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jueves, 6 de abril de 2017

Le Cercle Rouge (Français) (Maurice Leblanc)

Le Cercle Rouge
Maurice Leblanc

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Le Journal, 78 épisodes
4 novembre 1916 au 20 janvier 1917
Première publication en volume, Lafitte, 1922
PROLOGUE
1.

– Et tu vois, vieux Jim, prononça le gardien, en frappant sur l’épaule de l’homme, on a repeint les murs de ta cellule. Si tu les esquintes de nouveau, gare à toi ! Hein ! plus d’inscriptions. Sinon…
L’homme ne bougeait pas, juché sur un escabeau. Le gardien le regarda un instant, et, d’une voix plus douce, où il y avait de la pitié :
– Allons, tu es plus calme. Cela t’a réussi, l’isolement. Ah ! coquin ! c’est que tu nous en as fait voir avec tes crises ! C’est-il fini ? Tant mieux. À bientôt, vieux Jim !
L’homme resta seul dans sa cellule, au milieu de la lumière indécise qui glissait de deux lucarnes taillées en sifflet dans l’épaisseur du mur, au milieu du silence sépulcral que troublaient parfois des hurlements lointains.
Jim paraissait cinquante ans. Ses cheveux gris tombaient sur son front en longues mèches. Sous le vêtement rayé que portent les prisonniers aux États-Unis, il était maigre, mais d’une carrure d’athlète. Sa face, d’une pâleur pierreuse, aux grands traits lourds, était figée dans une expression hagarde.
Jim se leva et s’approcha de la grille qui servait de porte à la cellule. Entre ses mains puissantes, il en saisit les barreaux, et, un moment, apathiquement distraits, ses regards errèrent dans l’ombre du couloir, où le gardien s’était éloigné. Puis il se mit à marcher de long en large dans la cellule étroite.
L’allure était à la fois pesante et élastique, comme celle d’un grand fauve. Et, tout à coup, il s’arrêta, ainsi que la bête s’arrête, sous le choc d’une sensation : désir qui s’éveille, instinct qui cherche à s’assouvir.
Ses yeux se fixèrent d’abord sur la muraille nue, à droite de la grille, et face aux lucarnes. Le plâtre en était recouvert d’une peinture brune, Presque noire, et toute neuve comme l’avait dit le gardien. Cela parut l’embarrasser. Ses doigts frémirent, impatients et crispés. Mais il y avait, dans l’encoignure, un petit placard d’angle où il rangeait son pain et sa cruche d’eau. Il l’ouvrit. À l’intérieur, la couche de plâtre était blanche, lisse et propre.
Alors Jim revint à son escabeau, qu’il empoigna et fit pirouetter. En dessous du siège, le bois s’était fendu. Il introduisit un de ses ongles dans cette fente et la suivit jusqu’à son extrémité. Quelque chose tomba, un morceau de mine de crayon, d’un rouge écarlate.
Tenant cette mine entre le pouce et l’index, il retourna vers le placard. Là, debout, le coude appuyé contre l’un des rayons, posément, avec une tension de tout l’être, qui durcissait son visage, il se mit à dessiner quelque chose sur le plâtre blanc.
Quand il eut fini, il recula un peu pour contempler son œuvre.
Il avait dessiné un cercle rouge.
Un cercle large environ comme un bracelet de femme, un cercle à peu près régulier dans son diamètre, mais inégal dans la ligne épaisse qui le formait, tantôt plus étroite et tantôt plus renflée ; un cercle de sang, eût-on dit. Jim le regarda longtemps, longtemps, avec des expressions diverses et rapides qui contractaient ses traits, expressions de fureur, de haine, de désespoir, de résignation farouche. Ses yeux s’emplissaient de ce rouge anneau insolite, de cette petite figure énigmatique qui semblait lui dire tant de choses terribles et douloureuses. Et, soudain, il parut souffrir à un tel point que, brusquement, il referma la porte du placard et s’en écarta.
Mais il n’avait pas fait quatre pas en arrière qu’il tressaillit, étouffant un cri de stupeur.
En face de lui, sur le mur, entre le placard et la grille, il y avait un cercle rouge.
Pas une seconde, il n’hésita et, si folle que fût l’idée qui assaillit son cerveau, il l’accepta aussitôt. Le cercle qu’il voyait, c’était celui-là même qu’il venait de dessiner.
En deux enjambées, il sauta jusqu’au placard : le premier cercle était là.
Mais alors, l’autre ?… l’autre qui jaillissait de la muraille nue ?
Il tourna la tête et regarda de côté, en tremblant, avec l’espérance de ne plus le voir et la certitude profonde de le voir encore.
Il le vit.
Il le vit. Ses regards s’y clouèrent ardemment. Le second cercle était l’image du premier… en même temps, il en différait… En quoi ?… En quoi ?… Même grandeur, même aspect, même éclat sanglant… et pourtant…
À pas sournois, Jim se glissa le long du mur, et, tout à coup, projeta sa main violemment.
Il le tenait ! Il l’avait écrasé comme on écrase une bête nuisible ! Il l’avait anéanti ! Quel soulagement !
Il écarta la main. Cette fois, il ne put retenir un cri rauque qui déchira sa gorge.
Le cercle rouge était plus loin, à trente centimètres de distance.
Et voilà que se produisit la chose du monde la plus effarante : le cercle rouge bougea de nouveau ! Il se mit à danser sur la muraille nue, allant et venant, disparaissant, reparaissant, bondissant.
Sous nos paupières closes, un point de lumière qui persiste danse ainsi souvent, s’enfle et diminue, devient un disque frissonnant, se transforme en un anneau de clarté, se multiplie, se divise en feux follets qui jouent dans le temple fermé de notre vision. De même, Jim voyait – mais devant ses yeux grands ouverts – toute une fantasmagorie de cercles rouges, de points lumineux, de taches de sang, de couronnes écarlates, de boules enflammées qui tourbillonnaient en une ronde éperdue.
Sa raison s’égara. Il s’abattit sur le mur, et de ses poings formidables il frappa sans relâche, forcené, tandis que, de sa gorge, jaillissaient des cris incohérents.
– Eh bien ! Jim, qu’est-ce qu’il y a ? Encore tes accès de rage ? C’était le gardien que le bruit avait attiré et qui regardait entre les barreaux.
Jim recula et, par un effort, se maîtrisa, non pas qu’il eût peur, mais il ne voulait pas que le gardien entrât et vît le cercle rouge sur la muraille.
Le gardien examina l’homme durant quelques instants. Des gouttes de sueur baignaient le visage et le cou de Jim. Cependant, il paraissait maintenant calme et maître de lui.
– C’est fini, n’est-ce pas ? Un peu de silence à présent ! dit le gardien, qui s’éloigna.
Jim n’avait plus bougé. De nouveau, il regardait la muraille.
Le cercle rouge n’était plus là.
En même temps, par un phénomène inconcevable, mais dont il ne pouvait mettre en doute un seul moment la réalité affreuse, il avait la sensation nette, irrécusable, que le cercle rouge traversait l’étoffe de son vêtement, s’imprimait dans son dos, pénétrait dans sa chair et la brûlait comme un fer chauffé à blanc.
Sensation diabolique ! Et, pourtant, comment la nier ?
C’était intolérable. D’un coup, Jim sauta de côté, livrant passage à cette chose inconnue qui le torturait, et la chose se rua sur le mur, comme projetée par une puissance indomptable.
Le cercle était là de nouveau.
Et puis, soudain, il disparut. Plus rien. La muraille vide.
Jim respira.
Mais il y eut, coup sur coup, deux apparitions, deux boules de lumière qui jaillirent du mur, encore une interruption, puis toute une série d’éclairs, séparés les uns des autres par des intervalles réguliers.
Machinalement, Jim les compta, ainsi que l’on compte les vibrations lumineuses d’un phare.
Il y en eut quinze.
Une autre interruption. Puis deux éclairs.
Jim attendit. Mais il ne se produisit plus rien et, au bout de quelques minutes, il put croire qu’il ne se produirait plus rien.
– Deux… Quinze… Deux… murmura-t-il, se rappelant les nombres respectifs des trois séries d’apparitions du cercle rouge.
Cela n’eut pour lui, tout d’abord, aucune signification, car il n’en cherchait point. Mais, après un instant, il eut cette idée, tout à fait inconsciente, d’ailleurs, de confronter chacun de ces nombres avec la lettre qui lui correspondait dans l’alphabet.
Il obtint un B, un O et un B.
Alors, il éprouva une surprise sans bornes. Réunies, ces trois lettres – il s’en rendit compte – formaient un mot, ou plutôt un nom : Bob.
Et Bob, c’était le nom de son fils.
L’émotion le fit chanceler, il dut s’asseoir sur l’escabeau. Mais son effroi mystérieux était dissipé. Il n’était plus en face d’un prodige, et, sans comprendre encore la crise par laquelle il venait de passer, sans comprendre qu’il avait été le jouet de son cerveau malade et que le cercle rouge qu’il avait dessiné, ce cercle rouge qui l’obsédait, s’était, par hallucination toute naturelle, confondu avec la tache de lumière qui dansait sur le mur pour lui transmettre les signaux de son fils Bob, il comprenait, du moins, l’origine de cette tache de lumière et le sens de ces signaux.
Un grand apaisement l’envahit. Le cauchemar sournois et terrifiant de l’inexplicable s’éloignait de lui. Il savait.
Il savait ! Quelque part, juché sur un toit voisin, Bob, à travers le soupirail d’une des lucarnes de la cellule, l’avertissait de sa présence au moyen d’une petite glace de poche qui captait des rayons de soleil et les envoyait dans la cellule obscure.
2.

Cette lucarne, par où un peu de jour et d’air entrait dans la cellule, était toujours ouverte. Le soupirail, en pente douce, qui perçait un mur d’environ deux mètres d’épaisseur, de la lucarne à la cellule, allait en s’évasant.
Bien souvent, Jim s’était glissé à plat ventre jusqu’à l’orifice extérieur, trop étroit pour qu’on ait cru nécessaire de le griller, et de là, pendant de longues heures, le prisonnier avait plongé son regard plein d’ennui farouche sur une petite cour, sombre comme un puits, dont il apercevait, à trente pieds au-dessous de lui, les pavés humides et verdâtres.
Jim, après s’être assuré que le couloir était désert, refit cette manœuvre. Ses épaules, trop larges, se heurtèrent aux moellons des parois, mais sa tête émergea.
En face et un peu au-dessus de lui, il y eut un léger sifflement.
Il leva les yeux.
Bob se trouvait sur un toit, de l’autre côté de la cour, au bas d’une pente d’ardoises si abrupte que c’était folie de s’y aventurer. Deux corps de cheminées en briques l’encadraient, et Jim s’avisa, sans surprise d’ailleurs, car il savait son fils assez peu brave, qu’une corde lui entourait la taille et que quelqu’un, par conséquent, posté derrière une des cheminées, devait le tenir solidement.
Trois mètres au plus séparaient le père et le fils. Bob allait parler, mais Jim lui souffla :
– Tais-toi. Pas un mot.
Alors Bob saisit à côté de lui une planche qui était posée sur les ardoises et la rabattit comme un pont-levis entre le toit et le rebord de la lucarne.
– Non, protesta Jim, c’est idiot ! on va te surprendre !
Il avait reculé, et il vit son fils qui se laissait glisser le long de la planche.
Jim redescendit dans la cellule. Bob, adolescent long et mince, et qui semblait désarticulé comme un acrobate, passa sans trop de peine par la lucarne et rejoignit son père. Il défit le lien fixé à sa ceinture.
Tout cela n’avait pas duré deux minutes.
Le soleil avait dû disparaître derrière les hautes maisons voisines, l’ombre était plus lourde au creux de la cellule, et c’est à peine si Jim distinguait les traits de son fils.
Il murmura :
– Pas de bruit… le gardien est là…
Il appuya sa main sur l’épaule de Bob, le poussa à un endroit où on ne pouvait pas le voir de la grille et chuchota d’une voix brève et dure :
– Qu’est-ce que tu veux ?… Pourquoi es-tu venu ? Parle…
Bob subissait la réaction de son effort excessif et du danger couru.
Peut-être aussi avait-il peur de son père. Il était blafard et haletait. Enfin, il commença un récit gémissant de son entreprise. Il avait eu l’idée, « avec un de ses amis », de monter sur le toit de l’immeuble voisin ; il avait hésité en face des lucarnes…
– Je ne savais pas laquelle c’était… Et comment t’avertir ? Trois fois, nous sommes venus…
Jim l’interrompit :
– Cesse de baliverner. Parle… Pourquoi es-tu venu ? Que veux-tu de moi ?…
– Eh bien ! mais… balbutia Bob… voilà… peut-être bien que tu pourrais t’évader…
– M’évader ? par quel moyen ? Je ne suis pas une couleuvre, moi… Et puis, tu sais bien que je ne veux pas m’évader ! Un bandit de mon espèce doit rester dans sa cage… Ici, je ne peux pas nuire !… J’ai fait trop de mal, déjà…
Il jeta ces mots, d’une voix sombre. Puis, ayant réfléchi, il ajouta :
– D’ailleurs, tu mens. Tu ne tiens pas tant que ça à ce que je sois libre… Tu ne vas pas me parler d’affection, hein ? Ce n’est pas un sentiment qui te gêne… Ni moi non plus, du reste… Tu as fait ce qu’il fallait pour ça. J’aurais voulu un fils… un vrai fils, quoi… Un homme, un travailleur, vivant d’un métier honnête… au lieu de ça…
Il n’avait pas lâché l’épaule de Bob, il la serra d’une main brutale.
– Qu’est-ce que tu fais, maintenant ? Il y a six mois, quand j’étais encore libre, je t’avais trouvé une place sérieuse… Quoi ? Qu’as-tu dit ? On t’a renvoyé ? Et alors ? Comment vis-tu ? Chez qui travailles-tu ? Car tu travailles, j’espère ?
– Oui, je travaille, grogna Bob.
– Chez qui ? Réponds donc !
– Chez… chez Sam Smiling.
Jim sursauta.
– Chez Sam Smiling !… Chez ce cordonnier de malheur !… Ah ! par exemple…
– Mais c’est un de tes amis ! risqua Bob.
– Tais-toi ! C’est un bandit !… un vrai bandit, lui ! Il sait ce qu’il fait…
– Mais, je t’assure, il s’occupe de moi, il me donne de bons conseils.
– Allons donc ! Sam Smiling ! Je les connais, ses conseils !… Ah ! tu « travailles » chez lui ? Mais alors… je comprends… Avoue donc : c’est lui qui t’envoie ?
Jim tremblait de colère. Il se contint cependant pour ne pas effrayer son fils et pour obtenir de lui un aveu complet.
– Eh bien, oui, murmura Bob, c’est lui qui m’envoie… Du reste, il n’y a rien à cacher, au contraire… C’est pour une bonne action, acheva-t-il avec emphase.
– Une bonne action ? lui ? fit le vieux Jim, dont les poings se crispaient. Enfin, raconte… après tout… on verra…
– Voilà… prononça Bob, qui ne se défiait plus. Il paraît qu’il y a trois ans, vous avez rendu tous les deux service à un banquier très riche, là-bas, dans le Far West. Et il vous a dit que si vous veniez à San Francisco, où il habite, il faudrait aller le trouver, que, s’il était absent, sa fille vous recevrait, il la préviendrait… Pour qu’elle vous reconnaisse, vous n’auriez qu’à lui présenter, à sa fille…
– Présenter quoi ?
– Eh bien, un bracelet… un bracelet de corail, qui t’appartenait à toi… et qui avait appartenu jadis, à…
– À ma femme, dit Jim d’une voix sourde.
– Et alors, un jour, paraît-il, il y a eu une dispute entre toi et Sam et le bracelet a été cassé. Sam en a pris la moitié… Maintenant le banquier voyage en Europe et Sam a appris, par hasard, qu’on veut le dévaliser… Alors, il veut prévenir la fille, mais pour qu’elle ait confiance en lui, il te demande l’autre moitié du bracelet… Tu vois comme c’est simple.
– Oui, dit Jim, qui faisait tous ses efforts pour rester maître de lui… Oui, c’est très simple… Il ne s’est pas donné de mal pour inventer ça, Sam Smiling. Mais il me croit donc devenu idiot pour me laisser prendre à une histoire aussi grossière… En effet, il veut inspirer confiance, il ira à San Francisco, et, une fois dans la maison il volera, il assassinera… et tu seras son complice.
– Je pensais bien que tu refuserais, murmura Bob ; mais il a voulu à toute force que j’essaie…
– Et c’est lui qui t’a amené ici, c’est lui qui te tenait par la corde ?…
Jim s’interrompit. Sa colère montait et l’étouffait. Un silence sourd pesa sur le père et sur le fils. Dans l’angle où ils se trouvaient, la seconde lucarne les éclairait un peu et sa lumière tombait sur les mains frissonnantes du vieux Jim.
Et soudain, Jim s’aperçut que son fils, dont l’épaule touchait la sienne, s’était mis à trembler ; il entendit sa voix gémir, avec une épouvante inexprimable :
– Ah ! le Cercle rouge !… le Cercle rouge sur ta main… Ne me fais pas de mal… Grâce… c’est Sam qui m’a forcé à venir…
Jim ne bougea pas d’abord. Il savait bien que le Cercle rouge s’était dessiné sur le dos de sa main droite, et que l’horrible stigmate connu de son fils et connu de tous, que l’horrible stigmate, marque visible de ses instincts criminels, s’arrondissait en une couronne de sang sur la peau rugueuse. Il le savait au bouillonnement de ses idées mauvaises, au déchaînement des forces irrésistibles qui le poussaient à la violence…
Une minute s’écoula, terrifiante, Bob tremblait toujours sans avoir le courage de fuir, ou de se défendre, sans pouvoir jeter un cri d’appel. Le père se raidissait dans une tension de toute son énergie, qui gonflait ses muscles comme des cordes.
Et le Cercle, rose d’abord, puis rouge vif, s’empourprait d’un afflux de sang qui lui donnait une sorte de relief au-dessus de la peau.
– Le Cercle rouge ! bégaya Bob… j’ai peur… j’ai peur le Cercle…
Il n’acheva pas. Son père l’avait saisi à la gorge de ses deux mains exaspérées, et l’adolescent s’écrasa sur le parquet.
Il n’y eut pas de lutte, il n’y eut pas de résistance. Jim, à genoux, implacable, serrait.
Dans l’ombre, le stigmate étincelait ou, du moins, Jim croyait en voir le scintillement, et il ne voyait que cela, et il ne regardait que cela, cette flamme qui courait sous sa peau, ce serpent de feu qui tournait indéfiniment sur lui-même, immobile en apparence, mais vivant d’une vie infernale.
Il avait l’impression affreuse que ses deux mains jointes traçaient autour du cou de son fils le plus épouvantable des cercles rouges, celui de la mort.
Il lâcha prise subitement. Cette vision de la mort le bouleversait. Son fils étranglé par lui ! Durant quelques secondes, le génie mauvais de l’instinct fut tenu en échec, mais durant quelques secondes seulement. Le Cercle rouge n’avait pas disparu.
Jim bondit jusqu’à la grille. Il lui semblait entendre les pas du gardien faisant sa tournée.
Au même moment, Bob, toujours étendu sur le sol et qui ne pouvait ou n’osait se relever, lança une plainte assez haute.
Alors, Jim s’affola. Sa crise évoluait, sa surexcitation changeait d’objet. Le gardien allait venir. Et ce serait l’arrestation de Bob, ce serait son fils en prison.
Et le Cercle rouge pénétrait dans sa chair, souffrance intolérable ! Le Cercle rouge entraînait ses idées en un tourbillon vertigineux, où il y avait des flammes et du sang.
Les pas s’approchèrent.
D’un effort violent Jim, à bout de bras, le poussa jusqu’à la lucarne ouverte. Un obstacle. Puis, le fracas de quelque chose qui tombait sur les pavés de la cour. C’était la planche, le pont qui reliait la lucarne au toit voisin.
Une dernière poussée.
Bob disparut.
Lorsque le gardien entra dans la cellule, il trouva le vieux Jim écroulé par terre et qui sanglotait convulsivement.
CHAPITRE PREMIER – Le stigmate héréditaire

Ce matin-là, le mardi 13 juin, le Dr Max Lamar, médecin légiste attaché à l’administration de la police de Los Angeles, travaillait avec sa sténographe dans son bureau officiel, vaste pièce froide et morose.
La sténographe, Mlle Hayes, répéta à mi-voix la dernière phrase qui lui avait été dictée :
– … En résumé, la responsabilité du sujet paraît grandement atténuée par l’hérédité lourde qui pèse sur lui…
Et, le crayon en l’air, elle attendit la suite, les yeux fixés sur son patron.
Celui-ci restait silencieux. Assis devant sa grande table encombrée d’instruments, de papiers et de documents de toutes sortes, il relisait une note avec attention.
Mais la matinée s’avançait. Le Dr Lamar avait hâte de terminer son travail. Il se leva et se mit à marcher lentement d’un bout à l’autre de la chambre.
– Où en étions-nous, mademoiselle Hayes ? demanda-t-il.
Elle relut la phrase inachevée.
Il alluma une cigarette et reprit sa dictée d’une voix lente et nette.
Le Dr Max Lamar étonnait vivement ceux qui, le connaissant de réputation, le voyaient pour la première fois.
Étant donné la profonde expérience et la somme de connaissances acquises que dénotaient ses remarquables études sur la criminalité, sur les impulsions morbides, sur les tares héréditaires physiques et morales, on se serait attendu à voir un personnage d’âge mûr, un homme de cabinet, prématurément vieilli.
Max Lamar n’était rien de tout cela. À trente-six ans, il gardait tout l’aspect d’un jeune homme, grand, svelte, musclé, élégant et correct dans son complet sombre et bien coupé, il présentait l’image de la force souple et rapide.
L’intelligence était inscrite sur son large front que découvrait son épaisse chevelure noire. Dans ses yeux gris, pénétrants, clairs et assurés, dans toutes les lignes de son visage rasé, aux traits réguliers, au teint mat, on lisait la perspicacité, la décision et l’énergie, une énergie pouvant aller jusqu’à l’inflexibilité, jusqu’à la résolution la plus impitoyable… Mais quand il souriait, quand un sentiment de pitié ou de tendresse détendait ses traits, on se rendait compte de toute la bonté qu’il cachait sous son habituel sang-froid.
Ses amis disaient de lui qu’il était le plus sûr et le plus serviable des hommes, et cette opinion était partagée par tous les malheureux qu’il avait jugés dignes d’intérêt au cours de ses enquêtes et qu’il avait secourus avec une bienveillance éclairée et discrète.
Ses ennemis – c’est-à-dire quelques-uns des plus mauvais parmi les individus composant la misérable clientèle que lui assignaient ses fonctions – le redoutaient extrêmement. Tout le gibier de prison et d’asile qu’il visitait, tous les dévoyés, tous les alcooliques, tous les demi-fous, tous les monomanes dont il pesait les tares et mesurait le discernement tremblaient sous son regard scrutateur et, devant lui, oubliaient leurs mensonges.
Mais Max Lamar avait encore d’autres ennemis, il est vrai : un petit nombre de confrères de médiocre valeur et qui ne pouvaient lui pardonner d’avoir conquis, très jeune encore, une situation importante et élevée.
Ceux-là disaient que Max Lamar poussait si loin l’amour de son métier qu’il dépassait les bornes de ses fonctions et qu’il lui arrivait parfois de se laisser emporter par la curiosité professionnelle, par sa passion pour les investigations criminalistes, jusqu’à poursuivre des enquêtes sur le terrain qui n’est plus celui du médecin, mais du détective.
Mais lui, à ces critiques dont l’écho plusieurs fois lui était venu aux oreilles, répondait, en riant, de son rire tranquille :
– C’est vrai, c’est plus fort que moi. La solution d’un problème psychologique vaut plus pour moi que la solution d’un problème de science exacte. Il m’est difficile de résister à la tentation qui me saisit toujours de déchiffrer l’énigme que laisse derrière lui un malfaiteur habile. Du reste, n’est-ce pas pour moi indispensable que d’étudier le crime pour connaître le criminel ? Ce n’est pas dans les livres qu’on apprend la médecine, c’est à l’hôpital ; ce n’est pas dans un bureau fermé que se résout l’inconnue de la responsabilité ou de l’irresponsabilité d’un sujet. Mon laboratoire, c’est le grouillement de larves humaines qui s’agitent dans les bas-fonds de la grande ville, et j’analyse l’écume de la société, comme un chimiste analyse un corps composé d’éléments encore ignorés…
*
* *
Quand il eut terminé son rapport, le Dr Lamar revint à sa table de travail.
Onze heures venaient de sonner. Il avait dicté deux lettres et s’apprêtait à en commencer une troisième, quand la porte qui donnait dans le bureau des secrétaires s’ouvrit.
Un employé parut, apportant une lettre que Max Lamar ouvrit aussitôt.
En lisant, il tressaillit imperceptiblement. Une expression de vif intérêt passa sur son visage. Il posa la lettre devant lui et resta silencieux et pensif.
– Mademoiselle Hayes, dit-il enfin à sa sténographe il est probable que je ne viendrai pas ici ce tantôt, et pas demain non plus, peut-être.
« Je vais avoir beaucoup à faire pendant quelques jours, ajouta-t-il à demi-voix et comme se parlant à lui-même… et c’est une besogne qui en vaut la peine.
Enfoncé dans son fauteuil, il s’absorba dans ses réflexions.
– Oui, reprit-il après quelques minutes de silence, une besogne qui en vaut la peine… Vous ferez demander à l’administration le dossier de Jim Barden, mademoiselle Hayes… Je vais avoir sans doute à le compléter…
– Le dossier de Jim Barden ? Bien, monsieur, dit la sténographe, en prenant une note.
Elle leva les yeux sur son patron et ajouta :
– C’est un criminel, monsieur ?
– Voici ce qui vous renseignera, mademoiselle Hayes, dit Lamar en lui tendant la lettre qu’il venait de recevoir.
La jeune fille lut ce qui suit :
À Monsieur Max Lamar, médecin légiste
Mon cher Max,
Le fameux Jim Barden, que nous tenons emprisonné dans notre asile d’aliénés va, sur un rapport favorable du médecin-chef de l’hôpital, être remis en liberté.
Je m’empresse de vous en aviser, afin, que vous puissiez continuer l’active surveillance que vous avez toujours exercée sur lui. Bien cordialement à vous,
Randolph ALLEN,
chef de police
– Alors, Jim Barden est un fou ? demanda la sténographe.
– Vous voyez bien que non, puisque le médecin-chef lui signe son exeat, dit le Dr Lamar, avec un léger sourire.
Il eut un mouvement d’épaules et continua :
– Du reste, que Jim Barden soit fou ou non, c’est ce que je ne sais pas moi-même. Je sais seulement que c’est l’être le plus dangereux pour la société que je connaisse. Je l’étudié depuis plusieurs années. Trois fois, j’ai dû le faire enfermer dans un asile d’aliénés ; trois fois, après un temps plus ou moins long, il a été remis en liberté.
– Mais, pourquoi le relâche-t-on, s’il est fou ?
– On le relâche quand il n’est plus fou. Il ne l’est que par intermittence et jamais complètement. On pourrait dire plus exactement que, par périodes plus ou moins longues, il change d’âme. Autant que j’aie pu m’en rendre compte, il y a en Jim Barden deux hommes dissemblables.
« En lui, à des intervalles irréguliers, se dresse une impulsion irrésistible qui le pousse vers le mal et qui fait de lui un criminel déterminé, habile et redoutable. Alors, il ne connaît plus rien que la violence déchaînée de ses instincts féroces. En tout temps, d’ailleurs, c’est un homme taciturne, farouche, brutal et soupçonneux ; mais, dans les périodes de calme, il a, je crois, le remords des crimes qu’il a commis pendant qu’il est sous l’influence morbide. J’ai épié son sommeil et je l’ai vu parfois se tordre d’angoisse sous le poids de cauchemars affreux.
– Quel forfait a-t-il commis ? demanda la jeune fille, frissonnante.
– Je ne les connais pas tous, et ceux dont on le soupçonne n’ont jamais été prouvés, tant son habileté est grande. Mon ami Randolph Allen, le chef de police, qui vient de me prévenir est, comme moi, persuadé que Jim Barden est coupable de nombreux crimes, exécutés toujours avec autant d’adresse que d’audace.
– Et on le laisse faire ?
– La loi est la loi. Barden est couvert par son adresse diabolique, et c’est, je vous le répète, un malade autant qu’un coupable. Il est dominé par la fatalité de son hérédité, il porte sur lui la marque de son destin.
Mlle Hayes regarda avec surprise le Dr Lamar.
– La marque de son destin ? répéta-t-elle avec curiosité.
– Oui, Jim Barden est sous l’influence du Cercle rouge.
– Le Cercle rouge ? Qu’est-ce que cela, monsieur Lamar ? demanda, de plus en plus intriguée, la jeune fille. Est-ce que c’est un cercle d’anarchistes ? ajouta-t-elle à la réflexion.
Max Lamar secoua la tête.
– Non, c’est un phénomène physiologique mystérieux et frappant. Dans les moments où Jim devient un impulsif dominé par ses instincts criminels, où il est comme un fauve qui cherche une proie, sur le dos de sa main droite apparaît une marque. C’est d’abord une ombre rose, à peine visible, qui se précise rapidement, fonce de couleur, devient un stigmate circulaire, irrégulier, écarlate, comme une couronne de sang.
– Monsieur Lamar, d’où lui vient cela ? murmura avec un frémissement de terreur Mlle Hayes.
– Je ne sais pas. C’est une particularité physiologique analogue sans doute à ces nævus qu’on appelle vulgairement taches de vin, à ces signes violets ou bruns que beaucoup de personnes présentent.
– Mais cela n’est rouge que par moments, dites-vous ?… Comment est-ce possible ?…
– Vous m’en demandez trop, mademoiselle Hayes, je vous ai dit que c’était inexplicable. On peut remarquer pourtant que, chez toutes les créatures humaines, certaines émotions font rougir le visage. Eh bien, le visage de Jim Barden ne rougit jamais, quelle que soit la fureur qui l’agite, mais alors, sur sa main, paraît le Cercle rouge…
« Dans les bas-fonds où vit cet homme, cette particularité est bien connue et l’environne d’une sorte de terreur superstitieuse. On l’appelle Jim-Cercle-Rouge et on raconte – je ne sais si c’est une légende – que ce stigmate est héréditaire. On affirme que, dans le passé, de génération en génération, il y a toujours eu un membre de la famille Barden qui était un être moralement taré, extravagant, fou ou criminel, et qui portait, au dos de la main droite, cette même marque mystérieuse.
Le Dr Lamar fit une pause. Il alluma une cigarette, regarda un moment, pensivement, les tourbillons de fumée frisée qui s’envolaient de ses lèvres et continua :
– Jim Barden a un fils. C’est le type parfait de ce que les Français appellent un jeune apache, ce qui est montrer peu d’égards pour ces anciens et fiers guerriers de nos prairies. Il a une vingtaine d’années et il s’est contenté, jusqu’ici, de vivre en marge de la société, traînant de bar en bar, et chapardant tout ce qui se trouve à sa portée. Il n’a, jusqu’à présent, jamais été pincé dans une affaire sérieuse, et je n’ai pas entendu dire non plus que personne ait vu sur sa main le terrible Cercle rouge.
Le Dr Lamar se leva et regarda sa montre.
– Mademoiselle Hayes, voilà les données du problème. Vous en savez autant que moi. Maintenant, il est midi, le moment approche où Jim Barden doit être mis en liberté. Je vais aller l’attendre à sa sortie afin de savoir ce qu’il fera et de surveiller secrètement ses faits et gestes. Sans doute, il va essayer de retrouver son fils, et il retournera chez lui, c’est-à-dire dans un asile mystérieux que la police est persuadée qu’il s’est ménagé – car il disparaît quand il veut, sans qu’on puisse retrouver sa trace.
Le Dr Lamar se coiffa de son chapeau et ouvrit un tiroir de son bureau. Il y prit un revolver qu’il glissa dans une poche et une paire de menottes d’acier, qu’il mit dans une autre poche.
– Et maintenant, il faut que je me hâte si je veux assister au lâcher de la bête fauve, murmura-t-il en sortant.
CHAPITRE II – Une mise en liberté

L’asile pénitentiaire, vaste construction massive aux fenêtres défendues par d’épais barreaux, semblait plus sinistre encore sous le radieux soleil d’un midi de printemps.
Une auto luxueuse tourna l’avenue déserte et vint s’arrêter devant la lourde grille de l’asile.
La portière s’ouvrit. Deux femmes élégantes en descendirent. Une jeune fille d’abord, qui sauta légèrement sur le trottoir et se retourna pour offrir l’appui de sa main à sa compagne, une dame d’un certain âge.
La jeune fille sonna à la grille. Un gardien parut, salua les dames qu’il semblait connaître, les fit entrer et s’éloigna. Il revint bientôt dire que le directeur attendait Mme Travis et Mlle Florence Travis.
Mme Travis, une femme de cinquante ans environ, au visage calme et bon sous ses cheveux déjà presque blancs, se retourna vers la jeune fille.
– Viens-tu, Flossie ? lui dit-elle avec un accent qui décelait toute sa tendresse.
Flossie, ce diminutif charmant, allait bien à cette radieuse jeune fille, dont la beauté semblait éclairer cette morne geôle.
Elle paraissait grande et élancée dans sa souple robe de velours noir rayé de larges bandes blanches, dont le corsage échancré dégageait le cou délicat que caressait une fourrure de renard blanc. Elle avait un joli visage au teint pur, à la bouche fraîche, aux grands yeux parfois rêveurs et presque graves, parfois pétillants d’une gaieté d’enfant, au front blanc que couvraient à demi les cheveux bruns bouffants sous la gracieuse toque blanche. Tout en elle était harmonieux, séduisant et l’humeur capricieuse et fantaisiste de Florence Travis, son dédain pour les futiles préoccupations qui absorbaient les autres jeunes filles, l’originalité sincère et spontanée de ses goûts et de ses idées ajoutaient une sorte de personnalité savoureuse et prenante à son caractère indépendant, volontaire, mais foncièrement droit et dont le signe distinctif était une compassion ardente pour toutes les misères et toutes les infortunes.
Et c’était ce dernier sentiment que partageait et encourageait Mme Travis qui, ce matin-là, amenait Florence dans le lugubre asile où tant de misérables épaves du crime et de la folie étaient détenues.
Le gardien les précéda jusqu’au cabinet du directeur.
Celui-ci, assis à son bureau, se leva pour recevoir les deux dames. Ce directeur, M. Miller, était un homme froid, morose et solennel. Mais nul n’échappait au charme de Florence. En la voyant, M. Miller se souvint que l’humanité n’est pas tout entière composée de prisonniers et de gardiens. Il eut un sourire aimable en indiquant des sièges.
– Vous ne vous découragez donc pas, mademoiselle ? Vous continuez votre œuvre malgré les déceptions qu’elle vous a procurées ?
– Pourquoi me découragerais-je ? interrompit Florence. Ce n’est pas parce que j’ai eu quelques déceptions comme vous dites… Oui, oui, monsieur Miller, ajouta-t-elle en riant, je sais bien que Jones, dont l’hiver dernier, je me suis occupée, a essayé de faire cambrioler notre résidence de Blanc-Castel. Mais je sais très bien aussi que j’ai réussi plus souvent que je n’ai échoué et que plusieurs de vos anciens pensionnaires, grâce à l’aide que nous leur avons donnée, sont maintenant rentrés dans le droit chemin et gagnent honnêtement leur vie. On ne réussit pas à chaque tentative, vous ne l’ignorez pas, monsieur Miller, et c’est très beau déjà de réussir quelquefois… J’ai tant de pitié pour tous ces déshérités, pour toutes ces épaves de la vie qui, bien souvent, sont plus à plaindre qu’à blâmer…
Elle s’arrêta les yeux brillants, son joli visage tout animé d’émotion. Le directeur la regardait avec une admiration visible, où il y avait un peu d’étonnement railleur.
– Hélas ! mademoiselle Travis, voilà un enthousiasme qu’un vieux fonctionnaire comme moi ne peut plus ressentir. J’ai vu trop de choses… Mais cela ne m’empêche pas d’apprécier vos préoccupations humanitaires… et votre zèle infatigable… Vous êtes si différente des autres jeunes filles !…
– Je ne sais pas si je suis différente, dit Florence ; en tout cas, je n’ai pas grand mérite, car je sais bien que tout ce qui amuse mes amies ne m’amuse pas du tout, moi ! Et quand on est riches et heureuses comme nous le sommes, c’est un devoir de s’occuper des pauvres gens…
– Sans doute, sans doute… reprit M. Miller. Mais vous venez, mesdames, pour voir le fameux Jim Barden, qu’on va libérer… Si votre influence s’exerce sur cet homme-là, mademoiselle Travis, j’en serai bien surpris… Enfin, je vais donner l’ordre qu’on l’amène ici.
Le directeur sonna. Un gardien parut, auquel il donna ses instructions et qui s’éloigna vers l’intérieur de l’asile.
Dans le quartier réservé aux internés les plus dangereux, Jim se tenait debout au bord de sa cellule.
À travers les barreaux de la lourde grille qui l’enfermait, il avait passé son bras droit, et sa main pesante pendait en dehors. Ses yeux fixes regardaient droit devant lui, sans paraître rien voir, et il restait là sans bouger, comme une sombre image de révolte impuissante et de désespoir égaré.
Soudain, sur sa main droite, une marque se dessina, un stigmate circulaire, rose d’abord, puis plus foncé et qui devint comme une couronne écarlate, irrégulière : le Cercle rouge. Jim Barden entrait en fureur.
Il éleva sa main jusque devant ses yeux, regarda le stigmate mystérieux et eut un sourd ricanement de fou. Un pas retentit. Jim baissa la main. Le gardien parut, portant un paquet de vêtements. Il ouvrit la porte et les jeta au prisonnier.
– Habille-toi, ordonna-t-il. Tu vas me suivre chez le directeur et on te mettra en liberté.
Et il reprit :
– Mais oui, vieux Jim, en liberté. Voilà ce que c’est que d’être raisonnable. Depuis quelques mois, il n’y a rien à dire, tu es sage ! J’ai remarqué que ça date du jour où je t’ai trouvé ici, par terre, pleurant comme un enfant… Depuis, pas de crise. Alors on te donne la clé des champs…
Sans un mot, sans un signe de surprise, d’émotion ou de joie, sans jeter un dernier regard sur sa cellule, Jim, quand il eut revêtu ses anciens habits, un complet gris abîmé et fripé, suivit le gardien chez le directeur.
– Eh bien Jim Barden, vous voilà libre, lui dit celui-ci, et ces deux dames veulent bien s’intéresser à vous…
Jim Barden, à son entrée dans le bureau de M. Miller, avait jeté un regard sur Florence et sa mère, mais, au geste du directeur, il ne tourna pas la tête vers elles.
– Je ne demande rien, dit-il seulement d’une voix dure.
Florence se leva et fit deux pas vers lui.
– Nous le savons que vous ne demandez rien, dit-elle doucement, mais nous serions très heureuses de pouvoir vous aider.
– Oui, intervint avec bonté Mme Travis, vous allez vous trouver sans domicile, sans argent…
– C’est mon affaire, interrompit brutalement Barden. Je n’ai besoin de personne. On m’a mis en cage, mais ce n’est pas une raison pour qu’on vienne me voir comme une bête curieuse.
Il enfonça son chapeau sur sa tête et fit un mouvement vers la porte mais Florence, s’élançant vers lui, mit sa main blanche et fine sur sa manche grossière.
– Non, non, ne partez pas ainsi ! Je comprends bien… Vous avez tant souffert… Mais ne croyez pas que c’est une banale curiosité qui nous amène ici… Je veux que vous redeveniez un honnête homme, un homme heureux… Il n’est pas trop tard… Sans doute vous n’êtes pas seul au monde ?… Vous avez une famille ?… une femme ?
Un tressaillement secoua les lourdes épaules de l’homme. Une crispation douloureuse passa sur son visage.
– Ma femme, il y a vingt ans qu’elle est morte, dit-il sourdement.
– Oh ! je vous demande pardon… je vous ai fait de la peine… murmura la jeune fille, émue par cette lueur d’émotion sur ce visage farouche. Mais si votre femme est morte, peut-être avez-vous des enfants qu’il vous faut protéger, diriger dans la vie, qui vous aimeront et vous soutiendront dans votre vieillesse… Une fille ?… Un fils ?…
– Un fils… répéta Jim à voix basse, avec une expression d’amertume.
Il resta un instant pensif, puis écarta brusquement la main que Florence avait posée sur son bras, et, plus sombre que jamais, se dirigea vers la porte.
Le gardien, d’un regard, consulta le directeur. Celui-ci fit un signe affirmatif ; le gardien laissa passer l’homme, et, le long des corridors lugubres, l’accompagna.
– Voici une tentative peu encourageante, mademoiselle Travis, commença M. Miller.
Mais Florence qui était restée sur place, regardant s’éloigner le prisonnier libéré, interrompit le directeur.
– Non, non, c’est impossible ! Je ne puis le laisser partir comme cela ! Je vais le rejoindre, essayer encore…
Malgré les appels de sa mère, la jeune fille s’élança hors du cabinet du directeur et se mit à courir pour rattraper Jim Barden.
La grille venait de s’ouvrir devant celui-ci. Jim la franchit et se trouva sur l’avenue déserte. Il resta immobile au sortir de l’ombre intérieure.
C’est alors que Florence le rejoignit.
La jeune fille mit de nouveau sa main sur le bras de l’homme.
Celui-ci s’arrêta, sa face se contracta dans une expression de sombre impatience.
– Écoutez-moi, lui dit la jeune fille avec le plus charmant des sourires ; j’ai encore un mot à vous dire. Je crois que tout à l’heure, je vous ai irrité. Je m’y suis mal prise. Pardonnez-moi, et permettez-moi de vous avancer ceci, afin que vous puissiez vivre en attendant du travail.
Elle avait tiré de son réticule un petit rouleau de billets de banque.
Jim Barden eut un mouvement. Une colère alluma ses yeux. Brutalement, de la main de la jeune fille, il arracha les billets de banque qu’il froissa et jeta à terre.
– Je n’en veux pas de votre argent, gronda-t-il d’une voix rauque.
– Je vous en prie, insista Florence.
Mais elle s’arrêta, interdite. Ce n’était plus le même homme. Un accès soudain de rage aveugle avait saisi Jim Barden :
– Allez-vous me laisser tranquille ! hurla-t-il le visage convulsé.
Il était si menaçant que le gardien le saisit à bras-le-corps.
Jim eut un rugissement étouffé et ses mains puissantes étreignirent la gorge du gardien.
La lutte fut brève. L’homme au Cercle rouge se dégagea et s’élança sur la jeune fille.
Une main vigoureuse saisit le bras menaçant. Le forcené vit devant ses yeux le canon d’un revolver braqué sur lui.
– Haut les mains ! ordonna Max Lamar, qui intervenait.
En sortant de son bureau, il s’était dirigé, comme il en avait manifesté l’intention à sa sténographe, vers l’asile.
Là, se dissimulant dans un angle de mur d’où l’on voyait la grille, il avait attendu la sortie de l’être redoutable qu’il s’était donné pour mission d’empêcher de nuire.
De ce poste d’observation, il avait assisté à la scène de violence qui s’était déroulée entre Barden et la jeune fille, et s’était précipité au secours de celle-ci.
– C’est encore vous, gronda Barden.
– Haut les mains ! répéta Lamar.
Jim-Cercle-Rouge hésita une seconde, mais la violence de sa crise était tombée. Il leva les bras, tout en grondant sourdement comme une bête prise.
Max Lamar, sans le perdre du regard, se fouilla et sortit de sa poche les menottes qu’il y avait placées.
– Passez-lui ces bracelets, ordonna-t-il au gardien, qui s’apprêta à obéir.
Florence, nous l’avons dit, n’avait pas reculé devant Jim Barden. Calme, résolue, un peu pâle, plus jolie que jamais dans son intrépidité fière, elle avait vu son sauveur dompter le forcené. Mais, quand le gardien s’apprêta à passer les menottes aux poignets de celui-ci, elle se jeta en avant, bouleversée par la pitié.
– Non, non, dit-elle à Max Lamar. Laissez-le aller, monsieur… Je vous en prie… C’est de ma faute, j’ai été maladroite. Je l’ai exaspéré par mon insistance indiscrète… Je vous en prie, laissez-le libre…
Ses yeux imploraient. Max fut ébloui par la beauté de la jeune fille.
– Allez-vous-en, dit Max Lamar au vieux bandit. Allez-vous-en, vous êtes libre ! Remerciez cette jeune dame que vous menaciez et dont la générosité m’empêche de vous renvoyer d’où vous venez.
Jim Barden ne répondit pas un seul mot. Il enfonça son chapeau sur ses yeux et s’éloigna d’un pas lourd.
Florence le suivit du regard. Sur son joli visage, il y avait une expression d’indéfinissable pitié. Puis elle se retourna vers Max Lamar et le remercia avec effusion.
– Florence, mon enfant, n’as-tu aucun mal ? cria avec angoisse Mme Travis, qui accourait.
– Non, non, ma mère ; grâce à monsieur je suis saine et sauve.
Max Lamar, en face de la jeune fille qui lui disait sa gratitude, resta troublé.
Machinalement, il se pencha, ramassa les billets de banque froissés par la main de Jim et les remit à Florence. Cependant, Mme Travis l’accablait à son tour de remerciements chaleureux, et Max Lamar reprit son aisance d’homme du monde.
– Je vous en prie, madame, je faisais mon métier… Ce n’est pas que je sois détective, ajouta-t-il en riant, mais je suis médecin – le Dr Max Lamar –, et mon rôle est parfois de dompter les fous…
– Oui, oui, n’est-ce pas, cette fureur ne pouvait être que de la folie ? Que lui avais-je fait ? s’exclama la jeune fille.
– C’est un fou, mais ce n’est pas seulement un fou, dit Max Lamar. C’est un être redoutable qui est maintenant lâché. Je crains que votre générosité ne m’ait fait commettre une imprudence, mademoiselle…
– Cet homme m’intéresse et m’apitoie, dit Florence au jeune médecin. Et si vous voulez bien perdre quelques minutes à me parler de vos recherches et de vos travaux, ajouta-t-elle, j’en serais très heureuse… Ce sont des questions si profondément intéressantes. Nul ne les a étudiées comme vous…
Mme Travis joignit son invitation à celle de sa fille, et Max Lamar s’engagea à aller rendre visite aux deux dames.
Florence et sa mère remontèrent dans leur auto, qui démarra.
Max Lamar, immobile, suivit des yeux la voiture jusqu’à ce qu’elle eût disparu.
Alors, seulement, il s’éloigna dans la direction qu’avait prise Jim Barden.
Dans l’auto qui l’emportait à toute allure, Florence, pour rassurer et calmer Mme Travis, fut plus joyeuse et plus enjouée que de coutume. Par instants, pourtant, un nuage de tristesse fugitive assombrissait ses traits.
Dans une avenue bordée de riches maisons particulières, l’auto fit halte devant la grille d’un jardin splendide, au milieu duquel s’élevait une habitation luxueuse. C’était Blanc-Castel, la résidence des deux dames.
Celles-ci descendirent de voiture et entrèrent. Pendant que Mme Travis gagnait la maison, Florence se dirigea lentement vers le fond du parc.
Une femme de quarante-cinq à quarante-six ans, très simplement vêtue de noir, au visage énergique et bon, la rejoignit aussitôt. On l’appelait Mary. Elle avait été la nourrice de Florence et, depuis lors, était restée auprès d’elle, amie fidèle plus encore que gouvernante de la jeune fille, qu’elle entourait d’un dévouement inlassable.
Après avoir échangé avec elle quelques paroles, la voyant pensive, elle la quitta.
Celle-ci, seule, fit encore quelques pas au milieu de la luxuriante végétation, parmi laquelle serpentaient les allées du parc.
Elle arriva auprès d’un large bassin et, sur un canapé d’osier, elle s’assit. Peu à peu, l’expression de son visage devint mélancolique, et comme si elle éprouvait une soudaine souffrance, elle porta la main à sa poitrine.
– Florence, mon enfant, qu’avez-vous ? Vous souffrez ? murmura près d’elle une voix inquiète.
Florence tourna la tête, vit sa gouvernante qui était revenue, et lui sourit.
– Non, Mary, je vous assure. Je n’ai rien. Pourquoi souffrirais-je ?
– Pourquoi, je l’ignore, mais je vois bien que vous n’êtes pas comme de coutume. Qu’avez-vous ?
– Je ne sais pas, Mary. C’est peut-être l’émotion de cette scène pénible… Mais non…
Florence resta un moment silencieuse et, d’une voix assourdie, reprit :
– C’est autre chose… C’est un pressentiment qui m’obsède, le pressentiment d’un malheur qui va m’arriver…
Elle tressaillit, regarda autour d’elle anxieusement et, plus bas encore :
– D’un malheur qui vient de m’arriver… maintenant… un malheur irréparable… C’est fou, mais j’ai l’impression nette et cruelle qu’un des miens vient de disparaître…
Tremblante elle s’appuya sur l’épaule de sa fidèle compagne. Celle-ci la serra contre elle avec tendresse et la calma par de douces paroles.
Mais la voix de la gouvernante était étrangement troublée et une angoisse emplissait ses yeux.
CHAPITRE III – Comment Bob comprend le sport

M. Robert Barden, que ses amis intimes, c’est-à-dire les jeunes rôdeurs et les cambrioleurs débutants, les ex-boxeurs noirs tombés dans l’ivrognerie et l’attaque nocturne, les anciens domestiques jaunes devenus des voleurs et des faussaires, les malfaiteurs des deux sexes qui composaient la sphère de ses relations, appelaient familièrement Bob, était un jeune homme de grande espérance.
Ce n’était pas que, jusqu’à ce jour, il se fût particulièrement distingué par quelque coup d’éclat. Non, l’occasion lui avait manqué, prétendait-il lui-même pour s’excuser. Mais il n’avait guère plus de vingt ans et il avait tout le temps de se rattraper.
C’était un jeune gentleman au teint plombé, aux cheveux collés aux tempes sous la casquette trop enfoncée, aux yeux faux et fuyants, à la mise négligée, à la démarche veule et à la parole traînante.
Il avait pour le travail, quel qu’il fût, une horreur instinctive et presque maladive, et, par contre, une fâcheuse propension à considérer comme sien le bien d’autrui. Du reste, il ne tenait pas particulièrement à voler, n’aimant pas du tout les villégiatures que le gouvernement américain offre aux gens de son acabit. Cependant, comme, avant tout, il voulait ne rien faire, il glissait de plus en plus sur la pente où le poussaient sa paresse et ses vices et qui aboutit généralement, non à la paille humide, puisqu’il n’y en a plus dans les cachots, mais au bagne, si ce n’est pire.
M. Bob Barden, ce jour-là, se trouvait de très mauvaise humeur.
Depuis le matin, il était en butte aux coups d’une fortune contraire. Tout d’abord, son logeur, homme brutal, l’avait jeté dehors, las de ne jamais toucher le loyer de sa misérable chambre. Bob avait obtenu à grand-peine la permission d’emporter ses bagages, consistant en trois faux cols, deux mouchoirs troués et un peigne aux dents cassées.
Ensuite, il avait attendu en vain, à un rendez-vous fixe, un de ses meilleurs amis, M. Isaac Hands, qui devait lui apporter sa part du produit de la vente d’une bicyclette, trouvée l’avant-veille, toute seule, au coin d’une rue.
Enfin, une démarche tentée, en désespoir de cause, pour emprunter un dollar à une autre de ses connaissances, un vieux receleur retiré des affaires, avait échoué.
Quant à s’adresser à Sam Smiling, il n’y avait pas à y songer. Après l’échec de la tentative faite pour obtenir de Jim Barden la seconde moitié du bracelet de corail, Sam, bien que Bob eût failli se rompre les os au cours de sa mission, l’avait mis à la porte de chez lui, et Bob craignait trop le redoutable cordonnier pour l’affronter de nouveau.
En conséquence, vers onze heures, dans un bar mal famé, Bob se trouvait assis devant un verre d’alcool qu’on avait consenti à lui servir à crédit. Apathique et morne, il prêtait une oreille distraite à la conversation tenue en argot par trois chenapans de sa connaissance.
– Alors, c’est la bande à Sam Smiling qui a fait le coup ? dit, à mi-voix, un personnage chétif et blême. Vous avez des détails, Wilson ?
– Oui, dit Wilson, un gros homme bien nourri. C’est Sam qui a tout monté lui-même.
– Ah ! c’est le malin des malins, le cordonnier, déclara le troisième, un mulâtre.
– Ça, on peut le dire, approuva Wilson, admiratif. Il s’y connaît et l’affaire en a valu la peine… Le vieux Sam a tout dirigé avec Paddy et le Chinois comme lieutenants. Ils avaient loué une boutique derrière la bijouterie. Jack, le neveu du vieux Sam, s’y est établi coiffeur. Ça, c’était trouvé ! Et alors les clients, n’est-ce pas, c’étaient les types de la bande, ils entraient, ils sortaient, personne ne trouvait ça drôle. Et finalement, ils ont percé le mur de leur cave à eux, pour passer dans la cave de la bijouterie. Le gardien était de mèche, on lui avait promis mille dollars, il s’est laissé ligoter et bâillonner. Ça n’a pas empêché qu’ils l’ont supprimé avant de partir, pour si, des fois, il lui prenait fantaisie de trop parler… Ah ! on peut le dire, il connaît son affaire, le père Smiling. Vous vous souvenez quand il a fait croire aux médecins qu’il était klep… kelpto… keltomane, quoi !… Bref, ils ont raflé pour plus de vingt mille dollars de bijoux.
– Dieu de Dieu ! en voilà un coup ! cria avec enthousiasme M. Bob Barden. C’est ça qu’il me faudrait !…
– T’es pas dégoûté, mais pour des coups comme ça, faut avoir un peu plus de nerf que tu n’en as, mon petit, objecta avec un indulgent mépris M. Wilson.
Bob sortit derrière eux, mais il les laissa s’éloigner. Il était profondément ulcéré par le dédain qu’on lui avait témoigné ; il était dégoûté d’être sans le sou.
Bientôt il se mit en marche, se dirigeant vers une place voisine.
Une foule considérable s’y trouvait rassemblée. Ce matin-là s’était disputée une épreuve sportive dont les résultats, au fur et à mesure qu’ils parvenaient, étaient affichés en caractères énormes devant les bureaux d’une agence.
Bob se mêla au public.
Au milieu de la foule, il se glissa sans hâte, de l’air détaché d’un flâneur indolent.
Enfin, s’approchant d’un groupe plus dense que les autres, il vint se planter à côté de l’un des assistants. Celui-ci avait l’aspect provincial et l’air naïf.
Il ne fit pas la moindre attention à l’individu louche qui s’était arrêté près de lui ; il suivait avec une attention passionnée les résultats que l’agence affichait. De la poche de son gilet pendait une belle chaîne de montre, terminée par une lourde médaille en or.
Bob jeta un regard scrutateur à droite et à gauche et se rapprocha encore.
À ce moment, Jim Barden, laissé en liberté grâce à l’intervention de Florence Travis, arrivait sur la place.
Tout à coup, il eut un tressaillement, et son regard devint fixe. En jetant un coup d’œil d’amer dédain sur la foule animée qui l’entourait, il avait aperçu son fils.
Son fils ! Certes, Jim s’était bien rendu compte que Bob n’avait pas péri le jour où il l’avait précipité par la lucarne de la cellule. Maintenant Jim n’était plus en fureur, et, à revoir Bob, il eut un éclair d’émotion, mais qui se dissipa aussitôt : à quelle étrange besogne Bob s’employait-il donc ?
Il l’observa, puis, à pas muets, il vint se placer debout, immédiatement derrière lui.
Bob ne s’en aperçut point ; ses occupations actuelles absorbaient toutes ses facultés. Sans en avoir l’air, du coin de l’œil, il examinait son voisin, et, vers la montre de celui-ci, sa main avançait lentement. Avant que Jim eût le temps de lui arrêter le bras, il avait saisi la chaîne avec une dextérité furtive.
Par malheur pour lui, au même instant, d’un regard de côté, il vit son père, les yeux fixés sur lui. Il ne put retenir un mouvement de stupeur et d’épouvante. Le provincial, qu’il heurta, s’aperçut du larcin.
– Au voleur ! cria le provincial d’une voix formidable. Arrêtez-le !
Il voulut se saisir de Bob, mais le vieux Jim, le rejetant de côté si violemment qu’il le fit trébucher, prit lui-même son fils au collet, et, le poussant devant lui avec une force irrésistible, l’arracha du milieu de la foule et l’entraîna en courant.
La foule s’ameutait dans un soudain tumulte. Deux policemen accourus s’informaient sans pouvoir arriver à se faire dire ce qui s’était passé, lorsque Max Lamar, cherchant à retrouver la piste de Jim, arriva rapidement, attiré par les cris et le rassemblement.
En un instant, il en comprit la cause. Il vit, là-bas, Jim et son fils qui s’enfuyaient.
– Vite ! vite ! poursuivons ces hommes ! cria-t-il en les désignant aux deux policemen.
Ceux-ci, avec lui, s’élancèrent sur les traces des fuyards. Un groupe de chasseurs amateurs les suivirent, mais, bientôt distancés, s’arrêtèrent un à un, essoufflés.
Jim, poussant toujours devant lui le jeune chenapan, qui, mécontent de sa maladresse, bouleversé par l’apparition de son père, obéissait passivement, franchit à toute allure deux ou trois rues.
Il avait reconnu Max Lamar en compagnie des deux policiers. Sur sa main qui, d’une étreinte de fer, tenait son fils au collet, la couronne sanglante du Cercle rouge mesurait sa rage éperdue.
Les poursuivants gagnaient du terrain.
Dans un effort suprême, poussant plus fort Bob, haletant, Jim activa sa course. Il s’enfonça dans une ruelle déserte, y fit cent mètres environ et se jeta dans une allée étroite et obscure.
Il parcourut l’allée jusqu’à une haute palissade clôturant un terrain vague tout encombré de vieux bois.
À l’angle de la palissade, Jim s’arrêta. Les poursuivants n’étaient pas encore en vue. Il saisit l’extrémité de la palissade, la décloua sans grand effort, se glissa avec Bob par l’ouverture ainsi obtenue, et replaça la clôture dans sa position première.
Alors, reprenant son fils au collet, il alla se dissimuler avec lui entre un vieux cuvier à lessive et deux tonneaux empilés l’un sur l’autre. Du toit d’un appentis donnant sur le terrain vague, un enfant en haillons les observait curieusement.
CHAPITRE IV – Deux morts : ce qui survit

Dans leur cachette, Jim et son fils restèrent tapis, immobiles, et retenant leur souffle.
Bientôt, les pas précipités de Max Lamar et des deux agents de police retentirent dans l’allée.
Jim, ramassé sur lui-même, déterminé à résister jusqu’à la mort, attendit…
Les poursuivants passèrent, sans soupçonner que ceux à qui ils donnaient la chasse se trouvaient, à quelques mètres d’eux à peine, de l’autre côté de cette palissade, qui semblait si bien close. Le vieux Barden, en tendant le cou, put, à travers les interstices des planches, les entrevoir.
Quand le bruit de leurs pas se fut perdu dans le lointain, le vieux bandit, tirant après lui Bob, sortit de sa cachette.
– On a eu chaud… commença, avec un ricanement étouffé, le jeune chenapan, satisfait de se trouver en sûreté.
Jim, d’un geste terrible, lui imposa silence. Il l’entraîna jusqu’à un vaste tas de débris de toutes sortes, qui étaient accumulés à terre, contre la palissade.
Jim, vers l’angle de gauche de cet amoncellement confus, se pencha et se mit à rejeter de côté une certaine quantité de ces débris. Il découvrit ainsi, parmi le bois, un morceau de fer rouillé, l’empoigna et parut fournir un puissant effort.
Une trappe s’ouvrit, dont il était impossible de soupçonner l’existence sous les vieux bouts de planches qui y étaient fixés avec art et qu’elle souleva en même temps qu’elle.
Aux pieds du vieux Barden était une ouverture béante, où l’on apercevait les premiers échelons d’une échelle vermoulue qui plongeait dans l’ombre d’une sorte de puits.
Jim, sans mot dire, montra du doigt l’ouverture à son fils. Bob eut un mouvement de recul.
Mais, déjà, le vieux, d’une étreinte irrésistible, le poussait vers la trappe. Bob, rechignant, dut descendre dans le trou noir. Jim le suivit, refermant après lui la trappe. Le tas de bois avait repris son aspect où l’œil le plus scrutateur n’eût rien pu découvrir d’anormal.
– Ah ! ben ça, c’est vraiment épatant ! s’exclama une voix enfantine.
C’était le petit garçon qui, tout à l’heure du haut de l’appentis en ruine, avait assisté à la survenue des deux fugitifs.
Il avait profité du moment où ils s’étaient dissimulés derrière les tonneaux pour descendre furtivement de son perchoir et s’approcher d’eux à leur insu.
Ce qu’il venait de voir l’avait stupéfié et enthousiasmé. Il y avait dans son terrain une trappe qu’il ne connaissait pas ! Cette trappe avalait des hommes et se refermait ensuite, en faisant semblant d’être un tas de bois !
Les mains dans les poches de sa culotte trouée, sa tête ébouriffée penchée sur sa poitrine, il restait planté au bord du tas de bois, qu’il regardait avec une ardente curiosité.
Brusquement, il se décida, s’agenouilla, farfouilla avec activité parmi les bouts de planches, et, trouvant le morceau de fer rouillé, essaya d’ouvrir la trappe. Mais il n’arriva pas à l’ébranler.
Haletant et déçu, le gamin se releva. À ce moment, il entendit un pas dans l’allée déserte. Il se précipita vers la palissade, se faufila comme un chat par un trou des planches et aborda le passant.
– M’sieur ! M’sieur ! arrêtez un peu ! J’ai quelque chose à vous dire !… Tiens, c’est vous, m’sieur le docteur Lamar !…
Max Lamar, après sa poursuite vaine, revenait lentement sur ses pas, mécontent d’avoir perdu la piste de Jim Barden. Il avait vu celui-ci pousser son fils dans l’allée, qu’il avait, une minute plus tard, parcourue lui-même avec les deux policemen. Mais, parvenu à son extrémité, il n’avait plus trouvé la moindre trace des fugitifs. Après quelques recherches infructueuses, il avait quitté les deux agents, et il refaisait, en sens inverse, le chemin de la poursuite, lorsque le gamin l’avait abordé.
– Je vous connais bien, m’sieur Lamar, continua celui-ci. C’est vous qu’avez soigné, à l’asile, ma tante Deborah, quand elle a eu son attaque… Moi, je suis Johnny Mac Quaid… Papa est balayeur, et il habite là…
Son doigt tendu indiquait une pauvre masure à laquelle était adossé l’appentis.
– Alors, j’ai quelque chose à vous montrer, m’sieur Lamar, reprit l’enfant, d’un air important, quelque chose de pas ordinaire. Venez Par ici. C’est dans le terrain. Pour entrer, il n’y a qu’à tirer le coin de la palissade. Ça s’ouvre tout seul.
L’intérêt de Max Lamar fut à l’instant très vivement éveillé, et il suivit Johnny, qui l’amena devant le tas de bois et lui expliqua ce qu’il avait vu.
Remerciant le hasard qui lui venait en aide, le jeune homme s’assura de l’existence de la trappe en la soulevant légèrement. Il la laissa tomber et se mit à réfléchir. Au bout d’un moment, il tira son portefeuille de sa poche et y prit une de ses cartes de visite, sur laquelle il griffonna rapidement quelques mots au crayon.
Alors, se retournant vers Johnny :
– Attention, mon garçon ! Je te charge d’une mission importante : tu vas courir remettre cette carte au premier policeman que tu rencontreras. Tu as compris ?
– J’y file, m’sieur Lamar !
Celui-ci prit dans sa poche quelques pièces de monnaie, et, en même temps que la carte, les remit au gamin.
Johnny détala à toute vitesse.
Resté seul, Max Lamar piétina sur place pendant quelques instants.
L’attente l’irritait. Jim Barden, dont il venait, par une chance inespérée, de retrouver la trace, n’allait-il pas, durant ce délai, lui échapper une fois encore ? N’y tenant plus, il revint à la trappe, l’ouvrit, et, résolument, s’engagea seul dans le trou noir.
Pendant ce temps, Johnny Mac Quaid, juché sur un immense tabouret, devant le comptoir d’un bar où il venait d’entrer, commandait gravement un grog. La carte de Max Lamar était dans sa poche. Il la remettrait tout à l’heure. Pour le moment, il avait soif et il buvait. Il était un homme, il avait de l’argent, il avait assisté à des événements sensationnels, il était chargé d’une mission importante, la terre ne le portait plus.
C’est seulement quand il eut dégusté sa consommation, et qu’il en eut majestueusement réglé le prix, qu’il quitta le bar et se mit à la recherche d’un policeman.
Il en avisa au coin d’une place voisine, non pas un, mais deux qui causaient ensemble avec animation.
– Je te dis qu’ils ont dû tourner à gauche, en sortant de l’allée, affirmait celui-ci à son compagnon.
– Hello, dit Johnny, en le tirant par sa manche. Voulez-vous voir ça ?
Surpris, l’homme prit la carte et lut :
MAX LAMAR, Médecin Légiste
Suivez ce garçon. J’ai besoin d’aide.
Les deux policemen étaient précisément ceux qui avaient accompagné Max Lamar au cours de la poursuite. Sans demander de plus amples explications, ils suivirent Johnny vers le terrain vague. Max Lamar ne s’y trouvait plus, mais Johnny fournit ses explications et désigna la trappe. Les deux hommes, conjecturant que le médecin s’y était aventuré sans les attendre, se hâtèrent à leur tour d’y descendre. Mais ils ne permirent pas à Johnny, qui trépignait de rage, de les suivre.
Lorsque le vieux Barden eut laissé, au-dessus de sa tête, retomber la trappe, il poussa, pour l’obliger à descendre, Bob, qu’il tenait toujours par l’épaule.
Bob, en se trouvant dans une sorte de puits inconnu, au milieu des ténèbres, et sur une échelle qui craquait sous son poids, fut plus terrifié que jamais. Cependant, il obéit sans résistance.
L’échelle aboutissait à une étroite cave, où se traînait la vague clarté filtrant à travers un soupirail presque comble. Une sorte de boyau tortueux s’y ouvrait, que les deux hommes parcoururent jusqu’à une autre cave à demi obscure, encombrée de futailles vides. Jim en déplaça quelques-unes, entassées dans un angle, démasqua ainsi un petit escalier et se mit à gravir les marches disjointes en entraînant Bob.
Le vieux Barden souleva une trappe et tira brutalement après lui son compagnon.
Ils se trouvèrent dans une petite pièce délabrée, éclairée par un demi-jour sinistre, et où il y avait pour tous meubles une vieille table en bois blanc et deux chaises boiteuses en paille grossière.
Jim Barden avait laissé retomber la trappe.
Implacable, il se retourna vers son fils :
– Tu es un bandit ! Voilà ce que tu es, gronda-t-il, d’une voix qu’étouffait la fureur. Pourquoi ? Je ne t’ai laissé manquer de rien dans ton enfance ! Je t’ai protégé contre le mal ! Je t’ai donné un métier. Tu as eu tout ce que je n’ai pas eu ! Ah ! des êtres comme toi n’ont pas le droit de vivre !
Il le repoussa brutalement. Bob, épouvanté, n’avait pas dit un mot. Le vieux Barden, haletant, le visage convulsé, resta quelques instants immobile.
Il revint vers son fils, le prit par l’épaule ; puis, ouvrant une porte, il le poussa dans une pièce contiguë à la première.
C’était une chambre plus étroite encore. Un petit lit de fer disloqué, un tabouret dépaillé et un vieux petit buffet, sur lequel étaient posés une cuvette et un pot à eau égueulé, la meublaient. Au mur, à côté d’une gravure déchirée, une serviette était pendue à un bec de gaz.
D’une poussée brusque, Jim jeta son fils sur le lit et brandit comme des massues ses poings redoutables.
Bob, pour parer les coups qu’il sentait venir, leva ses coudes devant son visage ; mais le vieux Barden, dans un effort suprême, se calma. Sans toucher son fils, il laissa retomber ses bras. Il retourna dans la première pièce, s’assit devant la table, la tête dans ses mains.
– En voilà une histoire ! Pour de la guigne, je peux dire que j’ai de la guigne, grogna Bob, resté seul.
Mais il se dit que la crise était finie et que, cette fois encore, il était sauvé.
Il s’étira. L’alcool qu’il avait bu l’étourdissait. La course l’avait éreinté. Il eut un haussement d’épaules, d’indifférence veule, se tourna sur le maigre lit et s’endormit d’un sommeil de plomb.
Jim Barden, pendant de longues minutes, resta plongé dans ses pensées.
Sa fureur avait fait place à la détresse. Muet, immobile, il n’était plus qu’un homme désespéré, qu’écrase, toujours accru, l’effroyable poids d’un mal héréditaire et qu’il sait inexorable. Au milieu de l’angoisse, de l’horreur, du remords, comme un glas, revenait impitoyable, obsédante, mais sous une forme modifiée, la phrase qu’il avait criée au misérable adolescent qui dormait maintenant dans la pièce voisine :
– Nous n’avons pas le droit de vivre !
Cette phrase, elle sonnait à ses oreilles, et elle retentissait au fond de son cerveau depuis des mois. Maintenant, la décision prise le rendait calme.
– Nous n’avons pas le droit de vivre !
Jim Barden se leva de sa chaise. Cette phrase, il la répéta sourdement.
– Nous n’avons pas le droit de vivre !
Et les yeux fixes, il continua :
– Nous sommes les deux derniers, lui et moi… Quand nous serons morts, la race maudite aura cessé d’exister. Nous devons disparaître.
Pas d’autre lutte. Pas d’autre débat au fond de lui. La décision inexorable.
Plus blême encore que d’ordinaire, il ouvrit sans bruit la porte de l’autre chambre. À pas muets, il s’approcha du lit, se pencha vers son fils, qui dormait toujours lourdement, et regarda longuement son visage plombé, prématurément flétri.
Jim Barden se redressa. Il eut une dernière hésitation.
Puis, brusquement, il leva la main vers le mur et ouvrit le robinet du bec de gaz.
Il repassa dans la pièce voisine, et, derrière lui, ferma doucement la porte, contre laquelle il s’adossa, hagard.
– Il va mourir sans s’en rendre compte, murmura-t-il. Je ne veux pas qu’il souffre. N’est-il pas une victime, lui aussi !… comme moi… N’est-il pas sous l’influence du Cercle rouge, puisqu’il est mon fils ?…
Tout à coup, il eut un tressaillement, se pencha en avant, les yeux fixés vers le sol, se ramassa sur lui-même, prêt à bondir.
La trappe du plancher s’ouvrait.
Elle s’ouvrait lentement, sans bruit, soulevée par un effort vigoureux.
Un objet apparut, qui était le canon d’un revolver ; puis une main qui tenait l’arme.
Jim Barden, courbé, silencieux, fit un pas, et, brusquement, saisit à pleins poings la main et l’arme.
Il y eut quelques instants de lutte ; l’arrivant, invisible encore, se défendait désespérément. Le vieux bandit eut le dessus. Il arracha le revolver des doigts crispés qui le tenaient et attira brutalement l’inconnu hors de la trappe.
Jim-Cercle-Rouge reconnut Max Lamar. Un rictus de fureur contracta ses traits, et il braqua l’arme sur la poitrine du médecin.
– Haut les mains ! gronda-t-il.
Max Lamar, avec le plus parfait sang-froid, obéit.
Il y eut un instant de silence effrayant.
– Tu m’as fait enfermer trois fois dans la maison des fous, médecin maudit ! continua Jim, mais, cette fois, c’est moi qui te tiens…
– Je constate, comme c’était mon avis, du reste, qu’on vous a mis en liberté trop tôt, Jim Barden, dit tranquillement le Dr Lamar. Vous n’êtes pas guéri…
– Mets-toi là, interrompit Jim violemment, en désignant une chaise du canon de son revolver. Nous avons à causer.
Lui-même, tenant toujours Max Lamar sous la menace de l’arme, se laissa tomber sur la chaise qui était de l’autre côté de la table. Il éleva sa main droite, où apparaissait, rouge de sang, le stigmate héréditaire.
– Tu as vu cela ? Tu connais cela ? C’est la marque ! Tu sais ce qu’elle signifie ? Il y a toujours eu, de génération en génération, un Barden avec cette marque sur la main. Et celui-là était un être taré, malade, extravagant, ou bien un criminel, ou bien un fou…
– Je croyais que l’hérédité de ce stigmate singulier était une légende, observa, toujours calme, Max Lamar, qui suivait de l’œil chacun des mouvements de son terrible interlocuteur.
– L’instant est venu où cela va cesser, continua Jim. Il faut que notre race maudite disparaisse ! Nous ne sommes plus que deux, moi et mon fils… Pour lui, déjà, c’est commencé… Là (il eut un geste vers le mur), écoute !… Ne l’entends-tu pas râler, suffoqué par le gaz ?… Maintenant, c’est à mon tour de mourir. Tu m’as fourni l’arme… Mais je vais t’emmener avec moi, docteur Lamar, puisque tu es venu me chercher jusqu’ici…
À la contraction du visage de Barden, le Dr Lamar comprit qu’il allait tirer. Rapide comme l’éclair, il saisit le revolver, cherchant à désarmer le forcené.
Enlacés dans une étreinte furieuse, tous deux roulèrent à terre et se relevèrent sans lâcher prise. Un coup de feu retentit, qui n’atteignit personne. Lamar, enfin, dans un effort suprême, réussit à immobiliser une seconde la main de son adversaire, et, ouvrant d’un coup sec la culasse de l’arme, il en fit sauter les cartouches.
Au même moment, la trappe s’ouvrit, et les deux policiers, qu’avait prévenus l’enfant du terrain vague, se précipitèrent dans la pièce revolver au poing.
Jim repoussa son adversaire, saisit une chaise à toute volée, la lança. Les deux agents se jetèrent sur lui.
Max Lamar, épuisé par la lutte qu’il avait soutenue, resta un moment sans haleine et sans forces. Mais il se rendit compte, soudainement, qu’une forte odeur de gaz emplissait la pièce, le prenant à la gorge. Les paroles de Barden, dans un éclair, lui revinrent à l’esprit : « Mon fils… là… Ne l’entends-tu pas râler ?… »
Il s’élança, ouvrit la porte de la petite pièce ; mais, suffoqué, recula. Il aspira une forte bouffée d’air, se précipita, ferma le robinet du gaz, empoigna un tabouret et fit voler en éclats, de quelques coups rapides, les vitres de la fenêtre. Revenant au lit de fer, sur lequel il avait vu une forme humaine inanimée, il prit Bob dans ses bras, l’enleva et l’emporta dans l’autre pièce.
Le combat continuait, acharné, entre le vieux Jim et les deux policiers. Barden ne cherchait pas à fuir, il cherchait à mourir. Il avait saisi la main, armée d’un revolver, de l’un des agents, et il employait toute sa force à diriger le canon de l’arme contre sa propre poitrine. Il y réussit ; un coup de feu retentit. Jim Barden s’écroula sur le plancher, les bras en croix.
Max Lamar, incliné vers le corps insensible du jeune Barden, qui avait glissé sur le sol, faisait d’énergiques efforts pour le rappeler à la vie ; mais l’asphyxie avait fait son œuvre.
Le médecin se pencha ensuite vers le corps de Jim. Celui-ci, également, ne respirait plus. La balle du revolver avait traversé le cœur.
Max Lamar se releva. Il regarda pendant quelques moments les cadavres du père et du fils.
– Morts tous deux, dit-il à voix haute. Avec eux, cesse d’exister la marque fatale du Cercle rouge…

La fin tragique de Jim Barden et de son fils produisit parmi le public une forte impression.
Max Lamar s’efforça de ne pas laisser s’ébruiter la part qu’il avait prise dans cette affaire. Ce fut en vain. La perspicacité et le courage dont il avait fait preuve lui créèrent une réputation énorme.
Max Lamar, cependant, excédé par les démarches, rapports et dépositions qu’il devait faire, éprouva le besoin de se distraire et de voir des spectacles gracieux après des spectacles tragiques.
C’est alors qu’il se souvint – mais l’avait-il une seule minute oubliée ? – de la promesse qu’il avait faite à Florence Travis et à sa mère de leur rendre visite.
En conséquence, un après-midi, deux ou trois jours après la mort des deux Barden, il se dirigea vers Blanc-Castel.
Le temps était beau, et Max Lamar marchait sans hâte, se trouvant en avance.
En débouchant sur une grande place, il vit une auto arrêtée non loin de lui. C’est machinalement qu’il y avait jeté les yeux, mais ses regards s’attachèrent avec admiration sur une main féminine, qui, négligemment posée au bord de la portière, ressortait sur le fond sombre de la voiture.
Des occupants de l’auto, Max Lamar ne voyait rien. La main seule apparaissait, mais il n’en pouvait détacher ses yeux.
C’était une main de femme, main fine, délicate et soignée.
À ce moment, l’auto, démarrant, s’éloigna.
Mais un cri de stupeur échappa à Max Lamar. Sur la main blanche, sur la main séduisante, une marque se formait, indistincte, d’abord, un stigmate circulaire qui fonça peu à peu, devint comme une couronne irrégulière, d’un rouge sang – le Cercle rouge.
Max Lamar s’élança au milieu des voitures ; mais l’auto filait à toute allure, et il n’eut que le temps d’entrevoir le numéro inscrit à l’arrière.
Il revint sur le trottoir, tira son portefeuille, et, d’une main qui tremblait un peu, malgré son empire sur lui-même, il inscrivit sur une de ses cartes de visite cette note brève : Auto n° 126694. Le Cercle rouge.
CHAPITRE V – Où l’on fait connaissance avec M. Karl Bauman, usurier en tous genres

– Le bureau de M. Bauman ?
– C’est ici, madame ; mais M. Bauman n’est pas là ; il ne doit rentrer que vers trois heures.
Larkin, le garçon de bureau de la banque Bauman, regardait, non sans étonnement, la personne inconnue qui demandait son patron, et dont l’aspect était, à vrai dire, assez insolite.
C’était une femme, et elle semblait de taille moyenne, cela, Larkin le voyait ; mais était-elle vieille ou jeune, belle ou laide ? Voilà ce qu’il était totalement impossible de deviner. L’inconnue, en effet, était enveloppée d’un manteau noir si ample et si long qu’il dissimulait sa Personne des pieds à la tête, et elle était voilée d’un voile tellement épais, qui tombait autour de son visage en plis si impénétrables, qu’on ne pouvait distinguer le moindre détail de ses traits.
Sans s’inquiéter aucunement de la réponse du garçon de bureau, l’inconnue, passant devant lui, entra d’un pas délibéré dans le salon d’attente.
– Je sais bien que M. Bauman n’est pas dans son bureau, déclara-t-elle. Je viens de le rencontrer dans la rue, tout près d’ici ; il causait avec quelqu’un ; mais je lui ai parlé et il m’a priée de venir l’attendre ici, dans son cabinet de travail.
– Dans son cabinet de travail, madame ?
– Oui, dans son cabinet de travail. Veuillez m’y faire entrer. Les yeux ronds, la bouche entrouverte. Larkin, image de la perplexité, était plongé dans un abîme d’hésitations.
C’était un pauvre homme, timide et simple, chargé de famille, et qui vivait dans des transes perpétuelles à l’idée que la moindre bévue lui ferait sûrement perdre sa place.
Il craignait comme le feu M. Bauman, et, pour le moment, il était affolé par la décision à prendre. Ne mécontenterait-il pas gravement son patron en laissant entrer quelqu’un dans son bureau ? Ne commettrait-il pas une gaffe plus forte en prenant sur lui de s’y refuser ? La dame voilée semblait bien sûre d’elle. Sa voix avait une autorité impressionnante, et Larkin était habitué à voir son patron traiter de la façon la plus mystérieuse les affaires les plus diverses. Il songea à aller demander conseil à un employé ; mais M. Bauman lui avait, une fois pour toutes, défendu de parler de quoi que ce soit à qui que ce fût.
– Eh bien ! dit la femme voilée, avec une nuance d’impatience, vous décidez-vous ? M. Bauman sera mécontent si l’on me rencontre ici.
Larkin eut un frisson.
– C’est par là, madame, dit-il, en allant ouvrir la porte du bureau. La visiteuse voilée s’y engouffra.
La porte refermée, elle regarda autour d’elle et eut un geste de dépit. Dans la pièce sombre, sévèrement meublée, pas un papier, pas une fiche, pas un dossier ne traînait.
Elle s’assit. Puis, sans relever ses voiles, posant ses deux mains sur son front et s’appuyant à la table, elle réfléchit assez longtemps. Son attitude donnait l’impression d’une personne inquiète, irrésolue, désappointée, qui est venue pour accomplir un acte, et qui ne trouve point, dans les circonstances, l’aide nécessaire.
Enfin, se levant, elle marcha rapidement vers la porte par laquelle Larkin l’avait introduite. Au moment de saisir la poignée, elle s’arrêta, de nouveau indécise. S’en irait-elle ? Ou bien persisterait-elle dans son projet ? Elle hésitait.
Deux fois, elle avança le bras vers la poignée. Deux fois, elle s’éloigna de la porte. Pourtant, elle allait partir… Un hasard fixa le destin… Tout près d’elle, un rideau de panne verte cachait une partie du mur, qui était opposé à la fenêtre, et ce rideau, elle eut la curiosité de le soulever.
Elle vit alors une porte fermée – une porte métallique, haute de deux mètres, et semblable à une porte de coffre-fort, avec ses serrures, ses boutons et ses cadrans.
La femme voilée ne bougea plus, et, chose étrange, ce n’était point cette porte de fer qu’elle examinait… Non, elle examinait sa main – sa main droite crispée au rideau qu’elle soulevait, sa main droite, sur le dos de laquelle apparaissait une légère teinte rosée en forme de cercle.
Elle se mit à trembler convulsivement, d’un tremblement qui, par un phénomène mystérieux, s’atténuait à mesure que la vision qui l’épouvantait, devenait plus précise. La marque s’aggrava. La teinte rose fonça, devint rouge, rouge écarlate, rouge sang.
– Oui, oui, murmura, sous ses voiles, l’énigmatique inconnue, comme si elle se répondait à elle-même, je vais agir… Je ne puis pas ne pas agir…
Elle eut encore un grand frisson, le frisson, peut-être, d’une révolte dernière contre une force secrète qui la dominait. Et, soudain, elle fut calme, tranquille, résolue…
Elle se baissa, étudia le mécanisme de la porte et des cadrans, se rendit compte que le coffre était clos sans qu’il fût possible de l’ouvrir, et rabattit la tenture. Alors elle fit lentement le tour de la pièce. Elle était si maîtresse d’elle-même qu’elle se rassit paisiblement dans un fauteuil de cuir et réfléchit quelques instants.
Puis elle se releva. Son plan était arrêté.
D’autres rideaux de panne retombaient devant l’embrasure de la fenêtre.
Elle constata qu’en s’en enveloppant, elle pourrait se dissimuler sans que rien révélât sa présence.
À ce moment, une voix aigre s’éleva dans le salon d’attente. Un pas s’approcha. Une main se posa sur le bouton de la porte du bureau.

L’établissement que M. Karl Bauman appelait sa banque avait eu des débuts modestes, et qu’un esprit malveillant eût qualifiés de louches. Maintenant, il occupait tout le premier étage d’une maison de belle apparence.
M. Karl Bauman s’intitulait homme d’affaires ; mais, s’il avait eu la moindre franchise, il aurait remplacé cette désignation sur ses cartes de visite par ce seul mot : « Usurier ».
Usurier, il l’était autant qu’on peut l’être, et en tous genres. Certes, il fournissait de l’argent, à des taux exorbitants, à des négociants gênés ou à des jeunes gens riches ; mais, en outre il ne dédaignait aucunement le sordide trafic et les humbles profits du prêt à la petite semaine.
Dans les quartiers populeux, sur lesquels il avait étendu ses opérations, il n’y avait pas de rue et presque pas de maison où l’on ne payât une dîme usuraire à M. Bauman et où son nom ne signifiât point la ruine et la misère.

Un quart d’heure environ après que Larkin eut laissé passer la femme voilée, M. Bauman fit son entrée dans sa maison de banque.
M. Bauman était d’origine germanique, mais il n’avait rien du Germain blond, adipeux et pesant. C’était, au contraire, un homme sec, vif, maigre et chafouin, qui visait à la majesté, malgré sa petite taille, et s’habillait toujours avec une élégance recherchée. Ses cheveux grisonnants se dressaient sur son crâne comme un toupet de clown, et toute sa personne eût semblé risible, n’eût été la dureté froide et l’impudence de son regard.
– Larkin ! appela-t-il avec une brusquerie méprisante, en poussant la porte du salon d’attente précédant son cabinet de travail.
– Monsieur Bauman ?
Le garçon de bureau, comme mû par un ressort, s’était dressé.
– Courez demander au caissier le dossier Gardiner et courez le porter à M. Bull, au tribunal.
– Oui, monsieur. Si monsieur veut bien me permettre…
– J’ai dit : Courez !
M. Bauman, qui aimait terroriser, quand il le pouvait sans risques, foudroya du regard le garçon de bureau.
Celui-ci, sans oser s’expliquer davantage, partit en toute hâte. M. Bauman traversa le salon et entra dans son cabinet de travail. Il posa sur un meuble son chapeau et sa canne.
Bientôt, il se leva et s’approcha de la porte à secret, qui était dans le mur. Il souleva sur une embrasse le rideau, puis tourna les boutons, fit manœuvrer les aiguilles, et ouvrit le lourd battant métallique.
Les rideaux de la fenêtre eurent un frémissement. M. Bauman ne s’en aperçut point. La porte à secret s’était ouverte sur une petite pièce sans fenêtre, pareille à un très grand placard creusé dans l’épaisseur du mur et intérieurement blindé d’acier. Les parois en étaient couvertes de rayons et de casiers pleins de dossiers étiquetés.
M. Bauman tourna un commutateur, et l’électricité éclaira l’intérieur du réduit. Il y entra, prit une énorme liasse sur laquelle était écrit le mot Reconnaissances et vint la poser sur son bureau. Ensuite, il retourna dans la petite pièce secrète, dont il tira à demi la porte sur lui, et, à la lueur de l’ampoule électrique, se mit à compulser avec attention divers documents.
Un léger mouvement se manifesta dans le rideau.
Une forme féminine, voilée de noir, en sortit rapidement, sans le moindre bruit.
M. Bauman, dans la chambre-coffre-fort, travaillait toujours, absorbé…
Dans la vaste pièce qui leur servait de bureau, les employés de la banque Bauman étaient à l’ouvrage, ce jour-là, avec une activité qui s’était accrue considérablement depuis qu’ils avaient entendu, dans l’antichambre, la voix glapissante de leur patron qui rentrait.
L’un deux, cependant, dont la table, située au bout du bureau, était la plus rapprochée du cabinet de travail de M. Bauman, depuis quelques minutes, semblait distrait par une préoccupation extérieure. Enfin, il posa sa plume et tendit l’oreille.
Au bout de quelques instants, il appela son voisin.
– Monsieur Jarvis ! N’entendez-vous rien ?
– Quoi donc, monsieur Grant ?
– Des cris… lointains… étouffés… et des coups sourds… Tenez ! Tenez !…
– Ah ! oui, en effet… C’est drôle…
– On dirait que ça vient du bureau du patron.
– Est-ce que vous croyez qu’on l’assassine ? demanda avec sang-froid Jarvis.
– Ou bien qu’il assassine quelqu’un ? risqua un troisième.
– Je ne crois pas, dit Jarvis avec le même calme, ce n’est pas son genre.
– Non, sérieusement, ça vient de chez M. Bauman, dit Grant.
– Il faut aller voir…
Les trois employés se précipitèrent dans le bureau redoutable où jamais ils n’osaient pénétrer sans autorisation.
– C’est lui ! il est là-dedans ! cria Grant, épouvanté.
Il désignait la porte de métal. Elle était hermétiquement close. À travers son épaisseur, on entendait, lointaine et étranglée, la voix de M. Bauman. Il hurlait au secours et donnait de violents coups de pied, sans doute, dans la porte. Mais ses forces devaient l’abandonner, les clameurs s’enrouaient, les coups de pied faiblissaient.
– La clé, criait Grant, affolé. Où est-elle ?
– La combinaison est brouillée ! s’exclama Jarvis.
– Courage, monsieur Bauman ! vociféra Grant, on va vous délivrer !
« Il est perdu, ajouta-t-il à voix basse, en se retournant vers ses camarades. Jamais, en forçant la porte, on n’arrivera à temps pour le retirer vivant. Il va étouffer là-dedans.
– Le caissier ! cria Jarvis qui avait gardé quelque sang-froid. M. Smith sait le mot ! il a une double clé ! Jarvis s’élança vers la caisse située à l’autre bout des locaux de la banque, et où M. Smith, enfermé pour finir un travail urgent, n’avait rien entendu.
Jarvis, en quelques mots, lui dit ce qui se passait et les deux hommes revinrent en courant au bureau où tous les employés étaient réunis.
Grant, à travers la porte blindée, continuait à hurler des encouragements.
De faibles cris spasmodiques lui répondaient.
Le caissier, en hâte, manœuvra la combinaison, tourna la clé. Le lourd battant s’ouvrit.
Il était temps. M. Bauman, à demi asphyxié sortit en titubant et alla tomber, plutôt que s’appuyer, contre son bureau. Il défaillait.
Reprenant enfin partiellement ses sens, il eut aussitôt un mouvement de fureur.
– Qui est-ce ? proféra-t-il d’une voix entrecoupée. Qui est-ce ? Qui est entré ici ? Qui a fermé cette porte ?… me sachant dans ce coffre ?… Car on le savait, j’en suis sûr !
M. Bauman promenait sur les employés un regard menaçant. Un concert de protestations lui répondit.
– Personne n’est entré chez vous avant vos appels, monsieur Bauman, affirma le caissier.
Un rugissement sortant de la gorge de M. Bauman l’interrompit :
– Le dossier ! le dossier des reconnaissances ! Il était là ! Où est-il ?
Tragique, il montrait du doigt la table vide.
Les employés, ahuris, se regardèrent sans comprendre.
– Quel dossier, monsieur Bauman ? hasarda M. Smith.
– Celui des reconnaissances ! les reconnaissances des petits prêts ! Je l’avais sorti ! Je l’avais posé là ! On l’a volé. Après une tentative d’assassinat sur ma personne, un vol ! Mais je trouverai le coupable ! je vous ferai arrêter tous.
M. Bauman ne se connaissait plus.
– C’est la femme voilée ! Sûr et certain, c’est elle ! proféra, pendant un moment de silence, une voix éperdue.
Toutes les têtes se tournèrent. On vit Larkin, le garçon de bureau. Il venait de rentrer et avait assisté à la scène. Il semblait affolé d’avoir parlé tout haut dans son émotion.
M. Bauman bondit et le prit au collet.
– La femme voilée ! Quelle femme voilée ? Qu’est-ce que cela veut dire ?
Larkin, flageolant sur ses jambes, semblait plus mort que vif.
– Monsieur Bauman, monsieur, ce n’est pas de ma faute !… gémit le malheureux, qui raconta à l’instant même, ce qui était arrivé.
Quand Larkin eut tout expliqué, M. Bauman le poussa vers la porte.
– Monsieur Smith, venez ! cria-t-il d’un ton impératif. Je cours à la police porter plainte. Cet imbécile dira ce qu’il sait et vous compléterez, vous, ma déposition.
D’un pas tragique, il passa au milieu de son personnel en émoi.
Suivi de Smith, placide, et de Larkin, défaillant, il descendit l’escalier.
Il mit le pied dans la rue et s’arrêta stupéfait : il ne voyait pas son auto qui, en permanence, devait l’attendre près de la maison.
– L’auto, balbutia-t-il pétrifié, où est mon auto ?
Smith et Larkin explorèrent les alentours d’un coup d’œil : nulle trace de l’auto. M. Bauman eut un cri horrible.
– Volée ! on me l’a volée aussi !
Sa voix s’éteignit dans un râle. C’en était trop. Ses employés crurent qu’il allait mourir sur place. Il chancela. Mais un sursaut de rage et d’énergie lui rendit ses forces.
– Allez me chercher une voiture, Larkin, ordonna-t-il, en oubliant qu’il voulait garder à sa portée son garçon de bureau.
Celui-ci revint trois minutes après sur le siège d’une auto qui les emporta vers la station centrale de police.
CHAPITRE VI – La femme voilée, l’auto volée

Le chef de police Randolph Allen achevait de recevoir les rapports de ses inspecteurs, lorsqu’on annonça le Dr Max Lamar, qui entra au même moment.
Randolph Allen avait pour le médecin légiste une amitié vive et lui serra fortement la main, mais son visage rasé, impénétrable, resta figé dans une impassibilité de glace et n’ébaucha pas le plus léger sourire. Il estimait que cet imperturbable flegme était la vertu maîtresse chez un policier, et il ne s’en départait jamais.
Cette petite manie mise à part, Randolph Allen était un excellent fonctionnaire, énergique, expérimenté et d’une perspicacité suffisante. Il possédait cette qualité, rare chez un policier, de n’être pas entêté, et cette supériorité de savoir reconnaître celle des autres. C’était le cas à l’égard de Max Lamar, avec lequel il était lié depuis de longues années et qu’il prenait de plus en plus l’habitude de consulter dans les affaires compliquées ou bizarres.
Les inspecteurs se retirèrent. Max Lamar s’était assis sans mot dire.
– Eh bien ! mon cher ami, quoi de nouveau ? demanda Allen.
– Vous vous souvenez du Cercle rouge ? dit Lamar.
– Oui, répondit Allen de son ton froid. Mais c’est une affaire finie depuis la mort de Jim Barden et de son fils.
– Non, ce n’est pas une affaire finie, dit le médecin. Elle recommence. Le Cercle rouge a survécu aux deux descendants des Barden. Ou plutôt cette famille dangereuse a d’autres descendants que ceux que nous connaissions.
– Vous êtes sûr de cela ? demanda Allen qui, par un effort suprême, avait réussi à ne pas paraître surpris.
– Absolument sûr.
– Mais Jim Barden n’avait pas d’autres enfants que le jeune gibier de potence qu’on appelait Bob ?
– Je ne sais pas. J’affirme seulement que le Cercle rouge existe sur la main d’une femme. Voici ce qui s’est passé…
Max Lamar fit, point par point, au policier le récit de ce qu’il avait vu quelques minutes avant, et il lui tendit la carte de visite sur laquelle il avait tracé Auto n° 126694. Le Cercle rouge. Randolf Allen considéra la carte pendant quelques secondes. Puis il sonna.
– Apportez-moi le registre des numéros d’auto, ordonna-t-il au garçon de bureau qui parut. Nous allons tout de suite savoir à quoi nous en tenir, en ce qui concerne au moins le propriétaire de la voiture.
Un soudain tumulte, éclatant dans l’antichambre, l’interrompit.
– J’entrerai, vous dis-je ! glapissait une voix furieuse. Je suis M. Karl Bauman !
La porte s’ouvrit violemment, et M. Bauman se rua dans la pièce.
Derrière lui entrèrent son caissier, et l’infortuné Larkin, qui, écrasé par le sentiment de la faute que son patron n’avait cessé de lui reprocher, suait d’angoisse.
– Un vol ! cria Bauman, sans même songer à saluer… Un vol infâme doublé d’une tentative d’assassinat !
– Expliquez-vous, monsieur Bauman, dit Randolph Allen, en parlant un peu plus lentement encore que de coutume.
– Et calmez-vous, conseilla Max Lamar.
– Que je me calme ! C’est facile à dire. On m’a volé ! Mes papiers ! Mon auto !… Toutes mes reconnaissances de prêts, toutes !… Comment me faire rembourser maintenant ?…
Les affres de la colère et de la cupidité étranglaient sa voix. Max Lamar et Allen, qui, de longue date, connaissaient l’usurier, échangèrent un regard de mépris pour ce personnage. Puis, ils ne songèrent plus qu’à l’affaire elle-même.
– D’après ce que je crois comprendre, monsieur Bauman, vous avez été victime d’un vol ? dit le chef de police. Veuillez préciser votre plainte.
– Oui, monsieur, dit-il.
M. Bauman était calmé et il expliqua clairement les événements qui s’étaient déroulés à la banque. Le policier l’écoutait avec attention ainsi que Max Lamar, et tous deux coupaient de questions son récit dont le caissier précisait et complétait certains points.
– En entrant dans votre bureau, avant le moment du vol, vous n’avez rien remarqué d’anormal ? demanda Allen.
– Absolument rien.
– La femme voilée s’y trouvait déjà, cependant ?
– Sans doute, puisqu’on l’y avait fait entrer, dit M. Bauman avec un regard furibond à l’adresse de Larkin.
– À quel moment vous êtes-vous aperçu que vous étiez emprisonné dans votre chambre blindée ?
– En voulant en sortir. J’étais entré une première fois pour chercher le dossier des reconnaissances qui m’ont été volées. Je l’avais placé sur mon bureau. Je suis rentré dans mon coffre-fort et je me suis mis à prendre des notes. C’était un travail minutieux et qui exigeait toute mon attention. Quand j’ai eu fini, avant de sortir, j’ai fermé l’électricité. Alors, au lieu de voir de la lumière par la porte que j’avais laissée entrebâillée, je me suis trouvé dans l’obscurité. Jusqu’à ce moment, je ne m’étais aperçu de rien.
M. Bauman, après un moment de silence, continua.
– J’ai essayé d’ouvrir, impossible. J’étais emprisonné. J’ai crié, j’ai donné des coups de pied, mais on ne m’entendait pas… on l’a prétendu, du moins. Je commençais à suffoquer. J’ai hurlé plus haut, j’ai frappé plus fort. J’agonisais, messieurs !… Quelles minutes d’horreur ! Quelles affres sans nom !…
– Et la femme voilée ?… commença Randolph Allen.
M. Bauman l’interrompit.
– Larkin ! Ici ! Parlez ! La femme voilée ? Allons, dites ! Vous seul l’avez vue ! Vous seul l’avez fait entrer dans mon bureau !… Dans mon bureau ! sans autorisation directe de ma part !
– J’ai cru bien faire, balbutia l’infortuné.
– Dites ce que vous savez, interrompit Allen de son ton officiel.
Larkin obéit, plus mort que vif.
Il raconta d’un bout à l’autre sa conversation avec la mystérieuse visiteuse et comment il n’avait pas osé lui refuser l’entrée du cabinet de travail de son patron.
– Êtes-vous sûr qu’elle n’était pas sortie avant le retour de M. Bauman ?
– J’en suis sûr, monsieur, je n’ai pas quitté le salon d’attente.
– Le dossier volé ne contenait que des reconnaissances souscrites par des emprunteurs de la classe pauvre ? demanda M. Allen à M. Bauman.
M. Bauman eut une rougeur imperceptible. C’était un côté des ses affaires qu’il aimait à passer sous silence.
– Oui, monsieur, dit-il.
– Arrivons au vol de l’automobile. Que savez-vous à ce sujet ?
– Rien, absolument rien. Je suis descendu pour prendre ma voiture afin de venir ici. Elle avait disparu et mon chauffeur aussi.
– Quel est le numéro de votre voiture ?
– Le numéro 126694.
– Qu’est-ce que vous dites ? cria Max Lamar qui avait violemment sursauté.
– Je dis le numéro de ma voiture : 126694.
– C’est le numéro que j’ai noté : c’est la voiture sur laquelle j’ai vu la main marquée du Cercle rouge, dit à mi-voix Lamar au chef de police. C’est une limousine à capote grise, à carrosserie peinte en vert sombre, n’est-ce pas, monsieur Bauman ? reprit-il tout haut.
– C’est exact.
– Vérifiez vous-même le numéro, dit le policier, en tendant à l’usurier la carte où Lamar l’avait inscrit.
– Volontiers, mais de quoi s’agit-il ? Quel est cet incident nouveau ? demanda M. Bauman, en prenant la carte.
Pour mieux lire, il s’approcha de la fenêtre, mais soudain sursauta :
– Là ! là ! mon auto, hurla-t-il en montrant la rue. Sapristi, mon auto qui passe !
Tous se précipitèrent. Le doigt tendu de M. Bauman leur indiquait, au dehors, une auto qui filait au milieu de toutes les autos sillonnant la chaussée. Max Lamar la reconnut, lui aussi.
– Vite, vite, il faut la suivre !
Max Lamar, Randolph et M. Karl Bauman s’élancèrent dans l’escalier.
Dans la rue, en bas de la station de police, un agent était de planton, avec, auprès de lui, sa motocyclette appuyée au bord du trottoir.
Randolph Allen lui toucha l’épaule.
– Suivez cette auto à capote grise, ordonna-t-il, en indiquant la voiture qu’on voyait encore, là-bas, s’éloigner rapidement. Elle porte le numéro 126694 et sa carrosserie est peinte en vert sombre.
– Bien, monsieur. Dois-je l’arrêter quand je l’aurai rattrapée ? demanda l’agent en enfourchant sa machine.
– Non, filez-la seulement. Nous-mêmes, nous allons vous suivre. La motocyclette partit comme un trait.
Du garage situé au rez-de-chaussée de la station centrale de police, l’auto du chef, que l’on tenait toujours prête à partir, sortit au même instant et vint se ranger au bord du trottoir.
Les quatre hommes y prirent place.
La poursuite commença.
Au loin, la voiture volée apparaissait et disparaissait, évoluant avec aisance au milieu des autres véhicules parcourant les rues. Sur sa capote grise étaient fixés les yeux des poursuivants dont l’auto gagnait du terrain. À mi-distance entre les deux voitures, la moto de l’agent filait à toute allure.
– Nous nous rapprochons, observa Max Lamar.
« Plus vite ! plus vite ! cria-t-il tout à coup, maintenant nous perdons du terrain !
C’était vrai. La voiture volée avait soudain accéléré sa marche en se lançant dans une grande avenue. Celle-ci se prolongeait jusqu’à l’extrémité de la ville et aboutissait à un vaste parc qui servait de promenade publique.
Déjà la capote grise, là-bas, tournait au bout de l’avenue et disparaissait.
– Nous allons la revoir au tournant, déclara Allen avec son immuable flegme.
Quand ils y arrivèrent, ils avaient rattrapé la moto. Côte à côte avec elle, ils prirent le virage.
– Stop ! cria aussitôt le chef de police.
À cent mètres, l’auto volée, le long du parc, était arrêtée.
La voiture des poursuivants fit halte à peu de distance et les quatre hommes en descendirent.
Max Lamar et Randolph Allen se concertèrent rapidement. Puis, la main sur la crosse de leur revolver, ils s’avancèrent en compagnie de l’agent, qui avait abandonné sa moto. M. Bauman suivait.
Sans bruit, le groupe s’approcha de l’auto arrêtée. Rangée le long de la route, elle semblait les attendre. On ne voyait personne aux alentours, aucun mouvement ne se décelait, aucune voix ne s’entendait sous la capote grise rabattue.
D’un même mouvement, le médecin et le policier se jetèrent en avant, l’arme au poing, chacun à une des portières de l’auto.
L’auto était vide.
Une voix étonnée demanda :
– En bien, qu’est-ce que vous voulez, vous autres ?
C’était le chauffeur de la voiture. Sur son siège, il était confortablement installé et, selon toute apparence, les arrivants venaient de le réveiller d’un somme commencé.
– Wilson ! hurla M. Bauman, survenu à son tour et tout enhardi par l’absence du danger, qu’est-ce que vous faites là ? Qu’est-ce que cela signifie ?
– Comment ? Ce que cela signifie ? C’est moi qui vous le demande, monsieur Bauman ? protesta Wilson dont le naturel était irascible et indépendant.
– Qu’est-ce que vous dites ? Vous vous moquez de moi ! Ah ! mais, vous allez vous expliquer ! cria l’usurier en colère.
– Ah ! non, hein, pas de scènes ! Ça prend avec vos employés, mais ça ne prend pas avec moi ! C’est vrai, ça, faut savoir ce qu’on veut ! C’est pas déjà si amusant pour moi, à la fin des fins, de trimballer les péronnelles que vous m’envoyez !
– Moi ! Je vous ai envoyé une péronnelle ? balbutia Bauman, ahuri.
– Oui avec votre carte… Cette carte-là… J’avais qu’à obéir.
Wilson, descendu de son siège, se fouilla et tendit une carte de visite sur laquelle Bauman, Lamar et Allen purent lire :
KARL BAUMAN
Ordre à mon chauffeur de conduire où elle voudra la personne qui lui remettra la présente.
– Qui vous a remis cela ? interrogea Allen.
– Une femme habillée comme un éteignoir, avec des voiles partout…
– Ma voleuse ! cria Bauman. Cela, c’est le comble !
– J’attendais en bas de la banque, continua Wilson. Elle s’est jetée dans l’auto et elle m’a tendu la carte. Alors, comme le patron prête de temps en temps sa voiture à des clients…
– Et cette femme voilée, qu’est-elle devenue ? interrompit Lamar.
– Elle m’a promené dans la ville et puis m’a fait arrêter ici, et elle a filé par là, dit Wilson, désignant une allée du parc.
Il ajouta que la mystérieuse inconnue lui avait donné cinq dollars de pourboire.
Furieux du temps perdu, Lamar, que suivirent aussitôt ses compagnons, partit en courant dans la direction indiquée.
Le chauffeur Wilson avait dit vrai.
La femme voilée qui s’était si audacieusement emparée de l’auto de l’usurier Bauman s’était, en quittant la voiture, enfoncée en toute hâte dans les allées du parc.
Elle marchait vite, mais sans courir.
Elle quitta bientôt l’allée principale pour s’engager dans une allée adjacente, plus étroite et qui serpentait entre les buissons touffus.
Le parc, de ce côté, était désert. Dans une sorte de berceau de verdure, la mystérieuse personne s’arrêta, après avoir interrogé du regard les alentours, afin de s’assurer qu’elle était bien seule.
Alors, rapidement, elle enleva le voile noir qui entourait sa tête et cachait son visage ; elle le roula en une boule serrée et le jeta au plus profond d’un massif épais. D’un geste vif, elle ôta son manteau noir, sous lequel elle était tout en blanc. Le manteau lui-même se trouvait entièrement doublé de satin blanc, et elle le plia avec grand soin du côté de cette doublure, en sorte qu’on ne vît plus rien du tissu noir.
C’était une femme ensevelie tout entière dans des plis noirs impénétrables qui s’était enfoncée dans les massifs du parc.
La femme qui en sortit quelques minutes plus tard était en blanc des pieds à la tête.
Dans l’allée, elle revint sur ses pas, élégante et charmante, sous sa toque blanche, dans son costume blanc immaculé, avec son manteau blanc gracieusement jeté sur son bras.
Max Lamar, acharné à la poursuite de la mystérieuse femme en noir, avait devancé dans les allées du parc ses compagnons.
Pour la dixième fois, il s’était arrêté, regardant autour de lui, et cherchant en vain quelque indice, quand, tout à coup, le bruit d’un pas léger sur le gravier lui fit tourner la tête.
Une jeune fille débouchait d’une allée voisine.
Max Lamar eut une exclamation de vive surprise, d’admiration aussi. Il avait reconnu Florence Travis, qui s’avançait nonchalamment, toute vêtue de blanc et délicieusement jolie.
Florence, au même moment, reconnut le jeune homme. Elle fit deux pas encore et, s’arrêtant, amicalement, lui tendit la main.
Il faut supposer que les instincts de l’enquêteur étaient développés à un bien haut degré chez Max Lamar, car, en serrant cette petite main blanche, fine et douce, il ne put s’empêcher d’y jeter, presque machinalement, un regard scrutateur.
Aucune marque, aucun stigmate n’en déshonorait l’épiderme délicat, et Lamar, presque honteux de lui-même, releva les yeux vers le charmant visage de la jeune fille. Celle-ci, en souriant, après un échange de politesses banales, lui rappela qu’il s’était engagé à venir la voir :
– Je n’ai pas oublié mon sauveur, dit-elle. Ma mère et moi, nous serions très heureuses de vous voir venir bientôt à Blanc-Castel.
Elle s’éloigna, toujours souriante.
Max Lamar et ses compagnons qui venaient de le rejoindre, et qui l’attendaient à quelques pas, reprirent leurs recherches. Elles furent vaines, mais jusqu’au soir ils les poursuivirent.
Alors seulement Max Lamar et Randolph Allen remontèrent dans l’auto policière afin de regagner ensemble, pour se concerter, la station centrale, tandis que, de son côté, M. Karl Bauman, dont le courroux ne se calmait point, était ramené à la banque par Wilson, qui maugréait à cause de l’heure tardive.

Pendant que se déroulait la scène du parc, à Blanc-Castel, la mère de Florence, Mme Travis, et Mary, la gouvernante dévouée, étaient dans une mortelle inquiétude par suite de l’absence inexplicablement prolongée de la jeune fille.
Sous le péristyle de la luxueuse demeure, les deux femmes se communiquaient leurs craintes. Jamais Florence, si indépendante d’allure qu’elle fût, n’était restée absente, seule, aussi longtemps. Elle était sortie après le déjeuner sans dire où elle allait, et les heures avaient passé sans la ramener…
Soudain, Mme Travis et Mary eurent toutes deux ensemble un cri de joie. Un pas bien connu faisait crier le sable du parc.
C’était Florence. Surprise, un peu impatientée peut-être, mais désolée de leur inquiétude, elle les embrassa tendrement…
– Mais non, voyons, il ne m’est rien arrivé, que vouliez-vous qu’il m’arrivât ? répondit-elle à leurs questions anxieuses. Je me suis attardée à me promener dans le parc. J’ai même rencontré le Dr Lamar.
Florence monta chez elle aussitôt. Dans le charmant boudoir qui précédait sa chambre, elle posa son manteau sur un fauteuil. Elle alla tirer les rideaux des fenêtres. Revenant alors au manteau, d’une vaste poche dissimulée dans la doublure du vêtement, elle retira une liasse de papiers qu’elle examina avec attention.
C’étaient des papiers tous à peu près semblables, d’aspect vaguement administratif et qu’il était bizarre de voir dans les mains d’une jeune fille.
Au bout de quelques instants, elle posa le paquet sur la table et, s’arrêtant un moment avant de venir à sa coiffeuse, elle relut une seconde fois encore le papier qui se trouvait placé au-dessus des autres. Il était ainsi libellé :
12 juin, 19…
Au 19 juin prochain, je paierai à monsieur Karl Bauman dix dollars, en acompte sur mon emprunt de cent dollars, plus les intérêts au taux de 10 % par semaine. Total : vingt dollars.
John PETERSON
Florence sourit, enleva sa petite toque blanche, et se mit à arranger ses cheveux devant la glace.
CHAPITRE VII – Comment Florence entend les affaires des autres. Suite des malheurs de M. Bauman

Florence, quand elle fut recoiffée et eut passé légèrement sur ses joues sa houppe à poudre de riz, vint à un secrétaire en bois précieux. Elle ouvrit un tiroir, se munit de plusieurs cahiers de papier blanc, reprit sur la table le paquet de documents qu’elle y avait posé et passa dans un petit bureau contigu à son boudoir.
Là, Florence s’assit à une table sur laquelle se trouvait une machine à écrire. Elle nota au crayon le brouillon d’une lettre et se mit avec activité à en faire de nombreuses copies à la machine.
À ce moment Mary, la gouvernante, entra familièrement chez celle qu’elle considérait un peu comme sa fille.
Elle entendit le bruit de la machine et, surprise, allant à la porte qui communiquait avec le petit bureau, en souleva la draperie et vit la jeune fille au travail.
Florence tourna la tête, réprima un mouvement de contrariété et, se levant vivement, s’approcha de sa gouvernante.
– En voilà une curieuse, lui dit-elle d’un ton enjoué où Mary crut remarquer un léger embarras, mais vous voyez, je travaille, j’ai beaucoup à faire, une foule de lettres en retard… Il faut me laisser seule, ma bonne Mary.
Tout en parlant, elle avait jeté affectueusement son bras autour des épaules de la vieille gouvernante qu’elle conduisit doucement jusqu’à la porte.
Quand Mary fut sortie, Florence donna un tour de clé et se remit au travail avec ardeur.
Mary, surprise, attristée et plus encore peut-être inquiète de la façon inhabituelle dont l’avait éconduite la jeune fille, descendit l’escalier, le visage assombri.
Dans le grand vestibule elle s’arrêta. Des journaux traînaient sur une table. Mary machinalement en prit un, le déplia. C’était un journal de l’avant-veille, et elle allait le rejeter quand, tout à coup, elle tressaillit.
L’entrefilet suivant avait frappé ses yeux :
LE FAMEUX DÉSÉQUILIBRÉ BARDEN, DIT JIM-CERCLE-ROUGE,
TUE SON FILS ET SE SUICIDE
Le docteur légiste Max Lamar, qui a étudié à fond le cas des Barden, et auquel nous avons demandé son avis autorisé, estime qu’il serait indispensable d’isoler complètement, pour les empêcher de nuire, les derniers descendants de cette race de redoutables déséquilibrés, si, par hasard, il en existait encore…
Une porte s’ouvrit. Mme Travis, sans s’arrêter, traversa le vestibule. Mary cacha précipitamment le journal et, se retournant, feignit de mettre de l’ordre sur la table. Ses mains tremblaient et une émotion bouleversait ses traits.
Bientôt, elle prêta l’oreille au bruit d’un pas qui descendait l’escalier et elle courut se dissimuler derrière un immense vase.
Florence sortait, un volumineux paquet de lettres à la main. La vieille gouvernante, de loin, la suivit. Elle vit la jeune fille traverser le jardin, franchir la grille et gagner le coin de la prochaine rue où se trouvait une boîte aux lettres. Florence y jeta son courrier, revint sur ses pas, rentra dans la maison et remonta vers sa chambre.
Mary, sur la pointe des pieds, gravit à son tour l’escalier.
Devant la porte de Florence, elle s’arrêta. Un moment, elle hésita, le visage contracté par la répulsion que lui inspirait ce qu’elle allait faire, mais les inquiétudes de son affection pour l’enfant qu’elle avait vu naître l’emportèrent. Elle se baissa et, à travers le trou de la serrure, elle épia la jeune fille dans sa chambre.
Elle vit Florence assise dans un fauteuil devant la vaste cheminée.
Florence tenait dans ses mains une liasse de papiers dont Mary ne put distinguer la nature. Elle les froissa l’un après l’autre, les réunissant en une boule énorme, avec une allumette y mit le feu, et les jeta dans l’âtre où elle les regarda brûler avec un sourire satisfait.
Le lendemain matin, dès que Florence fut descendue pour déjeuner en compagnie de Mme Travis, la vieille gouvernante s’empressa d’entrer dans l’appartement de la jeune fille. Elle ferma la porte avec soin et s’approcha de la cheminée. Le vent de sa robe fit voleter dans l’âtre les vestiges consumés des papiers mystérieux que Florence, la veille au soir, y avait brûlés.
Mary eut une faible exclamation. Parmi les débris noirs et légers, elle avait distingué une tache blanche. C’était une feuille dont le feu avait épargné plus de la moitié. Des lignes d’écriture la couvraient. Mary put déchiffrer ce qui suit :
Au 19 juin prochain, j               sieur Karl Bauman dix dollars, acompte sur mon emprunt de cent    lars, plus les intérêts au 10 % par semaine. Total : vingt
John PETERSON
Surprise, déçue, ne trouvant aucun intérêt à ce vestige, qui ne pouvait en rien, estimait-elle, toucher de près ou de loin à Florence, Mary le rejeta dans l’âtre.

Dans le vaste vestibule, dont la large porte s’ouvrait sur le parc frais et parfumé, Florence et Mme Travis, assises côte à côte, causaient affectueusement.
Yama, le domestique japonais, entra, apportant, sur un plateau, le courrier.
Mme Travis prit un journal, et, tout à coup, poussa une exclamation.
– Flossie, lis donc ce fait divers ! C’est vraiment la chose la plus extraordinaire !…
Florence prit le journal, jeta les yeux sur l’entrefilet que lui indiquait sa mère et lut tout haut :
UNE VOLEUSE EN VOILE NOIR
M. Karl Bauman, l’agent d’affaires bien connu, vient d’être victime d’un vol, accompli d’une façon aussi audacieuse que mystérieuse. Une inconnue, voilée de noir, s’est introduite chez lui et lui a dérobé une forte liasse de reconnaissances de prêts. La voleuse, ensuite, à l’aide d’un stratagème habile, a pu emprunter, pour s’enfuir, la propre auto de sa victime et a disparu sans laisser de traces. M. Randolph Allen, chef de police, poursuit lui-même l’enquête.
– Oui, c’est vraiment curieux, dit tranquillement la jeune fille. Ni elle ni sa mère ne prirent garde à Mary, qui descendait au moment où Florence avait commencé à lire. La vieille gouvernante, sans se montrer, avait écouté.
Quand Florence eut achevé, Mary, très pâle, regagna sans bruit le palier, entra dans la chambre de Florence, et, parmi les cendres de la cheminée, ramassa le papier à demi brûlé qu’elle y avait rejeté, le trouvant sans intérêt.
Elle le relut, réfléchit un moment et dissimula le document dans son corsage. En hâte, elle gagna la chambre qu’elle occupait, mit rapidement son chapeau et son manteau, et, par une porte de derrière, sortit de la maison.
Un quart d’heure après, Mary entrait chez M. Bauman.
Depuis la veille, dans la banque Bauman, régnaient la méfiance et la consternation.
Mary dut parlementer pendant dix minutes pour réussir à se faire admettre dans le salon d’attente, où plusieurs personnes, appartenant à la classe populaire, se trouvaient déjà.
Il y eut un coup de sonnette rageur, provenant du cabinet de M. Bauman. Le garçon de bureau se précipita et revint, appelant Joe Brown.
Répondant à ce nom, s’avança un jeune homme de vingt-sept à vingt-huit ans, à l’air franc et déluré. Il entra dans le cabinet de M. Bauman.
– Bonjour, Bauman ! dit-il d’une voix forte.
M. Bauman sursauta. Il n’avait pas l’habitude d’entendre ses victimes lui parler sur ce ton.
– Hein ? Que signifie ? Êtes-vous ivre ? s’exclama-t-il, menaçant.
– Pas du tout, dit Brown, imperturbable. Lisez ça, Bauman, ça vient de m’arriver par la poste.
M. Bauman lui arracha des mains une lettre écrite à la machine et lut :
Monsieur Joe Brown,
Les reconnaissances à intérêts usuraires que vous avez souscrites à Karl Bauman ont été complètement détruites. Je vous en donne quittance. Vous ne lui devez plus rien.
Un ami des opprimés.
– C’est faux !… C’est un mensonge !… bégaya M. Bauman, livide de rage.
– C’est cette voleuse d’hier, dit tranquillement Brown. Il y a du bon monde, tout de même. J’ai vu l’histoire dans les journaux. Vous m’aviez prêté quatre-vingts dollars. Je vous en ai rendu déjà cent vingt-cinq, alors, on est plus que quittes. À ne pas vous revoir, Bauman. Vous êtes une vieille canaille, j’ai plaisir à vous le dire.
Il s’en alla. Un autre débiteur lui succéda : un vieillard humble et poli, qui, avec un air d’excuse, dissimulant sa joie, présenta une lettre analogue à celle de Brown.
M. Bauman lut :
Monsieur Job Peterson,
Les reconnaissances à intérêts usuraires que vous avez souscrites à Karl Bauman…
M. Bauman n’acheva pas. Il sentait qu’il perdait la raison. Il jeta dehors le vieux Peterson et se rua lui-même dans le salon d’attente.
– Allez-vous-en ! hurla-t-il à ceux qui l’attendaient, et qui tous, étaient ostensiblement porteurs de la lettre libératrice. Allez-vous-en avec vos damnées lettres, voleurs que vous êtes ! On m’y reprendra à vous obliger ! Larkin, mettez-les dehors !
Larkin obéit, et Mary dut, avec les autres, quitter la banque.
– J’en deviendrai fou ! gémit M. Bauman.
Et il prit son chapeau pour se précipiter à la station centrale de police, afin de mettre au courant de ses nouveaux malheurs Randolph Allen et Max Lamar.

Quand elle rentra à Blanc-Castel, Mary monta droit à la chambre de Florence.
La veille gouvernante, sans mot dire, tendit à la jeune fille la reconnaissance à demi brûlée et signée Peterson, qu’elle avait trouvée dans les cendres.
La jeune fille prit le papier, le regarda, tressaillit, parut interdite et jeta la reconnaissance dans une grande potiche japonaise, placée sur la cheminée. Alors, Florence, un peu pâle, se retourna vers Mary, qu’elle regarda en face.
– Je viens de chez cet usurier qui a été… qui a été… qui a été volé, dit la gouvernante d’une voix sourde. Je voulais le voir, obtenir de lui quelques détails, apprendre ce qu’il y avait à redouter… Flossie, mon enfant, pourquoi avez-vous fait cela ?
Mary se laissa tomber sur un fauteuil et cacha sa tête dans ses mains. Florence s’approcha d’elle, et, tendrement, passa ses bras autour du cou de la pauvre femme.
– Mary, ma bonne Mary, ne pleurez pas… Voyons, trouvez-vous vraiment que j’aie fait mal ?… Oui, c’est moi qui ai volé Karl Bauman… C’est moi… ou plutôt non, ce n’est pas la Florence que vous connaissiez, votre petite Flossie… C’est une autre femme, énergique, décidée, active et habile, une femme sans scrupules, qui est devenue moi-même.
– Mon enfant, que voulez-vous dire ?
– Je ne peux pas m’expliquer…
Florence, les yeux fixes, semblait s’interroger elle-même :
– J’avais, par ma femme de chambre, entendu parler de ce pauvre Peterson, un brave homme, chargé de famille, qui ne pouvait arriver à se libérer des griffes d’un usurier que je connaissais de nom. Alors, l’idée m’était venue de lui porter secours. Et j’ai pensé à m’emparer des reconnaissances… Ce n’était pas un projet, vous comprenez, Mary, c’était une de ces idées chimériques auxquelles on songe, sachant bien qu’on ne les accomplira jamais… Et puis, soudain, hier, je l’ai accomplie. Une volonté différente de ma volonté habituelle m’a saisie, m’a poussée à agir…
– Et vous avez volé, vous avez failli tuer un homme, murmura la gouvernante… Vous, Florence, vous avez fait cela ?…
– Moi… ou une autre, dit la jeune fille, en secouant la tête. Je vous ai dit que je n’étais plus la même. Du reste, tuer un homme comme Bauman ne me semblait pas du tout un crime, acheva-t-elle avec sang-froid. J’ai pris son auto en sortant. Pendant une heure, je me suis fait promener par la ville, pour dépister les recherches… L’auto m’a arrêtée au parc, où j’ai rencontré le Dr Lamar…
La jeune fille s’arrêta une seconde, et, plus bas, comme malgré elle :
– Il a regardé ma main…
– Votre main ? Qu’y a-t-il sur votre main ? cria Mary, en se dressant, frémissante.
– Il y a… Mais, à ce moment-là, cela n’y était pas, murmura dans un souffle Florence, tremblante. Il y a sur ma main… Tenez, tenez, regardez ! cria-t-elle soudain, voici que cela revient. Là, là, sur ma main droite !… Cette marque circulaire, qui monte, qui se fonce, qui devient rouge sang…
La gouvernante était livide d’horreur.
– Le Cercle rouge, murmura-t-elle. Que Dieu nous protège !
– Qu’est-ce que c’est ? Qu’est-ce que c’est ? dit Florence, haletante. Cela m’est venu pour la première fois après qu’à l’asile, j’avais été voir cet homme qui s’est tué… Depuis, c’est revenu plusieurs fois…, Mary, vous savez ce que c’est ? Vous le savez ! Dites-le-moi !
Mais la vieille gouvernante, accablée, secoua la tête négativement.
Elle se leva et sortit lentement de la chambre, où Florence regardait de ses yeux dilatés, sur sa main droite, le stigmate mystérieux, qui, maintenant, décroissait peu à peu.
CHAPITRE VIII – Le secret du Far West

En quittant Florence, Mary s’était enfuie dans le parc de Blanc-Castel.
– Le Cercle rouge, le Cercle rouge sur sa main ! murmurait-elle tout bas, avec un accablement désespéré. Mais comment n’y serait-il pas ? Comment échapperait-elle à la fatalité héréditaire ? Et moi, que dois-je faire ? Où est mon devoir envers cette enfant ? Dois-je parler ?
Auprès de la fontaine, sur ce même canapé d’osier où Florence, trois jours avant, lui avait fait part de ses appréhensions inexplicables, de ses craintes mystérieuses, Mary s’assit, plongée dans de sombres pensées.
Le bruit survenant d’une robe frôlant les buissons, d’un pas qui glissait sur le sable doux des allées, fut si léger, que Mary, absorbée, les yeux fixes, les mains nerveusement serrées l’une dans l’autre, ne l’entendit pas.
Un bras caressant se passa à son cou, une bouche fraîche se posa sur sa joue mouillée de larmes, et une voix murmura à son oreille :
– Il faut me dire la vérité…
– Flossie, mon enfant chérie, ne me demandez pas cela, répondit avec angoisse la vieille gouvernante, en saisissant les mains de Florence, qui venait de la rejoindre et qui s’assit près d’elle.
– Si, si, Mary, il faut parler (la jeune fille la regardait en face avec fermeté), je ne suis plus une enfant, je suis courageuse, j’ai le droit de tout apprendre. Un mystère redoutable pèse sur moi. Mary, vous connaissez le secret de tout cela. Il faut me le dire !
Il y eut un long silence.
La vieille gouvernante avait compris qu’elle ne pouvait plus hésiter.
– Oui, vous avez raison, Florence, dit-elle d’une voix sourde, mais ferme, vous avez le droit de savoir la vérité. Vous devez connaître le secret de votre naissance…
– De ma naissance !
La jeune fille avait eu un tressaillement de stupeur, et, interdite, regardait Mary.
Celle-ci, comme si elle n’eût pas entendu l’interruption, continua :
– Il y a maintenant vingt ans, M. Travis, déjà très riche, quitta Los Angeles pour faire un voyage dans les régions du Far West.
« Un vieux mineur, auquel il avait jadis sauvé la vie, l’avait fait appeler, se trouvant près de mourir, pour lui révéler la situation d’un placer prodigieusement riche.
« Mme Travis, bien qu’elle fût alors sur le point d’être mère, voulut absolument accompagner son mari. Ils m’emmenèrent avec eux. Depuis plusieurs années déjà, j’étais leur servante dévouée.
« Vous ne pouvez vous imaginer, Florence, ce qu’était l’Ouest dans ce temps-là. L’endroit où nous nous rendions était une cité minière hâtivement construite, où, à part les cabanes en planches où logeaient les mineurs et leurs familles, il y avait un seul hôtel, une auberge, plutôt. Quand nous arrivâmes, Mme Travis était très souffrante. Il nous fallut la soutenir dans nos bras et presque la porter pour la faire entrer dans l’auberge.
« Dans la salle commune, au fond de laquelle se trouvait l’escalier qui montait aux chambres, plusieurs hommes étaient réunis et buvaient en discutant. Il y avait parmi eux le tenancier de l’auberge, qui s’appelait Jake, et un autre homme d’une trentaine d’années, d’aspect rude et énergique, qui parlait rarement, mais que tous écoutaient avec une sorte de respect. Celui-là se nommait Jim Barden.
– L’homme que j’ai vu à l’asile, et qui s’est tué ? s’exclama Florence.
– Oui, cet homme-là. Il était au bourg depuis quelques semaines, avec sa jeune femme.
« M. Travis, après m’avoir aidée à soutenir Mme Travis jusqu’à une chambre du premier étage, redescendit, afin d’arrêter les derniers détails de l’expédition. Presque tous les mineurs réunis au bourg devaient l’accompagner, afin de prendre possession de la nouvelle mine, qui était située assez loin dans la montagne. Le départ fut fixé au lendemain.
« Les pionniers se mirent en route gaiement. M. Travis tenait la tête de la troupe. Au moment du départ, Mme Travis, qui ne quittait pas sa chambre, me demanda de la transporter sur un vieux rocking-chair placé près de la fenêtre, afin qu’elle pût faire un signe d’adieu à son mari.
« L’émotion qu’elle eut en le voyant s’éloigner influa sans doute sur sa situation. Le soir même, vers onze heures, le bébé qu’elle attendait vint au monde.
Je descendis. Jake, le tenancier de l’auberge, était un brave homme très serviable ; je lui fis part de la naissance de l’enfant et du désir que j’avais que M. Travis en fût averti sans retard.
« – Tiens, me dit Jake, ça c’est drôle ! La femme de Jim Barden vient aussi d’avoir un enfant, il n’y a pas une heure. Je vais tout de suite envoyer un de mes boys prévenir M. Travis, et, en même temps, ce vieux Jim. Je vais leur écrire un mot à tous les deux.
« Il écrivit le billet suivant, dont je me souviens comme si c’était d’hier :
« Messieurs Travis et Jim Barden,
« Chacun de vous vient d’être père. Revenez vite.
« JAKE
« Le boy partit à cheval, en toute hâte, et moi, je remontai auprès de Mme Travis. Je pris soin de l’enfant, je pris soin de la mère, et j’attendis l’aube avec impatience.
« Le jour se leva enfin…
« Tout à coup, un cow-boy parut à l’extrémité de la large rue, où était l’auberge ; il courait à perdre haleine.
« – Alerte ! Alerte ! hurla-t-il, dès qu’il fut à portée de la voix. Ils viennent ! C’est Slim Bob et sa bande ! Ils veulent piller le bourg !
« Le danger annoncé était redoutable. Slim Bob était un bandit déterminé, qui dirigeait une des plus nombreuses troupes de pillards infestant la contrée. En apprenant que presque tous les défenseurs de la ville étaient partis pour les montagnes, ils avaient résolu de risquer une attaque soudaine pour s’emparer des dépôts d’or des mineurs.
« Il restait bien peu d’hommes pour défendre le bourg, et plusieurs étaient des vieillards. Ils protégèrent de leur mieux la fuite des femmes et des enfants, qui, affolés, vinrent se réfugier à l’auberge. J’entendais le tumulte, les cris et les appels, de la chambre de Mme Travis, que je ne voulais pas quitter.
« Tout à coup, dans la chambre, entrèrent un homme, portant une jeune femme dans ses bras, et une servante, qui tenait un enfant. Jake, le patron, les accompagnait.
« – C’est la femme de Jim Barden, me dit-il, et voilà son enfant. Je vous le confie, ayez-en bien soin.
« Et il redescendit précipitamment avec l’homme.
« La jeune femme, étendue dans un fauteuil, semblait très faible. Sa servante s’empressa auprès d’elle, après avoir vivement posé le nouveau-né, qu’elle portait, sur le grand lit, où Mme Travis était toujours étendue, les yeux clos.
« Moi, pendant ce temps, j’allais et venais dans la pièce, l’enfant de mes maîtres dans les bras et prêtant l’oreille avec terreur au bruit de la lutte qui se rapprochait.
« Acharné, le combat dura toute la matinée ; mais, enfin, notre défense commença à faiblir. Tout à coup, une vive fusillade retentit derrière les bandits.
– C’étaient les mineurs conduits par mon père ! s’écria Florence.
– Oui, c’étaient les mineurs qui revenaient, conduits par M. Travis et Jim Barden. Je vis M. Travis terrasser un brigand puis lutter au corps à corps avec Slim Bob, le chef ; mais celui-ci était un terrible adversaire ; il se dégagea, et M. Travis chancela et tomba, frappé par une balle de revolver.
« J’étouffai un cri et quittai la fenêtre. Sur une table, au milieu de la chambre, il y avait, toute grande ouverte, une valise que j’y avais laissée. Des lainages, dans l’intérieur de la valise, faisaient une couche moelleuse.
« Précipitamment, j’y déposai l’enfant, et, suivie de la servante, je descendis en courant l’escalier. En quittant la chambre, je crus voir la femme de Jim Barden se dresser sur son fauteuil, mais je n’y pris garde. Des coups de feu isolés retentissaient encore. Les brigands étaient en fuite, et la grande porte avait été rouverte. Je courus au-dehors pour chercher le corps de M. Travis. Je le trouvai bientôt et m’agenouillai près de lui. Il avait été tué sur le coup, et, bouleversée, la tête dans mes mains, je me mis à sangloter.
« Je restai là longtemps, éperdue, sans avoir une notion exacte de ce qui se passait autour de moi.
« Enfin, songeant à la malade que j’avais laissée dans la chambre, je revins lentement, brisée d’émotion, à l’auberge.
« – M. Travis est mort, dis-je à Jake, que je rencontrai sur le seuil.
« – Beaucoup de braves gens et de bons compagnons sont morts ce matin, me dit-il en secouant tristement la tête. Mais ce qui me fait le plus de peine, c’est la femme de ce pauvre Jim.
« – Comment ?
« – Oui, elle a été tuée là-haut, dans votre chambre, où elle était. Une balle, qui est passée à travers la fenêtre, l’a tuée raide. Jim était comme un fou. Il a emporté son enfant dans ses bras et il s’est enfui avec, je ne sais où. Il est parti à cheval.
« – Il a emporté son enfant ! criai-je, saisie d’un horrible soupçon.
« Je me précipitai dans l’escalier et j’entrai dans la chambre.
La gouvernante, oppressée, hésitant devant ce qui lui restait à dire, garda un moment le silence. Mais Florence :
– Mary, je vous en prie ! Vite ! Continuez !
– Dans la chambre, reprit Mary, sans regarder la jeune fille, un spectacle tragique s’offrit à mes yeux. La jeune femme de Jim Barden, tout inondée de sang, était allongée, morte, dans le fauteuil où on l’avait replacée… Mais ce qui me frappa, ce qui m’épouvanta, c’est que la valise où j’avais déposé l’enfant de Mme Travis était vide. Je compris ce qui s’était passé et ce que je soupçonnais déjà. Jim Barden, en voyant un enfant couché dans la valise, sur la table, à côté du corps de sa femme, avait cru que c’était son enfant et l’avait emporté… Je me jetai vers le lit où Mme Travis dormait maintenant d’un pesant sommeil, qu’aucun tumulte n’avait pu interrompre. Auprès d’elle, à la place où l’avait posé la servante, un enfant agitait faiblement ses petits bras. C’était l’autre enfant. C’était l’enfant de la femme qui était là, morte, dans le fauteuil. C’était l’enfant de Jim Barden, une fille. Mme Travis, elle, avait mis au monde un garçon…
– Mary, Mary, que voulez-vous dire ? haleta Florence, d’une voix sourde.
– Que pouvais-je faire ? dit la gouvernante avec angoisse. Jim Barden s’était enfui avec l’enfant qu’il croyait le sien, et jamais, sans doute, on ne le retrouverait… M. Travis était mort. Sa femme gisait là, presque mourante… Pouvais-je la tuer en lui disant qu’elle n’avait plus d’enfant ?… Moi seule au monde savais et saurais jamais que le petit être que je tenais dans mes bras, où il s’endormait, n’était pas son enfant… J’hésitai pourtant, le mensonge était si lourd… Mais, soudain, Mme Travis fit un mouvement dans son lit, et elle ouvrit les yeux.
« – Mary ! appela-t-elle d’une voix faible. Donnez-moi mon enfant !
« Elle tendait les bras. Je n’hésitai plus. Je me penchai vers elle et plaçai sur son sein la petite créature, qui a été sa consolation et son bonheur, qui est sa fille bien-aimée, vous, Florence.
– Alors, articula lentement Florence, pâle comme la mort, alors, je suis… je suis l’enfant de…
Mais la gouvernante mit sa main sur la bouche de la jeune fille.
– Vous êtes Florence Travis, la fille de Mme Travis. Notre devoir est de garder le silence. Le terrible secret que je viens de vous apprendre doit rester à jamais enseveli dans nos cœurs. Vous devez penser à votre mère, Florence. Une telle révélation la tuerait…
– Ma mère, oui, elle l’est, par la tendresse, par le dévouement, par le bonheur dont elle m’entoure, murmura Florence. Mais moi, continua-t-elle d’une voix assourdie d’abord, mais où montait toute l’âpre douleur de son désespoir, mais moi ! moi ! Je suis la fille de Jim Barden, de l’homme sombre, infortuné, farouche, violent, que j’ai vu derrière les grilles d’un asile ; de l’homme qui s’est tué, désespéré de ses propres crimes ; de l’homme qui m’a légué le Cercle rouge !…
Et Florence, contre l’épaule de Mary, s’abattit, sanglotante.
CHAPITRE IX – Soupçons et stratagèmes

Longtemps, Florence, secouée de sanglots éperdus, resta le front appuyé sur l’épaule de sa fidèle gouvernante.
Mary, tout en pleurant silencieusement elle-même, lui caressait doucement les cheveux, et murmurait, avec une tendresse infinie, des paroles de consolation.
La jeune fille, enfin, releva son visage.
– Vous avez raison, Mary, dit-elle d’une voix basse, mais affermie. Je n’ai pas le droit de bouleverser la vie de cette mère admirable qu’a toujours été pour moi Mme Travis, et que j’aime autant qu’elle m’aime. Je ne prends rien à personne. Celui dont je tiens la place, ce malheureux garçon que Jim Barden croyait son fils, est mort. Le terrible secret qui pèse sur moi doit rester ignoré. Vous l’avez gardé vingt ans, Mary, vous le garderez toujours. Moi, avec votre aide, je le garderai aussi… À moins, cependant, qu’il ne soit divulgué par les actes qu’il me fera commettre dans l’avenir, sans que je puisse, sans que je veuille peut-être m’en défendre… À moins même que ce que j’ai déjà fait ne vienne à se découvrir.
– Flossie, ma chérie, c’est impossible ! cria Mary, épouvantée. Comment les soupçons se porteraient-ils sur vous ?
Florence eut un mouvement d’épaules, où il y avait comme un défi.
– Oui, sans doute, c’est impossible !… Du reste, il me semble, voyez-vous, Mary, que je retrouverais, pour détourner les soupçons, s’ils s’éveillaient, toute l’énergie, toute l’adresse et toute l’audace que j’ai eues pour accomplir les actes que l’on pourrait me reprocher… Ces actes, du reste, je ne les regrette pas, loin de là. Ils tombent sous le coup de la loi, c’est vrai ; mais je crois encore, en toute conscience, qu’en les faisant, j’ai fait le bien…
– Mon enfant, n’envisagez pas ainsi cette aventure folle et terrible, supplia la gouvernante… Songez à quoi vous vous exposiez. C’est un cauchemar d’où vous sortez et qu’il faut chasser à jamais !
– Soit ! Mais vous oubliez, Mary, que j’ai sur la main droite quelque chose qui se chargera de me rappeler trop souvent ce que je suis et quelle fatalité pèse sur moi…
La jeune fille garda un moment le silence, puis, avec un rire nerveux, qui alarma la gouvernante :
– Je m’aperçois que, vraiment, je suis née pour l’aventure… Non, ma bonne Mary, je vous en prie, ne prenez pas cet air affolé. C’est fini, maintenant, je deviens raisonnable… Rentrons, voulez-vous ?…
La jeune fille, accompagnée de Mary, regagna sa chambre. Elle se préparait à changer de toilette, lorsque la vieille gouvernante, qui était debout près de la fenêtre, eut une exclamation d’effroi.
– Florence, voyez, là-bas, sur la route, le Dr Lamar ; il vient ici ! Pourquoi ? Mon Dieu, mon enfant, rappelez-vous qu’il vous a rencontrée au parc, après la poursuite de l’automobile. Ne vous soupçonne-t-il pas ?…
– D’être la femme voilée ? Ma pauvre Mary, quelle imagination ! Comment le Dr Lamar me soupçonnerait-il ? S’il vient ici, c’est parce que je l’en ai prié moi-même. C’est un homme du monde, et un savant remarquable… Mais, attendez, je vais prévenir ma mère.
Légère, elle s’élança dans l’escalier.
– Ma chère mère, dit-elle à Mme Travis, j’ai vu venir le Dr Lamar. Voudrez-vous lui dire que je vais le recevoir dans une minute ? je remonte m’habiller. Vite, Mary, cria-t-elle, lorsqu’elle eut regagné sa chambre, aidez-moi à me faire belle, je veux éblouir le Dr Lamar !
Elle s’assit devant sa coiffeuse.
Pendant ce temps, au rez-de-chaussée, Yama, le domestique japonais, introduisait Max Lamar auprès de Mme Travis, qui le reçut avec une amabilité marquée.
Quand elle fut coiffée, Florence s’approcha de la glace de sa cheminée.
Tout à coup, elle pâlit ; dans la glace, ses yeux s’étaient fixés sur sa main droite.
– Mary ! appela-t-elle d’une voix changée ; Mary ! regardez !… La gouvernante pâlit à son tour. Sur la main de la jeune fille, le Cercle rouge venait d’apparaître, couronne écarlate sur la peau satinée. Mais à peine une seconde fut-il visible dans tout son éclat sinistre. Déjà, il s’effaçait.
– C’est fini ! cria Florence, joyeuse comme une enfant. Voyez, Mary ! Je suis délivrée ! Je descends maintenant.
Le fracas d’une porcelaine qui se brise l’interrompit. Elle avait, en voulant prendre une fleur, heurté sur la cheminée une potiche, qui, tombant à terre, s’y était fracassée.
– Voulez-vous appeler Yama, pour qu’il ramasse ces débris, dit Florence à Mary.
Elle sortit de la chambre. Mary, bientôt, descendit à son tour par un escalier de service. Rencontrant le domestique japonais, elle lui transmit l’ordre d’aller ramasser les débris de la potiche brisée. Puis la gouvernante gagna, sans bruit, le grand vestibule.
Mme Travis s’était éloignée, pour donner quelques ordres. Florence et Max Lamar se trouvaient seuls. Assis côte à côte sur un grand canapé, ils causaient familièrement.
Mary, sans qu’ils prissent garde à sa présence, se glissa dans le vestibule et se dissimula derrière une draperie.
– Vous avez dû voir des choses bien étranges et bien horribles au cours de votre carrière, disait Florence, d’autant plus que vous vous occupez aussi de… police, je crois, docteur Lamar ?
– Oui, dit tranquillement Max Lamar. Il m’est arrivé, tout récemment, vous le savez, de seconder la force publique, et je vais justement me permettre de vous poser une question qui a trait à l’enquête que je poursuis en ce moment.
– Une question ? à moi ? demanda Florence, avec l’apparence d’un parfait étonnement.
– Oui, une question importante. Dites-moi, hier, au moment où nous nous sommes rencontrés, n’aviez-vous pas vu dans le parc une femme voilée ?
Florence, malgré son empire sur elle-même, ne put s’empêcher de changer légèrement de couleur.
– Attendez donc, dit-elle. Mais oui, en effet ! Il me semble bien avoir croisé, un peu avant de vous rencontrer, une femme en grand deuil, qui marchait d’un pas rapide…
Florence s’interrompit. Yama, le maître d’hôtel japonais, était debout devant elle, lui présentant un morceau de papier à moitié consumé.
Yama venait, selon l’ordre que lui avait donné Mary, de ramasser dans la chambre de Florence les débris de la potiche cassée, et, ce faisant, il avait trouvé par terre le singulier document, qu’il s’empressait d’apporter à la jeune fille.
Florence, d’un mouvement brusque, saisit la feuille. Yama s’éloigna aussitôt.
Elle se raidit contre un frémissement de terreur nerveuse. D’un coup d’œil, elle avait reconnu quel était le papier. Max Lamar, d’un mouvement spontané, s’était penché sur la feuille, à moitié consumée, que tenait la jeune fille.
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C’était la reconnaissance échappée au feu, et que Florence avait jetée machinalement dans la potiche de sa cheminée.
Lamar avait eu un tressaillement de stupeur.
Maintenant, il relevait sur le visage de Florence un regard où le premier étonnement avait fait place à un soupçon que son invraisemblance faisait hésiter encore.
– Mademoiselle Travis, prononça-t-il avec gravité, vous savez quel est ce papier ? C’est une des reconnaissances qui ont été dérobées à M. Bauman.
– Mais… oui… en effet… dit Florence, d’un ton aussi calme qu’elle put.
– Permettez-moi, continua Lamar, de vous demander la provenance de ce document.
Il y eut un silence.
Florence, désemparée, cherchait éperdument une réponse.
– Ce document, dit-elle enfin lentement, comment je l’ai entre les mains ? Mon Dieu, c’est fort simple. Hier, dans le parc, alors que cette femme voilée, dont nous parlions tout à l’heure, eut passé près de moi rapidement, elle laissa tomber à terre un papier. Je l’ai ramassé presque machinalement, et, en rentrant chez moi, je l’ai jeté, sans même le lire, dans la potiche qui était sur la cheminée de ma chambre, et que j’ai cassée tout à l’heure.
L’explication était, à la rigueur, plausible, et Lamar parut l’accepter comme telle.
– Cette mystérieuse femme voilée se serait donc débarrassée de ce document compromettant au moment où elle se serait crue sur le point d’être prise, dit-il à mi-voix. Mademoiselle Travis, poursuivit-il, j’attache une grande importance à connaître l’endroit précis où vous vous êtes croisées avec cette inconnue. Puis-je vous demander d’être assez bonne pour m’accompagner jusqu’au parc, afin de me l’indiquer ?
– Très volontiers, répondit Florence aussitôt.
Elle prit un chapeau, se ganta et sortit avec le Dr Lamar. Ils marchaient côte à côte, en échangeant quelques paroles banales, et atteignirent bientôt le parc.
Florence s’arrêta au détour d’une allée.
– Mon cher docteur, dit-elle tranquillement, en regardant Max Lamar en face, c’est ici, autant que je puisse m’en souvenir, que j’ai croisé cette fameuse femme voilée.
– De quelle direction venait-elle ? demanda-t-il d’un ton froid.
– De cette direction… commença Florence en indiquant sa droite. Mais elle s’interrompit stupéfaite.
Max Lamar sursauta et eut une exclamation étouffée.
Là-bas, debout au pied d’un gros arbre, se tenait la femme mystérieuse, la femme au voile noir et au manteau noir.
Max Lamar, un moment interdit, se précipita dans sa direction.
La femme voilée l’aperçut et prit la fuite en courant.
Florence, d’abord clouée sur place par la surprise, en un éclair comprit quelle était celle dont le sublime dévouement avait imaginé d’attirer sur elle-même les soupçons qui menaçaient son enfant bien-aimée.
– Oh ! Mary, ma chère Mary, balbutia-t-elle, bouleversée par l’émotion.
Elle s’élança. Mary fuyait rapidement, mais le manteau qu’elle portait gênait ses mouvements, et Max Lamar se rapprochait d’elle.
La fugitive, dans une course folle, atteignit enfin l’extrémité du parc, qui donnait sur la campagne. Elle franchit la route, Max Lamar gagnait à chaque pas du terrain. Mary, haletante, aperçut devant elle un garage dont la porte était ouverte. Elle s’y jeta, referma le battant et poussa les verrous intérieurs.
Max Lamar, qui arrivait, poussa une exclamation de dépit qui se changea en un cri de triomphe.
La fugitive s’était trop hâtée de refermer la porte ; un large pan de son manteau noir y était resté pris et dépassait au-dehors.
CHAPITRE X – Prise au piège ?…

Max Lamar, se jetant sur la porte fermée du garage, essaya de l’ouvrir. Ce fut en vain.
La fugitive tirait de toutes ses forces sur le vêtement qui la retenait captive et serait peut-être parvenue à se dégager si Max Lamar n’eût saisi et maintenu solidement le pan d’étoffe noire qui dépassait du chambranle.
À ce moment arriva Florence.
Max Lamar, sans lâcher prise, tourna la tête vers elle.
– Je la tiens ! s’écria-t-il, mais j’ai besoin de votre aide, mademoiselle Travis. Voulez-vous prendre la peine d’aller jusqu’à la maison voisine, à laquelle appartient certainement ce garage, afin de demander au propriétaire qu’il me permette d’enfoncer cette porte.
– Très bien, dit la jeune fille, qui ne pouvait refuser.
La maison, au jardin de laquelle attenait le garage, était un élégant cottage perdu au milieu d’un massif de verdure. Florence sonna à la grille et fut introduite auprès d’une jeune femme à laquelle elle exposa sa requête.
– Une voleuse, comme c’est curieux, dit la dame quand elle fut renseignée.
– Joe, cria-t-elle à un domestique, venez avec nous. Tous trois arrivèrent au garage.
– Je m’excuse de vous déranger de la sorte, madame, dit Max Lamar à la propriétaire, mais mademoiselle a dû vous mettre au courant de la situation.
– Si je puis me permettre un avis – la dame parlait lentement et avec une politesse étudiée et glaciale –, j’indiquerai qu’il me paraît préférable de pénétrer dans le garage par la seconde porte qui s’ouvre derrière le bâtiment.
– Merci infiniment, madame, répondit Lamar du même ton. J’ignorais qu’il y eût une autre porte. Je vais faire le tour. Mademoiselle Travis, voulez-vous avoir l’obligeance de tenir un instant ce manteau. La fugitive n’aura pas le temps de se dégager pendant que nous contournerons le bâtiment.
– Je suis très forte, je le tiendrai certainement jusque-là, dit Florence.
Max Lamar s’éloigna, suivi par la dame et par le domestique. À peine Florence fut-elle seule qu’elle lâcha le manteau.
– Mary ! appela-t-elle. Rien ne répondit.
Mais déjà des pas s’entendaient dans l’intérieur du garage. La jeune fille ressaisit le pan du manteau. Presque aussitôt elle entendit les verrous qu’on tirait. La porte s’ouvrit. Le manteau s’affaissa sur le sol, il ne retenait plus personne.
– Il fallait s’y attendre, dit la voix tranquillement railleuse de la dame. La voleuse a simplement quitté son manteau et elle s’est enfuie par l’autre issue. Votre ami continue là-bas son enquête.
Elle s’éloigna dans la direction de sa maison.
Florence à nouveau fut seule, le manteau dans les mains, ce manteau qui constituait le plus grave des indices.
Sa première idée fut de s’enfuir en emportant le vêtement, mais elle eut aussitôt un haussement d’épaules.
Rapidement elle ramassa le manteau, avec ses dents blanches, arracha l’étiquette portant le nom et l’adresse du tailleur, puis cacha l’étiquette dans son corsage.
Elle laissa retomber le manteau sur le seuil de la porte et un instant après, Lamar revint ; il s’efforçait de sourire, mais, sous le calme qu’il affectait, perçait un violent dépit.
– Eh bien, nous avons perdu la partie, mademoiselle Travis, dit-il à Florence. Enfin, ce manteau nous reste et constitue une indication précieuse.
Il le ramassa, l’examina et ne put retenir un mouvement d’impatience.
– L’étiquette a été arrachée, s’exclama-t-il. Cette femme est vraiment très forte, elle n’oublie rien. C’est une professionnelle.
Florence et Max Lamar, celui-ci portant le manteau noir sous son bras, s’éloignèrent côte à côte.
– Mademoiselle Travis, dit Lamar, je dois vous adresser mes remerciements très vifs pour l’aide que vous avez bien voulu me donner.
Il garda un moment le silence et reprit avec un peu d’hésitation :
– J’ai autre chose à vous dire… Une chose qui m’embarrasse beaucoup, mais que je dois vous avouer, car c’est le seul moyen que je me la pardonne à moi-même.
Florence savait parfaitement ce qu’il allait dire, mais elle leva sur son compagnon de beaux yeux étonnés.
– Eh bien, voici, continua-t-il sans la regarder. Lorsque, chez vous, il y a deux heures, votre domestique japonais vous a remis cette reconnaissance à demi brûlée qu’il venait de trouver j’ai pensé que… que la femme voilée, c’était…
– Qui donc ?
– Vous ! souffla-t-il la tête basse.
Florence partit d’un éclat de rire.
– Non, ne riez pas, je vous en prie. Cette idée était folle, injurieuse, stupide, je le sais, mais je l’ai eue ! Déjà, hier, lorsque je vous ai vue dans le parc, une impression vague et informulée, comme l’ombre d’un soupçon, m’avait traversé l’esprit. Pour vous accuser, tout s’enchaînait avec, me semblait-il, une affreuse et si évidente logique. Reconnaissez-le vous-même !…
– Ainsi, prononça lentement la jeune fille, vous avez cru que moi, Florence Travis, j’étais une voleuse ? moi, une voleuse ! mais enfin pourquoi ? Dans quel intérêt ?
– Il n’y a pas que l’intérêt qui meut les coupables. Des actes de ce genre peuvent être exécutés par des hallucinés… par des malades… observa le médecin.
Florence avait eu un tressaillement intérieur. Soudain, un désir irrésistible l’avait saisie d’avouer, de crier :
– Eh bien, oui, c’est moi. Je suis cette malade ! Guérissez-moi ! Mais une invincible honte la retint.
– Pardonnez-moi, répéta Max Lamar. J’ai été insensé, je le sais bien… mais si vous saviez comme j’ai été malheureux…
– Malheureux ? Pourquoi ?
– Parce que j’ai pour vous une très vive sympathie et une profonde admiration, mademoiselle Travis, répondit-il d’une voix pleine d’émotion ; me pardonnez-vous ?
Presque aussitôt, ils se séparèrent. Florence était arrivée chez elle.
Quand il eut pris congé d’elle, Lamar resta pensif ; il revoyait le sourire charmant d’un visage pur ; il entendait une voix douce. Mais il eut un sourire presque mélancolique et haussa les épaules.
– Je suis fou, murmura-t-il, quelles chimères vais-je rêver ?… Je ne suis qu’un pauvre diable de médecin sans fortune, et elle…
Il secoua la tête et, à l’aide d’un énergique effort, réussissant à bannir de son cerveau toute préoccupation autre que celle de son enquête, une fois encore il repassa les données de l’insolite problème qu’il s’était juré de déchiffrer.

Peu après Max Lamar, portant toujours le manteau noir sur son bras, arriva à la station centrale de police. Son ami Randolph Allen se trouvait dans son bureau.
Le chef de police, impassible comme toujours, tendit la main au médecin légiste qui lui fit le récit des événements de l’après-midi.
– Je vous apporte ce manteau par acquit de conscience, termina-t-il, quoique démarqué comme il l’est il ne puisse pas nous servir à grand-chose.
– Je pourrai toujours faire faire une enquête chez les différents tailleurs de la ville, observa Allen, mais s’il a été acheté ailleurs… Merci tout de même de vous en être chargé.
– Autre chose, interrompit Lamar un peu agacé. Je voudrais avoir des renseignements sur Jim Barden…
– Il n’a plus de comptes à rendre à la justice, constata Allen.
– En effet, mais ses descendants, puisqu’il en existe, en ont… Alors je veux demain aller voir un homme qui a connu Jim-Cercle-Rouge mieux que personne. Je parle du cordonnier Sam Smiling…
– Sam Eagen, dit Sam Smiling, rectifia Allen… Oui, il connu Barden. Mais c’est un individu louche, ce Sam.
– Plusieurs de nos agents croient qu’il a joué la comédie quand il a réussi, après avoir été arrêté pour vol, à se faire passer pour kleptomane. Ils disent que cette fameuse bonhomie qui lui a valu son surnom{1} est tout simplement un masque qu’il se donne. Nous l’avons repris en surveillance depuis le vol de la bijouterie Clarke, où il pourrait bien avoir trempé.
– J’ai vu Sam quand il était en prison, dit Lamar, puis à l’asile, je n’ai jamais été très sûr qu’il fût vraiment responsable ; mais, en tout cas, il paraissait sincèrement repentant de ses fautes et je croyais que depuis sa libération, il y a un an, il menait une vie tranquille et travaillait régulièrement de son métier de ressemeleur de chaussures. C’est Mlle Travis – vous savez, la jeune fille que nous avons hier rencontrée dans le parc ? – qui lui a donné l’argent nécessaire à son installation. Elle s’était intéressée à lui lors d’une visite qu’elle avait faite à l’asile.
– Mlle Travis est donc aussi bonne qu’elle est belle, dit Allen avec solennité.
– C’est mon avis, approuva Lamar. Je vous disais que je compte aller demain voir Smiling. Aussitôt après, je viendrai vous rendre compte de ce que j’aurai appris.
Pendant que Max Lamar, après avoir laissé Florence au seuil de chez elle, s’éloignait vers la station centrale de police, la jeune fille, debout sous le péristyle de Blanc-Castel, resta immobile.
Elle avait tout d’abord, et jusqu’à ce qu’elle l’eût vu disparaître, suivi du regard celui qui venait de la quitter. Puis, un instant, elle demeura rêveuse et, sur ses lèvres, se dessina un sourire ambigu où transparaissait une nuance de tristesse.
Enfin elle rentra lentement et gagna sa chambre.
Mary, au milieu de la pièce que l’obscurité envahissait, était assise dans un fauteuil, la tête sur sa main et le coude appuyé au bras du siège.
– Mary, Mary, s’écria Florence en se laissant tomber à genoux auprès de la gouvernante, comment oublierais-je jamais ce que vous venez de risquer pour me sauver ?
– Ne pleurez pas et ne parlons plus de cela, dit doucement Mary en la relevant. N’êtes-vous pas mon enfant bien-aimée, à moi qui n’ai pas au monde d’autre affection que vous… Allons, habillez-vous, Flossie.
La jeune fille ouvrit l’électricité et obéit silencieusement.
Le bruit du gong annonçant le dîner la fit bientôt sursauter : elle était prête, exquise dans une harmonieuse robe du soir, et descendit.
Après le repas, pendant lequel elle parvint à se montrer enjouée, elle regagna sa chambre où l’attendait Mary, encore bouleversée :
– Je suis extraordinairement lasse, dit la jeune fille en embrassant la fidèle gouvernante. J’ai l’intention de demander à (elle pâlit un peu, et avec effort)… à maman, de consentir à ce que nous partions pour notre villa de Surfton demain. Le déplacement me changera les idées et l’air de la mer me fera du bien… Bonsoir, ma bonne Mary.
Quand Mary fut sortie, la jeune fille, brisée de fatigue, gagna son lit et s’endormit profondément.
Le lendemain, dès son réveil, Florence se leva, fit rapidement sa toilette, et descendit rejoindre Mme Travis. La vieille dame consentit au voyage à Surfton avec tant de bonne grâce qu’il fut décidé que, le matin même, dès que les malles seraient prêtes, on partirait en auto.
À dix heures et demie, Mme Travis, Florence et Mary montaient en auto pendant que Yama prenait place à côté du chauffeur.
– Oh, mais j’y pense ! s’écria Florence, comme la voiture se mettait en marche. Si vous le voulez bien, maman, nous nous arrêterons en route : j’ai l’intention de passer chez mon protégé Sam Smiling avant de quitter la ville. Le pauvre homme doit croire que je l’oublie.
CHAPITRE XI – Sam Smiling, cordonnier et chef de bande

Les mains dans ses poches, sa casquette enfoncée sur les yeux, un vieux foulard au cou, une cigarette à la bouche, l’homme, le jeune homme plutôt, puisqu’il avait à peine vingt-deux ou vingt-trois ans, aurait eu l’aspect d’un rôdeur assez sinistre sans l’espèce d’hébétude répandue sur ses traits et qui lui donnait constamment l’air d’être sous l’influence d’un narcotique.
Peut-être n’avait-il pas de domicile et passait-il ses nuits à errer, mais, en tout cas, pendant les heures de la journée, il restait adossé dans une attitude de somnolente indolence contre la devanture d’une boutique, laquelle, étroite, plus que modeste, entre sa porte surélevée de deux marches, et sa fenêtre aux vitres dépolies et masquées de poussière, que le regard traversait malaisément, portait cette enseigne :
Cordonnerie
Réparations en tous genres
Dix heures venaient de sonner ce matin-là lorsque, au bout de l’avenue où se trouvait cette boutique, parut un personnage d’une trentaine d’années, mal vêtu, long et blême comme un cierge. Il avançait à pas muets, étant chaussé d’espadrilles, détail de toilette qui s’expliquait par la présence sous son bras d’un paquet enveloppé dans un vieux journal et contenant manifestement une paire de bottines que leur propriétaire portait à réparer.
À la vue de ce personnage, le jeune homme oisif parut, pour la durée d’un éclair, s’intéresser aux choses de la vie extérieure. Son regard, une seconde devint attentif, puis, faisant deux pas avec nonchalance, il poussa la porte de la cordonnerie.
Au milieu de la boutique, étroite comme une échoppe, et dont la paroi du fond était occupée, à côté d’un vieux poêle, par un grand casier chargé de cartons et de chaussures, se trouvait un banc de bois très bas. Sur ce banc, environné d’outils et de vieilles chaussures était assis un gros homme en manches de chemise et tablier de cuir, qui réparait avec diligence un soulier fort malade tout en sifflant allègrement.
C’était Sam Smiling lui-même.
Selon l’état civil, il s’appelait Sam Eagen, mais, depuis si longtemps que tout le monde l’appelait Smiling, le surnom, peu à peu, était devenu un nom qui remplaçait le vrai. Aucune réputation ne s’attachait à Eagen, tandis que Smiling était fameux parmi tous les bandits des villes de l’Ouest, qui ne prononçaient ce nom redoutable qu’avec respect ou crainte, cela dépendait des termes où ils étaient avec le jovial et sinistre cordonnier.
Sam Smiling avait quarante-cinq ans environ. Sa grosse face ronde, rasée, et bienveillante, ses cheveux prématurément gris, ébouriffés sur le crâne, ses petits yeux malicieux derrière ses lunettes à branches d’acier, tout cela faisait de lui, en apparence, un type d’artisan bon vivant et laborieux, dont la bonne humeur ne se dément jamais et trouve toujours le mot pour rire.
C’était cette allègre bonhomie, devenue proverbiale, qui lui avait valu ce qualificatif de Smiling, et qui constituait sa meilleure sauvegarde, car il était difficile de concevoir que, sous cet aspect facétieux et débonnaire, se cachait le plus déterminé, le plus rusé et le plus féroce des chefs de bande.
– Bonjour, patron, dit en entrant le jeune homme qui, à sa porte, faisait le guet. Un client vient.
– Qui ça ?
– Jones.
– A-t-il des chaussures ?
– Oui. Il les a sous le bras.
– Très bien. Laisse venir… Et tu sais, ouvre l’œil. On nous regarde, ces jours-ci.
Tom ressortit, et une seconde après, l’homme blême qu’il venait de nommer Jones, entra vivement dans la boutique dont il referma la porte avec soin.
– Bonjour, Sam Smiling, dit-il.
– Bonjour, mon garçon, répondit Sam avec bonhomie.
– Je vous apporte la chose…
– Ah ! Eh bien, voyons un peu ça…
Sam prit le paquet qu’on lui tendait, défit le journal et en retira une paire de vieux souliers, dans un état lamentable d’usure.
D’un coup d’œil rapide, il examina les deux chaussures. Il posa l’une d’elles près de lui, garda l’autre entre ses mains et, à l’aide d’un couteau à lame large et courte, il fit sauter la moitié inférieure du talon.
Le talon, creusé artistement, formait une boîte et, de cette cachette, Smiling retira d’abord une couche d’ouate qui servait de bourre, puis une broche en or garnie de diamants d’un assez grand prix.
Sam examina longuement le bijou.
– Eh bien ? demanda Jones.
– Eh bien ! ce n’est pas mal, mais ça pourrait être mieux, dit Sam en posant le bijou devant lui.
– Naturellement. On dit toujours ça… Enfin combien ?…
– Vingt.
L’homme blême sursauta. Une violente indignation convulsa son visage.
– Vingt dollars ! Par exemple ! Non, mais tu ne voudrais pas !
– C’est mon prix, dit Sam placide. C’est à prendre ou à laisser.
– Eh bien, je laisse ! Tu ne m’as pas bien regardé, hein ? Je ne suis pas un novice.
Sam haussa les épaules.
– À quoi ça sert de bavarder comme ça ? Tu ne veux pas ? Très bien ! Moi ça m’est égal. Reprends ton bibelot… Mais dis donc, j’y pense… Qu’est-ce que tu vas en faire ? Le vendre ailleurs ? Où ça ? Il n’y a que Jeremie Shaw et Dance chez qui tu sois sûr de ne pas avoir d’ennuis… Mais ils sauront que tu ne t’es pas entendu avec moi et ils ne marcheront plus… Alors tu reviendras trouver ce vieux papa Smiling… mais ça ne sera plus que dix dollars.
Jones tremblait de rage.
– Je te revaudrai ça, gronda-t-il. La prochaine fois que tu prépareras un coup, si ça rate, tu sauras d’où ça vient.
Sa voix s’étrangla dans un gémissement de douleur. Sans se lever, le cordonnier, de sa grosse main tachée de poix, lui avait saisi le poignet et le lui tordait férocement.
– Mais non, mon petit, tu ne feras pas ça, dit Sam toujours souriant. On ne joue pas ce jeu-là avec Sam Smiling, vois-tu, parce qu’on aurait trop peu de chance de rester longtemps dans le même monde que lui…
Il lâcha sa victime, prit, dans sa poche, un vieux portefeuille et se mit placidement à compter des dollars en billets.
– Voyons, sois gentil, va jusqu’à vingt-cinq dollars, supplia Jones en dévorant des yeux l’argent que comptait Sam.
– Vingt, dit Sam inexorable.
Au moment où Jones prenait les billets, la porte s’ouvrit brusquement.
– Attention, voilà le Dr Lamar, jeta Tom en entrant.
– Filez tous deux par le fond, ordonna Sam, qui, rapidement replaça le bijou dans la cachette du talon et la referma de deux coups de marteau.
Tom entraîna Jones vers le meuble à casiers, au fond de la boutique ; il fourragea parmi les boîtes et poussa un ressort. Le meuble pivota, découvrant l’entrée d’un réduit où les deux chenapans s’engouffrèrent.
D’un coup de pied, Sam repoussa derrière eux les casiers, qui revinrent s’encastrer dans la muraille.
Quand, une minute plus tard, Max Lamar entra dans la boutique, il trouva le cordonnier qui battait une semelle à coups de marteau cadencés.
– Monsieur le docteur Lamar ! Ah ! par exemple, je peux dire que je suis content de vous voir, monsieur ! s’exclama Sam.
– Bonjour, Sam, dit cordialement Lamar. Comment cela va-t-il ?
– Grâce à vous, et mis à part mes sacrés rhumatismes, la santé n’est pas mauvaise, monsieur. Et grâce à cette bonne demoiselle qui m’a donné de quoi m’installer, je peux vivre tranquillement… En travaillant comme ça se doit, bien entendu… Mais c’est vraiment gentil à vous d’être entré me dire bonjour.
– Oh Sam, ne me remerciez pas trop, dit Max Lamar, si je viens vous voir aujourd’hui c’est parce que j’espère que vous allez pouvoir me rendre service.
– Moi ! Ah ! bien, si c’était vrai, rien ne me ferait plus de plaisir.
– Eh bien, voilà. Vous avez connu Jim Barden ? Vous avez été très lié avec lui pendant des années ?
– Oui, c’est-à-dire autant qu’on pouvait être lié avec un homme aussi sauvage que lui.
– Eh bien, Sam, le fameux Cercle rouge qui marquait, au moment de ses crises, la main de Jim Barden n’a pas disparu avec lui…
Sam eut un mouvement de surprise.
– Qu’est-ce que vous me dites là, monsieur ?
– Je vous dis la vérité. Depuis la mort de Jim Barden, le Cercle rouge a été vu plusieurs fois. Je l’ai vu moi-même.
– Sur la main de qui, monsieur ? dit Smiling.
– Sur la main d’une femme que je ne connais pas et que je n’ai pu rejoindre.
– Laissez donc ça, monsieur, vous allez vous salir ! s’écria tout à coup Smiling.
Max Lamar n’entendit pas.
Plongé dans ses réflexions, il s’était machinalement emparé d’un vieux soulier posé devant lui. Il le tenait par les lacets et le balançait sans prendre garde à ce qu’il faisait.
Dans les yeux de Sam parut une expression inquiète qui devint menaçante. Le soulier avec lequel jouait Max Lamar était précisément celui dont le talon truqué recelait la broche en diamants.
– Vous comprenez, Sam, continuait Max Lamar, il me semble absolument impossible que ce stigmate extraordinaire apparaisse sur une autre main que sur celle d’un des descendants de la famille Barden.
– En effet, dit le cordonnier d’une voix sourde.
Ses regards suivaient les gestes de Max Lamar.
Celui-ci maintenant ne tenait plus le soulier par les lacets, mais à pleines mains.
Une lueur de meurtre alluma d’un feu sinistre les yeux de Sam Smiling. Tout doucement, derrière le dos du médecin, il passa son bras droit et saisit son marteau de cordonnier, arme terrible dans sa main d’hercule.
– Donc, il existe encore des représentants de la famille Barden et là se trouve la clé du problème, poursuivit Lamar. Sam, vous devez savoir si Jim Barden a eu d’autres enfants que Bob ?
– Ma foi, monsieur, je n’en sais rien.
Sam Smiling parlait lentement, et en même temps, il élevait le bras armé du marteau au-dessus de la tête de Lamar incliné en avant. Il attendit… prêt à frapper…
Lamar tenait toujours le soulier de sa main droite, et maintenant il tapotait le creux de sa main gauche avec le talon où était caché le bijou qui, n’étant plus enveloppé d’ouate, devait remuer dans son alvéole de cuir.
Lamar perçut sans doute ce mouvement insolite et, au milieu de sa préoccupation, un étonnement encore indécis s’ébaucha.
Sam se vit découvert. Une résolution féroce transfigura sa large face. D’un coup d’œil il choisit la place où frapper.
Il y eut soudain, au-dehors, le bruit d’une auto s’arrêtant. Une voix claire se fit entendre à la porte, qui s’ouvrit. Lamar releva la tête. Déjà Sam avait reposé le marteau.
– Bonjour, Sam, comment allez-vous ? Je pars pour la campagne et, en passant, j’ai voulu venir vous voir… Oh ! docteur Lamar, c’est vous.
C’était Florence ; laissant dans la voiture, arrêtée devant la boutique, Mme Travis et Mary, elle était entrée rapidement, sauvant la vie de Max Lamar, sans que ni elle ni lui s’en doutassent.
Maintenant, dans la boutique pauvre et noire, elle mettait l’éblouissement de sa fraîcheur et de sa grâce. Lamar, lâchant la vieille chaussure, sans plus penser au bruit singulier qu’il y avait perçu, s’était incliné devant la jeune fille, et Sam, redevenu instantanément paterne, se confondait en remerciements.
Florence, avec gaieté, l’interrompit :
– Et vos affaires, Sam, cela va bien ?
– Mon Dieu, mademoiselle, il n’y a pas trop à se plaindre. Quand on ne boude pas à l’ouvrage, on s’en tire…
– Oui, oui, je sais bien que vous êtes un brave homme, mais il ne faut pas vous tuer à la peine… Tenez, Sam, prenez ceci… Non, ne me remerciez pas.
Sans se faire prier, Sam prit l’argent que Florence lui offrait.
– Alors, vous partez pour la campagne, mademoiselle Travis ? dit Max Lamar.
– Oui, nous allons à Surfton, où nous avons une villa. Et il faut même que je me sauve. Je veux arriver de bonne heure. J’ai hâte de voir la mer.
– Au revoir, Sam ! ajouta-t-elle, je suis contente de vous avoir trouvé en bonne santé…
– Au revoir, mademoiselle, et encore bien des remerciements.
Florence sortit de la cordonnerie et regagna l’auto en compagnie de Max Lamar que Mme Travis accueillit avec la plus grande amabilité.
– Au revoir, docteur, dit Florence, en remontant en voiture. Nous comptons absolument vous voir à Surfton.
Max Lamar s’inclina, comblé de joie par l’invitation. L’auto se mit en marche et bientôt disparut au loin.
Le jeune homme, dominé par un sentiment qui, chaque jour, bien qu’il s’en défendît, tenait plus de place dans son cœur, s’en alla à pas lents vers le centre de la ville, sans plus penser au Cercle rouge.
Le premier mouvement de Sam Smiling, quand il se vit seul dans sa boutique, fut de s’emparer du soulier qui avait failli le trahir et de le faire disparaître dans un des cartons du casier.
Puis il resta pensif.
– Le Cercle rouge qui reparaît ! se dit-il enfin à mi-voix… Voyons… voyons…
Il se leva, alla au meuble à étagères, en fit jouer le ressort et passa dans la pièce dissimulée, réduit de faibles dimensions et entièrement privé de meubles. Les murs étaient nus, sauf dans l’un des angles, où se trouvait accroché un immense calendrier réclame. Sam fit basculer en avant le calendrier, et découvrit ainsi un petit placard, où il prit un appareil téléphonique.
Il décrocha le récepteur.
– Le numéro 1 726 J, demanda-t-il. Et, quand il l’eut obtenu :
– Mademoiselle Clara Skinner ? Ah ! c’est toi, Clara ? Tu es seule ? Qu’est-ce que tu fais ? Tu fumes des cigarettes ? Parfait… Eh bien, ma fille, tu vas venir immédiatement. Il faut que je te voie.
Sam Smiling replaça le téléphone dans le placard et le calendrier sur l’ouverture. Puis, accrochant à un clou son tablier de cuir, il endossa un veston usé et se coiffa d’un vieux chapeau mou.
Au fond du réduit, il se pencha vers le bas de la muraille et remua un clou fiché dans le mur. Une petite porte basse s’ouvrit. Par cette issue, qui avait déjà servi à la fuite de Tom et de Jones, Sam gagna une étroite allée qui donnait, d’un côté, dans une immense cour communiquant avec de vastes terrains vagues, et de l’autre côté dans une boutique vide.
Il passa par cette boutique pour parvenir à la rue, releva de sa faction le vigilant Tom Dunn et s’éloigna.
Après quelques minutes de marche, il s’engagea dans une rue où se trouvait une louche petite herboristerie. Sur la porte se tenait une vieille sorcière au visage de hibou. Elle accueillit avec faveur Sam qui en sa compagnie, entra dans la boutique. Au bout de cinq minutes il ressortit portant un petit paquet ficelé. Il regagna la cour populeuse, l’allée et son réduit où, dans le placard, il déposa le contenu de son paquet : une boîte, une fiole et une éponge.
Ensuite, Sam Smiling, reprenant son tablier, rentra dans sa boutique et redevint un paisible savetier.
Vingt minutes plus tard, une jeune femme, qui marchait d’un pas décidé et rapide, traversa l’avenue et se dirigea vers la cour voisine de la petite cordonnerie.
Cette jeune femme semblait avoir vingt-sept ou vingt-huit ans. Elle était de taille moyenne, svelte et bien faite. Avec ses traits réguliers, son teint brun et ses cheveux noirs, elle eût pu paraître jolie, sans l’étrange et presque repoussante expression d’audace qui se lisait dans ses yeux perçants et froids.
Elle s’engagea dans la cour et dans l’allée étroite. Une minute après, elle entrait dans le réduit au téléphone et, collant son oreille à la porte qui la séparait de la boutique du cordonnier, écouta. Sûre que Sam était seul, elle frappa trois coups espacés. À l’instant même, Smiling, la rejoignait.
– Bonjour, Clara, voilà de l’exactitude, dit Sam.
– Tu ne pensais pas que j’allais m’amuser en route, répliqua la jeune femme. Alors il y a quelque chose d’important ?
– Toujours la même ! Toujours prête au travail ! Écoute bien, voici l’affaire : ce soir au Grand-Hôtel de Surfton, il y a un bal, tout ce qu’il y a d’élégant… Tu vois ça d’ici, comme bijoux… Alors ma fille, tu vas y aller, et je compte sur toi pour t’occuper un peu…
Il eut un coup d’œil significatif.
– Ça va, dit Clara. Si tu crois qu’on peut risquer un coup maintenant…
– Attends donc… Tu as entendu parler du Cercle rouge ?
– La marque du vieux Barden ?
– Eh bien, il paraît que le Cercle rouge a continué, malgré la mort de Jim. Oui… plusieurs personnes l’ont vu… Alors, tu vas aller à Surfton, ma fille ; mais voilà ce que tu feras quand tu auras terminé l’affaire…
Sam, allant soulever le calendrier, rapporta une étroite boîte à couleurs, une petite bouteille et une petite éponge.
– Donne ta main, dit-il à Clara.
Mouillant un pinceau et le frottant sur le vermillon de la boîte a couleurs, avec le plus grand soin, il traça sur la main droite de sa complice un cercle rouge.
– Regarde-le bien, reprit-il. C’est le même que celui du vieux Jim. Quand tu auras fait ta récolte, tu te peindras cela sur la main et tu t’arrangeras, sans te faire pincer, bien entendu, pour qu’on voie ta main… Tu comprends ? Ça brouillera toutes les pistes. La femme qui porte le Cercle rouge est déjà recherchée par le service de cet empaillé de Randolph Allen, et par Lamar, qui en vaut dix comme lui. Quand on saura que le Cercle rouge a été vu au bal, personne ne pensera à accuser ce que certains imbéciles appellent la bande au cordonnier. Tu comprends ?
Smiling effaça de la main de sa complice le cercle rouge à l’aide de l’éponge qu’il avait imbibée du liquide que contenait la petite fiole.
– Et maintenant, file, ma petite Clara, dit-il en lui remettant la boîte à couleurs, l’éponge et la petite fiole.
– Oui, je n’ai pas de temps à perdre si je veux attraper mon train, répondit Clara, en disparaissant par la petite porte basse.
– Il n’y en a pas deux comme elle, murmura Sam Smiling, en regagnant sa boutique. Cette femme-là, si je l’avais connue quand j’étais jeune et beau, elle m’aurait fait faire des bêtises.
CHAPITRE XII – Les plans de l’invention

– Monsieur Ted Drew ?
– C’est moi-même, monsieur. Et j’ai l’honneur de parler au comte de Chertek ?
– Parfaitement.
Sur la terrasse d’un hôtel élégant qui dominait la mer, deux hommes venaient de s’aborder.
L’un d’eux, Ted Drew, était le fils d’un savant illustre. Son père, Amos Drew, mort récemment, avait été un chimiste de génie, le plus grand chimiste des temps modernes, disaient ses admirateurs. Les découvertes d’Amos Drew ne se comptaient pas et avaient rapporté à son auteur, malgré son désintéressement, des sommes considérables. Ces sommes s’étaient trouvées à peine suffisantes, d’ailleurs, pour faire face aux goûts dispendieux, non de l’inventeur, mais de son fils unique. Celui-ci, joueur et débauché, dissipait à pleines mains la fortune paternelle, et on disait que la mort d’Amos Drew avait été hâtée par le chagrin que lui causaient la conduite et le caractère du jeune homme.
Ted Drew était un solide gaillard de taille moyenne et d’encolure épaisse.
Son interlocuteur, qui s’appelait ou se faisait appeler le comte Chertek, était d’aspect tout différent. Il affectait des allures aristocratiques, négligentes et hautaines.
– Eh bien ! monsieur Ted Drew, reprit-il, avec un ton de courtoisie nonchalante, je suis charmé de faire votre connaissance personnelle après votre connaissance épistolaire. Mais puis-je vous demander pourquoi vous m’avez fixé rendez-vous ici ?
– Parce qu’ici, on fait ce qu’on veut, sans que les gens se mêlent de vos affaires.
– Très juste. Allons donc faire un tour sur la plage, parmi ces rochers que je vois là-bas. Nous trouverons quelque endroit isolé où je pourrai examiner à loisir les plans. Vous les avez sur vous ?
– Oui, fit Ted Drew.
Ted Drew et Chertek s’en allèrent le long de la mer, au pied des falaises.

Il y avait deux heures à peine que Florence, en compagnie de Mme Travis et de Mary, était arrivée à Surfton, et, déjà, elle était descendue sur la plage ; puis, de retour à la villa, elle s’était assise dans une grande véranda.
Soudain, un bruit de pas lui fit tourner la tête. C’était Yama, qui lui apportait un journal de Surfton, où le bal du soir était annoncé.
Florence, machinalement, se mit à le parcourir. Un court article attira son attention.
LE FILS D’UN GRAND SAVANT MORT RÉCEMMENT
TRAFIQUE DES INVENTIONS DE SON PÈRE
M. Ted Drew, le fils de l’illustre chimiste Amos Drew, dont la science américaine porte encore le deuil, serait, dit-on, en pourparlers avec les agents d’une puissance étrangère pour leur vendre le secret d’une invention que son père a faite avant de mourir, et qui serait de nature à assurer, dans une guerre, une supériorité écrasante aux armées qui en feraient usage.
Sans vouloir apprécier la conduite de M. Ted Drew, il nous est permis de regretter qu’une invention américaine puisse, le cas échéant, servir d’arme contre l’Amérique.
Florence relut une fois encore l’entrefilet et resta songeuse. Tout à coup, elle sortit de la pièce, gagna la véranda, descendit l’escalier conduisant à la plage, et s’en alla du côté des falaises.
À une assez grande distance devant elle, deux hommes s’avançaient entre les rochers. Mais la jeune fille n’y attacha nulle importance et continua sa route.
Elle était parvenue à proximité d’une cabine de bain, quand elle s’arrêta et prêta l’oreille : elle avait entendu des voix dans la cabine de bain, et un nom avait attiré son attention.
– Vous avez dit vrai, monsieur Ted Drew, prononçait gravement une voix masculine, empreinte d’un léger accent étranger. Sur ma parole, cela dépasse encore ce que nous espérions…
Et une autre voix, dans le plus pur américain, répondit :
– Oui. Je le sais. C’est pourquoi mon père ne voulait pas divulguer le secret. C’est l’invention la plus terrible qui ait jamais été faite. Quel prix offrez-vous ?
Florence était devenue très pâle. Une indignation violente la soulevait, la jetait dans une de ces impulsions folles, mais, chez elle, généreuses, qui étaient la caractéristique de son hérédité nerveuse.
– Oh ! le misérable ! le misérable !… murmura-t-elle, frémissante.
Elle s’approcha de la cabine de bain à pas légers.
À travers la petite fenêtre, elle jeta un coup d’œil furtif à l’intérieur.
Florence s’appuyait à la paroi de la cabine de sa main droite, posée à plat sur les planches, et, tout à coup, sur cette main, une ombre surgit, rose d’abord, puis plus foncée, puis écarlate : le Cercle rouge.
Florence vit la marque, mais elle ne frissonna point de la revoir. Une émotion plus haute que ses terreurs ou ses angoisses l’animait, le souci d’une destinée plus vaste que sa destinée à elle l’enfiévrait, la jetait à l’action.
Plus silencieuse qu’une ombre, elle quitta son poste d’observation et alla ramasser, à quelques pas, une longue traverse de bois, qu’elle dressa obliquement contre la porte de la cabine, qui s’ouvrait en dehors, et se trouvait ainsi bloquée solidement.
Florence, ensuite, revint vers la fenêtre.
Dans l’intérieur de la cabine, Ted Drew et l’agent étranger débattaient avec âpreté le prix de l’invention terrible.
Ils étaient assis sur des tabourets grossiers, de chaque côté d’une table de bois fruste. Sur cette table, entre eux deux, Ted Drew avait posé son portefeuille, contenant les plans.
– Je vous assure, monsieur Ted Drew, disait Chertek, vos prétentions sont excessives… Deux millions de dollars, c’est beaucoup trop… Diminuez, moi-même j’augmenterai…
– Je vois qu’on va s’entendre, dit Ted Drew, avec un ton lourdement familier.
Il s’interrompit.
Par une des fentes de la fenêtre, une main était entrée, une main de femme, blanche, délicate, mais qu’un étrange anneau rouge sang marquait au dos. Cette main avait saisi le portefeuille contenant les plans fatals et se retirait en l’enlevant.
Rapide comme l’éclair, Ted Drew empoigna cette main.
Il y eut une lutte brève, la main captive essayant de briser l’étreinte qui la maintenait. Puis, par une autre fente de la fenêtre, une autre main était passée, armée d’une épingle à chapeau, dont elle frappa à coups redoublés la main de l’adversaire.
Ted Drew, jetant un rugissement de douleur, lâcha prise.
La main tenant le portefeuille disparut.
Les deux hommes se jetèrent sur la porte, mais la porte résista. Fous de rage, ils saisirent la table, et, à coups furieux, enfoncèrent les planches aussi rapidement qu’ils purent.
Par l’ouverture ainsi faite, ils se précipitèrent au-dehors, mais les alentours de la cabine de bain étaient entièrement déserts, et, sur les galets du sol, aucune trace n’avait pu se marquer.
– Avez-vous vu cette femme ? demanda le comte de Chertek à Ted Drew.
Celui-ci agita avec fureur sa main blessée, dont le sang, qui ruisselait, l’aspergea.
– Je n’ai pas pu distinguer sa figure, gronda-t-il. J’ai vu seulement que, sur sa main, il y avait un Cercle rouge.
– Il faut la retrouver, dit Chertek. N’avez-vous pu voir dans quelle direction elle s’est enfuie ?
– Je n’ai rien vu du tout ! Est-ce que j’ai eu le temps de voir quelque chose ? Que le diable emporte ces galets, où il n’est resté aucune trace ! Courons, nous la rattraperons ! dit Ted Drew, en enveloppant de son mouchoir sa main blessée.
– Courons si vous voulez !… Mais comme nous ignorons entièrement comment elle est, il nous est impossible de la retrouver… Nous ne pouvons regarder la main de toutes les femmes pour y découvrir le Cercle rouge… D’autant plus que, comprenant le danger de cette marque, la coupable a dû se ganter… Alors…
Ils parcoururent en courant la plage dans tous les sens, pendant plus d’une heure, sans découvrir, bien entendu, aucune trace de la voleuse.
Découragé, furieux, Ted Drew s’arrêta enfin, essoufflé.
– Je ne vois qu’un moyen, dit-il, de retrouver notre voleuse, c’est de nous adresser au Dr Lamar, qui est plus fort que tous les policiers. Je le connais, il fait partie de mon club : je vais lui demander de venir ici.
Chertek approuva, et tous deux allèrent aussitôt transmettre le message téléphonique suivant, que dicta Ted Drew :
Docteur Lamar,
Les plans de la dernière invention de mon père m’ont été volés par une femme dont la main droite était marquée d’un Cercle rouge. Pouvez-vous m’aider à la retrouver ? Dans ce cas, voulez-vous venir immédiatement ?
Ted DREW
Le message fut envoyé au bureau officiel de Max Lamar. Celui-ci s’y trouvait, et sa réponse vint aussitôt :
J’arrive par le premier train.
Dr LAMAR
Ted Drew et Chertek attendirent impatiemment l’heure où ils pourraient se rendre à la gare pour attendre le médecin légiste, et lui exposer les faits qui réclamaient sa présence.

Le Cercle rouge, sur la main de Florence, s’effaçait peu à peu, mais bien lentement, pendant que la jeune fille, chargée du portefeuille dont elle venait de s’emparer, s’éloignait rapidement de la cabine de bain.
Florence, bientôt perdue dans le chaos des roches, se sentit en sûreté. Gagnant l’extrémité d’un rocher surplombant les flots, aussi loin qu’elle put, elle lança le portefeuille à la mer.
Et rapidement, mais sans courir, elle s’en alla, suivant le rivage.
CHAPITRE XIII – Le bal de l’hôtel Surfton

Lorsque l’auto amenant Florence, Mme Travis et Mary s’arrêta devant le péristyle de l’hôtel Surfton, le bal se trouvait déjà commencé.
Florence, radieuse, entra dans les salons : elle se savait jolie et élégante, elle voulait s’amuser, rien d’autre n’existait plus pour elle… Et aussi, obscurément, elle attendait, ce soir, une surprise heureuse…
Tout à coup, elle tressaillit : du seuil d’un petit salon, elle avait reconnu, à quelques pas, Max Lamar, en conversation animée avec deux hommes : Chertek et Ted Drew, qui espéraient trouver dans la foule élégante du bal quelque trace de leur mystérieuse voleuse.
– Nous n’avons toujours rien découvert, docteur Lamar, disait Chertek, et nous n’avons maintenant d’espoir qu’en vous.
– Je vous remercie infiniment de votre bonne opinion, monsieur, dit Lamar avec froideur, mais, vraiment, l’enquête manque un peu trop d’éléments. Et puis, n’oubliez pas que je suis médecin et non détective.
– Je n’oublie pas surtout votre réputation de perspicacité et d’énergie, docteur Lamar, reprit Chertek, et, puisque vous vous êtes consacré à déchiffrer ce mystère du Cercle rouge, dont on commence à tant parler, nous espérons que vous voudrez bien nous accorder jusqu’au bout votre précieux concours.
– Et vous savez, Lamar, vous n’aurez pas à vous en plaindre, si vous réussissez, interrompit Ted Drew, avec sa brutalité coutumière.
– Cela suffit, monsieur Ted Drew, dit Lamar, lui coupant sèchement la parole, et si j’accepte de faire l’enquête, c’est qu’elle se rattache au problème du Cercle rouge, que je me suis juré de résoudre.
À ce moment Lamar tournant la tête, vit Florence qui lui souriait dans l’embrasure d’une porte. Quelques mots de la conversation des trois personnes étaient parvenus jusqu’à elle, et elle avait admiré les réponses fières et hautaines de Max Lamar.
– Excusez-moi, messieurs, dit celui-ci dont le visage s’était animé en reconnaissant la jeune fille, j’aperçois Mlle Travis et je vais aller la saluer.
Quittant ses interlocuteurs, il traversa le salon et vint s’incliner devant Florence et devant Mme Travis.

Au moment où Max Lamar saluait Florence Travis, une jeune femme apparut à la porte du petit salon ; c’était Clara Skinner qui venait « travailler » au bal de l’hôtel Surfton. Un corsage de velours noir, très décolleté, faisait valoir la matité de ses épaules nues. Ses yeux brillaient sous la frange de ses cheveux noirs.
Du premier coup d’œil jeté dans le petit salon, Clara aperçut Lamar. Aussitôt elle se rejeta en arrière et gagna une pièce voisine.
Soudain elle fit halte. Non loin d’elle un jeune homme roux, vêtu d’un habit correct et appuyé aux chambranles d’une porte, regardait les danseurs.
Clara Skinner eut une toux légère. Le jeune homme roux tourna la tête, Clara, aussitôt, portant la main à sa coiffure, laissa voir à son annulaire une bague, simple cercle de corail.
Le jeune homme s’approcha et salua.
– Voulez-vous me permettre, madame, de vous inviter pour un fox-trot, dit-il avec courtoisie. Et il ajouta plus bas, très gravement : à moins que vos souliers de bal ne vous gênent pour danser ?
Cette question singulière n’étonna point Clara.
– J’ai un si bon cordonnier, que j’ignore cette sorte de gêne, répondit-elle à mi-voix, en appuyant sur les mots.
Sûrs l’un et l’autre de ne pas se tromper, ils partirent ensemble.
– Vous travaillez avec Sam ? dit à voix basse le jeune homme, tout en dansant.
– Oui. Vous aussi ? C’est bizarre que nous ne nous connaissions pas…
– Je viens du Canada, où j’avais filé pour éviter des ennuis.
– Où est Tom Dunn ?
– En bas. Il lave les verres. Il s’est fait engager comme extra.
– Attention, dit Clara tout à coup. Le couple à gauche : la petite blonde en blanc, avec la broche à son corsage…
Ils firent rapidement quelques pas glissés et, soudain, par un hasard malheureux, entrèrent en collision violente avec le couple que venait de distinguer Clara. La jeune femme en blanc glissa. Clara et le jeune homme roux se confondirent en excuses qui furent agréées poliment, quoique la jeune femme en blanc se fût tordu la cheville, si bien que son cavalier dut la conduire jusqu’à une chaise et aller lui chercher une coupe de champagne.
Elle but lentement, mais elle semblait oppressée et porta la main à sa poitrine.
– Mon Dieu, cria-t-elle tout à coup. J’ai perdu ma broche de diamants !
Bouleversée, elle regarda autour d’elle, puis retourna dans la grande salle et se mit à chercher à terre le bijou perdu, aidée de son cavalier, puis de plusieurs autres personnes, mais ce fut en vain.
Clara qui, peu après l’accident, avait quitté le bras de son complice, se mêla à cette recherche avec une si grande ardeur qu’elle heurta deux ou trois personnes.
Après quelques minutes, elle vit au seuil d’un petit salon le jeune homme roux qui lui faisait signe de la rejoindre.
– C’est l’homme à l’écrin dont je vous ai parlé, murmura-t-il. Il m’a demandé à vous être présenté. Il a déjà bu deux bouteilles de champagne… Attention, n’oubliez pas ; ici, je m’appelle Davis, et vous êtes ma sœur, Maud Meldon.
Clara répondit par un regard significatif. Elle avait compris. Le jeune homme roux appela d’un geste un gros homme d’une quarantaine d’années, haut en couleur, portant de gros bijoux voyants.
Il s’avança avec empressement.
– Je vous présente M. Strong, ma chère Maud, dit le pseudo-Davis ; monsieur Strong, ma sœur, Mme Meldon.
Le gros homme s’inclina, ils causèrent quelques instants tous les trois, puis M. Strong, visiblement impressionné par la soi-disant Maud Meldon, offrit son bras à la jeune femme pour la conduire au buffet.
– Cette fête est charmante, lui dit Clara, qui affectait de plus belle des airs nonchalants et langoureux.
– Oui, maintenant elle est charmante, dit avec ardeur le gros homme. Ah ! mistress Meldon, lorsque je vous ai vue, les lustres…
Il s’embarrassa dans des galanteries compliquées. Clara l’écoutait avec des regards en coulisse qu’il prenait pour un encouragement.
Au buffet, elle trempa ses lèvres dans un verre d’orangeade, et il avala quatre ou cinq gobelets de champagne. Clara en profita pour se rapprocher d’une grosse dame, toute constellée de bijoux.
M. Strong l’entraîna ensuite dans une serre à demi obscure où le gros homme, exalté par le champagne, devint lyrique et lui offrit de l’enlever.
Quelques minutes après, seule, elle rejoignait dans un petit salon le jeune homme roux qui l’attendait.
– Voilà la clé de sa malle, lui dit-elle très vite en lui glissant à la dérobée une petite clé. Je la lui ai prise sous prétexte de regarder une médaille à sa chaîne de montre. Vous savez où est sa chambre ?
– Oui, la mienne est tout près. L’écrin est dans sa malle, qui est blindée comme un coffre-fort. Mais lui, où est-il ?
– Il va m’attendre dans un bosquet du jardin. Je lui ai donné rendez-vous pour dans une demi-heure d’ici. Il patientera bien une autre demi-heure avant de penser que je me suis moquée de lui… s’il pense jamais cela… Ne vous pressez pas, vous avez tout le temps… Vous porterez les pierres à Sam comme d’habitude… Maintenant bonsoir, nous n’avons plus besoin de nous parler.
Pendant que le jeune homme roux faisait un tour dans la salle de bal, avant de monter dans la chambre de l’infortuné Strong qui, dans les jardins, attendait déjà sa conquête, Clara Skinner se dirigea vers un grand salon meublé de fauteuils confortables.
Clara, d’un coup d’œil, s’assura que personne ne s’y trouvait, puis vint dans un angle du salon où, sur un socle, un bronze représentait un chevalier en armure. Clara, fouillant dans une poche dissimulée dans la doublure de sa jupe, en tira d’abord une broche en brillants, qui était précisément celle qu’avait perdue la danseuse en robe blanche. Clara prit une bourse dans son corsage et y mit la broche, puis elle y plaça un collier de perles et une boucle de rubis qu’elle tira successivement de sa poche. Elle remit ensuite la bourse dans son corsage.
Cela fait, l’aventurière s’approcha du socle de la statue. Derrière un des pieds de bronze du chevalier porte-flambeau se trouvaient quelques objets que Clara elle-même, au commencement de la soirée, était venue y cacher furtivement. Elle reprit ces objets. C’était la petite boîte de couleurs et la fiole que Sam Smiling lui avait données.
Rapidement, après avoir imprégné de vermillon le pinceau humecté du liquide de la fiole, elle traça sur le dos de sa main droite un cercle rouge. Elle en rectifia quelques détails, replaça sur le socle la boîte et la fiole et attendit que la couleur fût sèche.
Alors, dissimulant sa main le long de sa jupe, elle quitta le salon.

Mme Travis, Florence et Max Lamar, au commencement de la soirée, avaient causé gaiement pendant quelques minutes. Mary, à peu de distance, les observait. La pauvre femme ne pouvait se défendre d’une sourde terreur quand elle voyait ensemble la jeune fille et l’homme qui l’avait déjà soupçonnée.
Aussi éprouva-t-elle un vif soulagement lorsqu’un jeune homme vint inviter Florence pour danser.
Lamar conduisit Mme Travis à un fauteuil et retourna trouver Ted Srew et Chertek, avec qui il eut une courte conversation. Mary, rassurée, alla s’asseoir auprès de la porte de l’antichambre.
Florence dansa longtemps avec une ardeur infatigable. Enfin elle se dirigea vers le petit salon où elle pensait retrouver Mme Travis. Mais le Dr Lamar, qui était debout dans l’embrasure d’une fenêtre, s’approcha d’elle, comme elle passait devant lui sans le voir.
– Eh bien, mademoiselle, ce shimmy ne vous tente pas ? Vraiment, je n’ai jamais tant regretté de ne pas danser…
Il parlait avec l’aisance d’un homme du monde qui formule une galanterie banale, mais, dans sa voix, Florence crut sentir l’imperceptible tremblement d’une amertume, d’une jalousie peut-être qu’il ne pouvait entièrement contenir. La jeune fille, sans se l’avouer, fut touchée et en même temps satisfaite.
D’un geste spontané, elle prit le bras de Max Lamar :
– Voulez-vous que nous causions un peu, loin de tout ce mouvement ?
Lamar, en sentant le bras de la jeune fille se poser sur le sien, eut peine à réprimer un frémissement de joie, mais il affecta un ton calme.
– Gagnons le fumoir, dit-il.
Le fumoir était une vaste pièce confortable et gaie. Au fond, adossé à une porte qu’une double portière de velours cachait, se trouvait un grand canapé où les deux jeunes gens s’assirent côte à côte.
Il y eut entre eux un silence qui se prolongea quelques instants. Ce n’était plus de la sympathie, ni même de l’amitié, qui les unissait. Un sentiment plus profond et plus tendre chaque jour les rapprochait davantage, les pénétrant d’un trouble grandissant.
La jeune fille fit un effort pour secouer cette émotion vague et douce.
– Où en est votre affaire du Cercle rouge ? demanda-t-elle avec intérêt.
– Je suis dans l’inconnu, répondit Max. À chaque pas, je me heurte à une énigme nouvelle.
Florence hésita une seconde.
– Voulez-vous que je vous aide à l’éclaircir ? proposa-t-elle soudain.
Lamar eut un mouvement de surprise et se mit à rire.
– Vous, mademoiselle ?
– Oui, moi. Je vous parle très sérieusement. Cela m’intéressera beaucoup. Du reste j’ai des droits à m’en occuper, ajouta-t-elle en jetant au médecin légiste un coup d’œil significatif. Lamar se souvint des soupçons qu’il avait conçus à l’égard de la jeune fille et ne put s’empêcher de rougir.
– Eh bien ! soit, dit-il. C’est entendu, vous serez pour moi une précieuse collaboratrice.
Il s’interrompit, croyant entendre derrière lui un léger frôlement. Il tourna la tête, mais il ne vit rien.
– Alors, puisque vous m’acceptez comme collaboratrice continuait Florence, il faut commencer par me rappeler en quelques mots ce que vous savez du problème…
Quelqu’un qui survenait lui coupa la parole. C’était un homme en habit noir dont le visage semblait soucieux.
– Le docteur Lamar ? dit-il.
– C’est moi, monsieur, répondit Lamar un peu surpris.
– Pardonnez-moi de vous déranger, monsieur, reprit l’autre. Je voudrais vous demander quelques instants d’entretien.
Lamar s’excusa auprès de Florence et s’éloigna de deux ou trois pas avec le nouveau venu.
– Je m’appelle John Redmon, dit celui-ci, et je suis le directeur de l’hôtel. J’ai appris que vous étiez ici, docteur Lamar, je me suis permis de venir vous déranger. J’ai besoin de votre aide.
– De quoi s’agit-il ? dit Lamar étonné.
– Une affaire abominable, monsieur, une affaire qui, si elle s’ébruite, peut perdre de réputation mon hôtel. Des vols ont été commis ici ce soir pendant le bal. Plusieurs bijoux de prix ont été dérobés avec tant d’adresse que les victimes ne se sont aperçues de rien sur le moment. Il est évident qu’un professionnel a choisi nos salons pour y opérer. Voulez-vous m’aider à le retrouver ?
Et comme Lamar faisait un geste de protestation.
– Ne refusez pas, je vous en prie : vous êtes médecin et non détective, je le sais bien, mais si j’appelle la police et que le scandale éclate, sans parler du tort qui me sera fait, cela donnera l’éveil au voleur qui réussira à fuir.
Lamar réfléchissait, il voyait une concordance entre ces vols de bijoux et le vol de documents dont Ted Drew avait été victime.
– N’avez-vous aucun indice, quel qu’il soit, qui puisse vous mettre sur la trace du voleur ? demanda-t-il.
– Aucun, je vous l’ai dit.
– Eh bien, monsieur Redmon, je vais essayer de vous venir en aide. Veuillez aller m’attendre dans le petit salon, près du vestibule.
Le directeur s’en alla et Lamar revint aussitôt auprès de Florence, toujours assise sur le canapé adossé aux portières de velours. Le jeune homme reprit place auprès d’elle.
– Je vous demande pardon, lui dit-il, mais il s’agit encore d’une affaire de vols, de vols qui viennent d’être accomplis ici ce soir. J’ai promis de faire une enquête et je vais m’en occuper.
– Qui a été volé ? demanda Florence.
Lamar commença le récit que lui avait fait le directeur. Pendant qu’il parlait, un mouvement léger se produisit dans les portières retombant en lourds plis derrière le canapé.
La tête pâle de Clara Skinner apparut un instant. Elle fixa sur Florence et sur le médecin un regard aigu. Puis son visage fut caché par les plis, retombés à demi, du velours noir. Sa main s’allongea, une main blanche, fine et soignée, sur le dos de laquelle était le cercle rouge vif que la voleuse y avait tracé elle-même quelques minutes plus tôt.
Cette main, très doucement, s’avança vers Florence que le récit de Lamar absorbait et, défaisant, avec une extraordinaire légèreté, le fermoir du collier agrafé sur la nuque de la jeune fille, elle enleva le bijou.
En sentant les perles glisser sur son cou, Florence jeta un cri et tourna la tête. Lamar, surpris, fit le même mouvement.
Tous deux virent la main marquée du Cercle rouge et qui tenait le collier qu’elle venait de voler.
Florence et Max Lamar, une seconde, furent cloués à leur place par la stupeur.
Lamar bondit, enjamba le canapé, et voulut passer par la porte que les rideaux cachaient, mais il sentit une résistance et perdit quelques instants. La porte céda enfin, renversant deux fauteuils avec quoi on l’avait barricadée. Lamar, que Florence rejoignit, se trouva dans un vestibule désert. Il parcourut une galerie voisine et sortit dans les jardins sans pouvoir trouver la moindre trace de la voleuse. Sur le vaste perron tout enguirlandé de lierre, Florence, debout, regardait de tous côtés.
– Rien. Je n’ai rien trouvé, lui dit Lamar. C’est fou ! Elle a disparu comme une ombre ! Rentrons dans les salons, voulez-vous ? Et surtout pas un mot à qui que ce soit, avant que nous ayons pu jeter les yeux sur les mains de toutes les personnes présentes. Voilà l’heure du départ, nous n’avons qu’à nous poster dans le vestibule, auprès de la sortie.

La gouvernante Mary resta longtemps dans le vestibule où elle s’était retirée après avoir vu Florence quitter Max Lamar, puis elle se dirigea vers le salon où Mme Travis se tenait.
– Je vais rentrer, Mary, dit la vieille dame. Vous ramènerez Florence, je vous renverrai la voiture.
La gouvernante aida Mme Travis à mettre son manteau et à monter en auto. Puis elle gagna le grand salon de repos toujours désert, et s’assit dans un immense fauteuil en tapisserie ; peu à peu, au fond du large siège qui la dissimulait, elle s’assoupit.
Soudain un bruit léger la réveilla. Elle tourna la tête et vit une femme debout au fond de la pièce, près d’une statue de bronze portant un flambeau. L’inconnue ne vit pas Mary dans sa cachette, et, tranquille, retira d’une poche de sa robe un collier terminé par un pendentif que Mary crut reconnaître. L’inconnue mit le bijou dans une bourse qu’elle sortit de son corsage et qu’elle y replaça ensuite.
Après quoi, élevant sa main droite devant ses yeux, elle la regarda un moment.
Mary eut un sursaut de stupeur : sur cette main il y avait un cercle rouge…
L’inconnue eut un petit haussement d’épaules satisfait et étendant la main, prit derrière l’un des pieds de bronze de la statue porte-flambeau une petite fiole. Elle imbiba l’éponge du liquide contenu dans la fiole et, avec soin, effaça de sa main le Cercle rouge qui y était marqué.
Lorsque ce fut fini et que sa main ne présenta plus aucune trace anormale, l’inconnue enfouit dans sa poche la fiole et l’éponge et, sans hâte, se dirigea vers le vestibule de sortie.
Lorsqu’elle se fut éloignée, Mary, toute tremblante, quitta son fauteuil et s’approcha de la statue.
Pour arriver à ce coin du salon, elle passa devant l’une des fenêtres, qui donnait sur une large galerie extérieure. Soudain la fenêtre fut poussée silencieusement. Un homme sauta dans la pièce. Sans un mot, sauvagement, il la frappa au menton d’un coup de poing terrible. La pauvre femme tournoya sur elle-même et roula par terre évanouie.
L’homme disparut par la fenêtre, qu’il referma du dehors.
Lorsque Florence et Max Lamar rejoignirent John Redmon, ils le mirent au courant du nouveau vol commis par l’inconnue, et tous les trois se postèrent dans le vestibule afin de surveiller la sortie de tous les invités. Ils ne remarquèrent rien d’anormal, et devant eux Clara Skinner passa tranquillement.
La complice de Sam Smiling eut soin de lever vers son col, comme pour agrafer son manteau, ses deux mains dégantées, que le cercle rouge ne marquait plus.
Quand tout le monde fut sorti, John Redmon lança à Lamar un regard de désappointement.
– Eh bien ! docteur, voilà qui est fini, nous ne retrouverons plus la voleuse.
– Je ne reverrai jamais mon pendentif, murmura Florence, désolée.
Un cri l’interrompit, venant de l’étage supérieur de l’hôtel. Un cri affreux, désespéré, non pas un cri de peur ou de douleur physique mais la clameur de détresse et d’angoisse d’un homme frappé par un malheur soudain.
Tous tressaillirent.
– Qu’est-ce encore ? s’exclama M. Redmon.
Déjà, dans l’escalier, s’entendaient des pas précipités, et un gros homme en habit, les yeux hors de la tête, la cravate dénouée, la face livide et offrant la parfaite image de l’affolement, de l’horreur et désespoir, dégringola quatre à quatre les marches et se rua vers le directeur.
– M. Redmon ! l’écrin ! on m’a volé l’écrin ! Je suis perdu, cria-t-il d’une voix entrecoupée.
– On vous a volé, monsieur Strong ? Quoi ? qui ? commença le directeur, bouleversé par ce nouveau malheur.
– L’écrin de diamants… Dans ma chambre !…
– Voyons, monsieur, intervint Lamar avec autorité. Du calme. Racontez-nous en détail ce qui est arrivé.
– On m’a volé, monsieur ! un écrin de diamants ! Il y en avait pour cinquante mille dollars… Des parures de noces que je venais présenter !…
– Où était l’écrin ? Quand vous êtes-vous aperçu du vol ? demanda Lamar.
– L’écrin était dans ma chambre, caché dans ma malle fermée à clé. J’ai retrouvé la malle ouverte, et l’écrin avait disparu.
– Vous reveniez du bal quand vous avez fait cette découverte ?
– Oui… c’est-à-dire… Je ne sais jamais résister aux occasions de m’amuser ! J’avais bu une coupe de champagne de trop… et… j’ai rencontré une jeune femme… Nous avons causé… Elle était charmante. Je lui ai demandé de faire un tour dans les jardins avec moi… Oh ! sans aucune mauvaise intention, je vous le jure !… Bref, j’ai été l’attendre. Elle n’est pas venue… De guerre lasse, je suis rentré, pensant que son frère l’avait retenue…
– Son frère ? Qui ça ? demanda Lamar.
– Un jeune homme charmant, M…
Strong fut interrompu par une détonation qui provenait du jardin de l’hôtel. Tous sursautèrent.
Lamar se précipita au-dehors, suivi par le courtier en diamants et par le directeur de l’hôtel, qui fut bientôt rejoint par tout son personnel.
– Les voleurs sont là ! cria Lamar ; sans doute ils se sont disputés la possession de l’écrin. Faisons une battue dans les jardins. Nous trouverons leurs traces.
– Il faut courir vers les potagers, dit Redmon ; le mur est, là, éboulé en partie. Peut-être le savent-ils et tenteront-ils de le franchir.
Ils s’éloignèrent tous en courant. Florence, elle aussi, était sortie de la maison. Elle les regarda s’enfoncer dans l’ombre des massifs. Elle était stupéfaite de ce qui s’était passé pendant cette soirée. Elle avait vaguement compris l’apparition de la main marquée de rouge. L’idée qu’une voleuse de profession s’était servie, afin de détourner les soupçons, du stigmate fatal qui pesait sur sa vie, lui inspirait une horreur pleine de honte. Il lui semblait que, pour la première fois, par cette sorte de complicité involontaire et avilissante, toute l’étendue de son infortune lui était révélée. Elle regarda en face sa destinée et se dit que la mort, peut-être, lui serait meilleure que la catastrophe vers laquelle l’entraînait l’affreuse maladie mentale – car quel autre mot pouvait désigner son cas ? – qui s’était abattue sur elle…
Revenant des jardins, Lamar, Redmon, Strong et les garçons de l’hôtel la tirèrent de ses pensées douloureuses.
– Le coup de feu n’a blessé personne ? demanda la jeune fine. Mary, Mary… ma pauvre Mary, qu’avez-vous ?
La gouvernante, pâle comme une morte, et le visage meurtri par le coup qu’elle avait reçu, se tenait debout sur le seuil de l’hôtel, et le petit jour qui venait la faisait plus livide encore.
Florence la saisit dans ses bras. Mary, se raidissant contre sa faiblesse, prit la jeune fille à part et, en quelques mots, la mit au courant de ce qui lui était arrivé.
– Nous allons rentrer. Il faut vous soigner, lui dit Florence, bouleversée d’émotion. Docteur Lamar, voulez-vous être assez bon pour nous accompagner jusqu’à la villa ?
Quelques instants après, la voiture, qui les attendait toujours, les emportait.
Mary, sur la demande de Florence, raconta au médecin légiste les étranges événements auxquels elle avait assisté, cachée dans le fauteuil du salon de repos.
– Et cette femme, qui s’était tracé sur la main le Cercle rouge, la reconnaîtriez-vous ? demandait Lamar.
– Oui, oui, dit Mary…
Et, tout à coup, ses yeux s’agrandirent, devinrent fixes : elle regardait passer une personne qui, d’un pas rapide, s’en allait sur la route menant vers la gare.
– La voici ! s’écria Mary. C’est elle ! C’est la voleuse au Cercle rouge !
– En êtes-vous certaine ? dit Lamar rapidement.
– Oui, oui, certaine ! affirma Mary. C’est elle ! C’est bien elle ! Sans rien dire de plus, Max Lamar fit arrêter la voiture, sauta à terre rapidement, mais en se dissimulant sur le long de la ligne des arbres, et s’engagea sur les traces de Clara Skinner qui se hâtait pour prendre le premier train, où le médecin légiste monta derrière elle sans être remarqué.
CHAPITRE XIV – Chaussures et boîtes à couleurs

Lorsque Clara Skinner réintégra sa demeure, il faisait grand jour.
Elle pénétra directement dans sa chambre à coucher.
C’était une pièce assez vaste, sobrement, mais élégamment meublée. Dans un angle, un bouddha de grandeur naturelle, les pouces joints sur son ventre poli, semblait perdu dans les délices du nirvana.
Clara jeta un regard sur le lit, avec une légère hésitation. Comme il ferait bon dormir après une nuit si agitée !
– Non, pensons aux affaires sérieuses, murmura-t-elle. S’installant dans un fauteuil, elle prit sur ses genoux son sac de voyage, qu’elle ouvrit le plus posément du monde, pour en retirer un par un les bijoux dérobés.
Puis, ouvrant le bas de l’armoire, elle en sortit une paire de jolis souliers.
Prenant le soulier gauche elle fit pivoter le talon, qui se dévissa lentement, mettant à jour l’intérieur qui était creux.
Dans ce creux, Clara plaça les bijoux dérobés, puis elle revissa le talon et enveloppa la paire de chaussures.
Ensuite, refermant le sac de voyage, elle le plaça sous le bouddha de bois, qu’elle fit basculer sans effort…
– Et maintenant, dit-elle, avertissons Sam du résultat de ma mission.
L’appareil téléphonique était à portée de sa main.
– Allô ! C’est moi… oui… moi-même ! Tout a bien marché… J’arrive dans un quart d’heure…
Elle raccrocha le récepteur.
Elle se dirigea vers la fenêtre, qu’elle ouvrit.
Tout à coup, elle se rejeta en arrière : elle venait d’apercevoir un homme qui se tenait adossé au mur de la maison.
« Diable ! pensa-t-elle, est-ce que par hasard j’aurais été suivie ? »
Et, prudemment cette fois, elle risqua un autre coup d’œil furtif au-dehors.
La pluie tombait assez violemment.
« Suis-je bête, se dit Clara ; il pleut, c’est un passant qui s’est mis un instant à l’abri. »
Et sans plus s’occuper de ce qu’elle considérait comme un détail insignifiant, elle changea rapidement de toilette, revêtit un tailleur sombre, se coiffa d’un béret de velours. Puis, ayant pris le paquet qu’elle avait préparé, elle quitta la chambre.
Elle descendit rapidement l’escalier, mais, comme elle allait franchir le seuil de la maison, elle heurta assez violemment le passant qu’elle avait aperçu de la fenêtre.
– A-t-on idée de barrer le couloir des maisons, dit-elle d’une voix sèche.
– Je vous demande pardon, madame, répondit l’individu… Mais au lieu de s’effacer courtoisement, il se mit nettement en travers de la porte.
– Après réflexion, je change d’avis, dit-il soudain d’une voix coupante, et je vous arrête !
Clara fit un saut en arrière.
– Moi ?… Vous êtes fou !
Mais déjà une main de fer lui avait saisi le poignet.
– Pas de bruit, pas de résistance et suivez-moi.
Des menottes d’acier fin tressé luisaient dans sa main.
Sentant toute résistance inutile, Clara répondit, dévorant sa rage :
– Eh bien ! soit, je vous suis pour éviter le scandale. Mais prenez garde ! Vous commettez une arrestation arbitraire.
– Oh ! je vous ferai toutes les excuses que vous voudrez, si j’ai tort… dit l’homme en prenant le pas à côté de Clara, qui se laissa emmener sans protester davantage.
À quelque distance de là se trouvait le poste de police. Avant d’y pénétrer, Clara d’un brusque mouvement tenta de s’échapper.
L’homme la saisit par le pan de sa jupe et, par la porte ouverte du poste, la poussa dans l’intérieur en lui disant :
– Quand on n’a rien à se reprocher, on ne cherche pas à prendre la fuite.
Et, pénétrant derrière elle, il appela :
– Le brigadier !
Ce dernier accourut aussitôt et, reconnaissant le visiteur, s’écria respectueusement :
– Monsieur Max Lamar ! Qu’y a-t-il pour votre service ? Le docteur dit, en désignant Clara :
– Voilà un gibier de bonne prise. Qu’on la fouille immédiatement. Je vais trouver votre chef, M. Randolph Allen, et je reviens avec lui.
Clara feignit alors une épouvantable crise de nerfs. Puis, voyant que toutes ses grimaces étaient inutiles, elle se calma et prit un air dédaigneux.
– Faites votre sale besogne, et vite. Mais pas vous, surtout, dit-elle au brigadier.
– Oh ! fit avec une ironique galanterie le brave policeman, nous savons les égards que l’on doit au beau sexe…
Il appela :
– Madame Jomby !
Une petite bonne femme toute ronde, du type de l’ouvreuse aimable, sortit de la pièce voisine.
– Voilà, mon brigadier. C’est pour cette belle petite madame ? Allons, suivez-moi, ma chère enfant !
Clara eut un geste de mépris. Le brigadier intervint.
– Emmenez-la dans la cabine. Nous n’avons pas de temps à perdre. Et laissez-moi ça ici, ajouta-t-il en prenant le petit paquet que Clara cherchait à dissimuler.
Pendant que Mme Jomby se livrait à la perquisition dont elle était chargée, Max Lamar rendait compte au chef de la police des événements de la nuit et de l’arrestation de Clara Skinner.
– Ce que je comprends mal, lui dit Randolph Allen, c’est ce nouveau Cercle rouge. Sommes-nous en présence de quelque autre sujet de la lignée Barden ?
– Mais non, mon cher ami, répondit Lamar. Ce cercle était simulé. La gouvernante de Mlle Travis a vu – curiosité qui lui a valu un si phénoménal coup de poing ! – la femme que je viens d’arrêter en train de laver sa main avec une éponge, pour effacer le cercle rouge qu’elle y avait tracé elle-même quelques minutes auparavant.
Randolph Allen ne paraissait pas convaincu.
– Quel intérêt cette femme aurait-elle eu à recourir à ce stratagème ?
Max Lamar s’impatienta légèrement.
– Quel intérêt ? Mais celui de détourner les soupçons. D’ailleurs, nous allons bien voir. Venez avec moi au poste de police.
Max Lamar et Randolph Allen sortirent. Au poste de police, le brigadier les reçut par ces mots :
– Rien, absolument rien ! Mme Jomby n’a pas découvert un seul bijou.
– Et cette femme, où est-elle ? demanda Max Lamar.
– Elle se rhabille.
– Vous l’avez interrogée ?
– Rapidement. Elle se nomme Clara Skinner. Elle habite 301, Quincy Street.
– Je sais… Écoutez-moi, brigadier. Dès qu’elle aura terminé sa toilette, nous irons avec elle à son domicile.
Clara Skinner sortait à ce moment du cabinet avec Mme Jomby.
– En avant ! dit Max.
– Où m’emmenez-vous ? demanda Clara d’un ton hautain.
– Une petite formalité. Une simple visite à vous faire en gentlemen !
Randolph Allen et Max Lamar prirent les devants ; deux policemen encadrèrent Clara, et la petite troupe se dirigea vers la maison de cette dernière.
Clara Skinner avait espéré un autre dénouement. En outre, elle était terriblement inquiète au sujet du paquet contenant ses précieuses chaussures. Si la visite domiciliaire qui se préparait se terminait sans ennui, elle comptait bien repasser par le poste et y reprendre le paquet gris.
Pendant qu’elle se livrait à ces réflexions, la distance fut franchie, qui séparait le poste de police de Quincy Street.
On pénétra dans l’appartement.
– Conduisez-nous à votre chambre…
– Donnez-vous la peine d’entrer, messieurs, dit Clara avec ironie, vous êtes chez moi.
Tous les quatre entrèrent dans la chambre.
– Mon cher ami, dit Lamar à Randolph Allen, voulez-vous interroger madame pendant que je fais ma petite enquête personnelle.
Le chef de la police s’assit devant un guéridon et pria Clara de faire de même.
– Vos nom et prénom, je les connais. Qui subvient à vos besoins ?
– Mon mari !
– Hein ?
– Voulez-vous m’accompagner dans la pièce voisine ? demanda Clara en ouvrant la porte d’une chambre.
Là, le chef de la police aperçut, assis devant une grande table, un bonhomme d’une soixantaine d’années, chauve et décrépit, qui, une loupe cylindrique fixée dans l’œil droit, piquait des papillons sur une planche.
– Benedict, ne vous dérangez pas ! dit Clara.
– Qu’y a-t-il, ma bonne amie ? fit le bonhomme d’une voix de grelot cassé.
– Rien, Benedict, c’est une petite visite. Je vous présente mon mari, M. Skinner… M. Randolph Allen…
– Il fait humide aujourd’hui, monsieur, dit le bonhomme en relevant la tête. Tous nos insectes ont les élytres bas…
Le chef de police se demanda avec quelque apparence de raison si Clara ne se payait pas sa tête. Il pria la jeune femme de revenir dans sa chambre, où il continua son interrogatoire.
– Soit, vous êtes mariée… C’est classique… Mais pourriez-vous me dire ce que vous faisiez hier à Surfton ?
– Je n’étais pas à Surfton. Tout cela est une grossière erreur.
Max Lamar, qui, depuis un instant, fouillait minutieusement la chambre, intervint.
– Non, non, je vous assure, madame, l’erreur n’existe pas. Vous avez passé une partie de la nuit dernière au bal de l’hôtel de la Plage… Précisons encore : pourquoi prenez-vous la peine de peindre des cercles rouges sur votre main ?
Clara eut un air innocent.
– Je ne comprends pas un traître mot à ce que vous me racontez là…
– Vous êtes très forte. Mais nous vous aurons tout de même.
Et sifflotant un ragtime à la mode, Max Lamar continua sa perquisition.
– Voilà une bien belle idole hindoue, dit-il en se plantant devant le bouddha doré qui, dans son angle, continuait imperturbablement son rêve fabuleux. Qui vous a donné cela ?
– C’est mon mari, M. Skinner.
– Oui, dit Randolph Allen, un soliveau, un paravent, mais tout de même une tête que je crois reconnaître.
– Ça, j’en doute un peu, fit en ricanant Clara. Il arrive du Béloutchistan, où, pendant vingt ans, il a fait de l’entomologie.
Tout à coup, Max Lamar, qui examinait de très près le bouddha, le fit légèrement basculer, passa la main au-dessous et en retira le sac de voyage que sa propriétaire y avait placé quelques heures auparavant.
– Oh ! oh ! fit-il, voilà une singulière armoire !
Clara Skinner, à ce coup de théâtre, avait horriblement pâli. Elle se crut un instant perdue. Mais elle se domina très vite.
– On met les affaires où l’on peut, dit-elle…
– C’est un droit légitime, repartit Max Lamar. Ce qui m’intéresse c’est que je crois reconnaître là le sac que vous portiez cette nuit, en revenant de Surfton.
– De Surfton ? fit Clara impatientée. Je vous ai déjà dit que je n’y ai jamais mis les pieds.
– Alors, d’où vient ce ticket de chemin de fer, poinçonné « Surfton », dit triomphalement Max, qui venait d’ouvrir le sac et en commençait l’inventaire…
– Je ne sais pas… je ne comprends pas, fit Clara troublée… Vous êtes bien capable de l’y avoir mis vous-même !
– Parbleu ! la belle explication ! Vous devriez me dire, pendant que vous y êtes, que c’est votre mari qui vous l’a rapporté du Béloutchistan… avec le bouddha !
– Ce ticket ne m’appartient pas, je vous le répète.
– Et ceci, est-ce à vous ?
Max Lamar lui présentait une boîte qu’il venait d’extraire du sac de voyage.
Clara n’eut pas un tressaillement quand Max Lamar lui montra la boîte à couleurs.
– Oui, c’est à moi, cela me sert à faire de l’aquarelle.
– Sur votre main ?
Clara haussa les épaules.
La porte, s’ouvrant brusquement, vint battre le mur et livra passage au brigadier de police. Il tenait à la main une paire de chaussures, et son visage était animé.
– Regardez, messieurs, regardez bien ! s’exclama-t-il.
Et sa main droite laissa tomber sur le guéridon une poignée de pierreries.
Clara, les yeux agrandis par la terreur, se dressa d’un bond et se dirigea vers la fenêtre, dont elle fit jouer l’espagnolette. Randolph Allen se précipita sur elle, et la ramena au milieu de la chambre.
– Soyons calme, madame, dit le chef de police avec flegme. Votre personne nous est précieuse et, malgré votre souplesse, vous auriez pu en descendant, détériorer votre charmant physique.
Max Lamar interrogeait le brigadier.
– Où avez-vous trouvé cela ? lui demanda-t-il, en faisant ruisseler dans sa main un collier de perles et de diamants magnifiques.
– Dans le talon d’une de ces chaussures, répondit le brigadier. J’ai eu la curiosité d’ouvrir le paquet que notre prisonnière avait laissé au poste. J’allais ranger ces souliers, quand je crus m’apercevoir que la chaussure gauche était plus lourde que l’autre.
Ici, le brigadier prit un petit air avantageux.
– Il faut vous dire, messieurs, que sans vouloir me donner des gants, je suis un vieux malin. Je connais tous les trucs dont se servent les malfaiteurs pour mettre à l’abri les produits de leurs vols.
« Alors, j’ai voulu voir dans le soulier. Je l’ai tourné et retourné. Rien. Je me suis dit : « Le mieux, c’est de couper le talon en deux. » Et, comme je tenais la chaussure, voilà que le talon se déplace un peu. Je force le mouvement, et le truc se dévisse, découvrant, dans le creux, les bijoux que je vous apporte.
Max Lamar examinait attentivement la chaussure.
– C’est très bien, dit-il, tous mes compliments ! Je n’en aurais pas fait autant… J’aurais dû me méfier, moi aussi, de certaines chaussures semblablement truquées que l’autre jour j’ai eu entre les mains, chez le cordonnier Sam Smiling…
Au nom de Sam Smiling, un léger cri échappa à Clara Skinner.
– Ça y est ! s’écria Max. Elle s’est trahie ! Elle est bien la complice de Sam Smiling !… Brigadier, emmenez cette femme, et mettez-la au secret. Quant à nous, mon cher Randolph…
Il avait aperçu le téléphone.
– Demandez d’urgence trois hommes. Il ne faut pas trop éveiller l’attention.
Randolph Allen communiqua immédiatement des ordres à son bureau.
– C’est pour aller où ? Que comptez-vous faire ? demanda-t-il à Max.
– Prendre le chef de la bande dans son repaire, tout simplement ! Et se frottant les mains, il dit, avec une certaine satisfaction :
– Ah ! ah ! monsieur Sam Eagen ; on vous a surnommé « le souriant ». Eh bien ! moi, je vous garantis que vous ne sourirez pas toujours !
CHAPITRE XV – Le siège du fort Smiling

Plus d’une heure s’était écoulée depuis que Clara Skinner avait téléphoné à Sam Smiling pour le prévenir de son arrivée.
Le cordonnier, ne voyant venir personne, commençait à s’inquiéter. Il se dirigea avec précaution vers la porte de sa boutique.
Dehors, Tom Dunn faisait le guet.
– Eh bien ! Tom Dunn, rien ?
– Rien.
– C’est incompréhensible.
Tom Dunn reprit sa faction, tandis que Sam Smiling s’asseyait devant son établi et feignait de travailler.
Un quart d’heure plus tard, deux hommes apparurent au tournant de la rue.
C’étaient Max Lamar et l’inspecteur de la police.
Leur système d’enveloppement avait été ingénieusement combiné. Tandis que tous deux s’avançaient vers la boutique, deux autres policiers faisaient le tour par la rue sur laquelle donnaient les terrains vagues où s’ouvrait la seconde sortie. Il semblait bien que les bandits ne pussent pas s’échapper.
Dès que Tom Dunn aperçut le docteur et le policier, il pénétra, rapide et furtif, dans la boutique.
– Attention, vieux, voici Max Lamar qui arrive !
Sam Smiling, qui avait en face de son établi une glace habilement disposée pour refléter l’aspect de la rue, était déjà debout.
– Aide-moi à fermer et à barricader, ordonna-t-il, car je suppose que, cette fois, le docteur ne vient pas, comme l’autre jour, me faire une visite de courtoisie.
Tous deux placèrent contre la porte une lourde table et deux bancs. Puis, rapide, Sam ouvrit la cachette, pénétra avec Tom dans le réduit, et tous deux se mirent en devoir d’utiliser l’issue si habilement dissimulée.
Au dehors, par la porte vitrée, Max Lamar et son compagnon avaient pu voir s’agiter les deux complices. À coups de poing, ils brisaient les carreaux, mais ils eurent beau faire jouer le loquet, en passant la main à l’intérieur, l’huis ne céda pas. Ils furent obligés de l’enfoncer à coups d’épaule.
Cette opération dura deux ou trois minutes, et lorsqu’ils purent pénétrer dans la boutique, ils eurent le vif déplaisir d’apercevoir la silhouette épaisse de Sam Smiling en train de disparaître par l’issue secrète.
Chercher le secret de la cachette était bien risqué. Mieux valait avoir recours à la manière forte.
Saisissant un des bancs que Sam avait disposés derrière la porte, le compagnon de Max Lamar se mit en devoir, en se servant de ce meuble comme d’un bélier, d’enfoncer la cloison.
Sous les coups répétés du policeman, les rayons du casier volèrent en éclats. Pendant ce temps, Max Lamar faisait une rapide enquête parmi les objets contenus dans la boutique.
Il prit au hasard une bottine et se mit en devoir de dévisser le talon.
Ce talon, en effet, était mobile.
– Vous voyez, s’écria-t-il, voilà la preuve indiscutable que le cordonnier Sam Smiling est bien le complice de cette Clara Skinner.
– Well ! Very well ! répondit sans se retourner le policeman qui, semblable à quelque héros légendaire des époques fabuleuses, donnait contre la cloison d’immenses coups de bélier qui finissaient par avoir raison de cette dernière.
Lâchant le banc, il introduisit sa tête et ses épaules par l’ouverture qu’il venait de pratiquer dans la porte même du réduit : faisant jouer la targette qui la fermait, il put l’ouvrir toute grande.
Max Lamar se précipita dans le réduit.
Pendant ce temps, que s’était-il passé de l’autre côté du décor ?
Derrière la maison de Sam Smiling se trouvait une vieille palissade qui courait le long d’une allée intérieure qu’elle séparait de terrains vagues. Au milieu de cette palissade, il y avait une sorte de portillon.
C’est ce portillon que surveillaient avec soin deux policiers postés là par Max Lamar.
À peine, d’ailleurs, étaient-ils à leur poste, qu’ils aperçurent un homme se dirigeant rapidement vers le petit pavillon.
Les deux policiers se placèrent de chaque côté et, au moment ou l’homme franchissait l’ouverture, ils le happèrent avec la plus extrême facilité.
Cette capture ne faisait pas honneur à la perspicacité de Tom Dunn… car c’était lui : sans trop s’occuper de Sam, il venait de filer, dans le désir très compréhensible de ne pas être mêlé à une aventure qui commençait à mal tourner.
Les deux inspecteurs passèrent un solide cabriolet aux poignets du jeune drôle. Et, tandis que l’un d’eux faisait bonne garde auprès de leur capture, l’autre reprenait la surveillance un instant abandonnée. Au bout d’un quart d’heure, un homme plein de plâtre et de poussière tomba de l’arrière-boutique dans l’allée et se précipita vers le portillon, suivi d’un autre homme à peine moins poussiéreux.
L’inspecteur, qui faisait le guet, allait cueillir à leur tour les deux nouveaux venus, quand il reconnut Max Lamar et son compagnon.
– Où est-il ? demanda Lamar à l’inspecteur.
– Le voilà, fit l’inspecteur, en montrant Tom Dunn.
Max Lamar eut un cri de rage :
– Ce n’est pas celui que nous cherchons ! Ce n’est pas Sam Smiling !
– Nous n’avons pas bougé d’ici, affirma l’inspecteur.
– Alors, dit Max Lamar, il doit être resté dans la maison. Il suffit d’un de vous pour conduire le prisonnier au poste. Ne le perdez pas de vue. Vous deux, suivez-moi…
Et Max Lamar, avec les deux policemen, revint dans l’allée. Là, il examina toutes les maisons.
– Tiens, tiens ! dit-il tout à coup, voilà une arrière-boutique qui me paraît suspecte.
Il désignait une porte fermée, voisine de celle de Sam Smiling.
Cette porte était celle de la deuxième boutique que le cordonnier avait louée et qui, par une communication secrète, donnait dans le réduit que nous connaissons.
Qu’avait fait Sam Smiling ?
Lorsqu’il se fut aperçu, au bruit de la lutte, que Tom Dunn venait d’être happé par les policiers, il s’était bien gardé de suivre le même chemin. Profitant de la minute précise où la surveillance du guetteur s’était relâchée, il avait ouvert la porte de la seconde arrière-boutique et pénétré dans cette dernière, où se trouvaient rassemblés les produits de ses vols.
Là, il s’empressa de remplir ses poches de tout ce qu’il avait mis de côté, bijoux, valeurs, argent. Cette occupation dura environ trois minutes. Pendant ce temps, les bruits d’enfoncement de la cloison, dans l’autre boutique, arrivaient jusqu’à lui.
– Tape toujours, disait-il. C’est solide. Tout à coup, les bruits cessèrent.
« Il est temps de déguerpir », pensa-t-il.
Ayant jeté un dernier coup d’œil autour de lui pour s’assurer qu’il n’oubliait rien, il ouvrit doucement la porte secrète qui donnait dans son magasin.
« Par là, je pourrai filer, puisqu’ils sont tous maintenant de l’autre côté de la maison. »
Il était temps.
Au moment où Sam passait dans sa propre boutique, la porte du fond volait en éclats, et Max Lamar, suivi de ses deux policemen faisait irruption dans la pièce.
Sans laisser à Sam le temps de refermer la porte secrète, il s’engagea derrière lui impétueusement.
Alors, une poursuite fantastique commença.
Le cordonnier, bien que corpulent et plus âgé que Max, avait conservé une vigueur et une agilité surprenantes.
Il détalait comme un cerf à travers les rues.
Max Lamar n’était pas non plus un homme à s’essouffler rapidement. Rompu à tous les exercices physiques, il allait d’un mouvement rythmique, mais sûr, et, peu à peu, il rattrapait l’avance qu’avait sur lui Sam Smiling.
Quant aux deux policiers, ils étaient bien loin en arrière.
Sam Smiling courait droit dans la direction de la gare de marchandises qui se trouvait à un mile de là.
Lamar se rapprochait peu à peu.
Mais Sam Smiling, qui venait d’atteindre la voie ferrée, obliqua brusquement à gauche et s’éclipsa derrière la maisonnette d’une garde-barrière.
Max Lamar, perplexe, s’arrêta quelques secondes.
Il eut tort. À ce moment un train de marchandises démarrait lentement de la gare voisine. Déjà la machine avait dépassé le passage à niveau.
Une silhouette surgit de la maison de la garde-barrière et bondit vers le convoi. C’était Sam Smiling qui avait immédiatement compris le secours inespéré que lui apportait cet événement imprévu.
Sautant légèrement sur le marchepied d’un wagon de bestiaux, il en fit jouer la porte à coulisse et pénétra dans le wagon.
À vingt-cinq pas, Max Lamar, qui accourait, lança une terrible imprécation, car le convoi avait pris de la vitesse et ne pouvait plus être rattrapé.
Un moment déconcerté, Max Lamar conçut vite un plan. Il entra sans retard, dans la gare même, en communication téléphonique avec Randolph Allen, pour lui demander d’urgence une quarante-chevaux, avec un maître chauffeur et un inspecteur choisi.
Cinq minutes après, une automobile de course, conduite par le meilleur mécanicien de l’administration de la police, arrivait à toute vitesse au rendez-vous indiqué.
Max Lamar sauta dedans.
– Suivez la route de Surfton, dit-il au chauffeur. Et vivement ! il faut arriver avant le train de marchandises, qui a sur nous dix minutes d’avance.
Et Max Lamar s’installa à côté de l’inspecteur.
– Tiens, c’est vous, Smithson ?
– Mais oui, monsieur Lamar.
– Tant mieux, mon brave.
L’auto filait un train d’enfer. Max avait l’impression que du terrain était gagné de minute en minute.
En effet, à un brusque détour, le train de marchandises apparut, il fut atteint, puis dépassé sans effort.
Mais un incident se produisit, stupide, inéluctable. La route coupait la voie, à un mile environ de la gare de Surfton.
L’auto se trouva devant la barrière fermée du passage à niveau.
Max Lamar, furieux, interpella la garde-barrière :
– Ouvrez, ouvrez, cria-t-il.
Mais la garde-barrière ne parut même pas l’entendre. Son visage, figé dans une résolution têtue, était empreint de cette inflexibilité que confère le respect de la consigne.
Le train passa majestueusement devant les trois voyageurs impuissants.
Les portes ouvertes, l’auto repartit frénétiquement.
– Écoutez-moi, Smithson, fit Max à l’inspecteur, voilà le signalement du bandit que nous poursuivons. Je vais vous descendre à la gare de Surfton, où vous serez probablement arrivé cinq minutes après le train. Ce dernier ne sera pas encore reparti. Observez bien son départ. Si notre bonhomme n’y remonte pas, c’est qu’il a l’intention de séjourner à Surfton, où vous n’aurez pas de peine à retrouver sa piste. Dès que vous aurez repris Sam Smiling en filature, faites-le-moi savoir par n’importe quel moyen… chez Mme Travis… Tout le monde connaît sa villa. C’est entendu ?
– À vos ordres, monsieur Lamar… Seulement… Pourquoi ne venez-vous pas avec moi ? Le train est en gare. Nous avons tout le temps d’opérer, et, à deux, n’est-ce pas, c’est toujours préférable…
Max Lamar eut un geste d’impatience.
– Faites ce que je vous dis de faire. J’ai mon plan.
L’inspecteur descendit, et Max Lamar s’en alla de son côté.
Au fond, Max n’avait pas d’autre plan que de revoir Florence le plus tôt possible. À ce moment, rien ne comptait pour lui que Florence.
CHAPITRE XVI – Au-dessus de l’abîme

Il arriva devant la grille de la villa. La porte étant entrouverte, il pénétra familièrement dans le jardin. Florence rêvait. En apercevant Max, elle se leva brusquement :
– Oh docteur !… dit-elle, les yeux brillants de joie. Quelle agréable surprise !…
– Bonjour, mademoiselle, j’ai une bonne nouvelle à vous apprendre, annonça Max : j’ai retrouvé votre pendentif.
– Quel bonheur ! Et comment ?
Ils entrèrent dans la villa et s’assirent tous deux sur un canapé du salon.
– Alors, que s’est-il passé ? interrogea Florence.
– Nous avons arrêté la femme de cette nuit, une nommée Clara Skinner. Mais devinez un peu quel est le complice de cette aventurière ? Sam Smiling, le cordonnier, votre protégé.
– Sam Smiling !… dit Flossie avec stupéfaction.
– Oui… Un malfaiteur des plus redoutables, un chef de bande dont la capture sera difficile et périlleuse. Il m’a semé, c’est le mot, dans des conditions peu ordinaires. Mais j’ai quelques raisons de le croire ici même, à Surfton.
Et Max Lamar conta à Florence toutes les péripéties de la poursuite à laquelle il s’était livré.
– Mais il faut retrouver la piste de cet homme. Je vous accompagne, dit-elle.
Max Lamar interrompit, d’un ton calme :
– Un inspecteur est sur ses traces. Cet inspecteur doit me prévenir dès que ce sera utile… Moi, je voulais avant tout vous remettre le bijou retrouvé…
Et, dépliant le papier dans lequel il avait enfermé le pendentif, il prit le bijou et le tendit à Florence.
Cette dernière eut un regard plein de tendresse et d’un geste adorable, se penchant vers Max, elle lui tendit sa nuque.
Lamar, tremblant un peu, eut quelque hésitation. Il attacha maladroitement la chaîne autour du cou de la jeune fille. Au moment où il scellait le fermoir, il éprouva comme une défaillance, et Florence sentit sous ses boucles légères une haleine tiède qui lui sembla se transformer en un frôlement.
La sonnerie du téléphone retentit à ce moment.
Max Lamar sursauta, rappelé à la réalité.
– C’est sûrement pour moi, dit-il.
Ayant décroché le récepteur, il dit :
– Allô ! C’est vous, Smithson ? Vous avez retrouvé la piste de Sam Smiling ? Parfait ! Où êtes-vous ? Birmingham Bar ? Comment ? avec lui ?… À la table voisine… Mais c’est admirable… Que dites-vous ?… Allô !… Il se lève… Il part ?… Ne le lâchez pas, morbleu !… Je vais dans votre direction. Bon courage…
Max Lamar sortit rapidement de la villa et rejoignit le Birmingham Bar.
Le jour tombait rapidement.
Les lumières de l’établissement n’éclairaient plus, lorsqu’il y arriva, qu’une salle vide.
« Partis ! Je le savais… Remontons maintenant l’unique rue de Surfton, et soyons prêt à tout événement. »
Il avait à peine fait un demi-mile qu’il faillit être renversé par un homme qui arrivait à une vitesse foudroyante.
– Monsieur Lamar !
– Smithson ! Vous ! Qu’y a-t-il ?
– Ah ! monsieur Lamar, dit l’inspecteur d’une voix étranglée. Figurez-vous qu’en sortant du bar, mon bonhomme se mit tout à coup à détaler comme un zèbre. Je pars derrière lui. En cinq minutes je suis sur son dos. Je l’empoigne au collet au moment où il se dérobait derrière un rocher. Mais le gaillard est solide. Nous roulons tous les deux à terre. Au moment où je vais le maîtriser, le bandit passe la main dans mon dos et sort mon revolver de son étui. Il le braque sur moi. Je me relève d’un bond. Il continue à diriger le canon vers ma figure, en me criant : « Au large, ou je fais feu ! »
– Et alors ?
– Alors, que voulez-vous !… Désarmé, j’ai rebroussé chemin, poursuivi à mon tour par ce maudit Smiling.
– Ne perdons pas de temps, dit Max Lamar. En avant !
– Il a votre revolver, moi, j’ai le mien. Nous sommes de jeu.
Les deux hommes repartirent dans la direction prise par Sam Smiling.
Au bout d’une centaine de pas, des coups de feu retentirent.
Un projectile atteignit à la cuisse Smithson, qui tomba.
Lamar déchargea alors les six coups de son revolver dans la direction de Sam Smiling, qui venait de se démasquer et qui fuyait vers la falaise.
Max Lamar n’hésita pas. Laissant là Smithson, qui, d’ailleurs, n’était pas grièvement blessé, il s’élança à la poursuite du bandit.
Max gagnait du terrain à chaque minute ; les dents serrées, les coudes au corps, il avançait en foulées puissantes et se rapprochait visiblement quand, tout à coup, au détour d’un rocher, il se trouva en présence d’un être bizarre, vêtu de guenilles sordides.
Max avait vaguement entendu parler d’un individu mystérieux qu’on appelait l’Ermite-de-la-Falaise : il comprit que c’était lui.
Sam n’était plus en vue.
Max Lamar s’arrêta, et demanda à l’homme :
– Par où est-il passé ? Vous l’avez vu ?
L’homme hésita un instant.
Et soudain, étendant la main droite vers le sommet de la falaise, il dit en étouffant sa voix :
– C’est par là… Mais prenez garde ! La falaise, derrière cette ligne de rochers, est à pic. Plus de deux cents pieds de hauteur.
– Merci, cria Lamar en reprenant sa course.
L’homme n’avait pas menti. À peine Lamar avait-il fait cinq cents pas qu’il atteignit une plate-forme vaste et dénudée dominant l’océan.
Sur cette plate-forme se détachait la silhouette de Sam Smiling. Celui-ci se trouvait enfermé pour ainsi dire sur ce plateau, n’ayant d’autre issue, pour revenir sur ses pas, que le chemin par lequel arrivait Max Lamar.
Partout ailleurs, autour de lui, des escarpements d’une hauteur vertigineuse ! La falaise formait, à cet endroit, une sorte de promontoire à pic au-dessus des roches battues par l’océan.
Il n’y avait plus à reculer ni pour l’un ni pour l’autre.
Sam Smiling le comprit en voyant Max Lamar déboucher sur le plateau.
Tel un sanglier traqué, il attendit.
Les jambes à demi ployées, un couteau dans la main, les yeux étincelants dans sa face contractée par la haine, il était prêt à vendre chèrement sa vie.
Max Lamar aurait pu l’abattre à bout portant. Mais il voulait, en homme de sport, laisser à l’adversaire sa chance de salut.
Il bondit. De sa main gauche, il écarta la lame dirigée vers lui, et, de l’autre, il saisit le receleur à la gorge.
Mais il avait affaire à un athlète d’une vigueur exceptionnelle.
Sam, dont le couteau avait roulé au loin, empoigna son ennemi aux flancs et les deux hommes, farouchement embrassés, cherchèrent mutuellement à se réduire à l’impuissance.
Tout à coup, dans un effort suprême, Max Lamar souleva Sam Smiling, et, le rejetant sur les reins, il le plaqua contre le sol, tout en étant entraîné avec lui.
Mais l’envergure de son geste avait été trop large et, sous cette poussée nouvelle, les deux corps enlacés venaient de s’engager sur partie déclive du promontoire.
La fatalité voulut que le premier d’entre eux qui arriva sur le bord de la falaise fût précisément Max Lamar.
D’un coup de reins désespéré, Sam Smiling se rejeta en arrière, incrustant ses ongles aux interstices du rocher.
Le docteur, alors, ayant perdu tout point d’appui, roula vers l’abîme, et au rebord escarpé, disparut.
Quant à Sam, si miraculeusement sauvé, il se releva, les yeux hagards, trébuchant et reprit le chemin qui l’avait amené.
Max Lamar, en roulant dans l’abîme, entrevit en un éclair la mort affreuse et inévitable. Mais si forte était la nature énergique de cet homme qu’il ne perdit pas une seconde son sang-froid ni son courage. Il resta lucide et, sans frémir, attendit le choc qui allait le briser.
La chute fut plus brève qu’il ne le supposait, car une seconde à peine s’était écoulée qu’il éprouva une secousse violente, mais très supportable, comme s’il tombait sur un tas de fagots.
Instinctivement, il allongea les mains et s’accrocha à un appui qui lui parut assez solide, bien que doué d’une certaine élasticité.
Il reconnut qu’il s’était cramponné à une touffe de genêts qui, au flanc de la falaise, avait arrêté sa chute.
La lune qui se levait à l’horizon lui permit d’examiner sa situation.
Elle était, hélas ! très précaire. Au-dessus de lui, la falaise surplombait, à environ dix pieds, inaccessible. Au-dessous, c’étaient les rochers noirs, aigus, farouches, que l’écume des vagues couvrait et découvrait tour à tour. Et pas une anfractuosité. Rien. La verticale implacablement lisse.
Ah ! pourquoi ce miracle venait-il de se produire, puisque rien ne pouvait conjurer le sort ?
Lamar était un homme vraiment courageux. Mais la situation était trop affreuse. Des larmes vinrent à ses yeux.
– Flossie, Flossie, murmura-t-il.
Soudain le bruit d’une lutte éclata au-dessus de sa tête. Max Lamar en imagina le sens.
Il imagina Sam Smiling, reprenant le sentier, rencontrant l’Ermite au croisement des chemins, et à sa vue revenant sur ses pas ; l’Ermite, un brave homme sans doute, soupçonnant qu’un crime venait d’être commis, n’avait pas hésité à poursuivre l’homme qui redescendait seul de la falaise.
Ce que Lamar devinait ainsi confusément était la vérité.
Au-dessus de lui avait lieu une lutte analogue à celle qu’il venait de soutenir quelques instants auparavant.
Sam était terriblement fatigué. Cependant, il n’en portait pas moins de rudes coups au nouvel adversaire qui venait si courageusement de l’assaillir. Mais ce dernier prenait visiblement le dessus quand un cri déchirant se fit entendre.
L’Ermite, au milieu du combat qu’il soutenait, eut une hésitation produite par la surprise.
Cela lui coûta cher, car Sam Smiling lui ayant décoché un magistral coup de poing se dégagea et reprit sa course.
Étourdi par le coup qu’il venait de recevoir, l’Ermite ne songea pas sur-le-champ à une poursuite. D’ailleurs, une préoccupation plus immédiate était de répondre aux appels de détresse qui redoublaient, déchirant le silence.
L’Ermite, se penchant au-dessus de la falaise, distingua au-dessous de lui une forme humaine cramponnée désespérément à une branche de genêts.
– Courage, tenez bon, cria-t-il, je viens à votre secours.
– Hâtez-vous, car je sens la branche se rompre sous mon poids, répondit Lamar.
L’Ermite, ayant détaché la corde qui ceignait ses reins, la jeta au malheureux, après en avoir solidement entouré son poing droit.
Max se crut sauvé. En voyant descendre la corde, il s’apprêta à la saisir… En vain : la corde, trop courte, se balançait au-dessus de sa tête…
Tous les efforts qu’il faisait pour l’atteindre ne faisaient que déraciner davantage l’arbuste auquel il se cramponnait.
– Courage ! lui criait l’Ermite qui, ayant remonté la corde, joignait à cette dernière la misérable veste dont il venait de se dépouiller.
Max ne l’entendait plus. Un vertige mortel s’emparait de lui. Une seconde encore et il lâchait la branche qui, d’ailleurs, ne lui était plus que d’un précaire secours.
À ce moment, il sentit un pan d’étoffe qui lui balayait le visage. En un dernier sursaut d’énergie, il s’y agrippa.
Quand Max Lamar reprit nettement conscience, il aperçut au-dessus de lui une face hirsute. Une main rude lui frottait les tempes avec du whisky qui coulait goutte à goutte d’une gourde de cuir.
Il se souvint.
– Merci, dit-il, merci…
– Ça va mieux ? demanda l’homme.
– Oui, mieux.
Max Lamar se mit debout avec difficulté et s’appuya lourdement sur l’épaule de son sauveur. Ensemble, ils firent ainsi quelques pas et rejoignirent le sentier.
– Voulez-vous me ramener à l’hôtel Surfton, mon ami ? dit Lamar d’une voix encore faible.
L’homme eut un tressaillement.
– C’est que, vous savez, moi, je ne tiens pas beaucoup à descendre à la ville.
– Alors, vous allez me laisser ainsi dans la nuit, après m’avoir sauvé ? Allons, mon brave, accompagnez-moi. Personne ne vous verra à cette heure.
L’homme hésita un instant.
Puis, avec un haussement des épaules qui signifiait : « Après tout… », il prit la direction de Surfton après avoir passé son bras autour de la taille de Max Lamar.
Il était fort tard quand les deux hommes arrivèrent à l’hôtel. Le concierge de nuit, à moitié sommeillant, ne les remarqua pas.
– Accompagnez-moi, dit Max Lamar à son sauveur.
Une fois dans son appartement, le docteur s’installa dans un fauteuil, et s’adressant à l’homme :
– Je ne vous demande pas votre nom, mon ami ; vous avez peut-être des raisons de le tenir secret et je n’ai pas le droit de rien exiger de vous après le grand service que vous venez de me rendre. Je suis à jamais votre débiteur.
– N’en parlons plus, dit l’homme. Je vais remonter tranquillement vers mon refuge.
– Mais je ne veux pas vous laisser partir ainsi.
– Oh ! vous ne pouvez rien faire pour moi, monsieur Lamar, dit le vagabond.
– Qui vous a dit mon nom ?
– Je… je vous ai vu plusieurs fois, répondit l’autre évasivement.
– Eh bien ! si vous ne voulez rien accepter, prenez toujours ma carte, sur laquelle je vais écrire quelques mots.
Voici ce que Max écrivit :
Je n’oublierai pas l’aide que vous m’avez donnée. Si jamais vous avez besoin de moi, comptez sur mon assistance.
L’homme prit la carte, balbutia quelques remerciements et partit.
– Où ai-je vu cet homme-là ? se demandait Lamar. Ce n’est sûrement pas un inconnu pour moi…
Il ne se livra pas à de longues réflexions. Épuisé, il s’endormit d’un lourd sommeil.
CHAPITRE XVII – La cabane en flammes

Le lendemain matin, quand il s’éveilla, Lamar ne se ressentait pas de sa chute. Il s’habilla et s’empressa de téléphoner pour avoir des nouvelles de Florence.
Ce fut Yama qui lui répondit :
– Mlle Travis prend son bain en ce moment sur la plage.
Max Lamar sortit aussitôt et se dirigea vers le bord de la mer. Quelques minutes après, il était assis, entre Florence et la gouvernante Mary, sur le bord d’un rocher.
– Comment se fait-il, docteur, que votre main droite soit bandée et votre lèvre inférieure coupée ? demanda Florence, avec une inquiétude visible. Que s’est-il passé ? Racontez-moi vite…
– Oh ! ce n’est rien, dit Lamar. Ce n’est qu’un petit souvenir que m’a laissé Sam Smiling.
Brièvement, sur un ton qu’il s’efforçait de rendre plaisant, il raconta son histoire. Et, en terminant, il ajouta :
– Hier, quand ce vagabond m’a ramené chez moi, j’étais si désemparé que je l’ai laissé partir sans le remercier comme j’aurais dû le faire.
Comme il disait ces mots, une voix derrière lui se fit entendre.
– Pardon, monsieur Lamar, de vous déranger, mais comme on nous a dit à l’hôtel que vous étiez sur la plage…
Max se retourna et reconnut deux inspecteurs de police avec lesquels il avait déjà fait campagne.
– Tiens, Boyles et Jacob ? Qu’y a-t-il donc ?
– Désolés de vous déranger, monsieur Lamar, mais nous venons vous trouver de la part du chef. Voici les instructions que nous avons.
Max ouvrit le pli qu’on lui tendait et lut :
Je vous charge d’arrêter Charles Gordon, l’avocat de la coopérative Farwell, qui est accusé de détournements des fonds de garantie de cette société. Il paraît que cet inculpé se cache dans les rochers de Surf ton, où il vit en ermite. Priez le docteur Lamar de vous prêter aide et assistance.
RANDOLPH ALLEN
chef de la police
En lisant les instructions d’Allen, Max Lamar fronça le sourcil.
– Ça va bien, je vais vous rejoindre dans un moment, dit-il aux détectives, qui s’éloignèrent de quelques pas.
– Qu’avez-vous ? demanda Florence qui s’alarmait… Vous êtes soucieux, tourmenté… Parlez, je vous en prie… Qu’y a-t-il ?
– Une chose pénible, mademoiselle… Les circonstances me mettent en présence d’un acte que je ne veux pas… que je ne peux pas accomplir. Et cependant…
– Je vous en supplie, expliquez-vous !…
– Eh bien, j’ai mission d’arrêter cet homme, cet ermite à qui je dois la vie.
– Mais c’est impossible, s’écria Florence, révoltée.
– N’est-ce pas, c’est votre sentiment…
Lamar resta songeur un moment et reprit à mi-voix.
– Je me rappelle… je l’ai connu jadis, ce Gordon, brillant, élégant, mondain. Il était avocat-conseil de la société coopérative Farwell. Entraîné par le luxe, d’autre part généreux et charitable, il ne put, malgré ses honoraires très élevés, soutenir longtemps le train de vie dans lequel il s’était imprudemment engagé. Il ne résista pas à la tentation de puiser dans les fonds qui lui avaient été confiés. Alors, sur le point d’être arrêté, il prit la fuite, et vint, comme nous venons de l’apprendre, se réfugier dans les anfractuosités de la falaise de Surfton.
– Donc, au fond, ce n’est pas un mauvais homme ? demanda Florence Travis.
– Lui ? au contraire ! Il me l’a prouvé d’ailleurs…
– Alors, vous n’aurez pas le courage de l’arrêter ? dit Florence…
– Ah ! certes non ! répondit Max, et je regrette même de ne pouvoir le sauver à mon tour. Mais j’ai une position officielle et la loi est la loi… Je suis assermenté…
– Mais moi, je ne le suis pas ! s’écria Florence avec vivacité. Une sorte de fièvre avait animé son visage et, sur sa main appuyée au rocher, le Cercle rouge peu à peu apparaissait.
Elle n’y prenait pas garde.
Mais la prudence de Mary n’était jamais en défaut. La gouvernante détacha rapidement la mantille qui recouvrait sa tête et l’étendit sur la main de Florence.
La jeune fille insistait de toutes ses forces auprès de Max Lamar.
– Docteur, laissez-moi me substituer à vous ! De cette manière, vous serez quitte avec lui sans avoir entaché votre honneur professionnel.
– Comment vous y prendrez-vous ? C’est une folie que vous allez tenter là !
– Laissez-moi faire, dit Florence en souriant, quelque chose me dit que je réussirai. J’ai confiance en mon étoile !
– Et moi aussi, répondit Max Lamar, gagné à son tour par une telle assurance. Allez, c’est une bonne action. Mais soyez prudente…
Les deux détectives s’étaient rapprochés.
– Nous attendons vos ordres, monsieur Lamar.
Max parut hésiter.
– C’est très ennuyeux, dit-il, que vous soyez chargés de cette affaire. Moi, je comptais vous employer contre Sam Smiling, qui a failli m’assassiner cette nuit. Gordon ne se doute de rien, il restera dans ses rochers, s’y croyant à l’abri. Remettons à plus tard son arrestation. Occupons-nous d’abord de Sam.
– Nous avons des menottes pour l’avocat Gordon et non pour le cordonnier Sam Smiling, aujourd’hui, répondit Jacob. Les ordres du chef sont formels.
Max Lamar n’insista pas.
– Mais savez-vous exactement où est la retraite de Gordon ?
– Parfaitement, dit Boyles, nous avons sa photographie et celle de la cabane où il s’est réfugié.
Pendant qu’il montrait les documents à Max Lamar, Florence Travis, d’un coup d’œil furtif, les regardait également.
Et, laissant là Mary et le groupe des trois hommes, qui discutaient encore, elle prit sa course vers la falaise.
Parvenue à la pointe d’un rocher, elle se retourna et aperçut les deux policiers qui, conduits par un jeune guide, s’avançaient dans sa direction.
Elle reprit sa course et, après de nombreux détours, elle arriva en face d’une cabane fermée qui semblait déserte.
« C’est bien cette masure, pensa-t-elle, que j’ai vue tout à l’heure, représentée sur la photographie. »
Elle essaya d’ouvrir la porte qui résista.
Faisant alors le tour de la cabane, elle se rendit compte que la fenêtre de derrière, très basse, était entrebâillée.
Sans hésitation, elle l’escalada et se trouva dans une petite pièce dont le seul ameublement consistait en un grabat misérable et une table boiteuse sur laquelle une lampe était posée…
Il n’y avait personne dans cette pièce. Elle franchit alors une petite porte qui communiquait avec une autre pièce étroite et sombre.
Comme elle y pénétrait, un homme se dressa devant elle. Elle le reconnut.
– Monsieur Gordon, s’écria-t-elle avant même qu’il eût ouvert la bouche, la police vous cherche, elle est à deux pas.
La figure de Gordon exprima un indicible effroi.
– Hâtez-vous de fuir ! Je viens vous donner ce conseil de la part de l’homme que vous avez sauvé cette nuit ! continua Florence très vite. Ne perdez pas un instant. Sautez par la fenêtre. Sauvez-vous à travers les rochers. Pendant ce temps, je retiendrai les policiers ici.
Florence avait saisi Gordon par le bras et l’entraînait vers la fenêtre.
– Au nom de la loi ! Ouvrez !
Gordon n’hésita plus. Il se pencha, baisa la main de miss Travis et, s’élançant par la fenêtre, s’enfuit à travers les rochers.
Les coups redoublèrent. On enfonçait la porte.
Florence prit une boîte d’allumettes qui traînait sur la table et alluma la petite lampe.
Au même moment, la porte sauta et les deux policiers s’élancèrent dans la première pièce. Là ils s’arrêtèrent surpris.
Devant eux, la porte de la chambre était légèrement entrouverte et, dans l’entrebâillement, une main blanche de femme apparut.
Cette main tenait une lampe allumée, de laquelle s’échappait une fumée inquiétante.
Et une voix s’écria :
– Si vous faites un pas de plus, je mets le feu à la cabane.
La main agitait vivement la lampe et, sur cette main effilée et très blanche, un cercle intensément rouge se dessinait. Jacob et Boyles poussèrent un cri :
– Le Cercle rouge !
Leur hésitation fut courte. Ils s’avancèrent résolument.
Mais alors la main tendue projeta violemment sur le sol la lampe qui éclata, en dégageant un nuage de fumée infecte, épaisse et noire qui emplit les deux pièces. Jacob recula à demi asphyxié.
Une lueur s’éleva, des flammes crépitèrent, et en quelques minutes la cabane fut la proie d’un incendie dévorant.
Pendant ce temps, mettant à profit le nuage suffocant qui s’épaississait dans la cabane, Florence prit la fuite.
*
* *
Sur la plage, Max Lamar, toujours assis à côté de Mary, causait avec celle-ci de banalités, mais une sourde préoccupation les absorbait tous deux.
Une voix légère se fit entendre.
– Docteur !
Max se retourna. Il se trouvait en présence de Florence, qui s’avançait, souriante et calme.
– Eh bien ! ça y est, dit-elle en se penchant à l’oreille de Max. Je crois qu’il est sauvé. Mais sa cabane est en flammes. Voyez plutôt.
Et, du geste, elle montra le panache de fumée qui s’élevait dans les rochers.
Max et Florence coururent vers le lieu de l’incendie.
Au-devant d’eux s’avançaient les deux détectives, Boyles soutenant Jacob, encore suffoqué par la fumée qu’il avait respirée.
Max Lamar s’informa aussitôt :
– Vous n’êtes pas allé dans cette fournaise rechercher votre homme ? dit Max en feignant l’étonnement.
– Ma foi, nous sommes entrés, cela ne flambait pas encore. Nous avons enfoncé une première porte. Puis, comme nous allions en renverser une seconde, une main de femme apparut dans l’entrebâillent, une main qui jeta une lampe par terre. Vous voyez d’ici quelle explosion… et quelle fumée !…
– Une femme ?
– Sûrement, il n’y a qu’une femme pour avoir la main aussi blanche…
– Et sur cette main, interrompit Jacob qui reprenait ses sens, il y avait…
– Un cercle rouge, acheva Boyles.
Lamar fut bouleversé.
– Un cercle rouge, sur une main de femme ?
Avec une indifférence admirablement jouée, Florence baissa les yeux, regarda sa main et, la voyant parfaitement nette et blanche, elle la porta nonchalamment à son pendentif, pour bien la soumettre ainsi à l’examen de Max Lamar.
Mais un doute terrible avait envahi ce dernier, doute auquel, malgré tous ses efforts, il ne pouvait plus se soustraire.
– Il faut que je revienne immédiatement à la ville, dit-il. J’ai besoin de conférer avec Randolph Allen.
– Au revoir, mademoiselle, acheva-t-il d’un ton un peu froid…
Max Lamar de dirigea vers la station, tandis que Florence regagnait sa villa. Une inquiétude crispait son visage et, à voix basse, elle murmura :
– Cette fois, cette fois… j’ai bien peur qu’il ne sache la vérité…
CHAPITRE XVIII – Le chantage

Depuis trente heures, Smiling n’avait pas mangé.
Après avoir précipité du haut de la falaise Max Lamar, puis s’être débarrassé de Gordon, il erra tout le reste de la nuit à travers les rochers et finalement se réfugia dans une grotte, où il trouva de vieux filets hors d’usage sur lesquels il s’étendit pour dormir.
Quand il s’éveilla, il faisait grand jour. Sam Smiling, épuisé, se dressa lentement. Debout, il considéra ses vêtements, que la lutte avait mis en lambeaux. Son visage et ses mains avaient été meurtris et déchirés, son œil droit, enflé et tuméfié, le faisait vivement souffrir. Dans cet état, il ne manquerait pas, s’il se montrait, d’attirer sur lui l’attention publique et celle des agents lancés à ses trousses.
Cependant, la faim le tenaillait. Il se hasarda à quitter son abri, et, de rocher en rocher, il gagna la plage. Au loin, il aperçut la gare de marchandises.
« Si je pouvais y arriver sans être vu, pensa-t-il, je trouverais peut-être encore un wagon hospitalier… Et puis, dans une gare, on découvre toujours quelque colis de victuailles… »
Tout en faisant ces réflexions, il s’avançait jusqu’en dehors de la dernière ligne des rochers. Mais il se rejeta brusquement en arrière.
Il venait d’apercevoir les deux détectives lancés à la poursuite de l’avocat Gordon.
Précipitamment, il reprit le chemin de la grotte, où il résolut de rester jusqu’au soir, malgré les tortures affreuses de la faim.
Hagard, il se laissa tomber sur une pierre et essaya de mâcher du varech et quelques morceaux de cuir coupés à sa ceinture.
Soudain, au milieu de la torpeur pleine de vertiges qui commençait à s’appesantir sur lui, son oreille fut frappée par un bruit insolite et l’odeur âcre d’une fumée qui semblait toute proche.
C’était quelques minutes après que Florence eut mis le feu à la cabane de l’Ermite.
Sam risqua un coup d’œil hors de la grotte, assez à temps pour voir, dans l’étroit sentier, dévaler à toute vitesse un homme recouvert de haillons.
Sam Smiling, furtivement, grimpa jusqu’à la pointe d’un roc et le suivit des yeux. Un camion automobile passait sur la route. Gordon, avec une souplesse inimaginable, s’accrocha derrière ce véhicule et disparut avec lui.
« Voilà une chose à laquelle je n’avais pas pensé, songea Sam Smiling. »
Il allait réintégrer la grotte, mais il en fut empêché par la foule, qui accourait de tous côtés pour voir brûler la masure.
Sam se mêla aux curieux. Des lambeaux de phrases parvenaient à son oreille. Il s’agissait de lampe, de bras de femme, de cercle rouge sur une main…
Sam Smiling s’étonna.
« Le Cercle rouge ici… Encore ! »
Tout à coup, il tressaillit : Jacob et Boyles redescendaient vers la plage et venaient dans sa direction. Il regagna précipitamment sa retraite.
Le flot des curieux s’écoulait peu à peu. Bientôt, toute la région rocheuse retomba dans le silence.
Sam Smiling subissait d’indicibles tortures. Il allait et venait au fond de la grotte, tenaillé par la faim.
Soudain, n’y tenant plus et oubliant toute prudence, il sortit et dirigea ses pas vers le groupe de villas qui, à l’est de la plage, dominait l’océan.
– Tant pis si je me fais prendre, marmonnait-il entre ses dents. Celui qui voudra ma peau la paiera… Je vais filer derrière ces villas. En me glissant par une allée de service, je trouverai bien à voler des aliments dans quelque cuisine.
À ce moment, Florence Travis regagnait sa demeure, après avoir quitté Max Lamar.
Au-devant d’elle, inquiètes toutes deux, Mme Travis et Mary s’avançaient.
– D’où viens-tu, Flossie ? Tu as couru là-bas… pour voir cet incendie ?
Florence sourit à Mme Travis et lui passa les bras autour du cou.
– Maman chérie, je t’en conjure, n’aie pas de souci pour moi.
Mme Travis se rasséréna et, tout en remontant vers la villa, elle reprit :
– Le Dr Max Lamar a donc quitté Surfton ? Je le regrette. Quel homme charmant !
– Ah ! celui-là n’est pas un savant de cabinet, répondit Florence avec animation. J’éprouve pour lui, je l’avoue, de l’estime et de l’affection.
Mme Travis l’approuva :
– Tu as raison, ma chérie. J’apprécie moi aussi infiniment le docteur, et son œuvre médicale est si intéressante, ses recherches…
– Oui… dit Florence.
Et ingénument elle ajouta :
– Il me semble pourtant que je m’intéresserais moins aux entreprises du docteur, si c’était un autre qui les eût engagées…
Mme Travis sourit.
Florence poursuivit, tout animée :
– De toutes mes forces je voudrais l’aider à aboutir dans ses recherches. Je voudrais qu’il réussît enfin à pénétrer cette énigme terrible du Cercle rouge… Oui, je voudrais cela. Et cela sera… Il le faut… il le faut…
Elle s’animait de plus en plus. Ses yeux brillaient et, soudain, elle sentit monter la fièvre héréditaire.
Sur sa main, qu’elle venait de projeter pour mieux préciser sa pensée, s’inscrivait le cercle redoutable…
Elle rejeta vivement ses deux bras derrière son dos, avant que Mme Travis eût pu s’apercevoir de rien.
Mais ce que la bonne dame ne put voir, quelqu’un derrière elle s’en rendit compte.
C’était Sam Smiling.
À pas feutrés, il s’était avancé à proximité du groupe des trois femmes, qui ne se doutaient point de sa présence.
Ignorant si Florence Travis avait été mise au courant de ses dernières aventures, il avait résolu de faire encore une fois appel à son inépuisable bonté.
Que risquait-il, après tout ?
C’est au moment où il allait s’approcher qu’il aperçut le Cercle rouge sur la main que la jeune fille avait rejetée en arrière.
Il s’arrêta net, stupéfait.
– Le Cercle rouge… Florence Travis… le Cercle rouge.
Résolument, il s’avança.
– Pardon, miss Travis ?
Florence fit un bond.
– Que voulez-vous ? dit-elle d’une voix brève.
– Oh ! peu de chose. Une minute d’entretien, seul, avec vous.
Mme Travis voulut s’interposer.
– Viens, Florence, laisse là cet individu. Il me fait peur !
Mais Florence, avec une décision soudaine :
– Laissez-moi, maman… je n’ai rien à craindre. Je veux parler à cet homme… Venez, ordonna-t-elle à Sam, en s’éloignant de quelques pas.
– Vous savez, dit-elle sévèrement quand il eut obéi, que je devrais vous faire arrêter…
Sam Smiling eut un ricanement.
– Oh ! Oh ! comme vous y allez, ma belle enfant ! Me faire arrêter ?
– Certes, je n’ignore plus rien de vos crimes.
– Alors, dénoncez-moi, ma petite. Seulement, je vous préviens qu’on ne m’arrêtera pas seul.
– Et qui donc avec vous ?
– Qui ? Florence Travis, tout simplement.
– Que dites-vous ?
– Oh ! rien… rien… Seulement, voilà… je n’ai pas mangé depuis deux jours bientôt… Alors, j’ai pensé que la fille du Cercle rouge, – vous m’entendez bien ? – la fille du Cercle rouge voudrait bien nourrir et protéger ce brave Sam Smiling.
Florence Travis crut voir autour d’elle tourner tout ce qui l’environnait. Saisie d’une folle terreur, elle balbutia :
– Que dites-vous ? Que signifient ces paroles… ces menaces ?…
– Ce ne sont pas des menaces. J’expose une situation…
– Je ne comprends pas…
Sam Smiling eut un sourire affreux.
– Vous voulez m’obliger à préciser ?
Et, brusquement, saisissant la main de Florence :
– Regardez !
Le Cercle rouge avait pâli, mais les traces en étaient encore si visibles que Florence comprit l’impossibilité de toute négation.
– Lâchez-moi, que voulez-vous de moi ? De l’argent ?
Sam remua la tête négativement.
– De quoi manger, d’abord, et ensuite un abri, répondit-il.
Florence se redressa avec hauteur.
– Cela, jamais ! Sauver un bandit comme vous, jamais !
– Alors, je vous perdrai avec moi !
– Allons donc ! Personne ne vous croira.
– On ne me croira pas d’abord. Mais la police est curieuse, vous savez !… Une fois qu’on lui a dit les choses, elle s’en occupe. Vous ne pourrez pas refuser d’être mise en observation…
Florence se tordait les bras sans répondre.
– Allons ! allons ! ne vous désolez pas, dit Sam Smiling d’un ton narquois et protecteur. Sauvez-moi, cachez-moi. Vous serez la dernière personne que l’on soupçonnera d’avoir participé à ma disparition.
Florence sentit que toute résistance était vaine.
– Eh bien ! soit, dit-elle. Restez caché jusqu’à la nuit. Puis venez au garage de la villa. Vous y trouverez à manger et nous aviserons ensuite.
Sam Smiling s’inclina avec un respect affecté et regagna les rochers. Florence, en proie à la plus vive agitation, rejoignit sa mère et Mary.
– Ma chérie, tu es toute pâle. Que t’a dit cet homme ? demanda Mme Travis.
Florence se domina de son mieux.
– Ce n’est rien, absolument rien. Ce malheureux n’avait pas mangé depuis deux jours.
Mme Travis accepta l’explication. Mary, elle, gardait le silence :
« Je saurai bien ce qui s’est passé », se disait-elle, pendant que toutes les trois regagnaient la villa. Aussitôt arrivée, Florence monta dans sa chambre. Une fois seule, elle se jeta dans un fauteuil et se mit à sangloter comme une enfant.
Ses pleurs s’arrêtèrent soudain. Une émotion nouvelle s’était emparée d’elle : l’image de Max était devant ses yeux.
Elle lisait mieux maintenant au fond d’elle-même.
« Oui, je l’aime ! se disait-elle. Oui, je l’aime follement. Toute ma vie lui appartient. Ah ! quel cruel amour ! Avoir espéré… tout espéré… »
Elle se reprit à pleurer amèrement.
« Il vaudrait mieux que je fusse morte. Comme cela, il ne saurait jamais que je suis la fille de Jim Barden… »
L’idée brusque lui vint d’en finir, d’aller du haut de la falaise se jeter dans la mer.
« Oui, je choisirai, pour disparaître, l’endroit où, cette nuit, il a failli mourir… »
Elle se leva, résolue, et s’enveloppa d’un manteau.
À ce moment, on frappa à la porte de la chambre et Mary entra.
D’un coup d’œil, la gouvernante comprit que quelque chose de terrible était survenu.
– Flossie ! Flossie ! Qu’y a-t-il ?
Elle barrait la porte à la jeune fille.
Florence se rejeta dans le fauteuil, en proie à une nouvelle crise de sanglots. Mary s’agenouilla devant elle.
– Allons, ma chérie, ma petite Flossie, mon enfant, dites-moi tout.
Florence alors, éperdue, à bout de forces, parla fiévreusement. Elle raconta à Mary l’entrevue qu’elle venait d’avoir avec Sam Smiling et les menaces de ce dernier…
– La situation est sans issue, tu le vois bien.
Mary, d’abord atterrée, se ressaisit.
– Voyons, mon enfant, calmez-vous, tout peut s’arranger.
– C’est facile à dire. Mais comment penses-tu qu’on puisse se débarrasser de Sam Smiling ?
– Et pourquoi s’en débarrasser ? dit Mary. Faisons comme il le demande, en attendant mieux. C’est notre intérêt. Je vais tout préparer dans le garage afin qu’il y trouve un abri. Je viendrai ensuite vous rejoindre.
Puis, quittant la chambre, elle dit avec fermeté :
– Et pour l’amour de nous tous, ressaisissez-vous, ma chère Flossie.
CHAPITRE XIX – La malle à surprise

Quand Mary revint, Florence avait séché ses larmes, rafraîchi son visage et, de tout son courage, réagi contre l’horreur et la détresse qui l’avaient d’abord accablée.
La situation, si tragique fût-elle, devait être envisagée en face. Et, à tout prendre, était-elle désespérée ?
Un homme connaissait le secret de Florence. Mais cet homme avait un puissant intérêt à se cacher lui-même, à éviter d’attirer l’attention. Une dénonciation le perdrait irrémédiablement. Donc, il garderait le silence jusqu’à la dernière extrémité. Le jour où le bandit voudrait recommencer ses exploits, elle saurait bien l’en empêcher par tous les moyens possibles. Tout ce qu’elle avait entrepris jusqu’ici pour faire triompher ce qu’elle trouvait juste, pour défendre le bien contre le mal, ne l’avait-elle pas réussi ? Et si elle devait succomber dans cette lutte, si son secret finissait par être rendu public, au moins serait-elle courageuse jusqu’au bout…
Une voix interrompit brusquement sa rêverie. C’était Mary qui venait d’entrer.
– Allons ! ma petite Flossie, il faut descendre dîner. Voyons, du courage…
– J’en ai ! j’en ai plus que jamais, dit Florence avec une animation fébrile. As-tu fait ce qu’il fallait ?
– Oui. J’ai entrouvert la porte du garage et j’ai préparé moi-même à la cuisine quelques provisions dans un panier que je lui descendrai à la nuit.
– Je t’accompagnerai, dit résolument Florence.
Mary hésita.
– Si vous voulez, ma chérie, dit-elle enfin. Après tout il vaut mieux que vous parliez vous-même à cet homme…
Elles descendirent dans la salle à manger, où les attendait Mme Travis. Quand le dîner fut terminé, Florence se leva :
– Je vais faire un tour avec Mary, dit-elle. Te retrouverai-je ici, maman ?
– Je ne le pense pas, répondit Mme Travis. Je vais me coucher tout de suite. À demain, ma petite Flossie !
*
* *
Depuis une heure au moins, Sam Smiling attendait dans un coin obscur du garage. La faim qui lui tordait les entrailles l’affolait et ses forces commençaient à s’épuiser.
À cette heure, il se fût livré pour un morceau de pain.
Il murmurait entre ses dents :
– Pourvu qu’elle ne se soit pas jouée de moi ! Ah ! si c’est cela, malheur à elle !
Un rayon de lumière filtra brusquement dans le fond du garage. Par une petite porte de dégagement, deux silhouettes se glissèrent. C’étaient Florence et Mary. La première tenait une lampe électrique dont elle dirigeait la lueur vers l’entrée ; la seconde portait un panier.
Sam Smiling, impatient, s’avança.
Mary, sans mot dire, lui tendit le panier qu’il lui arracha presque des mains.
Alors ce fut un spectacle que les deux femmes ne devaient jamais oublier.
Sam s’était jeté sur les victuailles contenues dans le panier comme une bête que la faim affole. Au hasard, il dévorait à bouchées énormes, avec une avidité affreuse, éperdue. La première fringale apaisée, il prit une bouteille de vin, en brisa le goulot et la vida d’un trait.
En un quart d’heure tout fut englouti. L’homme passa sa manche sur sa bouche d’un air satisfait.
– Et maintenant, dit-il avec son sourire narquois où perçait un menace, où pensez-vous me faire coucher ?
Révoltée par ce ton impudent, Florence Travis répondit :
– Pas ici, en tout cas. Pour l’instant vous allez retourner dans vos rochers.
Sam, serrant les poings, ricana :
– Vous vous moquez de moi ? Je ne m’en irai pas ! Et il se dirigea vers la porte afin de la verrouiller.
Mais, prompte comme l’éclair, Florence l’avait suivi et, comme il arrivait sur le seuil, elle poussa de toutes ses forces le bandit, étourdi par le vin, et, lui faisant perdre l’équilibre, le jeta dehors.
Après quoi, elle referma solidement la porte.
Peindre la rage de Sam serait impossible. Mais il réfléchit qu’un esclandre serait fâcheux pour lui.
– Je reviendrai demain, gronda-t-il.
Il gagna à pas lents sa retraite dans les rochers et s’endormit au fond de la grotte d’un lourd sommeil.
Dès que le soleil parut, il sortit à pas furtifs, décidé cette fois à brusquer les événements.
Il se dirigea droit vers la villa de Mme Travis et, s’étant engagé dans l’allée de service, vint se tapir au pied d’une fenêtre ouverte par laquelle on pouvait observer ce qui se passait à l’intérieur.
De temps à autre, il se redressait et risquait un regard. Dans l’office, Yama, fredonnant un air de son pays, était en train de ranger l’argenterie et les couteaux dans leurs écrins ; des paquets ficelés étaient autour de lui.
« Oh ! oh ! se dit Sam Smiling, est-ce que miss Barden aurait l’intention de me fausser compagnie ? »
Son attention redoubla.
Florence, suivie de Mary, entra dans l’office. Toutes deux étaient en costume de voyage.
– Yama ! dit Florence, nous partons tout de suite. Vous resterez aujourd’hui encore pour achever d’emballer le linge et l’argenterie. Voici la clé de la grande malle. Vous la ferez parvenir à la ville par le chemin de fer.
Yama, respectueusement, s’inclina, et sortit derrière Florence et Mary.
Sam Smiling, qui avait tout entendu, prit une détermination soudaine : il enjamba la fenêtre et pénétra dans la maison.
Pendant ce temps, Mme Travis, Florence et Mary montaient dans l’auto qui les attendait devant la porte, et la voiture partit rapidement.
Resté seul, Yama obéit aux ordres de sa maîtresse : il monta dans les combles de la villa et se mit en devoir de préparer la grande malle.
Comme il se penchait, une main robuste s’abattit sur son épaule et le fit pirouetter.
Il se trouvait en face d’un homme au visage souriant, mais dont les yeux luisaient d’une flamme menaçante, et qui tenait dans sa main droite un long couteau.
– Eh bien ! jeune homme, nous faisons nos malles ?
Yama, ahuri, tremblait de tous ses membres.
– Qu’est-ce que nous avons mis dans cette grande machine-là ? Voyons un peu.
Le domestique voulut protester.
– On fait des manières ! dit Sam d’un ton goguenard en brandissant l’arme redoutable. Faut pas de ça, mon petit ! Allons, vidons un peu cette malle, dépêchons ! ou bien gare !
Effrayé, Yama obéit.
Il débarrassa la malle de tout ce qui s’y trouvait entassé.
– Et maintenant, dit Sam, nous allons voir si l’on est bien là-dedans. Voyons… en y mettant ce coussin…
Et il s’introduisit dans la malle, qui était immense et le contenait facilement.
– Écoute-moi bien, mon petit bonhomme, continua-t-il d’une voix basse et menaçante. Tu vas refermer cette malle et faire venir les commissionnaires qui doivent la transporter à la gare. Mais ne t’imagine pas, parce que j’y serai enfermé, que j’y sois prisonnier ! Avec cette lame-là, je crève le couvercle au premier bruit suspect et je te larde, toi comme tous ceux qui voudraient m’embêter. Allons, boucle, et gare à toi si tu bronches !
Yama était tellement terrorisé qu’il n’eut pas un instant l’idée de tirer parti de la situation en allant chercher la police. Il obéit machinalement à Sam Smiling.
Deux portefaix prirent l’énorme colis, le portèrent à la gare, où il fut dirigé vers la ville par le premier train.
Le lendemain, à Blanc-Castel, la maison de Mme Travis, au réveil, reprenait son train accoutumé.
Florence voulut, dès son arrivée, faire quelques emplettes avec Mme Travis.
Les deux femmes sortirent, après que Florence eut prié Mary de s’occuper du déballage des malles et des colis.
Mary ne perdit pas un instant. Elle monta dans la chambre de la jeune fille et se dirigea, les clés à la main, vers la grande malle que l’on venait d’apporter.
À ce moment, Yama qui l’avait suivie, s’approcha en faisant des gestes désordonnés.
Mary, ne comprenant rien à la mimique, inexplicable pour elle, du domestique japonais, passa outre et, sans hésitation, ouvrit la malle.
Ce fut un coup de théâtre.
Sam Smiling, son couteau à la main, venait de surgir brusquement comme un diable d’une boîte. Il sauta hors de la malle et fit quelques pas dans la chambre.
– Il fait bon se dérouiller un peu les jambes, dit-il avec ce sourire faussement bon enfant qui était sinistre pour qui le connaissait bien.
Yama s’était enfui. Mary, les yeux agrandis par la stupeur et l’effroi, avait reculé jusqu’au fond de la pièce.
– Encore vous ! bégaya-t-elle.
– Moi-même… Pour vous débarrasser de moi ce n’est pas si facile que ça ! Je connais le secret de votre maîtresse et vous me protégerez, de gré ou de force…
Il ajouta durement :
– Et puis, c’est assez plaisanté comme ça ! Cachez-moi tout de suite.
– Suivez-moi, dit Mary résignée.
Elle conduisit le bandit à travers des corridors jusqu’à la porte donnant sur l’escalier conduisant aux mansardes.
– Montez, dit-elle. Il y a quatre pièces. Choisissez vous-même votre refuge.
Sam s’engagea dans l’escalier, pendant que Mary fermait à clé la porte de communication.
CHAPITRE XX – La coopérative Farwell

Pendant ce temps, dans la rue, Mme Travis et Florence causaient gaiement.
La jeune fille pourtant songeait avec une secrète préoccupation à la façon bizarre dont Max Lamar avait quitté Surfton, et tout à coup elle fut prise du désir impérieux de voir le jeune médecin pour se rendre compte de ce qu’il pensait.
Elle prit brusquement congé de Mme Travis stupéfaite et, d’un pas rapide, gagna le bureau de Max Lamar.
Ce dernier était absent.
– Je l’attendrai, dit-elle au secrétaire qui, avec empressement, l’avait fait entrer dans le cabinet de travail du docteur.
Elle s’installa dans un fauteuil.
– Je dois sortir quelques instants, dit le secrétaire, vous voudrez m’en m’excuser si je vous laisse seule dans les bureaux, mademoiselle, mais le docteur a toujours dit que vous pouviez vous considérer ici comme chez vous.
Restée seule, la jeune fille rêva douloureusement.
Qu’allait-elle dire à Max Lamar, quand elle le verrait ? Pourrait-elle lui cacher encore sa véritable personnalité morale ?
Ne vaudrait-il pas mieux, au contraire, tout lui avouer franchement comme déjà elle en avait eu l’idée confuse ? En devançant ainsi là catastrophe inévitable par une confession loyale, ne gagnerait-elle pas sa pitié, son intérêt ? Il était médecin. Ne saurait-il pas, lui qui avait guéri tant d’infortunes, la guérir, elle qu’il aimait, elle le savait, d’un amour chaque jour grandissant ? Oui, oui, mieux valait tout lui dire : c’était là le salut.
La résolution de Florence était bien prise, et si, à ce moment, la porte qui s’ouvrit soudain eût livré passage à Max Lamar, la jeune fille eût parlé.
Mais, dans l’encadrement de la porte, ce fut un autre homme qui parut.
Florence ne put retenir un cri.
En face d’elle se tenait l’avocat Gordon, toujours aussi misérablement vêtu, et qui, ayant échappé aux policiers qui le poursuivaient, venait en désespoir de cause demander aide et protection à Max Lamar.
« Il me doit la vie, pensait-il. Je vais mettre la mienne à sa merci. »
Gordon, en apercevant Florence, ne fut pas moins étonné qu’elle.
– Veuillez m’excuser, mademoiselle, dit-il. N’ayant trouvé personne dans l’antichambre, je me suis permis de pénétrer jusqu’ici.
Il attachait sur Florence un regard empreint de gratitude, et il reprit :
– Mais je bénis le hasard qui me remet en présence de celle à qui je dois ma liberté. Il me semble que dès maintenant l’infortune qui m’accable va cesser.
– Vous n’avez pas à me remercier, monsieur Gordon, dit Florence. Si je vous ai rendu le service dont vous parlez, je l’ai fait surtout à cause du Dr Max Lamar, à qui vous aviez sauvé la vie la nuit précédente.
Gordon hocha la tête.
– Votre acte n’en demeure pas moins ce qu’il est, et ma reconnaissance va droit à vous. Comment pourrais-je jamais vous la témoigner ?
– C’est bien simple, dit Florence ; prenez un fauteuil et racontez-moi votre histoire, monsieur Gordon. Je suis convaincue que vous êtes une victime et non pas un coupable.
– Merci de votre bienveillante et juste intuition. Cela m’encourage à tout vous dire.
– Voulez-vous attendre un instant ? interrompit Florence. Elle alla fermer à double tour la porte qui donnait vers l’antichambre.
– Ainsi vous êtes en sécurité. Allez, monsieur Gordon, je vous écoute.
Gordon, sans fausse contrainte, s’assit dans le fauteuil et commença d’une voix calme :
– Vous n’ignorez pas, mademoiselle, l’existence de la coopérative Farwell. Ses produits sont exportés aux quatre coins du monde. Quand le père Farwell mourut, il créa, par des dispositions testamentaires spéciales, une situation privilégiée aux ouvriers qui l’avaient aidé à édifier son immense fortune. Il décida qu’un quart de tous les bénéfices réalisés par ses successeurs irait au personnel de ses usines, formé en coopérative, et que chaque employé toucherait une part proportionnée à ses années de service et à l’importance de ses fonctions.
« Tout marcha bien pendant cinq ans, jamais la moindre discussion ne s’éleva dans les règlements de comptes.
« J’avais été chargé de ce règlement par une clause spéciale du testament du père Farwell, dont j’étais l’avocat.
« Les héritiers et nouveaux propriétaires de l’entreprise étaient les deux fils du défunt. L’aîné, John, droit et juste. Le plus jeune, Silas, au contraire, homme sans conscience, ne connaissait d’autre loi que son intérêt personnel.
« Tant que John vécut, la coopérative Farwell, développa sa prospérité. Silas, tenu autant que possible à l’écart par son frère, dirigeait le service des expéditions.
« Mais bientôt le rôle effacé qu’il jouait ne lui suffit plus et il réclama un partage égal de l’autorité.
« L’ère des discussions graves commença entre les deux frères, mais prit fin par la mort soudaine de John.
« On parla beaucoup de cette mort que des circonstances mystérieuses avaient entourée, et diverses personnes allèrent jusqu’à soupçonner Silas de n’y être pas étranger. Mais l’accusation se présentait si grave qu’on eut peur de s’y arrêter. L’oubli se fit.
« Silas resta seul directeur de la coopérative Farwell. Ce fut le commencement de la décadence pour la maison. Silas engageait à la Bourse des sommes énormes. En outre sa détestable réputation personnelle détachait de lui ses meilleurs correspondants.
« Bientôt des spéculations malheureuses causèrent des trous énormes, qu’il fallut combler sans délai.
« C’est ainsi qu’un jour, après une semaine de pertes considérables, Silas n’hésita pas à mettre la main sur le dividende trimestriel qui devait être distribué au personnel. Quand je me présentai pour encaisser, au nom des ouvriers, il me répondit par une fin de non-recevoir assez dure, déclarant qu’il en avait assez d’être exploité ainsi.
« – Ces messieurs deviennent trop exigeants, me dit-il. J’entends bien demeurer seul juge de la situation et ne leur faire l’aumône, pour répondre au vœu de mon père, qu’à mon gré et sous mon seul contrôle.
« En vain je lui représentai que les dispositions testamentaires du père Farwell n’étaient pas un simple vœu, mais constituaient bel et bien un droit pour les bénéficiaires : il m’envoya promener grossièrement.
« Je me rendis alors auprès des ouvriers et je les priai de patienter, prétextant que les comptes du trimestre n’étaient pas encore terminés. Ces braves gens s’inclinèrent, sans protester.
« Mais comme le temps passait et que l’argent n’arrivait toujours pas, ils finirent par concevoir des craintes que vint m’exprimer une délégation. J’essayai encore de les persuader qu’il fallait attendre, mais une véritable révolte éclata dans les ateliers.
« Je me rendis auprès des ouvriers.
« Leur patience était à bout. Ils prirent la résolution énergique dont je ne pus les détourner ni même les blâmer.
« Ils me chargèrent de porter à Silas Farwell un ultimatum court et précis : dans les quarante-huit heures, le personnel exigeait une reconnaissance de dette, sans quoi c’était la cessation du travail. Je me présentai donc le jour même au bureau de Silas Farwell.
« Contre mon attente, il me reçut avec toute la bonne grâce dont il était capable.
« – Bonjour, Gordon, me dit-il. Je suis sûr que vous venez me demander encore de l’argent dû au personnel. Je m’y attendais et j’allais précisément vous faire appeler pour vous remettre une reconnaissance de la somme.
« Silas ouvrit un des tiroirs de son bureau et en sortit une feuille toute préparée. Il me la présenta en la tenant par la partie supérieure.
« – Voulez-vous voir si nous sommes d’accord, me dit-il.
« Je lus :
« AVIS AUX EMPLOYÉS ET OUVRIERS DE LA COOPÉRATIVE FARWELL
« Comme suite à l’entretien qu’il a eu avec l’avocat Gordon, M. Silas Farwell reconnaît devoir aux employés et ouvriers de la coopérative Farwell la somme de 75 000 dollars, montant de leur part trimestrielle de bénéfices. Cette somme sera payée fin courant.
« Lu et approuvé,
« Silas FARWELL
« Si je n’avais pas été placé à contre-jour et si j’avais saisi la feuille à deux mains au lieu de la tenir par la partie inférieure, je me serais aperçu que l’épaisseur du papier n’était pas la même partout. Mais ce papier était quadrillé et rien à mes regards ne semblait rompre la disposition géométrique des lignes.
« Silas Farwell avait eu, comme vous le verrez, une idée d’une canaillerie diabolique et à la fois puérilement maladroite. Je rougis encore d’y avoir été pris…
« – C’est bien ainsi ? me demanda Silas.
« – Parfait, répondis-je.
« – Alors, signez à droite de mon nom avec la mention : Lu et approuvé.
« Je fis comme il le désirait.
« À peine avais-je apposé ma signature sur le papier qu’il me l’arracha des mains, bien plus qu’il ne me le reprit.
« Cette hâte fébrile m’inquiéta.
« J’observai alors tous ses mouvements.
« Il me tournait le dos et ce qu’il faisait me parut suspect.
« Je me penchai pour mieux voir ses gestes. Je le vis enlever la partie supérieure du papier qui masquait une seconde feuille, portant un texte différent du premier. Seules, les deux signatures demeuraient sur le document primitivement dissimulé sous l’autre.
« J’eus une sorte d’éblouissement, j’entrevis quelque machination infâme et, me précipitant auprès de Farwell, je lui demandai des explications.
« Se voyant découvert, il fit preuve d’un cynisme inimaginable.
« – Et après ? dit-il d’un ton narquois. Je fais ce que je crois devoir faire. Vous vous êtes mis du côté de la canaille pour me dépouiller de mon héritage ! Eh bien, c’est moi qui vous tiens maintenant !
« Et déployant à distance le papier que je venais de signer, il me jeta ces mots :
« – Regardez et lisez bien !
« Les lignes dansaient devant mes yeux. Je déchiffrai pourtant ceci :
« Je soussigné, Gordon, avocat-conseil, chargé des intérêts des employés de la coopérative Farwell, reconnais avoir reçu la somme de 75 000 dollars, montant de la part des bénéfices du dernier trimestre, revenant à ses employés.
« Lu et approuvé, Lu et approuvé,
« Silas FARWELL G. GORDON
« Devant cette infamie inconcevable, je perdis la tête. Je sautai sur Silas et lui saisis la gorge à deux mains.
« Mais il m’avait prévenu et, avant mon agression, son doigt avait pressé le bouton d’une sonnerie.
« Des employés se précipitèrent dans la pièce.
« Ils durent se mettre à quatre pour me faire lâcher prise. J’avais, terrassé Silas Farwell, mon genou lui écrasait la poitrine, et je l’étranglais littéralement.
« Quand on l’arracha de mes mains, il était dans un état lamentable, c’est à peine s’il put articuler quelques mots :
« – Cet homme… a voulu… me voler… m’assassiner… bégaya-t-il.
« Deux policiers, qu’on était allé chercher en hâte, me mirent la main au collet et m’emmenèrent sans tarder à la station de police, malgré mes protestations.
« Fort heureusement, j’étais connu grâce à ma profession, et le brigadier m’autorisa à me rendre chez moi, sous la conduite des deux agents, afin que je puisse me munir de linge et de vêtements.
« Mon but était de prendre la fuite. Qui croirait mon histoire ? Le misérable avait tendu son piège avec tant d’adresse que, puisque j’avais eu la bêtise de m’y laisser prendre, je ne pouvais plus en sortir. Rembourser l’argent m’était également impossible, même si je l’avais voulu. Où aurais-je trouvé soixante-quinze mille dollars ?
« Mieux valait disparaître. Le temps m’apporterait peut-être le moyen de me justifier.
« Je réussis à m’enfuir plus facilement que je ne l’aurais supposé. Je m’y pris d’une façon très simple.
« Quand je fus dans mon bureau, j’offris des cigares aux détectives. Pendant qu’ils les allumaient, je m’emparai d’un presse-papier en fonte et je le jetai contre la vitre de la porte.
« À ce bruit, qui leur sembla venir de l’extérieur, les deux hommes, instinctivement, se précipitèrent vers la sortie.
« Aussi prompt que l’éclair, j’ouvris la fenêtre et je sautai sur l’échelle d’incendie qui courait du haut en bas du mur de la maison.
« À peine en avais-je gravi quelques échelons que déjà les policiers, revenus de leur surprise, étaient à mes trousses.
« Alors, je grimpai de barreau en barreau. J’arrivai au toit et me hissai sur le chéneau.
« De maison en maison, au risque de me rompre le cou cent fois, je courus.
« Je parvins au toit d’un immeuble formant une sorte de terrasse. À son extrémité, il y avait un vitrail qui donnait dans un atelier de peintre. Je le soulevai et je sautai à l’intérieur de la pièce.
« Le propriétaire était absent. Je m’engageai dans l’escalier et je gagnai la rue.
« Les policiers avaient perdu ma trace.
« Je décidai de quitter la ville. En deux étapes, je parvins à Surfton. J’avais sur moi un peu d’argent. Cela me permit d’acheter quelques provisions, et je vins chercher un refuge dans les rochers de la falaise.
Gordon s’arrêta.
Florence, vivement intéressée par le récit de l’avocat, resta un instant songeuse.
Allait-elle donner suite à son projet primitif et attendre Max Lamar pour lui avouer son secret terrible ?
Ne devait-elle pas surseoir à cette décision et, reprenant le fil de ses périlleuses aventures, chercher à sauver tout à fait le malheureux Gordon ?
C’est à ce dernier parti qu’elle s’arrêta.
Toute son ardeur combative se réveillait.
À ce moment, quelqu’un du dehors voulut ouvrir la porte. Celle-ci, fermée, résista.
Florence courut vers Gordon.
– Je vais vous aider, d’abord à vous sauver, ensuite à vous réhabiliter, lui dit-elle.
Elle s’arrêta. La porte maintenant était, du dehors, violemment secouée. C’était le secrétaire de Lamar, qui ne comprenait rien à ce verrouillage inattendu.
– Ne bougez pas, murmura Florence.
Tout à coup, le carreau de verre dépoli vola en éclats sous le choc d’un coup de coude violent, et une main apparut, cherchant à atteindre la clé.
Prompte comme l’éclair, Florence avisa les menottes posées sur le bureau. Puis, saisissant la main qui, du dehors, tournait déjà la clé intérieure, elle entoura cette main du fin et souple bracelet d’acier, la fixant vigoureusement contre le bec-de-cane.
Faisant jouer la fermeture des menottes, elle emprisonna solidement le bras du secrétaire, qui se trouva ainsi réduit à l’impuissance.
Gordon avait assisté avec stupéfaction à la manœuvre de Florence.
– Venez, lui dit à voix basse Florence.
Elle ouvrit l’autre porte et descendit rapidement dans la rue, suivie de l’avocat.
Florence arrêta une auto qui passait, donna un ordre au chauffeur et monta vivement avec Gordon dans la voiture, qui démarra en vitesse.
CHAPITRE XXI – Les deux cercles blancs

Max Lamar avait quitté sa demeure pour échapper à sa sourde préoccupation.
« Je vais passer une heure au club, se dit-il, cela me secouera. »
Le salon de lecture était désert. Max s’installa dans un fauteuil et prit un journal. Il lisait depuis un quart d’heure lorsqu’il vit entrer dans le salon un personnage qui ne lui inspirait qu’une estime relative.
– Bonjour, docteur Lamar, dit l’arrivant.
– Bonjour, monsieur Silas Farwell.
– Je suis très heureux de vous rencontrer ici. Je voulais avoir de vous quelques conseils sur une affaire…
– Il s’agit, n’est-ce pas, dit Lamar, du fameux avocat Gordon, qui partit en emportant les fonds destinés aux ouvriers de votre coopérative… du moins, c’est votre accusation contre lui, n’est-ce pas ?
– Oui, c’est mon accusation, et je la fonde sur d’indéniables preuves.
Max Lamar regardait Silas Farwell et se demandait si le négociant, dont il connaissait le caractère peu recommandable, ne serait pas le vrai coupable.
– Vous dites que vous avez des preuves ? Des preuves certaines ?
– Autant que peuvent l’être des preuves écrites, répondit Silas Farwell.
– En effet, opina Max Lamar, cependant on a vu des accusations terribles établies sur des… erreurs, acheva-t-il en retenant le mot « faux » qui lui venait aux lèvres.
Silas protesta :
– Si vous voulez m’accompagner jusqu’à mes bureaux, je mettrai sous vos yeux les preuves irréfutables dont je viens de vous parler.
Max Lamar n’hésita pas. Il voulait être fixé sur le vrai caractère de Gordon.
Au moment où les deux hommes descendaient les marches du perron du club, une auto traversait la rue.
Brusquement, à cinquante mètres plus loin, le véhicule stoppa. Une femme en descendit, dit quelques mots au chauffeur, qui remit la voiture en marche, et s’avança rapidement derrière Max Lamar et Silas Farwell.
Les deux hommes arrivaient au seuil de la maison Farwell, quand une voix joyeuse se fit entendre.
– Eh bien, docteur, vous passez devant vos amis sans les reconnaître ?
Max Lamar se retourna et s’inclina devant Mlle Travis.
Car c’était celle-ci qui venait de quitter l’auto dans laquelle, avec Gordon, elle était montée quelques minutes avant. Le fugitif, dans la voiture, attendait la jeune fille dans le parc public.
– Vous avez fait un bon voyage ? demanda Max Lamar. Permettez-moi de vous présenter M. Silas Farwell.
– Verriez-vous un inconvénient, monsieur Farwell, continua-t-il, à ce que Mlle Travis vînt avec nous ? C’est une amie sûre qui veut bien s’intéresser à mes travaux.
– Aucun inconvénient, déclara Silas Farwell avec empressement, car personne ne pouvait rester insensible à la grâce et à la beauté de Florence. Florence alors demanda, avec une parfaite apparence de naïveté :
– De quelle affaire s’agit-il ?
– Voyons… Rappelez-vous, ma chère amie… à Surfton… cet ermite… ce Gordon…
– Ah ! oui… oui… dit Florence d’un ton qu’elle s’efforçait de rendre détaché… Je me rappelle… Un avocat qui aurait détourné des fonds.
– Et M. Farwell doit me donner à l’instant même les preuves de sa culpabilité.
Florence, en entendant ces mots, réprima un mouvement léger de satisfaction. Elle affecta même de l’indifférence. Et pourtant elle sentait bien qu’elle allait se trouver en présence d’une occasion unique.
– Je ne vois pas, dit-elle, en quoi cette affaire-là pourrait m’intéresser… Je veux bien vous accompagner, mais j’attendrai dans une autre pièce que vous ayez terminé. Je prierai alors le Dr Lamar de bien vouloir me reconduire chez moi.
– Avec plaisir, répondit Lamar, dont les yeux brillèrent de joie.
– Je vous précède, fit Silas Farwell.
Le bureau dans lequel il les fit entrer avec lui était d’un ameublement très sobre.
Dans l’antichambre, un dactylographe, assis devant une petite table, tapait des lettres sans lever la tête un instant.
– Je vais m’asseoir là et vous attendre, dit Florence Travis.
Le dactylographe, ayant fini son travail, se leva à ce moment, rangea ses papiers, ferma sa machine et quitta le bureau…
Lamar et Farwell pénétrèrent dans le cabinet directorial.
Florence, alors, ne perdant pas une minute, enleva la machine à écrire demeurée sur la petite table et transporta cette dernière contre la porte de communication que venaient de franchir les deux hommes.
Sur la table elle se hissa avec légèreté.
De là elle pouvait apercevoir, par l’imposte, tout ce qui se faisait dans le bureau de Silas Farwell.
Jamais elle n’avait été aussi émue.
Elle regardait de tous ses yeux.
Silas, ayant fait asseoir Max Lamar dans un fauteuil, ouvrit un coffre-fort et en sortit une feuille rectangulaire, portant, en haut et à gauche, la raison sociale de sa maison.
– Voilà l’affaire, dit-il à Max Lamar. Regardez.
Il tenait le papier étalé à la hauteur même des yeux de son interlocuteur. De son observatoire, Florence le voyait aussi et n’en perdait pas une ligne. C’était le faux reçu signé Gordon.
Max Lamar, à cette lecture, fut saisi d’une grande perplexité.
Le papier lui semblait authentique.
Pourtant il éprouva le besoin de demander des explications.
– En somme, dit-il à Silas Farwell, ce n’est là qu’un reçu. Où est la preuve qu’il ait détourné cet argent… si toutefois il l’a touché, ajouta-t-il avec une réticence.
– Parbleu ! s’il l’a touché ! déclara cyniquement Silas Farwell, c’est moi-même qui le lui ai remis.
Florence, de son observatoire, eut envie de briser les carreaux pour passer la tête par l’imposte et pour crier : « Menteur ! »
Elle se contint.
Farwell continuait :
– S’il n’avait pas détourné cet argent, pourquoi se serait-il enfui ? Réfléchissez, docteur, le doute n’est pas possible.
Max Lamar écrasé par l’évidence, hochait la tête.
Pendant ce temps, Florence Travis était descendue de son observatoire et avait remis doucement la table à sa place.
Ouvrant la porte de droite, elle inspecta minutieusement le corridor et le palier.
Personne.
Prenant son sac à main, elle le jeta dans un coin du palier et revint dans l’antichambre.
Arrachant alors le large peigne d’écaillé qui retenait ses cheveux, elle les dénoua à demi, dégrafa le col de son corsage, en déchira même une manche, bref, se donna l’aspect d’une personne qui vient d’essuyer une agression violente.
Et tout à coup, renversant la table, bousculant les chaises, faisant dégringoler l’immense banquette, elle se mit à pousser des cris perçants.
Les deux hommes, dans le bureau, eurent l’impression qu’une lutte terrible avait lieu à côté d’eux.
Ils allaient se précipiter au-dehors quand la porte du cabinet s’ouvrit, et Florence, échevelée, les yeux dilatés, tous les traits de son joli visage crispés en une expression de terreur, vint tomber presque à leurs pieds, en disant :
– Là… un homme… un homme est entré. Il m’a bousculée, frappée et s’est sauvé avec mon sac… Courez, rattrapez-le.
Max avait relevé la jeune fille et la forçait de s’asseoir dans un fauteuil.
– Mais cet homme, comment est-il ? demanda Silas Farwell.
Florence, haletante, répondit :
– Grand… blond… je crois, un chapeau mou… un vêtement beige…
Et se dressant :
– Mais qu’attendez-vous pour le poursuivre, pour lui reprendre mon sac, où j’avais mes bijoux, mes lettres ?
Max Lamar n’hésita plus.
– Ne perdons pas un instant, monsieur Farwell. Venez avec moi. Nous prendrons chacun un côté de la rue.
Silas, sans grand enthousiasme, suivit le docteur.
À peine les deux hommes furent-ils dans le couloir que Florence se dressa.
À l’agitation factice, mais admirablement simulée, à laquelle elle venait de paraître en proie, succéda le calme parfait.
S’approchant du bureau de Farwell, où était resté le reçu de Charles Gordon, elle prit le document et le mit dans son corsage.
Se dirigeant ensuite vers le coffre-fort sur lequel Silas avait laissé la clé, Florence l’ouvrit, et en retira plusieurs liasses de bank-notes qu’elle compta avec soin et qui rejoignirent dans son corsage le reçu frauduleux.
Ensuite, sans s’expliquer elle-même pourquoi elle agissait ainsi, elle revint au bureau, prit deux feuilles blanches, les plia et les découpa en deux cercles égaux.
Elle en posa un, bien en évidence, sur le bureau, et, ayant inscrit au crayon rouge quelques lignes sur le second, elle le suspendit à la poignée du coffre-fort.
Puis, revenant dans l’antichambre, elle se recoiffa devant la glace, constata non sans satisfaction que le Cercle rouge avait disparu de sa main, et, comme si rien ne s’était passé, s’asseyant sur la banquette après l’avoir redressée, elle attendit.
À cet instant les deux hommes revenaient.
Max Lamar tendit à Florence son sac, qu’il venait de découvrir en repassant dans le couloir.
– Je viens de le ramasser dans un coin. Votre agresseur l’y aura jeté sans doute. Je pense qu’il n’y manque rien…
– Et vous n’avez trouvé personne ?
– Personne ! on n’a vu sortir âme qui vive de la maison.
Florence Travis se leva en simulant une grande lassitude.
– Je vous demande pardon, monsieur, dit-elle à Farwell, d’être la cause involontaire de tout ce désordre. Je vais prendre congé de vous. Ces émotions m’ont brisée. Il est préférable que je rentre chez moi.
Lamar reconduisit la jeune fille jusqu’à la porte. Quand il rejoignit Silas Farwell, celui-ci arpentait son cabinet de travail.
– C’est tout de même bizarre, cette aventure-là, dit-il à Max Lamar.
Et, tout à coup, ses regards tombèrent sur le cercle que Florence avait mis en évidence sur le bureau.
– Que veut dire ceci ?
Lamar avait pris le papier et le regardait, en proie à la plus vive stupéfaction.
Soudain, Silas Farwell poussa un cri.
– Le reçu ? Où est le reçu de Gordon ?
Fiévreusement, il fouillait partout et ne trouvait rien.
– Je l’ai peut-être mis dans mon coffre-fort.
Il se dirigea vers le meuble et c’est alors qu’il aperçut un second cercle accroché à la poignée de la lourde porte.
Il s’en empara et lut ces mots écrits au crayon rouge :
L’argent pris dans ce coffre sera remis à ses légitimes propriétaires par la dame au Cercle rouge.
Silas Farwell entra dans une colère terrible.
– Le reçu de Gordon… L’argent… C’est abominable !… Qui m’a volé ? cria-t-il. Ce ne peut être que cette femme… Il faut courir après cette femme.
Max Lamar, abasourdi, n’avait pas pris garde aux paroles lancées par Silas. Mais quand il comprit le sens des derniers mots, il protesta :
– Que dites-vous ? Mais vous n’y songez pas ! Soupçonner mademoiselle Travis, riche dix fois comme vous ! Mais c’est de la démence !
Mais il parlait ainsi contre sa pensée. Malgré lui, il devait se rendre à l’évidence. Quand il était sorti avec Silas Farwell, le reçu et l’argent étaient encore là. Si quelqu’un était venu en leur absence, Florence l’aurait vu.
Alors ?
Max Lamar était envahi d’un doute terrible, doute qu’il sentait peu à peu se transformer en certitude.
« Et pourtant, non, non ! Elle ! Florence, coupable de cela ? Non ! C’est impossible !… »
La sonnerie du téléphone retentit.
Il décrocha le récepteur, comme s’il eût été dans son propre bureau.
C’était d’ailleurs bien à lui que s’adressait la communication. Son secrétaire demandait à lui parler.
– Allô ! Ah ! on vous a répondu au club que j’étais ici ?… Bien… Alors ?… Les deux portes fermées ?… Par qui ?… Non ?… Par Mlle Travis ?… Vous déraisonnez… On vous a emprisonné la main ?… Dans le cabriolet ?… Quel roman !… Voyons, mais qui ? – Une main à travers la vitre brisée ?… Et sur cette main le Cercle rouge ?
Max Lamar haletait. Les questions se pressaient sur ses lèvres.
– Mais, enfin, vous êtes sûr qu’il n’y avait pas d’autre personne dans le bureau ? Vous m’affirmez qu’il n’y avait que miss Travis. Bien… bien… merci.
Il raccrocha le récepteur d’une main tremblante.
Silas Farwell, qui n’avait saisi que quelques mots de cette conversation téléphonique, lui demanda :
– Avez-vous appris quelque chose ? Max Lamar ne répondit pas.
Silas Farwell insista :
– Pourquoi cet air bouleversé, alors ? Parlez ! Il me semble avoir entendu prononcer le nom de Mlle Travis…
Max gardait toujours le silence.
– Mais oui, j’ai bien compris, continuait Silas, le nom de cette femme qui sort d’ici, de cette aventurière.
À ce mot, Max Lamar bondit :
– Je vous défends, entendez-vous, je vous défends, vous surtout, de prononcer une telle épithète en parlant de cette jeune fille.
Silas Farwell recula, Max Lamar reprit d’une voix sourde :
– Ce que je viens d’entendre, monsieur Farwell, ne vous concerne pas.
– C’est possible, dit Silas Farwell, mais le vol dont je viens d’être victime est une affaire qui m’est personnelle, à moi… Et ça ne se passera pas comme ça, je vous prie de le croire. Je vais à la police…
Il se dirigeait vers la porte. Max Lamar l’arrêta par le bras.
– En ce qui vous concerne, lui dit-il brutalement, je vous engage à ne souffler mot de ceci à qui que ce soit avant que nous ayons trouvé la clé de ce mystère… Vous m’entendez… à qui que ce soit… c’est un avis que je vous donne… un ordre même si vous voulez… oui, un ordre absolu.
CHAPITRE XXII – Vers la réhabilitation

Le chauffeur, ainsi que le lui avait recommandé Florence Travis, avait conduit la voiture jusqu’au parc public et s’était arrêté.
Dans l’auto, Gordon attendait. Il avait l’impression que sa destinée entrait dans une phase nouvelle, et il lui semblait que tous ses malheurs allaient être finis.
– Eh bien, à quoi songez-vous donc, monsieur Gordon ? fit près de lui une voix claire.
Florence, par la portière, lui tendait un papier…
C’était le reçu des soixante quinze mille dollars que Silas Farwell lui avait fait frauduleusement signer.
Prenez, disait Florence, ce document vous intéresse.
Gordon, d’une main tremblante, saisit le document que lui Présentait Florence. Il le regarda, le retourna vingt fois. Pâle, haletant, il doutait de ses propres yeux.
Enfin, il allait pouvoir se disculper.
La joie l’étouffait. Il ne pouvait articuler une parole et de grosses larmes de reconnaissance roulaient dans ses yeux.
À ce moment, Florence Travis était presque fière d’elle-même, de ce pouvoir, qui lui avait permis de sauver de la misère et de l’injustice quelques malheureux.
Et si Max Lamar avait alors paru, la jeune fille eût couru à sa rencontre pour lui révéler, non plus comme une confession humiliante mais comme une justification définitive, le mystère qui pesait sur sa vie.
Gordon avait enfoui dans la plus sûre de ses poches le papier et maintenant, revenu de son émotion, il voulait savoir comment s’était fait le miracle.
Florence, souriante, lui répondit :
– Ne me demandez pas quels moyens j’ai employés pour obtenir ce reçu. Ne m’en remerciez jamais et contentez-vous de l’accepter.
Puis, mettant la main dans son sac, elle en retira quelques-unes des bank-notes qu’elle avait prises dans le coffre-fort de Silas Farwell.
– Et je vous supplie, en outre, dit-elle, d’accepter sans façon cette petite avance. Cela représente exactement, selon ce que vous m’avez dit, la somme que Silas Farwell vous devait personnellement pour vos honoraires. Vous allez être obligé de pourvoir à des nécessités urgentes, ne fût-ce que celle de réparer un peu votre toilette.
De la main, Gordon repoussa les billets. Mais Florence eut une moue fâchée.
– Vous ne pouvez pas refuser. D’ailleurs, je vous le répète, cet argent est celui qui vous est dû…
C’était dit avec tant de bonne grâce que Gordon comprit qu’il n’avait pas le droit de repousser cette offre. Il accepta donc les billets.
– Il faut que je vous quitte, dit Florence. J’espère bien vous revoir, monsieur Gordon, dès que vous aurez reconquis votre situation sociale, ce qui ne saurait tarder. Vous serez toujours le bienvenu à Blanc-Castel.
Et, légère, elle s’enfuit.
Gordon donna alors l’ordre au chauffeur de remettre la voiture en marche.
Mais un incident inattendu se produisit.
Par une allée latérale déboucha soudain un des détectives qui avaient mission de rechercher Gordon.
Il venait d’apercevoir l’avocat et, reconnaissant immédiatement l’homme qu’il était chargé d’arrêter, il se précipita vers l’auto.
Gordon le vit et le reconnut aussi.
Se sachant toujours sous le coup d’un mandat d’amener et présumé coupable, il préféra ne pas se laisser appréhender.
Évidemment, son innocence serait maintenant démontrée. Mais il valait mieux que les démarches pour aboutir à ce résultat fussent faites par lui-même en pleine possession de sa liberté.
Ces réflexions eurent la durée d’un éclair.
Sautant en bas de la voiture, dont le chauffeur venait de mettre le moteur en marche, il monta sur le siège, empoigna le volant, débraya vivement, et, comme le policier arrivait pour le saisir, il fit démarrer brusquement l’auto.
Le détective et le chauffeur furent renversés, sans éprouver d’ailleurs aucun mal.
Ils se relevèrent aussitôt, mais la voiture était déjà loin.
Gordon fit le tour du parc.
Il revint ainsi presque au point de départ. Avisant alors un espace désert, il stoppa, sauta hors de la voiture, qu’il abandonna, et gagna à pied la sortie.
Il était temps. Le policeman et le chauffeur, ayant erré au hasard, arrivaient deux minutes après. Ils se jetèrent aussitôt dans la voiture et reprirent leur course à travers le parc, avec le très faible espoir de remettre la main sur le fugitif.
Celui-ci, qui marchait très vite, gagna l’un des faubourgs de la ville. Dans une cour extérieure, un homme préparait un feu de vieilles planches.
Gordon l’observa quelques instants. L’homme s’éloigna.
Le feu flambait joyeusement.
Gordon tira de sa poche le fameux reçu que Florence lui avait remis.
Il jeta le papier dans la flamme qui le dévora en quelques instants.
Et Gordon s’en fut, en marche vers l’œuvre commencée de sa réhabilitation.
*
* *
En quittant les bureaux de Silas Farwell, Max Lamar était agité par les soupçons les plus terribles et les plus justifiés.
Tout tendait, maintenant, impitoyablement, vers la même conclusion : Florence Travis était la mystérieuse femme que marquait le Cercle rouge.
Comment en douter, surtout après les deux événements survenus jurant cette journée, et que corroboraient encore les incidents de la falaise de Surfton, lorsque Gordon avait fui ?
Florence, certitude irréfutable, était entrée seule dans le bureau de Max pendant son absence.
Oui, mais le secrétaire s’était absenté quelques instants. Florence ne pouvait-elle pas être partie pendant ce laps de temps ? Et alors la femme au Cercle rouge n’aurait-elle pas pu survenir ?…
Explication invraisemblable. Max Lamar le comprenait lui-même !…
Non. L’erreur n’était pas possible. Florence Travis et la femme au Cercle rouge ne faisaient qu’une… Et le docteur, songeur et sombre, rentra chez lui.
Florence, elle, avait regagné Blanc-Castel.
Elle monta dans son appartement et passa dans son petit boudoir Là, elle retira de son corsage la liasse de bank-notes qu’elle avait prise chez Silas Farwell.
Elle compta soixante-quinze mille dollars.
– Il ne me reste plus maintenant, murmura-t-elle, qu’à remettre aux employés de la coopérative Farwell ce qui leur revient légitimement.
Un bruit de pas se fit entendre dans la chambre.
Vivement, Florence glissa les billets de banque dans un tiroir.
C’était Mary.
– Florence, balbutia-t-elle, nous sommes plus que jamais en péril. Sam Smiling est ici…
– Ici, comment ici ? s’écria Florence stupéfaite.
La pauvre Mary, bouleversée, raconta d’une voix entrecoupée à la jeune fille l’arrivée de Sam dans la fameuse malle confiée aux soins de Yama.
– Il nous a terrorisés tous les deux, ma pauvre enfant. Je l’ai caché là-haut dans une mansarde.
Florence était très pâle, mais elle fit un suprême effort pour dominer son angoisse.
Elle sentit frémir en elle tous ses instincts combatifs. Il fallait en finir avec cet homme abominable.
– Mary, dit-elle résolument, conduis-moi à la cachette de Sam Smiling.
– Oh ! Florence, vous voulez le voir ?
– Je veux simplement essayer de trouver des arguments pour le persuader de partir. Accompagne-moi.
Les deux femmes montèrent par l’escalier qui conduisait aux combles.
Au bruit des pas qu’il avait entendus, Sam Smiling sortit d’une mansarde et se trouva en présence de Florence Travis.
– Eh bien, lui dit Florence, il paraît que vous ne voulez pas être raisonnable ?
Le bandit eut un sourire narquois.
– Mais si, mais si, mademoiselle. Aussi raisonnable que vous. Car je pense bien que nous sommes tout à fait d’accord.
– D’accord sur quoi ?
– Mais sur ceci : vous me donnez le vivre et le couvert, et vous vous arrangerez en outre pour me protéger contre la justice, ce qui est essentiel. Moyennant quoi, je consens à ne jamais révéler le secret que vous savez !
– Et qui vous croira ?… L’homme haussa les épaules.
– Ne recommençons pas, hein ? On me croira toujours avec des preuves comme celle-ci.
Et se précipitant sur Florence, il saisit sa main droite, où le Cercle rouge venait d’apparaître. Florence s’était rejetée en arrière.
– À combien estimez-vous le prix de votre silence ?
– De l’argent ! De l’argent ! gronda-t-il. Plus tard. Aujourd’hui, ce qui m’importe, c’est ma sécurité. Prenez-en soin, ou gare !…
Florence frissonna de colère.
– Misérable, cria-t-elle, vos révélations m’importent peu. Faites ce qu’il vous plaira.
Et, suivie de la gouvernante, la jeune fille descendit rapidement, s’efforçant de rester calme.
… Mais, sans qu’elle consentît à se l’avouer, Florence avait peur…
Florence dormit peu et mal cette nuit-là. L’idée que le bandit se trouvait dans l’habitation lui était affreusement pénible. Elle songeait à la stupeur, à l’affolement, à l’épouvante de Mme Travis, au cas où cette dernière découvrirait la présence du misérable.
L’aube enfin commença à poindre. Florence se leva vivement, passa un peignoir et ouvrit la fenêtre toute grande.
À larges bouffées, l’air entra avec l’odeur des fleurs fraîches et le chant des oiseaux.
Florence secoua les cauchemars nocturnes. En quelques minutes elle eut recouvré le parfait équilibre de ses facultés. Sa pensée redevint claire et sa vision nette.
« Il faut, se dit-elle, que j’aille ce matin même remettre aux ouvriers de la coopérative Farwell l’argent que leur directeur retenait frauduleusement. »
Elle sonna, et ce fut Mary qui parut.
– Ma chère Mary, il faut faire immédiatement seller Trilby. Toi, tu vas m’aider à revêtir mon costume de cheval.
Mary ne fit pas un mouvement.
– Eh bien, qu’attends-tu ? lui demanda Florence.
La gouvernante joignit les mains.
– Ma chère Flossie ! Mais qu’allez-vous faire encore ?
Florence sourit mystérieusement :
– Allons, aide-moi, je t’en prie, à m’habiller rapidement.
Avec un soupir résigné, Mary obéit.
– Au revoir, Mary, dit Florence, en embrassant la gouvernante. Avant midi, je serai de retour.
Elle sortit, descendit les marches du perron et trouva devant la grille un groom qui retenait à grand-peine un splendide alezan brûlé.
Le groom tendit l’étrier à la jeune fille, qui se mit en selle. Le cheval partit au grand trot.
Florence parvint rapidement au faubourg industriel de la ville et arriva en vue d’une vaste cité ouvrière au-dessus de laquelle se lisait cette enseigne : Coopérative Farwell.
Devant la porte d’entrée principale un grand nombre d’hommes discutaient à haute voix.
Florence mit Trilby au pas et longea la muraille qui formait avec la porte un angle très large, dans lequel elle se dissimula.
Elle voyait et entendait tout.
La discussion entre les ouvriers était bruyante.
Soudain déboucha sur la route un grand diable dont l’arrivée provoqua un enthousiasme général.
– Watson ! Voilà Watson !
Watson fit un geste circulaire :
– De la place ! Écartez-vous !
Et, grimpant sur une des deux bornes charretières qui encadraient la porte, il commença d’une voix puissante au milieu d’un silence parfait, soudain établi.
– C’est très simple. Depuis longtemps, nous réclamons à Silas Farwell, notre directeur, le montant d’un versement que nous n’avons jamais touché et dont il se prétend dégagé, sous prétexte que cet argent a été détourné par l’avocat Gordon. Moi, je n’ai jamais cru un mot de cette histoire-là. Gordon doit être la victime d’une canaille que vous connaissez comme moi. Qu’en pensez-vous, camarades ?
– Parfaitement. Il a raison ! Gordon est innocent ! À bas Farwell !
Les interpellations s’entrecroisaient. Watson continua :
– Silas Farwell n’a jamais accepté de bon cœur la généreuse décision que son père avait prise. Et, d’ailleurs, c’est un individu que la cupidité entraîne dans les plus louches histoires. Il n’est pas nécessaire de réitérer nos demandes. Il ne nous paiera pas. C’est un individu sur lequel les paroles justes ne produisent aucune influence. Il n’y a que de la peur qui puisse l’amener à nous donner notre dû.
– Allons le trouver !
Watson descendit de sa borne.
Le tumulte redoubla, mais tout à coup on entendit retentir les sabots d’un cheval et une voix de femme domina le vacarme.
– Attention ! criait-elle.
Tous s’écartèrent. Au milieu d’eux, une jeune écuyère, montée sur un cheval en plein galop, traversa la route comme un éclair. Elle jeta, aux pieds de l’orateur improvisé, une large enveloppe jaune et disparut sous un nuage de poussière.
Les ouvriers restèrent ahuris.
Watson, se baissant, ramassa l’enveloppe.
Il lut à haute voix la suscription de l’enveloppe qu’il venait de ramasser : Pour les ouvriers de la coopérative Farwell.
Watson fit sauter les cachets de l’enveloppe.
Un flot de billets de banque s’en échappa. À ces billets était jointe une lettre dont l’ouvrier donna lecture :
Voici les bénéfices qui vous reviennent et que vous réclamez avec raison. Répartissez-les entre vous. Ils sont votre propriété. M. Silas Farwell en est quitte envers vous.
LA DAME AU CERCLE ROUGE
Une immense clameur montant vers le ciel succéda à une explicable stupéfaction. Watson était remonté sur sa borne.
– Mes chers amis, nous ferons cet après-midi le partage de cette somme qui nous parvient si miraculeusement. En attendant, je vous demande d’acclamer l’inconnue à qui nous devons cette restitution.
Un tonnerre de hourras lui répondit.
Cette rumeur énorme parvint aux oreilles de Silas Farwell, dans les bureaux de l’usine d’où il suivait anxieusement la discussion, posté derrière les carreaux d’une fenêtre.
Les derniers cris arrivés jusqu’à lui lui semblèrent empreints d’enthousiasme. Ce changement brusque l’intrigua. Il se dirigea vers le groupe des ouvriers.
– Que se passe-t-il ? demanda-t-il.
Sans mot dire, Watson prit dans sa poche la précieuse enveloppe, en retira soigneusement les billets et tendit la lettre à Silas Farwell.
La fureur de celui-ci fut indicible.
Il recevait un double choc : l’un frappait sa cupidité, l’autre son amour-propre.
– Qui vous a remis cette lettre ? demanda-t-il à Watson d’une voix étranglée.
Celui-ci, très poliment, répondit :
– C’est une jeune femme qui est passée à cheval. Elle nous a jeté cette lettre sans s’arrêter… Nous pensions, monsieur le directeur, ajouta-t-il, sans qu’on pût voir s’il raillait ou non, que c’était vous qui l’aviez chargée de cette mission de justice.
Silas se mordit les lèvres et s’éloigna dans la direction de la ville.
CHAPITRE XXIII – Le corps à corps

Max Lamar était rentré chez lui, absorbé par des préoccupations cruelles, et le lendemain, tous ses soupçons s’étaient multipliés, précisés, se transformant inexorablement en certitude.
« À tout prix, se dit-il, il faut que je connaisse la vérité. Et c’est aujourd’hui, je le pressens, que je saurai… »
Tout en se livrant à ses réflexions, il se dirigeait à petits pas vers Blanc-Castel.
Il franchit la grille du jardin, leva la tête vers la maison, et son regard s’arrêta sur une des petites fenêtres des mansardes.
Il tressaillit, saisi de stupeur. À travers la fenêtre il avait aperçu le profil d’un homme.
– Ah çà !… mais… on dirait Sam Smiling ! s’écria le médecin légiste, doutant du témoignage de ses sens.
À ce moment, Florence rentrait à Blanc-Castel. Descendant de son cheval qu’elle confiait au groom, elle entra dans le jardin.
De loin, elle aperçut Max Lamar. Elle s’avança résolument.
– Bonjour, docteur, dit-elle en tendant la main à Max Lamar. Qu’avez-vous donc ? Vous avez l’air tout ému.
Lamar, sans quitter du regard le faîte de la maison, répondit :
– Mon émotion se comprend, mademoiselle. Savez-vous ce que je viens de voir ? Sam Smiling à la fenêtre de votre grenier.
Florence éclata de rire.
– Sam Smiling ici ! Ah ! docteur, cela c’est de la fantaisie !
Florence insista.
– Voyons, c’est impossible.
– Eh bien, soit ! admettons que je puisse me tromper ; mais cela ne va pas m’empêcher de visiter toute la maison.
Florence comprit que Max Lamar n’en démordrait pas.
Elle le suivit donc dans l’antichambre. À ce moment, Mme Travis entrait dans la pièce. Max Lamar, l’ayant saluée, lui dit :
– Madame, un bandit s’est introduit dans votre maison et s’y cache. Le souci de votre sécurité m’oblige à fouiller partout pour le découvrir.
Il se dirigea, suivi de Florence, vers l’escalier conduisant à l’étage supérieur, qu’ils visitèrent entièrement.
Vingt fois Florence, au cours de cette perquisition, fut sur le point de tout avouer à Max Lamar.
Dans sa retraite, Sam Smiling ne se doutait de rien.
Soudain il lui sembla entendre du bruit dans le couloir.
Il dressa l’oreille. Le bruit s’étant accentué, il se précipita vers la porte qu’il entrebâilla légèrement.
Une voix arriva jusqu’à lui.
– Il ne me reste plus maintenant qu’à fouiller les mansardes.
Sam, en entendant cette voix, fit un pas en arrière et devint blême.
– Cette voix ?… Ce n’est pas possible… Lui… ? Mais non… Si je ne l’avais pas précipité du haut de la falaise, je jurerais que c’est Max Lamar… En tout cas, on perquisitionne.
Il entrouvrit à peine la porte, espérant se glisser au-dehors sans être vu. Mais il la referma brusquement en retenant une exclamation de stupeur et de rage.
Il venait d’apercevoir le seul homme qu’il eût jamais redouté, Max Lamar.
– Lui… c’est lui ! Il est vivant !
Sam courut vers la lucarne, pensant peut-être pouvoir descendre le long du mur dans le jardin.
Son espoir fut déçu. La muraille était absolument lisse.
Et, juste au-dessous de lui, la grande marquise vitrée de la porte d’entrée mettait un danger de plus.
Il revint vers la porte de la mansarde. Il retint son souffle et écouta.
Max Lamar voulait entrer dans la petite pièce, mais Florence lui fit remarquer qu’ils avaient négligé de fermer en bas la porte donnant dans la galerie. Ils redescendirent. Comme ils arrivaient à cette porte, Mary arrivait. La gouvernante se hâtait pour secourir Florence, qu’elle sentait en danger.
Pendant que le docteur redescendait, Sam Smiling entrouvrit de nouveau le battant, se glissa au-dehors, descendit l’escalier, et poussa la porte donnant dans la galerie. Il vit Lamar qui lui tournait le dos. Le bandit, faisant impérieusement signe à Florence, qui le regardait, les yeux agrandis par l’horreur, de ne pas bouger et de garder le silence, se glissa vers le médecin légiste en brandissant son couteau.
Mais Florence prompte comme l’éclair s’élança et poussa le docteur à l’instant même où la lame allait le frapper.
Max Lamar, d’un bond, avait fait face à son antagoniste.
Les deux hommes se trouvaient de nouveau en présence, et, sans un mot, ils se ruèrent l’un sur l’autre.
Du salon, où elle se tenait, Mme Travis entendit le tumulte de la lutte et, dominant son effroi, monta en tremblant l’escalier, suivit le couloir et arriva dans la galerie au moment le plus tragique du combat.
Dans un coin de la galerie, Florence et Mary s’étaient réfugiées.
Mme Travis, malgré sa terreur, conserva un peu de sang-froid et se précipita au téléphone pour avertir la police.
Dans la galerie les deux hommes s’affrontaient toujours, mais chacun avait lâché prise et, ramassé sur lui-même, regardait l’autre avec une attention aiguë.
Sam Smiling avait repris son couteau.
De son côté, Max Lamar, rapidement, sortit son revolver qu’il braqua sur le bandit.
Mais ce dernier, avec une agilité foudroyante, fit un saut de côté et, se jetant tête baissée sur son adversaire, lui fit tomber l’arme des mains et le saisit de nouveau à la ceinture.
La situation était grave pour le docteur. En effet, en un effort suprême, Sam Smiling le souleva à deux pieds du sol et brutalement le plaqua sur le plancher.
Puis saisissant le revolver qui se trouvait à portée de sa main, il le braqua sur son adversaire, qui, péniblement, se redressait sur un genou.
À ce moment, Florence, restée jusque-là immobile, pâle et comme pétrifiée par l’horreur, s’élança impétueusement en avant et, d’un coup violent de cravache appliqué sur la main du bandit, elle détourna la mort qui menaçait Lamar. La balle du revolver dévia et blessa seulement à la main le médecin légiste. Celui-ci, en un sursaut de farouche énergie, se dressa et, saisissant sur une console une énorme potiche, il la lança de toutes ses forces à la tête de Sam Smiling.
Atteint en plein front par le projectile, le bandit s’écroula.
Max Lamar n’eut pas de peine à lui passer le cabriolet, dont il était muni.
Mais ce geste fait, il chancela à son tour, épuisé, défaillant.
Florence bouleversée retenait ses larmes avec peine. Si Max avait été tué, n’eût-ce pas été un peu de sa faute ?… N’aurait-elle pas dû, au risque de se perdre, mettre Lamar au courant de la présence du bandit ? Et, en réfléchissant, une stupeur saisit la jeune fille. Pourquoi était-elle restée ainsi inactive, léthargique, terrifiée, alors que celui qu’elle aimait jouait sa vie pour la défendre ? Où était cette intrépidité qui dans des situations infiniment moins graves s’était manifestée en elle…
Mais un incident coupa court aux réflexions de la jeune fille. Les policemen, que Mme Travis avait demandés par téléphone, arrivaient.
Max Lamar leur montra Sam Smiling toujours étendu évanoui sur le plancher.
– Voilà l’homme que l’on recherche depuis quelques jours, leur dit-il. Emportez-le à l’hôpital.
Les deux policemen chargèrent Sam Smiling sur un brancard et l’emportèrent.
Alors se tournant vers Florence, Max Lamar lui dit d’une voix grave :
– Mademoiselle Travis, il faut maintenant que je vous pose quelques questions. Et pour cela je désire que nous soyons seuls.
Et, s’adressant à Mme Travis :
– Madame, voulez-vous être assez bonne pour me laisser seul quelques instants avec Mlle Florence ?
Mme Travis et Mary se retirèrent, sans mot dire, oppressées par une cruelle inquiétude.
CHAPITRE XXIV – La révélation

Devant Max Lamar, Florence se tenait debout, immobile et muette.
Max Lamar, secouant avec effort son abattement, se redressa légèrement et regarda Florence avec des yeux dont il essayait de bannir toute autre expression que la froideur et la politesse. Il lui dit d’une voix ferme :
– Mademoiselle, il m’est pénible de vous poser cette question, mais il le faut : savez-vous qui est la jeune fille qui porte le stigmate du Cercle rouge ?
Il avait appuyé sur les mots : « jeune fille », pour bien lui faire comprendre qu’il s’agissait d’elle et qu’il savait…
Florence ne répondit pas. Elle se sentait défaillir. Elle eût voulu parler, s’affranchir, en criant son secret… Sa voix s’étranglait dans sa gorge…
Le mystère qui pesait sur ces deux êtres alors se déchira et la vérité s’échangea silencieusement entre eux. Seulement, dans un geste qu’il ne put retenir et où la pitié l’emportait, Max Lamar saisit la main de la jeune fille. Et voici que l’aveu, cet aveu que les lèvres de Florence retenaient malgré elle, éclata, implacable… Sur cette main que tenait le Dr Lamar, sur cette main charmante, un anneau circulaire, irrégulier, d’abord à peine rose, puis plus vif, plus éclatant, parut : le Cercle rouge…
Max Lamar savait déjà le fatal secret, cependant quand la révélation s’en fit ainsi sous ses yeux mêmes, il ne peut retenir un mouvement d’horreur, un cri douloureux.
– Oh ! Florence ! Florence !…
La jeune fille eut un cri de souffrance, de révolte et d’horreur.
– Eh bien oui, c’est moi… Mais suis-je coupable ? Suis-je vraiment coupable ?…
Sa voix sombra dans un sanglot éperdu…
Max Lamar, sans la regarder, se leva et fit quelques pas vers la porte, mais il s’arrêta… Il voyait pleurer celle qu’il aimait… Celle pour qui maintenant il cherchait des excuses. N’était-elle pas une malade ? et son devoir à lui médecin n’était-il pas de la soigner ?
Florence, d’un geste machinal, avait enfin essuyé ses yeux et encore haletante, debout, la main appuyée au dossier du siège, elle dirigeait vers Max Lamar un regard désespéré et qui implorait pitié.
Max revenu sur ses pas, s’avança vers elle. Il la regarda un instant sans parler et, enfin, d’une voix sourde, tremblante d’angoisse :
– Vous, Florence, la femme au Cercle rouge… Vous… la jeune fille que j’aimais… oui, que j’aimais de toutes les forces de mon âme… Oh ! Florence, pourquoi vous êtes-vous jouée de moi ?
– Pardonnez-moi… balbutia Florence, pardonnez-moi… Je suis si profondément malheureuse.
Max Lamar eut un geste brusque :
– Je comprends ! cria-t-il. Vous cachiez Sam Smiling, qui savait votre secret, et Sam Smiling avait connu Jim-Cercle-Rouge… et vous êtes la fille…
Florence eut une plainte de désespoir.
– Si vous savez, gémit-elle, épargnez-moi. Ah ! si vous connaissiez les combats qui se livraient en moi chaque fois que je me sentais sous la puissance de l’impulsion héréditaire…
Florence s’animait, et Max Lamar, silencieux, maintenant, écoutait.
– Et qui sait même, poursuivit-elle, si ce n’est pas grâce à ces luttes intérieures que je suis arrivée à diriger vers le bien cette influence qui, chez d’autres, avait été si redoutable, si criminelle… Car, maintenant que vous connaissez mon secret, je puis bien vous le dire, si vous ne vous en êtes déjà rendu compte, tout ce qu’a fait cette main, marquée du Cercle rouge, a été inspiré par le désir de venir en aide aux malheureux et de châtier les crimes que la loi n’atteint pas… Les moyens que j’employais étaient condamnables c’était la revanche de l’esprit maudit qui était en moi. Mais, aurais-je réussi avec d’autres moyens ? Rappelez-vous Bauman, enrichi de la misère de tout un quartier, et à qui j’ai arraché quelques victimes. Rappelez-vous Ted Drew, prêt à vendre à l’étranger le secret peut-être des victoires futures. Rappelez-vous, enfin, ce misérable. Silas Farwell, plus lâche, plus cupide, plus fourbe encore que les autres, et sa victime à qui je me suis intéressée, parce que Gordon vous avait sauvé la vie, à vous… à vous…
Sa voix se brisa dans les larmes, mais elle fit un suprême effort, dompta son émotion, et reprit avec plus d’assurance :
– Écoutez-moi encore :
« Une pensée me soutenait dans ces entreprises hasardeuses… et me rendait plus forte. Cette pensée, c’était la vôtre… Vous m’entendez bien, Max, la vôtre ! Vous m’avez dit tout à l’heure que vous m’aimiez. Or, moi aussi je vous aime, je vous aime de toute mon âme, avec le meilleur de moi-même.
Max Lamar, sombre et absorbé, écoutait, mais il ne répondait pas.
Florence passa la main sur son front, dans un geste d’indicible souffrance, et dit encore :
– Soyez persuadé aussi que mon amour était désintéressé et sans espoir. Je savais que nous étions à jamais séparés.
Elle s’arrêta encore et reprit :
– Quand j’aurai rendu compte de mes actions à la justice, je chercherai quelque contrée lointaine où, isolant ma folie, mon malheur et ma honte, je ne trouverai plus l’occasion d’exercer le terrible pouvoir qui est en moi. Je ne vivrai plus alors qu’avec mes souvenirs, c’est-à-dire avec un souvenir… que vous ne pouvez m’arracher.
L’émotion l’accablait peu à peu. Elle couvrit son visage de ses mains et, éperdue, se laissa tomber dans le fauteuil, en proie au plus violent désespoir.
Max Lamar, durant cette longue confession, était passé par toutes les phases de la douleur et de l’angoisse. L’aveu qu’il venait d’entendre était pour lui une révélation. Il comprenait que Florence avait dit vrai, et la jeune fille, à ses yeux, devenait maintenant l’image même de la générosité, du courage, de la bonté et du malheur immérité. Elle s’idéalisait magnifiquement et il se désespérait de l’avoir jugée si vite, si mal, si impitoyablement.
Soudain il se précipita à ses genoux.
– Florence, Florence, ne pleurez plus. C’est moi, maintenant, qui vous demande pardon. Je vous ai mal comprise, mal jugée. Pardonnez-moi, Florence. Je vous admire, je vous aime. Et c’est humblement, mais avec tout mon amour, que je vous demande : voulez-vous être ma femme ?
La jeune fille secoua la tête.
– Être votre femme, jamais ! Non, jamais !
– Et pourquoi, Florence, pourquoi ? Par la science et par la foi qui nous animera, nous lutterons ensemble contre le retour du danger. Je vous promets que, grâce à nos efforts communs, la marque maudite ne reparaîtra plus…
Florence, défaillante, fit un effort et, se contraignant à rester calme, se leva.
– Je vous remercie, dit-elle, de m’avoir fait entendre de telles paroles, elles ne quitteront jamais ma mémoire, elles m’aideront à supporter toutes les épreuves. Mais ce que vous me demandez est impossible. Je sens que rien ne pourra vaincre l’influence terrible que je porte en moi, et j’aimerais mieux mourir que de vous faire participer à ma honte et à ma misère. Gardez mon souvenir, comme je garderai le vôtre. Adieu !
Lentement elle se dirigea vers la porte qui venait de s’entrouvrir pour laisser entrer Mary.
La gouvernante était pâle et bouleversée. Elle avait compris la scène qui venait de se terminer sous ses yeux. Elle tendit les bras ouverts à Florence, qui s’y jeta en pleurant.
– Florence, ma chère Florence, murmura la gouvernante. Mon enfant, je vous admire, vous êtes la plus généreuse des femmes…
Max Lamar, accablé, ne releva pas la tête.
Les deux femmes sortirent. Au bruit de la porte qui se fermait, Max tressaillit. Il lui semblait que tout le bonheur de sa vie venait de le quitter et l’existence lui apparut soudain misérable et sans intérêt. Lentement il sortit à son tour, les épaules courbées, comme écrasé par le poids de sa douleur.
CHAPITRE XXV – Une journée bien remplie de Randolph Allen

Quand il eut livré aux flammes le reçu frauduleux mais si compromettant, que lui avait rendu Florence Travis, l’avocat Gordon prit la décision d’éviter pendant quelques jours les grands quartiers et de rester dans le faubourg populeux où le hasard de sa fuite l’avait conduit.
Son premier soin fut d’acheter des vêtements, puis il se fit couper les cheveux et tailler la barbe. Il dîna dans une humble taverne et coucha dans une auberge aux portes de la ville.
Au cours de la nuit il réfléchit. Que faire ? Comment arriver à prouver son innocence ?
Sa situation lui paraissait à peu près sans issue, quand tout à coup une solution s’offrit à son esprit comme étant la seule logique et la seule raisonnable.
Puisque les preuves qu’on avait contre lui étaient anéanties sans retour, pourquoi n’irait-il pas franchement se constituer prisonnier ?
Il en serait quitte pour s’expliquer. Le pis qui pût lui arriver c’était de faire quelques semaines de prévention.
Tout bien pesé et examiné, il s’arrêta à ce dernier projet.
S’étant levé de bonne heure, il se rendit au bureau central de police.
Randolph Allen était précisément en conversation avec Boyles, un des détectives chargés de rechercher l’avocat, quand on lui annonça que ce dernier demandait à lui parler.
Le chef de police, malgré l’indifférence dont il se cuirassait, éprouva intérieurement un vif étonnement, mais il ne laissa rien paraître sur son visage imperturbable.
– Vous voyez, dit-il tranquillement au détective, les délinquants, c’est comme la fortune : il vaut souvent mieux les attendre chez soi que de courir après.
– Faites entrer M. Gordon, ordonna-t-il.
Avec beaucoup d’aisance, Gordon entra comme il eût pénétré dans un salon, en visiteur.
Il prit le premier la parole.
– Je sais, monsieur le chef de police, que rien ne vous étonne. Aussi ne chercherai-je pas à vous expliquer comment je me trouve ici. Mais, si je ne vous dis pas comment, je vais toujours vous dire pourquoi.
– Je vous écoute, dit Allen, placide.
– Je suis ici en vertu de ce sentiment assez naturel qui pousse les innocents à ne pas vouloir demeurer hors la loi. Cette situation est intolérable. J’ai donc résolu de venir me confier à vous et de vous dire : « Je suis parfaitement innocent du crime que l’on m’impute. Je viens chercher la protection de la loi et je compte obtenir une ordonnance de non-lieu. »
– Il me semble, monsieur Gordon, dit Randolph Allen, que vous allez un peu vite. Il faudrait apporter des preuves de votre innocence.
– Mon Dieu ! monsieur le chef de police, dit Gordon, c’est à la justice à fournir les preuves de la culpabilité et non au prévenu de donner les preuves de son innocence.
– Vous prétendez alors…
–… Qu’il est impossible à celui qui m’accuse d’appuyer de la moindre preuve ses affirmations.
– Alors pourquoi vous êtes-vous enfui ?
– Je conviens que j’avais peur. Un homme d’esprit a dit que si on l’accusait d’avoir volé les tours de Notre-Dame… vous savez le reste…
– Vous avez la conscience tranquille ?
– Oui, absolument tranquille. En voulez-vous une preuve ? Téléphonez donc à M. Silas Farwell, qui a porté plainte contre moi, et demandez-lui d’apporter ici les preuves de son accusation.
– Je veux bien, dit Randolph Allen. Il décrocha l’appareil.
– Allô ! Monsieur Silas Farwell ? J’ai dans mon cabinet l’avocat Gordon, qui prétend que l’accusation formulée par vous n’est pas fondée… Hein ? On vous a volé vos preuves ? C’est regrettable…
Et, se retournant vers l’avocat :
– M. Farwell renouvelle ses accusations. Il prétend qu’on lui a dérobé un reçu signé de vous et qui constitue une preuve indiscutable. Il demande que je vous garde jusqu’à son arrivée. Ce n’est peut-être pas très légal, cette confrontation, mais…
– J’y consens, déclara Gordon.
Un quart d’heure s’étant écoulé, on annonça Silas Farwell. Quand celui-ci entra, Gordon, à la vue de son calomniateur, ne put se maîtriser. Il bondit de son siège.
– Bandit ! Misérable ! cria-t-il.
Randolph Allen le calma :
– Vous avez tort, monsieur Gordon, prenez garde…
Et se tournant vers Silas Farwell :
– Vous ne m’apportez pas la preuve de la culpabilité de Gordon. Je n’ai pas le droit de le retenir.
– Mais, pourtant, déclara Silas, j’affirme que cet homme est coupable. La preuve, je l’avais… Hier, on l’a volée dans mon bureau.
– Quand vous la retrouverez, dit Randolph Allen, nous le ferons arrêter de nouveau. Vous voyez qu’il ne cherche pas à s’enfuir. Pour le moment, je vous le répète, je ne puis que lui rendre la liberté.
Et à Gordon :
– Vous êtes libre, monsieur.
Gordon prit son chapeau et se retira.
Après le départ de Gordon, Randolph Allen pria Farwell de l’excuser s’il était obligé de régler certains détails de son service. Il sonna deux fois. Un secrétaire parut.
– Qu’a-t-on fait du sieur Sam Smiling, arrêté à Blanc-Castel ?
– On l’a conduit à l’hôpital, répondit le secrétaire. Il était sans connaissance. On craint pour sa vie.
– C’est fâcheux. Son interrogatoire eût été utile. C’est un bandit qui doit en savoir long sur bien des affaires…
La sonnerie du téléphone retentit.
– Allô ? L’hôpital 27 ? Oui… moi-même… Il va mieux ? Il parle ? Il demande à me voir ? Hein ?… Vous dites ?…
Randolph Allen, le récepteur collé à l’oreille, semblait écouter avec une extrême attention, et, chose inouïe, une ombre d’émotion passa sur son visage.
– Allô… C’est entendu. Je pars. Dites-lui que dans dix minutes je serai là.
Le chef de police se leva et, s’adressant à Silas Farwell :
– Vous m’excuserez. Je n’ai pas un instant à perdre. Sam Smiling, qui est grièvement blessé, a déclaré à l’infirmier qu’il connaissait le secret du Cercle rouge.
– Puis-je vous accompagner ? dit Silas Farwell. Je suis directement intéressé à cette affaire du Cercle rouge.
– Comment cela ?
– Mais oui… La preuve dont je vous parlais était constituée par un document qui m’a été volé par la dame au Cercle rouge, selon la signature qu’elle m’a laissée elle-même. Si Sam Smiling parle, nous saurons bien découvrir ma voleuse, dont je soupçonne déjà l’identité.
– Eh bien, accompagnez-moi.
Les deux hommes sortirent, montèrent en auto et, cinq minutes après, pénétrèrent dans l’hôpital 27. Ils furent reçus par un interne et une infirmière, et tous les quatre entrèrent dans la petite chambre où se trouvait Sam Smiling.
Ce dernier, la tête entourée de linges, était étendu dans un lit de fer et restait immobile, mais quand il entendit le bruit des pas, il fixa sur les arrivants des yeux qui s’animèrent.
Randolph Allen s’approcha de son chevet.
– Alors, ça ne va pas, Smiling ? Il faut réagir un peu, mon garçon.
Le bandit répondit par un grognement sourd. Le chef de police reprit :
– Vous avez, paraît-il, des révélations à me faire au sujet du Cercle rouge.
Sam Smiling essaya, sans succès, de se redresser. Un infirmier vint à son aide.
– Approchez-vous, dit le bandit au chef de police.
Celui-ci s’assit à côté du lit.
– Attention, commença Sam d’une voix rauque, écoutez bien. Je crois que je n’en ai plus pour longtemps, et, avant, je veux dire ce que je sais. On m’a trahi, il faut que cela se paie. Alors, je connais le secret du Cercle rouge. Il y a une seule personne qui en est marquée et qui a tout fait, les vols et tout… C’est la fille de Jim Barden. On n’en sait rien. On la croit la fille d’une dame riche, mais ce n’est pas vrai. J’ai connu sa vraie mère, la femme de Jim Barden, sa fille lui ressemble.
Il s’interrompit, haletant.
– Et qui est cette femme ? demanda Randolph Allen.
– Cherchez. C’est une devinette, dit Sam en esquissant un de ses anciens sourires narquois. Vous ne trouvez pas ? Je vais vous aider… C’est Florence Travis.
– Hein ? dit Allen, qui fit un bond de surprise.
– Oui, dit Sam Smiling, c’est elle. Arrêtez-la, mettez-la en observation. Tôt ou tard le Cercle rouge paraîtra sur sa main. Je l’ai vu… C’est elle… Elle m’a trahi, je me venge, acheva-t-il d’une voix qui faiblissait.
Et, épuisé par l’effort qu’il avait fait pour assouvir sa haine, il ferma les yeux.
Le chef de police sortit de l’hôpital, suivi de Farwell.
– Eh bien, demanda-t-il à ce dernier, que pensez-vous de cette révélation ?
– Elle ne m’étonne aucunement, répondit Silas. J’étais sûr que la femme au Cercle rouge était miss Florence Travis.
Et il ajouta, en ricanant :
– Je voudrais voir la figure de M. Lamar quand il apprendra cette nouvelle.
CHAPITRE XXVI – La fin d’un bandit

Sam Smiling, on le sait, était un simulateur de première force. Il l’avait prouvé lors de ses premiers démêlés avec la justice, et l’état dans lequel il feignait d’être était encore une comédie.
Tout risque d’évasion de sa part semblant maintenant écarté, on ne laissa dans sa chambre qu’un seul gardien, et celui-ci n’hésita pas à sortir lorsque le malade lui demanda d’aller lui chercher un oreiller supplémentaire dans un cabinet voisin.
À peine avait-il quitté la pièce que Sam Smiling, se coulant rapidement au bas de son lit, sauta sur la porte qu’il ferma à double tour, emprisonnant ainsi son gardien.
Ce dernier, étant de la sorte pris au piège, se mit à frapper et à appeler de toutes ses forces.
– Tu peux toujours faire du raffut, mon bonhomme, murmura Sam, en passant un pantalon. La porte est solide.
Mais les cris du policier donnèrent l’éveil et le docteur, un interne et l’infirmière accoururent précipitamment.
Comme ils ouvraient la porte de la salle, Smiling, qui, derrière le battant se tenait aux aguets, se rua, les bouscula violemment et les rejeta dans le corridor où il se trouva avec eux. Alors, apercevant sur une tablette un appareil téléphonique portatif, il s’en saisit et se mit à le faire tournoyer au-dessus de sa tête, comme il eût fait d’une massue.
– Ah ! le bandit, s’écria l’interne, et courageusement, il s’élança sur le furieux pour le maîtriser.
Smiling était sur ses gardes. Il fit un saut de côté et assena, avec l’appareil téléphonique, un coup violent sur la tête de l’interne, qui, étourdi, tomba sur le plancher.
Mais alors Sam se trouva tout à coup en présence d’un nouvel adversaire : l’infirmière s’était glissée dans la salle et avait délivré le gardien qui accourait sur le théâtre de la lutte. Acculé au mur, Sam Smiling l’attendit de pied ferme et l’envoya rouler à dix pas.
Cependant il avait, en même temps, lâché l’appareil téléphonique. Le médecin ramassa l’instrument et en frappa le bandit.
Sam Smiling chancela et recula, cherchant un point d’appui pour ne pas tomber. Derrière lui était une des larges fenêtres du corridor qui donnaient sur la rue, et le bandit, croyant rencontrer le mur, ne trouva que le vide. Il n’eut pas la force de se rejeter en avant. Un vertige le prit, et basculant par-dessus le rebord de la fenêtre, avec un cri étouffé, il tomba.
Son corps tournoya dans le vide et, de la hauteur de quatre étages, vint s’écraser sur le trottoir.
Au même instant, dans la rue, un homme arrivait, qui fut le témoin de cette chute.
C’était Max Lamar qui se rendait à l’hôpital pour y interroger le blessé.
Le médecin légiste se précipita vers le corps, maintenant inanimé.
Max Lamar ne put retenir une exclamation en reconnaissant Sam Smiling.
À ce moment, ayant dégringolé quatre à quatre les escaliers, arrivaient le médecin et le gardien.
Le médecin de l’hôpital examina un instant le corps par acquit de conscience.
– Il est mort, dit-il enfin.
Max Lamar prit à part le gardien et lui demanda des détails sur l’événement.
– Qui aurait dit, monsieur Lamar, que ce gaillard-là avait conservé tant de vigueur ? Il avait l’air de ne plus avoir que le souffle, et je croyais qu’il allait mourir entre chaque mot pendant qu’il jouait la comédie du repentir et de la confession.
– Comment ? Quelle confession ?
– Eh bien, je parle de l’aveu, de l’accusation. J’aurais voulu que vous fussiez là, vous vous seriez peut-être aperçu qu’il nous montait le coup avec sa faiblesse, tandis que M. Randolph Allen…
– Randolph Allen ? Smiling a parlé à Randolph Allen ?
– Parfaitement, et même qu’avec M. Allen il y avait M. Silas Farwell, vous savez bien, le gros industriel.
Max Lamar pâlit.
– Et qu’a-t-il dit à ces messieurs ?
– Il prétendait connaître le secret et le nom de la femme au Cercle rouge…
– Eh bien ? demanda Lamar en tremblant.
– Il leur a raconté une histoire vraiment extraordinaire, il a dit que la personne au Cercle rouge, c’était…
– C’était… ?
– Mlle Florence Travis.
Max Lamar ne s’attendait pas à entendre un autre nom. Cependant il reçut un choc affreux.
Ainsi, tout espoir était perdu… Le secret terrible était divulgué… Le scandale allait éclater, effroyable. Max Lamar, le front baissé, les lèvres tremblantes, souffrait atrocement pour elle d’abord, pour lui ensuite.
Cependant, le gardien reprit son récit :
– Il avait un tel accent de sincérité, ce coquin-là, qu’on n’aurait jamais cru que c’était une frime. Il simulait la faiblesse et l’épuisement.
Max Lamar n’écoutait pas. Il cherchait à reprendre son sang-froid, à envisager avec calme et fermeté la situation, à découvrir une lueur de possible espoir dans l’ombre épaisse qui l’enveloppait, mais un mouvement près de lui attira son attention. Le brancard était arrivé, et on y déposait, pour l’emporter, le corps du bandit, tandis que des policemen maintenaient à distance la foule qui s’était amassée.
Max Lamar prit congé du médecin chef et de l’interne. Puis il jeta un dernier regard sur le brancard où était la dépouille de Sam Smiling.
– Peu d’hommes ont fait autant de mal que cet homme, murmura-t-il.
Et, plus bas encore, pour lui-même, il ajouta :
– Aucun homme ne m’a fait autant de mal.
Puis Max Lamar s’éloigna d’un pas rapide.
CHAPITRE XXVII – L’arrestation de Florence Travis

Après la révélation que lui avait faite Sam Smiling, le chef de police Randolph Allen se trouva fort perplexe. Il ne savait trop quelle décision prendre, et, en s’éloignant de l’hôpital, il restait silencieux. Silas Farwell insistait auprès de lui pour que l’arrestation de Florence Travis fût opérée sans retard ; Randolph Allen hésitait… Il se décida enfin à confronter discrètement, à titre d’enquête, Florence Travis et Silas Farwell, et se dirigea avec ce dernier vers Blanc-Castel.
Mme Travis, Florence et Mary étaient assises dans le jardin quand Yama parut, précédant Randolph Allen et Silas Farwell.
La jeune fille sentit une terreur secrète l’envahir. Pourtant, en un suprême sursaut d’énergie, elle raffermit sa volonté défaillante et accueillit aimablement les visiteurs.
– Vous nous excuserez, mademoiselle Travis, prononça Randolph Allen, d’être venus en quelque sorte sans nous faire annoncer. Mais le temps nous pressait. Nous sommes dans l’obligation de vous demander quelques explications sur l’affaire du Cercle rouge…
– Ma foi, je n’en sais guère plus que vous n’en savez vous-même, répondit Florence. Le Dr Lamar vous a mis au courant des incidents de son enquête. Mais, cependant, je suis à votre disposition.
– C’est que, au contraire, vous en savez beaucoup plus que vous voulez bien le dire… du moins à ce que prétend Sam Smiling, dit le chef de police, en plantant ses regards dans les yeux de Florence.
– Sam Smiling ? balbutia-t-elle.
Randolph Allen insista :
– Oui, Sam Smiling. Il affirme que vous êtes très au courant du rôle joué par la dame au Cercle rouge. Voici, d’autre part, M. Silas Farwell, qui se plaint d’un vol qui aurait été commis chez lui par cette femme…
– Eh ! monsieur, que m’importe ce qui se passe dans la maison Farwell, répondit Florence avec hauteur. Vous n’allez pas insinuer, je pense, que je connais la voleuse de monsieur ?
Randolph Allen, démonté par cette assurance, hésitait à poursuivre.
Seul Silas Farwell gardait son sang-froid. Regardant Florence en face, il lui demanda, sur un ton tranchant :
– Pourriez-vous alors, mademoiselle, m’expliquer pourquoi un vol a été commis dans mon cabinet pendant que vous vous y trouviez seule ?
Florence, arrivée au paroxysme de la tension nerveuse, voulut répondre, ordonner à Farwell de sortir de chez elle, mais une contraction nerveuse lui serra la gorge et, oubliant toute prudence, bien qu’elle sentît monter en elle la terrible influence héréditaire, elle étendit la main droite pour montrer la porte à l’industriel.
Tous les regards étaient fixés sur elle.
Un cri parti à la fois de la poitrine des quatre assistants :
– Le Cercle rouge !
La marque fatale sur la main blanche de Florence Travis inscrivait en son anneau écarlate, la preuve éclatante, la preuve indéniable de sa culpabilité.
Il y eut un instant de stupeur. On doutait, malgré l’évidence. Pourtant, le Cercle rouge était là.
L’hésitation de tous, devant un tel spectacle, eût persisté quelques secondes de plus que, peut-être, Florence, s’affermissant dans un nouveau dessein, eût pris la résolution d’accepter toutes les conséquences d’un aveu public. Elle y pensait. Elle s’habituait à cette idée qui convenait à sa vaillance et à sa droiture.
Mais Randolph Allen fit un geste. Il avança d’un pas. Avant même qu’elle eût le temps de réfléchir, les forces mauvaises du passé la contraignirent une fois de plus à l’aventure : soudain, elle s’enfuit éperdument vers la maison.
Elle y entra, manquant de renverser Yama qui sortait ; elle repoussa violemment la porte, mais la clé n’était pas dans la serrure ; Florence entassa vite quelques meubles pour former la barricade et prit sa course à travers le vestibule et les couloirs vers une petite porte de service qui se trouvait derrière la maison. La clé de cette porte-là était toujours, elle le savait, dans la serrure. Elle ouvrit, explora d’un coup d’œil les alentours qui lui parurent déserts, sortit, referma la porte à double tour et s’élança dans la direction des écuries. Son but était de sauter sur son cheval et de gagner le large. Après on verrait… Mais elle n’avait pas fait dix pas dans le parc, qu’un homme, débouchant d’une allée, bondit à sa rencontre et la saisit solidement par la taille. En voyant fuir Florence, Randolph Allen et Silas Farwell s’étaient élancés à sa poursuite. Allen sur ses traces gravit le perron, il rencontra un adversaire inattendu dans Yama qui tenta de l’arrêter mais dont il se débarrassa aisément. Le policier alors ouvrit la porte, renversa, mais non sans perdre encore quelques instants, la barricade établie par Florence, puis se précipita dans la direction d’un bruit qu’il entendait à l’autre bout de la maison. Il parvint à la porte de service, la trouva fermée, gagna en courant le salon et se pencha à l’une des fenêtres. Il vit Florence, folle de peur et de rage, se débattant entre les bras de Silas Farwell qui la maintenait solidement. Silas Farwell n’avait pas suivi Allen ; soupçonnant que Florence chercherait à gagner une autre issue, il avait fait le tour de la maison et était arrivé juste à temps pour arrêter la jeune fille.
– Tenez-la bien, cria Randolph Allen, j’arrive à l’instant.
Et il se précipita vers la porte d’entrée.
Au seuil il rencontra Max Lamar qui arrivait.
– Je suis ravi de votre présence, mon cher ami, lui dit-il, nous touchons enfin au but…
– Expliquez-vous, répondit Lamar alarmé.
– Venez avec moi et vous verrez.
Les deux hommes rapidement firent le tour de la maison.
Silas Farwell maintenait toujours solidement Florence qui, prête à s’évanouir, ne se débattait plus. Cette vue mit Max Lamar hors de lui.
– Pourquoi vous êtes-vous permis d’appréhender Mlle Travis ? demanda-t-il en s’approchant d’un air menaçant.
Randolph Allen, intervenant, se plaça entre les deux hommes et fit signe à Farwell de lâcher prise.
Ce dernier n’obéit qu’à regret.
Le chef de police, prenant alors doucement par le poignet Florence défaillante, la plaça au centre du groupe formé par les assistants.
– Regardez, dit-il à Max Lamar.
Sur la main de la jeune fille, le cercle maudit traçait encore son rouge anneau, pâlissant, mais distinct.
Max Lamar devint très pâle. Un instant, il faillit révéler son secret et dire : « Je le savais… »
Mais il garda le silence.
Mary, qui avait suivi Max Lamar et Allen, regardait la scène avec une douleur muette.
Tout à coup, Mme Travis, d’une démarche automatique, s’avança.
Elle fixait sur Florence des yeux hagards. De sa bouche, qui s’ouvrait convulsivement, aucune parole ne sortait.
À cette vue, la jeune fille, terrifiée, tendit ses bras vers sa mère dans un mouvement de supplication poignante, comme une enfant que la douleur affole et qui demande secours.
Mais Mme Travis repoussa d’un geste d’horreur la suppliante. Et les paroles, enfin, jaillirent de ses lèvres :
– Vous, la voleuse au Cercle rouge !… Vous n’êtes pas ma fille… j’en suis sûre, maintenant… Je sais qui fut votre père… Je comprends tout, on vous a substituée à mon enfant, et vous le saviez. Vous avez usurpé auprès de moi une place qui n’était pas la vôtre. Je sais que, sciemment, vous m’avez trompée… Je ne vous connais plus.
Et, lentement, inflexiblement, la vieille dame, d’un pas raide et mécanique, se retira vers le fond du jardin.
Florence, la tête baissée, semblait à présent résignée. Ses beaux yeux mêmes, devenus ternes, n’avaient pas de larmes.
– Flossie, ma chérie, mon enfant bien-aimée, murmura la fidèle Mary.
Mais le chef de police, à ce moment, se tourna vers Max Lamar, lui frappa sur l’épaule, et désignant Florence Travis :
– Docteur Lamar, c’est à vous que revient l’honneur d’arrêter la dame au Cercle rouge. Vous pourrez mieux que nous, lui adoucir l’épreuve, ajouta-t-il tout bas, emporté par la pitié que, malgré son indifférence professionnelle, il éprouvait pour la jeune fille.
Max Lamar se sentait près de devenir fou, mais il n’eut pas un mouvement de révolte.
Doucement, très doucement, il prit Florence par le bras, et celle-ci, tressaillant à peine, passivement le suivit.
Mary, secouée par les larmes, supplia Randolph Allen.
– Laissez-moi partir avec elle !
Le chef de la police acquiesça de la tête et tous deux suivirent Florence et Max Lamar. Silas Farwell fermait la marche.
Dans l’automobile qui les attendait à la porte et qu’avait commandée Randolph, en prévision de l’événement, les deux femmes, nu-tête, prirent place en face des deux hommes. Silas Farwell s’assit à côté du chauffeur.
Et tandis que la voiture démarrait, on entendit, venant du jardin, un bruit monotone, spasmodique, déchirant.
C’était Mme Travis qui sanglotait, accablée de chagrin et maintenant solitaire…
CHAPITRE XXVIII – Volonté et destinée

Quelques jours après, deux femmes s’installaient dans un modeste logement, au troisième étage d’une maison simple et tranquille.
C’étaient Florence et sa gouvernante Mary.
Grâce à la protection de Max Lamar, la jeune fille avait obtenu sa mise en liberté provisoire sous caution.
– Je suis lasse, dit tout à coup Florence, qui suivait tristement des yeux les allées et venues adroites de Mary, occupée à donner un air intime et confortable au petit salon impersonnel où elles se trouvaient.
La jeune fille se leva et gagna sa chambre.
Quelques instants plus tard, Max Lamar arrivait. Mary, à voix basse, lui donna des nouvelles de Florence, dont le découragement l’inquiétait.
– Je vous en prie, docteur, parlez-lui, dit-elle en frappant à la porte de la chambre, qu’elle ouvrit aussitôt.
La tête renversée sur le dossier d’un fauteuil, Florence dormait. Des traces de larmes se voyaient encore sur ses joues, et son sommeil était coupé de sanglots convulsifs.
Max s’approcha sur la pointe des pieds pendant que Mary se retirait. Il s’assit sur une chaise auprès de la dormeuse, et prit doucement sa main.
– Flossie, murmura-t-il, ma chérie… ma pauvre petite, mon enfant chérie, n’ayez plus de chagrin, n’ayez pas de craintes… Je vous protégerai, je vous guérirai…
La jeune fille perçut-elle confusément ces paroles ? Elle balbutia quelques mots sans suite, et sa tête se pencha sur l’épaule de Max. Celui-ci posa sa main sur le front brûlant de Florence :
– Dormez, dit-il, dormez, il faut dormir calme. Je suis là. Dormez… Dormez…
Soudain il éloigna doucement de lui la tête de la jeune fille et la regarda avec attention :
– Mais elle ne dort plus d’un sommeil naturel… murmura-t-il ; elle est en état d’hypnose…
Et aussitôt l’idée lui vint de tirer parti de cet état pour amener la guérison de Florence. Reprenant la main de la jeune fille, et concentrant sur elle toutes les forces de sa volonté, il lui dit à voix haute :
– Je veux que passe en vous toute l’énergie qui est en moi, afin que vous puissiez lutter contre la fatalité et que vous en triomphiez à jamais.
Florence eut un tressaillement de tout son être et peu à peu ses membres raidis s’assouplirent.
Alors, il lui dit tout bas :
– Je t’aime, Florence. Prends toute ta force dans mon amour et dans ton amour. L’amour est la grande puissance. Avec l’amour, rien n’est impossible. Avec l’amour, tu redeviendras maîtresse de ta destinée. Aie confiance. Tu seras victorieuse. Il suffit de vouloir.
Il l’éveilla. Florence regarda Max, lui sourit, puis vaincue par la fatigue, elle referma les yeux presque aussitôt mais, cette fois, sous l’influence d’un sommeil naturel et réparateur.
– Couchez-la, dit le Dr Lamar à Mary. Veillez bien sur elle. Je reviendrai.
CHAPITRE XXIX – Gordon a son heure

L’avocat Gordon avait repris son ancienne existence, sans toutefois se livrer à ses occupations professionnelles.
Le barreau de la ville n’avait pu l’admettre de nouveau. Il aurait fallu que Gordon apportât des preuves de sa non-culpabilité.
Malgré cela, tous ses confrères, individuellement, lui avaient rendu leur estime.
En attendant sa réhabilitation définitive, il avait été accueilli de nouveau au club dont il était autrefois le familier et dont faisaient partie Lamar, Randolph Allen et Silas Farwell. Ce dernier s’était abstenu d’y venir depuis quelque temps.
L’avocat apprit par les journaux du soir l’arrestation de Florence Travis.
Cette nouvelle frappa Gordon de stupeur :
– Florence Travis !… murmura-t-il. La dame au Cercle rouge !…
Il poursuivit la lecture de l’article et connut les détails de l’arrestation.
Il resta perplexe. Il lui était impossible d’admettre que Florence Travis fût une criminelle.
« Elle m’a sauvé la vie à Surfton, se dit-il. Elle m’a sauvé l’honneur en risquant sa propre sécurité. Comment concilier ces actions orageuses et désintéressées avec l’hypothèse de faux et de vols commis par cette jeune fille ? »
À ce moment entra un membre du club, Phileas Ponsow, multimillionnaire connu, qui avait été autrefois l’employé du père Farwell lequel avait fait sa fortune en lui prêtant les fonds nécessaires à l’installation d’une grosse affaire de pêcheries.
Ayant aperçu Gordon, Ponsow lui tendit cordialement la main.
– Eh bien, mon cher ami, dit-il, vous connaissez la nouvelle ? L’arrestation de miss Florence Travis. Voilà qui est sensationnel. Mais je me demande ce que Silas Farwell vient faire dans cette histoire…
– Je vais vous le dire, monsieur Ponsow, interrompit vivement Gordon, car tout cela est étroitement relié à ma propre histoire, que vous n’avez jamais connue dans ses détails.
Et Gordon fit à Phileas Ponsow le récit qu’il avait déjà fait à Florence Travis.
– Ah ! la canaille ! s’écria Ponsow. D’ailleurs rien ne m’étonne de Silas Farwell… Écoutez-moi… Je vais vous prouver mon amitié, en vous aidant à confondre un bandit…
– Je vous écoute, dit Gordon, très ému.
– Eh bien, voici… Avant d’acquérir la situation que je possède, je n’étais, vous le savez, qu’un employé de la maison Farwell. J’ai connu John et Silas lorsqu’ils étaient tout jeunes ; j’ai suivi leurs dissentiments. Et voici ce que je sais :
« Un jour que les deux frères, après le déjeuner, prenaient le café dans le parc attenant à l’usine, Silas Farwell profita d’une courte absence de son frère aîné pour verser dans le verre de ce dernier le contenu d’une petite bouteille verte.
« Je passais justement dans une allée voisine et je surpris ce geste. À tout hasard je m’approchai, je pris la tasse et, tout en regardant fixement Silas Farwell, je répandis sur le sol le café qu’elle contenait.
« – Qu’est-ce que vous faites donc ? me demanda-t-il. Vous jetez le café de John, dans lequel je viens de verser les gouttes qu’on lui ordonne pour des crampes d’estomac.
« Était-ce de l’impudence ou de l’innocence ? Sur le moment je penchai vers cette seconde hypothèse…
« Or vous savez que, plus tard, John mourut mystérieusement. Les circonstances du décès étaient étranges, on fit un semblant d’enquête, à laquelle on ne donna pas suite… mais où l’on constata cependant qu’une petite fiole verte avait disparu d’une pharmacie portative… Alors, quand vous verrez Silas Farwell, demandez-lui donc ce qu’est devenue la fiole verte…
Gordon serra la main de Ponsow.
– Merci. Vous me donnez là peut-être, les moyens de me justifier par un aveu arraché à Silas, et de prendre ensuite, comme avocat, la défense de ma bienfaitrice Mlle Travis.
Grâce à l’intervention audacieuse de Florence Travis, les ouvriers de la coopérative Farwell avaient pu se partager enfin l’argent dont ils avaient été frustrés.
Ils ne surent pas d’abord le nom de celle qui leur avait rendu leur bien. Elle était pour eux la dame au Cercle rouge et, sans chercher à en apprendre plus long sur elle, ils la considéraient comme leur bienfaitrice.
Leur stupéfaction fut grande lorsqu’ils apprirent l’arrestation de Florence Travis. Ainsi, c’était une jeune fille du monde qui s’était dévouée de la sorte. Son intervention prit à leurs yeux un caractère nouveau de générosité admirable.
Mais leurs sentiments se doublèrent d’une violente colère lorsqu’ils surent quel rôle avait joué dans l’arrestation de la jeune fille leur patron, Silas Farwell.
Les braves gens de la coopérative n’hésitèrent pas une minute à prendre parti pour Florence Travis contre Silas Farwell.
Comme ils l’avaient déjà fait, ils organisèrent un meeting dans la rue.
– Mes chers camarades, leur dit Watson, Silas Farwell continue à employer vis-à-vis de nous les plus mauvais procédés. Vous savez qu’il refuse encore de nous répartir les sommes qui nous sont dues. Cette situation ne peut durer.
« En outre, vous avez appris que Mlle Florence Travis, la courageuse jeune fille qui nous a restitué les soixante-quinze mille dollars dont on nous frustrait, a été arrêtée, sur la plainte de Silas Farwell. Il a osé se charger lui-même du rôle d’argousin… Nous devons à Mlle Travis une éternelle reconnaissance. Le moment est venu de payer notre dette. Je vous propose de faire une manifestation imposante en sa faveur…
Une clameur d’approbation s’éleva de la foule des ouvriers.
Watson, brandissant son chapeau, prit la tête de la colonne, et les manifestants se dirigèrent vers le centre de la ville.
Silas Farwell, qui se trouvait au bureau du chef de police, apprit cette explosion de mécontentement de ses ouvriers.
Il monta dans une auto et se dirigea à toute vitesse vers l’usine pour mettre à l’abri ses livres de caisse, ses papiers et son argent.
Mars le hasard lui fut contraire. La voiture tomba précisément sur la colonne des manifestants qui s’avançait, compacte et menaçante.
Les ouvriers l’ayant reconnu entourèrent l’automobile en proférant des imprécations.
Des mains menaçantes s’abattirent sur Silas et le tirèrent de la voiture brutalement. Il se vit en danger. Dans un effort désespéré, repoussant ses agresseurs et profitant d’un passage libre, il prit la fuite.
Derrière lui, ses ouvriers, dont la colère longtemps contenue éclatait enfin, se lancèrent, ainsi qu’une meute en chasse.
Farwell courait comme un homme qui a peur pour sa peau. Vers quel refuge ? Il l’ignorait. Il fuyait, voilà tout.
Tout à coup, il vit devant lui se dresser l’immeuble que son club occupait. C’était le salut.
Tandis que des policemen, accourus en hâte, cherchaient à refouler les manifestants, Silas Farwell gravit avec une rapidité folle le perron du club que les agents barrèrent aussitôt.
Sans s’arrêter il monta dans les salons et, haletant, les yeux hagards, les vêtements déchirés, il s’abattit dans un fauteuil.
Tout ce vacarme était parvenu aux oreilles de l’avocat Gordon. Celui-ci quitta le petit salon où il se trouvait et, gagnant le hall de réception, vit Silas Farwell écroulé dans son fauteuil, et défaillant d’épouvante.
Écartant les membres du club qui entouraient le fauteuil il se rua sur Silas Farwell, l’empoigna au collet et, avec une force dont il n’eût pas semblé capable, le souleva comme une plume et le maintenant devant lui :
– Monsieur Farwell, lui dit-il d’une voix ferme, haute et distincte, vous allez, à l’instant même, reconnaître publiquement que l’accusation que vous avez portée contre moi était fausse et mensongère.
Et comme Farwell, espérant qu’on allait le dégager, ne répondait pas :
– Si vous hésitez une seconde encore, continua Gordon, d’une voix où vibraient la colère et la résolution, je vous traîne jusqu’à la rue pour vous livrer au juste ressentiment de ceux que vous exploitez sans pitié depuis des années. Entendez-vous leurs cris de fureur et de haine ?… Reconnaissez que vous m’avez faussement accusé ! Reconnaissez que je suis innocent du vol abominable que vous m’avez imputé !
Farwell garda un sombre silence.
– Si vous ne faites pas l’aveu que je réclame de vous et qui n’est que la vérité pure et simple, vous le savez, continua Gordon, prenez garde que je ne réclame une enquête complète et sérieuse sur votre passé… Avez-vous oublié la fiole verte ?…
Gordon avait prononcé ces dernières paroles à voix basse. Il s’interrompit. Silas Farwell, le front en sueur, la face livide, avait reculé de deux pas.
– Taisez-vous, râla-t-il, haletant d’épouvante. Taisez-vous. C’est faux… Je le jure… C’est faux…
Randolph Allen entrait à ce moment.
Il avait pu, grâce à son sang-froid et à l’énergie de ses hommes, arrêter, pour quelques instants du moins, l’élan des manifestants. Il arriva dans le salon juste à temps pour entendre sortir l’aveu de la bouche de Silas Farwell :
– Monsieur Gordon, je reconnais que je vous ai faussement accusé.
Gordon, alors, se tourna vers les assistants.
– Messieurs, et vous, monsieur le chef de police, je fais appel à votre témoignage et vous prie de bien vouloir enregistrer l’aveu que vient de faire M. Silas Farwell.
Gordon, ensuite, s’approchant de la fenêtre, fit un signe aux ouvriers dont l’agitation ne se calmait pas.
– Retirez-vous, leur cria-t-il, vous aurez justice. Gordon était populaire à la coopérative Farwell.
– Retirons-nous, mes amis, cria Watson. Notre défenseur, l’avocat Gordon, nous en prie. Il doit avoir de bonnes raisons pour cela. Écoutons-le. Obéissons.
Les manifestants approuvèrent et la foule s’écoula dans les rues transversales.
Gordon ayant pris son chapeau quitta le club.
Dans le vestibule il rencontra Silas Farwell qui, en hâte, fuyait le club dont on venait d’ailleurs de le rayer par acclamation.
– Vous triomphez, monsieur Gordon, siffla-t-il avec une rage haineuse en voyant l’avocat. Mais il y a quelqu’un qui paiera pour tout le monde. Mlle Travis, celle qui vous a si bien défendu, est coupable, elle, et n’échappera pas à la justice.
Gordon eut un moment de colère, mais Randolph Allen qui arrivait s’interposa.
Silas Farwell s’était éclipsé. Gordon reprit, en s’adressant à Randolph Allen :
– Voudriez-vous m’accompagner, monsieur Allen ? Je vais au Palais de justice. Je désire entretenir le bâtonnier de ce qui vient de se passer. Votre présence simplifiera grandement ma démarche.
Randolph Allen n’hésita pas.
– Mais très volontiers, dit-il. Je considère cela comme un devoir et un peu comme une réparation.
Les deux hommes arrivèrent au Palais de justice. Le bâtonnier se trouvait précisément dans la salle des pas perdus.
Il reçut les deux visiteurs avec la plus grande bienveillance et, quand Gordon lui eut exposé le but de leur visite, il parut s’en réjouir et lui promit que le conseil de l’ordre, à sa prochaine réunion, donnerait à son cas la solution qu’il escomptait.
– Vous serez de nouveau des nôtres. Et je souhaite que vous fassiez une brillante rentrée.
– J’en suis sûr, répondit Gordon. La première cause que je plaiderai sera un triomphe. C’est moi qui vous en réponds.
CHAPITRE XXX – La résolution de Florence

Max Lamar avait quitté l’appartement de Florence Travis pour se mettre à la recherche de Gordon, auquel il voulait demander conseil sur la marche à suivre dans le procès du Cercle rouge.
Il se dirigeait donc vers le club, où il croyait trouver l’avocat, lorsque à mi-chemin il le rencontra.
– Voilà un hasard heureux, dit l’avocat au docteur, je vous cherchais précisément. Je désirerais connaître l’adresse de Mlle Travis. J’ai une bonne nouvelle me concernant à lui annoncer.
– Vous avez réussi à arracher à Silas Farwell l’aveu de son infâme calomnie ?
– Précisément, et vous devinez les conséquences de cet aveu : je suis du même coup réhabilité. Je pourrai de nouveau exercer ma profession d’avocat, et ma première pensée a été d’aller offrir mes services à Mlle Travis…
– Nul mieux que vous ne pourra la défendre. C’est un bonheur inespéré qu’il vous soit possible de le faire.
– Mais je compte bien, reprit Gordon, que vous m’aiderez et me dirigerez complètement. Il faudra me dire tout ce que vous savez…
– Ce que je sais, hélas, n’est pas fait pour nous rendre la besogne bien aisée ! Florence Travis tombe incontestablement sous le coup de la loi. Il faut que vous sachiez que sur miss Florence Travis pèse une hérédité terrible. De temps à autre, sur sa main, apparaît un stigmate qui est le signe extérieur de la crise : ce fameux Cercle rouge dont on a tant parlé…
– Les journaux ont, en effet, signalé cela, mais ce n’est qu’un détail.
– C’est capital, reprit Lamar d’un air soucieux. Si Florence Travis est mise en observation, il lui sera impossible de se soustraire à cette manifestation physique dont je parle. On la considérera comme une malade ou comme une coupable.
– Évidemment, c’est très grave.
– J’avais donc pensé à ceci. Il faut persuader Mlle Florence Travis de se soustraire par la fuite au sort qui la menace.
– Mais le procès…
– Il aura lieu quand même. Vous emploierez tout votre talent pour que le tribunal rende un verdict atténué, mais par défaut. Pendant ce temps, je mettrai au service de notre amie ma science médicale, de façon à amener peu à peu sa guérison.
– Et, quand elle sera guérie, elle reviendra et demandera à être jugée de nouveau.
– En résumé, il faut persuader Mlle Travis qu’elle doit s’enfuir.
– Oui, dit Lamar. Accompagnez-moi chez elle.
Bientôt ils frappèrent à la porte de Florence. Mary leur ouvrit et les fit entrer dans la pièce où se tenait la jeune fille.
– Ma chère Florence, lui dit Max Lamar, je vous amène notre ami Gordon qui a repris, grâce à vous, sa place au barreau et qui demande à être votre défenseur.
Florence tendit la main à Gordon.
– Je vous remercie de votre démarche, lui dit-elle avec gratitude, je suis sûre que, grâce à vous, la justice me sera clémente.
– Ce n’est pas seulement de la clémence qu’il vous faut obtenir, ma chère amie, dit Max Lamar.
Et tout au long, il expliqua à Florence le projet qu’ils avaient arrêté. Mlle Travis écouta en silence. Quand il eut fini, elle prit la parole.
– Ainsi, docteur Lamar, c’est vous qui me proposez de prendre la fuite, comme une vulgaire criminelle ? Jamais je ne pourrai me résoudre à vous obéir. Ce serait une lâcheté…
– Mais, nullement, reprit Max. Tout notre système de défense est étayé sur votre guérison. Cette guérison, soyez-en sûre, nous l’obtiendrons…
– J’en doute. Il me semble difficile d’empêcher le retour de cet abominable stigmate.
– Écoutez-moi, Florence, dit Max Lamar. Il faut d’abord que je vous avoue loyalement ceci : tout à l’heure j’ai profité de votre sommeil pour vous suggérer l’idée d’une lutte plus opiniâtre et plus acharnée contre votre mal. Mais c’est un remède précaire. L’unique remède, et il est infaillible, c’est votre volonté à vous. Chez tous les êtres, il existe de ces tares douloureuses, qu’elles soient visibles ou non. Que ce soient des marques extérieures, ou des manies, ou des tics, ou de ces impulsions irraisonnées qu’on appelle, en psychologie médicale, des automatismes, elles échappent au contrôle de notre conscience jusqu’au jour où notre volonté, enfin libérée, se révolte et entreprend une lutte sans merci. De ce jour, c’est fini. Le stigmate peut apparaître. N’importe. La victoire est acquise. L’instinct est vaincu. Florence vous en êtes là. Quoi qu’il arrive et dussiez-vous voir encore sur votre main l’anneau rouge, virtuellement il n’existe plus.
Florence avait écouté profondément. Elle affirma :
– Je vous crois, Max.
– Vous me croyez, Florence… et vous voulez ?
Elle répéta, avec une exaltation croissante :
– Je veux ! je veux ! je veux !
– Alors, laissez-vous convaincre, poursuivit Lamar ardemment, laissez-moi vous aider, vous soigner. En moins de six mois, je me fais fort d’avoir aboli l’influence héréditaire. Mais, pour cela, il faut que vous soyez libre. Il faut fuir.
Mais Florence, redressée, toute vibrante, s’écria :
– Eh bien ! non, je ne partirai pas ! Je sens que je n’ai pas le droit de me soustraire à la justice.
Max Lamar garda le silence un long moment. Puis s’approchant de Florence :
– Vous ne redoutez rien ?
– Rien. Tout m’est indifférent. Je veux guérir. Celle qui paraîtra devant les juges sera une femme nouvelle.
– Alors, vous refusez de fuir ?
– Je refuse.
Il la regarda tendrement. Il avait les yeux mouillés de larmes.
– Vous êtes admirable, Florence, prononça-t-il.
Elle hocha la tête et sourit encore :
– Ce que je fais est très facile, Max, je vous aime !
CHAPITRE XXXI – La douleur d’une mère

On sait dans quelles circonstances mystérieuses et tragiques la fille de Jim Barden et le fils de Mme Travis, au moment de leur naissance, avaient été substitués l’un à l’autre. Ni Mme Travis ni Jim Barden n’avaient connu ce secret. Mary seule le savait. Mme Travis, donc, n’avait jamais douté que Florence ne fût sa fille. Il est facile de concevoir l’affreux écroulement qui se fit dans l’âme de la malheureuse femme quand elle apprit soudain que cette enfant, si tendrement chérie, était en réalité la fille d’un criminel.
Et aussitôt se présenta à son esprit cette hypothèse qui était la plus vraisemblable : « Florence, fille de Jim Barden, a été substituée à mon enfant – très probablement alors mon enfant a vécu comme étant celui de Jim Barden. » Cette conclusion s’imposait à elle avec une implacable logique et augmentait encore son angoisse.
Un après-midi, obligée de s’occuper de quelque affaire en retard, elle s’assit au petit bureau où, de coutume, elle écrivait. Elle commença une lettre, puis s’arrêta, songeuse, posa sa plume et, ouvrant un tiroir, en tira une photographie. C’était Florence.
Longuement Mme Travis la regarda.
Était-il possible que ce charmant visage fût celui d’une coupable ?
Mais en ce moment, un sentiment nouveau la saisit, un sentiment cruel et amer qui lui tordit le cœur.
– Non, non, s’écria-t-elle en rejetant la photographie dans le tiroir, ce n’est pas à cette fille qui a trompé ma tendresse que doit aller mon amour maternel. C’est à celui qui était mon enfant, mon véritable enfant, et que cette substitution a conduit au malheur et à la mort… Car c’est lui que Jim Barden a fini par assassiner avant de se faire justice lui-même… Mon fils… Il aurait vingt ans maintenant…
Un flot de larmes ruissela sur les joues de la pauvre femme. Elle pleurait sur ce fils qu’elle n’avait pas connu, dont elle ne savait rien, sinon qu’il avait péri d’une mort tragique.
Et, tout à coup, elle fut prise d’un ardent désir d’être renseignée avec exactitude ; elle se dit que c’était son devoir et qu’un seul homme pouvait la renseigner, à qui elle oserait s’adresser : le Dr Lamar.
Sur-le-champ, elle se rendit chez lui. Lamar travaillait dans son bureau, où un secrétaire introduisit Mme Travis.
– Excusez-moi, docteur, de vous interrompre dans vos travaux, dit-elle d’une voix qui tremblait, mais j’ai des questions urgentes et précises à vous poser.
– Je vous écoute, madame, répondit-il.
– Eh bien ! dites-moi tout ce que vous savez sur mon fils.
La vieille dame avait parlé vite et bas. Ses joues pâles s’étaient empourprées.
– Votre fils ? répéta Max Lamar, saisi d’étonnement.
– Oui, mon fils. Je veux savoir ce qu’il était, comment il a vécu, s’il a souffert. Sur mon fils, pour qui j’ai été, sans le vouloir, une si mauvaise mère, je ne sais rien, rien… que sa mort…
Max Lamar resta un moment silencieux. Il jugeait sévèrement l’attitude impitoyable de Mme Travis à l’égard de Florence. Mais à entendre la voix brisée de la vieille dame, à voir l’expression de son visage, il fut saisi d’une pitié infinie.
– Madame, dit-il enfin, je ne sais ce qu’est devenu votre fils…
– Non, non, ne dites pas cela, interrompit Mme Travis. Je veux entendre la vérité, docteur Lamar. Vous savez aussi bien que moi que mon fils, nouveau-né, a été emporté par l’horrible bandit qu’on appelait Jim Barden. Vous savez que Jim Barden, de bonne ou de mauvaise foi, l’appelait son fils et vous savez qu’il l’a assassiné, puisque vous avez assisté à cette scène affreuse… Docteur Lamar, dites-moi ce qu’était mon fils, parlez-moi de lui.
– Je vous en prie, dit Lamar d’une voix sourde, ne m’obligez pas à parler.
– Je le veux, au contraire, je l’exige.
– Vous le voulez ? vous l’exigez ? Eh bien, madame, voici ce qu’était celui que vous appelez votre fils.
Max Lamar avait pris dans un tiroir une photographie qu’il tendit à Mme Travis. Elle vit un adolescent à l’allure de rôdeur, à la face plombée, au regard faux et sournois sous la casquette trop enfoncée.
Sous la photographie, cette note.
Bob Barden, dix-neuf ans, fils de Jim-Cercle-Rouge. Affilié à la bande de Sam Smiling. A été déjà condamné pour vol de bicyclette. Impliqué dans le vol de la bijouterie Clarks. S’est offert comme indicateur.
– Mon Dieu ! Mon Dieu ! murmura avec une indicible horreur Mme Travis.
– Voici ce qu’était Bob Barden, continua Lamar. J’ajouterai que Jim Barden, qui était un malade plus encore qu’un coupable, a fait tous ses efforts pour le maintenir dans le bon chemin, mais les mauvais instincts du jeune homme l’emportèrent. Vous avez exigé la vérité, madame, vous la savez…
Et le Dr Lamar ajouta d’un ton solennel :
– Votre véritable enfant, madame Travis, quoi que vous puissiez dire ou penser, celle qui est digne de pardon, de pitié et de tendresse, c’est Florence…
– Florence ? Florence Barden ? murmura la vieille dame avec une amère indignation.
– Non, Florence Travis ! Quand le temps aura apaisé votre colère légitime, vous le comprendrez ; vous la jugerez mieux, vous l’excuserez…
– Jamais.
– Ne prononcez pas ce mot. Vous n’avez pas le droit de repousser Florence. Elle a besoin de votre témoignage, de votre affection.
– Non, jamais, je le répète, jamais… Non seulement Florence n’est pas ma fille, mais elle n’a jamais mérité de l’être. Je ne la reverrai jamais !…
Tremblante, Mme Travis, sans ajouter un mot, sortit brusquement.
CHAPITRE XXXII – Le jugement

Le grand jour de l’audience était arrivé.
L’instruction n’avait pas été très longue. Florence avait avoué tous les faits qui lui étaient reprochés. Une foule considérable envahissait la salle.
Dans l’enceinte réservée au public se pressaient des personnalités connues et des gens du monde : une foule de femmes élégantes, des écrivains, des artistes et surtout beaucoup de médecins. Le Cercle rouge suscitait dans les milieux scientifiques la plus vive curiosité.
Une autre partie du public, plus simple, mais aussi plus sincèrement sympathique à l’accusée, était composée par les boutiquiers et les employés, victimes de l’usurier Bauman, et qui savaient gré à Florence Travis d’avoir, par son intervention, empêché celui-ci de les ruiner définitivement.
Le fond de la salle, enfin, était, comme toujours, occupé par des gens sans aveu que passionnent toutes les affaires criminelles.
Au banc de la défense se tenait Gordon, dont la présence avait suscité un murmure de sympathie.
Sur un autre banc réservé, Max Lamar était assis à côté de Mary. Derrière eux se trouvaient Randolph Allen et quelques policiers en civil. Une armée de sténographes, d’huissiers, de gardiens, de comparses de toute espèce se pressait dans le prétoire.
Le bruit des conversations remplissait l’immense salle du tribunal, mais soudain un grand silence s’établit.
Le président et ses assesseurs faisaient leur entrée.
– Gardes, introduisez l’accusée, dit le président à haute voix.
Un mouvement de curiosité ardente se produisit, et tous les regards se braquèrent sur Florence Travis, que l’on guidait vers le banc des accusés.
Elle était simplement, mais élégamment vêtue. Plus jolie que jamais dans la pâleur qui donnait à sa beauté quelque chose de touchant, elle jeta autour d’elle le charmant regard de ses grands yeux doux et fiers.
Le jury étant installé, le président commença l’interrogatoire.
À toutes les questions, Florence répondit avec calme et sincérité. Elle rectifia des dates, précisa des points obscurs, mit en ordre quand il le fallut l’énumération des faits incriminés.
Me Gordon, au banc de la défense, prenait des notes. Il était satisfait. Les débats débutaient bien.
L’interrogatoire ayant pris fin, on passa à l’audition des témoins.
Le premier fut Max Lamar. Sa situation de médecin légiste donnait à sa déposition un poids considérable. De l’avis qu’il formulerait devait en grande partie dépendre la réponse faite par le tribunal à cette importante question : Florence Travis est-elle ou non responsable ?
Après avoir prêté serment, il se tourna de trois quarts, faisant en partie face au public afin d’en être mieux entendu.
Mais, à peine avait-il pris la parole, qu’il s’arrêta brusquement.
Dans la salle du tribunal, par la porte du fond, une femme venait entrer, une femme à cheveux blancs, vêtue de noir.
C’était Mme Travis.
Florence, qui ne quittait pas Max Lamar des yeux, le vit regarder avec étonnement vers le fond de la salle. Elle suivit son regard et aperçut à son tour celle qu’elle n’avait jamais cessé de chérir filialement. Florence tressaillit. Une profonde émotion anima ses joues, et elle tendit ses bras vers Mme Travis sans pouvoir retenir ce cri d’enfant qui appelle à l’aide :
– Maman !
Mme Travis, rapidement, fendit la foule, ouvrit la barrière et, se précipitant vers Florence, l’étreignit dans ses bras avec une tendresse éperdue. Puis, se retournant vers les juges, s’écria :
– Elle est ma fille, ma vraie fille, et elle est toute ma vie. Rendez-la-moi !
L’émotion gagnait la salle entière.
– Je me verrai obligé de faire évacuer la salle, déclara le président, si cet incident pénible doit se prolonger.
Gordon, aidé de Randolph Allen, sépara doucement les deux femmes qui, de nouveau, étaient dans les bras l’une de l’autre.
Mme Travis s’assit en pleurant auprès de Mary.
L’audience reprit, mais ce fut pour peu d’instants.
Une rumeur sourde, venue de l’extérieur, s’éleva et s’amplifia soudain au point de couvrir la voix du Dr Lamar qui commençait sa déposition.
Les gardes et une partie des policiers se précipitèrent au-dehors.
Les ouvriers de la coopérative Farwell, en un groupe compact, avaient gravi les marches du Palais de justice.
À leur tête se trouvait Watson qui les entraînait de la voix et du geste.
– Florence Travis est innocente ! criait-il. N’est-ce pas, camarades, que nous ne la laisserons pas condamner.
La surexcitation des ouvriers grandissait. Ils se pressaient autour de Watson, mais, comme ils voulaient pénétrer dans la salle d’audience, les gardes de service essayèrent de s’y opposer.
Tentative vaine : le flot populaire fut le plus fort. Ce fut inutilement que la police débordée voulut le refouler. Le barrage établi par les gardes fut enfoncé. La porte s’ouvrit sous la poussée formidable des assaillants, qui pénétrèrent dans la salle en criant :
– Justice !… Justice ! Vive Florence Travis ! Elle est innocente ! À bas Farwell !
Florence, émue, jeta un regard de profonde reconnaissance vers ces braves gens.
Mais Gordon qui comprenait que l’incident pourrait, en se prolongeant, porter tort à la cause de Florence, fit un signe à Watson pour le prier de se retirer avec ses camarades.
Watson comprit le geste de l’avocat et, se tournant vers les ouvriers :
– Mes amis, Me Gordon nous prie d’arrêter notre manifestation. Le tribunal en aura sûrement compris la portée. Laissons à l’éminent défenseur le soin de faire triompher définitivement la cause de la justice.
Il y eut un dernier cri formidable :
– Vive Florence Travis ! À bas Farwell !
Et les ouvriers, obéissant à la parole de Watson, se retirèrent sans tumulte.
– De telles manifestations sont inadmissibles. Docteur Lamar, je vous prie de continuer votre déposition, dit le président.
La déposition de Max Lamar fut d’une grande sobriété. Il savait que le public s’attendait de sa part à une chaleureuse défense de Florence Travis.
Il se contenta donc d’énumérer les faits auxquels, pendant son enquête, il avait été mêlé et de rendre compte succinctement de chacun d’eux. Il le fit avec la plus grande impartialité et le plus grand calme, en ayant soin même de ne pas insister trop sur le caractère généreux des actes accomplis par Florence.
Max Lamar ensuite parla en tant que médecin légiste. Il exposa médicalement l’insolite problème du Cercle rouge. Il exposa la théorie des influences héréditaires, cita des exemples de stigmatisation, et conclut en évoquant les cures accomplies par la suggestion et l’autosuggestion. La volonté était toute-puissante sur certaines manifestations de déséquilibre nerveux. Florence Travis pouvait-elle guérir ? En son âme et conscience de médecin, hardiment, il répondait : Oui.
Le Dr Lamar reprit sa place au milieu d’un murmure général d’approbation.
Le défilé des témoins commença.
Ce fut d’abord l’usurier Karl Bauman.
M. Bauman, volubile et agité, prit la parole avec feu. Il peignit en termes pathétiques les souffrances qu’il avait endurées lorsqu’il s’était trouvé captif, dans son coffre-fort, et les souffrances plus grandes que lui avait causées le vol de ses reconnaissances.
– Tais-toi, Bauman, tu es une canaille ! interrompit, de la salle, une voix forte.
Bauman sursauta et resta court.
– Pour éviter de semblables incidents, qu’il me faut réprimer, dit le Président, je vous prierai, monsieur Bauman, d’éviter de vous livrer à un panégyrique de votre industrie.
Bauman voulut protester.
– Je vous remercie, dit le président, votre déposition est terminée.
L’usurier se retira, accompagné de quelques huées discrètes.
À appel de leur nom, Ted Drew et le mystérieux comte Chertek ne répondirent pas. Le premier avait jugé prudent de partir en voyage. Quant à Chertek, espion avéré, agissant pour le compte de l’Allemagne, on le savait maintenant, il avait, après l’échec de sa tentative, disparu sans laisser de traces.
D’autres témoins à charge déposèrent, comparses peu intéressants et qui n’apportèrent à la barre rien de sensationnel.
Enfin, on appela Silas Farwell.
Ce dernier chargea Florence, de tout son pouvoir, avec un cynisme que rien ne démonta. Animé par la haine qu’il voulait assouvir, il fit le récit détaillé du vol dont il avait été victime.
Gordon, l’avocat de Florence, était obligé de garder le silence pour ne pas paraître s’occuper d’un fait personnel. Vingt fois, tremblant d’indignation, il fut sur le point d’interrompre Silas Farwell. Vingt fois il se contint.
Le président, lui, malgré les règlements qui lui commandaient une impartialité absolue, ne se crut pas tenu à la même discrétion, et lorsque Farwell eut terminé sa déposition, il dit d’un ton ironique :
– Il faut croire que le dommage causé au témoin est plus moral que matériel, puisqu’il ne s’est pas porté partie civile dans le procès. C’est à croire qu’il abandonne généreusement les soixante-quinze mille dollars qui lui furent dérobés.
Cette ironie ne fut pas du goût de Silas Farwell qui blêmit de colère, mais qui n’osa répondre.
En somme, les témoins à charge n’avaient pas reçu un accueil très sympathique. Personne ne plaignait le moins du monde cette bande de coquins et d’exploiteurs.
Les témoins à décharge, en revanche, furent écoutés avec un grand intérêt.
Parmi eux se trouvaient tous les braves gens pour qui l’intervention de Florence Travis avait été providentielle.
Ce fut une explosion de reconnaissance vers celle qui ressemblait bien plus alors à une bienfaitrice qu’à une coupable.
Avec la déposition de Mary, l’émotion fut portée à son plus haut degré, et la fidèle gouvernante, pour parler de son enfant chérie, trouva des mots, des accents qui arrachèrent des pleurs à un grand nombre des assistants.
Le président alors passa la parole au ministère public.
L’avocat général, M. Tramelson, avait une tâche particulièrement délicate.
Il s’en tira de son mieux en adoptant la thèse de la justice rigide et aveugle. La justice, d’après lui, devait se prononcer sur les faits eux-mêmes et n’avait pas à apprécier les intentions.
– Les principes sont les principes, et sur eux repose tout l’édifice social. C’est en leur nom que je vous demande une condamnation tout en ne m’opposant pas à ce que soit accordé à Florence Travis le bénéfice des circonstances atténuantes, termina-t-il.
Ce réquisitoire, modéré dans le fond et dans la forme, fut bien accueilli.
– Maître Gordon, vous avez la parole.
L’avocat de Florence Travis se leva et commença sa plaidoirie avec cette voix chaude et vibrante, cette éloquence large et persuasive qui lui avaient valu tant de succès et une si belle notoriété.
Me Gordon refit l’historique des aventures, c’est le mot qu’il employa, de Florence Travis. Il s’attacha à démonter que tous les faits reprochés à l’accusée avaient eu des conséquences heureuses.
Quand le petit frémissement sympathique causé par ses paroles se fut apaisé, Me Gordon continua sa plaidoirie. Serrant de près son sujet, il fit défiler devant la cour et le jury les physionomies des différentes et prétendues victimes de Florence Travis. Mais celui pour qui l’avocat réserva particulièrement ses foudres, ce fut Silas Farwell.
Gordon répondit ensuite à l’avocat général :
– Le cas de miss Travis constitue, si j’ose employer ce pléonasme, une exception exceptionnelle. Les actes qu’elle a accomplis ont eu des conséquences utiles, qui ne sauraient les justifier, soit. Mais je puis affirmer à la cour et à messieurs les jurés que ces actes ne se renouvelleront pas. La terrible influence, dont le Dr Lamar vous a expliqué si magistralement, tout à l’heure, la cause et les effets, n’existe plus. Grâce à un traitement sévère d’éducation de la volonté et d’entraînement moral, Mlle Travis s’y est entièrement soustraite.
« La guérison est donc complète. C’est là une garantie pour l’avenir.
Dans une splendide péroraison, Me Gordon demanda que Florence Travis fût rendue à celle qui l’avait élevée et qui, tout à l’heure, était venue implorer sa grâce.
– Vous poursuivez moins Florence Travis que le Cercle rouge lui-même, cette marque de folie, de malédiction et de crime. Or, le Cercle rouge n’existe plus. Il entre dans le domaine des légendes. Savons-nous quel souvenir il laissera ? Peut-être plus tard, dans les contes que les grand-mères diront à leurs petits-enfants, sera-t-il question d’une bonne fée qui, grâce à un talisman appelé le Cercle rouge, récompensait les bons et punissait les méchants… Vous ne voudriez pas qu’il fût dit, à la fin de l’histoire, que cette bonne fée trouva le châtiment de sa générosité.
« Vous acquitterez Florence Travis !
La cause était gagnée.
Le jury ayant répondu non à toutes les questions, la cour prononça l’acquittement de Florence Travis.
Celle-ci, quittant son banc, vint alors se jeter dans les bras de Mme Travis qui sanglotait, puis elle embrassa la fidèle Mary, dont l’émotion n’était pas moins profonde.
Max Lamar, le cœur débordant d’une joie indicible, s’approcha de Florence et, sans prononcer un mot, il lui baisa respectueusement la main. Ensuite, rejoignant Gordon, il mit dans une poignée de main chaleureuse toute sa gratitude, toute son admiration et la promesse d’une amitié indissoluble.
ÉPILOGUE

Un an s’est écoulé, jour à jour.
Max Lamar, dans sa chambre, apporte les derniers soins à sa toilette de voyage.
Avant de quitter son appartement, il relit attentivement une lettre qu’il a reçue la veille et qui est ainsi conçue :
Mon cher ami,
L’année d’épreuve est finie.
Après que, grâce à vous et à notre ami Gordon, j’eus été rendue à la liberté, j’ai voulu m’assurer que la terrible hérédité qui pesait sur moi était à jamais abolie. Pour acquérir cette certitude, j’avais besoin d’un important délai.
Quand je vous fis part de ma volonté irrévocable, vous avez, je le sais, infiniment souffert. J’ai souffert autant que vous.
Aujourd’hui, l’épreuve est terminée.
Venez ! Celle qui sera vôtre pour toujours vous attend avec impatience.
Je vous aime !
FLOSSIE
Max Lamar porta le cher billet à ses lèvres.
Son bonheur était immense.
Pendant douze mois, il était resté sans nouvelles de Florence. Il avait repris le cours de ses travaux et, pour oublier son chagrin, s’était jeté à corps perdu dans les études scientifiques.
Lorsqu’il vit approcher le terme dû délai fixé par Florence, il devint nerveux, triste, angoissé.
Il s’isola pendant les derniers jours et ne voulut voir personne.
L’incertitude le déchirait.
Aussi, c’est en tremblant, qu’il avait ouvert la lettre de Florence… Et sa joie fut si vive, si aiguë, si poignante, que cet homme si fort put à peine la supporter.
Il se domina et, fébrilement, se prépara au départ.
Quelques heures plus tard, dans le délicieux jardin d’une coquette villa, Max Lamar se trouva en présence de Florence auprès de laquelle se pressaient Mme Travis et Mary.
L’émotion de tous était profonde.
Max Lamar s’était arrêté à trois pas de Mlle Travis et la contemplait éperdument. Ce qui le frappait par-dessus tout, c’était l’extrême jeunesse de Florence. Il n’y avait plus sur son joli visage cette expression d’inquiétude, de trouble, ou bien de hardiesse insolite, qui parfois en altérait le charme. Il n’y avait plus que douceur apaisement, candeur de petite fille qui ne sait rien de l’existence. Et pourtant… pourtant !…
Max Lamar se souvint de la gracieuse image dont Gordon s’était servi dans son plaidoyer en évoquant la vision d’une bonne fée qui, par le moyen d’un talisman, appelé le Cercle rouge, récompensait les bons et punissait les méchants.
Oui, il en était ainsi. Une bonne fée…
La Fée au Cercle rouge ! Elle avait livré contre le monstre une bataille d’autant plus âpre que le monstre était en elle et qu’il lui avait fallu vaincre un ennemi en quelque sorte séculaire, qui la persécutait avant même qu’elle fût née, et qui disposait de toutes les forces de l’enfer, de toutes les puissances invisibles et sournoises du monde mystérieux, des instincts et des fatalités !
Et elle avait accompli tout cela en se jouant, avec son rire heureux.
Elle s’était servi d’armes empoisonnées, et ses propres blessures avaient guéri par le miracle de sa claire volonté et de son intelligence lucide.
– Flossie, chère Flossie, murmura-t-il, dois-je croire à mon bonheur ?
Elle répondit, en frissonnant de bonheur et d’amour :
– Croyez-y de toute votre âme. Vous tenez ma main dans la vôtre. Regardez-la bien. Elle est pure… Et elle est à vous… Le terrible Cercle rouge n’y reparaîtra plus…
Alors, il lui dit :
– Permettez-moi d’en placer un autre, Flossie… un cercle qui ne vous quittera jamais…
Elle s’abandonna, tout heureuse et toute rougissante, et, au doigt de la jeune fille, il passa un cercle d’or, la bague des épousées…
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Novembre 2009

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{1} Smiling (souriant).
Table of Contents
Page titre
PROLOGUE
1.
2.
CHAPITRE PREMIER – Le stigmate héréditaire
CHAPITRE II – Une mise en liberté
CHAPITRE III – Comment Bob comprend le sport
CHAPITRE IV – Deux morts : ce qui survit
CHAPITRE V – Où l’on fait connaissance avec M. Karl Bauman, usurier en tous genres
CHAPITRE VI – La femme voilée, l’auto volée
CHAPITRE VII – Comment Florence entend les affaires des autres. Suite des malheurs de M. Bauman
CHAPITRE VIII – Le secret du Far West
CHAPITRE IX – Soupçons et stratagèmes
CHAPITRE X – Prise au piège ?…
CHAPITRE XI – Sam Smiling, cordonnier et chef de bande
CHAPITRE XII – Les plans de l’invention
CHAPITRE XIII – Le bal de l’hôtel Surfton
CHAPITRE XIV – Chaussures et boîtes à couleurs
CHAPITRE XV – Le siège du fort Smiling
CHAPITRE XVI – Au-dessus de l’abîme
CHAPITRE XVII – La cabane en flammes
CHAPITRE XVIII – Le chantage
CHAPITRE XIX – La malle à surprise
CHAPITRE XX – La coopérative Farwell
CHAPITRE XXI – Les deux cercles blancs
CHAPITRE XXII – Vers la réhabilitation
CHAPITRE XXIII – Le corps à corps
CHAPITRE XXIV – La révélation
CHAPITRE XXV – Une journée bien remplie de Randolph Allen
CHAPITRE XXVI – La fin d’un bandit
CHAPITRE XXVII – L’arrestation de Florence Travis
CHAPITRE XXVIII – Volonté et destinée
CHAPITRE XXIX – Gordon a son heure
CHAPITRE XXX – La résolution de Florence
CHAPITRE XXXI – La douleur d’une mère
CHAPITRE XXXII – Le jugement
ÉPILOGUE
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