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miércoles, 5 de abril de 2017

Crimes en Série (Français) (Maurice Leblanc)

Crimes en Série
Maurice Leblanc

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Éditions de l’Opportun

Éditeur : Stéphane Chabenat
Suivi éditorial : Clotilde Alaguillaume
Conception couverture : Philippe Marchand
EAN : 978-2-36075-192-1
Ce document numérique a été réalisé par Nord Compo
http://opportun-editions.fr/
« Cette œuvre est protégée par le droit d’auteur et strictement réservée à l’usage privé du client. Toute reproduction ou diffusion au profit de tiers, à titre gratuit ou onéreux, de tout ou partie de cette œuvre, est strictement interdite et constitue une contrefaçon prévue par les articles L 335-2 et suivants du Code de la Propriété Intellectuelle. L’éditeur se réserve le droit de poursuivre toute atteinte à ses droits de propriété intellectuelle devant les juridictions civiles ou pénales. »

Collection
MAURICE LEBLANC 100 % INÉDIT
Exclusivité ebook


Dans la collection ebook « Maurice Leblanc 100% inédit », retrouvez également :

— Sexe et érotisme
5 nouvelles

— Histoires de couples
5 nouvelles

— Mystère et fantastique
5 nouvelles

INTRODUCTION
Père du mythique Arsène Lupin, Maurice Leblanc est un écrivain connu et reconnu pour son sens du suspense et sa plume alerte.
Les Éditions de l’Opportun sont donc particulièrement fières de vous proposer de redécouvrir son style inimitable grâce à la publication de ses nouvelles inédites. Ces nouvelles contiennent tous les ingrédients qui firent le talent inimitable de Maurice Leblanc : style, passion, suspense et modernité.

Nous retrouvons donc avec plaisir la plume d’un auteur majeur aux multiples facettes, qui ne s’est pas cantonné au seul roman policier. Cette collection « Maurice Leblanc 100% inédit » propose 4 premiers volumes : Histoires de couples ; Sexe et érotisme ; Mystère et fantastique et bien sûr Crimes en série.

Petite halte
La route va droit à l’abîme. Au moment où elle s’y jette, un virage brusque la courbe à gauche et la dirige vers la profonde vallée de Brametot.
Le point de vue est célèbre. Louise exigea de son mari qu’on s’y arrêtât jusqu’à ce que l’automobile des Langeval, moins rapide que la leur, les eût rejoints.
Bernard grogna, selon son habitude, et ne voulut pas descendre. Louise sauta de voiture et courut au bord de la falaise.
Elle tombe à pic sur des champs de galets, où se hérissent, çà et là, d’énormes rochers blancs. La grande mer s’étale au-delà, emplit l’horizon, se déploie le long des côtes. On la voit partout, à l’infini, changeante et vivante, bleue, verte, grise, sombre et radieuse, couleur d’argent, couleur de ciel, couleur de soleil.
À droite c’est Fécamp, plus loin Dieppe, plus loin d’autres plages à peines visibles. À gauche c’est Étretat. Et dans le fond de la valleuse le petit village de Brametot se couche parmi les grands arbres.
Louise revint, grisée de lumière, un peu lasse aussi, car la chaleur était accablante.
— C’est merveilleux, dit-elle, aie donc le courage de descendre.
Ne recevant pas de réponse, elle regarda Bernard. Il n’avait point bougé de sa place. Il dormait.
Alors elle prit son ombrelle et s’assit à gauche de la route, au revers d’un talus.
Au bout de quelques minutes elle tira de sa poche une lettre, une longue lettre de douze pages, qu’elle se mit à lire. De temps à autre un sourire heureux découvrait ses dents blanches. À la fin elle porta les feuilles à sa bouche et les baisa ardemment, passionnément.
Puis elle relut la lettre. Cette fois elle pleura. Puis, l’ayant dissimulée dans son corsage, elle resta longtemps rêveuse.
Elle songeait au passé, à ses espoirs de jeune fille, aux déceptions de son mariage, aux joies aiguës et violentes, si douloureuses aussi, que la vie lui avait offertes depuis quelques mois.
Une cloche sonna midi, tout en bas, à l’église de Brametot.
« Les Langeval tardent bien à venir », se dit-elle.
Leur ami Georges les accompagnait. Elle frémit en pensant à lui. Georges ! ce nom lui caressait les lèvres, l’emplissait de bonheur. Georges ! ce doux enfant qui l’aimait au point de lui écrire chaque jour, et malgré leurs entrevues quotidiennes, de longues lettres d’adoration !
Elle imagina le déjeuner qui allait les réunir tous les cinq en quelque auberge de village. Georges serait là, près d’elle…
Bernard y serait également, soupçonneux et jaloux comme à l’ordinaire…
Un mouvement de révolte la souleva. Elle regarda son mari. Il dormait encore, accoudé au volant, la tête oscillant de droite et de gauche, congestionné, ridicule.
Pour la première fois elle sentit qu’elle le haïssait, mais d’une haine implacable et féroce. Jamais elle n’avait éprouvé ce sentiment. Et voilà soudain qu’elle découvrait en lui le plus cruel et le plus dangereux des ennemis.
Nerveusement elle arracha une tige de genêt qui se balançait près d’elle et en froissa les feuilles et les fleurs.
— Je le déteste ! s’écria-t-elle, je le hais.
Elle se leva et marcha vers la falaise. Mais tout à coup elle s’arrêta, les yeux fixes, le corps secoué de frissons. Ah ! l’abominable, la monstrueuse idée !
Elle fondit en larmes, la tête cachée entre ses mains. Elle ne voulait pas penser à cela, elle ne le voulait pas.
Quelques minutes s’écoulèrent.
Lentement Louise retourna près de la voiture et, montée sur le marchepied de gauche, elle examina Bernard en silence. Il ronflait maintenant, la bouche mi-ouverte, le visage rouge, le cou trop serré par son col.
Elle murmura :
— Bernard !
Puis, plus fort :
— Bernard !
Il ne se réveilla point.
Elle tressaillit. À son insu elle avait porté la main sur l’interrupteur. Eh bien, quoi ? Qu’est-ce que cela signifiait ? N’était-ce pas simplement un jeu, un passe-temps ? Si elle agissait ainsi, c’était pour voir, tout au plus. Que le contact fût établi, il ne s’ensuivait pas… Elle tourna le bouton. Le contact s’établit.
Aussitôt, rapidement, elle passa devant la voiture. Un coup de manivelle.
À moitié réveillé par les premières explosions, Bernard murmura :
— Qu’y a-t-il ?
— Rien… dors… je m’amuse… je vérifie la mise en marche.
Il se rendormit. Maintenant elle était à son côté, contre lui. Avec quelle angoisse elle le surveillait, les yeux fixés sur les paupières closes, comme si elle eût cherché à les clore irrémédiablement.
Elle ne pensait plus. Elle ne luttait plus. Elle obéissait. Des forces la contraignaient à certains gestes. Et ces gestes elle les accomplissait automatiquement. De la main gauche, lentement, mais avec une énergie surhumaine, elle pesa sur la pédale de débrayage. De la main droite elle poussa le levier de changement de vitesse.
Seulement alors elle eut conscience de ce qu’elle faisait. Et elle eût bien voulu, oui, vraiment, il lui semblait qu’elle eût voulu empêcher la chose de se produire. Mais n’était-il pas trop tard ? Y avait-il au monde une puissance capable de s’opposer au relèvement de cette pédale, et par conséquent ?... Il eût fallu que sa main eût une énergie ! Et justement les muscles de ses bras fléchissaient. Sa main devenait insensible, inerte.
Elle lâcha brusquement la pédale et se releva d’un coup.
La voiture, libérée, s’en alla, s’en alla vers l’abîme… Bernard s’agita… Un grand cri… Tout disparut.
Et Louise courut, chancela et tomba évanouie sur le bord de la falaise, exactement comme quelqu’un qui aurait sauté de voiture au moment où un infortuné compagnon, victime d’un accident épouvantable, était précipité dans le vide !...

L’Indifférente
Durant un long voyage de son mari à l’étranger, Marthe Nancel eut à effectuer le trajet de Paris à Chartres. Elle se trouva seule dans son compartiment avec un individu auquel elle n’accorda nulle attention. Or, au sortir de Versailles, comme la nuit tombait, cet homme se jeta sur elle en balbutiant des mots obscènes. Marthe lutta désespérément. Mais les forces lui manquèrent et elle s’évanouit.
À Rambouillet, l’homme descendit alors qu’elle reprenait connaissance. Elle ne le revit jamais. Sur le moment même, elle ne sut pas au juste ce qui s’était passé.
*
M. Nancel revint quatre mois après. Il aimait beaucoup sa femme qui le chérissait également, et c’était pour eux, au retour de chaque séparation, une grande joie de se retrouver. Cependant elle se mit à trembler devant lui, et, sans lui permettre de l’embrasser, elle dit :
— Avant tout, mon ami, je vous dois la vérité.
Elle la lui dit et murmura :
— Je sais aujourd’hui ce qui s’est passé, car… je suis enceinte.
Entre eux, ce fut un drame triste et d’issue fatalement douloureuse. Somme toute, M. Nancel ne crut pas à l’aventure de sa femme, et, pensant qu’elle était grosse des œuvres de quelque amant, il la quitta. Par un reste d’estime, néanmoins, par crainte du scandale, aussi, il ne désavoua pas le fils qu’elle mit au monde. Cet enfant s’appela Georges.
*
Dès le plus bas âge, Georges manifesta les plus méchants instincts et avec une telle violence qu’il était aisé de voir que l’éducation et la sévérité ne pourraient faire autre chose que de les atténuer sans les supprimer. Seule, la tendresse d’une mère eût eu quelque bonne influence, et souvent il semblait la chercher, comme une mauvaise plante qui aspirerait au soleil réconfortant. Mais qu’eût pu lui donner Marthe ? Tout au plus parvenait-elle à refréner sa haine contre celui qui avait brisé sa vie et séparé d’elle pour toujours l’époux aimé. Jamais elle ne le sentit son fils, jamais elle ne le considéra comme un être conçu et porté dans le mystère de ses entrailles et enfanté par l’effort de ses reins et de son ventre.
Il fut un étranger jeté fortuitement au seuil de sa porte, un étranger qu’elle élevait en maugréant, — car, s’il est naturel d’aimer son enfant, il ne l’est pas moins de ne pas aimer un étranger, et qu’était-ce autre chose pour elle ?
Elle vécut seule, plus seule auprès de ce fils que si elle n’en avait point. Aussitôt qu’elle le pût, elle s’en débarrassa et le mit au lycée. Mais il en fut renvoyé et, après deux autres tentatives infructueuses, elle dut le reprendre auprès d’elle.
Et elle se demandait souvent qui pouvait bien être le père de ce garnement intraitable et comment il se faisait que dans le sein d’une femme un homme pût ainsi déposer, avec une goutte de sang, tous ses instincts, tous ses vices, toute sa dépravation ?
Un jour, Georges disparut. Il avait seize ans. Elle était si lasse de lui qu’elle ne fit aucune recherche. Puis quelques années plus tard, elle apprit à la fois l’assassinat de son mari et l’arrestation de son fils, accusé de parricide.
*
Les choses marchèrent rapidement, Georges n’ayant pu se défendre devant l’amas de preuves que la justice réunit, Mme Nancel fut convoquée plusieurs fois, et son attitude déconcerta le juge, tellement elle parut indifférente à toute cette affaire. Aussi, le jour des débats, le public, déjà prévenu contre elle, lui manifesta-t-il à diverses reprises son hostilité.
Elle ne s’en inquiétait pas. Elle témoigna sans passion, sans angoisse, comme s’il se fût agi d’un inconnu, et rien ne palpitait en sa voix lente. Elle n’eut pas un mot de prière. Elle ne chercha pas une excuse au fils coupable.
Pourtant, vers la fin du réquisitoire, l’avocat général la taxant de froideur et lui reprochant sa conduite avec Georges, elle se leva et prononça :
— Peut-être, après tout, mon devoir est-il de parler. Mais, vraiment, à quoi bon ! Croirez-vous ce que mon mari n’a pas cru, lui qui avait tout intérêt à croire et qui, cependant, m’a quittée, me jugeant criminelle ? Croirez-vous ceci : il y a vingt ans, j’ai été violée par un homme que je n’ai jamais revu. Georges est le fils de cet homme. Il a tué mon mari, soit, mais il n’est pas parricide. Le croirez-vous ?
Il y eut un tumulte ironique. Elle continua, d’un ton de révolte :
— On ne croit rien ! On ne croit rien ! C’est cela qui est le plus affreux. On ne croit que s’il y a des preuves écrites, palpables, visibles. Or, je n’en ai pas, moi. Je n’en ai pas eu pour convaincre mon mari qui, certes, ne m’eût pas abandonnée si j’avais pu lui prouver que j’étais victime d’un hasard épouvantable. Je n’en ai pas pour vous convaincre que ce n’est pas son père qu’a tué Georges. Or, vous allez le punir d’un crime dont il n’est pas coupable, car, certes, en raison de son âge, vous lui feriez grâce de la vie s’il ne s’agissait que d’un meurtre ordinaire. Mais vous ne me croyez pas, n’est-ce pas ?
Dans le lourd silence moqueur, sa voix frémit de colère :
— C’est injuste, c’est abominable ! Ne pas être cru quand on dit la vérité ! J’ai toujours souffert à cause de cela… nous souffrons tous à cause de cela… c’est le mal du monde, la défiance ! Ouvrir les yeux bien grands, regarder droit devant soi, laisser tomber de ses lèvres la vérité comme une source pure qui vient du cœur, et ne pas être cru, parce qu’il n’y a pas de preuve ! Mais, en dehors de ma parole, n’entendez-vous pas que toute ma vie la crie, cette vérité ? Me serais-je ainsi comportée avec Georges s’il avait été mon vrai fils, le fils de ma chair consentante et de mon libre amour ? Ma tendresse de mère n’eût-elle pas refréné, aboli ses mauvais instincts ? Et ici, à cette minute solennelle, ne serais-je pas comme une bête en furie ou comme une suppliante, si j’étais la mère, la vraie mère ?
« Non, vous dis-je, je ne suis pas sa mère, on l’a mis au fond de moi, à mon insu, comme une immondice, et je ne l’aime pas, je ne l’ai jamais aimé. Il ne s’agit pas seulement de créer pour aimer, il s’agit de vouloir créer, de jouir en créant. Et je n’ai rien ressenti, rien voulu. Ce n’est pas mon fils, ce n’est pas le fils de celui qu’il a tué, ce n’est le fils de personne… ou plutôt il est votre fils à tous, puisqu’il vient du hasard… et vous n’avez pas le droit de le tuer… et vous lui devez de le soigner, de l’aimer puisqu’il n’a ni père ni mère… »
Le jury se retira. Georges fut condamné à mort. Marthe Nancel leva les épaules en murmurant :
— Imbéciles !

Le drame
Tous les soirs, en ces premiers jours d’automne qui nous réunissaient dans le grand salon du château, nous demandions à notre voisin, M. de Beautrelet, de nous conter quelqu’une de ces affaires criminelles auxquelles il fut mêlé jadis comme juge d’instruction. Il les contait merveilleusement, sans longueur, sans habileté apparente, en petites phrases sèches qui nous faisaient frissonner.
Ce soir-là, nous dûmes le prier plus longtemps. Peut-être trouvait-il un peu indiscret le tribut quotidien qu’on lui imposait. À la fin, cependant, ces dames y mirent une telle insistance qu’il lui fallut s’exécuter. Et il dit :
— J’hésitais, par égard pour vos nerfs, Mesdames, car le crime auquel je pense en ce moment est certes la chose la plus horrible et la plus mystérieuse qu’il m’ait été donné de voir au cours de ma longue carrière. Mais, puisque vous l’exigez…
Il réfléchit, puis commença :
— Tout d’abord, je dois dire que l’affaire date de deux années seulement. Le mois précédent j’avais donné ma démission. Ce n’est donc pas comme magistrat que j’y fus mêlé, mais comme simple témoin, presque comme acteur. J’assistai à la chose, je la vis… je la vois encore…
C’était en juillet, dans un des coins les plus perdus de la France — et c’est là sans doute pourquoi ce crime extraordinaire ne fit pas plus de bruit. Je passai l’été chez un de mes amis, célibataire, riche, et dont le plaisir est de recevoir dans son très beau château des Cévennes les meilleures familles des villes avoisinantes. Or, après que plusieurs séries d’invités eurent défilé devant moi, il arriva une certaine Mme Andrey, dont la beauté déjà mûre était célèbre dans le pays. Ses deux filles, Henriette et Suzanne, l’accompagnaient, ainsi qu’un jeune homme, Maxime Bermont, le fiancé de l’une d’elles. Mais le fiancé de laquelle je n’aurais su le dire, tant il montrait auprès des deux sœurs une égale assiduité.
Maxime Bermont vint en automobile. Mon ami avait la sienne. On fit de grandes excursions. C’est au cours de l’une de ces excursions… Mais soyons précis…
On partit ce matin-là à neuf heures et l’on déjeuna vers midi. Le repas fut très gai. Mon ami a beaucoup d’esprit, de l’esprit un peu bruyant et qui fait rire. Les deux sœurs s’amusaient comme des folles. Leur fiancé était tendre et plein d’entrain. Je dois dire cependant qu’il y eut entre elles et lui, vers la fin, une petite pique, pas très grave, mais assez pour que la mère se levât, prît à part le jeune homme, et tentât de rétablir la paix. Il ne sembla pas s’y prêter de bonne grâce. J’entendis qu’elle disait :
— Je le veux, vous comprenez, n’est-ce pas, Maxime, je veux qu’il en soit ainsi… sans quoi…
Que voulait-elle ? Et le jeune homme céda-t-il ? Je serais disposé à croire que non, car, lorsqu’il fut question du retour, vers trois heures, aucune de ces dames ne voulut l’accompagner, alors que, le matin, Mme Andrey et sa fille Henriette avaient effectué le trajet dans son automobile. Mon ami et moi, déjà installés, nous vîmes la discussion, qui nous parut même assez vive. Enfin, ces trois dames nous rejoignirent et, sans un mot, montèrent dans le large tonneau de notre voiture.
On partit. Maxime, seul avec son mécanicien, nous suivait à quelque distance.
Que dire de ce retour ? Rien, car en vérité, il ne se passa rien, rien du moins qui mérite d’être cité. Ceci, tout au plus : vingt ou vingt-cinq minutes après le départ, Mme Andrey, incommodée par le vent et la poussière, demanda qu’on descendît la seconde glace, derrière nous. Puis, avec l’aide de ses deux filles, elle ajusta les rideaux autour de la voiture, de telle sorte, que nous fûmes entièrement séparés de nos compagnes. Je note ce détail. Mais à quoi bon ! suffit-il à expliquer ?...
Nous allions très vite. Je suppose, sans pouvoir l’affirmer, que Maxime nous suivait de près, puisque sa voiture était, comme la nôtre, une vingt-quatre chevaux. Pas une fois je ne me retournai. D’ailleurs, les rideaux m’eussent empêché de le voir. Mais, par quel étrange hasard, ne me suis-je point retourné pour voir ces dames ?
Donc, je ne puis rien dire. Des champs, des arbres, une grande route blanche, et cela pendant deux heures, voilà tous mes souvenirs. Et il m’est encore impossible de croire qu’il se soit passé quelque chose… surtout cela…
C’est à l’arrivée seulement… Je sautai de la voiture. Mon ami me dit :
— Ouvre la portière, veux-tu ?
Je fis le tour, et soudain je poussai un cri : il y avait du sang qui coulait sur le vernis de la caisse, sur le marchepied, des filets de sang qui coulaient parmi la poussière et tombaient sur la route. D’un coup j’ouvris.
Je ne ferai pas de phrases, n’est-ce pas ? La chose brutale, toute simple, telle qu’elle m’apparut… À droite et à gauche, deux cadavres, ceux d’Henriette et de Suzanne, et en quel état ! Baignés de sang, mutilés, le visage méconnaissable et comme écrasé par quelque instrument formidable.
Au milieu, leur mère, à genoux, le buste ployé en deux. Nous voulûmes la relever. Vision horrible ! La tête était presque entièrement détachée du tronc, oui, coupée nettement et proprement, comme si la chose avait été faite par un opérateur exercé, sur une table de dissection.
Et tout cela avait eu lieu derrière nous, contre nous, en notre présence ! Et aucun bruit, aucun mouvement, rien ne nous avait avertis du drame terrifiant qu’il était matériellement impossible que nous n’eussions pas vu, impossible que nous n’eussions pas entendu. Et pourtant…
Vraiment, l’on aurait dit — ce fut l’expression dont se servit par la suite mon ami — on aurait dit la mise en scène adroitement préparée d’un prestidigitateur : tout s’effectue derrière le rideau et à proximité du public, et quand le rideau se relève, on constate des disparitions, des changements, la délivrance de telle personne enfermée dans une armoire, l’emprisonnement de telle autre. C’était à la fois sinistre et absurde, macabre et presque risible, œuvre de quelque fou furieux, à laquelle on eût pu croire que les victimes s’étaient prêtées de bonne grâce, en souriant, et comme on s’offre à faire partie d’un tableau vivant destiné à charmer ou à terrifier les spectateurs.
Nous nous regardâmes, épouvantés. Les domestiques, des gens du château arrivaient et poussaient des cris d’effroi. Mon ami murmura :
— Maxime Bermont…
De fait, lui seul, étant donné la vitesse égale de son automobile, aurait pu… Mais non, cela n’était pas admissible. Pour qu’un acte se produise, il faut qu’un certain nombre de circonstances se trouvent réunies qui le rendent réalisable.
Or, l’hypothèse qui nous venait à l’esprit involontairement était si dénuée de toute vraisemblance que nous n’aurions même pas su la formuler.
Et cependant que faisait Maxime ? Où était-il ? Mon ami me dit :
— Vite, repars, mon chauffeur va te conduire. Peut-être trouveras-tu en route quelque indice…
Je repris le chemin que nous avions suivi. Au bout de vingt minutes, après un tournant, nous arrêtâmes subitement.
Sur le bord de la route, contre le talus, il y avait une automobile renversée, brisée, tordue. À côté deux corps gisaient.
Je descendis. C’étaient Maxime et son mécanicien. Ils étaient morts. L’homme ne présentait aucune blessure apparente. Mais Maxime — et c’est là ce qui achève de donner à l’aventure toute son horreur tragique — Maxime avait été frappé entre les deux épaules de trois coups de couteau.
L’enquête fut longue. Avec mon collègue, le juge d’instruction, nous la poursuivîmes patiemment et minutieusement. En vain. Des recherches sur le passé des victimes ne nous apprirent pas davantage. Tout au plus ce potin : Maxime Bermont aurait été, deux ans auparavant, l’ami très intime de Mme Andrey, la mère d’Henriette et de Suzanne. Voilà tout. Et pourtant je vous jure que je n’ai pas épargné ni mon temps, ni mes forces, ni mon intelligence. Mais, que voulez-vous, il y a de ces choses dont il semble que la destinée est de rester pour nous un inviolable secret. Celle-ci est au nombre de ces choses.
M. de Beautrelet se leva.
— Eh bien ? lui dit-on.
— Eh bien, quoi ?
— Mais la suite ? la vérité sur le drame ?
— La vérité ? Mais je l’ignore. Vous me demandez une histoire de crime : je vous en raconte une. Je ne puis pourtant pas vous donner le mot d’une énigme que je n’ai pu déchiffrer.
Il nous salua et sortit.
Nous nous regardions, assez décontenancés. S’était-il moqué de nous ? Avait-il imaginé ce récit de toutes pièces, pour nous mystifier et nous punir avec esprit de notre insistance quotidienne ?

Les Professionnels
On fait les choses proprement ou l’on se tient tranquille. Quand on a l’honneur d’exercer un métier, on y doit apporter la conscience la plus scrupuleuse.
Le gros Victor et le Flandrin ne s’écartent jamais de ces principes. Ils professent, eux, l’assassinat. Point l’assassinat banal, pourri de fautes, d’inadvertances, d’enfantillages, non. Ils mettent leur orgueil à remplir leur fonction de meurtrier selon les bonnes règles, selon les grands exemples, selon les derniers perfectionnements, selon, surtout, une impitoyable prudence.
Parmi les souvenirs dont ils sont fiers à juste titre, ils racontent complaisamment celui-ci :
Un soir, ils partent en campagne. Ciel sombre. Du vent. Quartier désert. Donc, conditions excellentes.
Ils escaladent un mur. Puis, l’un portant l’autre, ils traversent le jardin. La trace des pas, ainsi, n’indiquera qu’un seul coupable.
Les volets sont fermés. Un ciseau les ébranle. Lentement, sans respirer — la respiration s’entend — ils escaladent la fenêtre, franchissent une pièce, montent l’escalier et s’arrêtent devant la chambre où dort le riche vieillard.
Ils écoutent. Pas un bruit. Une heure leur est nécessaire pour ouvrir la porte. Ils arrivent au lit, allument une lanterne. Le vieux regarde, les yeux désorbités. Victor l’étreint à la gorge et serre.
Cependant, le Flandrin tire de sa poche une cordelette, se hausse sur un fauteuil et la passe dans un crochet du plafond.
Leur besogne s’achève à la même minute. Ils extirpent la victime de son lit, l’habillent, lui entourent le cou de la corde et le pendent.
Le Flandrin a des qualités de copiste. Il s’asseoit au bureau de travail. Des lettres y sont éparses. Il étudie l’écriture et, sur une feuille de papier, trace hardiment : « Qu’on accuse personne de ma mort… »
Quelques chaises ont pu être dérangées. Ils les replacent. Ils examinent leurs vêtements. Aucun bouton ne manque. Puis ils reprennent le même chemin. Et, tous deux, penchés à terre, ils scrutent les tapis, les parquets, le sable du jardin, pour ne laisser aucune marque de leur passage.
Le mur est sauté. Ils regagnent leur domicile. Ils boivent. Ils fument. Ils se félicitent de leur adresse minutieuse. Ah ! la police, elle n’y verra que du feu !
Et, soudain, Victor s’écrie :
— Cré nom de Dieu, nous avons oublié de voler !
Que voulez-vous ? On ne peut pas être à la fois un bon assassin et un bon voleur.

Vers la vie
Le jour où je résolus de me tuer… Et, en vérité, pouvais-je faire autrement, ayant perdu à la fois ma femme, mon meilleur ami et ma fortune ? Soyez sûrs que beaucoup à ma place en seraient devenus fous. Un moment même j’ai eu peur… Je souffrais trop… ma tête s’en allait, et je voyais bien, au visage étonné des gens qui m’écoutaient, que l’on se demandait si j’avais toute ma raison.
Je l’ai, toute ma raison. Il faut l’avoir pour se résoudre à la mort avec un tel sang-froid et une volonté si claire. Je m’y résolus donc, et, tout de suite, mon genre de suicide se précisa, inéluctable et logique. Un homme de sport comme moi ne pouvait mourir que par accident sportif. Un vieux chauffeur de ma trempe ne pouvait mourir que par l’automobile.
Et cela devait se produire immédiatement. J’avais un tel dégoût de la vie ! Oh ! l’abominable vie, méchante, sournoise, perfide, sinistre ! Vraiment, ce serait lui jouer un bon tour que de lui fausser compagnie, alors qu’elle me réservait encore tant de larmes et de profondes blessures.
Et je sortis de ma triste mansarde…
*
Les Champs-Élysées !...Ils étaient éblouissants de soleil et de gaieté. Parfait ! Mon cadavre ne ferait pas mal dans ce milieu d’élégance. Les belles dames en pâliraient d’effroi. Du sang, du sang sur leur avenue !
Oui, ce serait là. Et je regardai vers l’Arc de Triomphe. Il en descendait, comme de petites mécaniques vomies par sa bouche géante, des multitudes d’automobiles. Dix, vingt, trente… il y en avait toujours, des grosses, de plus grosses, d’énormes. Et tout cela passait devant moi. Je n’avais plus qu’à vouloir. Mais laquelle ? Celle-ci, toute rouge déjà ? Celle-là toute noire, en grand deuil ? Celle-là, toute bleue, heureuse et riante ? Celle-là, toute en cuivre, éclatante ? Celle-là… celle-là ?...
Le meurtrier serait-il ce monsieur en chapeau ? Ce mécanicien en casquette ? Ce vieillard ? Ce jeune homme ?
Mais qu’importait ! Le premier venu … D’où que la mort me vînt, elle serait toujours aussi bonne. Allons !
… Ils étaient deux : lui, trente ans, joli garçon, riche ; elle, vingt ans, gracieuse et charmante. Ils venaient de se marier, un mariage d’amour, ont raconté les journaux. Comme c’est triste ! Mais aussi, c’est de sa faute, à ce malheureux. Il était cependant bien visible que, si je me jetais sous les roues de son automobile, ce n’était pas par distraction. Alors, pourquoi a-t-il voulu m’éviter ? Pourquoi cet écart brusque et maladroit qui les a précipités l’un et l’autre sur ce lourd camion et les a tués net, les a tués, eux, au lieu de moi ?
J’en fus péniblement affecté. Le destin me poursuivait avec une cruauté tragique. Cette épreuve ajoutée à tant d’autres ! Ma hâte d’en finir n’en devint que plus violente. Il fallait échapper au remords.
*
Trois jours après j’étais sur la route de Versailles. Que de souvenirs sur cette route, si souvent parcourue en mes jours heureux ! Ma femme !... Mon ami !...
Elles apparaissaient au tournant, semblaient hésiter, puis s’élançaient comme grisées par cet espace libre ouvert devant elles. Et elles faisaient un vacarme joyeux. Et c’était délicieux de les voir.
Mais il en vint une, formidable, monstrueuse, semeuse d’épouvante et de mort, invincible fléau. Ah ! celle-là saurait bien me délivrer de la vie odieuse !
… Ils étaient cinq : le père et la mère, les deux fils — dix-sept et dix-neuf ans — et le mécanicien. Et ce fut la même chose, le même affolement incompréhensible devant ce corps en travers de la route. Un mur à droite : trois d’entre eux s’y brisent le crâne. Les deux autres meurent je ne sais comment.
… Forêt de Saint-Germain. L’endroit me plaît. L’agonie sera douce ici, sur la terre humide et parfumée.
Cette fois ce furent deux Anglais. Comme les autres, ils se jetèrent de côté. L’un mourut. L’autre… l’autre, j’ignore.
… Entre Port-Royal et Dampierre, deux vieilles dames et un adolescent, qui conduit.
… Enghien. Trois personnes.
… Poissy. Quatre.
… Mais, mon Dieu, que, tous ces gens sont stupides ! Tous, tous, sans exception, ils ont le même mouvement irréfléchi et absurde, le même coup de volant brutal. Deux seulement ont pu se redresser, se sauver. Les autres…
… Melun. Une dame et sa fille.
… Pontoise. Je ne sais plus…
Il se produit en moi un sentiment étrange. Comment l’expliquer ? Je n’ose pas, ou plutôt j’ai honte, après tout ce que j’ai dit. Pourtant, il faut l’avouer, d’autant plus que je saurai surmonter cette petite faiblesse. Eh bien ! voilà : j’ai comme une peur vague de mourir. Oui, j’ai peur.
Ah ! C’est que, vous pouvez m’en croire, cela semble si horrible ! Ce n’est pas du tout ce que j’imaginais : la fin d’un mal. Non, c’est le commencement d’un mal. On souffre, je vous le jure. Ah ! ce que l’on souffre ! J’en ai tenu dans mes bras, voyez-vous, qui hurlaient. D’autres ne disaient rien, et c’était plus atroce encore. Ou bien, de petits gémissements… Et les yeux de tous ces êtres ! Et leurs bouches tordues ! Et leurs visages blêmes !
Pauvres jeunes filles dont j’ai senti la dernière convulsion… Pauvres mères… Et tout cela souffrait, criait, pleurait, râlait. Et tout cela est mort. Ils étaient, et ils ne sont plus, et ils ne seront plus jamais. C’est fini. Leurs chairs pourrissent.
Et alors… et alors il se passe ceci, qu’en face de la mort je me mets peu à peu à aimer de nouveau la vie. La vie est meilleure peut-être. L’autre est si noire, si affreuse. Il y a de bonnes heures dans la vie. On respire, on sourit, on rêve, on se rappelle, on espère. Mais quand on est mort ?...
Oui, le goût de la vie revient en moi, comme les forces au convalescent. La vie a son charme. Certes, je ne l’aime pas. Mais que je voie encore sous mes yeux des corps se raidir, des regards s’éteindre, et que j’entende encore le râle sourd de l’agonie et que je devine le supplice des moribonds, leur angoisse suprême, j’aimerai la vie, j’aimerai la vie, et je vivrai !
… Bois de Vincennes. Deux jeunes gens. Oh ! la mort, c’est la grande ennemie…

Rendez-vous le 4 octobre 2012 pour la parution du livre
Maurice Leblanc
50 nouvelles inédites
(Éditions de l'Opportun)
Table of Contents
INTRODUCTION
Petite halte
L’Indifférente
Le drame
Les Professionnels
Vers la vie

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