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miércoles, 5 de abril de 2017

Histoires De Couples (Français) (Maurice Leblanc)

Histoires De Couples
Maurice Leblanc


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Éditions de l’Opportun

Éditeur : Stéphane Chabenat
Suivi éditorial : Clotilde Alaguillaume
Conception couverture : Philippe Marchand
EAN : 978-2-36075-191-4
Ce document numérique a été réalisé par Nord Compo
http://opportun-editions.fr/
« Cette œuvre est protégée par le droit d’auteur et strictement réservée à l’usage privé du client. Toute reproduction ou diffusion au profit de tiers, à titre gratuit ou onéreux, de tout ou partie de cette œuvre, est strictement interdite et constitue une contrefaçon prévue par les articles L 335-2 et suivants du Code de la Propriété Intellectuelle. L’éditeur se réserve le droit de poursuivre toute atteinte à ses droits de propriété intellectuelle devant les juridictions civiles ou pénales. »

Collection
MAURICE LEBLANC 100 % INÉDIT
Exclusivité ebook


Dans la collection ebook « Maurice Leblanc 100% inédit », retrouvez également :

- Sexe et érotisme
5 nouvelles

- Crimes en série
5 nouvelles

- Mystère et fantastique
5 nouvelles

Introduction
Père du mythique Arsène Lupin, Maurice Leblanc est un écrivain connu et reconnu pour son sens du suspense et sa plume alerte.
Les Éditions de l’Opportun sont donc particulièrement fières de vous proposer de redécouvrir son style inimitable grâce à la publication de ses nouvelles inédites. Ces nouvelles contiennent tous les ingrédients qui firent le talent inimitable de Maurice Leblanc : style, passion, suspense et modernité.

Nous retrouvons donc avec plaisir la plume d’un auteur majeur aux multiples facettes, qui ne s’est pas cantonné au seul roman policier. Cette collection « Maurice Leblanc 100% inédit » propose 4 premiers volumes : Histoires de couples ; Sexe et érotisme ; Mystère et fantastique et bien sûr Crimes en série.

L’Attente
Mon domestique introduisit près de moi un monsieur que je ne connaissais pas et qui avait refusé de dire son nom à l’entrée. C’était un homme âgé, tout blanc de cheveux et de barbe, et couturé de rides comme de blessures profondes. Dès l’abord, la tristesse de son visage me frappa. À peine assis, il me dit très simplement :
— Je suis le mari de Germaine
— De Germaine !
Le mot s’échappa de mes lèvres. J’étais interdit. Que voulait-il de moi ? Que venait-il m’annoncer ? Je le regardais avidement. C’était le mari de Germaine, ce vieil homme triste et malade, c’était là celui dont elle parlait toujours avec tant de respect, et au nom de qui elle se refusait à moi, malgré la folie de notre amour ! Les yeux fixés aux miens, il me demanda :
— Vous l’aimez ?
En face de ce regard douloureux et loyal, il me fut impossible de mentir.
— Oui, je l’aime.
Il parut accablé, puis, après un instant, il reprit :
— Vous l’aimez… beaucoup ?
— Plus que ma vie, plus que tout…
Avec une lassitude infinie, il murmura :
— Moi aussi, je l’aime.
Je ne sentis pas en lui la haine d’un ennemi, ni même l’amertume d’un rival plus faible. Et moi non plus, je n’avais point d’hostilité. Nous étions simplement deux hommes qui aimaient la même femme. Il continua :
— Je l’ai toujours aimée. Quand elle était enfant, je n’avais d’affection que pour elle. Puis l’amour est venu. Son père et sa mère sont morts. Elle était seule dans la vie… je lui ai offert mon appui, mon amitié… il y a six ans de cela. Je me disais : « je n’en ai pas pour longtemps à vivre, c’est quelques années de son existence qu’elle me sacrifie. Quand je mourrai, elle sera jeune encore, riche, indépendante… Elle pourra aimer qui lui plaira. » Oh ! je ne devrais pas me plaindre… j’ai été bien heureux… elle est si bonne !... Mais voici maintenant qu’elle vous aime.
Je fis un geste. Il insista :
— Elle vous aime. Elle me l’a dit avant de vous le dire. Elle me dit tout d’ailleurs, l’amie chez laquelle vous vous rencontrez, le nombre de vos entrevues, sa résistance… et ma douleur s’atténue de la voir si honnête, si vaillante. Oh ! comme elle lutte, la chère créature ! Elle lutte contre son cœur, contre son instinct, contre sa jeunesse, contre vous qu’elle adore ! Et comme elle pleure le mal qu’elle vous fait ! Mais c’est fini… elle n’a plus de force… je l’ai senti ce matin… dans quelques jours, ce soir peut-être, elle se donnera… elle s’offrira.
Je me levai, éperdu de joie. Il y avait en moi comme un désir fou de m’en aller, de courir vers Germaine et de la prendre, de la prendre sans retard.
Il me saisit la main avec effroi :
— Non, non, pas encore… Écoutez-moi d’abord… écoutez… je vous demande de renoncer à elle.
Un grand cri d’amour et de révolte me souleva.
— Moi !... moi !... renoncer à Germaine !
Il eut un pauvre sourire de persuasion :
— Eh bien, oui, quoi ! il y a d’autres femmes ; vous en trouverez d’aussi jolies, d’aussi douces, que vous aimerez autant…
— Il n’y a que Germaine pour moi, il ne peut y avoir que Germaine.
Il me regarda profondément. Sa figure se creusa de rides nouvelles. Ses lèvres balbutièrent :
— Ah ! vous l’aimez ! Soit… ne renoncez pas à la voir, mais renoncez à me la prendre. Ne me la prenez pas… vous la verrez chez moi, tant qu’il vous plaira… tous les jours… à toute heure… mais ne me la prenez pas…
Ses poings se collèrent au creux de ses joues.
— Si vous saviez ce que c’est que d’aimer quand on est vieux ! Mon cœur est jeune, lui, jeune comme le vôtre… Mon amour a les mêmes enfantillages et les mêmes ardeurs que votre amour… mais, voilà, je suis vieux. Ah ! pourquoi le cœur ne se flétrit-il pas en même temps que la peau ? Pourquoi l’amour peut-il naître dans un corps qui ne peut plus aimer ? Et je vois celle que j’aime aller chez vous, vous tendre les bras, recevoir vos caresses. Oh ! non, ne la prenez pas… c’est la seule chose qui me reste, sa chair de vierge. Ce serait une torture abominable… je vous en prie…
Il me suppliait, de ses gestes, de ses yeux, mais je ne sentais pas qu’il s’abaissât. Non, il implorait sans s’avilir et, tandis que j’entendais derrière ses paroles le bruit désespéré des sanglots, je remarquais l’étrange noblesse que gardaient son visage et son attitude. Cependant le souvenir de Germaine s’interposait entre nous.
— Je ne puis rien, m’écriai-je, je ne puis rien.
Alors, il s’agenouilla. Ah ! vraiment, je le jure, il ne me sembla pas ridicule. Il ne le fut pas. Je n’eus pas l’impression qu’il s’agenouillait devant moi, j’eus l’impression qu’un vieillard se courbait devant la jeunesse et la force, et ce fut moi qui me sentis honteux de le voir à mes pieds.
L’ayant relevé, je le pris dans mes bras, et nous restâmes ainsi, égaux l’un à l’autre, à pleurer notre souffrance commune. Nous aimions la même femme, et elle lui était interdite au nom de la nature implacable, ne m’était-elle point inaccessible au nom de la bonté indulgente ? Je lui dis :
— Que faire ? Germaine et moi, nous nous aimons. Nos sens réclament la joie ; n’est-ce pas notre droit, notre devoir de nous unir ? Le bonheur est là, j’ai le droit d’être heureux, Germaine a le droit d’être heureuse.
— Mais avez-vous le droit de me rendre malheureux ?
Un reste d’égoïsme me fit dire :
— Est-ce ma faute si nos destinées sont en opposition ? Laquelle dois-je respecter ? La mienne ou la vôtre ?
— La vôtre, dit-il, mais ne pouvez-vous attendre ?
— Attendre quoi ?
— Que je meure.
Sa face blessée s’illumina d’un sourire d’espoir.
— Je vous promets que cela ne durera pas longtemps… Je suis atteint là, dans ma vie… c’est une affaire de quelques semaines, de quelques mois… Si cela n’avait pas été ainsi, je me serais retiré de moi-même, je veux surtout le bonheur de Germaine, mais la certitude que tout va bientôt finir me rend lâche, et je voudrais ne pas trop souffrir… jusque-là… Pouvez-vous m’accorder ce répit ?
Il se tut. Des larmes mouillaient ses yeux. Je m’inclinai vers lui. Il me baisa au front.
Et voici que nous vivons ensemble tous les trois. Et il y a entre nous cette chose extraordinaire que nous sommes deux à attendre la mort du troisième, et que celui-là le sait, et qu’il ne peut nous en vouloir, et même qu’il nous approuve. Nous attendons sa mort. Chaque matin, Germaine et moi nous levons les yeux sur lui, et nous regardons les progrès du mal. Quand il nous sourit gaiement, nous savons qu’il va moins bien. Certes, nous l’entourons de soins et d’affection. Pourtant, les mauvais symptômes nous emplissent d’un contentement que nous ne cherchons pas à dissimuler.
Et nous sommes dans la justice et dans la vérité, tous les trois. La nature comme la société sont des puissances aveugles dont les ordres sont en désaccord perpétuel. C’est à nous d’agir en créant pour chacun des cas les règles d’une morale qui n’existe qu’en notre conscience. Germaine et moi nous n’avons pas le droit de sacrifier notre amour, sous peine de crime. Mais nous n’avons pas le droit non plus de sacrifier cet homme qui est bon, qui est noble et généreux. Et si son devoir, à lui, est de veiller à ce qu’il lui reste de bonheur, son devoir aussi est de ne pas détruire les forces de l’amour et de jeunesse qui sont en nous.
La loi d’humanité veut que nous respections ses derniers jours, mais la loi de nature exige que nous soyons impatients d’unir notre chair. Nous attendons qu’il meure…

La Rivale
Sans suivre une ligne de conduite arrêtée d’avance, Francine n’en agit pas moins à l’égard de M. d’Orgevel, son mari, avec beaucoup de désinvolture. Dès le début, elle lui fit comprendre que si une femme comme elle, jeune, belle, de formes admirables, avait épousé un homme aussi mûr et aussi peu séduisant que lui, ce ne pouvait être que pour des raisons de fortune et de situation. Elle ne s’inquiéta pas de savoir ce qu’il put penser de cette conduite…
La progression fut rapide et logique. Le second jour, elle le pria d’occuper une autre chambre que la sienne. Le huitième, elle mit le verrou à sa porte, et, dès lors, n’ouvrit plus que de loin en loin, quand elle était lasse d’entendre le malheureux gémir dans le corridor. Au bout de six mois, elle se refusa définitivement à lui ; au bout de sept, elle prit un amant, et au bout de quinze, elle en prit un autre. M. d’Orgevel le sut-il et, s’il le sut, en souffrit-il ? Elle ne s’en soucia point.
Il est vraiment curieux de voir comme on peut se désintéresser des gens, même de ceux avec lesquels on vit quotidiennement. Ils finissent par ne plus exister. Jamais Francine ne songeait à son mari. Elle ne se demandait jamais ce qu’il faisait, ce qu’il désirait, ce qu’il pensait d’elle. Il n’était un obstacle à aucune de ses volontés, à aucun de ses caprices. Elle s’absentait sans lui rendre de comptes, elle recevait qui lui plaisait, et pas une fois il ne lui venait à l’idée de s’occuper de ce monsieur aux cheveux grisonnants, à la physionomie triste, à l’attitude humble, qui habitait sous le même toit qu’elle.
Un soir, après cinq ans de cette existence, Francine, revenant de l’Opéra, surprit un de ses domestiques en état d’ébriété. Elle alla vers la chambre de son mari pour le prier d’intervenir. Distraite, elle ne frappa point. Un cri retentit, il y eut du tumulte ; elle vit une femme qui se dégageait des bras de M. d’Orgevel, les vêtements en désordre, l’air d’une bête traquée, puis qui s’enfuyait dans la pièce voisine.
Francine éclata de rire : elle l’avait reconnue. C’était une sorte d’intendante à qui elle avait confié le soin de sa maison pour s’épargner tout ennui, une femme d’une quarantaine d’années, plutôt laide, disgracieuse, un peu ridicule même d’accoutrement et de manières. Et voilà celle que son mari avait choisie ! L’aspect penaud de M. d’Orgevel redoublait sa gaieté. Elle suffoquait.
— Alors… c’est avec elle que vous… Comme c’est drôle !... Ma rivale !... Et… vous pouvez ?...
Reprenant peu à peu son assurance, il répondit :
— Oui, comme c’est drôle, n’est-ce pas ? Elle n’est pas très jolie, ma maîtresse ; elle s’habille mal, elle manque de distinction… Ah ! certes, certes, elle ne vous vaut pas… Mais que voulez-vous ? On prend ce que l’on peut.
Il dit cela, avec une grande tristesse, et soudain Francine n’eut plus envie de rire. Un léger malaise l’envahit. Elle insinua :
— Vous êtes riche, qui vous empêche de vous adresser à de belles créatures… il y en a tant !
— J’ai essayé, dit-il simplement, je n’ai pas pu.
Francine se sentit gênée, elle était gênée d’être là, dans cette chambre mélancolique, et d’y être en une toilette somptueuse ; elle était gênée d’avoir les épaules nues sous les yeux de son mari, gênée de sa beauté, de sa chair blanche, de sa gorge visible. Pour la première fois, elle eut l’intuition de ses torts envers lui, de sa dureté. Se couvrant de son collet de fourrure, elle lui demanda :
— Il vous faut donc de… de l’amour ?
— Mon Dieu, fit-il, j’ai un cœur et j’ai des sens, moi aussi.
On aurait dit, à la voir si étonnée, qu’elle apprenait des choses toutes nouvelles. Cet homme avait un cœur et des sens ! Jamais de tels phénomènes ne s’étaient présentés à son esprit. S’approchant de M. d’Orgevel, elle l’examina avec une attention presque sympathique. Et sans trop savoir pourquoi, elle aurait voulu lui faire des excuses, car elle avait vaguement conscience de sa responsabilité. N’était-ce pas elle qui, en lui refusant l’amour et la volupté, l’avait contraint à chercher ailleurs, à fréquenter des filles, puis à descendre jusqu’à cette abominable femme ?
Elle songea à son propre corps, à sa fraîcheur et à la grâce de ses caresses, et involontairement elle pensait à ce que devait être le corps de l’autre, de cette autre à laquelle il avait dû se résigner. Oh ! le pauvre homme, le pauvre homme ! Elle frissonna de pitié et sa voix se fit plus douce :
— J’ai peut-être eu des torts.
Il sourit sans amertume. Une idée cependant s’emparait d’elle, suscitée, fortifiée par des causes complexes, par le besoin d’accomplir un acte de justice et de réparation, par des instincts à la fois généreux et pervers, par amusement et par bonté. Cela la tentait de donner à ce malheureux une joie surhumaine et inattendue.
Elle enleva son collet, ôta ses longs gants de Suède et vint s’asseoir sur ses genoux.
— Si j’ai eu des torts, je suis prête à les expier.
— Que faites-vous, Francine, que voulez-vous ?
Elle lui entoura le cou de ses bras nus et lui tendit ses lèvres. Mais il se dégagea doucement de son étreinte.
— Non, Francine, non, je ne veux pas…
— Tu ne veux pas ? Pourquoi ne veux-tu pas ?
— Parce que j’aime.
Elle fut stupéfaite :
— Tu aimes… tu aimes…
— Oui, affirma-t-il, j’aime cette femme.
Elle bégaya quelques mots, hésita un instant puis s’en alla. Mais, au moment d’ouvrir la porte, elle revint tout à coup sur ses pas et se jeta sur lui en balbutiant :
— Tu ne veux pas de moi ? Tu ne me désires plus ?
Elle avait entre ouvert son corsage et dépassé ses manches, et elle frottait contre son visage ses belles épaules douces, sa poitrine fraîche.
Il la repoussa encore, plus fermement cette fois, et il lui dit :
— Non, Francine, je ne te désire plus ; il n’y a plus qu’elle que je désire, et de tout mon amour.
L’insulte la brisa. Sa rage se fondait en une résignation silencieuse. Elle ne pensait plus à son mari, mais à cette femme, à cette créature disgracieuse dont la laideur l’emportait sur sa beauté. Il y a donc quelque chose de plus fort que la jeunesse et que la séduction, quelque chose qui domine l’instinct voluptueux ? Et ce quelque chose, on peut l’éprouver pour une vieille femme au corps flétri, aux rides profondes ?
Elle ne savait plus que dire, elle ne savait plus que faire. Et elle restait là, humiliée, avec sa gorge inutile, avec sa chair dédaignée, avec sa beauté vaincue.

Aujourd’hui !
Ses deux filles sur les genoux, sa tête entre les leurs, ses bras autour de leur taille, il explique les gravures d’un gros livre. L’aînée tourne les pages et en est fière. La cadette s’épouvante devant cette fantasmagorie d’ogres voraces et de bêtes monstrueuses.
Une lampe éclaire la douceur de cette intimité.
Mais l’aînée dit :
— Pourquoi maman ne rentre pas ?
Il regarde sa montre. Sept heures et quart. Il s’inquiète et murmure :
— Pourvu qu’elle ait réussi !
Vingt minutes se passent. Il arpente la pièce, un peu nerveux.
On sonne. La porte s’ouvre. C’est elle. La voici qui se pelotonne dans les bras de son mari et qui lui tend les lèvres d’un joli geste affectueux.
— Bonjour, les petites. On a été sage ?
Elle les embrasse. On se met à table.
Il n’ose la questionner. Elle lui semble d’une gaieté moins franche qu’à l’ordinaire. Et une angoisse l’étreint à l’idée d’un échec possible.
Le repas est bon. Les petites bavardent gentiment. Eux, leur regard se rencontre, et c’est un regard de tendresse loyale.
Enfin, le domestique s’en va. Et il se décide :
— Combien t’a-t-il donné ?
Net, elle répond :
— Rien.
— Rien ? rien ? bégaye-t-il. Tu n’as donc pas ?...
— J’ai tout fait, tout ; seulement, que veux-tu ? il m’a jouée.
D’un bond, il est sur elle.
- Tu as tout fait, et il ne t’a rien donné !
Il lui martèle la tête à menus coups de poing rageurs :
— Et le loyer, qui le paiera ? et les robes de tes filles ? et notre pain ? Ah ! madame se mêle de coucher avec les hommes, elle leur en fourre jusque-là, et elle se laisse rouler par eux !
La voix basse, elle hasarde :
— C’est la première fois.
Cette humilité l’adoucit. Il bougonne :
— Que cela ne t’arrive plus. On n’a pas idée d’une telle maladresse.
Une honte pèse sur les têtes courbées. Et les petites, elles-mêmes, se sentent un peu confuses d’avoir une mère aussi maladroite.

L’esprit et la chair
Il y avait là vraiment les causes les plus puissantes d’intimité, l’étroitesse du salon, la gaieté du feu, la lumière calme de la lampe, et surtout ce qui rend l’intimité chaude, délicieuse, confiante, naturelle, la présence de ces trois êtres, le mari, la femme et l’amant.
En face de la cheminée, dans un fauteuil confortable, M. Moresnil, gros homme fort, à l’encolure énorme, à l’aspect commun. À gauche, Louise, sa femme, jolie blonde, souple et inquiétante. À droite, leur ami Raoul, tout jeune, les joues pâles, la silhouette délicate.
Ils n’échangeaient que peu de paroles. En réalité ils attendaient quelque chose, un fait qui se produisait chaque soir. Et ce fait se produisit. M. Moresnil ferma les paupières, un souffle régulier soulevait sa large poitrine, sa tête branla de côté et d’autre.
Alors Louise et Raoul se regardèrent tendrement. Ils se dirent ainsi toutes leurs tristesses et toutes leurs joies. Puis, Raoul sortit de sa poche un billet et le tendit à sa maîtresse. Louise allongea le bras. Et les deux mains, lentement, avec précaution, se rapprochèrent sous le nez du mari.
Mais tout à coup, sur ces deux mains, une troisième s’abattit, dure comme le fer, les broya et saisit le billet.
Tous les trois ils restèrent un moment immobiles, en leurs poses peu naturelles, les deux amants terrifiés, lui impassible.
Puis M. Moresnil éclata de rire et jeta le papier dans le feu.
Louise et Raoul l’observaient, interdits. Ce dénouement imprévu les effrayait. Adossé contre la cheminée, sans colère ni amertume, d’un ton goguenard plutôt, le mari s’écria :
— Ah ! ça, mes bons amis, vous me prenez donc pour un imbécile ? Depuis six mois on s’embrasse dans les coins, on s’entrelace les jambes sous la table, on rit de moi derrière mon dos, et l’on s’imagine que je ne vois rien ! Vous ne comprenez donc pas que j’ai vu naître votre amour, lorsque vous-même n’osiez pas vous l’avouer ? J’ai vu vos luttes car, je vous dois cet hommage, vous avez lutté. J’ai été témoin de votre premier baiser, dans le couloir, là. J’ai suivi le progrès des caresses. Hebdomadairement, à peu près, Louise faisait une concession. Enfin, le mois dernier, un mardi, à cinq heures du soir, un rendez-vous irréparable a couronné mon infortune. Depuis, cela s’est renouvelé trois fois, c’est peu.
Il se mit à marcher de long en large : puis s’arrêtant, il prononça :
— Ma conduite vous étonne ? Pas de scène, pas de reproche, pas de revolver. Alors j’accepte ça, tout naturellement ? Ma foi, oui. Je ne suis pas beau, je vis en ours, à cheval ou un fusil à la main. Louise ne m’aime pas. Je n’ai donc jamais eu la prétention de la garder pour moi seul. Vous, mon petit Raoul, vous êtes un poète, un rêveur. Vos âmes se sont reconnues. Vos cœurs ont battu à l’unisson. Il est par conséquent très juste que vous me trahissiez. Je trouve cela parfait, et je vous y encourage. Mais il y a une chose que je ne veux pas, c’est le mensonge.
Il frappa la table du poing.
— Ne mentons pas. J’en ai assez. J’aime les situations nettes. Vous vous aimez, soit. Seulement je vous en prie, ne vous cachez pas. Il est, certes, inutile que vous vous embrassiez devant moi. Mais ne cherchez pas les petits coins, ne profitez pas de mon sommeil pour vous glisser des lettres. En un mot, je veux bien être cocu, je ne veux pas être trompé.
Il s’assit entre eux et leur prit la main :
— Soyons francs. À deux on est faible dans la vie, à trois, fort. Seulement à la condition de bien savoir ce que l’on peut espérer les uns des autres. Remarquez-le, il ne s’agit pas simplement de vos rapports avec moi, il s’agit aussi de votre situation, à tous deux. Or, elle repose sur un mensonge.
Ils tressautèrent, indignés d’une telle accusation. Il répartit :
— Oui, un mensonge, et je tiens à ce que le malentendu cesse. Voici. Louise nous a juré, n’est-ce pas, Raoul, qu’elle ne m’appartenait pas ? Elle mentait. Elle m’appartient… et souvent… très souvent…
Raoul baissa la tête, atterré. Louise, rouge de honte, se taisait. Le mari continua :
— Que voulez-vous ? nous avons chacun notre part. Je me suis marié, moi, pour ne plus courir de droite et de gauche, et pour trouver chez moi ce qui m’est indispensable. Il m’est égal de n’avoir plus le cœur de ma femme : je veux sa chair, je veux ses sens. Eh bien, je les ai. Elle vous adore, c’est vrai, elle se tuerait pour vous. Mais, voilà, c’est une femme, et vous ne lui suffisez pas. Il y a des sensations que vous êtes incapable de lui donner. Vous êtes trop chétif, de poitrine trop faible, d’expérience trop rudimentaire. Moi, je suis robuste, mon étreinte est vigoureuse, et… j’ai tout un passé…
Méchamment, il insista :
— Surtout ne croyez pas qu’elle se donne à contre cœur et que je sois obligé de la supplier. Non, mille fois non. Elle y vient d’elle-même. Au besoin elle m’y forcerait par ses coquetteries et ses avances. Si je vous disais que mes meilleurs moments, je vous les dois. Oui, au sortir de vos rendez-vous, elle est insatiable. Vos baisers excitent ses sens, et comme vous ne pouvez les assouvir, c’est à moi qu’elle s’adresse. Non, en vérité, je ne suis pas, je ne puis pas être jaloux de vous.
Affalé dans son fauteuil, Raoul sanglotait. Moresnil s’approcha de lui.
— Allons, mon pauvre vieux, ne pleure pas. Il faut t’en aller. Tu reviendras demain, à la première heure. Apporte un volume de vers. La lecture lui conviendra, car elle sera un peu lasse. Oui, j’ai vu, pendant le dîner que ses yeux brillaient en me regardant. C’est sa façon d’exprimer son désir. Laisse-nous, veux-tu ?
Il le souleva par le bras, le conduisit devant Louise et dit :
— Embrasse ta maîtresse.
Puis il l’entraîna jusqu’à la porte. Les pas s’éloignèrent, chancelants, Moresnil revint vers sa femme. Elle se jeta dans ses bras, et ils roulèrent sur le divan, sans un mot.

La Vie incomplète
Ils eurent trois années heureuses après leur mariage. La première, ils vécurent seuls, loin des villes. Les deux autres ils se mêlèrent au monde, mais ils s’aimaient, et les distractions ne leur plaisaient que parce qu’ils les prenaient ensemble.
Puis Marie-Anne devint souffrante. Sa mère était morte phtisique. Les symptômes du terrible mal n’apparaissent-ils pas en la fille ?
Affolé, Gérard l’entoura de précaution, l’emmena vers le soleil. Ses efforts furent vains. L’hiver fini, le mal avait empiré de telle sorte qu’ils revinrent à Paris pour consulter.
Devant Marie-Anne, les médecins donnèrent une réponse évasive. Mais Gérard les entraîna dans la chambre voisine et les supplia de ne rien lui cacher. L’un d’eux lui dit :
— Il y a peu d’espoir… voyagez…, ne la contrariez pas, soumettez-vous à tous ses caprices. Qui sait !
Gérard s’en retourna près de sa femme. Elle pleurait. Et longtemps encore elle pleura. Il voulut la consoler. Alors, au milieu de ses larmes, elle fit :
— Oh ! mon chéri, je n’en ai pas pour beaucoup d’années, n’est-ce pas, même pour beaucoup de mois ? Je l’ai bien deviné, à leurs hésitations.
Il protesta. La voix songeuse, elle l’interrompit :
— Ça ne me fait rien de mourir… Non, je n’ai pas peur… Seulement, avant de m’en aller, j’aurais tant voulu… tant voulu…
Il la regarda, avide de connaître ce vœu suprême.
— Que désires-tu ? demanda-t-il, je tenterai tout pour toi.
Elle murmura :
— Je ne puis pas te le dire… Vraiment, je ne puis pas te le dire.
*
Ils s’installèrent à Nice. Lui la soigna sans une minute de repos. Il endormait son effroi en affectant de la gaieté, en remplissant de projets leur avenir, leur pauvre avenir de vie commune, si court, si mesuré ! Ce qui le désolait surtout, c’était ce vœu mystérieux. Au moins, qu’elle eût ce qu’elle souhaitait. Mais quoi ? À quel but aspirait-elle ? But impossible, sans doute, puisqu’elle n’osait le formuler.
Désir d’argent, de luxe ? Il n’était point très riche, cependant il réalisa sa fortune, et il lui donna des chevaux, des voitures, des bijoux, et à Monte-Carlo elle jetait sur le tapis les louis d’or et les billets de banque.
Non. Dans les rêveries de la malade, dans les rêveries abominablement tristes où s’alanguissent ceux que la mort a désignés, il savait que persistait le désir inassouvi. La même pensée martyrisait indéfiniment ce cerveau. Devant ces yeux ressuscitait implacablement la même vision. Quelle vision ?
Il la fit voyager. Peut-être voulait-elle voir d’autres pays avant que ne fussent fermées ses paupières. Ils descendirent en Italie, en Sicile. Oh ! les affreuses étapes, tous ces lieux d’amour et de baisers, toutes les villes de joie vers qui vont les êtres gais et sains : Naples, Capri, Sorrente, Taormine, Palerme, et où, misérables, ils promenèrent leur deuil et leur mélancolie !
Nul spectacle n’intéressait Marie-Anne. Cela, pas plus que rien, ne la distrayait de sa torpeur. Et toujours l’éternel rêve assombrissait ses yeux. Dans le bercement des bateaux, dans la fuite des trains, au fond des voitures, il la devinait qui pensait à cette mystérieuse chose et qui tendait son esprit vers ce centre unique d’idées et d’espérances. Quoi qu’elle eût dit, elle craignait de mourir, mais moins par besoin de vivre et d’être jeune et belle, que par regret de son désir non satisfait. Qu’il le fût, et elle serait plus calme, plus résignée.
Gérard l’implorait :
— Un mot… un mot qui m’indique la conduite à tenir pour te contenter, comme tu le mérites…
— Non, déclarait-elle, je ne puis nier que, malgré moi, j’aspire à quelque chose, mais cela ne s’accomplira pas, et il est inutile que tu le saches.
L’existence d’un tel secret mettait entre eux une séparation que le temps aggravait. Comment leurs deux âmes se seraient-elles étreintes, alors que l’une cachait à l’autre un coin d’elle-même ?
Gérard en souffrait dans son amour meurtri, dans son dévouement impuissant. Avec quelle ivresse pourtant, il se serait sacrifié !
Et Marie-Anne dépérit. Un rouge équivoque colora ses pommettes. Les yeux se cernèrent. Ils revinrent à Paris.
*
Au sortir d’une nouvelle consultation, Marie-Anne exigea la vérité.
— Combien de jours ? Un mois, trois semaines ? Réponds.
Il ne répondait pas, semblant même ne pas entendre. Mais, après un grand silence, il soupira :
— Si encore tu avais eu tout ce que tu désirais !
— J’ai eu tout ce qui me pouvait venir de toi, mon ami ; ce que je voulais, tu ne pouvais me le donner.
— Que voulais-tu ? Que veux-tu ? Je te supplie à genoux de me l’avouer, pour que je n’aie point de remords.
Elle était très faible. Cette insistance impitoyable la brisait. Il fallut qu’elle parlât, enfin.
— Je t’aime bien, Gérard, je t’aime beaucoup. Mais, tu comprends, quand je t’ai épousé, j’avais vingt-deux ans, je connaissais des femmes, des amies s’étaient confiées à moi, j’avais réfléchi, et je voulais avant tout que ma vie fût complète, qu’il n’y manquât rien. Je la voyais toute entière, très précise, très remplie. D’abord toi, nous deux, notre amour… puis nous deux entourés des autres, et nous aimant, nous aimant bien. Tout cela s’est accompli. Mais c’est la suite… et la suite, il n’y en a pas eu. Tu comprends, il arrive un jour où l’on ne s’aime plus, je me serais détachée de toi… Alors, sûrement, n’est-ce pas ? j’en aurais aimé un autre…
Il fit un mouvement.
— Ne te fâche pas, mon ami, puisque cela n’a pas été. Mais, justement, c’est ce qui me désole… Je ne connais rien… Ce doit être si bon… si doux… les baisers d’un autre… quand on n’aime plus. Toutes les femmes agissent ainsi. J’aurais pu, en voyage, j’ai eu des occasions, seulement je t’aimais encore. Deux ou trois années de plus, et je réalisais mon rêve, mon rêve de jeune fille, mon rêve de femme. Maintenant, c’est fini, je vais mourir… et… je ne t’ai même pas trompé…
Elle sanglotait, la tête entre ses mains.
Lui, s’était penché sur elle. Et il la contemplait d’un regard dur. La mort imminente ne l’attendrissait pas. Il ne se souvenait plus de son grand amour. Seul le dominait son orgueil d’homme, son orgueil tout saignant, sa vanité bête de mâle humilié. Devant cette douleur, devant la douleur sacrée de l’être qui va partir, il ne pensait qu’à la trahison dont elle avait conçu la possibilité.
Leurs yeux se rencontrèrent. Les siens, à lui, étaient pleins de haine.
Et il eut peur, il eut très peur qu’elle ne mourût point.

Rendez-vous le 4 octobre 2012 pour la parution du livre
Maurice Leblanc
50 nouvelles inédites
(Éditions de l'Opportun)
Table of Contents
Introduction
L’Attente
La Rivale
Aujourd’hui !
L’esprit et la chair
La Vie incomplète

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