permis de circulation écrit de votre main, mon général, permis qui me donnera toute latitude d’aller et de venir à travers les lignes françaises et de requérir toute assistance qui me serait utile.
Le général regarda Paul un instant, puis prononça :
– Ce que vous me demandez là est grave, Delroze.
– Je le sais, mon général. Mais ce que je veux entreprendre est grave aussi.
– Soit. C’est entendu. Et après ?
– Mon général, le sergent Bernard d’Andeville, mon beaufrère, participait comme moi à l’affaire de la maison du passeur. Blessé comme moi, il a été transporté dans ce même hôpital dont, selon toute probabilité, il pourra sortir en même temps
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que moi. Je voudrais qu’il eût le même congé et l’autorisation de m’accompagner.
– Entendu. Après ?
– Le père de Bernard, le comte Stéphane d’Andeville, souslieutenant interprète auprès de l’armée anglaise, a été blessé
également ce jour-là, à mes côtés. J’ai appris que sa blessure, quoique grave, ne met pas ses jours en danger, et qu’il a été
évacué sur un hôpital anglais… j’ignore lequel. Je vous prierai de le faire venir dès qu’il sera rétabli, et de le garder dans votre état-major jusqu’à ce que je vienne vous rendre compte de la tâche que j’entreprends.
– Accordé. C’est tout ?
– À peu près tout, mon général. Il ne me reste plus qu’à
vous remercier de vos bontés, en vous demandant une liste de vingt prisonniers français, retenus en Allemagne, auxquels vous prenez un intérêt spécial. Ces prisonniers seront libres d’ici à
quinze jours au plus tard.
– Hein ?
Malgré tout son sang-froid, le général semblait un peu interloqué. Il répéta :
– Libres d’ici à quinze jours ! Vingt prisonniers !
– Je m’y engage.
– Allons donc ?
– Il en sera comme je le dis.
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– Quel que soit le grade de ces prisonniers ? Quelle que soit leur situation sociale ?
– Oui, mon général.
– Et par des moyens réguliers, avouables ?
– Par des moyens à l’encontre desquels aucune objection n’est possible.
Le général regarda Paul de nouveau, en chef qui a l’habitude de juger les hommes et de les estimer à leur juste valeur. Il savait que celui-là n’était pas un hâbleur, mais un homme de décision et de réalisation, qui marchait droit devant lui et qui tenait ce qu’il promettait.
Il répondit :
– C’est bien, mon ami. Cette liste vous sera remise demain.
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Chapitre 4
Un chef-d’oeuvre de la kultur
Le dimanche matin 10 janvier, le lieutenant Delroze et le sergent d’Andeville débarquaient en gare de Corvigny, allaient voir le commandant de place et, prenant une voiture, se faisaient conduire au château d’Ornequin.
– Tout de même, dit Bernard en s’allongeant dans la calèche, je ne pensais vraiment pas que les choses tourneraient de la sorte, lorsque je fus atteint d’un éclat de shrapnell entre l’Yser et la maison du passeur. Quelle fournaise à ce momentlà ! Tu peux me croire, Paul, si nos renforts n’étaient pas arrivés, cinq minutes de plus et nous étions fichus. C’est une rude veine !
– Oui, dit Paul, une rude veine ! Je m’en suis rendu compte le lendemain, en me réveillant dans une ambulance française.
– Ce qui est vexant, par exemple, reprit Bernard, c’est l’évasion de ce bandit de major Hermann. Ainsi, tu l’avais fait prisonnier ? Et tu l’as vu se dégager de ses liens et s’enfuir ? Il en a du culot, celui-là ! Sois sûr qu’il aura réussi à se défiler sans encombre. Paul murmura :
– Je n’en doute pas, et je ne doute pas non plus qu’il ne veuille mettre à exécution ses menaces contre Elisabeth.
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– Bah ! Nous avons quarante-huit heures, puisqu’il donnait à son complice Karl le 10 janvier comme date de son arrivée, et qu’il ne doit agir que deux jours après.
– Et s’il agit dès aujourd’hui ? objecta Paul d’une voix altérée.
Malgré son angoisse, cependant, le trajet lui sembla rapide. Il se rapprochait enfin, d’une façon réelle cette fois, du but dont chaque jour l’éloignait depuis quatre mois. Ornequin, c’était la frontière, et à quelques pas de la frontière se trouvait Ebrecourt. Les obstacles qui s’opposeraient à lui avant qu’il n’atteignît Ebrecourt, avant qu’il ne découvrît la retraite d’Elisabeth, et qu’il ne pût sauver sa femme, il n’y voulait pas songer. Il vivait. Elisabeth vivait. Entre elle et lui il n’y, avait point d’obstacles.
Le château d’Ornequin, ou plutôt ce qui en restait – car les ruines mêmes du château avaient subi en novembre un nouveau bombardement – servait de cantonnement à des troupes territoriales, dont les tranchées de première ligne longeaient la frontière.
On se battait peu de ce côté, les adversaires, pour des raisons de tactique, n’ayant pas avantage à se porter trop en avant. Les défenses s’équivalaient, et de part et d’autre, la surveillance était très active.
Tels furent les renseignements que Paul obtint du
lieutenant de territoriale avec lequel il déjeuna.
– Mon cher camarade, conclut l’officier, après que Paul lui eût confié l’objet de son entreprise, je suis à votre entière disposition mais s’il s’agit de passer d’Ornequin à Ebrecourt, soyez-en certain, vous ne passerez pas.
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– Je passerai.
– Par la voie des airs, alors ? dit l’officier en riant.
– Non.
– Donc, par une voie souterraine ?
– Peut-être.
– Détrompez-vous. Nous avons voulu exécuter des travaux de sape et de mine. Vainement. Nous sommes ici sur un terrain de vieilles roches dans lequel il est impossible de creuser.
Paul sourit à son tour.
– Mon cher camarade, ayez l’obligeance de me donner, durant une heure seulement, quatre hommes solides, armés de pics et de pelles, et ce soir je serai à Ebrecourt.
– Oh ! oh ! pour creuser dans le roc un tunnel de dix kilomètres, quatre hommes et une heure de temps !
– Pas davantage. En outre, je demande le secret absolu, et sur la tentative, et sur les découvertes assez curieuses qu’elle ne peut manquer de produire. Seul, le général en chef en aura connaissance par le rapport que je dois lui faire.
– Entendu. Je vais choisir moi-même mes quatre gaillards. Où dois-je vous les amener ?
– Sur la terrasse, près du donjon.
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Cette terrasse domine le Liseron d’une hauteur de quarante à cinquante mètres, et, par suite d’un repli de la rivière, s’oriente exactement face à Corvigny, dont on aperçoit au loin le clocher et les collines avoisinantes. Le donjon n’a plus que sa base énorme, que prolongent les murs de fondation, mêlés de roches naturelles, qui soutiennent la terrasse. Un jardin étend jusqu’au parapet ses massifs de lauriers et de fusains.
C’est là que Paul se rendit. Plusieurs fois il arpenta l’esplanade, se penchant au-dessus de la rivière et inspectant, sous leur manteau de lierre, les blocs écroulés du donjon.
– Et alors, dit le lieutenant qui survint avec ses hommes, voilà votre point de départ ? Je vous avertis que nous tournons le dos à la frontière.
– Bah ! répondit Paul sur le même ton de plaisanterie, tous les chemins mènent à Berlin.
Il indiqua un cercle qu’il avait tracé à l’aide de piquets, et, invitant les hommes à l’ouvrage :
– Allez-y mes amis.
Ils attaquèrent, sur une circonférence de trois mètres environ, un sol végétal où ils creusèrent, en vingt minutes, un trou d’un mètre cinquante. À cette profondeur, ils rencontrèrent une couche de pierres cimentées les unes avec les autres, et l’effort devint beaucoup plus difficile, car le ciment était d’une dureté incroyable, et on ne pouvait le disjoindre qu’à l’aide de pics introduits dans les fissures. Paul suivait le travail avec une attention inquiète.
– Halte ! cria-t-il au bout d’une heure.
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Il voulut descendre seul dans l’excavation et continua, dès lors, à creuser, mais lentement, et en examinant pour ainsi dire l’effet de chacun des coups qu’il portait.
– Ça y est, dit-il en se relevant.
– Quoi ? demanda Bernard.
– Le terrain où nous sommes n’est qu’un étage de vastes constructions qui avoisinaient autrefois le vieux donjon, constructions rasées depuis des siècles et sur lesquelles on a aménagé ce jardin.
– Alors ?
– Alors, en déblayant le terrain, j’ai percé le plafond d’une des anciennes salles. Tenez.
Il saisit une pierre, et l’engagea au centre même de l’orifice plus étroit pratiqué par lui, et la lâcha. La pierre disparut. On entendit presque aussitôt un bruit sourd.
– Il n’y a plus qu’à élargir l’entrée. Pendant ce temps nous allons nous procurer une échelle et de la lumière… le plus possible de lumière.
– Nous avons des torches de résine, dit l’officier.
– Parfait.
Paul ne s’était pas trompé. Lorsque l’échelle fut introduite et qu’il put descendre avec le lieutenant et avec Bernard, ils virent une salle de dimensions très vastes et dont les voûtes étaient soutenues par des piliers massifs qui la divisaient, comme une
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église irrégulière, en deux nefs principales et en bas-côtés plus étroits.
Mais tout de suite Paul attira l’attention de ses compagnons sur le sol même de ces deux nefs.
– Un sol en béton, remarquez-le… Et, tenez, comme je m’y attendais, voici deux rails qui courent dans la longueur d’une des travées !… Et voici deux autres rails dans l’autre travée !
– Mais enfin, quoi, qu’est-ce que cela veut dire ? s’écrièrent Bernard et le lieutenant.
– Cela veut dire tout simplement, déclara Paul, que nous avons devant nous l’explication évidente du grand mystère qui entoura la prise de Corvigny et de ses deux forts.
– Comment ?
– Corvigny et ses deux forts furent démolis en quelques minutes, n’est-ce pas ? D’où venaient ces coups de canon, alors que Corvigny se trouve à six lieues de la frontière, et qu’aucun canon ennemi n’avait franchi la frontière ? Ils venaient d’ici, de cette forteresse souterraine.
– Impossible !
– Voici les rails sur lesquels on manoeuvrait les deux pièces géantes qui effectuèrent le bombardement.
– Voyons ! On ne peut pas bombarder du fond d’une
caverne ! Où sont les ouvertures ?
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– Les rails vont nous y conduire. Éclaire-nous bien, Bernard. Tenez, voici une plate-forme montée sur pivots. Elle est de taille, qu’en dites-vous ? Et voici l’autre plate-forme.
– Mais les ouvertures ?
– Devant toi, Bernard.
– C’est un mur…
– C’est le mur qui, avec le roc même de la colline, soutient la terrasse au-dessus du Liseron, face à Corvigny. Et dans ce mur deux brèches circulaires ont été pratiquées, puis rebouchées par la suite. On distingue très nettement la trace encore visible, presque fraîche, des remaniements exécutés.
Bernard et le lieutenant n’en revenaient pas.
– Mais c’est un travail énorme ! prononça l’officier.
– Colossal ! répondit Paul ; mais n’en soyez pas trop surpris, mon cher camarade. Voilà seize ou dix-sept ans, à ma connaissance, qu’il est commencé. En outre, comme je vous l’ai dit, une partie de l’ouvrage était faite, puisque nous nous trouvons dans les salles inférieures des anciennes constructions d’Ornequin et qu’il a suffi de les retrouver et de les arranger selon le but auquel on les destinait. Il y a quelque chose de bien plus colossal.
– Qui est ?
– Qui est le tunnel qu’il leur a fallu construire pour amener ici leurs deux pièces.
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– Un tunnel ?
– Dame ! par où voulez-vous qu’elles soient venues ?
Suivons les rails en sens inverse et nous allons y arriver.
De fait, un peu en arrière, les deux voies ferrées se rejoignaient et ils aperçurent l’orifice béant d’un tunnel large de deux mètres cinquante environ et d’une hauteur égale. Il s’enfonçait sous terre, en pente très douce. Les parois étaient en briques. Aucune humidité ne suintait des murs et le sol luimême était absolument sec.
– Ligne d’Ebrecourt, dit Paul en riant. Onze kilomètres à
l’abri du soleil. Et voilà comment fut escamotée la place forte de Corvigny. Tout d’abord quelques milliers d’hommes ont passé, qui ont égorgé la petite garnison d’Ornequin et les postes de la frontière, puis qui ont continué leur chemin vers la ville. En même temps les deux canons monstrueux étaient amenés, montés et pointés sur des emplacements repérés d’avance. Leur besogne accomplie, ils s’en allaient et l’on rebouchait les trous. Tout cela n’avait pas duré deux heures.
– Mais pour ces deux heures décisives, dit Bernard, le roi de Prusse a travaillé dix-sept ans !
– Et il arrive, conclut Paul, qu’en réalité c’est pour nous qu’il a travaillé, le roi de Prusse.
– Bénissons-le, et en route !
– Voulez-vous que mes hommes vous accompagnent ?
proposa le lieutenant.
– Merci. Il est préférable que nous allions seuls, mon beaufrère et moi. Si cependant l’ennemi avait démoli son tunnel,
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nous reviendrions chercher du secours. Mais cela m’étonnerait. Outre qu’il avait pris toutes ses précautions pour que l’on ne pût en découvrir l’existence, il l’aura conservé pour le cas où luimême devrait s’en servir de nouveau.
Ainsi donc, à trois heures de l’après-midi, les deux beauxfrères s’engageaient dans le tunnel impérial, selon le mot de Bernard. Ils étaient bien armés, pourvus de provisions et de munitions, et résolus à mener l’aventure jusqu’au bout.
Presque aussitôt, c’est-à-dire deux cents mètres plus loin, la lumière de leur lanterne de poche leur montra les marches d’un escalier qui remontait à leur droite.
– Bifurcation numéro 1, nota Paul. D’après mon calcul il y en a pour le moins trois.
– Et cet escalier mène ?…
– Évidemment au château. Et si tu me demandes dans quelle partie du château, je te répondrai : dans la chambre du portrait. C’est incontestablement par là que le major Hermann est venu au château le soir de l’attaque. Son complice Karl l’accompagnait. Voyant nos noms inscrits sur le mur, ils ont poignardé ceux qui dormaient dans cette chambre. C’étaient le soldat Gériflour et son camarade.
Bernard d’Andeville plaisanta :
– Écoute, Paul, depuis tantôt tu me stupéfies. Tu agis avec une divination et une clairvoyance ! allant droit à la place où il faut creuser, racontant ce qui s’était passé comme si tu en avais été le témoin, sachant tout et prévoyant tout. En vérité, nous ne te connaissions pas de pareils dons ! As-tu fréquenté Arsène Lupin ?
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Paul s’arrêta.
– Pourquoi prononces-tu ce nom ?
– Le nom de Lupin ?
– Oui.
– Ma foi, le hasard… Est-ce qu’il y aurait un rapport quelconque ?…
– Non, non… et cependant…
Paul se mit à rire.
– Écoute une drôle d’histoire. Est-ce une histoire, même ?
Oui, évidemment, ce n’est pas un rêve… Néanmoins… Toujours est-il qu’un matin, comme je sommeillais tout fiévreux à
l’ambulance d’où nous venons, je me suis aperçu, avec une surprise que tu comprendras, qu’il y avait, dans ma chambre, un officier que je ne connaissais pas, un médecin-major, qui s’était assis devant une table et qui, tranquillement, fouillait dans ma valise.
« Je me levai à moitié, et je vis qu’il avait étalé sur la table tous mes papiers, et, parmi ces papiers, le journal même d’Elisabeth.
« Au bruit que je fis, il se tourna. Décidément, je ne le connaissais pas. Il avait une moustache fine, un air d’énergie, et un sourire très doux. Il me dit… non, en vérité, ce n’était pas un rêve… il me dit :
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« – Ne bougez pas… ne vous surexcitez pas…
« Il referma les papiers, les rentra dans la valise et s’approcha de moi :
« – Je vous demande pardon de ne pas m’être présenté
d’abord – je le ferai tout à l’heure – et pardon aussi du petit travail que je viens d’effectuer sans votre autorisation. J’attendais d’ailleurs votre réveil pour vous en rendre compte. Donc voici. Un des émissaires que j’entretiens actuellement auprès de la police secrète m’a remis des documents qui concernent la trahison d’un certain major Hermann, chef d’espionnage allemand. Dans ces documents, il est question plusieurs fois de vous. C’est pourquoi le hasard m’ayant révélé
votre présence ici, j’ai voulu vous voir et m’entendre avec vous. Je suis donc venu, et me suis introduit… par des moyens qui me sont personnels. Vous étiez malade, vous dormiez, mon temps est précieux (je n’ai que quelques minutes), je ne pouvais donc hésiter à prendre connaissance de vos papiers. Et j’ai eu raison puisque je suis fixé.
« Je contemplai avec stupeur l’étrange personnage. Il prit son képi, comme pour se retirer et me dit :
« – Je vous félicite, lieutenant Delroze, de votre courage et de votre adresse. Tout ce que vous avez fait est admirable et les résultats obtenus sont de premier ordre. Il vous manque évidemment quelques dons spéciaux qui vous permettraient d’arriver plus vite au but. Vous ne saisissez pas bien les rapports entre les événements, et vous n’en faites pas jaillir les conclusions qu’ils comportent. Ainsi je m’étonne que certains passages du journal de votre femme, où elle parle de ses découvertes troublantes, ne vous aient pas donné l’éveil. Si vous vous étiez demandé, d’autre part, pourquoi les Allemands avaient accumulé tant de mesures destinées à faire le vide autour du château, de fil en aiguille, de déduction en déduction,
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interrogeant le passé et le présent, vous souvenant de votre rencontre avec l’empereur d’Allemagne, et de beaucoup d’autres choses qui se relient d’elles-mêmes les unes aux autres, vous en seriez arrivé à vous dire qu’il doit y avoir, entre les deux côtés de la frontière, une communication secrète aboutissant exactement à l’endroit d’où l’on pouvait tirer sur Corvigny.
À priori, cet endroit me semble devoir être la terrasse, et vous en serez tout à fait certain si vous retrouvez sur cette terrasse l’arbre mort entouré de lierre auprès duquel votre femme a cru entendre des bruits souterrains. Dès lors, vous n’aurez plus qu’à vous mettre à l’ouvrage, c’est-à-dire, n’est-ce pas, à passer en pays ennemi et à… Mais je m’arrête là. Un plan d’action trop précis pourrait vous gêner. Et puis, un homme comme vous n’a pas besoin qu’on lui mâche la besogne. Bonsoir, mon lieutenant. Ah ! à propos, il serait bon que mon nom ne vous fût pas tout à fait inconnu. Je me présente : le médecin-major… Mais après tout, pourquoi ne pas vous dire mon vrai nom ? Il vous renseignera davantage : Arsène Lupin.
« Il se tut, me salua d’un air aimable et se retira sans dire un mot de plus. Voilà l’histoire. Qu’en dis-tu Bernard ? »
– Je dis que tu as eu affaire à un fumiste.
– Soit, mais tout de même personne n’a pu me dire ce que c’était que ce médecin-major ni comment il s’était introduit auprès de moi. Et puis avoue que, pour un fumiste, il m’a dévoilé des choses qui me sont rudement utiles en ce moment.
– Mais Arsène Lupin est mort…
– Oui, je sais, il passe pour mort, mais sait-on jamais avec un pareil type ! Toujours est-il que, vivant ou mort, faux ou vrai, ce Lupin-là m’a rendu un fier service.
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– Alors, ton but ?
– Je n’en ai qu’un, la délivrance d’Elisabeth.
– Ton plan ?
– Je n’en ai pas. Tout dépendra des circonstances, mais j’ai la conviction que je suis dans la bonne voie.
De fait, toutes ses hypothèses se vérifiaient. Au bout de dix minutes ils parvinrent à un carrefour où s’embranchait, vers la droite, un autre tunnel muni également de rails.
– Seconde bifurcation, dit Paul, route de Corvigny. C’est par là que les Allemands ont marché vers la ville pour surprendre nos troupes avant même qu’elles se fussent rassemblées, et c’est par là que passa la paysanne qui t’aborda le soir. L’issue doit se trouver à quelque distance de la ville, dans une ferme peut-être, appartenant à cette soi-disant paysanne.
– Et la troisième bifurcation ? dit Bernard.
– La voici, répliqua Paul.
– C’est encore un escalier.
– Oui, et je ne doute pas qu’il ne conduise à la chapelle. Comment ne pas supposer, en effet, que, le jour où mon père a été assassiné, l’empereur d’Allemagne venait examiner les travaux commandés par lui et exécutés sous les ordres de la femme qui l’accompagnait ? Cette chapelle, que les murs du parc n’entouraient pas alors, est évidemment l’un des
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débouchés du réseau clandestin dont nous suivons l’artère principale.
De ces ramifications Paul en avisa deux autres encore qui, d’après leur emplacement et leur direction, devaient aboutir aux environs de la frontière, complétant ainsi un merveilleux système d’espionnage et d’invasion.
– C’est admirable, disait Bernard. Voilà de la « kultur », ou je ne m’y connais pas. On voit bien que ces gens-là ont le sens de la guerre. L’idée de creuser pendant vingt ans un tunnel destiné au bombardement possible d’une petite place forte ne viendrait jamais à un Français. Il faut pour cela un degré de civilisation auquel nous ne pouvons prétendre. Ah
! les
bougres !
Son enthousiasme s’accrut encore lorsqu’il eut remarqué
que le tunnel était muni à sa partie supérieure de cheminées d’aération. Mais à la fin Paul lui recommanda de se taire ou de parler à voix basse.
– Tu penses bien que, s’ils ont jugé utile de conserver leurs lignes de communication, ils ont dû faire en sorte que cette ligne ne pût servir aux Français. Ebrecourt n’est pas loin. Peut-être y a-t-il des postes d’écoute, des sentinelles placées aux bons endroits. Ces gens-là ne laissent rien au hasard.
Ce qui donnait du poids à l’observation de Paul, c’était la présence, entre les rails, de ces plaques de fonte qui recouvrent les fourneaux de mine préparés d’avance et qu’une étincelle électrique peut faire exploser. La première portait le numéro 5, la seconde le numéro 4, et ainsi de suite. Ils les évitaient soigneusement, et leur marche en était ralentie, car ils n’osaient plus allumer leurs lanternes que par brèves saccades.
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Vers sept heures, ils entendirent, ou plutôt il leur sembla entendre, les rumeurs confuses que propagent à la surface du sol la vie et le mouvement. Ils en éprouvèrent une grande émotion. La terre allemande s’étendait au-dessus d’eux, et l’écho leur apportait des bruits provoqués par la vie allemande.
– C’est tout de même curieux, observa Paul, que ce tunnel ne soit pas mieux surveillé et qu’il nous soit possible d’aller aussi loin sans encombre.
– Un mauvais point pour eux, dit Bernard ; la « kultur » est en défaut.
Cependant des souffles plus vifs couraient le long des parois. L’air du dehors pénétrait par bouffées fraîches, et ils aperçurent soudain dans l’ombre une lumière lointaine. Elle ne bougeait pas. Tout paraissait calme autour d’elle, comme si c’eût été un de ces signaux fixes que l’on plante aux abords des voies ferrées.
En s’approchant ils se rendirent compte que c’était la lumière d’une ampoule électrique, qu’elle se trouvait à
l’intérieur d’une baraque établie à la sortie même du tunnel, et que la clarté se projetait sur de grandes falaises blanches et sur des montagnes de sable et de cailloux.
Paul murmura :
– Ce sont des carrières. En plaçant ici l’entrée de leur tunnel, cela leur permettait de poursuivre les travaux en temps de paix sans éveiller l’attention. Sois sûr que l’exploitation de ces soi-disant carrières se faisait discrètement, dans une enceinte fermée où l’on parquait les ouvriers.
– Quelle « kultur » ! répéta Bernard.
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Il sentit la main de Paul qui lui serrait violemment le bras. Quelque chose avait passé devant la lumière, comme une silhouette qui se dresse et qui s’abat aussitôt.
Avec d’infinies précautions ils rampèrent jusqu’à la baraque et se relevèrent à moitié de façon que leurs yeux atteignissent la hauteur des vitres.
Il y avait là une demi-douzaine de soldats, tous couchés, et pour mieux dire vautrés les uns sur les autres, parmi les bouteilles vides, les assiettes sales, les papiers gras et les détritus de charcuterie.
C’étaient les gardiens du tunnel. Ils étaient ivres morts.
– Toujours la « kultur », dit Bernard.
– Nous avons de la chance, répliqua Paul, et je m’explique maintenant le manque de surveillance
: c’est dimanche
aujourd’hui.
Une table portait un appareil de télégraphie. Un téléphone s’accrochait au mur, et Paul remarqua, sous une plaque de verre épaisse, un tableau qui contenait cinq manettes de cuivre, lesquelles correspondaient évidemment par des fils électriques avec les cinq fourneaux de mine préparés dans le tunnel.
En s’éloignant, Bernard et Paul continuèrent de suivre les rails au creux d’un étroit défilé taillé dans le roc, qui les conduisit à un espace découvert où brillaient une multitude de lumières. Tout un village s’étendait devant eux, composé de casernes et habité par des soldats dont ils voyaient les allées et venues. Ils le contournèrent. Un bruit d’automobile et les clartés violentes de deux phares les attiraient, et ils aperçurent, après
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avoir franchi une palissade et traversé des fourrés d’arbustes, une grande villa tout illuminée.
L’automobile s’arrêta devant un perron où se trouvaient des laquais et un poste de soldats. Deux officiers et une dame vêtue de fourrures en descendirent. Au retour, la lueur des phares éclaira un vaste jardin clos par des murailles très hautes.
– C’est bien ce que je supposais, dit Paul. Nous avons ici la contrepartie du château d’Ornequin. Au point de départ comme au point d’arrivée, une enceinte solide qui permet de travailler à
l’abri des regards indiscrets. Si la station est en plein air ici, au lieu d’être en sous-sol comme là-bas, du moins les carrières, les chantiers, les casernes, les troupes de garnison, la villa de l’étatmajor, le jardin, les remises, tout cet organisme militaire se trouve enveloppé par des murailles et gardé sans aucun doute par des postes extérieurs. C’est ce qui explique que l’on puisse circuler à l’intérieur aussi facilement.
À ce moment, une seconde automobile amena trois officiers et rejoignit la première du côté des remises.
– Il y a fête, remarqua Bernard.
Ils résolurent d’avancer le plus possible, ce à quoi les aida l’épaisseur des massifs plantés le long de l’allée qui entourait la maison.
Ils attendirent assez longtemps, puis, des clameurs et des rires venant du rez-de-chaussée, par-derrière, ils en conclurent que la salle du festin se trouvait là et que les convives se mettaient à table. Il y eut des chants, des éclats de voix. Dehors, aucun mouvement. Le jardin était désert.
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– L’endroit est tranquille, dit Paul. Tu vas me donner un coup de main et rester caché.
– Tu veux monter au rebord d’une des fenêtres ? Mais les volets ?
– Ils ne doivent pas être bien solides. La lumière filtre au milieu.
– Enfin, quel est ton but ? Il n’y a aucune raison pour s’occuper de cette maison plutôt que d’une autre.
– Si. Tu m’as rapporté toi-même, d’après les dires d’un blessé, que le prince Conrad s’est installé dans une villa aux environs d’Ebrecourt. Or, la situation de celle-ci au milieu d’une sorte de camp retranché et à l’entrée du tunnel me paraît tout au moins une indication.
– Sans compter cette fête qui a des allures vraiment princières, dit Bernard en riant. Tu as raison. Escalade.
Ils traversèrent l’allée. Avec l’aide de Bernard, Paul put aisément saisir la corniche qui formait le soubassement de l’étage et se hisser jusqu’au balcon de pierre.
– Ça y est, dit-il. Retourne là-bas et en cas d’alerte, un coup de sifflet.
Ayant enjambé le balcon, il ébranla peu à peu l’un des volets en passant les doigts, puis la main, par la fente qui les séparait, et il réussit à tirer Panneau de fermeture.
Les rideaux croisés à l’intérieur lui permettaient d’agir sans être vu, mais, mal croisés dans le haut, ils laissaient un triangle
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par lequel, lui, il pourrait voir à condition de monter sur le balcon.
C’est ce qu’il fit. Alors il se pencha et regarda.
Et le spectacle qui s’offrit à ses yeux fut tel et le frappa d’un coup si horrible que ses jambes se mirent à trembler sous lui…
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Chapitre 5
Le prince Conrad s’amuse
Une table, une table qui s’allonge parallèlement aux trois fenêtres de la pièce. Un incroyable entassement de bouteilles, de carafons et de verres, laissant à peine de place aux assiettes de gâteaux et de fruits. Des pièces montées soutenues par des bouteilles de Champagne. Une corbeille de fleurs dressée sur des bouteilles de liqueur.
Vingt convives, dont une demi-douzaine de femmes en robe de bal. Le reste, des officiers somptueusement chamarrés et décorés.
Au milieu, donc face aux fenêtres, le prince Conrad, présidant le festin, avec une dame à sa droite et une dame à sa gauche. Et c’est la vue de ces trois personnages, réunis par le plus invraisemblable défi à la logique même des choses, qui fut pour Paul un supplice incessamment renouvelé.
Que l’une des deux femmes se trouvât là, à droite du prince impérial, toute rigide en sa robe de laine marron, un fichu de dentelle noire dissimulant à demi ses cheveux courts, cela s’expliquait. Mais l’autre femme, vers qui le prince Conrad se tournait avec une affectation de galanterie si grossière, cette femme que Paul regardait de ses yeux terrifiés et qu’il eût voulu étrangler, à pleines mains, cette femme que faisait-elle là ? Que faisait Elisabeth au milieu d’officiers avinés et d’Allemands plus ou moins équivoques, à côté du prince Conrad, à côté de la monstrueuse créature qui le poursuivait de sa haine ?
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La comtesse Hermine d’Andeville ! Elisabeth d’Andeville !
La mère et la fille ! Il n’y avait pas un seul argument plausible qui permît à Paul de donner un autre titre aux deux compagnes du prince. Et, ce titre, un incident lui fournissait toute sa valeur d’affreuse réalité, un moment après, lorsque le prince Conrad se levait, une coupe de Champagne à la main, et hurlait :
– Hoch ! hoch ! hoch ! Je bois à notre amie vigilante ! Hoch !
hoch ! hoch ! à la santé de la comtesse Hermine !
Les mots épouvantables étaient prononcés, et Paul les entendit.
– Hoch ! hoch ! hoch ! vociféra le troupeau des convives. À
la comtesse Hermine !
La comtesse saisit une coupe, la vida d’un trait et se mit à
dire des paroles que Paul ne put pas percevoir, tandis que les autres s’efforçaient d’écouter avec une ferveur que rendaient plus méritoires les copieuses libations.
Et, elle aussi, Elisabeth écoutait.
Elle était vêtue d’une robe grise que Paul lui connaissait, toute simple, très montante, et dont les manches descendaient jusqu’à ses poignets.
Mais autour du cou pendait, sur le corsage, un merveilleux collier de grosses perles à quatre rangs, et ce collier, Paul ne le connaissait point.
« La misérable, la misérable ! », balbutia-t-il.
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Elle souriait. Oui, il vit sur les lèvres de la jeune femme un sourire provoqué par des mots que le prince Conrad lui dit en s’inclinant vers elle.
Et le prince eut un accès de gaieté si bruyant que la comtesse Hermine, qui continuait à parler, le rappela au silence d’un coup d’éventail sur la main.
Toute la scène était effrayante pour Paul, et une telle souffrance le brûlait qu’il n’eut plus qu’une idée : s’en aller, ne plus voir, abandonner la lutte, et chasser de sa vie, comme de son souvenir, l’épouse abominable.
« C’est bien la fille de la comtesse Hermine », pensait-il avec désespoir.
Il allait partir, lorsqu’un petit fait le retint. Elisabeth portait à ses yeux un mouchoir chiffonné dans le creux de sa main, et furtivement essuyait une larme prête à couler.
En même temps il s’aperçut qu’elle était affreusement pâle, non point d’une pâleur factice, qu’il avait attribuée jusqu’ici à la crudité de la lumière, mais de la pâleur même de la mort. Il semblait que tout le sang s’était retiré de son pauvre visage. Et quel triste sourire, au fond, que celui qui tordait ses lèvres en réponse aux plaisanteries du prince !
« Mais alors, que fait-elle ici ? se demanda Paul. N’ai-je pas le droit de la croire coupable, et de croire que c’est le remords qui lui arrache des larmes ? Le désir de vivre, la peur, les menaces, l’ont rendue lâche, et aujourd’hui elle pleure. »
Il continuait de l’injurier, mais une grande pitié
l’envahissait peu à peu pour celle qui n’avait pas eu la force de supporter les intolérables épreuves.
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Cependant la comtesse Hermine achevait son discours. Elle but de nouveau, coup sur coup, en jetant son verre derrière elle après chaque rasade. Les officiers et leurs femmes l’imitaient. Les hoch enthousiastes s’entrecroisaient, et, dans un accès d’ivresse patriotique, le prince se leva et entonna le Deutschland über Alles que les autres reprirent avec une sorte de frénésie.
Elisabeth avait posé ses coudes sur la table et ses mains contre sa figure, comme si elle eût voulu s’isoler. Mais le prince, toujours debout et braillant, lui saisit les bras et les écarta brutalement.
– Pas de simagrées, la belle !
Elle eut un geste de répulsion qui le mit hors de lui.
– Quoi ! quoi ! on « rouspète », et puis ne dirait-on pas qu’on pleurniche ! Ah ! madame en a de bien bonnes ! Mais, palsambleu ! que vois-je ? Le verre de madame est encore plein !
Il attrapa le verre et, tout en tremblant, l’approcha des lèvres d’Elisabeth.
– À ma santé, petite. À la santé du seigneur et maître ! Eh bien, on refuse
?… Je comprends. On ne veut plus de
Champagne. À bas le Champagne ! C’est du vin du Rhin qu’il te faut, n’est-ce pas la gosse ? Tu te rappelles la chanson de ton pays : « Nous l’avons eu votre Rhin allemand. Il a tenu dans notre verre… » Le vin du Rhin !
D’un seul mouvement les officiers s’étaient dressés et vociféraient : « Die Wacht am Rhein. » « Ils ne l’auront pas, le
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Rhin allemand, quoiqu’ils le demandent dans leurs cris, comme des corbeaux avides… »
– Ils ne l’auront pas, repartit le prince exaspéré, mais tu en boiras, toi, la petite !
On avait rempli une autre coupe. De nouveau, il voulut contraindre Elisabeth à la porter à ses lèvres, et, comme elle le repoussait, il lui parla tout bas, à l’oreille, tandis que le liquide éclaboussait la robe de la jeune femme.
Tout le monde s’était tu, dans l’attente de ce qui allait se passer. Elisabeth, plus pâle encore, ne bougeait pas. Penché sur elle, le prince montrait un visage de brute qui, tour à tour, menace, et supplie, et ordonne, et outrage. Vision écoeurante !
Paul aurait donné sa vie pour qu’Elisabeth, dans un sursaut de révolte, poignardât l’insulteur. Mais elle renversa la tête, ferma les yeux, et, défaillante, acceptant le calice, elle but quelques gorgées.
Le prince jeta un cri de triomphe en brandissant la coupe, puis, goulûment, il y porta ses lèvres au même endroit et la vida d’un trait.
– Hoch ! hoch ! proféra-t-il. Debout, les camarades ! Debout sur vos chaises et un pied sur la table ! Debout les vainqueurs du monde
! Chantons la force allemande
! Chantons la
galanterie allemande ! « Ils ne l’auront pas le libre Rhin allemand, aussi longtemps que de hardis jeunes gens feront la cour aux jeunes filles élancées. » Elisabeth, j’ai bu le vin du Rhin dans ton verre. Elisabeth, je connais ta pensée. Pensée d’amour, mes camarades ! Je suis le maître ! Oh ! Parisienne… Petite femme de Paris… C’est Paris qu’il nous faut… Oh ! Paris ! Oh !
Paris…
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Il titubait. La coupe s’échappa de ses mains et se brisa contre le goulot d’une bouteille. Il tomba à genoux sur la table, dans un fracas d’assiettes et de verres cassés, empoigna un flacon de liqueur, et s’écroula par terre en balbutiant :
– Il nous faut Paris… Paris et Calais… C’est papa qui l’a dit…
L’Arc de Triomphe… Le Café Anglais… Le Grand Seize… Le Moulin-Rouge !…
Le tumulte cessa d’un coup. La voix impérieuse de la comtesse Hermine commanda :
– Qu’on s’en aille ! Que chacun rentre chez soi ! Plus vite que cela, messieurs, s’il vous plaît.
Les officiers et les dames s’esquivèrent rapidement. Dehors, sur l’autre façade de la maison, plusieurs coups de sifflet retentirent. Presque aussitôt des automobiles arrivèrent des remises. Le départ général eut lieu.
Cependant la comtesse avait fait un signe aux domestiques, et, montrant le prince Conrad :
– Portez-le dans sa chambre.
En un tour de main, le prince fut enlevé.
Alors, la comtesse Hermine s’approcha d’Elisabeth.
Il ne s’était pas écoulé cinq minutes depuis l’effondrement du prince sous la table, et, après le vacarme de la fête, c’était maintenant le grand silence dans la pièce en désordre où les deux femmes se trouvaient seules.
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Elisabeth avait de nouveau enfoui sa tête entre ses mains, et elle pleurait abondamment avec des sanglots qui lui convulsaient les épaules. La comtesse Hermine s’assit auprès d’elle et la toucha légèrement au bras.
Les deux femmes se regardèrent sans un mot. Étrange regard, chez l’une et chez l’autre, chargé d’une haine égale. Paul ne les quittait pas des yeux. À les observer l’une et l’autre, il ne pouvait pas douter qu’elles ne se fussent déjà vues, et que les paroles qui allaient être échangées ne fussent la suite de la conclusion d’explications antérieures. Mais quelles explications ? Et que savait Elisabeth au sujet de la comtesse Hermine ? Acceptait-elle comme sa mère cette femme qu’elle considérait avec tant d’aversion ?
Jamais deux êtres ne s’étaient distingués par une
physionomie plus différente et surtout par une expression qui indiquât des natures plus opposées. Et pourtant, combien était fort le faisceau des preuves qui les liait l’une à l’autre ! Ce n’étaient plus des preuves, mais les éléments d’une réalité si vivante que Paul ne songeait même pas à les discuter. Le trouble de M. d’Andeville en présence de la photographie de la comtesse, photographie prise à Berlin quelques années après la mort simulée de la comtesse, ne montrait-il pas d’ailleurs que M. d’Andeville était complice de cette mort simulée, complice peut-être de beaucoup d’autres choses ?
Et alors Paul en revenait à la question que posait l’angoissante rencontre de la mère et de la fille : que savait Elisabeth de tout cela ? Quelles clartés avait-elle réussi à se faire sur cet ensemble monstrueux de hontes, d’infamies, de trahisons et de crimes ? Accusait-elle sa mère ? Et, se sentant écrasée sous le poids des forfaits, la rendait-elle responsable de sa propre lâcheté ?
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« Oui, oui, évidemment, se disait Paul, mais pourquoi tant de haine ? Il y a entre elles une haine que la mort seule pourrait assouvir. Et le désir du meurtre est peut-être plus violent dans les yeux d’Elisabeth que dans les yeux mêmes de celle qui est venue pour la tuer. »
Paul éprouvait cette impression de façon si aiguë qu’il s’attendait vraiment à ce que l’une ou l’autre agît sur-le-champ, et qu’il cherchait le moyen de secourir Elisabeth. Mais il se produisit une chose tout à fait imprévue. La comtesse Hermine sortit de sa poche une de ces grandes cartes topographiques dont se servent les automobilistes, la déplia, posa son doigt sur un point, suivit le tracé rouge d’une route jusqu’à un autre point, et, là, s’arrêtant, prononça quelques mots qui parurent bouleverser de joie Elisabeth.
Elle agrippa le bras de la comtesse et se mit à parler fiévreusement avec des rires et des sanglots, tandis que la comtesse hochait la tête en ayant l’air de dire :
« C’est entendu… Nous sommes d’accord… tout se passera comme vous le désirez… »
Paul crut qu’Elisabeth allait baiser la main de son ennemie, tellement elle semblait déborder d’allégresse et de reconnaissance, et il se demandait anxieusement dans quel nouveau piège tombait la malheureuse, lorsque la comtesse se leva, marcha vers une porte, et l’ouvrit.
Ayant fait un signe, elle revint.
Quelqu’un entra, vêtu d’un uniforme.
Et Paul comprit. L’homme que la comtesse Hermine
introduisait, c’était l’espion Karl, son complice, l’exécuteur de
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ses desseins, celui qu’elle chargeait de tuer Elisabeth. L’heure de la jeune femme avait sonné.
Karl s’inclina. La comtesse Hermine le présentait, puis, montrant la route et les deux points de la carte, elle lui expliqua ce qu’on attendait de lui.
Il tira sa montre et eut un mouvement comme pour
promettre :
« Ce sera fait à telle heure. »
Aussitôt, Elisabeth, sur une invitation de la comtesse, sortit.
Bien que Paul n’eût pas entendu un seul mot de ce qui s’était dit, cette scène rapide prenait pour lui le sens le plus clair et le plus terrifiant. La comtesse, usant de ses pouvoirs illimités, et profitant de ce que le prince Conrad dormait, proposait à
Elisabeth un plan de fuite, sans doute en automobile et vers un point des régions voisines désigné d’avance. Elisabeth acceptait cette délivrance inespérée. Et la fuite aurait lieu sous la direction et sous la protection de Karl !
Le piège était si bien tendu et la jeune femme, affolée de souffrance, s’y précipita avec tant de bonne foi que les deux complices, restant seuls, se regardèrent en riant. En vérité, la besogne s’accomplissait trop facilement et il n’y avait point de mérite à réussir dans de pareilles conditions.
Il y eut alors entre eux, avant même toute explication, une courte mimique, deux gestes, pas plus, mais d’un cynisme infernal. Les yeux fixés sur la comtesse, l’espion Kari entrouvrit son dolman et tira à demi, hors de la gaine qui le retenait, un poignard. La comtesse fit un signe de désapprobation et tendit
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au misérable un petit flacon qu’il empocha en répondant d’un haussement d’épaules :
« Comme vous voulez ! Cela m’est égal. »
Et, assis l’un près de l’autre, ils s’entretinrent avec animation, la comtesse donnant ses instructions que Karl approuvait ou discutait.
Paul eut la sensation que, s’il ne maîtrisait pas son effroi, s’il n’arrêtait pas les battements désordonnés de son coeur, Elisabeth était perdue. Pour la sauver, il fallait avoir un cerveau d’une lucidité absolue, et prendre, au fur et à mesure des circonstances, sans réfléchir et sans hésiter, d’immédiates résolutions.
Or, ces résolutions, il ne pouvait les prendre qu’au hasard et peut-être à contresens, puisqu’il ne connaissait pas réellement les plans de l’ennemi. Néanmoins, il arma son revolver.
Il supposait alors que la jeune femme, une fois prête à
partir, rentrerait dans la salle et s’en irait avec l’espion ; mais, au bout d’un moment, la comtesse frappa sur un timbre et dit quelques mots au domestique qui se présenta. Le domestique sortit. Paul entendit deux coups de sifflet, puis le ronflement d’une automobile dont le bruit se rapprochait.
Karl regardait dans le couloir par la porte entrouverte. Il se tourna vers la comtesse comme s’il eût dit :
« La voilà… Elle descend… »
Paul comprit alors qu’Elisabeth s’en allait directement vers l’automobile où Karl la rejoindrait. En ce cas, il fallait agir et sans retard.
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Une seconde, il resta indécis. Profiterait-il de ce que Karl était encore là pour faire irruption dans la salle et pour le tuer à
coups de revolver ainsi que la comtesse Hermine ? C’était le salut d’Elisabeth, puisque seuls les deux bandits en voulaient à
son existence.
Mais il redouta l’échec d’une tentative aussi audacieuse, et, sautant du balcon, il appela Bernard.
– Elisabeth part en automobile. Karl est avec elle et doit l’empoisonner. Suis-moi… le revolver au poing…
– Que veux-tu faire ?
– Nous verrons.
Ils contournèrent la villa en se glissant parmi les buissons qui bordaient l’allée. D’ailleurs, ces parages étaient déserts.
– Écoute, dit Bernard. Une automobile qui s’en va…
Paul, très inquiet d’abord, protesta :
– Mais non, mais non, c’est le bruit du moteur.
De fait, quand il leur fut possible d’apercevoir la façade principale, ils virent devant le perron une limousine autour de laquelle étaient groupés une douzaine de soldats et de domestiques, et dont les phares illuminaient l’autre partie du jardin, laissant dans l’ombre l’endroit où se trouvaient Paul et Bernard.
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Une femme descendit les marches du perron et disparut dans l’automobile.
– Elisabeth, dit Paul. Et voici Karl…
L’espion s’arrêta sur la dernière marche et donna au soldat qui servait de chauffeur des ordres que Paul entendit par bribes.
Le départ approchait. Encore une minute et, si Paul ne s’y opposait pas, l’automobile emportait l’assassin et sa victime. Minute horrible, car Paul Delroze sentait tout le danger d’une intervention qui n’aurait même point l’avantage d’être efficace, puisque la mort de Karl n’empêcherait pas la comtesse Hermine de poursuivre ses projets.
Bernard murmura :
– Tu n’as cependant pas l’intention d’enlever Elisabeth ? Il y a là tout un poste de factionnaires.
– Je ne veux qu’une chose : abattre Karl.
– Et après ?
– Après ? On s’empare de nous. Il y a interrogatoire, enquête, scandale… Le prince Conrad se mêle de l’affaire.
– Et on nous fusille. Je t’avoue que ton plan…
– Peux-tu m’en proposer un autre ?
Il s’interrompit. L’espion Karl, très en colère, invectivait contre son chauffeur et Paul saisit ces paroles :
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– Bougre d’idiot ! Tu n’en fais jamais d’autres ! Pas d’essence. Crois-tu que nous en trouverons cette nuit ? Où y en a-t-il de l’essence ? À la remise ? Cours-y, andouille. Et ma fourrure ? Tu l’as oubliée également ? Au galop ! Rapporte-la. Je vais conduire moi-même. Avec un abruti de ton espèce, on risque trop…
Le soldat se mit à courir. Et, aussitôt, Paul constata que, pour aller lui-même jusqu’à la remise dont on discernait les lumières, il n’aurait pas à s’écarter des ténèbres qui le protégeaient.
– Viens, dit-il à Bernard, j’ai mon idée que tu vas comprendre.
Leurs pas assourdis par l’herbe d’une pelouse, ils gagnèrent les communs réservés aux écuries et aux garages d’autos, et où
ils purent pénétrer sans que leur silhouette fût aperçue de l’extérieur. Le soldat se trouvait dans un arrière-magasin dont la porte était ouverte. De leur cachette ils le virent qui décrochait d’une patère une énorme peau de bique qu’il jeta sur son épaule, puis qui prenait quatre bidons d’essence. Ainsi chargé, il sortit du magasin et passa devant Paul et Bernard.
Le coup fut vivement exécuté. Avant même qu’il eût le temps de pousser un cri, il était renversé, immobilisé et pourvu d’un bâillon.
– Voilà qui est fait, dit Paul. Maintenant donne-moi son manteau et sa casquette. J’aurais voulu m’épargner ce déguisement. Mais qui veut la fin…
– Alors demanda Bernard, tu risques l’aventure ? Et si Karl ne reconnaît pas son chauffeur ?
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– Il ne pensera même pas à le regarder.
– Mais s’il t’adresse la parole ?
– Je ne répondrai pas. D’ailleurs, dès que nous serons hors de l’enceinte, je n’ai plus rien à redouter de lui.
– Et moi ?
– Toi, attache soigneusement ton prisonnier et enferme-le dans quelque réduit. Ensuite retourne dans les massifs, derrière la fenêtre au balcon. J’espère t’y rejoindre avec Elisabeth vers le milieu de la nuit, et nous n’aurons qu’à prendre tous trois la route du tunnel. Si par hasard tu ne me voyais pas revenir…
– Eh bien ?
– Eh bien va-t’en seul, avant que le jour ne se lève.
– Mais…
Paul s’éloignait déjà. Il était dans cette disposition d’esprit où l’on ne consent même plus à réfléchir aux actes que l’on a décidé d’accomplir. Du reste, les événements semblaient lui donner raison. Karl le reçut avec des injures, mais sans prêter la moindre attention à ce comparse pour lequel il n’avait pas assez de mépris. L’espion enfila sa peau de bique, s’assit au volant, et mania les leviers tandis que Paul s’installait à côté de lui.
La voiture s’ébranlait déjà quand une voix, qui venait du perron, ordonna :
– Karl ! Karl !
– 237 –
Paul eut un instant d’inquiétude. C’était la comtesse Hermine.
Elle s’approcha de l’espion et lui dit tout bas, en français :
– Je te recommande, Karl… Mais ton chauffeur ne
comprend pas le français, n’est-ce pas ?
– À peine l’allemand. Excellence. C’est une brute. Vous pouvez parler.
– Voilà. Ne verse que dix gouttes du flacon, sans quoi…
– Convenu, Excellence. Et puis ?
– Tu m’écriras dans huit jours si tout s’est bien passé. Écrismoi à notre adresse de Paris, et pas avant, ce serait inutile.
– Vous retournerez donc en France, Excellence ?
– Oui. Mon projet est mûr.
– Toujours le même ?
– Oui. Le temps paraît favorable. Il pleut depuis plusieurs jours, et l’état-major m’a prévenue qu’il allait agir de son côté. Donc je serai là-bas demain soir et il suffira d’un coup de pouce…
– Oh ! ça, d’un coup de pouce, pas davantage. J’y ai travaillé
moi-même et tout est au point. Mais vous m’avez parlé d’un autre projet, pour compléter le premier, et j’avoue que celui-là…
– 238 –
– Il le faut, dit-elle. La chance tourne contre nous. Si je réussis, ce sera la fin de la série noire.
– Et vous avez le consentement de l’empereur ?
– Inutile. Ce sont là de ces entreprises dont on ne parle pas.
– Celle-ci est dangereuse et terrible.
– Tant pis.
– Pas besoin de moi, là-bas. Excellence ?
– Non. Débarrasse-nous de la petite. Pour l’instant cela suffit. Adieu.
– Adieu, Excellence.
L’espion débraya ; l’auto partit.
L’allée qui encerclait la pelouse centrale conduisait devant un pavillon qui commandait la grille du jardin et qui servait au corps de garde. De chaque côté s’élevaient les hautes murailles de l’enceinte.
Un officier sortit du pavillon. Karl jeta le mot de passe :
« Hohenstaufen ». La grille fut ouverte et l’auto s’élança sur une grande route qui traverse d’abord la petite ville d’Ebrecourt et serpente ensuite au milieu de collines basses.
Ainsi Paul Delroze, à onze heures du soir, se trouvait seul, dans la campagne déserte, avec Elisabeth et avec l’espion Karl. Qu’il parvînt à maîtriser l’espion, et de cela il ne doutait point, Elisabeth serait libérée. Il n’y aurait plus alors qu’à revenir, à
– 239 –
pénétrer dans la villa du prince Conrad, grâce au mot de passe, et à retrouver Bernard. L’entreprise achevée, et complétée selon les desseins de Paul, le tunnel les ramènerait tous trois au château d’Ornequin.
Paul s’abandonna donc à la joie qui l’envahissait. Elisabeth était là, sous sa protection, Elisabeth dont le courage certes avait fléchi sous le poids des épreuves, mais à laquelle il devait son indulgence puisqu’elle était malheureuse par sa faute à lui. Il oubliait, il voulait oublier toutes les vilaines phases du drame, pour ne songer qu’au dénouement proche, au triomphe, à la délivrance de sa femme.
Il observait attentivement la route, afin de ne pas se perdre au retour, et il combinait le plan de son attaque, le fixant à la première halte qu’on serait obligé de faire. Résolu à ne pas tuer l’espion, il l’étourdirait d’un coup de poing et, après l’avoir terrassé et ligoté, il le jetterait dans quelque taillis.
On rencontra un bourg important, puis deux villages, puis une ville où il fallut s’arrêter et montrer les papiers de la voiture.
Après, ce fut encore la campagne, et une série de petits bois dont les arbres s’illuminaient au passage.
À ce moment, la lumière des phares faiblissant, Karl ralentit l’allure. Il grogna :
– Double brute, tu ne sais même pas entretenir tes phares !
As-tu remis du carbure ?
Paul ne répondit pas. Karl continua de maugréer. Puis il freina en jurant :
– 240 –
– Tonnerre d’imbécile ! Plus moyen d’avancer… Allons, secoue-toi et rallume.
Paul sauta du siège, tandis que l’auto se rangeait sur le bord de la route.
Le moment était venu d’agir.
Il s’occupa d’abord du phare, tout en surveillant les mouvements de l’espion et en ayant soin de se tenir en dehors des projections lumineuses. Karl descendit, ouvrit la portière de la limousine, engagea une conversation que Paul n’entendit pas. Puis il remonta ensuite le long de la voiture.
– Eh bien, l’abruti, en finiras-tu ?
Paul lui tournait le dos, très attentif à son ouvrage et guettant la seconde propice où l’espion, avançant de deux pas, serait à sa portée. Une minute s’écoula. Il serra les poings. Il prévit exactement le geste nécessaire, et il allait l’exécuter, lorsque soudain il fut saisi par-derrière, à bras-le-corps, et renversé sans avoir pu offrir la moindre résistance.
– Ah ! tonnerre ! s’écria l’espion en le maintenant sous son genou, c’est donc pour ça que tu ne répondais pas ?… Il me semblait aussi que tu avais une drôle d’attitude à côté de moi…
Et puis je n’y pensais pas… C’est à l’instant, la lanterne qui t’a éclairé de profil. Ah ça ! mais qu’est-ce que ce gaillard ? Un chien de Français, peut-être ?
Paul s’était raidi, et il crut un moment qu’il lui serait possible d’échapper à l’étreinte. L’effort de l’adversaire fléchissait, il le dominait peu à peu, et il s’exclama :
– 241 –
– Oui, un Français, Paul Delroze, celui que tu as voulu tuer autrefois, le mari d’Elisabeth, de ta victime… Oui, c’est moi, et je sais qui tu es… le faux Belge Laschen, l’espion Karl.
Il se tut. L’espion, qui n’avait faibli que pour tirer un poignard de sa ceinture, levait l’arme sur lui.
– Ah ! Paul Delroze… Tonnerre de Dieu, l’expédition sera fructueuse… Les deux l’un après l’autre… le mari… la femme…
Ah ! tu es venu te fourrer entre mes griffes… Tiens ! attrape, mon garçon…
Paul vit au-dessus de son visage l’éclair d’une lame qui brillait : il ferma les yeux en prononçant le nom d’Elisabeth…
Une seconde encore, et puis, coup sur coup, il y eut trois détonations. En arrière du groupe formé par les deux adversaires, quelqu’un tirait.
L’espion poussa un juron abominable. Son étreinte se desserra. L’arme tomba, et il s’abattit à plat ventre en gémissant :
– Ah ! la sacrée femme… la sacrée femme… J’aurais dû
l’étrangler dans l’auto… Je me doutais bien que ça arriverait…
Plus bas il bégaya :
– J’y suis en plein ! Ah ! la sacrée femme, ce que je souffre !…
Il se tut. Quelques convulsions. Un hoquet d’agonie, et ce fut tout.
– 242 –
D’un bond, Paul s’était dressé. Il courut vers celle qui l’avait sauvé, et qui tenait encore à la main son revolver.
– Elisabeth ! dit-il, éperdu de joie.
Mais il s’arrêta, les bras tendus. Dans l’ombre, la silhouette de cette femme ne lui semblait pas être celle d’Elisabeth, mais une silhouette plus haute et plus forte.
Il balbutia avec une angoisse infinie :
– Elisabeth… Est-ce toi ?… Est-ce bien toi ?…
Et, en même temps, il avait l’intuition profonde de la réponse qu’il allait entendre.
– Non, dit la femme, Mme Delroze est partie un peu avant nous, dans une autre automobile, Karl et moi nous devions la rejoindre.
Paul se souvint de cette automobile dont il avait bien cru en effet percevoir le ronflement lorsqu’il contournait la villa avec Bernard. Cependant, comme les deux départs avaient eu lieu à
quelques minutes d’intervalle tout au plus, il ne perdit pas courage et s’écria :
– Alors, vite, dépêchons-nous. En accélérant l’allure, il est certain qu’on les rattrapera… Mais la femme objecta aussitôt :
– Les rattraper ? C’est impossible, les deux automobiles suivent des routes différentes.
– Qu’importe, si elles se dirigent vers le même but. Où
conduit-on Mme Delroze ?
– 243 –
– Dans un château qui appartient à la comtesse Hermine.
– Et ce château se trouve ?…
– Je ne sais pas.
– Vous ne savez pas ? Mais c’est effrayant. Vous savez son nom tout au moins ?
– Karl ne me l’a pas dit. Je l’ignore.
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Chapitre 6
La lutte impossible
Dans la détresse immense où ces derniers mots le
précipitèrent, Paul éprouva, ainsi qu’au spectacle de la fête donnée par le prince Conrad, le besoin d’une réaction immédiate. Certes tout espoir était perdu. Son plan, qui consistait à utiliser le passage du tunnel avant que l’éveil ne fût donné, son plan s’écroulait. En admettant qu’il parvînt à
rejoindre Elisabeth et à la délivrer, ce qui devenait invraisemblable, à quel moment ce fait se produirait-il ? Et comment, après cela, échapper à l’ennemi et entrer en France ?
Non, il avait contre lui désormais l’espace et le temps. Sa défaite était de celles après quoi il n’y a plus qu’à se résigner et à
attendre le coup de grâce.
Cependant il ne broncha point. Il comprenait qu’une défaillance serait irréparable. L’élan qui l’avait emporté jusqu’ici devait se poursuivre sans relâche et avec plus de fougue encore.
Il s’approcha de l’espion. La femme était penchée sur le corps et l’examinait à la lueur d’une des lanternes qu’elle avait décrochée.
– Il est mort, n’est-ce pas ? dit-il.
– Oui, il est mort. Deux balles l’ont atteint dans le dos. Elle murmura d’une voix altérée :
– 245 –
– C’est horrible, ce que j’ai fait. Voilà que je l’ai tué, moi ! Ce n’est pas un meurtre, monsieur, n’est-ce pas ? Et j’en avais le droit ?… Tout de même, c’est horrible… Voilà que j’ai tué Karl !
Son visage, jeune encore et assez joli, bien que très vulgaire, était décomposé. Ses yeux ne semblaient pas pouvoir se détacher du cadavre.
– Qui êtes-vous ? demanda Paul.
Elle répondit avec des sanglots :
– J’étais son amie… mieux que cela, ou plutôt pis que cela…
Il m’avait juré qu’il m’épouserait… Mais les serments de Karl !…
Un tel menteur, monsieur, un tel lâche !… Ah ! tout ce que je sais de lui… Moi-même, peu à peu, à force de me taire, je devenais sa complice. C’est qu’il me faisait si peur ! Je ne l’aimais plus, mais je tremblais et j’obéissais… Avec quelle haine, à la fin !… et comme il la sentait, cette haine ! Il me disait souvent : « Tu es bien capable de m’égorger un jour ou l’autre. »
Non, monsieur… J’y pensais bien, mais jamais je n’aurais eu le courage. C’est seulement tout à l’heure, quand j’ai vu qu’il allait vous frapper… et surtout quand j’ai entendu votre nom…
– Mon nom, pourquoi ?
– Vous êtes le mari de Mme Delroze.
– Et alors ?
– Alors je la connais. Pas depuis longtemps, depuis aujourd’hui. C’est ce matin que Karl, venant de Belgique, a passé par la ville où j’habite et m’a emmenée chez le prince Conrad. Il s’agissait de servir, comme femme de chambre, une dame française que nous devions conduire dans un château. J’ai
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compris ce que cela voulait dire. Là encore, il me fallait être complice, inspirer confiance… Et puis j’ai vu cette dame française… Je l’ai vue pleurer… Et elle est si douce, si bonne, qu’elle m’a retourné le coeur. J’ai promis de la secourir…
Seulement, je ne pensais pas que ce serait de cette façon, en tuant Karl…
Elle se releva brusquement et prononça d’un ton âpre :
– Mais il le fallait, monsieur. Cela ne pouvait pas être autrement, car j’en savais trop sur son compte. Lui ou moi…
C’est lui… Tant mieux, je ne regrette rien… Il n’y avait pas au monde un pareil misérable, et, avec des gens de son espèce, il ne faut pas hésiter. Non, je ne regrette rien.
Paul lui dit :
– Il était dévoué à la comtesse Hermine, n’est-ce pas ?
Elle frissonna et baissa la voix pour répondre.
– Ah ! ne parlons pas d’elle, je vous en supplie. Celle-là est plus terrible encore, et elle vit toujours, elle ! Ah ! si jamais elle me soupçonne !
– Qui est cette femme ?
– Est-ce qu’on sait ? Elle va et vient, elle est maîtresse partout où elle se trouve… On lui obéit ainsi qu’à l’empereur. Tout le monde la redoute. C’est comme son frère…
– Son frère ?
– Oui, le major Hermann.
– 247 –
– Hein ! vous dites que le major Hermann est son frère ?
– Certes, d’ailleurs il suffit de le voir. C’est la comtesse Hermine elle-même !
– Mais vous les avez vus ensemble ?
– Ma foi… je ne me rappelle plus… Pourquoi cette
question ?
Le temps était trop précieux pour que Paul insistât. Ce que cette femme pouvait penser de la comtesse Hermine importait peu.
Il lui demanda :
– Elle demeure bien chez le prince ?
– Actuellement, oui… Le prince habite au premier étage, par-derrière ; elle, au même étage, mais par-devant.
– Si je lui fais dire que Karl, victime d’un accident, m’envoie, moi, son chauffeur, la prévenir, me recevra-t-elle ?
– Assurément.
– Connaît-elle le chauffeur de Karl, celui dont j’ai pris la place ?
– Non. C’est un soldat que Karl a emmené de Belgique.
Paul réfléchit un instant, puis reprit :
– 248 –
– Aidez-moi.
Ils poussèrent le cadavre vers le fossé de la route, l’y descendirent et le recouvrirent de branches mortes.
– Je retourne à la villa, dit-il. Quant à vous, marchez jusqu’à
ce que vous rencontriez un groupe d’habitations. Éveillez les gens et racontez l’assassinat de Karl par son chauffeur et votre fuite. Le temps de prévenir la police, de vous interroger, de téléphoner à la villa, c’est plus qu’il n’en faut. Elle s’effraya :
– Mais la comtesse Hermine ?
– Ne craignez rien de ce côté. En admettant que je ne la réduise pas à l’impuissance, comment pourrait-elle vous soupçonner, puisque l’enquête rejettera tout sur moi seul ?
D’ailleurs, nous n’avons pas le choix.
Et, sans plus l’écouter, il remit la voiture en mouvement, saisit le volant, et, malgré les prières effarées de la femme, il partit.
Il partit avec autant d’ardeur et de décision que s’il se pliait aux exigences d’un projet nouveau dont il eût fixé tous les détails et connu l’efficacité certaine.
« Je vais voir la comtesse, se disait-il. Et alors, soit que, inquiète sur le sort de Karl, elle veuille que je la conduise auprès de lui, soit qu’elle me reçoive dans une pièce quelconque de la villa, je l’oblige par n’importe quel procédé à me révéler le nom du château qui sert de prison à Elisabeth. Je l’oblige à me donner le moyen de la délivrer et de la faire évader. »
– 249 –
Mais comme tout cela était vague ! Que d’obstacles ! Que d’impossibilités ! Comment supposer que les circonstances seraient dociles au point de rendre la comtesse aveugle et de la priver de tout secours ? Une femme de son envergure n’était pas de celles qui se laissent berner par des mots et soumettre par des menaces.
N’importe ! Paul n’acceptait pas le doute. Au bout de son entreprise, il y avait le succès, et, pour y atteindre plus vite, il forçait l’allure, jetant son auto comme une trombe à travers la campagne et ralentissant à peine au passage des bourgs et des villes.
« Hohenstaufen », cria-t-il à la sentinelle plantée devant le poste de l’enceinte.
L’officier de garde, après l’avoir interrogé, le renvoya au sous-officier du poste qui stationnait près du perron. Celui-là
seul avait libre accès dans la villa et, par lui, la comtesse serait prévenue.
– Bien, dit Paul, je vais d’abord mettre mon auto à la remise.
Une fois arrivé, il éteignit ses phares, et, comme il se dirigeait vers la villa, il eut l’idée, avant de se rendre auprès du sous-officier, de chercher Bernard et de se renseigner sur ce que son beau-frère avait pu surprendre.
Il le trouva derrière la villa, dans les massifs groupés en face de la fenêtre au balcon.
– Tu es donc seul ? lui demanda Bernard anxieusement.
– 250 –
– Oui, l’affaire est manquée. Elisabeth a été emmenée par une première auto.
– C’est terrible, ce que tu me dis là !
– Oui, mais le mal est réparable.
– Comment ?
– Je ne sais pas encore. Parlons de toi. Où en es-tu ? Et le chauffeur ?
– En sûreté. Personne ne le découvrira… du moins pas avant ce matin, lorsque d’autres chauffeurs viendront aux remises.
– Bien. En dehors de cela ?
– Une patrouille dans le parc, il y a une heure. J’ai pu me dissimuler.
– Et puis ?
– Et puis j’ai poussé une pointe jusqu’au tunnel. Les hommes commençaient à se remuer. D’ailleurs, il y a quelque chose qui les a remis d’aplomb, et rudement !
– Quoi ?
– L’irruption d’une certaine personne de notre
connaissance, la femme que j’ai rencontrée à Corvigny, celle qui ressemble si furieusement au major Hermann.
– Elle faisait une ronde ?
– 251 –
– Non, elle partait…
– Oui, je sais, elle doit partir.
– Elle est partie.
– Voyons, ce n’est pas croyable, son départ pour la France n’était pas immédiat.
– J’ai assisté à ce départ.
– Mais où ? Quelle route ?
– Eh bien, et le tunnel ? Crois-tu qu’il ne serve plus à rien, ce tunnel ? Elle a pris ce chemin-là, et sous mes yeux, et dans des conditions éminemment confortables… un wagonnet conduit par un mécanicien et actionné par l’électricité. Sans doute, puisque le but de son voyage était, comme tu le dis, d’aller en France, on l’aura aiguillée sur l’embranchement de Corvigny. Il y a deux heures de cela. J’ai entendu le wagonnet revenir.
La disparition de la comtesse Hermine était pour Paul un nouveau coup. Comment, dès lors, retrouver et comment délivrer Elisabeth ? À quel fil se rattacher parmi les ténèbres où
chacun de ses efforts aboutissait à un désastre ?
Il se raidit, tendant les ressorts de sa volonté et résolu à
continuer l’entreprise jusqu’au succès complet.
Il demanda à Bernard :
– Tu n’as rien remarqué d’autre ?
– 252 –
– Rien du tout.
– Pas d’allées et venues ?
– Non. Les domestiques sont couchés. Les lumières ont été
éteintes.
– Toutes les lumières ?
– Sauf une, cependant. Tiens là, sur nos têtes.
C’était au premier étage, et à une fenêtre située au-dessus de la fenêtre par laquelle Paul avait assisté au souper du prince Conrad. Il reprit :
– Cette lumière s’est-elle allumée pendant que j’étais monté
sur le balcon ?
– Oui, vers la fin.
Paul murmura :
– D’après mes renseignements, ce doit être la chambre du prince Conrad. Lui aussi, il est ivre, et il a fallu le monter.
– J’ai vu des ombres, en effet, à ce moment-là, et depuis tout est immobile.
– Évidemment, il cuve son Champagne. Ah ! si l’on pouvait voir !… Pénétrer dans cette chambre !
– Facile, dit Bernard.
– 253 –
– Par où ?
– Par la pièce voisine, qui doit être le cabinet de toilette, et dont on a laissé la fenêtre entrouverte, sans doute pour donner un peu d’air au prince.
– Mais il faudrait une échelle…
– J’en connais une, accrochée au mur de la remise. La veuxtu ?
– Oui, oui, dit Paul, vivement. Dépêche-toi.
Dans son esprit, toute une nouvelle combinaison se formait, reliée d’ailleurs à ses premières dispositions de combat, et qui lui semblait maintenant capable de le mener au but.
Il s’assura donc que les abords de la villa, à droite et à
gauche, étaient déserts, et qu’aucun des soldats du poste ne s’écartait du perron, puis, dès que Bernard fut de retour, il planta l’échelle dans l’allée et l’appuya au mur.
Ils montèrent.
La fenêtre entrouverte était bien celle du cabinet de toilette. La lumière de la chambre voisine l’éclairait. Aucun bruit ne venait de cette chambre que le bruit d’un ronflement sonore. Paul avança la tête.
En travers de son lit, vêtu de son uniforme dont le plastron était souillé de taches, affalé comme un mannequin, le prince Conrad dormait. Il dormait si profondément que Paul ne se gêna pas pour examiner la chambre. Une petite pièce en guise de vestibule la séparait du couloir, ce qui dressait entre la
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chambre et le couloir deux portes dont il poussa les verrous et ferma les serrures à double tour. Ainsi ils se trouvaient seuls avec le prince Conrad, sans qu’on pût rien entendre de l’intérieur.
– Allons-y, dit Paul, lorsqu’ils se furent distribués la besogne.
Et il appliqua sur le visage du prince une serviette roulée dont il essayait de lui entrer les extrémités dans la bouche, pendant que Bernard, à l’aide d’autres serviettes, entortillait les jambes et les poignets. Cela s’exécuta silencieusement. De la part du prince aucune résistance, aucun cri. Il avait ouvert les yeux et regardait ses agresseurs avec l’air d’un homme qui ne comprend d’abord rien à ce qui lui arrive, mais qu’une peur de plus en plus forte envahit au fur et à mesure qu’il a conscience du danger.
– Pas brave l’héritier de Guillaume, ricana Bernard. Quelle frousse ! Voyons, jeune homme, il faut se remettre d’aplomb. Où est votre flacon de sels ?
Paul avait fini par lui introduire dans la bouche la moitié de la serviette.
– Maintenant, dit-il, partons.
– Que veux-tu faire ? demanda Bernard.
– L’emmener.
– Où ?
– En France.
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– En France ?
– Parbleu ! Nous le tenons, qu’il nous serve !
– On ne le laissera pas sortir.
– Et le tunnel ?
– Impossible ! La surveillance est trop active maintenant.
– Nous verrons bien.
Il saisit son revolver et le braqua sur le prince Conrad.
– Écoutez-moi. Vous avez les idées trop embrouillées pour comprendre mes questions. Mais un revolver, ça se comprend tout seul, n’est-ce pas ? C’est un langage très clair, même pour quelqu’un qui est ivre et qui tremble de peur. Eh bien, si vous ne me suivez pas tranquillement, si vous essayez de vous débattre et de faire du bruit, si mon camarade et moi nous sommes en péril un seul instant, vous êtes flambé. Le browning dont vous sentez le canon sur votre tempe, vous fera sauter la cervelle. Nous sommes d’accord ?
Le prince remua la tête.
– Parfait, conclut Paul. Bernard, délie ses jambes, mais attache-lui les bras autour du corps… Bien… En route.
La descente s’effectua dans les meilleures conditions, et ils marchèrent au milieu des massifs jusqu’à la palissade qui séparait le jardin du vaste enclos réservé aux casernes. Là ils se passèrent le prince d’un côté à l’autre, comme un paquet, puis,
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en suivant le même chemin qu’à l’arrivée, ils parvinrent aux carrières.
Outre que la nuit était suffisamment claire pour qu’ils pussent se diriger, ils apercevaient devant eux une lueur épandue qui devait monter du corps de garde établi à l’entrée du tunnel. En effet, dans le poste, toutes les lumières étaient allumées, et les hommes, debout en dehors de la baraque, buvaient du café.
Devant le tunnel, un soldat déambulait, le fusil sur l’épaule.
– Nous sommes deux, souffla Bernard. Ils sont six, et, au premier coup de feu, ils seront rejoints par les quelques centaines de Boches qui cantonnent à cinq minutes d’ici. La lutte est un peu inégale, qu’en dis-tu ?
Ce qui aggravait la difficulté jusqu’à la rendre
insurmontable, c’est qu’ils n’étaient pas deux en réalité, mais trois, et que leur prisonnier constituait pour eux la gêne la plus terrible. Avec lui, impossible de courir, impossible de fuir. Il fallait s’aider de quelque stratagème.
Lentement, prudemment, afin qu’aucune pierre ne roulât sous leurs pas ou sous les pas du prince, ils décrivirent, en dehors de l’espace éclairé, un circuit qui les amena, au bout d’une heure, à proximité même du tunnel, sur les pentes rocheuses contre lesquelles s’appuyaient ses premiers contreforts.
– Reste là, dit Paul – et il parlait très bas, mais de manière que le prince entendît – reste là et retiens bien mes instructions. Tout d’abord, tu te charges du prince… revolver au poing et la main gauche fixée à son collet. S’il se rebiffe, tu lui casses la tête. Tant pis pour nous, mais tant pis pour lui également. De mon
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côté, je retourne à une certaine distance de la baraque et j’attire les cinq hommes du poste. Alors, ou bien l’homme qui monte la garde, là en-dessous, se joint à ses camarades – auquel cas tu passes avec le prince – ou bien, fidèle à sa consigne, il ne bouge pas – auquel cas tu tires sur lui, tu le blesses… et tu passes.
– Oui, je passe, mais les Boches courent après moi.
– Évidemment.
– Et ils nous rattrapent.
– Ils ne vous rattraperont pas.
– Tu en es sûr ?
– Certain.
– Du moment que tu l’affirmes…
– Donc, c’est compris. Et vous aussi, dit Paul au prince, c’est compris, n’est-ce pas ? La soumission absolue, sans quoi, une imprudence, un malentendu peuvent vous coûter la vie.
Bernard dit à l’oreille de son beau-frère :
– J’ai ramassé une corde, je vais la lui attacher autour du cou, et, à la moindre incartade, un petit geste sec le rappellera au sentiment de la réalité. Seulement, Paul, je te préviens que, s’il lui prend la fantaisie de se débattre, je suis incapable de le tuer… comme ça… froidement…
– Sois tranquille… il a trop peur pour se débattre. Il te suivra comme un chien jusqu’à l’autre bout du tunnel.
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– Et alors, une fois arrivé ?
– Une fois arrivé, enferme-le dans les ruines d’Ornequin, mais sans révéler son nom à personne.
– Et toi, Paul ?
– Ne t’occupe pas de moi.
– Cependant…
– Le risque est le même pour nous deux. La partie que nous allons jouer est effroyable, et il y a bien des chances pour que nous la perdions. Mais, si nous la gagnons, c’est le salut d’Elisabeth. Donc, allons-y de tout coeur. À bientôt, Bernard. En dix minutes, tout doit être réglé, dans un sens ou dans l’autre.
Ils s’embrassèrent longuement, et Paul s’éloigna.
Paul l’avait annoncé, cet effort suprême ne pouvait réussir qu’à force d’audace et de promptitude, et il fallait l’exécuter ainsi qu’on exécute une manoeuvre désespérée.
Encore dix minutes, et c’était le dénouement de l’aventure. Encore dix minutes, et il serait victorieux ou fusillé.
Tous les actes qu’il accomplit dès ce moment furent aussi ordonnés et méthodiques que s’il avait eu le temps d’en préparer avec soin le déclenchement et d’en assurer l’inévitable succès, alors que, en réalité, ce fut une série de décisions isolées qu’il prenait au fur et à mesure des circonstances les plus tragiques.
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Il gagna par un détour, et en se maintenant sur les pentes des monticules que formait l’exploitation de sable, le défilé qui mettait en communication les carrières et le camp réservé à la garnison. Sur le dernier de ces monticules le hasard lui fit heurter un bloc de pierre qui vacilla. À tâtons, il se rendit compte que ce bloc retenait derrière lui tout un amoncellement de sable et de cailloux.
« Voilà ce qu’il me faut », se dit-il sans même réfléchir.
D’un coup de pied violent, il ébranla la masse qui, aussitôt, suivant le creux d’un ravin, se précipita dans le défilé avec le fracas d’un éboulement.
D’un bond, Paul sauta parmi les pierres, s’étendit à plat ventre et se mit à crier au secours, comme s’il eût été victime d’un accident.
De l’endroit où il gisait, on ne pouvait, à cause des sinuosités du défilé, l’entendre des casernes, mais le moindre appel devait porter jusqu’à la baraque du tunnel, qui n’était distante que de cent mètres au plus. Et, de fait, les hommes du poste accoururent aussitôt.
Il n’en compta pas moins de cinq, qui s’empressèrent autour de lui et le relevèrent, tout en l’interrogeant. D’une voix à peine intelligible, il fit au sous-officier des réponses incohérentes, haletantes, d’où l’on pouvait conclure qu’il était envoyé par le prince Conrad à la recherche de la comtesse Hermine.
Paul sentait bien que son stratagème n’avait aucune chance de réussir au-delà d’un temps très limité, mais toute minute gagnée était d’un prix inestimable, puisque Bernard en profitait pour agir de son côté contre le sixième homme en faction devant le tunnel et pour s’enfuir avec le prince Conrad. Peut–260 –
être même cet homme allait-il venir lui aussi… Ou bien peutêtre Bernard se débarrasserait-il de lui sans faire usage de son revolver et par conséquent sans attirer l’attention.
Et Paul, haussant peu à peu la voix, bredouillait des explications confuses auxquelles le sous-officier s’irritait de ne rien comprendre, lorsqu’un coup de feu claqua là-bas, suivi de deux autres détonations.
Sur le moment le sous-officier hésita, ne sachant pas très bien d’où venait le bruit. Les hommes, s’écartant de Paul, prêtèrent l’oreille. Alors il passa au milieu d’eux et partit en avant sans qu’ils se rendissent compte, dans l’obscurité, que c’était lui qui s’éloignait. Puis au premier détour, il se mit à
courir, et en quelques bonds atteignit la baraque.
D’un coup d’oeil, il aperçut, à trente pas de lui, devant l’orifice du tunnel, Bernard qui luttait avec le prince Conrad, lequel essayait de s’échapper. Près d’eux, la sentinelle traînait à
terre en gémissant.
Paul eut la vision très exacte de ce qu’il fallait faire. Porter assistance à Bernard et tenter avec lui le risque d’une évasion, aurait été de la folie, puisque leurs adversaires les eussent fatalement rejoints, et qu’en tout cas le prince Conrad eût été
délivré. Non, l’essentiel était d’arrêter la ruée des hommes du poste, dont les ombres déjà apparaissaient au sortir du défilé, et de permettre à Bernard d’en finir avec le prince.
À moitié caché par la baraque, il tendit vers eux son revolver et cria :
– Halte !
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Le sous-officier n’obéit pas et pénétra dans la zone éclairée. Paul tira. L’Allemand tomba, mais blessé seulement, car il se mit à commander d’une voix sauvage :
– En avant ! Sautez dessus ! En avant donc, tas de froussards !
Les hommes ne bougeaient pas. Paul empoigna un fusil dans le faisceau qu’ils avaient formé près de la baraque, et, tout en les ajustant, il put, d’un regard jeté en arrière, constater que Bernard, enfin maître du prince Conrad, l’entraînait dans les profondeurs du tunnel.
– Il ne s’agit plus que de tenir cinq minutes, pensa Paul, afin que Bernard aille aussi loin que possible.
Et il était si calme à ce moment qu’il les eût comptées, les minutes, au battement régulier de son pouls.
– En avant ! Sautez dessus ! En avant ! ne cessait de proférer le sous-officier qui, sans aucun doute, s’il n’avait pu reconnaître le prince Conrad, avait discerné la silhouette de deux fugitifs.
À genoux, il tira un coup de revolver sur Paul. Celui-ci lui cassa le bras d’une balle. Mais le sous-officier vociféra de plus belle :
– En avant ! Il y en a deux qui ont fichu le camp par le tunnel ! En avant ! Voilà du renfort !
C’était une demi-douzaine de soldats des casernes, accourus au bruit des détonations. Paul, qui avait réussi à pénétrer dans la baraque, cassa le carreau d’une lucarne et tira trois fois. Les soldats se mirent à l’abri, mais d’autres arrivèrent, prirent les
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ordres du sous-officier, puis se dispersèrent, et Paul les vit qui escaladaient les pentes voisines afin de le tourner. Il tira encore quelques coups de fusil. À quoi bon ! Tout espoir d’une résistance plus longue disparaissait.
Il s’obstina néanmoins, tenant ses adversaires à distance, tirant sans relâche et gagnant ainsi du temps jusqu’aux limites du possible. Mais il s’aperçut que la manoeuvre de l’ennemi avait pour but, après l’avoir tourné, de se diriger vers le tunnel et de donner la chasse aux fugitifs…
Paul se cramponnait. Il avait réellement conscience de chaque seconde qui s’écoulait, de chacune de ces secondes inappréciables qui augmentaient la distance où se trouvait Bernard.
Trois hommes s’engouffrèrent dans l’orifice béant, puis quatre, puis cinq.
En outre, les balles commençaient à pleuvoir sur la baraque.
Paul calculait :
« Bernard doit être à six ou sept cents mètres. Les trois hommes qui le poursuivent sont à cinquante mètres… à
soixante-quinze maintenant. Tout va bien, »
Une masse serrée d’Allemands s’en venait sur la baraque. Il était évident que l’on ne croyait pas que Paul y fût seul enfermé, tellement il multipliait ses efforts. Cette fois il n’y avait plus qu’à
se rendre.
« Il est temps, pensa-t-il, Bernard est en dehors de la zone dangereuse. »
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Brusquement, il se précipita vers le tableau qui contenait les manettes correspondant aux fourneaux de mine pratiqués dans le tunnel, d’un coup de crosse fit voler la vitre en éclats, et rabattit la première et la seconde de ces manettes.
Il sembla que la terre frémissait. Un grondement de tonnerre roula sous le tunnel, et se propagea longuement, comme un écho qui rebondit.
Entre Bernard d’Andeville et la meute qui cherchait à
l’atteindre, la route était barrée. Bernard pouvait emmener tranquillement en France le prince Conrad.
Alors Paul sortit de la cabane, en levant les bras et en criant d’une voix joyeuse :
– Camarade ! Camarade !
Dix hommes l’entouraient déjà, et un officier qui les commandait hurla, fou de rage :
– Qu’on le fusille !… Tout de suite… tout de suite… qu’on le fusille ! …
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Chapitre 7
La loi du vainqueur
Si brutalement qu’on le traitât, Paul n’opposa pas la moindre résistance. Tandis qu’on le collait, avec une violence exaspérée, contre une partie verticale de la falaise, il continuait en lui-même ses calculs :
« Il est mathématiquement certain que les deux explosions se sont produites à des distances de trois cents et quatre cents mètres. Donc, je puis admettre également comme certain que Bernard et le prince Conrad se trouvaient au-delà, et que les hommes qui leur donnaient la chasse se trouvaient en deçà. Donc, tout est pour le mieux.
Docilement, avec une sorte de complaisance ironique, il se prêtait aux préparatifs de son exécution, et, déjà, les douze soldats qui en étaient chargés, s’alignant sous la vive lumière d’un projecteur électrique, n’attendaient plus qu’un ordre. Le sous-officier qu’il avait blessé au début du combat, se traîna jusqu’à lui et grinça :
– Fusillé !… Fusillé !… Sale Franzose…
Il répondit en riant :
– Mais non, mais non, les choses ne vont pas si vite que cela.
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– Fusillé, répéta l’autre. Le herr leutnant l’a dit.
– Eh bien, quoi ! Qu’est-ce qu’il attend, le herr leutnant ?
Le lieutenant faisait une rapide enquête à l’entrée du tunnel. Les hommes qui s’y étaient engouffrés revinrent en courant, à
demi asphyxiés par les gaz de l’explosion. Quant au factionnaire dont Bernard avait dû se débarrasser, il perdait son sang en telle abondance qu’il fallut renoncer à tirer de lui de nouveaux renseignements.
C’est à ce moment que des nouvelles arrivèrent des casernes. On venait d’apprendre par une estafette envoyée de la villa que le prince Conrad avait disparu, et l’on mandait aux officiers de doubler les postes et de faire bonne garde, surtout aux abords du tunnel.
Certes Paul avait escompté cette diversion, ou toute autre du même genre, qui suspendrait son exécution. Le jour commençait à poindre, et il supposait bien que, le prince Conrad ayant été laissé ivre-mort dans sa chambre, un de ses domestiques devait avoir mission de veiller sur lui. Ce domestique, trouvant les portes fermées, avait donné l’alarme. D’où les recherches immédiates.
Mais la surprise pour Paul, ce fut que l’on ne soupçonnât point l’enlèvement du prince par la voie du tunnel. Le factionnaire évanoui ne pouvait parler. Les hommes ne s’étaient pas rendus compte que, sur les deux fugitifs aperçus de loin, l’un des deux entraînait l’autre. Bref, on crut le prince assassiné. Ses agresseurs avaient dû jeter son cadavre dans quelque coin des carrières, puis s’étaient enfuis. Deux d’entre eux avaient réussi à s’échapper. On tenait le troisième. Et, pas une seconde, on n’eut l’idée d’une entreprise dont l’audace, justement, dépassait l’imagination.
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En tout cas, il ne pouvait plus être question de fusiller Paul sans une enquête préalable, et sans que les résultats de cette enquête fussent communiqués en haut lieu.
On le conduisit à la villa, où, après l’avoir débarrassé de sa capote allemande et fouillé minutieusement, on l’enferma dans une chambre sous la protection de quatre gaillards solides.
Il y demeura plusieurs heures à somnoler, ravi de ce repos dont il avait grandement besoin, et fort tranquille du reste, puisque Karl étant mort, la comtesse Hermine absente, Elisabeth à l’abri, il n’y avait qu’à s’abandonner au cours normal des événements.
Vers dix heures, il reçut la visite d’un général qui tenta de l’interroger, et qui, ne recevant aucune réponse satisfaisante, se mit en colère, mais avec une certaine réserve où Paul démêla cette sorte de considération que l’on éprouve pour les criminels de marque.
« Tout va bien, se dit-il. Cette visite n’est qu’une étape et m’annonce la venue d’un ambassadeur plus sérieux, quelque chose comme un plénipotentiaire. »
D’après les paroles du général, il comprit que l’on continuait à chercher le corps du prince. On le cherchait d’ailleurs aussi en dehors de l’enceinte, car un nouveau fait, la découverte et les révélations du chauffeur emprisonné dans la remise par Paul et par Bernard, de même que le départ et le retour de l’automobile, signalés par les postes, étendaient singulièrement le champ des investigations.
À midi, on servit à Paul un repas substantiel. Les égards augmentaient. Il y eut de la bière et du café.
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« Je serai peut-être fusillé, pensait-il, mais dans les règles, et pas avant que l’on sache exactement quel est le mystérieux personnage que l’on a l’honneur de fusiller, les raisons de son entreprise, et les résultats obtenus. Or, moi seul peux donner les renseignements. Donc… »
Il sentait si nettement la force de sa position et la nécessité
où l’adversaire se trouvait de contribuer au succès de son plan qu’il ne s’étonna point d’être conduit, une heure plus tard, dans un petit salon de la villa, en présence de deux personnages chamarrés qui le firent fouiller une fois encore, puis attacher avec un luxe de précautions insolite.
« C’est au moins, se dit-il, le chancelier de l’empire qui se dérange en ma faveur… à moins que… »
Au fond de lui, étant donné les circonstances, il ne pouvait s’empêcher de prévoir une intervention plus puissante même que celle du chancelier, et lorsqu’il entendit, sous les fenêtres de la villa, une automobile s’arrêter, lorsqu’il constata le trouble des deux personnages chamarrés, il fut convaincu que ses calculs recevaient une éclatante confirmation.
Tout était prêt. Avant même que l’apparition ne se produisît, les deux personnages se guindèrent en posture militaire, et les soldats, plus raides encore, prirent un air de mannequins.
La porte s’ouvrit.
L’entrée se fit en coup de vent, dans un cliquetis de sabre et d’éperons. Tout de suite l’homme qui arrivait ainsi donnait l’impression de la hâte fiévreuse et du départ imminent. Ce qu’il
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venait accomplir, il n’avait le temps de l’accomplir qu’en un nombre restreint de minutes.
Un geste : tous les assistants défilèrent.
L’empereur et l’officier français restaient l’un en face de l’autre.
Et aussitôt l’empereur articula d’une voix furieuse :
– Qui êtes-vous ? Qu’êtes-vous venu faire ? Où sont vos complices ? Sur l’ordre de qui avez-vous agi ?
Il était difficile de reconnaître en lui l’image qu’offraient ses photographies ou les dessins des journaux, tellement la figure avait vieilli, masque ravagé maintenant, creusé de rides, barbouillé d’une teinte jaunâtre.
Paul tressaillit de haine, non pas tant d’une haine personnelle suscitée par le souvenir de ses propres souffrances que d’une haine faite d’horreur et de mépris pour le plus grand criminel qui se pût imaginer. Et, malgré sa volonté absolue de ne pas s’écarter des formules d’usage et des règles du respect apparent, il répondit :
– Qu’on me détache !
L’empereur sursauta. C’était certes la première fois qu’on lui parlait ainsi, et il s’écria :
– Mais vous oubliez qu’il suffit d’un mot pour qu’on vous fusille ! Et vous osez ! Des conditions !…
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Paul garda le silence. L’empereur allait et venait, la main à
la poignée de son sabre qu’il laissait traîner sur le tapis. Deux fois il s’arrêta et regarda Paul, et, comme celui-ci ne sourcillait pas, il repartait avec un surcroît d’indignation.
Et tout à coup il pressa le bouton d’un timbre électrique.
– Qu’on le détache ! ordonna-t-il à ceux qui se précipitèrent à son appel.
Délivré de ses liens, Paul se dressa et rectifia la position comme un soldat devant un supérieur.
De nouveau la pièce se vida. Alors l’empereur s’approcha, et, tout en laissant entre Paul et lui le rempart d’une table, il demanda, la voix toujours rude :
– Le prince Conrad ?
Paul répondit :
– Le prince Conrad n’est pas mort. Sire, il se porte bien.
– Ah ! fit le Kaiser visiblement soulagé.
Et il reprit, évitant encore d’attaquer le fond du sujet :
– Cela ne change pas les choses en ce qui vous concerne : agression… espionnage… Sans compter le meurtre d’un de mes meilleurs serviteurs…
– L’espion Karl, n’est-ce pas. Sire ? En le tuant, je n’ai fait que me défendre contre lui.
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– Mais vous l’avez tué ? Donc, pour ce meurtre et pour le reste, vous serez passé par les armes.
– Non, Sire. La vie du prince Conrad répond de la mienne.
L’empereur haussa les épaules.
– Si le prince Conrad est vivant, on le trouvera.
– Non, Sire, on ne le trouvera pas.
– Il n’y a pas de retraite en Allemagne où l’on puisse le soustraire à mes recherches, affirma-t-il en frappant du poing.
– Le prince Conrad n’est pas en Allemagne, Sire.
– Hein ? Qu’est-ce que vous dites ?
– Je dis que le prince Conrad n’est pas en Allemagne, Sire.
– Où est-il en ce cas ?
– En France.
– En France !
– Oui, Sire, en France, au château d’Ornequin, sous la garde de mes amis. Si demain soir, à six heures, je ne les ai pas rejoints, le prince Conrad sera livré à l’autorité militaire.
L’empereur sembla suffoqué, au point que sa colère en fut brisée net et qu’il ne chercha même pas à dissimuler la violence du coup. Toute l’humiliation, tout le ridicule qui rejaillissaient sur lui, sur sa dynastie et sur l’empire, si son fils était
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prisonnier, l’éclat de rire du monde entier à cette nouvelle, l’insolence que donnerait à l’ennemi la possession d’un tel otage, tout cela apparut dans son regard inquiet et dans ses épaules qui se courbèrent.
Paul sentit le frisson de la victoire. Il tenait cet homme aussi solidement que l’on tient sous son genou le vaincu qui vous demande grâce, et l’équilibre des forces en présence était si bien rompu en sa faveur que les yeux mêmes du Kaiser, se levant sur lui, donnèrent à Paul l’impression de son triomphe.
L’empereur entrevoyait les phases du drame qui s’était joué
au cours de cette nuit, l’arrivée par le tunnel, l’enlèvement par le tunnel, l’explosion des mines provoquée pour assurer la fuite des agresseurs.
Et la hardiesse folle de l’aventure le confondait.
Il murmura :
– Qui êtes-vous ?
Paul se départit un peu de son attitude rigide. Une de ses mains se posa frémissante sur la table qui les séparait, et il prononça gravement :
– Il y a seize ans, Sire, une fin d’après-midi du mois de septembre…
– Hein ! Que signifie ?… articula l’empereur, interloqué par ce préambule.
– Vous m’avez questionné. Sire, je dois vous répondre.
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Et il recommença, avec la même gravité :
– Il y a seize ans, Sire, une fin d’après-midi du mois de septembre, vous avez visité sous la conduite d’une personne…
comment dirais-je ? d’une personne chargée de votre service d’espionnage, les travaux du tunnel d’Ebrecourt à Corvigny. À
l’instant même où vous sortiez d’une petite chapelle située dans les bois d’Ornequin, vous avez fait la rencontre de deux Français, le père et le fils… Vous vous rappelez, Sire ? il pleuvait… et cette rencontre vous fut si désagréable qu’un mouvement d’humeur vous échappa. Dix minutes plus tard, la dame qui vous accompagnait revint, et voulut entraîner un des Français, le père, sur le territoire allemand, sous le prétexte d’une entrevue avec vous. Le Français refusa. La femme l’assassina sous les yeux de son fils. Il s’appelait Delroze. C’était mon père.
Le Kaiser avait écouté avec une stupeur croissante. Il sembla à Paul que la teinte de son visage se mêlait de plus de bile encore. Cependant il tint bon sous le regard de Paul. Pour lui, la mort de ce M. Delroze était un de ces incidents minimes auquel un empereur ne s’attarde pas. S’en souvenait-il seulement ?
Refusant donc de s’expliquer sur un crime qu’il n’avait certainement pas ordonné, mais dont son indulgence pour la criminelle le rendait complice, il se contenta, après un silence, de laisser tomber ces mots :
– La comtesse Hermine est responsable de ses actes.
– Et elle n’en est responsable que devant elle-même, remarqua Paul, puisque la justice de son pays n’a pas voulu qu’on lui demandât compte de celui-là.
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L’empereur haussa les épaules, en homme qui dédaigne de discourir sur des questions de morale allemande et de politique supérieure. Il consulta sa montre, sonna, prévint que son départ aurait lieu dans quelques minutes, et, se retournant vers Paul :
– Ainsi, dit-il, c’est pour venger la mort de votre père que vous avez enlevé le prince Conrad ?
– Non, Sire, cela c’est une affaire entre la comtesse Hermine et moi, mais avec le prince Conrad j’ai autre chose à régler. Lors de son séjour au château d’Ornequin, le prince Conrad a poursuivi de ses assiduités une jeune femme qui habitait ce château. Rebuté par elle, il l’a emmenée comme prisonnière, ici, dans sa villa. Cette jeune femme porte mon nom. Je suis venu la chercher.
À l’attitude de l’empereur, il était évident qu’il ignorait tout de cette histoire et que les frasques de son fils l’importunaient singulièrement.
– Vous êtes sûr ? fit-il. Cette dame est ici ?
– Elle y était hier soir, Sire. Mais la comtesse Hermine, ayant résolu de la supprimer, a confié ma femme à l’espion Karl avec mission de soustraire la malheureuse aux recherches du prince Conrad et de l’empoisonner.
– Mensonge ! Mensonge abominable ! s’écria l’empereur.
– Voici le flacon remis par la comtesse Hermine à l’espion Karl.
– Après ? Après ? commanda le Kaiser d’une voix irritée.
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– Après, Sire ? L’espion Karl étant mort, et l’endroit où se trouvait ma femme ne m’étant pas connu, je suis revenu ici. Le prince Conrad dormait. Avec un de mes amis, je l’ai descendu de sa chambre et expédié en France par le tunnel.
– Vous avez fait cela ?
– J’ai fait cela, Sire.
– Et sans doute, en échange de la liberté du prince Conrad, vous demandez la liberté de votre femme ?
– Oui, Sire.
– Mais, s’exclama l’empereur, j’ignore où elle est, moi !
– Elle est dans un château qui appartient à la comtesse Hermine. Réfléchissez un instant. Sire… un château auquel on arrive en quelques heures d’automobile, donc situé à cent cinquante, deux cents kilomètres au plus.
Taciturne, l’empereur frappait la table avec le pommeau de son sabre, à petits coups rageurs.
– C’est tout ce que vous me demandez ? dit-il.
– Non, Sire.
– Quoi encore ?
– La liberté de vingt prisonniers français dont la liste m’a été remise par le général commandant les armées françaises.
Cette fois l’empereur se dressa, d’un bond.
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– Vous êtes fou ! Vingt prisonniers, et des officiers sans doute ? Des chefs de corps, des généraux !
– La liste comprend aussi des simples soldats, Sire.
L’empereur ne l’écoutait pas. Sa fureur s’exprimait par des gestes désordonnés et par des interjections incohérentes. Il foudroyait Paul du regard. L’idée de subir la loi de ce petit lieutenant français, captif, et qui pourtant parlait en maître, devait lui sembler terriblement désagréable. Au lieu de châtier l’insolent ennemi, il fallait discuter avec lui et baisser la tête sous l’outrage de ses propositions ! Mais que faire ? Aucune issue ne s’offrait. Il avait comme adversaire un homme que la torture même n’eût pas fléchi.
Et Paul reprit :
– Sire, la liberté de ma femme contre la liberté du prince Conrad, le marché serait vraiment trop inégal. Que vous importe à vous, Sire, que ma femme soit captive ou libre ? Non, il est équitable que la libération du prince Conrad soit l’objet d’un échange qui la justifie… Et vingt prisonniers français, ce n’est pas trop… Du reste, il est inutile que cela ait lieu publiquement. Les prisonniers rentreront en France un par un, si vous le préférez, comme échangés contre des prisonniers allemands de même grade… de sorte que…
Quelle ironie dans ces paroles conciliantes destinées à
adoucir l’amertume de la défaite et à dissimuler, sous l’apparence d’une concession, le coup porté à l’orgueil impérial !
Paul goûtait profondément la saveur de telles minutes. Il avait l’impression de ce que cet homme, à qui une déception d’amour-propre relativement si petite infligeait un si grand tourment, devait souffrir, par ailleurs, de voir l’avortement de
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son plan gigantesque et de se sentir écrasé sous le poids formidable du destin.
« Allons, pensa Paul, je suis bien vengé, et ce n’est que le commencement de ma vengeance. »
La capitulation était proche. L’empereur déclara :
– Je verrai… je donnerai des ordres.
Paul protesta :
– Il serait dangereux d’attendre. Sire. La capture du prince Conrad pourrait être connue en France…
– Eh bien, dit l’empereur, ramenez le prince Conrad, et le jour même votre femme vous sera rendue.
Mais Paul fut impitoyable. Il exigeait qu’on lui fît entière confiance.
– Sire, je ne pense pas que les choses doivent se passer ainsi. Ma femme se trouve dans la situation la plus horrible qui soit, et son existence même est en jeu. Je demande à être conduit immédiatement près d’elle. Ce soir, elle et moi, nous serons en France. Il est indispensable que nous y soyons ce soir.
Il répéta ces mots du ton le plus ferme, et il ajouta :
– Quant aux prisonniers français. Sire, leur remise sera effectuée dans les conditions qu’il vous plaira de préciser. En voici la liste avec leur lieu d’internement.
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Paul saisit un crayon et une feuille de papier. Dès qu’il eut fini, l’empereur lui arracha la liste des mains, et aussitôt sa figure se convulsa. Chacun des noms, pour ainsi dire, le secouait de rage impuissante. Il froissa la feuille et la réduisit en boule comme s’il était résolu à rompre tout accord.
Mais soudain, à bout de résistance, d’un mouvement brusque, où il y avait une hâte fiévreuse d’en finir avec toute cette histoire exaspérante, il appuya par trois fois sur la sonnerie électrique.
Un officier d’ordonnance entra vivement et se planta devant lui.
L’empereur réfléchit encore quelques instants.
Puis il commanda :
– Conduisez le lieutenant Delroze en automobile au château de Hildensheim, d’où vous le ramènerez avec sa femme aux avant-postes d’Ebrecourt. Huit jours plus tard, vous le rencontrerez à ce même point de nos lignes. Il sera accompagné
du prince Conrad, et vous des vingt prisonniers français dont les noms sont inscrits sur cette liste. L’échange se fera d’une manière discrète, que vous fixerez avec le lieutenant Delroze. Voilà. Vous me tiendrez au courant par des rapports personnels.
Cela fut jeté d’un ton saccadé, autoritaire, comme une série de mesures que l’empereur eût prises de lui-même, sans subir la moindre pression et par le simple effet de sa volonté impériale.
Ayant ainsi réglé cette affaire, il sortit, la tête haute, le sabre vainqueur et l’éperon sonore.
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« Une victoire de plus à son actif. Quel cabotin ! » pensa Paul, qui ne put s’empêcher de rire, au grand scandale de l’officier d’ordonnance.
Il entendit l’auto de l’empereur qui démarrait.
L’entrevue n’avait pas duré dix minutes.
Un moment après, lui-même s’en allait et roulait sur la route de Hildensheim.
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Chapitre 8
L’éperon 132
L’heureux voyage ! Et avec quelle allégresse Paul Delroze l’accomplit ! Enfin il touchait au but, et ce n’était pas cette fois une de ces entreprises hasardeuses au bout desquelles il n’y a si souvent que la plus cruelle des déceptions ; il y avait au bout de celle-là le dénouement logique et la récompense de ses efforts. L’ombre même d’une inquiétude ne pouvait l’effleurer. Il est des victoires – et celle qu’il venait de remporter sur l’empereur était de ce nombre – qui entraînent à leur suite la soumission de tous les obstacles. Elisabeth se trouvait au château de Hildensheim, et il se dirigeait vers ce château sans que rien pût s’opposer à
son élan.
À la clarté du jour, il lui sembla reconnaître les paysages qui se cachaient à lui dans les ténèbres de la nuit précédente, tel village, tel bourg, telle rivière côtoyée. Et il vit la succession des petits bois. Et il vit le fossé près duquel il avait lutté avec l’espion Karl.
Il ne lui fallut guère plus d’une heure encore pour arriver sur une colline que dominait la forteresse féodale de Hildensheim. De larges fossés la précédaient, enjambés par un pont-levis. Un concierge soupçonneux se présenta, mais quelques mots de l’officier ouvrirent les portes toutes grandes.
Deux domestiques accoururent du château, et, sur une question de Paul, ils répondirent que la dame française se promenait du côté de l’étang.
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Il se fit indiquer le chemin et dit à l’officier :
– J’irai seul. Nous repartirons aussitôt.
Il avait plu. Un pâle soleil d’hiver, se glissant entre les gros nuages, éclairait des pelouses et des massifs. Paul longea des serres, franchit un groupe de rochers artificiels d’où s’échappait le mince filet d’une cascade qui formait, dans un cadre de sapins noirs, un vaste étang égayé de cygnes et de canards sauvages.
À l’extrémité de cet étang, il y avait une terrasse ornée de statues et de bancs de pierre.
Elisabeth était là.
Une émotion indicible bouleversa Paul. Depuis la veille de la guerre, Elisabeth était perdue pour lui. Depuis ce jour-là elle avait subi les épreuves les plus affreuses, et les avait subies pour cette seule raison qu’elle voulait apparaître aux yeux de son mari comme une femme sans reproche, fille d’une mère sans reproche.
Et voilà qu’il la retrouvait à une heure où aucune des accusations lancées contre la comtesse Hermine ne pouvait être écartée, et où Elisabeth elle-même, par sa présence au souper du prince Conrad, avait suscité en Paul une telle indignation.
Mais comme tout cela était loin déjà ! Et comme cela comptait peu ! L’infamie du prince Conrad, les crimes de la comtesse Hermine, les liens de parenté qui pouvaient unir les deux femmes, toutes les luttes que Paul avait soutenues, toutes ses angoisses, toutes ses révoltes, toutes ses haines… autant de détails insignifiants, maintenant qu’il apercevait à vingt pas de lui sa bien-aimée malheureuse. Il ne songea plus qu’aux larmes
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qu’elle avait versées et n’aperçut plus que sa silhouette amaigrie, frissonnante sous la bise d’hiver.
Il s’approcha. Son pas grinça sur le galet de l’allée, et la jeune femme se retourna.
Elle n’eut pas un geste. Il comprit, à l’expression de son regard, qu’elle ne le voyait pas, en réalité, mais qu’il était pour elle comme un fantôme qui surgit des brumes du rêve, et que ce fantôme devait bien souvent flotter devant ses yeux hallucinés.
Elle lui sourit même un peu, et si tristement que Paul joignit les mains et fut près de s’agenouiller.
– Elisabeth… Elisabeth…, balbutia-t-il.
Alors elle se redressa et porta la main à son coeur, et elle devint plus pâle encore qu’elle ne l’était la veille au soir, entre le prince Conrad et la comtesse Hermine. L’image sortait des brumes. La réalité se précisait en face d’elle et dans son cerveau. Cette fois elle voyait Paul !
Il se précipita, car il lui semblait qu’elle allait tomber. Mais elle fit un effort sur elle-même, tendit les mains pour qu’il n’avançât point, et le regarda profondément, comme si elle eût voulu pénétrer jusqu’aux ténèbres mêmes de son âme et savoir ce qu’il pensait.
Paul ne bougea plus, tout palpitant d’amour.
Elle murmura :
– Ah ! je vois que tu m’aimes… tu n’as pas cessé de m’aimer… maintenant j’en suis sûre.
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Elle gardait cependant les bras tendus comme un obstacle, et lui-même ne cherchait pas à avancer. Toute leur vie et tout leur bonheur étaient dans leur regard, et, tandis que leurs yeux se mêlaient éperdument, elle continua :
– Ils m’ont dit que tu étais prisonnier. C’est donc vrai ? Ah !
ce que je les ai suppliés pour qu’on me conduisît auprès de toi !
Ce que je me suis abaissée ! J’ai dû même m’asseoir à leur table, et rire de leurs plaisanteries, et porter des bijoux, des colliers de perles qu’ils m’imposaient. Tout cela pour te voir !… Et ils promettaient toujours… Et puis, enfin, cette nuit on m’a emmenée jusqu’ici, et j’ai cru qu’ils s’étaient joués de moi une fois encore… ou bien que c’était un piège nouveau… ou bien qu’ils se décidaient enfin à me tuer… Et puis te voilà !… Te voilà !… toi, mon Paul chéri !…
Elle lui saisit la figure entre ses deux mains et, tout à coup, désespérée :
– Mais tu ne vas pas t’en aller encore ? Demain seulement, n’est-ce pas ? Ils ne te reprennent pas à moi, comme cela, après quelques minutes ? Tu restes, n’est-ce pas ? Ah ! Paul, je n’ai plus de courage… Ne me quitte plus…
Elle fut très étonnée de le voir qui souriait.
– Qu’est-ce que tu as, mon Dieu ? Comme tu as l’air d’être heureux !
Il se mit à rire et, cette fois, l’attirant contre lui avec une autorité qui n’admettait point de résistance, il lui baisa les cheveux, et le front, et les joues, et les lèvres, et il disait :
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– Je ris parce qu’il n’y a pas autre chose à faire que de rire et de t’embrasser. Je ris aussi parce que je me suis imaginé des tas d’histoires absurdes… Oui, figure-toi, ce souper hier soir… je t’ai aperçue de loin, et j’ai souffert la mort… je t’ai accusée de je ne sais quoi… Faut-il être bête !
Elle ne comprenait pas sa gaieté, et elle répéta :
– Comme tu es heureux ! Comment se peut-il que tu sois si heureux ?
– Il n’y a aucune raison pour que je ne le sois pas, dit Paul toujours en riant. Voyons, réfléchis… On se retrouve tous les deux, à la suite de malheurs auprès desquels ceux qui ont frappé
la famille des Atrides ne comptent pas. Nous sommes ensemble, rien ne peut plus nous séparer, et tu ne veux pas que je sois content ?
– Rien ne peut donc plus nous séparer ? dit-elle tout anxieuse.
– Évidemment. Est-ce donc si étrange ?
– Tu restes avec moi ? Nous allons vivre ici ?
– Ah ! non, alors… En voilà une idée ! Tu vas faire tes paquets en deux temps, trois mouvements, et nous filons.
– Où ?
– Où ? Mais en France. Tout bien pesé, il n’y a encore que là
que l’on se sente à l’aise.
Et, comme elle l’observait avec stupeur, il lui dit :
– 284 –
– Allons, dépêchons-nous. L’auto nous attend et j’ai promis à Bernard… oui, ton frère Bernard, je lui ai promis que nous le rejoindrions cette nuit… Tu es prête ? Ah ça, mais pourquoi cet air d’effarement ? Il te faut des explications ? Mais, ma chérie adorée, nous en avons pour des heures et des heures à nous expliquer tous deux. Tu as tourné la tête à un prince impérial…
Et puis tu as été fusillée… Et puis… et puis… Enfin, quoi ! Doisje demander main-forte pour que tu me suives ?
Elle comprit soudain qu’il parlait sérieusement, et elle lui dit, sans le quitter des yeux :
– C’est vrai ? nous sommes libres ?
– Entièrement libres.
– Nous rentrons en France ?
– Directement.
– Nous n’avons plus rien à craindre ?
– Rien.
Alors elle eut une brusque détente. À son tour elle se mit à
rire, dans un de ces accès de joie désordonnés où l’on se laisse aller à toutes les gamineries et à tous les enfantillages. Pour un peu, elle eût chanté, elle eût dansé. Et ses larmes coulaient, cependant. Et elle balbutiait :
– Libre !… C’est fini !…Ai-je souffert ?… Mais non… Ah ! tu savais que j’ai été fusillée ? Eh bien, je te le jure, ça n’est pas si terrible… Je te raconterai cela, et tant d’autres choses … Toi
– 285 –
aussi, tu me raconteras… Mais comment as-tu réussi ? Tu es donc plus fort qu’eux ? Plus fort que l’ineffable Conrad, plus fort que l’empereur ? Mon Dieu, que c’est drôle ! Mon Dieu, que c’est drôle !…
Elle s’interrompit et, lui prenant le bras avec une violence subite :
– Allons-nous-en, mon chéri. C’est de la folie de rester ici une seconde de plus. Ces gens-là sont capables de tout. Ce sont des fourbes, des criminels. Allons-nous-en… Allons-nous-en…
Ils partirent,
Aucun incident ne troubla leur voyage. Le soir ils arrivaient aux lignes du front, en face d’Ebrecourt.
L’officier d’ordonnance, qui avait tous pouvoirs, fit allumer un réflecteur, et lui-même, après avoir ordonné qu’on agitât un drapeau blanc, conduisit Elisabeth et Paul à l’officier français qui se présenta.
Celui-ci téléphona aux services de l’arrière. Une automobile fut envoyée.
À neuf heures, Elisabeth et Paul s’arrêtaient à la grille d’Ornequin, et Paul faisait demander Bernard, au-devant duquel il se rendit :
– C’est toi, Bernard ? lui dit-il. Écoute-moi, et soyons brefs. Je ramène Elisabeth. Oui, elle est ici dans l’auto. Nous partons pour Corvigny, et tu viens avec nous. Pendant que je vais chercher ma valise et la tienne, toi, donne les ordres nécessaires pour que le prince Conrad soit surveillé de près. Il est en sûreté, n’est-ce pas ?
– 286 –
– Oui.
– Alors dépêchons. Il s’agit de rejoindre la femme que tu as vue la nuit dernière au moment où elle entrait dans le tunnel. Puisqu’elle est en France, donnons-lui la chasse.
– Ne crois-tu pas, Paul que nous trouverions plutôt sa piste en retournant nous-mêmes dans le tunnel et en cherchant l’endroit où il débouche aux environs de Corvigny ?
– Du temps perdu. Nous en sommes à un moment de la lutte où il faut brûler les étapes.
– Voyons, Paul, la lutte est finie puisque Elisabeth est sauvée.
– La lutte ne sera pas finie tant que cette femme vivra.
– Mais enfin, qui est-ce ?
Paul ne répondit pas.
… À dix heures ils descendaient tous trois devant la station de Corvigny. Il n’y avait plus de train. Tout le monde dormait. Sans se rebuter, Paul se rendit au poste militaire, réveilla l’adjudant de service, fit venir le chef de gare, fit venir la buraliste, et réussit, après une enquête minutieuse, à établir que, le matin même de ce lundi, une femme avait pris un billet pour Château-Thierry, munie d’un sauf-conduit en règle au nom de Mme Antonin. Aucune autre femme n’était partie seule. Elle portait l’uniforme de la Croix-Rouge. Son signalement, comme taille et comme visage, correspondait à celui de la comtesse Hermine.
– 287 –
– C’est bien elle, déclara Paul, lorsqu’il se fut installé à
l’hôtel voisin, ainsi qu’Elisabeth et que Bernard, pour y passer la nuit. C’est bien elle. Elle ne pouvait s’en aller de Corvigny que par là. Et c’est par là que demain matin mardi, à la même heure qu’elle, nous nous en irons. J’espère qu’elle n’aura pas le temps de mettre à exécution le projet qui l’amène en France. En tout cas l’occasion est unique pour nous. Profitons-en.
Et comme Bernard répétait :
– Mais enfin, qui est-ce ?
Il répliqua :
– Qui est-ce ? Elisabeth va te le dire. Nous avons une heure devant nous pour nous expliquer sur certains points, et puis on se reposera, ce dont nous avons besoin tous les trois.
Le lendemain, ce fut le départ.
La confiance de Paul était inébranlable. Bien qu’il ne sût rien des intentions de la comtesse Hermine, il était sûr de marcher dans la bonne voie. De fait, à plusieurs reprises, ils eurent la preuve qu’une infirmière de la Croix-Rouge, voyageant seule et en première classe, avait passé la veille par les mêmes stations.
Ils descendirent à Château-Thierry vers la fin de l’aprèsmidi. Paul s’informa. La veille au soir, une automobile de la Croix-Rouge, qui attendait devant la gare, avait emmené
l’infirmière. Cette automobile, si l’on s’en rapportait à l’examen de ses papiers, faisait le service d’une des ambulances établies en arrière de Soissons, mais on ne pouvait préciser le lieu exact de cette ambulance.
– 288 –
Le renseignement suffisait à Paul. Soissons, c’était la ligne même de la bataille.
– Allons-y, dit-il.
L’ordre qu’il possédait, signé du général en chef, lui donnait tous les pouvoirs nécessaires pour réquisitionner une automobile et pour pénétrer dans la zone de combat. Ils arrivaient à Soissons au moment du dîner.
Les faubourgs, bombardés et ravagés, étaient déserts. La ville elle-même semblait en grande partie abandonnée. Mais, à
mesure qu’ils approchaient du centre, une certaine animation se remarquait dans les rues. Des compagnies passaient à vive allure. Des canons et des caissons filaient au trot de leurs attelages, et dans l’hôtel qu’on leur indiqua sur la grand-place, et où logeaient un certain nombre d’officiers, il y avait de l’agitation, des allées et venues, et comme un peu de désordre.
Paul et Bernard se firent mettre au courant. Il leur fut répondu que, depuis plusieurs jours, on attaquait avec succès les pentes situées en face de Soissons, de l’autre côté de l’Aisne. L’avant-veille, des bataillons de chasseurs et de Marocains avaient pris d’assaut l’éperon 132. La veille, on maintenait les positions conquises et l’on enlevait les tranchées de la dent de Crouy.
Or, au cours de la nuit précédente, au moment même où
l’ennemi contre-attaquait violemment, il se produisit un fait assez bizarre. L’Aisne, grossissant à la suite des pluies abondantes, débordait et emportait tous les ponts de Villeneuve et de Soissons.
– 289 –
La crue de l’Aisne était normale, mais, si forte qu’elle fût, elle n’expliquait pas la rupture des ponts, et cette rupture, coïncidant avec la contre-attaque allemande, et qui semblait provoquée par des moyens suspects que l’on tâchait d’éclaircir, avait compliqué la situation des troupes françaises en rendant presque impossible l’envoi de renforts. Toute la journée, on s’était maintenu sur l’éperon, mais difficilement et avec beaucoup de pertes. En ce moment on ramenait sur la rive droite de l’Aisne une partie de l’artillerie.
Paul et Bernard n’eurent pas une seconde d’hésitation. Dans tout cela ils reconnaissaient la main de la comtesse Hermine. Rupture des ponts, attaques allemandes, les deux événements se produisant la nuit même de son arrivée, comment douter qu’ils ne fussent la conséquence d’un plan conçu par elle et dont l’exécution, préparée pour l’époque où les pluies grossiraient l’Aisne, prouvait la collaboration de la comtesse et de l’étatmajor ennemi.
D’ailleurs, Paul se rappelait les phrases qu’elle avait échangées avec l’espion Karl devant le perron de la villa du prince Conrad :
– Je vais en France… tout est prêt. Le temps est favorable et l’état-major m’a prévenue… Donc j’y serai demain soir… et il suffira d’un coup de pouce.
Le coup de pouce, elle l’avait donné. Tous les ponts, préalablement travaillés par l’espion Karl ou par des agents à sa solde, s’étaient effondrés.
– Évidemment, c’est elle, dit Bernard. Et alors, si c’est elle, pourquoi ton air inquiet ? Tu devrais te réjouir au contraire, puisque maintenant nous sommes logiquement sûrs de l’atteindre.
– 290 –
– Oui, mais l’atteindrons-nous à temps
? Dans sa
conversation avec Karl, elle a prononcé une autre menace qui me semble beaucoup plus grave, et dont je t’ai rapporté
également les termes : « La chance tourne contre nous… Si je réussis, ce sera la fin de la série noire. » Et comme son complice lui demandait si elle avait le consentement de l’empereur, elle a répondu : « Inutile. L’entreprise est de celles dont on ne parle pas. » Tu comprends bien, Bernard, qu’il ne s’agit pas de l’attaque allemande ni de la rupture des ponts – cela, c’est de bonne guerre, et l’empereur est au courant –, non, il s’agit d’autre chose qui doit coïncider avec les événements et leur donner leur signification complète. Cette femme ne peut pas croire qu’une avance d’un kilomètre ou deux soit un incident capable de mettre fin à ce qu’elle appelle la série noire. Alors, quoi ? Qu’y a-t-il ? Je l’ignore. Et c’est la raison de mon angoisse.
Toute cette soirée et toute la journée du mercredi 13, Paul les employa en investigations dans les rues de la ville ou sur les bords de l’Aisne. Il s’était mis en relation avec l’autorité
militaire. Des officiers et des soldats participaient à ses recherches. Ils fouillèrent plusieurs maisons et interrogèrent plusieurs des habitants.
Bernard s’était offert à l’accompagner, mais il avait refusé
obstinément :
– Non. Il est vrai que cette femme ne te connaît pas, mais il ne faut pas qu’elle voie ta soeur. Je te demande donc de rester avec Elisabeth, de l’empêcher de sortir, et de veiller sur elle sans une seconde de répit, car nous avons affaire à l’ennemi le plus terrible qui soit.
– 291 –
Le frère et la soeur vécurent donc toutes les heures de cette journée collés aux vitres de leurs fenêtres. Paul revenait prendre ses repas en hâte. Il était tout frémissant d’espoir.
– Elle est là, disait-il. Elle a dût quitter, ainsi que ceux qui l’ont accompagnée en auto, son déguisement d’infirmière, et elle se tapit au fond de quelque trou, comme une araignée derrière sa toile. Je la vois, le téléphone à la main, et donnant des ordres à toute une bande d’individus, terrés comme elle, et comme elle invisibles. Mais, son plan, je commence à le discerner, et j’ai sur elle un avantage, c’est qu’elle se croit en sécurité. Elle ignore la mort de son complice Karl. Elle ignore mon entrevue avec le Kaiser. Elle ignore la délivrance d’Elisabeth. Elle ignore notre présence ici. Je la tiens, l’abominable créature. Je la tiens.
Les nouvelles de la bataille, cependant, ne s’amélioraient pas.
Le mouvement de repli continuait sur la rive gauche. À
Crouy, l’âpreté des pertes et l’épaisseur de la boue arrêtaient l’élan des Marocains. Un pont de bateaux, hâtivement construit, s’en allait à la dérive.
Lorsque Paul reparut, vers six heures du soir, un peu de sang dégouttait sur sa manche. Elisabeth s’effraya.
– Ce n’est rien, dit-il en riant. Une égratignure que je me suis faite, je ne sais où.
– Mais ta main, regarde ta main. Tu saignes !
– Non, ce n’est pas mon sang. Ne t’inquiète pas. Tout va bien.
Bernard lui dit :
– 292 –
– Tu sais que le général en chef est à Soissons depuis ce matin ?
– Oui, il paraît… Tant mieux. J’aimerais à lui offrir l’espionne et sa bande. Ce serait un beau cadeau.
Durant une heure encore il s’éloigna. Puis il revint et se fit servir à dîner.
– Maintenant, tu sembles sûr de ton fait, observa Bernard.
– Est-on jamais sûr ? Cette femme est le diable en personne.
– Mais tu connais son repaire ?
– Oui.
– Et tu attends quoi ?
– Neuf heures. Jusque-là, je me repose. Un peu avant neuf heures, réveillez-moi.
Le canon ne cessait de tonner dans la nuit lointaine. Parfois un obus tombait sur la ville avec un grand fracas. Des troupes passaient en tous sens. Puis il y avait des silences où tous les bruits de la guerre semblaient suspendus, et c’étaient ces minutes-là peut-être qui prenaient la signification la plus redoutable.
Paul s’éveilla de lui-même.
Il dit à sa femme et à Bernard :
– 293 –
– Vous savez, vous êtes de l’expédition. Ce sera dur, Elisabeth, très dur. Es-tu certaine de ne pas faiblir ?
– Oh ! Paul… Mais toi-même, comme tu es pâle !
– Oui, dit-il, un peu d’émotion. Non point à cause de ce qui va se passer… Mais, jusqu’au dernier moment, et malgré toutes les précautions prises, j’aurai peur que l’adversaire ne se dérobe…
– Cependant…
– Eh ! oui, une imprudence, un mauvais hasard qui donne l’éveil, et tout est à recommencer… Qu’est-ce que tu fais donc, Bernard ?
– Je prends mon revolver.
– Inutile.
– Quoi ! fit le jeune homme, on ne va donc pas se battre, dans ton expédition ?
Paul ne répondit pas. Selon son habitude, il ne s’exprimait qu’en agissant ou après avoir agi. Bernard prit son revolver.
Le dernier coup de neuf heures sonnait lorsqu’ils
traversèrent la grand-place, parmi des ténèbres que trouait ça et là un mince rayon de lumière surgi d’une boutique close.
Au parvis de la cathédrale, dont ils sentirent au-dessus d’eux l’ombre géante, un groupe de soldats se massait.
– 294 –
Paul, ayant lancé sur eux le feu d’une lanterne électrique, dit à celui qui les commandait :
– Rien de nouveau, sergent ?
– Rien, mon lieutenant. Personne n’est entré dans la maison et personne n’en est sorti.
Le sergent siffla légèrement. Vers le milieu de la rue, deux hommes se détachèrent de l’obscurité qui les enveloppait et se rabattirent sur le groupe.
– Aucun bruit dans la maison ?
– Aucun, sergent.
– Aucune lumière derrière les volets ?
– Aucune, sergent.
Alors Paul se mit en marche, et, tandis que les autres, se conformant à ses instructions, le suivaient sans faire le moindre bruit, il avançait résolument, comme un promeneur attardé qui rejoint son domicile.
Ils s’arrêtèrent devant une étroite maison, dont on distinguait à peine le rez-de-chaussée dans le noir de la nuit. La porte s’élevait au haut de trois degrés. Paul la heurta quatre fois à petits coups En même temps il tira une clef de la poche et ouvrit.
Dans le vestibule il ralluma sa lanterne électrique, et, ses compagnons observant toujours le même silence, il se dirigea vers une glace qui partait des dalles mêmes du vestibule.
– 295 –
Après avoir frappé cette glace de quatre petits coups, il la poussa en appuyant sur le côté. Elle masquait l’orifice d’un escalier qui descendait au sous-sol et dans la cage duquel il envoya aussitôt de la lumière.
Cela devait être un signal, le troisième signal convenu, car d’en bas une voix, une voix féminine, mais rauque, éraillée, demanda :
– C’est vous, père Walter ?
Le moment était venu d’agir. Sans répondre, Paul
dégringola l’escalier en quelques bonds.
Il arriva juste à l’instant où une porte massive se refermait et où l’accès de la cave allait être barré.
Une pesée violente… Il entra.
La comtesse Hermine était là, dans la pénombre, immobile, hésitante.
Puis, soudain, elle courut à l’autre bout de la cave, saisit un revolver sur une table, se retourna et tira.
Le ressort claqua. Mais il n’y eut aucune détonation.
Trois fois elle recommença et les trois fois il en fut de même.
– Inutile d’insister, ricana Paul. L’arme a été déchargée.
– 296 –
La comtesse eut un cri de rage, ouvrit le tiroir de la table, et, prenant un autre revolver, tira coup sur coup quatre fois. Aucune détonation.
– Rien à faire, dit Paul en riant, celui-là aussi a été
déchargé, et pareillement celui qui est dans le second tiroir, et pareillement toutes les armes de la maison.
Et, comme elle regardait avec stupeur, sans comprendre, atterrée de son impuissance, il salua et, se présentant, il prononça simplement ces deux mots qui voulaient tout dire :
– Paul Delroze.
– 297 –
Chapitre 9
Hohenzollern
Sans en avoir les dimensions, la cave offrait l’aspect de ces grandes salles voûtées que l’on trouve en Champagne. Des murs propres, un sol égal où couraient des chemins de briques, une atmosphère tiède, une alcôve réservée entre deux tonneaux et fermée par un rideau, des sièges, des meubles, des carpettes, tout cela formait, en même temps qu’une habitation confortable, à l’abri des obus, un refuge certain pour quiconque redoutait les visites indiscrètes.
Paul se rappela les ruines du vieux phare au bord de l’Yser et le tunnel d’Ornequin à Ebrecourt. Ainsi, la lutte se continuait sous terre. Guerre de tranchées et guerre de caves, guerre d’espionnage et guerre de ruse, c’étaient toujours les mêmes procédés sournois, honteux, équivoques, criminels.
Paul avait éteint sa lanterne, de sorte que la salle n’était plus que vaguement éclairée par une lampe à pétrole suspendue à la voûte, et dont la lueur, que rabattait un abat-jour opaque, dessinait un cercle blanc au milieu duquel ils se trouvaient tous deux seuls.
Elisabeth et Bernard restaient en arrière, dans l’ombre.
Le sergent et ses hommes n’avaient pas paru. Mais on entendait le bruit de leur présence au bas de l’escalier.
– 298 –
La comtesse ne bougeait pas. Elle était vêtue comme au soir du souper dans la villa du prince Conrad. Son visage, où ne se voyaient plus ni peur ni effarement, montrait plutôt l’effort de la réflexion, comme si elle eût voulu calculer toutes les conséquences de la situation qui lui était révélée. Paul Delroze ?
Quel était le but de son agression ? Sans doute – et c’était évidemment cette pensée qui détendait peu à peu les traits de la comtesse Hermine –, sans doute poursuivait-il la délivrance de sa femme.
Elle sourit. Elisabeth prisonnière en Allemagne, quelle monnaie d’échange pour elle-même, pour elle, prise au piège, mais qui pouvait encore commander aux événements !
Sur un signe, Bernard s’avança, et Paul dit à la comtesse :
– Mon beau-frère. Le major Hermann, lorsqu’il était attaché
dans la maison du passeur, l’a peut-être vu, comme il m’a peutêtre vu. Mais, en tout cas, la comtesse Hermine, soyons plus précis, la comtesse d’Andeville, ne connaît pas, ou du moins a oublié son fils, Bernard d’Andeville.
Elle paraissait maintenant tout à fait rassurée, et gardait l’air de quelqu’un qui combat avec des armes égales et même plus puissantes. Elle ne se troubla donc pas en face de Bernard, et fit d’un ton dégagé :
– Bernard d’Andeville ressemble beaucoup à sa soeur Elisabeth, que les circonstances m’ont permis de ne pas perdre de vue, elle. Il y a trois jours encore nous soupions, elle et moi, avec le prince Conrad. Le prince Conrad a une grande affection pour Elisabeth, et c’est justice, car elle est charmante, et si aimable ! Je l’aime beaucoup, en vérité !
– 299 –
Paul et Bernard eurent un même geste, qui les eût jetés sur la comtesse s’ils n’avaient réussi à contenir leur haine. Paul écarta son beau-frère dont il sentait l’exaspération, et, répondant au défi de l’adversaire sur un ton aussi allègre :
– Mais oui, je sais… j’étais là… J’ai même assisté à son départ.
– Vraiment ?
– Vraiment. Votre ami Karl m’a offert une place dans son automobile.
– Dans son automobile ?
– Parfaitement, et nous sommes tous partis pour votre château de Hildensheim… une bien belle demeure que j’aurais eu plaisir à visiter plus à fond… Mais le séjour en est dangereux, souvent mortel… de sorte que…
La comtesse le regardait avec une inquiétude croissante. Que voulait-il dire ? Comment savait-il ces choses ?
Elle voulut l’effrayer à son tour, afin de voir clair dans le jeu de l’ennemi, et prononça d’une voix âpre :
– En effet, le séjour en est souvent mortel ! On respire là un air qui n’est pas bon pour tout le monde…
– Un air empoisonné…
– Justement.
– Et vous craignez pour Elisabeth ?
– 300 –
– Ma foi, oui. La santé de cette pauvre petite est déjà
compromise, et je ne serai tranquille…
– Que quand elle sera morte, n’est-ce pas ?
Elle laissa passer quelques secondes, puis répliqua très nettement, de façon que Paul comprît bien la portée de ses paroles :
– Oui, quand elle sera morte… ce qui ne peut pas beaucoup tarder… si ce n’est déjà fait.
Il y eut un assez long silence. Une fois de plus, en face de cette femme, Paul éprouvait le même besoin de meurtre, le même besoin d’assouvir sa haine. Il fallait que cela fût. Son devoir était de tuer, et c’était un crime que de n’y pas obéir.
Elisabeth restait dans l’ombre, debout à trois pas en arrière.
Sans un mot, lentement, Paul se retourna de son côté, leva le bras, pressa le ressort de sa lanterne, et la dirigea vers la jeune femme, dont le visage demeura ainsi en pleine lumière.
Jamais Paul, en accomplissant ce geste, n’eût pensé que l’effet en dût être si violent sur la comtesse Hermine. Une femme comme elle ne pouvait se tromper, se croire le jouet d’une hallucination ou la dupe d’une ressemblance. Non. Elle admit sur-le-champ que Paul avait délivré sa femme, et qu’Elisabeth était là devant elle. Mais comment un aussi formidable événement était-il possible ? Elisabeth, que, trois jours auparavant, elle avait laissée entre les mains de Karl…
Elisabeth, qui, à l’heure actuelle, devait être morte ou prisonnière dans une forteresse allemande dont plus de deux millions de soldats interdisaient l’approche… Elisabeth était là ?
– 301 –
En moins de trois jours elle avait échappé à Karl, elle avait fui le château de Hildensheim, elle avait traversé les lignes de deux millions d’Allemands ?
La comtesse Hermine, le visage décomposé, s’assit devant cette table qui lui servait de rempart, et, rageusement, colla ses poings crispés contre ses joues. Elle comprenait la situation. Il ne s’agissait plus de plaisanter ni de provoquer. Il ne s’agissait plus d’un marché à débattre. Dans la partie effroyable qu’elle jouait, toute chance de victoire lui manquait subitement. Elle devait subir la loi du vainqueur, et le vainqueur c’était Paul Delroze !
Elle balbutia :
– Où voulez-vous en venir
? Quel est votre but
?
M’assassiner ?
Il haussa les épaules.
– Nous ne sommes pas de ceux qui assassinent. Vous êtes là
pour être jugée. La peine que vous aurez à subir sera la peine qui vous sera infligée à la suite d’un débat légal, où vous pourrez vous défendre.
Elle fut secouée d’un tremblement et protesta :
– Vous n’avez pas le droit de me juger, vous n’êtes pas des juges.
La peur, ce sentiment qu’elle semblait ignorer jusqu’ici, la peur montait en elle.
Tout bas, elle répéta :
– 302 –
– Vous n’êtes pas des juges… je proteste… Vous n’avez pas le droit.
À ce moment, il y eut du côté de l’escalier un certain tumulte. Une voix cria : « Fixe ! »
Presque aussitôt la porte, qui restait entrebâillée, fut poussée et livra passage à trois officiers couverts de leurs grands manteaux.
Paul alla vivement à leur rencontre et les fit asseoir sur des chaises, dans la partie où la lumière ne pénétrait pas.
Un quatrième survint. Reçu par Paul, celui-ci s’assit plus loin, à l’écart.
Elisabeth et Bernard se tenaient l’un près de l’autre.
Paul reprit sa place en avant, sur le côté de la table, et debout. Et il dit gravement :
– Nous ne sommes pas des juges, en effet, et nous ne voulons pas prendre un droit qui ne nous appartient pas. Ceux qui vous jugeront, les voici. Moi, j’accuse.
Le mot fut articulé d’une façon âpre et coupante, avec une énergie extrême.
Et tout de suite, sans hésitation, comme s’il eût bien établi d’avance tous les points du réquisitoire qu’il allait prononcer, et prononcer d’un ton où il ne voulait montrer ni haine ni colère, il commença :
– 303 –
– Vous êtes née au château de Hildensheim, dont votre grand-père était régisseur et qui fut donné à votre père après la guerre de 1870. Vous vous appelez réellement Hermine, Hermine de Hohenzollern. Ce nom de Hohenzollern, votre père s’en faisait gloire, bien qu’il n’y eût pas droit, mais la faveur extraordinaire que lui marquait le vieil empereur empêcha qu’on le lui contestât jamais. Il fit la campagne de 70 comme colonel, et s’y distingua par une cruauté et une rapacité inouïes. Toutes les richesses qui ornent votre château de Hildensheim proviennent de France et, pour comble d’effronterie, sur chaque objet se trouve une note qui établit son lieu d’origine et le nom du propriétaire à qui il fut volé. En outre, dans le vestibule, une plaque de marbre porte en lettres d’or le nom de tous les villages français brûlés par ordre de Son Excellence le colonel comte de Hohenzollern. Le Kaiser est venu souvent dans ce château. Toutes les fois qu’il passe devant la plaque de marbre, il salue.
La comtesse écoutait distraitement. Cette histoire devait lui paraître d’une importance médiocre. Elle attendait qu’il fût question d’elle.
Paul continua :
– Vous avez hérité de votre père deux sentiments qui dominent toute votre vie, un amour effréné pour cette dynastie des Hohenzollern à qui il semble que le hasard d’un caprice impérial, ou plutôt royal, ait rattaché votre père, et une haine féroce, sauvage, contre cette France à laquelle il regrettait de ne pas avoir fait assez de mal. L’amour de la dynastie, vous l’avez concentré tout entier, aussitôt femme, sur celui qui la représente actuellement, et, cela, à un tel point qu’après avoir eu l’espoir invraisemblable de monter sur le trône, vous lui avez tout pardonné, même son mariage, même son ingratitude, pour vous dévouer à lui, corps et âme. Mariée par lui à un prince autrichien qui mourut on ne sait pas comment, puis à un prince
– 304 –
russe qui mourut on ne sait pas non plus comment, partout vous avez travaillé pour l’unique grandeur de votre idole. Au moment où la guerre entre l’Angleterre et le Transvaal fut déclarée, vous étiez au Transvaal. Au moment de la guerre russo-japonaise, vous étiez au Japon. Vous étiez partout, à
Vienne lorsque le prince Rodolphe fut assassiné ; à Belgrade lorsque le roi Alexandre et la reine Draga furent assassinés. Mais je n’insisterai pas davantage sur votre rôle… diplomatique. J’ai hâte d’arriver à votre oeuvre de prédilection, celle que vous avez poursuivie depuis vingt ans contre la France.
Une expression méchante, presque heureuse, contracta le visage de la comtesse Hermine. Vraiment oui, c’était son oeuvre de prédilection. Elle y avait employé toutes ses forces et toute sa perverse intelligence.
– Et même, rectifia Paul, je n’insisterai pas non plus sur la besogne gigantesque de préparation et d’espionnage que vous avez dirigée. Jusque dans un village du Nord, au sommet d’un clocher, j’ai trouvé l’un de vos complices armé d’un poignard à
vos initiales. Tout ce qui s’est fait, c’est vous qui l’avez conçu, organisé, exécuté. Les preuves que j’ai recueillies, les lettres de vos correspondants comme vos lettres à vous, sont déjà entre les mains du tribunal. Mais ce que je veux mettre spécialement en lumière, c’est la partie de votre effort qui concerne le château d’Ornequin. D’ailleurs ce ne sera pas long. Quelques faits reliés par des crimes. Voilà tout.
Un silence encore. La comtesse prêtait l’oreille avec une sorte de curiosité anxieuse. Paul articula :
– C’est en 1894 que vous avez proposé à l’empereur le percement d’un tunnel d’Ebrecourt à Corvigny. Après études faites par les ingénieurs, il fut reconnu que cette oeuvre
« colossale » n’était possible et ne pourrait être efficace que si l’on entrait en possession du château d’Ornequin. Le
– 305 –
propriétaire de ce château était justement d’une très mauvaise santé. On attendit. Comme il ne se pressait pas de mourir, vous êtes venue à Corvigny. Huit jours plus tard, il mourait. Premier crime.
– Vous mentez ! Vous mentez ! cria la comtesse. Vous n’avez aucune preuve. Je vous défie de donner la preuve.
Paul continua sans répondre :
– Le château fut mis en vente, et, chose inexplicable, sans la moindre publicité, en cachette pour ainsi dire. Or, il arriva ceci, c’est que l’agent d’affaires à qui vous aviez donné vos instructions manoeuvra si maladroitement que le château fut adjugé au comte d’Andeville, qui vint y demeurer l’année suivante avec sa femme et ses deux enfants.
« D’où colère, désarroi, et enfin, résolution de commencer quand même, et de pratiquer les premiers sondages à l’endroit où se trouvait une petite chapelle située, à cette époque, en dehors du parc. L’empereur vint plusieurs fois d’Ebrecourt. Un jour, en sortant de cette chapelle, il fut rencontré et reconnu par mon père et par moi. Dix minutes plus tard, vous accostiez mon père. J’étais frappé. Mon père tombait. Deuxième crime.
– Vous mentez ! proféra de nouveau la comtesse. Ce ne sont là que des mensonges ! Pas une preuve !
– Un mois plus tard, continua Paul, toujours très calme, la comtesse d’Andeville, contrainte par sa santé à quitter Ornequin, s’en allait dans le Midi, où elle finissait par succomber dans les bras de son mari, et la mort de sa femme inspirait à M. d’Andeville une telle répulsion pour Ornequin qu’il décidait de n’y jamais retourner.
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« Aussitôt votre plan s’exécute. Le château étant libre, il faut s’y installer. Comment ? En achetant le garde, Jérôme et sa femme. Oui, en les achetant, et c’est pourquoi j’ai été trompé, moi qui m’en rapportais à leurs figures franches et à leurs manières pleines de bonhomie. Donc vous les achetez. Ces deux misérables, qui ont en réalité comme excuse qu’ils ne sont pas Alsaciens, ainsi qu’ils le prétendent, mais d’origine étrangère, et qui ne prévoient pas les conséquences de leur trahison, ces deux misérables acceptent le pacte. Dès lors, vous êtes chez vous, et libre de venir à Ornequin lorsque cela vous plaît. Sur votre ordre, Jérôme va même jusqu’à tenir secrète la mort de la comtesse Hermine, de la véritable comtesse Hermine. Et, comme vous vous appelez aussi comtesse Hermine, que personne ne connaissait Mme d’Andeville, laquelle vivait à
l’écart, tout se passe très bien.
« Vous accumulez d’ailleurs les précautions. Une entre autres qui me déroute, autant que la complicité du garde et de sa femme. Le portrait de la comtesse d’Andeville se trouvait dans le boudoir naguère habité par elle. Vous faites faire de vous un portrait d’égale grandeur, qui s’adapte dans le cadre même où le nom de la comtesse est inscrit. Et ce portrait vous représente sous le même aspect qu’elle, vêtue, coiffée de la même façon. Bref, vous devenez ce que vous avez cherché à
paraître dès le début, et du vivant de Mme d’Andeville dont vous commenciez déjà à copier la tenue, vous devenez comtesse Hermine d’Andeville, tout au moins pendant vos séjours à
Ornequin.
«
Un seul danger, le retour possible, imprévu, de
M. d’Andeville. Pour y parer d’une façon certaine, un seul remède, le crime.
« Vous faites donc en sorte de connaître M. d’Andeville, ce qui vous permet de le surveiller et de correspondre avec lui. Seulement il arrive ceci, sur quoi vous n’avez pas compté, c’est
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qu’un sentiment, vraiment inattendu chez une femme comme vous, vous attache peu à peu à celui que vous avez choisi comme victime. J’ai déposé au dossier une photographie de vous, envoyée de Berlin à M. d’Andeville. À cette époque, vous espériez l’amener au mariage, mais il voit clair dans votre jeu, se dérobe et rompt. »
La comtesse avait froncé les sourcils. Sa bouche se tordit. On sentait toute l’humiliation qu’elle avait subie et toute la rancune qu’elle en gardait. En même temps, elle éprouvait, non point de la honte, mais une surprise croissante à voir ainsi sa vie divulguée dans ses moindres détails, et son passé de crimes surgir des ténèbres où elle le croyait enseveli.
– Quand la guerre fut déclarée, reprit Paul, votre oeuvre était au point. Postée dans la villa d’Ebrecourt, à l’entrée du tunnel, vous étiez prête. Mon mariage avec Elisabeth d’Andeville, mon arrivée subite au château d’Ornequin, mon désarroi devant le portrait de celle qui avait tué mon père, tout cela, qui vous fut annoncé par Jérôme, vous surprit un peu, et il vous fallut improviser un guet-apens où je manquai d’être assassiné à mon tour. Mais la mobilisation vous débarrassa de moi. Vous pouviez agir. Trois semaines après, Corvigny était bombardé, Ornequin envahi, Elisabeth prisonnière du prince Conrad.
« Vous avez vécu là des heures inexprimables. Pour vous, c’est la vengeance, mais c’est aussi, et cela grâce à vous, la grande victoire, le grand rêve accompli ou presque, l’apothéose des Hohenzollern. Encore deux jours et Paris est pris. Encore deux mois et l’Europe est vaincue. Quelle ivresse ! Je connais des mots prononcés par vous à cette époque, et j’ai lu des lettres écrites par vous, qui témoignent d’une véritable folie, folie d’orgueil, folie barbare, folie de l’impossible et du surhumain…
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« Et puis, soudain, le réveil brutal. La bataille de la Marne !
Ah ! là encore, j’ai vu des lettres écrites par vous. Du premier coup, une femme de votre intelligence devait prévoir – et vous avez prévu – que c’était l’effondrement des espoirs et des certitudes. Vous l’avez écrit à l’empereur. Oui, vous l’avez écrit !
J’ai la copie de la lettre ! Il fallait se défendre cependant. Les troupes françaises approchaient. Par mon beau-frère Bernard, vous apprenez ma présence à Corvigny. Elisabeth sera-t-elle délivrée ? Elisabeth, qui connaît tous vos secrets… Non, elle mourra. Vous ordonnez son exécution. Tout est prêt. Si elle est sauvée, grâce au prince Conrad, et si, à défaut de sa mort, vous devez vous contenter d’un simulacre d’exécution destiné à
couper court à mes recherches, du moins elle est emmenée comme une esclave. Et puis, deux victimes vous consolent, Jérôme et Rosalie. Vos complices, bourrelés de remords et attendris par les tortures d’Elisabeth, ont essayé de fuir avec elle. Vous redoutez leur témoignage ; ils sont fusillés. Troisième et quatrième crimes. Et, le lendemain, il y en a deux autres, deux soldats que vous faites assassiner, les prenant pour Bernard et pour moi. Cinquième et sixième crimes. »
Ainsi tout le drame se reconstituait en ses épisodes tragiques, et selon l’ordre des événements et des meurtres. Et c’était un spectacle plein d’horreur que celui de cette femme, coupable de tant de forfaits, et que le destin murait au fond de cette cave, en face de ses ennemis mortels. Comment se pouvait-il cependant qu’elle ne parût pas avoir perdu toute espérance ? Car il en était ainsi, et Bernard le remarqua.
– Observe-la, dit-il en s’approchant de Paul. Deux fois elle a consulté sa montre. On croirait qu’elle attend un miracle, mieux que cela, un secours direct, inévitable, qui doit lui venir à une heure fixe. Regarde… Ses yeux cherchent… Elle écoute…
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– Fais entrer tous les soldats qui sont au bas de l’escalier, répondit Paul. Il n’y a aucune raison pour qu’ils n’entendent pas ce qui me reste à dire.
Et, se tournant vers la comtesse, il prononça, d’une voix qui s’animait peu à peu :
– Nous approchons du dénouement. Toute cette partie de la lutte, vous l’avez conduite sous les apparences du major Hermann, ce qui vous était plus commode pour suivre les armées et pour jouer votre rôle d’espion en chef. Hermann, Hermine… Le major Hermann, que vous faisiez passer au besoin pour votre frère, c’était vous, comtesse Hermine. Et c’est vous dont j’ai surpris l’entretien avec le faux Laschen, ou plutôt avec l’espion Karl, dans les ruines du phare au bord de l’Yser. Et c’est vous que j’ai pu saisir et attacher dans la soupente de la maison du passeur.
« Ah ! quel beau coup vous avez manqué ce jour-là. Vos trois ennemis blessés, à portée de votre main… Et vous avez fui sans les apercevoir, sans les achever ! Et vous ne saviez plus rien de nous, tandis que nous, nous connaissions vos projets. Dimanche le 10 janvier, rendez-vous à Ebrecourt, rendez-vous sinistre que vous avez pris avec Karl, tout en lui annonçant votre volonté implacable de supprimer Elisabeth. Et ce dimanche 10 janvier j’étais exact au rendez-vous. J’assistais au souper du prince Conrad ! J’étais là, après le souper, lorsque vous avez remis à Karl la fiole de poison ! J’étais là, sur le siège même de l’automobile, lorsque vous avez donné à Karl vos dernières instructions ! J’étais partout. Et, le soir même, Karl mourait. Et, la nuit suivante, j’enlevais le prince Conrad. Et le lendemain, c’est-à-dire avant-hier, maître d’un pareil otage, obligeant ainsi l’empereur à négocier avec moi, je lui dictais mes conditions, dont la première était la liberté immédiate d’Elisabeth. Et l’empereur cédait. Et nous voici ! »
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Une parole entre toutes ces paroles, dont chacune montrait à la comtesse Hermine avec quelle énergie implacable elle avait été traquée, une parole la bouleversa, comme la plus effroyable des catastrophes.
Elle balbutia :
– Mort ? Vous dites que Karl est mort ?
– Abattu par sa maîtresse au moment même où il essayait de me tuer, s’exclama Paul que la haine emportait de nouveau. Abattu comme une bête enragée ! Oui, l’espion Karl est mort, et jusqu’à sa mort, il fut le traître qu’il avait été toute sa vie. Vous me demandiez des preuves ? C’est dans la poche de Karl que je les ai trouvées ! C’est dans son carnet que j’ai lu l’histoire de vos crimes, et la copie de vos lettres, et certaines de vos lettres ellesmêmes. Il prévoyait qu’un jour ou l’autre, une fois votre oeuvre accomplie, vous le sacrifieriez à votre sécurité, et il se vengeait d’avance… Il se vengeait comme le garde Jérôme et sa femme Rosalie, sur le point d’être fusillés par votre ordre, se sont vengés en révélant à Elisabeth votre rôle mystérieux au château d’Ornequin. Voilà vos complices ! Vous les tuez, mais ils vous perdent. Ce n’est plus moi qui vous accuse. Ce sont eux. Leurs lettres, leurs témoignages sont déjà entre les mains de vos juges. Que pouvez-vous répondre ?
Paul se tenait presque contre elle. À peine si le coin de la table les séparait l’un de l’autre, et il la menaçait de toute sa colère et de toute son exécration.
Elle recula jusqu’au mur, sous un porte-manteau où étaient pendus des vêtements, des blouses, toute une défroque qui devait lui servir à se déguiser. Bien que cernée, prise au piège, confondue par tant de preuves, démasquée et impuissante, elle gardait une attitude de défi et de provocation. La partie ne
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semblait pas perdue pour elle. Des atouts restaient dans son jeu. Et elle dit :
– Je n’ai pas à répondre. Vous parlez d’une femme qui a commis des crimes. Et je ne suis pas cette femme. Il ne s’agit pas de prouver que la comtesse Hermine est une espionne et une criminelle. Il s’agit de prouver que je suis la comtesse Hermine. Or qui peut le prouver ?
– Moi !
À l’écart des trois officiers que Paul avait indiqués comme faisant fonction de juges, il y en avait un quatrième, entré en même temps, et qui avait écouté dans le même silence et dans la même immobilité.
Celui-là s’avança.
La lueur de la lampe illumina sa figure.
La comtesse murmura :
– Stéphane d’Andeville… Stéphane…
C’était en effet le père d’Elisabeth et de Bernard. Il était très pâle, affaibli par les blessures qu’il avait reçues et dont il commençait seulement à se remettre.
Il embrassa ses enfants. Bernard lui dit avec émotion :
– Ah ! te voici, père.
– Oui, dit-il, j’ai été averti par le général en chef, et je suis venu à l’appel de Paul. Un rude homme que ton mari, Elisabeth.
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Tantôt, déjà, quand nous nous sommes retrouvés dans les rues de Soissons, il m’avait mis au courant. Et maintenant, je me rends compte de tout ce qu’il a fait… pour écraser cette vipère.
Il s’était posé face à la comtesse, et l’on sentait toute l’importance des mots qu’il allait dire. Un moment, elle baissa la tête devant lui. Mais ses yeux redevinrent bientôt provocants. Et elle articula :
– Vous aussi, vous venez m’accuser ? Qu’avez-vous à dire contre moi, à votre tour ? Des mensonges, n’est-ce pas ? Des infamies ?
Il attendit qu’un long silence eût recouvert ces paroles. Puis, lentement, il prononça :
– Je viens d’abord en témoin, qui apporte sur votre identité
l’attestation que vous réclamiez tout à l’heure. Vous vous êtes présentée jadis sous un nom qui n’était pas le vôtre, et sous lequel vous avez réussi à gagner ma confiance. Plus tard, lorsque vous avez cherché à nouer entre nous des relations plus étroites, vous m’avez révélé votre véritable personnalité, espérant ainsi m’éblouir par vos titres et par vos alliances. J’ai donc le droit et le devoir de déclarer, devant Dieu et devant les hommes, que vous êtes bien la comtesse Hermine de
Hohenzollern. Les parchemins que vous m’avez montrés sont authentiques. Et c’est justement parce que vous étiez la comtesse de Hohenzollern que j’ai cessé des rapports qui m’étaient d’ailleurs, je ne savais pas pourquoi, pénibles et désagréables. Voilà mon rôle de témoin.
– Rôle infâme, s’écria-t-elle furieusement. Rôle de mensonge, je vous l’avais bien dit. Pas une preuve !
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– Pas une preuve ? fit le comte d’Andeville, qui s’approcha d’elle, tout vibrant de colère. Et cette photographie, envoyée de Berlin par vous, et signée par vous ? Cette photographie, où
vous avez eu l’impudence de vous habiller comme ma femme ?
Oui, vous ! Vous ! vous avez fait cela ! Vous avez cru qu’en essayant de rapprocher votre image et l’image de ma pauvre bien-aimée, vous évoqueriez en moi des sentiments qui vous seraient favorables ! Et vous n’avez pas senti que c’était la pire injure, pour moi, et le pire outrage, pour la morte ! Et vous avez osé, vous, vous, après ce qui s’était passé !…
Ainsi que Paul Delroze un instant auparavant, le comte était debout contre elle, menaçant et plein de haine. Elle murmura, avec une sorte d’embarras :
– Eh bien, pourquoi pas ?
Il serra les poings et reprit :
– En effet, pourquoi pas ? J’ignorais alors ce que vous étiez, et je ne savais rien du drame… du drame d’autrefois… C’est aujourd’hui seulement que j’ai rapproché les faits, et si je vous ai repoussée autrefois avec une répulsion instinctive, c’est avec une exécration sans pareille que je vous accuse maintenant…
maintenant que je sais… oui, que je sais, et en toute certitude. Déjà, lorsque ma pauvre femme se mourait, plusieurs fois, dans sa chambre d’agonie, le docteur me disait : « C’est un mal étrange. Bronchite, pneumonie, certes, et cependant il y a des choses que je ne comprends pas… des symptômes… pourquoi ne pas le dire ? des symptômes d’empoisonnement. » Je protestais alors. L’hypothèse était impossible. Empoisonnée, ma femme !
Et par qui ? Par vous, comtesse Hermine, par vous ! Je l’affirme aujourd’hui. Par vous ! Je le jure sur mon salut éternel. Des preuves ? Mais, c’est votre vie elle-même, c’est tout ce qui vous accuse.
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« Tenez, il est un point sur lequel Paul Delroze n’a pas fait toute la lumière. Il n’a pas compris pourquoi, lorsque vous assassiniez son père, pourquoi vous portiez des vêtements semblables à ceux de ma femme. Pourquoi ? mais pour cette abominable raison que, déjà, à cette époque, la mort de ma femme était résolue, et que, déjà, vous vouliez créer dans l’esprit de ceux qui pourraient vous surprendre une confusion entre la comtesse d’Andeville et vous. La preuve est irrécusable. Ma femme vous gênait : vous l’avez tuée. Vous aviez deviné qu’une fois ma femme morte je ne reviendrais plus à Ornequin, et vous avez tué ma femme!... Paul Delroze, tu as annoncé six crimes. Voilà le septième, l’assassinat de la comtesse d’Andeville ! »
Le comte avait levé ses deux poings et les tenait devant la figure de la comtesse Hermine. Il tremblait de rage, et l’on eût dit qu’il allait frapper.
Elle, pourtant, demeurait impassible. Contre cette nouvelle accusation, elle n’eut pas un mot de révolte. Il semblait que tout lui fût devenu indifférent, aussi bien cette charge imprévue que toutes celles qui l’accablaient. Tous les périls s’écartaient d’elle. Ce qu’elle avait à répondre ne l’obsédait plus. Sa pensée était ailleurs. Elle écoutait autre chose que ces paroles. Elle voyait autre chose que ce spectacle, et, comme l’avait remarqué
Bernard, on eût dit qu’elle se préoccupait plus de ce qui se passait dehors que de la situation, cependant si effrayante, où
elle se trouvait.
Mais pourquoi ? Qu’espérait-elle ?
Une troisième fois elle consulta sa montre. Une minute s’écoula. Une autre minute encore.
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Puis, quelque part dans la cave, à la partie supérieure, il y eut un bruit, une sorte de déclenchement.
La comtesse se redressa. Et, de toute son attention, elle écouta, avec une expression si ardente que personne ne troubla le silence énorme. Instinctivement Paul Delroze et M. d’Andeville avaient reculé jusqu’à la table. La comtesse Hermine écoutait… Elle écoutait…
Et soudain, au-dessus d’elle, dans l’épaisseur des voûtes, une sonnerie vibra. Quelques secondes seulement… Quatre appels égaux… Et ce fut tout.
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Chapitre 10
Deux exécutions
Plus encore peut-être que par la vibration inexplicable de cette sonnerie, le coup de théâtre fut produit par le soubresaut de triomphe qui secoua la comtesse Hermine. Elle poussa un cri de joie sauvage, puis éclata de rire. Son visage se transforma. Plus d’inquiétude, plus de cette tension où l’on sent la pensée qui cherche et qui s’effare, mais de l’insolence, de la certitude, du mépris, un orgueil démesuré.
– Imbéciles ! ricana-t-elle… Imbéciles !… Alors vous avez cru ? Non, faut-il que les Français soient naïfs !… Vous avez cru que, moi, vous me prendriez ainsi, dans une souricière ? Moi !
Moi !…
Les paroles ne pouvaient plus sortir de sa bouche, trop nombreuses et trop pressées. Elle se raidit, ferma les yeux un instant dans un grand effort de volonté, puis, allongeant le bras droit et poussant un fauteuil, découvrit une petite plaque d’acajou sur laquelle il y avait une manette de cuivre qu’elle saisit à tâtons, les yeux toujours dirigés vers Paul, vers le comte d’Andeville, vers son fils, vers les trois officiers.
Et elle scanda d’une voix sèche, coupante :
– Qu’ai-je à craindre de vous maintenant ? La comtesse Hermine de Hohenzollern ? Vous voulez savoir si c’est moi ?
Oui, c’est bien moi. Je ne le nie pas… Je le proclame même…
Tous les actes que vous appelez stupidement des crimes, oui, je
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les ai accomplis… C’était mon devoir envers mon empereur…
Espionne ? non pas… Allemande, tout simplement. Et ce que fait une Allemande pour sa patrie est justement fait.
« Et puis… et puis assez de paroles niaises et de bavardages sur le passé. Le présent seul et l’avenir importent. Et, du présent comme de l’avenir me voilà redevenue maîtresse. Mais oui, mais oui, grâce à vous, je reprends la direction des événements, et nous allons rire. Voulez-vous savoir une chose ? Tout ce qui vient de se produire ici depuis quelques jours, c’est moi qui l’ai préparé. Les ponts que la rivière a enlevés, c’est sur mes ordres qu’ils avaient été sapés à leur base… Pourquoi ? Pour le piètre résultat de vous faire reculer ? Certes, il nous fallait cela d’abord, nous avions besoin d’annoncer une victoire… Victoire ou non, elle sera annoncée, et elle aura son effet, je vous en réponds. Mais ce que je voulais, c’était mieux. Et j’ai réussi. »
Elle s’arrêta, puis reprit d’un ton plus sourd, le buste penché
vers ceux qui l’écoutaient :
– Le recul, le désordre parmi vos troupes, la nécessité de faire obstacle à l’avance et d’amener des renforts, c’était de toute évidence l’obligation pour votre général en chef de venir ici et de s’y concerter avec ses généraux. Depuis des mois, je le guette, celui-là. Impossible de l’approcher. Impossible d’exécuter mon plan. Alors que faire ? Que faire, mais tout bonnement le faire venir à moi, puisque je ne pouvais aller à
lui… Le faire venir et l’attirer dans un endroit choisi par moi, où
j’aurais pris toutes mes dispositions. Or, il est venu. Mes dispositions sont prises. Et je n’ai plus qu’à vouloir… Je n’ai plus qu’à vouloir ! Il est ici, dans une des chambres de la petite villa qu’il habite chaque fois qu’il vient à Soissons. Il y est. Je le sais. J’attendais le signal qu’un de mes agents devait me donner. Ce signal, vous l’avez entendu. Donc, n’est-ce pas, aucun doute. Celui que je guettais travaille en ce moment avec ses généraux dans une maison que je connais et que j’ai fait miner. Il y a près
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de lui un commandant d’armée, un des meilleurs, et un commandant de corps d’armée, un des meilleurs aussi. Ils sont trois – je ne parle pas des comparses – et, ces trois-là, je n’ai qu’un geste à faire, cette manette à lever, pour qu’ils sautent tous les trois avec la maison qui les abrite. Dois-je le faire, ce geste ?
Dans la pièce, il y eut un claquement bref. Bernard d’Andeville armait son revolver.
– Mais il faut la tuer, la misérable, cria-t-il.
Paul se jeta devant lui en proférant :
– Tais-toi ! et ne bouge pas !
La comtesse se mit à rire de nouveau, et quelle joie méchante frémissait dans ce rire !
– Tu as raison, Paul Delroze. Tu comprends la situation, toi. Si rapidement que ce jeune écervelé m’envoie sa balle, j’aurai toujours le temps de lever la manette. Et c’est cela qu’il ne faut pas, n’est-ce pas ? C’est cela que ces messieurs et toi voulez éviter à tout prix… même au prix de ma liberté, n’est-ce pas ?
Car nous en sommes là, hélas ! Tout mon beau plan s’écroule puisque je suis entre vos mains. Mais je vaux bien à moi seule vos trois grands généraux, hein ? et j’ai bien le droit de les épargner pour me sauver… Ainsi nous sommes d’accord ? Leur vie contre la mienne ! Et tout de suite !… Paul Delroze, tu as une minute pour consulter ces messieurs. Si, dans une minute, parlant en ton nom et au leur, tu ne me donnes pas ta parole que vous me considérez comme libre, et que toute protection me sera accordée pour passer en Suisse, alors… alors « la bobinette cherra », comme on dit dans le Petit Chaperon rouge. Ah ! ce que je vous tiens tous ! Et combien c’est comique !
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Dépêche-toi, ami Delroze. Ta parole… Mais oui, cela me suffit. Dame ! la parole d’un officier français !… Ah ! ah ! ah !
Son rire, un rire nerveux et méprisant, se prolongea dans le grand silence. Et il arriva peu à peu qu’il y résonna de façon moins assurée, comme ces paroles qui ne provoquent pas l’effet prévu. De lui-même il sembla se disloquer, s’interrompit et cessa tout d’un coup.
Et elle était stupéfaite : Paul Delroze n’avait pas bougé, et aucun des officiers, et aucun des soldats qui se trouvaient dans la salle, n’avait bougé.
Elle les menaça du poing.
– J’ordonne qu’on se hâte !… Vous avez une minute, messieurs les Français. Une minute, pas davantage…
Personne ne bougea.
Elle comptait à voix basse, et, de dix en dix, proclamait les secondes écoulées.
À la quarantième, elle se tut, la face inquiète. Parmi les assistants, même immobilité.
Une crise de fureur la souleva.
– Mais vous êtes fous ! Vous n’avez donc pas compris ? Ou bien vous ne me croyez pas peut-être ? Oui, j’ai deviné, ils ne me croient pas ! Ils n’imaginent pas que ce soit possible, et que j’aie pu atteindre un pareil résultat ! Un miracle, n’est-ce pas ? Mais non, de la volonté, tout simplement, et de l’esprit de suite. Et puis, vos soldats n’étaient-ils pas là ? Mon Dieu oui, vos soldats
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eux-mêmes qui ont travaillé pour moi en posant des lignes téléphoniques entre la poste et la maison réservée au quartier général ! Mes agents n’ont eu qu’à se brancher là-dessus, et c’était chose faite : le fourneau de mine creusé sous la maison se trouvait relié avec cette cave ! Me croyez-vous maintenant ?
Sa voix se cassait, haletante et rauque. Son inquiétude, de plus en plus précise, lui ravageait les traits. Pourquoi ces hommes ne remuaient-ils pas ? Pourquoi ne tenaient-ils aucun compte de ses ordres ? Avaient-ils pris l’inadmissible résolution de tout accepter plutôt que de lui faire grâce ?
– Voyons, quoi ? murmura-t-elle, vous me comprenez bien cependant ?… Ou alors c’est de la folie ! Voyons, réfléchissez…
Vos généraux ? L’effet que leur mort causerait ?… L’impression formidable que cette mort donnerait de notre puissance ?… Et quel désarroi
!… Le recul de vos troupes
!… Le haut
commandement désorganisé!… Voyons, voyons !…
On eût cru qu’elle cherchait à les convaincre… bien plus, qu’elle les suppliait de se placer à son point de vue à elle, et d’admettre les conséquences qu’elle avait assignées à son acte. Pour que son plan réussît, il fallait qu’ils consentissent à agir dans le sens de la logique. Sinon… sinon…
Brusquement, elle se révolta contre elle-même et contre cette espèce de supplication humiliante à quoi elle s’abaissait. Et, reprenant son attitude de menace, elle cria :
– Tant pis pour eux ! Tant pis pour eux ! C’est vous qui les aurez condamnés ! Alors vous le voulez ? Nous sommes bien d’accord ? Et puis, vous croyez me tenir peut-être ? Allons donc ! Même si vous vous entêtez, la comtesse Hermine n’a pas dit son dernier mot ! Vous ne la connaissez pas, la comtesse
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Hermine… Elle ne se rend jamais… la comtesse Hermine… la comtesse Hermine…
Elle était abominable à voir. Une sorte de démence la possédait. Convulsée, tordue de rage, hideuse, vieillie de vingt ans, elle évoquait l’image d’un démon que brûlent les flammes de l’enfer. Elle injuriait. Elle blasphémait. Elle lançait des imprécations. Elle riait même à l’idée de la catastrophe que son geste allait provoquer. Et elle bégayait :
– Tant pis ! C’est vous… c’est vous, les bourreaux… Ah !
quelle folie ! Alors vous l’exigez ? Mais ils sont fous !… Leurs généraux ! leurs chefs ! Non, mais ils ont perdu la tête ! Voilà
qu’ils sacrifient de gaieté de coeur leurs grands généraux ! leurs grands chefs ! Et cela, sans raison, par entêtement stupide. Eh bien ! tant pis pour eux ! Tant pis pour eux ! Vous l’aurez voulu !
Vous l’aurez voulu. Je vous rends responsables. Il s’agissait d’un mot. Et ce mot…
Elle eut une hésitation suprême. La figure farouche et inflexible, elle épia ces hommes obstinés qui semblaient obéir à
une implacable consigne.
Aucun d’eux ne bougea.
Alors on eût dit que, mise en face de la décision fatale, elle était envahie par un tel bouillonnement de volupté méchante qu’elle en oubliait l’horreur de sa situation. Elle prononça simplement :
– Que la volonté de Dieu soit faite, et que mon empereur soit victorieux !
Les yeux fixes, le buste rigide, du doigt elle leva la manette.
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Ce fut immédiat. À travers les voûtes, à travers l’espace, le bruit de l’explosion lointaine pénétra jusqu’à la cave. Le sol parut trembler comme si le choc se fût propagé dans les entrailles de la terre.
Puis, le silence.
La comtesse Hermine écouta encore quelques secondes. Son visage était illuminé de joie. Elle répéta :
– Pour que mon empereur soit victorieux !
Et tout à coup, rabattant son bras contre elle, elle fit un effort violent en arrière, parmi les vêtements et les blouses auxquels son dos s’appuyait, eut l’air vraiment de s’enfoncer dans le mur, et disparut.
On entendit le fracas d’une lourde porte qui se referme, et, presque en même temps, au milieu de la cave, une détonation.
Bernard avait tiré dans le tas des vêtements. Et déjà il s’élançait vers la porte cachée lorsque Paul l’empoigna et le cloua sur place. Bernard se débattit sous l’étreinte.
– Mais elle nous échappe !… et tu l’as laissée faire ? Enfin, quoi ! Tu te rappelles pourtant bien le tunnel d’Ebrecourt et le système des fils électriques ?… C’est la même chose !… Et la voici qui s’enfuit !…
Il ne comprenait rien à la conduite de Paul. Et sa soeur était comme lui, indignée. C’était là l’immonde créature qui avait tué
leur mère, qui avait pris le nom et la place de leur mère, et on la laissait échapper !
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Elisabeth cria :
– Paul, Paul, il faut la poursuivre… il faut l’écraser… Paul, oublies-tu donc tout ce qu’elle a fait ?
Elle ne l’avait pas oublié, elle. Elle se souvenait du château d’Ornequin, et de la villa du prince Conrad, et du soir où elle avait dû vider une coupe de Champagne, et du marché qu’on lui avait imposé, et de toutes les hontes, et de toutes les tortures…
Mais Paul ne prêtait attention ni au frère, ni à la soeur, pas plus que les officiers et que les soldats. Tous observaient la même consigne d’impassibilité. Aucun événement n’avait prise sur eux.
Il s’écoula deux ou trois minutes durant lesquelles on échangea quelques paroles à voix basse, sans que personne pourtant ne remuât de sa place. Défaillante et brisée par l’émotion, Elisabeth pleurait. Bernard, que les sanglots de sa soeur horripilaient, avait l’impression d’un de ces cauchemars où l’on assiste aux spectacles les plus affreux sans avoir la force ni la puissance de réagir.
Et puis il arriva une chose que tout le monde, sauf lui et sauf Elisabeth, eut l’air de trouver très naturelle. Un bruit grinça du côté des vêtements. La porte invisible roula sur ses gonds. Les vêtements s’agitèrent et livrèrent passage à une forme humaine qui fut jetée sur le sol comme un paquet.
Bernard d’Andeville poussa une exclamation de joie. Elisabeth regardait et riait à travers ses larmes.
C’était la comtesse Hermine, ficelée et bâillonnée.
À sa suite trois gendarmes entrèrent.
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– Voilà l’objet, plaisanta l’un d’eux d’une bonne grosse voix. Ah ! c’est qu’on commençait à se faire des cheveux, mon lieutenant, et on se demandait si vous aviez deviné juste et si c’était bien là l’issue par où elle décamperait. Mais cré bon sang, mon lieutenant, la bougresse nous a donné du fil à retordre. Quelle furie ! Elle mordait comme une bête puante. Et ce qu’elle gueulait ! Ah ! la chienne !…
Et, s’adressant aux soldats chez qui ses paroles
provoquaient une vive hilarité :
– Camarades, il ne manquait plus que ce gibier-là à notre chasse de tantôt. Mais, vrai, c’est une belle pièce, et le lieutenant Delroze avait bien relevé sa piste. Le tableau est au complet maintenant. Toute une bande de Boches en une journée ! Eh !
mon lieutenant, que faites-vous ? Attention ! La bête a des crocs !
Paul s’était penché sur l’espionne. Il lui desserra son bâillon, qui paraissait la faire souffrir. Aussitôt elle s’efforça de crier, mais c’étaient des syllabes étouffées, incohérentes, où
Paul cependant discerna quelques mots contre lesquels il protesta.
– Non, dit-il, pas même cela, pas même cette satisfaction. Le coup est raté… Et c’est là le châtiment le plus terrible, n’estce pas ?… Mourir sans avoir fait le mal qu’on voulait faire. Et quel mal !
Il se releva et s’approcha du groupe des officiers.
Ils causaient tous les trois, leur mission de juges étant finie, et l’un d’eux dit à Paul :
– 325 –
– Bien joué, Delroze. Tous mes compliments.
– Je vous remercie, mon général. J’aurais pu éviter cette tentative d’évasion, mais j’ai voulu accumuler le plus de preuves possible contre cette femme, et non pas seulement l’accuser des crimes qu’elle a commis, mais vous la montrer en pleine action et en plein crime.
Le général observa :
– Eh ! c’est qu’elle n’y va pas de main morte, la gueuse !
Sans vous, Delroze, la villa sautait avec tous mes collaborateurs, et moi par-dessus le marché ! Mais, dites donc, cette explosion que nous avons entendue ?…
– Une construction inutile, mon général, construction déjà
démolie par les obus, d’ailleurs, et dont le commandement de la place voulait se débarrasser. Nous n’avons eu qu’à faire dévier le fil électrique qui part d’ici.
– Ainsi, toute la bande est prise ?
– Oui, mon général, grâce à l’un des complices, sur qui j’ai eu la chance de mettre la main tantôt, et qui m’a fourni les indications nécessaires pour pénétrer ici, après m’avoir révélé
en détail le plan de la comtesse Hermine et le nom de tous les complices. Ce soir, à dix heures, celui-là devait, si vous étiez en train de travailler dans votre villa, en avertir la comtesse au moyen de cette sonnerie. L’appel a eu lieu, mais sur mon ordre et donné par un de nos soldats.
– Bravo, et encore une fois merci, Delroze.
– 326 –
Le général s’avança dans le cercle de lumière. Il était grand et fort. Une épaisse moustache toute blanche lui couvrait la lèvre.
Il y eut parmi les assistants un mouvement de surprise. Bernard d’Andeville et sa soeur s’étaient rapprochés. Les soldats prirent la position militaire. Ils avaient reconnu le général en chef. Le commandant d’armée et le commandant de corps d’armée l’accompagnaient.
En face d’eux, les gendarmes avaient poussé l’espionne contre le mur. Ils lui délièrent les jambes, mais ils durent la soutenir, car ses jambes flageolaient sous elle.
Et, plus encore que l’épouvante, c’était une stupeur indicible que son visage exprimait. De ses yeux agrandis, elle contemplait fixement celui qu’elle avait voulu tuer, celui qu’elle croyait mort, et qui vivait, et qui prononcerait contre elle l’inévitable sentence de mort.
Paul répéta :
– Mourir sans avoir fait le mal qu’on voulait faire, c’est cela qui est terrible, n’est-ce pas ?
Le général en chef vivait ! L’affreux et formidable complot avait avorté ! Il vivait, et tous ses collaborateurs vivaient aussi, et tous les ennemis de l’espionne vivaient également, Paul Delroze, Stéphane d’Andeville, Bernard, Elisabeth… ceux qu’elle avait poursuivis de sa haine inlassable, ils étaient là ! Elle allait mourir avec cette vision, atroce pour elle, de ses ennemis heureux et réunis.
Et surtout elle allait mourir avec cette idée que tout était perdu. Son grand rêve s’écroulait.
– 327 –
Avec la comtesse Hermine disparaissait l’âme même des Hohenzollern. Et tout cela se voyait dans ses yeux hagards, où
passaient des lueurs de démence.
Le général dit à l’un de ses compagnons :
– Vous avez donné les ordres ? La bande va être fusillée ?
– Oui, mon général, dès ce soir.
– Eh bien, qu’on commence par cette femme-là. Et tout de suite. Ici même.
L’espionne tressauta. Sous l’effort d’une grimace, elle réussit à déplacer son bâillon, et on l’entendit qui implorait sa grâce dans un flux de paroles et de gémissements.
– Partons, fit le général en chef.
Il sentit que deux mains brûlantes pressaient les siennes. Elisabeth, inclinée vers lui, le suppliait en pleurant.
Paul présenta sa femme. Le général dit avec douceur :
– Je vois que vous avez pitié, madame, malgré tout ce qu’on vous a fait. Il ne faut pas avoir pitié, madame. Oui, évidemment, c’est la pitié que l’on a pour ceux qui vont mourir. Mais il ne faut pas en avoir pour ceux-là ni pour ceux de cette race. Ils se sont mis en dehors de l’humanité et jamais nous ne devrons l’oublier. Quand vous serez mère, madame, vous apprendrez à vos enfants un sentiment que la France ignorait et qui sera une sauvegarde dans l’avenir : la haine des Barbares.
– 328 –
Il lui prit le bras d’un geste amical et l’entraîna vers la porte.
– Permettez-moi de vous conduire. Vous venez, Delroze ?
Vous devez avoir besoin de repos après une telle journée.
Ils sortirent.
L’espionne hurla :
– Grâce ! Grâce !
Déjà les soldats se rangeaient le long du mur opposé.
Le comte, Paul et Bernard demeurèrent un instant. Elle avait tué la femme du comte d’Andeville. Elle avait tué la mère de Bernard et le père de Paul. Elle avait torturé Elisabeth. Et, bien que leur âme fût troublée, ils éprouvaient ce grand calme que donne le sentiment de la justice. Aucune haine ne les agitait. Aucune idée de vengeance ne palpitait en eux.
Pour la soutenir, les gendarmes avaient attaché l’espionne à
un clou par la ceinture. Ils s’écartèrent.
Paul lui dit :
– Un des soldats qui sont là est prêtre. Si vous avez besoin de son assistance…
Mais elle ne comprenait pas. Elle n’écoutait pas. Elle voyait seulement ce qui se passait et ce qui allait se passer, et elle bredouillait interminablement :
– Grâce !… Grâce !.., Grâce !…
– 329 –
Ils partirent tous les trois. Lorsqu’ils arrivèrent au haut de l’escalier, un commandement leur parvint :
– En joue !…
Afin de ne pas entendre, Paul referma vivement sur lui la porte du vestibule et la porte de la rue. Dehors c’était le grand air, le bon air pur que l’on respire à pleins poumons. Les troupes circulaient en chantant. Ils apprirent que le combat était terminé et nos positions assurées définitivement. Là aussi, la comtesse Hermine avait échoué…
Quelques jours plus tard, au château d’Ornequin, le souslieutenant Bernard d’Andeville, que douze hommes suivaient, entrait dans une sorte de casemate, saine et bien chauffée, qui servait de prison au prince Conrad.
La table portait des bouteilles et les vestiges d’un repas abondant.
À côté, sur son lit, le prince dormait. Bernard lui frappa sur l’épaule.
– Ayez du courage, monseigneur. Le prisonnier se dressa, terrifié.
– Hein ! quoi ! qu’est-ce que vous dites ?
– Ayez du courage, monseigneur. L’heure est venue.
Il balbutia, pâle comme un mort :
– Du courage ?… Du courage ?… Je ne comprends pas…
Mon Dieu ! mon Dieu ! est-ce possible !…
– 330 –
Bernard formula :
– Tout est toujours possible, et ce qui doit arriver arrive toujours, surtout les catastrophes.
Et il proposa :
– Un verre de rhum pour vous remettre, monseigneur ?…
Une cigarette ?…
– Mon Dieu ! mon Dieu ! répéta le prince, qui tremblait comme une feuille.
Il accepta machinalement la cigarette que lui tendait Bernard. Mais elle lui tomba des lèvres aux premières bouffées.
– Mon Dieu !… Mon Dieu !…, ne cessait-il de bredouiller.
Sa détresse redoubla lorsqu’il aperçut les douze hommes qui attendaient, le fusil sous le bras. Il eut ce regard fou du condamné qui, dans la lueur pâle de l’aube, devine la silhouette de la guillotine. On dut le porter jusqu’à la terrasse, devant un pan de mur.
– Asseyez-vous, monseigneur, lui dit Bernard.
Le malheureux eût été d’ailleurs incapable de se tenir debout. Il s’affaissa sur une pierre.
Les douze soldats prirent position en face de lui. Il courba la tête pour ne pas les voir et tout son corps était agité comme le corps d’un pantin dont on tire les ficelles. Un moment se passa. Bernard lui demanda sur un ton de bonne amitié :
– 331 –
– Aimez-vous mieux de face ou de dos ?
Et comme le prince, anéanti, ne répondait pas, il s’écria :
– Eh bien, quoi, monseigneur, vous avez l’air un peu souffrant ? Voyons, il faut prendre sur soi. Vous avez tout le temps. Le lieutenant Paul Delroze ne sera pas là avant dix minutes. Il veut absolument assister… comment dirais-je ?…
assister à cette petite cérémonie. Et vraiment, il vous trouvera mauvaise mine. Vous êtes vert, monseigneur.
Toujours avec beaucoup d’intérêt, et comme s’il eût cherché
à le distraire, il lui dit :
– Qu’est-ce que je pourrais bien vous raconter ? La mort de votre amie la comtesse Hermine ? Ah ! ah ! il me semble que cela vous fait dresser l’oreille ! Eh bien, oui, figurez-vous que cette digne personne a été exécutée l’autre jour à Soissons. Et vraiment elle ne faisait pas meilleure figure que vous. On a dû la soutenir. Et ce qu’elle criait ! Et ce qu’elle demandait grâce !
Aucune tenue, quoi ! Aucune dignité ! Mais je m’aperçois que vous pensez à autre chose. Diable ! comment vous divertir ? Ah !
une idée…
Il sortit de sa poche un opuscule.
– Tenez, monseigneur, je vais vous faire la lecture, tout simplement. Certes, une Bible serait plus de circonstance, mais je n’en ai point. Et puis, il s’agit surtout de vous procurer un instant d’oubli, n’est-ce pas ? et je ne sais rien de meilleur pour un bon Allemand, fier de son pays et des exploits de son armée, je ne sais rien de plus réconfortant que ce petit livre-là. Nous allons le savourer ensemble, voulez-vous, monseigneur ? Titre : les Crimes allemands d’après tes témoignages allemands. Ce
– 332 –
sont des carnets de route écrits par vos compatriotes, donc un de ces documents irréfutables devant lesquels la science allemande s’incline avec respect. J’ouvre, et je lis au hasard :
« Les habitants ont fui le village. Ce fut horrible. Du sang est collé contre toutes les maisons, et, quant aux visages des morts, ils étaient hideux. On les a enterrés tous aussitôt, au nombre de soixante. Parmi eux, beaucoup de vieilles femmes, des vieux et une femme enceinte et trois enfants qui s’étaient serrés les uns contre les autres et qui sont morts ainsi. Tous les survivants ont été expulsés et j’ai vu quatre petits garçons emporter sur deux bâtons un berceau où était un enfant de cinq à six mois. Tout est livré au pillage. Et j’ai vu aussi une maman avec ses deux petits ; et l’un avait une grande blessure à la tête et un oeil crevé.
« C’est curieux, tout cela, n’est-ce pas, monseigneur ? »
Il continua :
«
26 août. – L’admirable village de Gué-d’Hossus
(Ardennes) a été livré à l’incendie, bien qu’innocent, à ce qu’il me semble. On me dit qu’un cycliste est tombé de sa machine et que dans sa chute, son fusil est parti tout seul ; alors, on a fait feu dans sa direction. Là-dessus, on a tout simplement jeté les habitants mâles dans les flammes.
« Et plus loin :
« 25 août (en Belgique). – Des habitants de la ville, on en a fusillé trois cents. Ceux qui survécurent au feu de salve furent réquisitionnés comme fossoyeurs. Il aurait fallu voir les femmes à ce moment… »
Et la lecture continua, coupée de réflexions judicieuses que Bernard émettait d’une voix placide, comme s’il eût commenté
– 333 –
un texte d’histoire. Et le prince Conrad semblait près de s’évanouir.
Lorsque Paul arriva au château d’Ornequin, et que, descendu d’automobile, il se rendit sur la terrasse, la vue du prince, la mise en scène des douze soldats, tout lui indiqua la petite comédie quelque peu macabre à laquelle Bernard s’était livré. Il protesta, d’un ton de reproche : « Oh ! Bernard… »
Le jeune homme s’écria, affectant un air innocent :
– Ah ! te voilà, Paul ? Vite ! Monseigneur et moi, nous t’attendions. Enfin, nous allons expédier cette affaire !
Il alla se placer devant ses hommes à dix pas du prince.
– Vous êtes prêt, monseigneur ? Ah ! décidément, vous préférez de face… Parfait ! D’ailleurs vous êtes bien plus sympathique de face. Ah ! par exemple, les jambes moins molles, s’il vous plaît ! Un peu de ressort !… Et le sourire, n’estce pas ? Attention… Je compte… Un, deux… Souriez donc, sacrebleu !…
Il avait baissé la tête, et il tenait contre sa poitrine un petit appareil de photographie. Presque aussitôt le déclic se produisit. Il s’exclama :
– Voilà ! Ça y est ! Monseigneur, je ne saurais trop vous remercier. Vous y avez mis une complaisance, une patience ! Le sourire est peut-être un peu forcé, la bouche conserve son rictus de condamné à mort, et les yeux ont un regard de cadavre. À
part ça, l’expression est charmante. Tous mes remerciements.
Paul ne put s’empêcher de rire. Le prince Conrad n’avait pas très bien pris la plaisanterie. Pourtant il sentait que le danger
– 334 –
avait disparu, et il tâchait de se raidir comme un monsieur qui supporte toutes les infortunes avec une dignité méprisante. Paul Delroze lui dit :
– Vous êtes libre, monseigneur. Un des officiers
d’ordonnance de l’empereur et moi, nous avons rendez-vous à
trois heures sur le front même. Il amène vingt prisonniers français, et je vous remettrai entre ses mains. Veuillez avoir l’obligeance de monter dans cette automobile.
Visiblement, le prince Conrad ne saisissait pas un mot de ce que lui disait Paul. Le rendez-vous sur le front, les vingt prisonniers surtout, autant de phrases confuses qui n’entraient pas en son cerveau.
Mais comme il avait pris place dans l’automobile et que la voiture contournait lentement la pelouse, il eut une vision qui acheva de le déconcerter : Elisabeth d’Andeville, debout sur l’herbe, s’inclinait en souriant.
Hallucination, évidemment. Il se frotta les yeux d’un air ahuri, et son geste indiquait si bien sa pensée que Bernard lui dit :
– Détrompez-vous, monseigneur. C’est bien Elisabeth d’Andeville. Ma foi oui, Paul Delroze et moi, nous avons jugé
qu’il était préférable d’aller la chercher en Allemagne. Alors, on a pris son Baedeker. On a demandé un rendez-vous à
l’empereur. Et c’est lui-même qui a bien voulu, avec sa bonne grâce habituelle… Ah ! par exemple, monseigneur, attendezvous à ce que votre papa vous lave la tête. Sa Majesté est furieuse après vous. Quoi ! Du scandale !… Une conduite de bâton de chaise ! Quel savon, monseigneur !
L’échange eut lieu à l’heure fixée.
– 335 –
Les vingt prisonniers français furent rendus.
Paul Delroze prit à part l’officier d’ordonnance.
– Monsieur, lui dit-il, vous voudrez bien rapporter à
l’empereur que la comtesse Hermine de Hohenzollern a essayé
d’assassiner, à Soissons, le général en chef. Arrêtée par moi et jugée, elle a été, sur les ordres du général en chef, fusillée. Je suis possesseur d’un certain nombre de ses papiers et surtout de lettres intimes auxquelles, je n’en doute pas, l’empereur attache personnellement la plus grande importance. Ces lettres lui seront renvoyées le jour où le château d’Ornequin aura retrouvé
tous ses meubles et toutes ses collections. Je vous salue, monsieur.
C’était fini. Sur toute la ligne, Paul gagnait la bataille. Il avait délivré Elisabeth et vengé son père. Il avait frappé à la tête le service d’espionnage allemand et tenu, en exigeant la liberté
des vingt officiers français, toutes les promesses faites au général en chef.
Il pouvait concevoir de son oeuvre une fierté légitime.
Au retour, Bernard lui dit :
– Alors, je t’ai choqué tout à l’heure ?
– Plus que choqué, dit Paul en riant, indigné.
– Indigné, vraiment !… Indigné !… Ainsi voilà un jeune mufle qui essaye de te prendre ta femme, et il en est quitte pour quelques jours de cellule ! Voilà un des chefs de ces brigands qui assassinent et qui pillent, et il va rentrer chez lui et recommencer ses pillages et ses assassinats ! Voyons, c’est
– 336 –
absurde. Réfléchis un peu que tous ces bandits qui ont voulu la guerre, princes, empereurs, femmes de prince et d’empereur, ne connaissent de la guerre que ses grandeurs et que ses beautés tragiques, et jamais rien des angoisses qui torturent les pauvres gens. Ils souffrent moralement dans l’effroi du châtiment qui les guette, mais non point physiquement dans leur chair et dans la chair de leur chair. Les autres meurent. Eux, ils continuent à
vivre. Et alors que j’ai cette occasion unique d’en tenir un, alors que je pourrais me venger de lui et de ses complices, l’exécuter froidement comme ils exécutent nos soeurs et nos femmes, tu trouves extraordinaire que je lui fasse connaître pendant dix minutes le frisson de la mort ! Non, c’est-à-dire qu’en bonne justice humaine et logique j’aurais dû lui infliger un minimum de supplice qu’il n’aurait jamais oublié. Lui couper une oreille, par exemple, ou le bout du nez.
– Tu as mille fois raison, dit Paul.
– Tu vois, j’aurais dû lui couper le bout du nez ! Tu es de mon avis ! Combien je regrette ! Et moi, imbécile, je me suis contenté d’une misérable leçon dont il ne se souviendra même plus demain. Quelle poire je suis ! Enfin, ce qui me console, c’est que j’ai pris une photographie qui constitue le plus inestimable des documents… la tête d’un Hohenzollern en face de la mort. Non, mais l’as-tu vue, cette tête !
L’auto traversait le village d’Ornequin. Il était désert. Les barbares avaient brûlé toutes les maisons et emmené tous les habitants, comme on chasse devant soi des troupeaux d’esclaves.
Cependant ils aperçurent assis parmi les décombres un homme en haillons, un vieillard. Il les regarda stupidement avec des yeux de fou.
– 337 –
À côté, un enfant leur tendit les bras, de pauvres petits bras qui n’avaient plus de mains…
– 338 –
Bibliographie sommaire des aventures
d’Arsène Lupin
Titre du roman ou du recueil
Détail des recueils et
Année de
années de parution dans
parution du
les journaux
recueil ou du
roman
complet
1 La Comtesse de Cagliostro
( Le Journal 1923 – 1924)
1924
2
Arsène Lupin, Gentleman-L’Arrestation d’Arsène 1907
cambrioleur
Lupin – Arsène Lupin en
prison – L’Évasion
d’Arsène Lupin – Le
Mystérieux voyageur – Le
Collier de la Reine – Le
Sept de coeur – Le Coffrefort de madame Imbert –
La Perle noire – Herlock
Sholmes arrive trop tard.
( Je Sais Tout 1905 – 1906
– 1907)
3 Les
Confidences
d’Arsène
Lupin
Les Jeux du soleil –
1913
L’Anneau nuptial – Le
Signe de l’ombre – Le
Piège infernal – L’Écharpe
de soie rouge – La Mort
qui rôde – Édith au cou de
cygne – Le Fétu de paille –
Le Mariage d’Arsène
Lupin. ( Je Sais Tout 1911 –
1912)
4 Le Bouchon de cristal
1912
5 Arsène Lupin contre Herlock La Dame blonde ( Je Sais 1908
Sholmès
Tout 1906 – 1907) – La
Lampe juive ( Je Sais Tout
1907)
6 L’Aiguille
creuse
( Je Sais Tout 1908 – 1909)
1909
7 La Demoiselle aux yeux verts
( Le Journal 1926 – 1927)
1927
8 Les Huit coups de l’horloge
Au Sommet de la tour – La
1923
Carafe d’eau – Thérèse et
– 339 –
Titre du roman ou du recueil
Détail des recueils et
Année de
années de parution dans
parution du
les journaux
recueil ou du
roman
complet
Germaine – Le Film
révélateur – Le Cas de
Jean-Louis – La Dame à la
hache – Des Pas sur la
neige – «
Au dieu
Mercure ». ( Excelsior 1920
– 1923)
9 « 813 »
1910
10 L’Éclat
d’obus
( Le Journal 1915)
1916
11 Le Triangle d’or
( Le Journal 1917)
1918
12 L’Île aux trente cercueils
( Le Journal 1919)
1920
13 Les Dents du tigre
( Le Journal 1920)
1921
14 L’Homme à la peau de bique
Nouvelle
1927
15 L’Agence Barnett et Cie
Les Gouttes qui tombent –
1928
La Lettre d’amour du roi
George – La Partie de
baccara – L’Homme aux
dents d’or – Les Douze
Africaines de Béchoux – Le
Hasard fait des miracles –
Gants blancs... guêtres
blanches... – Béchoux
arrête Jim Barnett.
16 Le Cabochon d’émeraude
Nouvelle
1930
17 La Demeure mystérieuse
( Le Journal 1928)
1929
18 La
Barre-y-va
( Le Journal 1930)
1931
19 La Femme aux deux sourires
( Le Journal 1932)
1933
20 Victor, de la brigade mondaine
1934
21 La Cagliostro se venge
1935
22 Les Milliards d’Arsène Lupin
( L’Auto 1939)
1941
– 340 –
À propos de cette édition électronique
Attention : Texte libre de droit dans de nombreux pays, tel le Canada, mais protégé – téléchargement non autorisé – dans d’autres pays, notamment l’Europe. Lire la note sur le droit d’auteur
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Corrections, édition, conversion informatique et publication par le groupe :
Ebooks libres et gratuits
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Mai 2004
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Table of Contents
Première partie .........................................................................4
Chapitre 1 Un crime a été commis ..............................................5
Chapitre 2 La chambre close..................................................... 18
Chapitre 3 Ordre de mobilisation ............................................. 31
Chapitre 4 Une lettre d’Elisabeth..............................................50
Chapitre 5 La paysanne de Corvigny.......................................68
Chapitre 6 Ce que Paul vit au château d’Ornequin..................85
Chapitre 7 H. E. R. M. ................................................................98
Chapitre 8 Le journal d’Elisabeth ............................................116
Chapitre 9 Fils d’empereur......................................................130
Chapitre 10 75 ou 155 ? ............................................................ 144
Deuxième partie.................................................................... 155
Chapitre 1 Yser… misère.......................................................... 156
Chapitre 2 Le major Hermann ...............................................168
Chapitre 3 La maison du passeur...........................................184
Chapitre 4 Un chef-d’oeuvre de la kultur................................205
Chapitre 5 Le prince Conrad s’amuse.....................................224
Chapitre 6 La lutte impossible ................................................245
Chapitre 7 La loi du vainqueur ...............................................265
Chapitre 8 L’éperon 132 ......................................................... 280
Chapitre 9 Hohenzollern ........................................................ 298
Chapitre 10 Deux exécutions ................................................... 317
Bibliographie sommaire des aventures d’Arsène Lupin ......339
À propos de cette édition électronique................................. 341

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